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numĂŠro 17

12.2011

la culture n'a pas de prix


THÉÂTRE / BELGIQUE

LE CHEMIN SOLITAIRE D’ARTHUR SCHNITZLER MISE EN SCÈNE TG STAN

WWW.LE-MAILLON.COM

03 88 27 61 81

Photo © Tim Wouter

JEU 5 + VEN 6 + SAMEDI 7 JANVIER / 20H30 MAILLON-WACKEN


ours

sommaire numéro 17

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS  Gabrielle Awad, Cécile Becker, Anne Berger, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Camille David, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Xavier Frère, Xavier Hug, Kim, Louise Laclautre, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Marcel Ramirez, Amandine Sacquin, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Gilles Weinzaepflen. PHOTOGRAPHES Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Juliette Dieudonné, Stephen Dock, Stéphane Louis, Denis Mousty, Olivier Roller, Dorian Rollin, Renaud Ruhlmann, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly. CONTRIBUTEURS Bearboz, Catherine Bizern, Ludmilla Cerveny, Chloé Fournier, Christophe Fourvel, Sophie Kaplan, Julien Rubiloni, Vincent Vanoli, Fabrice Voné, Henri Walliser, Sandrine Wymann. COUVERTURE Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard. (Programmation “Mauvais garçons?” du festival EntreVues) Photographie de Georges Pierre, © Laurence Pierre de Geyer, coll. Cinémathèque française Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites novomag.fr, facebook.com/novo, plan-neuf.com, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : décembre 2011 ISSN : 1969-9514 u © NOVO 2011 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.novomag.fr novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France 6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros ABONNEMENT hors France 6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros DIFFUSION Vous souhaitez diffuser novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai, bibliothèques et librairies des principales villes du Grand Est.

Édito

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Le monde est un seul / 16, par Christophe Fourvel 07 Pas d’amour sans cinéma / 7, par Catherine Bizern 09 Cinérama / 11, par Olivier Bombarda 10

FOCUS L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 12 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 16 Bestiaire / 7, Robert Breer au Musée Tinguely par Sophie Kaplan 35 Une balade d’art contemporain par Bearboz et Sandrine Wymann : Exposition Mondes inventés, Mondes habités au Mudam 36

RENCONTRES Theo Hakola au festival Tout Mulhouse lit 38 Anna Calvi à La Laiterie à Strasbourg 42 Esmerine à La Nuit Blanche de Metz 44 Chokebore, The Luyas et Dirty Beaches au festival Novosonic à Dijon 46 Bouli Lanners et Zacharie Chasseriaud au cinéma Star à Strasbourg 48

MAGAZINE La Fin du silence sort le 7 décembre. Rencontre avec le cinéaste Roland Edzard et le producteur Philippe Avril 50 Les voyages mexicains de Bernard Plossu à Besançon 52 L’Europe des Esprits au MAMCS et Rudolf Steiner au Vitra Design Museum 54 L’exposition internationale Thrill à Strasbourg 56 Connan Mockasin, une des belles têtes d’affiche du festival TGV Génériq 58 Le chorégraphe et metteur en scène Wim Vandekeybus raconte sa manière de travailler 60 Double actu pour la chauve-souris de Strauss montée par l’Opéra de Lorraine et l’Opéra du Rhin 62 Ziggy Stardust s’invite au festival Ring à Nancy 64 Dans les coulisses de le fabrication d’Agrippina à l’Opéra de Dijon, épisode 2 66 Yannick Marzin, nouveau directeur de MA Scène nationale Pays de Montbéliard 68 Après dix années riches en théâtre et en musique, Denis Beaugé quitte la Coupole à Saint-Louis 70 Le dessinateur Mathieu Sapin dans les coulisses du journal Libération 72

Spécial festival EntreVues 2011 Rendez-vous à Belfort-City ! 75 Catherine Bizern affirme la popularité du cinéma d’auteur 76 Rencontre avec Patricia Mazuy, une réalisatrice de caractère 78 Retour sur trois œuvres majeures d’Éric Rohmer 80 Le western, un genre qui a profondément marqué Jean-Claude Brisseau, Serge Bozon, Serge Kaganski et Bernard Benoliel 82 Fred Poulet sur les traces de John Ford 87 Retour sur Avoir vingt ans dans les Aurès de René Vauthier 88

Selecta Disques, livres et DVD 92

Les carnets de novo Movies to learn and sing / 1, par Vincent Vanoli et Fabrice Voné 96 Bicéphale / 8, par Julien Rubiloni et Ludmilla Cerveny 98 Le Veilleur de Belfort n°2, par Philippe Schweyer 98

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édito par philippe schweyer

Mijn vlakke land

Le 29 octobre dernier, un ami m’invite à boire un verre pour commémorer les trente ans de la mort de Georges Brassens. Alors qu’on attaque la troisième bouteille de Gaillac, il se met à chanter : « Quand Margot dégrafait son corsage, pour donner la gougoutte à son chat, tous les gars, tous les gars du village, étaient là, la la la la la la, étaient là, la la la la la… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il manque sérieusement de retenue depuis que sa copine a foutu le camp avec son chat… « Et Margot qu’était simple et très sage, présumait que c’était pour voir son chat, que tous les gars, tous les gars du village, étaient là, la la la la la la, étaient là, la la la la la… » Quand il a enfin fini, il me serre dans ses bras, la larme à l’œil. – Les Copains d’abord aussi c’est beau. Tu sais la jouer ? – Non, je préfère la vraie guitare. – La vraie guitare ? – La guitare électrique… – Brassens au moins il articule. – Justement, je crois que c’est ce qui me gêne. On comprend tout. Un mec qui chante dans sa barbe, je trouve ça plus relax… Et ça laisse un peu de place à l’imagination. – Ah oui, et si ton mec chante des conneries ? – Du moment que je peux m’imaginer des trucs insensés. – Et Brel ? Tu trouves qu’il articule trop lui aussi ? – Il ne mâche pas ses mots. – Au moins, il crache ses tripes… – Peut-être, mais ses histoires de bourgeois ça me casse un peu les bonbons. Je préfère réécouter un vieux disque de Trust. Quand j’écoute Antisocial, j’ai envie de tout faire péter, alors que ton Brel me fiche un sacré cafard… – Je te parle de Jacques Brel et tu me parles de Trust… Là, il se lève brusquement : – Je vais te faire écouter quelque chose que tu n’as jamais entendu ! Dès les premières notes, je reconnais la mélodie du Plat pays, mais je ne comprends pas du tout les paroles. – C’est quoi cette langue bizarre ? – C ’est du néerlandais. C’est Mijn vlakke land, une reprise du Plat pays de Brel par Matthias Kadar. Je m’allonge sur le canapé et je ferme les yeux. C’est comme si un barrage intérieur venait de céder. Je me laisse envahir par une vague de chaleur. La musicalité et la sincérité qui se dégagent du morceau me percent le cœur. Je ne pense plus du tout au plat pays, mais plutôt à un paysage alpestre. Depuis un lointain sommet, quelqu’un me fait des signes. Je crois reconnaître la jeune fille mystérieuse qui salue Marcello Mastroianni à la fin de la Dolce Vita. Je suis en plein brouillard, submergé par une émotion incontrôlable. Elle me sourit une dernière fois, ferme une porte que je n’avais pas vue et disparaît. Je rouvre les yeux et me lève pour relancer le morceau. Cette fois, je valse à travers la pièce les bras grands écartés. Maintenant je suis Belmondo dans Pierrot le fou. Encore quelques mesures et je me ferai sauter la tête à la dynamite. Putain de musique.

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Le monde est un seul 16 Par Christophe Fourvel

Ordet

Éloge de la Scandinavie : les romans de Tarjei Vesaas Dans chaque livre de l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas, émerge un personnage d’infortune. Il vit dans le froid, la neige, la glace et il ne comprend souvent pas grand chose au monde des adultes ou des vivants. Ou alors, il a si bien compris comment la terre tournait qu’il en est descendu. Je voudrais parler de quatre livres parmi les plus beaux de cet écrivain, mort en 1970 après soixante treize ans de vie presque entièrement passés dans sa province natale du Telemark. Un taiseux demeuré pour l’essentiel de son temps sur la terre qui a pétri ses sens. Qui a choisi d’écrire dans la langue de cette terre, le nynorsk. Un homme qui regarde ployer les herbes ou monter le soleil sans rien dire. Et qui écrit. Qui aligne des phrases qui pourraient être les phrases d’un enfant si elles ne résonnaient pas comme des paroles millénaires, éprouvées par une infinité de journées de neige, de brume, de frondaisons. Une sagesse que le vent a polie pour lui donner la rondeur d’un galet. Ses phrases sonnent toujours un peu ainsi : Dans l’obscurité, un front blanc et jeune se frayait un chemin : Siss, une fille de onze ans. Il était tard dans l’automne ce n’était que l’après-midi et la nuit était déjà tombée. Il gelait à pierre fendre. Quelques étoiles, mais point de lune, et pas encore de neige pour redonner un peu de clarté. De chaque côté, la forêt, au silence de mort, et tout ce qu’elle maintenait de vivant dans le froid.

une île comme un caillou. Cela peut les mener à leur perte comme c’est le cas pour Unn, la petite fille de Palais de glace, princesse au destin cristallin et qui, émerveillée, se perdra dans le labyrinthe d’un palais blanc constitué par la nature hivernale et sublime. Comme pour Mattis, le héros du roman Les Oiseaux – peut-être le plus beau de tous ces romans –, “simple d’esprit” qui vit seul avec sa sœur, sa préoccupation pour les bécasses et sa barque, passeuse de ses silences et de son malheur à venir. Comme pour Tander, l’homme aux sentiments maladroits dont les silences froissés au fond de sa blanchisserie mélangeront la faiblesse amoureuse, la jalousie et la honte jusqu’à produire une pâte épaisse dans laquelle il étouffera. Mais d’autres, comme Kari Nes, ont hérité de leur malheur une lucidité tranchante. Elle a perdu mari et enfants. La raison aussi, croit-on parfois. Dans Le Germe, elle marche au fil des pages et prononce des oracles que nul ne veut plus entendre. Si le ciel de Vesaas est souvent mouillé d’infinies solitudes, nous nous situons toujours à l’endroit où s’articulent l’individu et sa communauté ; là est tiré le drap invisible où chacun tient serré ses rêves. L’écrivain a dit, un peu avant de mourir : Ce que je voulais, c’est raconter le jeu caché et secret qui se passe aux heures de la nuit, quand le jour nouveau point à peine et que tout devrait dormir dans la maison. L’heure est joliment dite, “entre chiens et loups”. C’est celle des insomnies, des regrets, des résolutions. Celle où l’on pense à la précarité qui nous lie aux choses du monde. À de grandes beautés : à des levées de brumes, à des déplacements d’animaux. À des amants encore endormis que l’on regarde sans faire de bruit. L’heure d’un paysage que se disputent l’indicible et l’ordinaire. Les chiens et loups de nos forêts intimes.

Parfois, la pensée de ces personnages bénéficie de la clarté d’une vérité intemporelle ; parfois elle semble s’être emmêlée jusqu’à ne plus pouvoir ni se récapituler, ni se donner à entendre aux autres. La pelote de non-dits scelle le malheur de ceux qui la portent. Ils s’étranglent alors qu’autour d’eux, le monde est une épure constituée de terre, de ciel, d’arbres, de solitude et de saisons. Car la magie de ces livres, comme celle des films du danois Dreyer, par exemple, est de rendre possible une expérience fondamentale dans un univers que l’on dirait pauvre ; sans quitter des yeux un lac, un vol de bécasses ;

Palais de glace est disponible dans la collection Garnier Flammarion ; Les Oiseaux, aux éditions Plein Chant ; La Blanchisserie, chez Flammarion et Le Germe, en livre de poche (collection Biblio).

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25.11.–04.12.2011 www.rainydays.lu Festival de musique nouvelle rainy days festival pass: 45 € (< 27: 27 €) (+352) 26 32 26 32


Pas d’amour sans cinéma 7 Par Catherine Bizern

Seuls les anges ont des ailes

Modèle (2) Bien sûr, il y a Lauren Bacall dans Le Port de l’angoisse qui n’a pas froid aux yeux et manie effrontément le sous-entendu érotique ; bien sûr, il y a Andie Dickinson dans Rio Bravo qui plus qu’aucune autre chez Hawks ne perd pas une occasion pour exposer son corps avec un naturel déconcertant. Bien sûr, il y a aussi la mordante Katharine Hepburn dans L’Impossible monsieur bébé. Et puis, il y a la Bonnie Lee dans Seuls les anges ont des ailes immédiatement à l’aise dans ce monde d’hommes. Tellement à l’aise que l’on a bien du mal à l’imaginer en showgirl sophistiquée faisant des numéros spéciaux comme elle l’annonce à Cary Grant qui l’interroge avec une pointe d’ironie. Tellement à l’aise qu’elle va rester. Bonnie Lee n’est pas une apparition, encore moins une femme qui cultiverait le mystère pour paraître désirable. Elle est d’emblée, elle est sans fard. Comme elle se met au piano et dans un geste masculin, poing fermé, demande à ce qu’on « envoie la sauce », comme elle cherche ses allumettes battant les poches de sa veste de tailleur du plat de la main et comme elle se trimballe dans sa chemise sans forme, portée sur son pantalon large, sans penser à séduire, elle est sans fard. Sans fard et tellement concrète. Elle est là, comme les autres hommes, comme le kid, le meilleur ami, revendiquant l’équivalence d’une entente sans concession. Et lorsqu’en peignoir blanc au sortir du bain dans la chambre de Carter, elle se révélera d’une troublante féminité, il la soulèvera dans ses bras comme une jeune mariée, dans un élan irrépressible. Cette féminité qui semble s’imposer à lui, s’impose aussi à elle. Car Bonnie est là, présente au monde, bien plus en tant que personne qu’en tant que femme avec sa part d’enfance prête à déborder à chaque instant, ses manières de mecs, son appétence pour l’amitié masculine et cette façon de se laisser,

malgré elle, submerger par son attirance puis son attachement à Carter qui l’amène finalement à lui tirer dessus. Cet homme est le plus goujat d’entre tous. Comme je la comprends de vouloir s’en débarrasser définitivement. L’amour la cloue sur place, lui donne des hauts le cœur jusqu’à vomir, la rend sentimentale – ce qui est pire que tout. C’est elle qui a pourtant tout décidé, et en toute connaissance de cause. À quel moment s’est-elle déterminée à l’aimer ? Lorsqu’il l’embrasse la première fois avec désinvolture pour lui dire au revoir avant de monter dans son avion ? Lorsqu’il la soulève à nouveau, pour l’embrasser plus intensément parce que, déjà, il y a pris goût ? Ou un moment plus tôt lorsqu’elle accepte en quelques secondes de l’accompagner dans sa chambre – lui tel un Dom Juan plus expert en frustration qu’en séduction, la guide déjà vers la sortie. Ou plus tôt encore : Carter n’a pas d’allumette pour sa cigarette, elle lui tend sa clope, qu’il garde à la main après avoir allumé la sienne. Elle lui reprend sans rien dire. À la fin de Rio Bravo, c’est ainsi que s’exprime la complicité souveraine retrouvée entre Dude et Chance : Dude subtilisera la cigarette de son ami au moment où celui-ci va la porter à sa bouche. Il y a dans ce premier contact entre Bonnie et Carter à la fois toute la muflerie de Carter et toute la détermination de Bonnie, mais il y a aussi le signe que chacun se fout des convenances et la découverte d’une proximité entre eux d’emblée naturelle. La promesse d’une relation possible entre homme et femme loin de toute convention et de toute stratégie.

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Cinérama 11 Par Olivier Bombarda

Signe du temps, les affiches de L’Exercice de l'Etat de Pierre Schoeller et De Bon matin de Jean-Marc Moutoux se répondent en écho dans leurs froides apparences sur les devantures des cinémas « art et essai ». La coïncidence des postures figées dans un parallélisme parfait et les visages hiératiques des acteurs disent la gravité des discours tenus par les films eux-mêmes : le monde du travail est aujourd’hui parfaitement contaminé.  Le premier film est le constat d’une impuissance, celui du trajet politique du ministre Saint-Jean (Olivier Gourmet) accaparé par la vitesse de ses obligations, un pion manipulé qui a l’obligation de ravaler avec amertume ses convictions intimes. Le second raconte l’échec de  Paul Wertret (Jean-Pierre Daroussin), banquier chargé d’affaires, tyrannisé et « placardisé », qui abat coup sur coup son patron (Xavier Beauvois) et un collaborateur cynique (Yannick Renier). Dans les deux cas la logique est celle du profit politique ou financier, ainsi que l’action d’une élite qui détient les pouvoirs dans une société régie non plus par la justice ou la quête de vérité, mais par le silence et une violence sourde. La caste dirigeante sue la peur d’être contredite, craint l’opposant à « grande gueule » qu’elle stigmatise comme son ennemi. * Quel plus terrible fléau que l’injustice qui a les armes à la main ? Aristote

* C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Montesquieu

« Débarrassé des utopies, quel chemin reste-t-il sinon le fatalisme ? », semble dire Philippe Garrel dans son dernier film Un été Brûlant. Frédéric (Louis Garrel) a choisi la peinture et ce n’est pas le mot « révolution » prononcé par son ami Roland (Vladislav Galard) qui intimera en lui l’idée d’une réconciliation entre l’art et le combat. Sa colonne vertébrale reste la passion qui le terrasse dans une autre sphère géographique, l’Italie d’Angèle (Monica Bellucci). Malgré l’amour et la sensualité, le tête-à-tête entre les deux protagonistes mute rapidement en plaie béante. * La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur. Louise Michel

* À l’aune des constats terribles d’une époque déprimante, Bruno Dumont tente une réponse avec Hors Satan. Son héros vagabond christique anonyme (« le gars » : David Dewaele) fait justice lui-même, tue le beau-père ou frappe le malotru qui aura manqué de respect à sa « disciple », une jeune fille avec laquelle il entretient sans mots une communion profonde. En parallèle, le gars est capable de miracles tangibles, il exorcise par exemple une gamine d’un mal mystérieux. Théorème pasolinien transposé dans le nord postindustriel de la France, Bruno Dumont pose la question du bien et du mal avec une posture de contemplation silencieuse. Pour lui, le supra naturel et la transcendance sont les remèdes à ce monde dévasté et dévastateur. * Dieu est mort, mais l’homme n’est pas, pour autant, devenu athée. Ce silence du transcendant, joint à la permanence du besoin religieux chez l’homme moderne, voilà la grande affaire aujourd’hui comme hier. Jean-Paul Sartre

* La nature humaine n’est ni bonne ni mauvaise, mais ouverte vers une continuelle transformation et transcendance. Elle n’a qu’une chose à faire, se découvrir elle-même. Marilyn Ferguson

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focus

1 ~ CAMPING SAUVAGE Jusqu’au 23/12 à la Halle Verrière de Meisenthal (photo : expo en cours de montage). www.halle-verriere.fr 2 ~ MULHOUSE GARE CENTRALE Festival protéiforme jusqu’au 17 janvier. Programme complet et journal à feuilleter en ligne sur www.mulouse-alsace.fr, www.lequai.fr et www.mediapop.fr 3 ~ LES PETITES FUGUES Festival littéraire en FrancheComté jusqu’au 27/11. www.crl-franche-comte.fr 4 ~ MIZU NO WO L’ensemble Hanatsu miroir et Noh Ryoko Aoki les 2 et 3/12 au Hall des Chars à Strasbourg. www.hanatsumiroir.com 5 ~ NON ! Claude Lévêque éteint Tous les Soleils à Uckange par solidarité avec les sidérurgistes. www.haut-fourneau-u4.fr 6 ~ IN CASE WE DIE La photographe Sophie Zénon expose jusqu’au 11/12 à l’espace Fernet-Branca de Saint-Louis (68). www.sophiezenon.fr 7 ~ HIéRO STRASBOURG Hiéro Strasbourg ne se repose jamais. http://hiero.eu

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8 ~ MICRO La Compagnie Dernière Minute propose une expérience énergique, une échappée libre vers la genèse de ce qui fait un concert rock. Au Théâtre Musical à Besançon en partenariat avec la Rodia les 5 et 6/12. www.letheatre-besancon.fr

14 ~ DUCHESS SAYS Le festival TGV Génériq invite Duchess Says le 8/12 aux Passagers Du Zinc à Besançon, le 9/12 au Consortium à Dijon et le 10/12 à la Poudrière à Belfort. Chaudement recommandé ! www.generiq-festival.com

9 ~ À BIENTÔT J'ESPÈRE Benjamin Sabatier tente de lier à nouveau art et engagement politique jusqu’au 14/1 au Pavé dans la Mare à Besançon. www.pavedanslamare.org

15 ~ FILMATRUC EN CONSTRUCTION Silvi Simon expose du 9/12 au 22/1 à la Chambre à Strasbourg. www.la-chambre.org

10 ~ MEHDI MEDDACI Installation, vidéo, photo, cinéma au Granit à Belfort jusqu’au 17/12. Projection du film Tenir les murs le 16/11. www.legranit.org 11 ~ ALBIN DE LA SIMONE La Filature donne Carte blanche à Albin de la Simone le 14/1. www.lafilature.org 12 ~ THE DREER A show by Eric Troncy au Consortium à Dijon du 14/12 au 10/3. http://leconsortium.fr 13 ~ LA SULAMITE DÉVOILÉE Genèse du Cantique des Cantiques de Gustave Moreau au Musée des beaux-arts de Dijon jusqu’au 16/1. http://mba.dijon.fr

16 ~ CHAUDS LES MARRONS La Cie la Valise joue du 1er au 3/12 au festival Chauds les marrons à Nancy. www.lavalise.org 17 ~ LES MOUCHES Dans la mise en scène de Eric Ferrand, la musique est un des acteurs du drame écrit par Sartre. Création au Parvis Saint-Jean à Dijon du 10 au 14/1. www.tdb-cdn.com 18 ~ BAXTER DURY Le fils génial de Ian Dury le 5/12 au Centre chorégraphique à Belfort et le 7/12 au Nouveau Théâtre à Besançon. www.generiq-festival.com 19 ~ AL MARTIN Le collectionneur montre un large choix de dessins au Crac à Montbéliard.

20 ~ BOURDIEU / ALGERIE Stimultania à Strasbourg expose des clichés pris par Pierre Bourdieu entre 1958 et 1961 en Algérie. Du 26/11 au 12/2. 21 ~ CASCADEUR ORCHESTRA LA création du festival TGV Génériq, le 6/12 à Epinal, le 7/12 au Grand Théâtre à Dijon, le 9/12 au Granit à Belfort, le 10 à Dole et le 11 à Porrentruy. www.generiq-festival.com 22 ~ BRIGITTE Aurélie et Sylvie au Noumatrouff à Mulhouse le 3/12 et le 4/12 à Kingersheim (68) pour un concert pour les kids labélisé TGV Génériq. www.noumatrouff.fr 23 ~ PLUME Reprise de Plume mis en scène par Sylvain Maurice (auquel on souhaite bon vent) d’après Henri Michaux du 13 au 15/12 au Nouveau Théâtre de Besançon. www.nouveautheatre.fr 24 ~ HIéRO COLMAR Il se passe des choses à Colmar. www.hiero.fr 25 ~ RESONANT BODIES Yvan Etienne présente des œuvres de Phill Niblock, Seth Cluett, Francis Baudevin et Jung Hee Choi à l’Erba de Besançon en partenariat avec le Frac du 6/12 au 20/1. www.erba-actu.com


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26 ~ OLIVIER BLANCKART Expo au musée des Beaux-arts de Dole jusqu’au 29/1. www.musees-franchecomte.com 27 ~ MATTHIEU HUSSER L’artiste strasbourgeois expose chez Interface à Dijon jusqu’au 14/1. www.interface-art.com 28 ~ ALAIN BUBLEX Le vrai sportif est modeste : expo au Parc Saint Léger à Pougues-lesEaux jusqu’au 18/12. www.parcsaintleger.fr 29 ~ VINCENT VANOLI Vincent Vanoli publie deux livres. D’une île à l’autre à L’Association et Songs to learn and sing en prolongement de ses chroniques dans Novo chez médiapop éditions. www.vincent-vanoli.fr 30 ~ CHRISTOPHE FOURVEL Christophe Fourvel publie Raqa, l’histoire n’est encore qu’un regard d’enfant chez médiapop éditions et anime un stage « écriture et son » avec Alain Michon les 10 et 11/12 à Besançon. Info : c.fourvel@sfr.fr 31 ~ SIX DEGRÉS DE SÉPARATION Exposition à l’École nationale supérieure d’art de Nancy jusqu’au 9/12. www.ensa-nancy.fr

32 ~ ANDRé STEINER Le musée Niépce de Chalon présente les photographies originales et personnelles d’André Steiner (1901-1978) jusqu’au 22/1. www.museeniepce.com 33 ~ BIVOUAC Ronan & Erwan Bouroullec exposent à Pompidou-Metz jusqu’au 30/7. www.centrepompidou-metz.fr 34 ~ VIDéOS Dans le cadre de Regionale 12, Accélérateur de particules investit le Maillon Wacken à Strasbourg avec une sélection de vidéos suisses, allemandes et françaises. Du 3/12 au 13/1. http://accelerateurdeparticules.net 35 ~ LE MOINS DU MONDE Dans le cadre de l'expo du Frac Lorraine à Metz, les multiples Sourire de Victor Rarès et Le point noir de Selma Lepart sont présentés à l'accueil jusqu’au 8/1. www.ergastule.org 36 ~ WILKO JOHNSON Le leader de Dr Feelgood moulinera sa guitare au Moulin de Brainans le 16/12. 37 ~ JOSé SHUNGU Carte blanche à José Shungu le 17/12 à la Rodia à Besançon. www.larodia.com

38 ~ LABARTHE André S. Labarthe publie Le traité du verre chez LimeLight éditions. www.r-diffusion.org 39 ~ COMMANDITAIRES Philippe Decrauzat a réalisé une œuvre pour le collège Vauban à Belfort dans le cadre de l’action Nouveaux commanditaires. www.nouveauxcommanditaires.eu 40 ~ HAÏOU ZHANG Récital de piano le 29/1 à la Coupole à Saint-Louis (68) dans le cadre de la saison des jeunes concertistes internationaux. www.lsdmusique.com 41 ~ LE FIL ROUGE Création de L’été où le ciel s’est renversé par la compagnie Le Fil rouge du 17 au 21/1 au TJP à Strasbourg puis à la Filature de Mulhouse les 2 et 3/2 dans le cadre de Momix. www.lefilrougetheatre.com 42 ~ RHÔNE AU RHIN La Drac Franche-Comté diffuse gracieusement un livre réalisé à l’occasion de l’achèvement du programme de commandes publiques pour le canal du Rhône au Rhin. 43 ~ JOSEF ALBERS Le Kunstmuseum à Bâle présente les travaux colorés sur papier de Josef Albers (1888-1976) jusqu’au 29/1.

44 ~ WE CAME ALONG THIS La galerie TH13 à Berne accueille les photos d’Olivier Metzger juqu’au 15/1. www.oliviermetzger.com 45 ~ SURRéALISME À PARIS La fondation Beyeler expose Salvador Dalí, René Magritte, Joan Miró et d’autres artistes surréalistes jusqu’au 12/1. www.fondationbeyeler.ch 46 ~ FREMD GANG Expo autour du thème de l’errance jusqu’au 12/1 au Centre national de l’audiovisuel (CNA) du Luxembourg. www.cna.lu 47 ~ FOUND IN TRANSLATION Expo Found in Translation, chapter L au Casino à Luxembourg jusqu’au 8/1. www.casino-luxembourg.lu 48 ~ L’EN-VERRE L’en-verre du décor, archéologie et usages du verre jusqu’au 27/2 au Musée de la Cour d’Or à Metz. 49 ~ VULLIAMY Le Musée de Besançon expose les dessins surréalistes de Gérard Vulliamy du 10/12 au 2/4. 50 ~ J-C MASSINON La 4ème Nuit Blanche à Metz était dédiée à Jean-Christophe Massinon décédé le 18/9 à 48 ans. www.jcmassinon.com

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DU �� OCTOBRE ���� AU � MARS ����

LE MUSÉE SE MET AU VERRE... CONTEMPORAIN WWW.MUSEE�WURTH.FR TÉL. �� �� �� �� �� TOM PATTI, Channeled Echo with Green, 1992 Galerie Internationale du Verre – Serge Lechaczynski Photo : François Golfier

Toutes les activités du Musée Würth France Erstein sont des projets de Würth France S.A.

Dole Belfort Kingersheim Épinal Mulho

Dijon Besançon

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Porrentruy Baume-les-Dames Pays de Montbéliard Bâle

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Camille . Stromae . Orelsan . Brigitte . Cascadeur Orchestra . Herman Dune Yael Naïm . 1995 . ian Underground Resistance Sebast . . Battant . Emel Mathlouthi College Baxter Dury . Mariachi El Bronx . Monogrenade Art Melody . Connan Mockasin . Michel Cloup Murkage . . Publicist Les Breastfeeders Saidah Baba Talibah . Giedré . King Automatic . Mark Berube Duchess Says . The Men . High Places . Leif Vollebekk Terakaft . . Young Empires . Fabien Hein Orwell Terry Lynn . . Donuts . Flying Mc Luvin Anna Aaron The Pack a.d. . . . Carol’s Cousin Rafale Mesparrow Sunayuk . Lynch The Elephant . Membrane The Ocean . Moog-a-Discio . Pih Poh . John Grape Honey For Petzi . . Frédéric Truong Grand March Pat Jordache . Piano Chat . June & Lula . Black Code Is Tropical Mr Heavenly . Dj Bouto . Coco Business Plan . Shake Down Baby rec . Dj Nabil Ice Popcorn . . . DJ 20-100 Art District Micro Christophe Thockler

réservés.

+ de 60 artistes + de 100 concerts


DESIGN GR APHIQUE â&#x20AC;&#x201D; CYRIL DOMINGER

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CHANTAL MICHEL EXPOSITION FRAC ALSACE, SÃ&#x2030;LESTAT 24:09 11:12:2011 EN SAVOIR + : FRAC.CULTURE-ALSACE.ORG

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Visuel : Chantal Michel, Zwei zu Bett Gehende, 2010 / Photographie couleur sous plexiglas, 150 x 200 cm / Courtesy galerie Heinz-Martin Weigand, Ettlingen


par adeline pasteur photo : nicolas waltefaugle

focus Du Bruit, exposition avec Hugo Schüwer-Boss, à partir du 2 février au Pavé dans la Mare, à Besançon Pot pourri, à partir du 22 février, à la Chapelle du Carmel, à Châlon-Sur-Saône

L’improbabilité du réel En suivant le cours de son inspiration et en s’imprégnant des lieux où elle expose, Cécile Meynier transcende décor et objets avec un vrai sens de l’imprévisible. L’accident et le hasard sont, pour elle, de vrais alliés, qui enrichissent son travail et ses recherches artistiques. Rencontre.

Un lundi midi, chez Toshiba House, à Besançon. Cécile Meynier nous reçoit dans l’atelier qu’elle partage avec le peintre Hugo Schüwer-Boss. Cette jeune artiste, qui est aussi maman depuis peu, s’habitue petit à petit à cette nouvelle vie, qui dicte une toute autre démarche artistique : « Je faisais beaucoup de résidences auparavant et j’aimais répondre

aux exigences d’un lieu ou d’une demande précise. Aujourd’hui, le travail en atelier me demande de repenser complètement mon approche. J’avoue que je n’ai encore pas toutes les réponses, mais j’avance ! » Cécile Meynier est une artiste touche-à-tout, qui utilise toutes les techniques à sa disposition pour créer des volumes autonomes répondant à la poésie de l’instant. « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est exploiter ce que l’on considère comme des déchets, des choses inutiles, ou créer des œuvres éphémères. Je tiens à ce que mon travail reste quelque chose d’inachevé, d’instable. » C’est ainsi qu’elle a, par exemple, habillé de rose la « Tour 106 » d’un quartier de Besançon en 2005, juste avant sa destruction. Ou encore qu’elle a récupéré des chutes d’aggloméré sur un chantier, afin d’y suspendre des formats encadrés fluo très graphiques. Liberté de l’intuition « En fait, je me sers des défauts, de ce qui pourrait paraître inutile et laid, et je les utilise dans le processus de fabrication, ajoute-t-elle. Une œuvre d’art est censée être un objet précieux et maîtrisé, et c’est ce contraste qui est intéressant. » Au fil du temps, Cécile Meynier s’est laissée aller dans la création de pièces poétiques et intuitives, qui ne servent pas nécessairement un propos. « C’était un peu un ras-le-bol du monde de l’art, qui exige une justification à tout. J’apprécie de m’accorder aujourd’hui une plus grande liberté. » Cette liberté, elle a justement le loisir de l’exercer en ce moment avec Hugo Schüwer-Boss, puisque les deux acolytes vont réaliser une exposition commune en février, au Pavé dans la Mare à Besançon. L’occasion pour eux de rapprocher leurs styles et techniques, dans la création d’œuvres communes sur le thème du bruit. Ce bruit qui perturbe et brouille les perceptions ; un sujet de prédilection pour Cécile Meynier. Elle qui avait l’impression de « jouer à la dînette » dans les premiers temps au sein de son atelier, trouve désormais un nouvel élan créatif, toujours plus libre et spontané. D

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par adeline pasteur photo : marty sohl

par adeline pasteur

Alonzo King Lines Ballet, spectacle de danse le 19 janvier au Théâtre Musical de Besançon wwwletheatre-besancon.fr

ROSA BARBA, projection le 13 décembre au Petit Kursaal, à Besançon wwwfrac-franche-comte.fr

focus

Instants de grâce

16 mm de Rosa Barba

La prestigieuse compagnie de danse Alonzo King Lines Ballet fait escale à Besançon le temps d’une parenthèse poétique, pour une représentation composée de deux chorégraphies : Dust and Light et Rasa.

Pour Rosa Barba, le film est un médium, qui se transforme au gré de ses installations en un objet textuel et sculptural. Elle présentera elle-même quelques unes de ses œuvres aux Bisontins le 13 décembre prochain.

La réputation d’Alonzo King n’est plus à faire, spécifiquement outreatlantique. Le chorégraphe conçoit depuis de nombreuses années des ballets contemporains remarquables, aux décors minimalistes, mais sublimés par des danseurs sculpturaux dont la technique est éblouissante. Ses compositions marient habilement des codes classiques, ainsi qu’un style tout personnel, notamment un travail remarquable des bras et des mains. La danse moderne prend, à travers ses créations, une fougue, une énergie et une amplitude qui ne laissent pas le spectateur indifférent. Alonzo King a créé sa compagnie en 1982, à San Francisco, et n’a cessé de s’imposer depuis comme une figure légendaire de la danse contemporaine. Le Théâtre Musical de Besançon accueille ses danseurs pour une représentation exceptionnelle, au cours de laquelle deux chorégraphies seront proposées. La première Dust and Light, est une pièce mélancolique et intime, qui se compose principalement de mouvements au sol. La musique sert parfaitement le propos, mêlant le baroque de l’Italien Arcangelo Corelli, aux odes sacrées et chorales du pianiste Francis Poulenc. La seconde, Rasa, est au contraire fougueuse et hypnotique, portée par le frénétisme du tabla, cette musique indienne traditionnelle parfaitement maîtrisée par Zakir Hussain, qui a composé la bande-son de la pièce. L’occasion d’admirer l’un des duos les plus émouvants de la compagnie, formé de Laurel Keen et Brett Conway. Un moment d’exception en perspective ! D

Le Frac Franche-Comté et l’École régionale des Beaux-Arts de Besançon ont mis en place un cycle de projections gratuites d’œuvres vidéo et/ou cinématographiques d’artistes contemporains, qui s’ouvrent sur des rencontres avec ces derniers. L’Italienne Rosa Barba fait partie des invités de ce troisième cycle de sessions originales, qui permettent une lecture détaillée du travail des plasticiens, qu’ils soient spécialisés ou non dans l’exercice du film. Dans ses courts-métrages, Rosa Barba affirme son goût prononcé pour les situations invraisemblables ou les lieux incongrus. Utilisant principalement le format 16 mm, elle projette ses films au cœur d’installations qui perturbent ou en tout cas agrémentent la perception du public. Selon ses propres termes, sa vision filmique est « attirée par des restes monumentaux, avec une faiblesse pour les marges, les interstices, les interludes, pour des objets architecturaux qui ont perdu de vue - pas complètement - l’humain ». Sept de ses films seront projetés à Besançon, dont Panzano, qui aborde la folie de manière subtile, en mettant en scène une famille qui vit isolée dans la montagne ; ou encore Outwardly from Earth’s Center, tourné sur l’île suédoise de Gotska Sandön, qui s’éloigne inexorablement des côtes : un film singulier entre reportage scientifique et témoignage philosophique. D

Rosa Barba, image extraite de They Shine, 2007 / 3’52’’ ©Rosa Barba

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par xavier hug

focus Malcolm Le Grice, le temps des images, exposition jusqu’au 28 janvier 2012 à l’Espace multimédia gantner, à Bourogne www.espacemultimediagantner.cg90.net

Narration erratique Seconde proposition du commissaire d’exposition yann beauvais à l’espace gantner après paul sharits en 2007, le temps des images présente une autre grande figure du cinéma expérimental : malcolm le grice. Retour sur une œuvre fascinante et contemplative.

Si l’on admet qu’un artiste c’est avant tout un monde et que l’art est une proposition d’articulations, alors Malcolm Le Grice colle au plus près à ces définitions. Lors de la seconde performance inaugurale, le public présent a pu assister à une double projection, chacune scindée en six parties, centrée sur l’énigmatique sourire de la Joconde qui a déjà fait couler tant d’encre. Le Grice choisit, pour sa part, de s’interroger sur les ressorts inconscients de cette œuvre, dans la lignée de Freud. Au fil de la performance, il change le point de vue d’une caméra qui filme en temps réel tout en recouvrant l’écran de tableaux faits de collages à l’effigie de Mona Lisa. Cette mise en perspective évoque sans doute les couches de l’esprit qu’il convient de franchir ou de se débarrasser, au choix, pour accoster sur le rivage des données immédiates de la conscience magistralement orchestrées par l’univers sonore de Keith Rowe (ex-

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AMM), complice de vieille date. Le son ne se borne pas, en effet, à n’être qu’un élément illustratif, il agit comme contrepoint immatériel aux images. La figure tutélaire de Léonard de Vinci traverse une grande partie des œuvres présentées ici. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’une série entière porte le titre programmatique After Leonardo. À l’instar de ce dernier, Le Grice a toujours entretenu un rapport étroit au domaine scientifique et à ses croquis – ruban de Moebius (Topology system experiment), gamme chromatique  – comme aux lettres (Finnegans Chin). Il s’est également intéressé très tôt à la programmation informatique, alors que cette technologie était encore confinée aux laboratoires de recherche les plus pointus (Your Lips I, 1970). Reste le cinéma, médium de prédilection de l’artiste auquel il est venu par la peinture. Plusieurs programmes déroulent un total de vingt-deux films. Tout en abordant un vaste spectre de préoccupations, son cinéma interroge les temps de l’image en jouant avec les motifs de la boucle et de la permutation pour arriver à créer des dissonances au sein de la répétition, ouverte et imprévisible. Comme à l’accoutumée, l’Espace multimédia gantner propose de nombreux rendez-vous, autant d’occasions de (re)voir cette exposition exceptionnelle par sa rareté et l’esthétique qui y est présentée. D


par xavier hug

par xavier hug

Ariel Schlesinger, Phenomena of Resonance, exposition du 10 décembre au 1er avril au Musée du château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard www.montbeliard.fr

PARTENAIRES PARTICULIERS, exposition du 4 décembre au 2 avril au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

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Les risques de la poésie

Je est un autre

On prête souvent, à tort ou à raison, une dimension poétique à la pratique artistique contemporaine. Si l’œuvre d’Ariel Schlesinger en comporte indéniablement une, c’est pour jouer en permanence avec ses propres limites.

Dans un essai primordial, Meyer Schapiro démontrait en pleine Dépression que l’artiste n’est pas un individu isolé, qu’il est aussi soumis au jeu social de ses contemporains, même quand il tâche de faire preuve de davantage d’individualisme.

La politique culturelle du Musée du château des ducs de Wurtemberg se concentre depuis plusieurs années sur les thématiques de l’homme, la nature et la technicité. C’est dans ce contexte qu’il accueille la première exposition monographique nationale d’Ariel Schlesinger, plasticien israélien. Ce touche-à-tout partage avec les grands noms de l’industrie locale, incarnée par les familles Peugeot et Japy, l’insatiable désir de créer à partir de mécanismes autonomes. Mais l’analogie s’arrête là car la pratique de Schlesinger s’inscrit davantage dans les dérivés des théories situationnistes, anarchistes ou d’autonomisation que dans celle du profit capitaliste. Toute son œuvre, déclinée sous forme d’installation, de photographies, de sculptures et de vidéos, est en effet placée sous le signe du détournement, du hasard objectif et des stratégies de l’échec. Ainsi naît un regard décalé, souvent cocasse, des réalités les plus triviales. Et Schlesinger de rejoindre ici d’autres défricheurs du cru, les animateurs du défunt Centre d’Art et de Plaisanterie. Pour autant, le pouvoir évocateur de son travail ne saurait s’arrêter à une simple boutade. Une de ses installations emblématiques, la Bubble Machine, vient rappeler aux spectateurs d’abord ébahis le caractère nécessairement éphémère et les risques intrinsèques de tout acte poétique, qui en marque aussi les limites. Les plus impatients pourront aisément s’en rendre compte sur l’excellent blog animé par l’artiste : www.vvank.com. D

La nouvelle exposition du Crac pousse cette assertion un peu plus loin en démontrant que le travail des artistes, en plus d’appartenir à une société donnée, est le reflet d’un incessant jeu d’influences. L’art n’a jamais été une donnée intemporelle, vierge et retranchée ; il s’est plutôt fait le reflet des angoisses et aspirations de l’humanité. C’est pourquoi de nombreux artistes ont, de tout temps, eu recours à l’aide des autres, qu’elle soit physique, matérielle ou encore morale. Rimbaud l’avait bien compris quand il écrivait : « C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense ». Ainsi, cette exposition réunit des œuvres collectives où l’acte de création est posé comme partage réalisé sinon à plusieurs mains, du moins avec la participation de complices, que ceuxci soient eux-mêmes artistes, qu’ils appartiennent à d’autres domaines de la création ou qu’ils viennent d’ailleurs. Le choix des artistes est hétéroclite, entre les stars Fischli et Weiss ou Bismuth on pourra croiser des artistes moins exposés, tout comme celui des médiums utilisés : sculpture, vidéo, art sonore, installation, film. Mais la plupart des œuvres adoptent un ton ethnographique et cherchent à comprendre ce qui fonde une communauté, chacune à leur manière. Philosophique pour Jan Kopp, historique pour Marie Losier et Pierre-André Boutang ou encore humaniste pour Jeremy Deller. Une invitation à prolonger la récente exposition Folklore ? en somme. D

Adolphas Mekas, Hallelujah the Hills, 1963 Film 35mm, 82min ©Re-Voir

Untitled (football players), 1999 Métal coulé, transformateur haute tension, bois, verre – 23 x 17 x 33 cm Courtesy Galerija Gregor Podnar, Berlin / Ljubljana Photo : Peter Riedlinger

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par xavier hug

par philippe schweyer

REMISE EN JEU, exposition collective dans le cadre de la Regionale 12 jusqu’au 8 janvier 2012 à la Kunsthalle de Mulhouse www.regionale.org + www.kunsthallemulhouse.fr

PÉPLUM, exposition de Bernard Latuner jusqu’au 15 janvier au Musée des beaux-arts de Mulhouse www.mulhouse.fr

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Redéfinir les règles

Un péplum, sinon rien

Dans le cadre de la douzième édition de la Regionale, incontournable rendez-vous transnational de l’art contemporain, la Kunsthalle de Mulhouse se propose de remettre en jeu les étapes classiques de l’acte créatif. Exercice de style ou nécessaire questionnement introspectif ?

Bernard Latuner expose au musée des beaux-arts de Mulhouse. L’occasion de découvrir un artiste qui pointe, parfois avec humour, les similitudes entre “people” d’aujourd’hui et héros de l’Antiquité.

L’art contemporain, sous des dehors parfois austères, donne aussi matière à réflexion. Les spécialistes se penchent ainsi régulièrement sur la nature historiographique de la discipline ou les questionnements induits par les bouleversements qui affectent le statut de conservateur. Dans l’idée de bousculer une manifestation parfois redondante sur le choix des artistes, la Kunsthalle accompagne ce mouvement de fond en souhaitant brouiller les conventions des temps et des espaces inhérents à la création. Élaboration, réalisation et exposition de l’œuvre seront ainsi au cœur du principe de la scénographie de l’espace mulhousien. Artistes et publics participeront dans un même élan, mais à des échelles différentes, à la réactualisation d’une étape primordiale dans la légitimation d’une œuvre : son exposition. Il s’agit de brouiller les conventions pour remettre en question les lieux et les temps de l’exposition, les modes de la réalisation et les raisons de l’élaboration. Trois espaces axés sur la sociabilité, le work in progress et une programmation quotidienne devront permettre la réalisation d’un tel vœu. Car cette proposition, à défaut d’être originale, reste un pari immense qui reste à transformer pour démontrer, d’une part, que la Regionale peut encore surprendre et, d’autre part, que l’art contemporain reste un vivier de convivialité. D

Il aurait pu s’inspirer d’images piochées sur le Net à la manière d’Ida Tursic et Wilfried Mille ou de photographies de guerre publiées dans la presse. Bernard Latuner, né en 1942, a choisi de revisiter le péplum, genre cinématographique qui n’en finit pas de renaître (le film Gladiator, la série Rome…) et qui a sans doute illuminé son enfance. Comme le remarque Joël Delaine dans le catalogue de l’exposition, l’artiste s’appuie sur une tradition de peinture d’histoire lorsqu’il compose ses grandes toiles souvent spectaculaires. Qu’elles s’inspirent d’une peinture de Couture (Les Romains de la Décadence) ou de Ben-Hur réalisé par William Wyler (né comme lui à Mulhouse), ses œuvres rappellent que “Antiquité” rime plus que jamais avec “actualité”. Chez lui comme pour Marshall McLuhan, le médium est le message. Dans ses compositions, les impérialismes se valent et les scènes d’orgies romaines font écho à la décadence actuelle. Le spectateur est laissé libre d’interpréter à sa guise, mais derrière l’aspect ludique pointe l’inquiétude. Si ses peintures renouent avec une certaine tradition, La Nouvelle Rome est par contre une installation résolument contemporaine. Occupant la plus belle salle du musée, le vaste plan-relief posé au sol est un assemblage de morceaux de polystyrène récupérés dans des emballages de téléviseurs. La simplicité du procédé et la beauté plastique de l’ensemble forcent l’admiration. Des dessins, quelques séries de polaroids plutôt osés (une orgie saphique mise en scène avec trois poupées Barbie !) et une vidéo de la chute d’un “Action Man” aussi imposant qu’une statue de Saddam Hussein, complètent le parcours de manière fort réjouissante. D

La Naissance de Vénus, Polaroïds, 2003

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par cécile becker

focus MOMIX, festival du 26 janvier au 5 février à Kingersheim (68) www.momix.org

Tous des mômes Il y a des jours comme ça où l’on se dit : c’était mieux avant. C’était mieux quand on courait partout, quand on se fichait de tout, quand notre imagination était la Raison. Mais tout n’est pas perdu : le festival jeune public Momix nous invite pour la 21ème année consécutive à se rêver enfant et à faire rêver les enfants.

L’Homme-cirque, le spectacle d’ouverture (Pablo Wünsch)

« Momix n’a pas pris une ride », lit-on, et ce serait le comble pour un festival destiné au jeune public ! Plutôt que de se reposer sur ses beaux lauriers, l’organisation s’entête à toujours aller plus loin. Après vingt ans de passion, l’année 2012 signe la transversalité : le théâtre jeune public rencontre d’autres pratiques. Philippe Schlienger, directeur du Créa explique : « Notre programmation se situe dans la veine d’un projet pluridisciplinaire, nous avons toujours fait des propositions autant quantitatives que qualitatives, mais on veut s’ouvrir encore plus : que les adolescents et les adultes profitent de moments de jubilation. Les formes scéniques varient toujours plus, elles sont plus contemporaines cette année. » Ainsi, marionnette, théâtre culinaire, théâtre d’objets, ciné-concert sont autant de créations originales présentées par 32 compagnies venues des quatre coins de l’Europe. Dans la programmation quelques surprises  : L’Histoire de Clara, issue du texte de Vincent Cuvellier, mêle musique, théâtre et arts numériques et parle d’un voyage initiatique. La représentation s’annonce étonnante : « Chacun des membres du public portera un casque, ce sera autant une expérience individuelle que collective, c’est vraiment impressionnant », précise Philippe Schlienger. D’autres jolis moments avec Disparus, une pièce à la manière de la série Lost : seuls les enfants survivent à un crash d’avion et deviennent les nouveaux Robinson. Entre théâtre et musique, L’Eté où le ciel s’est renversé, pièce dans laquelle cinq voix se répondent pour traduire le bord de la falaise qu’est l’adolescence. Ou encore Opéra Vinyle conduit par un DJ marionnettiste.

Cette 21ème édition veut aussi valoriser les temps morts entre les spectacles qui « viennent consolider les liens car la totalité d’un festival doit être culturelle, explique le directeur, car la culture est un art de vivre convivial, pas seulement la consommation de spectacles ». On pourra ainsi déambuler entre des installations étonnantes et plusieurs expositions dont celle des illustratrices Frédérique Bertrand et Pauline Munier. Car Momix souhaite installer des ponts entre les pratiques qui rappellent l’enfance : entre le livre et la représentation, entre la musique et le théâtre, et pourquoi pas entre l’enfance et l’âge adulte. Et disons-le haut et fort, nous ne demandons que ça.D

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par cécile becker

par cécile becker photo : agathe poupeney

SAMUEL ROUSSEAU, exposition du 26 novembre au 12 février au CEAAC, 7, rue de l’Abreuvoir à Strasbourg www.ceaac.org

BEAUTIFUL DJAZAÏR, du 29 novembre au 4 décembre au Taps Scala à Strasbourg et le 6 décembre à la Comédie de l’Est à Colmar. www.taps.strasbourg.eu + http://comedie-est.com

focus

Brave old new world

Alger la belle

Artiste hybride, Samuel Rousseau mêle ressources techniques sophistiquées et objets obsolètes afin d’agiter le spectateur. Déjà repéré par le CEAAC en 2009 lors de son installation Hélioflore, plante électrique déployée sur les murs du château d’Andlau, il s’installe cette fois dans l’espace d’exposition et expérimente.

Se souvenir, faire revivre les mémoires, même douloureuses, autant de thématiques actuelles abordées par la compagnie Mémoires vives à Strasbourg et mises au goût du jour par le metteur en scène Yan Gilg. Pour le troisième volet de son triptyque : Beautiful Djazaïr, il s’est associé avec le chorégraphe Hamid Ben Mahi.

La pièce Brave old new world résume à elle seule le travail de Samuel Rousseau. Alors en voyage à New York, l’artiste se promène une caméra à la main et immortalise des bâtiments qui éveillent sa curiosité. Plus tard, il compile ses souvenirs, retravaille ses vidéos, les détoure pour ensuite les diffuser sur un bas-relief et exposer sa mixture parmi les spectateurs. Entre art plastique et art visuel, Samuel Rousseau n’a pas choisi son camp et préfère le mélange des genres : lier vidéo et objets et le quotidien avec la désuétude. Plus qu’un simple constat, presque un témoin, l’œuvre de Samuel Rousseau dresse une analyse philosophique de la vie contemporaine et met en lumière le contrat social, l’urbain et la fragilité de l’individu. L’artiste se place entre réalité et fiction pour déstabiliser nos habitudes et nous interroger sur la façon dont le monde tourne, dont nous tournons. Ses petits objets deviennent par la magie de l’image des petites fantaisies en forme de trompe l’œil. Un travail poétique et décalé qui a séduit le prix Marcel Duchamp puisque sa pièce Brave old new world a été nominée. Le CEAAC la présentera d’ailleurs, entre autres, car Samuel Rousseau y rassemblera des pièces de son récent séjour à New York en y mêlant d’autres productions. Une exposition expérimentale et intemporelle. D

Sans titre (l’arbre et son ombre), vidéo projection HD, 160 x 180 cm (l’arbre), boucle 13 minutes, branche, acier. © Samuel Rousseau 2008/2009, 3D Raphaël Bot-Gatner Courtesy Galeries Aeroplastics et Guy Batschi. Collection privée 

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L’art pour l’art, c’est bien. Mettre l’art au service de l’histoire, c’est autre chose. Depuis 2006, Yan Gilg metteur en scène au sein de la compagnie Mémoires vives, travaille sur les relations entre la mémoire et le présent. Il a ainsi créé les pièces À nos morts, un hommage aux soldats indigènes et Folies colonies !, une évocation burlesque de l’exposition coloniale de 1931. Cette année, il se penche sur les liens entre la France et l’Algérie en invitant le chorégraphe Hamid Ben Mahi pour un spectacle mêlant danse, théâtre et mémoires. Beautiful Djazaïr, c’est la rencontre de deux univers : celui du colon et celui du colonisé qui reviennent sur une histoire de plus d’un siècle. De la conquête à la guerre d’Indépendance, son présent tourmenté, ses conséquences sur la situation des enfants de l’immigration algérienne en France, le corps et la voix s’unissent pour donner forme à une page encore brûlante de l’Histoire. Une œuvre collective qui se veut positive mais aussi objective : sous la forme d’une conférence-débat, ils font intervenir les points de vue des différents protagonistes et brisent les tabous actuels autour d’un sujet sensible. Deux identités, deux cultures pour se confronter à une problématique : a-t-on véritablement le droit, la possibilité de prendre position sur ce sujet ? D


par sylvia dubost photo : tim wouters

focus Le Chemin solitaire, théâtre, du 5 au 7 janvier au Maillon-Wacken à Strasbourg www.le-maillon.com

Ensemble, c’est tout En refusant le metteur en scène, les Belges de tg STAN font à nouveau du théâtre une affaire de comédiens. Avec Le Chemin solitaire, ils placent au cœur de leur projet la question du jeu et du collectif.

On attend toujours leur venue avec trépignement. Tg STAN est peut-être la seule compagnie capable de faire filer comme le vent les 3h30 d’un spectacle où l’action se limite à un dialogue à table : My Dinner with André, d’après le film de Louis Malle, fut sans conteste ni emphase l’un des spectacles les plus savoureux de la décennie. Avec, au menu, tout ce qui fait le piquant de tg STAN : des acteurs truculents et un jeu rejetant la tentation du naturalisme. Avec drôlerie et intelligence, tg STAN démonte depuis vingt ans l’illusion théâtrale sans jamais sacrifier le plaisir. « La virtuosité et les efforts déployés par l’acteur pour se camoufler derrière un personnage ne nous ont jamais intéressés dans la mesure où nous ne parlons jamais que de nous-mêmes, de cet état de vulnérabilité désarmante face à un public. Ce qui n’a rien d’incompatible avec des moments d’engagements intenses dans un rôle » explique Jolente de Keersmaeker. La question du jeu et de l’acteur est le moteur d’une démarche initiée dès leur sortie de l’école par

les quatre membres fondateurs. En choisissant de se passer de metteur en scène, en refusant « cette emprise démiurgique », tg STAN (pour Stop Thinking About Names) devient un laboratoire collectif de comédiens qui, à chaque spectacle, réinterrogent leur pratique et leur désir d’être ensemble sur scène. À cette démarche construite à l’encontre des modèles théâtraux en vigueur répond un répertoire cinglant. De Wilde à Handke, de Pinter à Molière, de Tchekhov à Bernhard et à Bernard Shaw, tg STAN privilégie les comédies acides qui crucifient notre classe moyenne occidentale, blanche, médiocre et étriquée. Le Chemin solitaire, pièce âpre et amère, est un des spectacles les plus sombres, « un drame de la filiation, de la transmission générationnelle. » Dans la mise en scène par tg STAN de ce texte écrit par Arthur Schnitzler, auteur et psychiatre proche de Freud, à l’aube de la psychanalyse, tous les personnages sont interchangeables et les répliques passent d’une bouche à l’autre. « Le changement de rôles engage le contenu même du texte, précise Damiaan De Schrijver, comme pour signifier que chaque rôle est une existence possible pour chacun. » Une proposition guidée par le même questionnement fondamental qui sous-tend leur parcours et lui donne toute sa cohérence : comment monter ensemble sur un plateau ? À cet égard, Le Chemin solitaire y occupe certainement une place cruciale. D

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par sylvia dubost photo : alain fontenay

focus Roméo et Juliette, théâtre, du 22 novembre au 10 décembre au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

Les amants pressés Après avoir mis en scène à l’opéra le Roméo et Juliette de Gounod, Olivier Py se penche sur la pièce elle-même et donne aux amants tragiques de Shakespeare une nouvelle profondeur.

« J’ai un avantage sur Shakespeare, c’est que moi, je suis là », nous déclarait Olivier Py en 2002, lors des représentations au TNS de L’Exaltation du labyrinthe. À l’époque, il évoquait son travail d’écriture et sa place de poète. Maintenant qu’il met en scène un texte de l’auteur élisabéthain, cette affirmation résonne tout autrement. Il n’y a que le théâtre contemporain pour faire entendre cette parole ici et maintenant, avec l’entière liberté de proposer son point de vue sur la question. Les célèbres amants de Vérone sont devenus des archétypes d’amoureux maudits, innocentes victimes du cœur de pierre d’adultes qui opposent au présent de leur passion le passé de leurs querelles. Ce qu’a imprimé la mémoire collective, c’est que le texte déroule des thématiques surannées : les questions d’honneur des familles ne trouvent aujourd’hui plus grand écho et l’amour à mort des amants semble peu crédible. Roméo

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et Juliette ne serait finalement qu’un bon mélo lacrymal au romantisme boursouflé où règnent les bons sentiments. Desservie par son mythe, la pièce souffre d’un paradoxe cruel : elle est trop connue pour être réellement entendue et n’est presque plus jouée. Redécouvrant le texte en travaillant sur l’opéra de Gounod, Olivier Py en a une toute autre vision. Roméo et Juliette sont tout sauf des victimes. Leur mort n’est pas une fatalité, ils sont bien les acteurs de leur destinée. Et s’ils s’aiment, c’est justement parce que leur amour est impossible, interdit. Leur attirance est un acte de rébellion, une provocation contre l’ordre familial et social, et surtout une quête d’absolu. « C’est cette impossibilité-là qui creuse en eux une aspiration métaphysique », dit-il. Leur histoire n’est pas celle d’un premier amour, innocent et naïf. Roméo, au début de la pièce, aime Rosaline, une autre demoiselle du clan Capulet. On devine un goût certain pour les ennuis… L’amour qu’il ressent pour Juliette n’est donc pas unique : il est sans pareil. Juliette, elle, s’échappe à travers lui du carcan de convenances dans laquelle toute jeune fille était à l’époque cloîtrée. Ces deux-là veulent tout, tout de suite. En trois jours, ils auront tout vécu  : l’amour, la mort de l’autre, la leur. À cette urgence répond la simplicité de la nouvelle traduction, réalisée par Olivier Py lui-même, et de la scénographie. Trois bouts de ficelles, c’est tout ce qu’on aura eu le temps d’assembler pour conter le parcours de ces amants dont la vie se sera consumée en « Un éclair avant la mort ». D


par stéphanie munier

focus LIBERTÉ À BRÊME, TRAGÉDIE BOURGEOISE, de Rainer Werner Fassbinder, Théâtre, du mardi 24 au dimanche 29 janvier, au TAPS Gare, à Strasbourg www.taps.strasbourg.eu

Sortir du noir Après avoir décroché une mention spéciale au concours de jeunes metteurs en scène du Théâtre 13 à Paris ainsi qu’un accueil enthousiaste auprès du public allemand, la compagnie Dinoponera / Howl Factory regagne ses foyers pour y jouer la pièce de clôture de son cycle des noirceurs.

Avec un projet « simple et humble » et un espace scénique dépouillé à l’extrême, Liberté à Brême, tragédie bourgeoise se démarque par ses choix, sa forme, la particularité de son rythme, sa singularité. Une pièce à l’identité forte qui repose sur «  l’ancrage  » des comédiens avec leurs personnages. Comme le précise Mathias Moritz, « le matériel de base, ce n’est pas le texte, c’est eux. La lumière, par exemple, n’est pas là pour éclairer un corps mais pour accompagner l’acteur dans ce qu’il produit. Elle est vivante. » Un texte qui naît de la rencontre entre le personnage de Fassbinder plongé dans l’écriture de sa pièce – un ajout fondateur pour le projet – et celui de son héroïne, la meurtrière Geesche. De cette confrontation va surgir un questionnement autour du travail de l’auteur, et un étouffement mutuel. Une noirceur assumée : « C’est une pièce qui parle de l’oppression » explique Marie Bruckmann, l’interprète de Geesche. « La noirceur traduit cette oppression, et même quand on rit, ça ne fait que l’accentuer. Il y a une réalité qui fait que tu es amené à vivre et survivre là-dedans. Et cette chose sombre témoigne de cette réalité. » À l’oppression vient s’ajouter la ritualisation, l’ajout du drame autour du drame : « Il y a beaucoup de tentatives pour sortir du noir  : pour nous, pour les personnages et surtout pour l’héroïne. Mais cette oppression nous rattrape toujours. » Au-delà de l’asservissement de la femme, de cette femme, c’est aussi pour Marie Bruckmann un asservissement de l’humain face à la société : « Le questionnement passe par une femme, mais s’arrêter à ça reviendrait à empêcher le questionnement de se déployer et d’exister ». L’articulation autour de ces deux axes – oppression et ritualisation – permet donc de dépasser la cruauté de la

tyrannie personnelle et la quête d’indépendance de la femme pour matérialiser la démarche plus générale de l’attentat. « Un terrorisme personnel : comment liquider ton quotidien pour aller quelque part ». D

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par cécile becker

focus Vidéo Les Beaux Jours, programmation d’hiver, à la Maison de l’image, à Strasbourg www.videolesbeauxjours.org

Pour l’amour du docu Regarder des documentaires ailleurs que sur Arte ? Figurez-vous que c’est possible, même à Strasbourg. L’association Vidéo Les Beaux Jours se bat depuis presque vingt ans pour soutenir l’éducation artistique cinématographique, accompagner les regards et mettre en avant la production documentaire autant nationale que locale. Chapeau bas.

Marie-Michèle Cattelain est une amoureuse de l’image. Ancienne productrice, elle a repris les rennes de l’association Vidéo Les Beaux Jours l’année dernière, succédant ainsi à Georges Heck, autre passionné notoire. Un travail de compilation, de promotion et de partenariats nécessaires pour défendre haut et fort la production documentaire d’ici et d’ailleurs. Elle explique : « Nous disposons d’un centre de ressources, d’une vidéothèque et d’un espace de documentation ouvert à tous, nous voulons également animer le réseau régional, être une interface entre les professionnels et le public. Au-delà de ces missions quotidiennes, nous proposons entre octobre et juin une programmation de films documentaires. Car le souci de ces films, c’est qu’ils circulent essentiellement en festival et sont rarement diffusés sur grand écran. » Cette année, grande nouveauté, le public pourra visionner des documentaires inscrits au palmarès des grands festivals, comme Visions du Réel de Nyon ou le FID à Marseille ; un moyen assez rare de visionner le meilleur de la création actuelle. Grâce au réseau des médiathèques, aux cinémas Star et à l’auditorium du MAMCS (entre autres), les spectateurs peuvent apprécier à leur juste valeur les documentaires. Car si Vidéo Les Beaux Jours peut se battre, c’est aussi à travers l’implication de partenaires : à l’École des Arts

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Décoratifs, l’équipe organise régulièrement des rencontres entre des étudiants d’écoles d’art et de cinéma qui viennent parler de leurs films : ce trimestre la Fémis a été sollicitée. Un programme singulier et excitant Cet hiver, on pourra apprécier Berlin-Stettin : le retour du cinéaste Volker Koepp sur les lieux et les strates de sa jeunesse, les recherches expérimentales de Peter Greenaway dont sa vidéo du compositeur Phillip Glass en transe, ou encore le beau Last Train Home de Lixin Fan, dans le cadre des mercredis de la vidéothèque, un témoignage émouvant sur les travailleurs migrants en Chine, contraints de se séparer de leur famille. Le documentaire est loin d’être mort, comme le précise Marie-Michèle Cattelain : « Il regagne du terrain. Mais il faut travailler pour animer le désir des spectateurs, et aussi des professionnels. En Alsace, on l’ignore souvent, mais de nombreux documentaires sont produits chaque année. Ici, nous avons un terreau favorable au développement de cette belle pratique. » À nous de continuer à le faire vivre à travers notre regard de spectateurs. D


par philippe schweyer

par cécile becker

Éclats ! Le musée se met au verre… contemporain, exposition au Musée Würth à Erstein (67) jusqu’au 4 mars www.musee-wurth.fr

LES NEIGES, exposition du 3 décembre au 11 mars au Musée de l’Image, à Épinal. www.museedelimage.fr

focus

Le verre libéré

Blanc comme neige

Après l’exposition consacrée à Anselm Kiefer, le Musée Würth “se met au verre” en présentant, une fois n’est pas coutume, des œuvres empruntées pour l’occasion.

La neige finira bien par tomber. On sera fasciné par ses premiers flocons, on l’aimera, on la rêvera ou on la détestera, mais elle ne nous laissera pas de marbre, peut-être seulement glacés. Après une exposition en 2009 sur la pluie, le Musée de l’Image d’Épinal se penche sur la poudreuse, la cristalline, l’étincelante.

Complexe, fragile, imprévisible, le verre séduit pourtant certains artistes qui cherchent à tirer parti de ses qualités plastiques si particulières. Avec cette exposition organisée dans le cadre de la Biennale internationale du verre, le musée Würth nous rappelle que ce matériau n’est pas réservé aux arts décoratifs ou à un usage purement utilitaire. Si le premier étage accueille les œuvres un brin datées des pionniers de l’école américaine (le Studio Glass) et de l’école tchécoslovaque, le rezde-chaussée présente une série de pièces résolument contemporaines. L’installation rougeoyante de Udo Zemio rappelle les plaques d’acier courbées par Richard Serra, en plus petit et en plus chaleureux. Le dispositif imaginé par Laurent Saksik pour son Rayon vert, d’une simplicité réjouissante, invite à réfléchir aux mécanismes mal connus de la perception. Les compositions de l’artiste allemande Josepha GaschMuche, qu’elle réalise en agglutinant des milliers de petits morceaux de verre provenant de téléphones cellulaires, sont tout simplement sublimes. Enfin, on ne résiste pas au plaisir de citer in extenso le titre de l’installation d’Anaïs Dunn, une jeune diplômé des Arts Décoratifs de Strasbourg : “Cela fait toujours du bien de parler de la pluie et du beau temps ou 
L’incontrôlable mécanique des pollutions intérieures”. Au-dessus d’un bassin rempli d’eau teinte en noir, des ballons en verre soufflé se remplissent et se vident au gré des mouvements d’humeur d’une pompe facétieuse. Quand il n’est plus utilitaire, décoratif ou fonctionnel, le verre enfin libéré se révèle encore plus éclatant. D

La neige fait partie intégrante du paysage hivernal vosgien, et quand elle n’est pas encore là, on s’y prépare. Quand elle tombe, on s’émerveille, on se rappelle les bonhommes de neige, les batailles de boules de neige, l’insouciance de l’enfance. L’homme n’a aucun pouvoir sur la neige, il se plie à sa suprématie, l’écrase, envoie les chasse-neige, la skie, jusqu’à ce qu’elle fonde. Depuis la nuit des temps, elle n’a fait que surprendre les hommes, il y a des légendes, des mythes, des guerres, elle est toujours là, omniprésente. Le Musée de l’Image met en scène cette neige sous toutes ses représentations. Estampes d’Hiroshige durant ses voyages sur la route de Tokaïdo, la neige bloquant la route des soldats de Napoléon, Les pas sur la neige de Claude Debussy, photographies, animaux forcés à muer, ou encore Blanche-Neige des Frères Grimm, la neige lève son voile. Protectrice et dangereuse, surtout mystérieuse, elle recouvre nos paysages et virevolte dans les airs. C’est ce côté presque sacré que le photographe Richard Petit immortalise. Par ses pérégrinations, il a posé son appareil photo sur ses paysages désertiques blancs où l’homme laisse quelques traces, bien que toujours absent. Des photographies à la chambre, précises, forçant la contemplation, sans titres, ni dates ; laissant au spectateur le choix d’y trouver ses propres repères. Que tombe la neige... D

Sans titre, extrait de la série Cheap Land Richard Petit, photographie, 100 x 125 cm © Richard Petit / Courtesy Galerie Voies Off, Arles.

Keiko Mukaide,
Circle of three lucid, 2006 – Verre dichroïque sur bois, collection Burg 
© Keiko Mukaide, photo : François Golfier.

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par benjamin bottemer

par benjamin bottemer

Lorraine sur Scène, festival du 7 au 15 janvier 2012 à l’Opéra National de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

22H13 (CE TITRE EST SUSCEPTIBLE D’ÊTRE MODIFIÉ D’UNE MINUTE À L’AUTRE, spectacle le 6 décembre à l’Ensemble Poirel, dans le cadre de RING http://poirel.nancy.fr

focus

Fédération des corps La première édition de Lorraine sur Scène proposera une semaine de spectacles à l’Opéra National de Lorraine à Nancy, tout en permettant aux douze compagnies régionales représentées de se rencontrer et d’échanger. Parmi les compagnies présentes, Filament avec Rhizome, mis en scène par Julien Ficely. Dans une atmosphère acoustique qui relève plus de la texture que de la mélodie, le danseur évolue au sein d’une sorte de caverne souterraine, matrice traversée de part en part d’étranges et organiques racines. Nous assisterons à sa tentative de s’extirper de la terre nourricière pour éclore à la vie et à la lumière. Changement radical de cadre avec la compagnie forbachoise Osmosis, qui s’exportera au Grand Hôtel de la Reine à Nancy pour Hotel Danceroom International 2.0. Un concept cher au chorégraphe Ali Salmi, qui a auparavant investi une friche industrielle, la remorque d’un camion ou encore un container pour présenter ses créations. Ici, c’est la conquête de cet espace à la fois public et intime qu’est la chambre d’hôtel qui l’intéresse. Une performance qui sera visible simultanément sur le Net, « une autre scène possible ». Notons que les expérimentateurs de Materia Prima seront également de la partie, en provenance directe de leur fief du TOTEM de Vandoeuvrelès-Nancy. Les Batailles de Didier Manuel opposeront les corps, les textes et les sons, produisant de salutaires impacts entre l’homme et l’animal, le spoken word, le flamenco ou les musiques électroniques. Cet événement organisé par le Centre Chorégraphique National du Ballet de Lorraine permettra à douze compagnies qui se sont plus ou moins affirmées dans le paysage local de rencontrer leur public. Les formes d’expression résolument pluralistes qui sont proposées invitent en tout cas à la découverte. D

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Dans l’antre du roi du montage Le vidéaste et plasticien Pierrick Sorin s’expose partout : à la FIAC, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, et bientôt à la Scala de Milan pour la mise en scène de l’opéra Turandot. Avec 22h13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre ), il apparaît sur les planches. Pierrick Sorin s’incarne dans la peau du comédien Nicolas Sansier, alias Pierre Levrai, un vidéaste au travail qui nous ouvre son atelier. Ce capharnaüm de caméras, vidéoprojecteurs, pots de peinture, balaisbrosses, est le terrain de jeux d’un grand enfant qui élabore en temps réel des vidéos qu’il projette au fond de la scène. Voici l’auto-portrait d’un artiste bricoleur dont l’acte de création est complètement démystifié par son caractère fantaisiste et infantile, accouchant néanmoins de films captivants où il joue avec les matières, les couleurs, ou lui-même. Nicolas Sansier y apparaît dans d’improbables situations, endossant plusieurs rôles : psychanalyste, chanteur, musicien, assureur ou visiteur excentrique d’une galerie d’art. Ajoutant à la performance de l’acteur et à la superposition des images et des dispositifs, Pierrick Sorin donne également une large place au texte : il est le narrateur d’un journal de bord exprimant les réflexions et les doutes du créateur. Dans ce laboratoire, on rit beaucoup mais on s’émerveille tout autant : les expériences dévoilées y sont autant de mini-spectacles dans le spectacle, farfelus, voire psychédéliques, jamais narcissiques tant le geste est généreux. À mi-chemin entre théâtre et performance visuelle, Pierrick Sorin livre un one-man show par procuration divertissant et ludique. D


par stéphanie linsingh photo : arnaud hussenot desenonges

par emmanuel abela

une vendeuse d’allumettes, théâtre le 26 novembre à l’Arsenal, à Metz www.arsenal-metz.fr

AKRON/FAMILY, en concert le 25 novembre aux Trinitaires, à Metz (première partie : A Second of June) www.lestrinitaires.com

focus

Transie d’espoir

Whip it

La petite mendiante d’Andersen craquera ses dernières allumettes à l’Arsenal, dans un crépitement de poésie. Loin de l’accablement ou de tout théâtre moral, la compagnie théâtrale L’Escabelle rend hommage au pouvoir de l’onirisme enfantin.

À mi-chemin entre la pop et les musiques improvisées : la formation Akron/Family. Sortis de nulle part et de partout à la fois, ces Américains nous livrent des sets dont on ne sort que rarement indemnes.

La petite marchande d’allumettes de ce siècle ne subit plus son destin, elle provoque l’imaginaire et tire la langue à la froideur et à l’avidité de notre monde. Elle brûle ses précieuses allumettes, son gagne-pain, afin d’assouvir un besoin tout aussi vital que celui de manger, boire ou avoir chaud : celui de rêver. Heidi Brouzeng, la conceptrice et interprète d’Une vendeuse d’allumettes nous confie que le conte d’Andersen l’a beaucoup touchée et fait écho à une histoire qu’on lui a rapportée : « On raconte que durant la Seconde Guerre mondiale, une famille juive se cachait et était très rationnée en nourriture. Cependant, tous les jours, le père prenait de la mie de pain pour en faire des marionnettes et inventer des histoires à ses enfants. J’y retrouve ce besoin très impérieux, évoqué dans le conte, de rêver, de s’extraire de la misère et de se projeter dans un monde plus beau ». Pour la compagnie théâtrale L’Escabelle, la vendeuse d’allumettes a les cheveux bleus et de grands yeux. Un clin d’œil aux mangas, histoire de permettre aux enfants de s’identifier à elle de manière positive : elle est une héroïne et malgré le drame qu’elle vit. « Puis, en l’absence de texte, il fallait que la narration passe par d’autres médias, explique Heidi Brouzeng, d’où ce référent manga, les allégories, l’atmosphère lumineuse et sonore, la chorégraphie qui accentue le dessin corporel déjà exagéré, grandi comme dans un théâtre masqué. » Tout est mis en œuvre pour rendre le personnage onirique. D’ailleurs, sur le masque que porte l’interprète, le trait le plus accentué n’est autre que le regard. D

On peut difficilement tirer des conclusions de la provenance des artistes, mais en ce qui concerne Akron/Family, le fait que ses membres vivent aux quatre coins des États-Unis nous renseigne peut-être sur des pratiques ouvertes, voire complètement éclatées. La rugosité acoustique de Tucson côtoie l’avant-garde new yorkaise, sans occulter l’esprit d’aventure propre à certains artistes de Portland. Il en résulte un propos qui oscille entre le meilleur des Talking Heads pour la dimension rythmique et les influences du Sud, et la country éclairée de Calexico, le tout mixé dans un shaker multiculturel débridé. Le mot psychédélique semble faible tant ses trublions nous entrainent loin, au cœur de leurs fantasmes artistiques les plus déjantés, sans occulter toutefois une bonne dose d’humour. Les sons électroniques, les samples de guitare saturés, mêlés au glockenspiel, viennent titiller l’oreille et satisfaire les soubresauts d’un corps en émoi. En effet, un concert d’Akron/Family se vit comme une expérience physique qui dépasse le pur cadre de la performance scénique ; le public se voit inviter à vivre un instant d’art total qui fait la part belle aux arts visuels, aussi bien plastiques que graphiques, à la manière de Devo, le fameux groupe originaire d’Akron – la démonstration semble aisée, et pourtant nulle trace d’une quelconque filiation –, et des meilleures formations post-punk américaines. Le fait que leur prestation soit précédée aux Trinitaires d’A Second of June, la prometteuse formation strasbourgeoise signée chez Herzfeld, n’est pas fortuite, bien au contraire. D

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par benjamin bottemer

focus BLITZ, exposition jusqu’au 20 janvier à l’École Supérieure d’Art de Lorraine, à Metz 03 87 39 51 30 http://esam.metzmetropole.fr

La (dé) construction du réel Jonathan Rescigno est un jeune vidéaste avec plusieurs courts-métrages à son actif. Son travail porte sur le rapport à la mémoire au travers des constructions humaines, lieux de vie qui apparaissent et disparaissent au fil du temps. Une réflexion renforcée grâce à un an de résidence à Berlin.

En 2009, Jonathan Rescigno part pour un an dans la capitale allemande grâce à une bourse accordée par le Conseil Général de la Moselle. Il revient à l’École Supérieure d’Art de Lorraine où il a étudié, exposer ses travaux à l’occasion de Blitz, seconde édition d’une biennale réunissant les cinq étudiants ayant bénéficié de cette bourse. Entre sa Moselle natale et Berlin, le vidéaste a pu faire évoluer sa démarche. « Berlin est une ville en chantier qui se prête complétement à mes thèmes, la mutation, la destruction, la disparition... elle est pleine de lieux de « non-mémoire. » Jonathan aborde le rapport émotionnel que l’homme entretient par rapport aux structures qu’il érige, puis détruit. Il met en images le traumatisme de ceux que l’on déloge, et la volonté d’oublier de ceux qui démolissent.

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La mémoire et l’histoire, Jonathan préfère les écrire en minuscules : « Je me contente de questionner, je ne raconte pas la grande Histoire, celle de la Seconde Guerre mondiale par exemple, même si elle est présente dans mon travail ». Pour son dernier projet, Henri, Jonathan est parti à la recherche d’un soldat français dont il a retrouvé par hasard la correspondance. Pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci fut interné dans le camp de transit de Neue Bremme, près de Forbach, là où Jonathan est né. « Personne ne semblait être au courant de l’existence de ce camp. Il a été détruit, et on a construit à la place un grand hôtel... j’y ai séjourné, filmé, et je suis allé à Berlin à la poursuite d’Henri, dans un hôpital militaire. » Un processus qui rappelle le documentaire mais qui reste esthétiquement sur les terres d’un cinéma expérimental. Parmi les autres lieux de mémoire que Jonathan nous fait visiter, une tour d’habitation dépeuplée, un grand ensemble où vécurent de nombreux immigrés italiens dont sa propre famille, ou encore une salle des pendus abandonnée. À Berlin, il suit la piste du Mur en morceaux, explore un centre de la Nasa désaffecté... Il a choisi de rester quelques temps dans la cité berlinoise. « Au niveau professionnel, cette ville est la plaque tournante de l’art contemporain en Europe, j’ai pu y montrer mon travail, faire des rencontres... Cette bourse a été un vrai tremplin. Berlin m’a fait gagner énormément de temps artistiquement. » D


par cécile becker

par stéphanie munier

ART DÉCO, La céramique de Lorraine 1919-1939, exposition jusqu’au 29 janvier au musée de la faïence à Sarreguemines www.sarreguemines-museum.com

MÈRE COURAGE ET SES ENFANTS, de Bertolt Brecht, théâtre du 11 au 15 janvier, au Théâtre en Bois, à Thionville http://www.nest-theatre.fr

focus

Faïences et bibelots Les assiettes en céramique vous rappellent l’ennui des repas de famille dominicaux ? Pourtant ce matériau a un passé riche en couleurs et en formes aussi variées que modernes. Le musée de la faïence de Sarreguemines revient sur une phase cruciale de l’histoire de la céramique de Lorraine : des années folles aux années noires. La céramique s’affiche partout : dans nos assiettes, sur nos meubles, sur nos coiffeuses, dans nos salles de bains. Rattachée à l’histoire, elle a traversé les âges et s’est inspirée de tous les arts. À la fin de la « der des der », l’Europe se reconstruit, le paysage industriel se forge au gré des crises économiques et sociales. La céramique, elle, se recentre sur des objets utilitaires, culinaires, les toilettes, et prendra son envol grâce à la créativité des artistes décorateurs. Ainsi, on oublie le passé noir. Les vases, assiettes et autres bibelots se colorisent, portés par un vent de folie. L’esthétique se rapproche de plus en plus du design moderne poussée par la culture américaine, l’arrivée du jazz, et un certain exotisme. Deux écoles se croisent. Les décorateurs qui promeuvent la préciosité, l’élégance, la beauté des matières et la force des couleurs, les autres s’inspirent du Bauhaus et imaginent des objets répondant tout simplement à une fonction. Les lignes se font alors plus sobres et les matériaux plus simples : béton ou acier. Sur la céramique, on retrouve souvent la représentation d’animaux, de femmes, de fleurs décomposées en formes géométriques. Parce qu’elle s’inspire d’abord de son environnement et se place dans un courant d’art : l’art déco. D

Du marketing en temps de guerre Épopée belliqueuse basée sur la Guerre de Trente Ans, écrite en 1939 alors que l’Europe reprenait le sentier de la guerre, la pièce emblématique de Bertolt Brecht renvoie à des siècles de conflits armés. Faire de bonnes affaires sur le dos de la guerre, on en connait qui s’en sortent encore très bien… Mère Courage, cantinière de son état, s’engage dans le commerce de guerre pour subvenir aux besoins d’une famille bientôt décimée par ces mêmes batailles qui l’ont nourrie. Parcourant les routes d’Europe pendant douze ans, elle va croiser famines, terreurs, combats et maladies sans jamais remettre en question le bien-fondé de son entreprise. Portée par une obstination et un instinct de survie plus grands que la douleur des sacrifices, Mère Courage poursuit sa route. Fortement marquée par son passé de musicien, la mise en scène de Jean Boillot s’organise autour du son, à partir d’une musique composée par Paul Bessau réorchestrée pour percussions et ordinateur par Jonathan Pontier. Une volonté de dynamiser la pièce qui tire parti de l’acoustique donc, mais qui se base également sur une nouvelle traduction, plus vivante et plus directe. Un nombre de comédiens réduit à dix, pour interpréter la vingtaine de rôles que comprend la pièce permet ainsi de créer des parallèles significatifs entre les personnages, entre contradictions et ressemblances. Une envie, enfin, d’inscrire le récit dans l’actualité contemporaine, et de prolonger le combat jusque dans cette paix plus ou moins illusoire, où nombreux sont ceux qui doivent encore se contenter de survivre. D

Vase Jungle dit Boule coloniale 1931, décor de Maurice-Paul Chevallier Faïence fine blanche à décor d’émaux cernés – Manufacture de Longwy - 1931 Coll. particulière © 2011 – Christian Thévenin / Musées de Sarreguemines

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par sylvia dubost photo : christophe raynaud de lage

focus Du goudron et des plumes, cirque les 13 et 14 décembre au Carreau à Forbach www.carreau-forbach.com

C’est dans l’air Aux confins du cirque et de la danse, Mathurin Bolze a créé un langage scénique souple et aérien et fait aujourd’hui partie des artistes à suivre.

À la rentrée, on n'entendait parler que de lui. Dix ans après la création de sa compagnie, MPTA (pour les Mains, les Pieds et la Tête Aussi), Mathurin Bolze était l’un des artistes les plus attendus de ce début de saison. Il avait déjà convaincu les amateurs de cirque contemporain, de théâtre et de danse, et semble désormais en passe de toucher un public plus large. Mathurin Bolze fait partie de cette génération de circassiens trentenaires qui ont repoussé les murs de leur discipline, ont créé un langage scénique personnel et se sont fait un nom parmi la foule d’artistes de cirque souvent, à la différence de leurs collègues acteurs ou danseurs, anonymes.

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Figurant au théâtre dans sa tendre enfance, notamment chez Bruno Boeglin, le gymnaste Mathurin Bolze choisit finalement l’acrobatie et le Centre National des Arts du Cirque. À 22 ans, tout frais moulu, on le remarque dans Kaspar Konzert de François Verret, où il volait au dessus du plateau. Rencontré au CNAC, le chorégraphe le sollicite à nouveau pour Chantier Musil et Sans retour. La danse lui fait décidemment les yeux doux : à la même époque, Mathurin Bolze participe aux travaux de recherche chorégraphique en apesanteur menés par Kitsou Dubois. Sa formation donne à son corps des possibilités fascinantes pour les chorégraphes. Dans ses propres spectacles, qu’il crée depuis 2001, il développe une gestuelle largement nourrie des deux univers. « On me ramène toujours d’une certaine façon à la question des origines, celles du cirque, pour fermer des portes de lieux a priori destinés à la danse », s’insurge-t-il. S’il revendique son apprentissage de la piste, il arpente un territoire multiple. « Il faut arrêter de vouloir mettre les gens dans des cases mais accepter ce qui se passe sur les plateaux. » Ce qui se passe sur le plateau, c’est que Mathurin Bolze s’y déplace bien avec la légèreté du trampoliniste qu’il est. Son apprentissage des arts du cirque lui a laissé la certitude que tout y est possible. Les corps chavirent et se disloquent sans verser dans la cascade, et leur aisance à rompre avec les lois de la pesanteur se met au service de la lenteur et de la poésie. « Je définis le spectacle par l’impossibilité de le faire avec d’autres artistes que ceux qui viennent du cirque, conclut-il, qui ont un engagement physique extrême et une capacité à côtoyer le danger avec grâce. » D


par cécile becker

RAINY DAYS, festival du 25 novembre au 4 décembre Philharmonie Luxembourg www.philharmonie.lu www.rainydays.lu

Tchat musical Rainy Days, on y croit seulement si on le voit. Ce festival de musique nouvelle un peu dingue propose des spectacles mêlant numérique, théâtre, musique, inspiré par la culture pop. Entre compositions originales drôles et modernes, la programmation éveille les curiosités. Lire la programmation du festival Rainy Days, c’est se demander : « Non mais vraiment dans quel monde délirant vit-on ? », et c’est tant mieux. Pour cette 6e édition, l’organisation s’est penchée sur la communication entre les hommes, entre les musiciens, entre la technologie moderne et la société. L’édition signée Talk to each other aborde l’ère de l’Internet, la télévision mais aussi l’aspect intempestif des communications. Les instruments de musique laissent place à des boîtes OVNI, les DJ deviennent des compositeurs à part entière et les compositeurs alors sérieux, se dérident. Trond Reinholdtsen avec son Music As Emotion, par exemple, dévoile comment les conseils d’une psychologue l’ont aidé à composer une musique plus émotionnelle, une performance surréaliste. Johannes Kreidler s’inspire avec Giving Talks, des talk-show et en fait une musique bruitiste. Aux tréfonds de la techno(logie), il joue avec les messages subliminaux de la publicité, met le salaire des PDG en musique et joue l’intégrale des symphonies de Beethoven en une seconde. Stefan Prins, lui, aime par la musique refléter la technologie et sa relation avec l’homme. Accompagné du quartet de guitares électriques Zwerm, il met en lumière avec Modes of Interference l’intelligence collective, l’hypercommunication musicale qui peut changer d’un clic, mais aussi l’autisme radical, puisque chacun des musiciens porte un casque. Un festival plein de surprises qui se transforme en une belle parabole sur nos usages de la technologie. Et si on causait ? D

Modes of Interference – Stefan Prins et Zwerm


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Bestiaire 7 Par Sophie Kaplan

Robert Breer, Porpucine et autres Floats (1) L’exposition que le Musée Tinguely consacre actuellement à l’américain Robert Breer (Détroit, 1926 - Tuscon, 2011) est sa première rétrospective en Europe (2) . Elle rassemble un ensemble important d’œuvres de cet artiste inclassable, qui fut tour à tour peintre, cinéaste et sculpteur et qui fut proche de nombreuses avant-gardes de l’après-guerre (cinétisme, minimalisme, Fluxus), sans qu’on puisse pour autant le rattacher à aucune d’entre elles. Au Tinguely, l’accrochage fait se répondre les peintures, qui correspondent à la première période de l’artiste, alors qu’il habitait à Paris (1949-1959), et les films d’animations (3) (1952 – 2003) : où l’on découvre que, dans les unes comme dans les autres, les couleurs et les formes sont indissociables du mouvement – réel ou implicite. Breer n’a eu de cesse, à travers les différents medias utilisés, de brouiller les frontières entre abstraction et figuration, objet et sujet, espace et temps, image animée et image inanimée, mouvant et immobile. Sans doute parce que l’ensemble de son œuvre est sous-tendue par ce que l’artiste appelle le principe d’“équivalences” et qui fait qu’« un avion biplan = un hot dog = un cuirassé = une tourte = un chapeau = une crème glacée = un bateau à voile = un pantalon sur un cintre, et ainsi de suite » (4).

Au côté des films et des peintures, le Tinguely présente un large ensemble de sculptures, dont une vingtaine de Floats, fameuses “sculptures flottantes” qui évoluent dans l’ensemble de l’espace d’exposition et dessinent des trajectoires aléatoires que viennent modifier les obstacles rencontrés (murs, spectateurs, autres sculptures). Posées sur de petites roues invisibles qui les surélèvent très légèrement et animées par des moteurs silencieux, leur vitesse est si réduite qu’au premier coup d’œil on les dirait immobiles (5). Les Floats ont souvent été rapprochées des formes minimalistes des sculptures de Robert Morris ou de Donald Judd. Mais, si minimalisme il y a, alors l’imagination débridée à l’œuvre dans les sculptures géométriques de Breer ainsi que leur dimension anthropomorphique (on trouve des méduses – la série des Rugs –, un porc-épic – Porcipine –, un gros pain – Silvercup –, un morceau du gruyère – Switz –, etc.), fait de celui-ci un minimalisme atypique, décalé, plein de fantaisie et d’humour. Sur l’un de ses dessins, qui sert d’affiche à l’exposition de Bâle, Robert Breer a écrit : « (almost) everything goes ». Et c’est en effet bien là où se tient la magie cet artiste majeur, dans ce (presque) tout qui (presque) bouge.

(1) Porpucine (sculpture motorisée, mousse découpée, piquants en bois, moteur, 1967-2006) veut dire porc-épic en anglais ; Floats, qu’on traduit en français par ‘sculptures flottantes’, signifie littéralement flotteurs et désigne également les chars de carnaval. (2) Robert Breer, du 26 octobre 2011 au 29 janvier 2012, Musée Tinguely, Paul Sacher-Anlage 2, Postfach 3255 CH-4002 Basel, du mardi au dimanche de 11h à 18h. L’exposition a d’abord été présentée au BALTIC Art Centre de Gateshead, Grande-Bretagne. (3) Quelques films de Robert Breer sont visibles sur YouTube : 69, Blazes, Swiss Army Knife… (4) Robert Breer à propos du travail de Claes Oldenbourg, cité par Laura Hoptman, « Breer dans le monde d’hier, et d’aujourd’hui », Robert Breer, Films, Floats et Panoramas, catalogue de l’exposition au Musée-Château d’Annecy, éditions de l’œil, 2006, p.29. (5) Laura Hoptman parle très justement au sujet de Breer d’ « esthétique du mouvement arrêté», op. cit., p. 32.

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Des clous, des vis, des parpaings et de l’imagination Par sandrine wymann et bearboz

L’exposition se présente telle une invitation au voyage dans un monde que l’on devine être le nôtre mais qui prend des allures extraordinaires. D’emblée on procède à un embarquement pour des vols insolites vers des destinations fantastiques, des explorations célestes ou terriennes peu communes. On part à la découverte du monde ou de ce qu’il pourrait être. Le voyage s’avère inattendu mais plaisant parce qu’organisé par des artistes sans limites et généreux. Mondes inventés, Mondes habités n’est pas une exposition prophétique ou polémique, elle est davantage une exposition technique et poétique. Ici les mondes ne sont pas seulement imaginés et analysés, ils sont testés et explorés de manière physique, à l’échelle 1, avec de vrais matériaux et au péril de leurs concepteurs. Les artistes sont des rêveurs qui connaissent leurs terrains, leur monde, mais qui ne s’y laissent pas enfermer. Entre observations attentives et imaginaires obsédés, ils s’échappent dans de douces lubies sincères et séduisantes.

Les inventeurs fous, ceux qui tentent l’impossible à coup de boulons et d’hélices. Ceux qui ne se laissent décourager ni par un échec mécanique, ni par le ridicule de leurs ambitions. Panamarenko est très présent avec plusieurs machines dont Raven’s Variable Matrix, de majestueuses ailes bordées de plumes noires, qui témoignent au même titre que les autres engins de sa recherche pour l’envol. Dans un même registre mais sans aucune comparaison, les œuvres de Roman Signer nous invitent à autant de folie mais avec plus d’explosions et de poésie. L’artiste nous donne à voir des traces photographiées ou filmées de ses multiples expériences (souvent déceptives) : les soubresauts d’une Experiment in the garage ou encore le saut d’un Piaggio on Sky Jump... Théo Jansen bricole des bestioles ambulantes. Un film documentaire raconte son obsession pour les structures mécaniques articulées, réalisées à partir de matériaux récupérés et animées sur les plages de la mer du Nord pas la seule force du vent. Il est l’auteur d’un bestiaire drôle et inquiétant. Paul Granjon a conçu des Robots sexués tels des êtres dotés d’une vie sexuelle et de comportements sociaux.

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Les expérimentateurs mégalomanes sont bien plus exigeants avec eux-mêmes que les précédents. Ils ne laissent pas de place à l’échec. Leurs œuvres sont des défis à la technique, aux lois de la nature ou de la pesanteur. On aborde l’exposition avec une œuvre monumentale de Conrad Shawcross, The Nervous Systems (Inverted) : à sept mètres de haut, une série de bobines de fils se déroule lentement pour engager un processus qui les lie et les tisse en corde. Métaphore de l’engrenage, mesure du temps, l’artiste invite le spectateur à parcourir la structure de sa machine ou à se lover dans la corde amoncelée au sol. Vincent Ganivet tente une expérience tout aussi impressionnante en construisant Caténaires, des arches avec des parpaings qui ne tiennent par assemblage que grâce à leur propre poids et dans un équilibre ténu. Cette sculpture haute de taille oscille entre robustesse et fragilité. Tel un amas et sa force centrifuge, Nancy Rubins présente Table and Airplane Parts, une construction faite de carlingues et de débris d’avions qui semblent après destruction et éparpillement s’être retrouvés autour d’un unique point d’attraction, une table.


Mondes inventés, Mondes habités jusqu’au 15 janvier 2012 Mudam Luxembourg - www.mudam.lu

Les observateurs visionnaires, scientifiques, schématiques sont tout aussi rêveurs mais moins utopiques. Ils constatent, analysent, interprètent avec un brin de causticité et transmettent un champ des possibles. Le Mexican Bridge en 35 000 éléments de mécano de Chris Burden est la réplique d’un pont imaginé dans les années 1860 mais jamais réalisé. Bjorn Dahlem créé des sculptures, sortes de modèles poético-physiques qui font suite à son intérêt pour la cosmologie et les principes physiques. León Ferrari conceptualise et schématise dans la série des Héliographies des comportements sociaux qu’il mène à l’absurde à force de simplification… Bodys Isek Kingelez, construit des maquettes de papier et de carton. Ses villes miniatures sont mi-utopiques mi-visionnaires, elles se dressent telles des mégalopoles universelles. Les architectes de l’absurde connaissent l’impact d’un schéma ou d’une image. Impact immédiat, impact distancié, ils jouent de ces formes et les détournent avec humour et poésie. Les séries de photographies de Robert et Shana Parkeharrison intitulées Promiseland et Kingdom tournent en dérision une certaine idée du progrès ou de l’avancée technologique. Pour cela, ils n’hésitent ni à se référer à une imagerie datée d’un siècle, ni à utiliser des technique de tirage qui, de la même façon, vieillissent leurs photographies : le ton sépia ou l’image noire et blanc. Jan Švankmajer, artiste tchèque et réalisateur surréaliste, utilise ce même rapport au temps, sans complexe mais pour plus d’absurdité. Dans Leonardo’s diary, il travaille sur la métamorphose à partir des célèbres croquis de Léonardo de Vinci dont l’apparition alterne avec des scènes d’activités physiques tirées d’une iconographie filmée du 20ème siècle. Dans le cycle Masturbation Machines, il détourne des dessins techniques au profit de représentations graphiques qui ironisent sur l’intrusion de la réglementation y compris dans la vie privée. Quels qu’ils soient, inventeurs rêveurs, inquiets ou rebelles, ces artistes inventent des mondes résolument optimistes et humains.

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rencontres par Philippe Schweyer

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gravure : henri walliser


Theo Hakola : le rock comme un couteau Rencontre avec Theo Hakola, ex-leader d’Orchestre Rouge puis de Passion Fodder, auteur de cinq albums en solo et d’une poignée de livres, dont Rakia, un “Jules et Jim à l'envers à la sauce balkanique”.

Invité à parler de rock et de littérature dans le cadre du festival Tout Mulhouse lit, Theo Hakola prend ses interlocuteurs à revers. Pour lui qui a produit le premier album de Noir Désir et qu’un journaliste du NME surnomma “Baudelaire with an electric guitar”, il y a le rock d’un côté et la bonne littérature de l’autre. Dire que Céline ou Bukowski font de la littérature rock, n’a pas de sens. Quelques minutes après un débat qui nous a laissé sur notre faim, nous retrouvons Theo Hakola en tête à tête. L’occasion de revenir sur son parcours de musicien et d’écrivain, d’évoquer ses rencontres les plus marquantes, ses combats et ses colères. Après une heure de conversation, nous lui proposons une chronique dans Novo qui lui permettrait de raconter les prochaines élections américaines depuis les États-Unis où il séjourne régulièrement. Deux jours plus tard, le facteur dépose Drunk women and sexual water dans notre boîte aux lettres. Forcément son meilleur disque, beau comme un coup de couteau en plein cœur.

Est-ce que cela t’agace que l’on te parle encore d’Orchestre Rouge et de Passion Fodder ? Le premier album d’Orchestre Rouge est mon plus mauvais disque. Il est mal produit, il ne sonne pas, les textes ne sont pas intéressants, le son des guitares est infect, la voix est quelconque. C’est de la branlette, mais je me suis bien amusé. Si on aime encore ce disque-là, on ne partage pas mes goûts. Le deuxième est un vrai pas en avant, mais il est à peine audible. Par contre, à partir du deuxième album de Passion Fodder, j’assume complètement. Je fais régulièrement le tour de mes cinq albums solo et mon préféré est le dernier. Heureusement que mon dernier disque est le meilleur ! Après la découverte de Dylan, le punk et en particulier le Clash a-t-il changé ta vie ? J’ai l’espoir d’éclairer ceux qui m’écoutent, comme certaines chansons m’ont éclairé. A cinq ans, j’ai entendu Dylan à la radio. Subterranean Homesick Blues était dans les charts ! A douze ans, j’ai vu Jimi Hendrix en concert pour 3 dollars 50. A l’époque tout le monde jouait Hey Joe, mais Hendrix l’a explosé. C’était la révolution. Ensuite, après la traversée du désert des années 1970, il y a eu le punk et en particulier le morceau White Man in Hammersmith Palais de Clash. C’est la première fois que j’entendais un texte qui m’éclairait tout en canalisant ma colère et ma frustration. C’est peut-être aussi le but de mes propres textes. J’écoute encore l’album des Sex Pistols avec grand plaisir. C’est un peu comme prendre de la cocaïne le matin. Ça me donne envie de vivre. Je n’aime pas toute l’œuvre du Clash, mais c’était comme une révélation, une ouverture. Il y avait un côté artistique chez les punks, en particulier à New York avec Television et la réhabilitation des guitares qui tuent. Ce que Television a pu faire, surtout en live, est miraculeux. Le Clash avait un discours plus politique, mais c’était parfois du pipeau…

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rencontres

« Le rock que j’aime est un couteau aiguisé pour rentrer dans mon ventre, dans ma tête et dans mon cœur. »

Quand Joe Strummer parle des Brigades rouges dans le film Rude Boy, c’est assez confus… Oui, c’est n’importe quoi ! Ce discours-là vendait des disques. Le même phénomène a eu lieu en France avec la Mano Negra ou les prises de position de Noir Désir. Ça a servi à vendre des disques. Je ne dis pas qu’ils l’ont fait pour ça, mais c’était une mode. On aimait bien lever le poing et penser que l’on était révolutionnaire. Les Clash ont profité de ça. Je ne dis pas qu’ils l’ont fait pour ça, mais cette image de révolutionnaires était bonne pour eux.

Tu les as rencontrés ? Oui. Ils étaient dans le “Sex, drugs and rock’n’roll” comme les autres. Cela dit, Strummer est toujours resté charmant. Il y a eu un vrai moment de magie, même si leur discours politique était parfois de la branlette. À la fin de White Man in Hammersmith palais, Strummer se moque de lui et c’est pour ça que cette chanson est miraculeuse. Quand il dit « I’m the all night drug prowling wolf who looks so sick in the sun » c’est une façon de dire qu’il n’est tout de même pas Martin Luther King. Sa frustration parce qu’aucun groupe de musiciens noirs ne prône la révolution est un peu bête, mais il y a tellement de couches que l’on pourrait écrire une thèse sur ce morceau. Quand il dit « The new groups are not concerned with what there is to be learned. They got burton suits huh you think it’s funny, turning rébellion into money » c’est exactement ce qu’ils étaient en train de faire. Il y a tout leur talent et il y a aussi un peu de hasard qui fait que leur musique était vraiment bien. J’ai adoré le morceau Spanish Bombs, mais « Yo te quiero y finito », c’est n’importe quoi ! Pourtant ça évoquait de manière poétique des choses qui me touchaient. Ils voulaient se référer à la guerre civile espagnole qui était ma spécialité. Ce simple geste m’a touché. De quelle nature était ton engagement contre l’Espagne franquiste ? En 1975, j’ai travaillé à temps plein pour le Comité américain pour l’Espagne démocratique. Après la mort de Franco, j’ai continué à contribuer alors que je faisais mes études à Londres. En 1976, je suis allé en Espagne pendant trois mois pour donner un coup de main. On luttait contre la politique américaine qui soutenait Franco. Pour conserver leurs bases militaires, les États-Unis lui donnaient comme une béquille alors qu’il était en train de s’effondrer. C’est surtout contre ça que l’on se battait. Peu de musiciens s’intéressent autant à la politique que toi. Si j’étais Springsteen, je pourrais me rendre mille fois plus utile. Je parle de politique comme je parle de l’amour. J’ai besoin d’exprimer ma colère, ma tristesse ou l’amour. Le blues doit tout à la tristesse, à la souffrance, à l’amour. L’amour ça peut être le blues, la tristesse et la dépression mais ça peut très bien être aussi la colère politique ou mes désirs politiques.

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Tu rencontres d’autres musiciens ? Je n’ai pas encore rencontré Dylan. Je pense qu’il va mourir et que je n’aurais pas fait sa connaissance. Peut-être que ça compte moins pour moi aujourd’hui de rencontrer mes idoles. Mais j’en ai rencontrées. Ça compte un peu. Joe Strummer, par exemple. J’ai discuté avec lui deux fois et c’est quelque chose que j’aime porter en moi. J’aimais beaucoup Jorge Semprun que j’ai interviewé à la fin des années 1970 et au début des années 1980 pour un hebdomadaire américain de gauche et aussi pour Cinéaste. J’ai passé du bon temps à discuter avec lui. J’étais un peu naïf et je ne me gênais pas pour l’appeler pour aller prendre un café. Il m’a donné de son temps, alors que je sais que pour un auteur chaque obstacle à l’écriture est pénible. Parfois, je repousse l’obligation d’aller faire des courses jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni pâtes ni beurre à la maison. Quand je pense que je l’ai dérangé dans son emploi du temps, je trouve ça assez touchant qu’il m’ait donné ce temps. C’est un peu par hasard que j’ai rencontré Iggy Pop et Lou Reed… Si j’avais des petits-enfants, ça serait marrant de leur raconter ça. Tu pourrais aussi raconter ces rencontres dans un livre. Oui, je pourrais écrire mes mémoires à quatre-vingt ans… Je n’écris pas de livres autobiographiques, mais j’utilise ce que je vis pour le cadre. J’ai rencontré Lester Bangs au CBGB et je lui ai payé une bière. C’est un plaisir de pouvoir me souvenir de ça. Dans mon deuxième roman, il y a un personnage qui est directement inspiré par notre petite rencontre. Tu lisais les articles de Lester Bangs dans le Village Voice ? Je me souviens surtout d’un grand article qu’il a écrit en 1979 et dans lequel il parlait des idées fascisantes et du racisme dans le milieu punk et la new wave. Il avait interviewé un musicien de couleur, Ivan Julian, le guitariste de Richard Hell and the Voidoids. J’étais épaté par la finesse et l’humanisme de cet article. Juste après, je suis allé au CBGB pour voir Richard Hell and the Voidoids. Lester Bangs picolait et était dans une spirale qui l’entraînait vers le bas, mais ça ne l’a pas empêché d’avoir une plume jusqu’au bout. Un morceau comme Blitzkrieg Bop de Ramones me troublait. Quand Sid Vicious se fait filmer avec une croix gammée dans La Grande escroquerie du rock’n roll, ça ne me fait pas rire une demi-seconde. J’ai trouvé ça bien que Lester Bangs parle de ces choses troublantes. Le Clash était dans la provocation, mais pas en flirtant avec des images fascistes pour choquer les bourgeois ou les hippies. Je suis né trop tard pour être


hippie et trop tôt pour être punk. Quand j’ai vu Hendrix en 1966, j’avais douze ans. C’est un peu jeune pour prendre de l’acide et partir à San Francisco. Et j’avais déjà vingt-quatre ans en 1978, c’était un peu tard pour être punk. J’ai abordé la musique avec plus de maturité que ceux qui avaient dix-huit ans. Peut-être qu’eux avaient l’énergie et la capacité de provocation que je n’avais déjà plus. Moi aussi, j’ai fait de la provocation un peu gratuite en déchirant des bibles sur scène aux États-Unis. Ça amusait les gens lors de la plupart des concerts, jusqu’à ce qu’on arrive en Californie du sud où on a commencé à avoir des retours un peu effrayants. C’est ennuyant de déchirer des bibles si personne ne réagit ! Ils réagissaient. C’était joyeux. Ils venaient avec des bouts de feuilles pour qu’on les signe. C’était très drôle, c’était la fête et j’avais un discours qui allait avec. C’étaient des bibles ramassées dans les chambres d’hôtel. En Californie du sud, les gens ripostaient en m’insultant. Un soir quelqu’un a jeté un cendrier en verre sur la scène. Pendant le même concert, quelqu’un dans le public nous a payé une tournée. C’était de la provocation gratuite. En fait, j’en avais marre, comme j’en ai toujours marre, de l’importance de la religion dans la société américaine. Ce n’est pas fini avec le probable prochain candidat républicain… C’est pour ça que mon prochain album s’appellera This machine kills Republicans ! Titre provisoire… Ce sera peut-être This album kills Republicans ou This song kills Republicans. C’est une référence à Woodie Guthrie qui avait un autocollant « This machine kills fascists » sur sa guitare.

« Quand j’ai vu Hendrix en 1966, j’avais douze ans. C’est un peu jeune pour prendre de l’acide et partir à San Francisco. » Y a-t-il une écriture rock ? La musique rock existe, mais l’écriture rock n’existe pas. Le rock que j’aime est un couteau aiguisé pour rentrer dans mon ventre, dans ma tête et dans mon cœur. C’est aussi ce que j’attends de la bonne littérature. Avant de faire de la musique, j’ai essayé d’écrire des romans et j’ai été journaliste. Avec l’âge, à la différence de Carson McCullers qui est née avec la grâce, j’ai réussi à écrire des romans. Je suis né sans génie, mais avec le talent du travail. Ma musique est plus aboutie et plus respectable aujourd’hui qu’à mes débuts alors que Dieu, qui n’existe pas, a touché Carson McCullers qui a écrit Le Cœur est un chasseur solitaire à vingtdeux ans. Est-ce aussi excitant d’écrire que de faire de la musique ? La musique, c’est mille fois plus marrant. Surtout parce qu’on n’est pas seul. L’écriture, c’est quand même triste. La poésie est plus proche du rock que le roman. Quand j’ai commencé la musique, mon idée était d’écrire de la poésie. Je trouvais que Neruda, une de mes idoles,

était mieux chanté que dit. En tant que fan de Dylan, je trouvais que n’importe quelle poésie digne de ce nom était mieux chantée que dite, justement parce que le couteau était plus aiguisé. Ça pénétrait mieux mon cœur quand c’était chanté et c’est toujours le cas. Ce qui est excitant et même intoxiquant quand je m’isole à la montagne aux Etats-Unis pour écrire, c’est quand mon cerveau commence à porter le livre. Là, j’ai besoin de ma dose sans quoi je suis en manque. C’est cet état qui me permet d’achever mes pavés. C’est plus dur d’avoir une vie sociale quand tu écris ? Tout va bien si par chance j’ai mon amoureuse avec moi. Je peux passer quinze heures d’affilée en studio, mais je ne peux pas écrire pendant quinze heures. Il faut quand même respirer un peu. Il faut aller embêter des truites dans des rivières locales. Est-ce plus facile de faire un disque quand tu as une amoureuse ? C’est sans doute mieux quand je me suis fait quitter. Alors, il faut remercier celles qui t’ont largué… Je suis avec quelqu’un aujourd’hui, donc le prochain sera sans doute moins bon parce qu’elle m’aime, que je l’aime et qu’elle n’est pas sur le point de me quitter. Mais je peux imaginer qu’elle me quitte et je peux aussi recycler les largages passés et pondre une chanson. Quel est le sujet de Rakia, ton dernier livre ? C’est un livre inspiré à la fois par mon amour et par mon agacement pour les Serbes. Mon personnage est un chanteur de rock qui quitte son groupe. C’est un personnage plutôt faible, candide, flou et mou qui se cherche et va se faire accaparer par deux femmes éclatantes, deux espèces de sirènes, des Serbes. Entre lui et les deux musiciennes, se joue une sorte de Jules et Jim à l’envers. Belgrade me fait un peu penser à Madrid au début des années 1980. Il y a une Movida, une ouverture, une excitation underground et artistique, une fête continue que j’essaye de rendre dans mon roman. Par ailleurs, le temps que j’ai passé à Sarajevo m’a énormément ému. L’intrigue est un véhicule dont je me sers pour raconter l’ex-Yougoslavie et analyser ce que j’appelle le “déni serbe”. Je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que tout est noir ou blanc, mais c’est fou à quel point les Bosniaques et les Serbes voient les choses différemment. Je finis par voir les choses davantage comme les Bosniaques. Je ne suis pas anti-serbe, comme je ne suis pas anti-américain. C’est Sarah Palin qui est anti-américain. C’est elle qui fait du mal au pays et je crois que Obama nous protège mieux que Bush. À l’époque, je comprenais qu’on me fasse des réflexions en Europe sur Nixon ou le Vietnam, alors que les Serbes sont souvent sur la défensive. Où est la vérité là-dedans ? Où estce qu’on cherche la vérité ? Comment trouve-t-on la vérité ? Mon personnage cherche et c’est un des fils conducteurs du livre. ❤

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rencontres par emmanuel abela et Cécile becker

illustration : chloé fournier

RELATIONS INTIMES ET SI NOUS NOUS PENCHIONS SUR L’INTIMITÉ D’ANNA CALVI ? DANS SA DUALITÉ, CETTE ARTISTE N’EST PAS UNE AUTRE, ELLE EST UNIQUE : LA RELATION QU’ELLE ÉTABLIT À SA MUSIQUE FAIT D’ELLE UNE CHANTEUSE ENTIÈRE. NOVO A RENCONTRÉ CELLE QUI VOUS GLACE DE SA VOIX ET VOUS TRANSPORTE PAR SON REGARD.

Vous avez révélé que la scène était la plus belle des choses et que vous vous y sentiez intègre. Pouvez-vous nous parler de ce sentiment ? C’est une expérience magnifique que de pouvoir s’exprimer de cette façon. Ce que je ressens quand je suis sur scène est vraiment très fort.

Vous parlez de votre voix comme d’un animal sauvage, comment la domestiquez-vous ? C’est un peu l’opposé en fait : je chante pour faire sortir cet animal. Pour être chanteur, je crois qu’il faut être capable de se laisser aller, d’être libre, d’extérioriser.

Vous comparez votre présence sur scène à un sacrifice, c’est un peu effrayant pour votre public... Je ne sais pas si c’est effrayant pour eux, mais en tout cas, j’aime ça.

On sait que vous êtes une très grande fan d’Édith Piaf, vous nous avez fait découvrir, à nous Français, sa belle interprétation de Jezebel de Wayne Shanklin. Qu’est-ce que cela représente pour vous de la chanter en français ? J’ai chanté Jezebel en français lorsque j’ai joué au festival Rock en Seine, à Paris, ça a été une expérience assez intimidante...

Le fait de chanter sur scène semble une démarche très introspective... Je chante pour moi et pour le public, je suis consciente de sa présence. J’essaye maintenant de regarder les spectateurs. Ce rouge que vous portez, est-ce une manière de chercher à créer un autre personnage ? Non, c’est juste la tenue qui reflète le mieux ma musique, le caractère direct de celle-ci. Vous jouez de la guitare depuis très longtemps, mais vous chantez seulement depuis vos 23 ans, comment peut-on l’expliquer ? Je pensais que je n’avais pas la personnalité nécessaire pour chanter, parce qu’il faut avoir une voix qui porte et vous montrer extravertie. Mais je n’avais jamais chanté, je ne savais pas que j’avais de la voix. Et à vrai dire, je n’avais pas de voix, j’ai dû m’exercer, travailler énormément pour chanter comme je le fais aujourd’hui.

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Est-ce que vous vous considérez plutôt comme une petite fille ou une femme fatale ? Comme tout le monde, je crois que j’ai ces deux côtés en moi. Dans différentes situations, certains aspects de ma personnalité sortent. Mais avez-vous besoin d’exprimer ce degré de schizophrénie dans votre musique ? Je ne me sens pas schizophrène quand je fais de la musique. Je crois que je suis juste honnête en faisant sortir ce que j’ai envie d’exprimer.


Quelle relation entretenez-vous avec Jeff Buckley ? Il a joué en 1995 dans cette même salle [à la Laiterie, ndlr]... [visiblement surprise] Ah oui ? Le concert était-il bien ? Oui, vraiment. Il vous a influencé dans votre façon de jouer de la guitare... Je pense que sa capacité à lier sa voix avec sa guitare a pu l’emmener où il cherchait à aller. Il n’y a pas de fossé entre son âme et sa musique, c’est ce que je trouve inspirant. Je ne dis pas que je suis comme lui, j’essaye juste d’apprendre de cette relation intime très particulière qu’il entretenait à son instrument et à sa musique. Et vous-même, votre relation avec votre guitare ? C’est une partie de moi, une extension de ma voix, et de moi-même. C’est rassurant de l’avoir avec moi. L’emportez-vous toujours avec vous ? Oui. J’aime l’avoir avec moi, n’importe où, à n’importe quel moment, toujours à disposition. Lors de vos Attic Sessions, vous avez interprété une reprise de Sound & Vision de David Bowie, l’enregistrerez-vous un jour ? Peut-être oui... Produite par Brian Eno, l’un de vos grands fans ? Peut-être [rires].

À quoi votre univers ressemble-t-il ? Mon univers est très coloré. Pour moi, la musique est très visuelle, je la vois sous un tas de couleurs et de formes. Vous êtes à moitié italienne. Ce n’est pas un hasard si on entend l’influence d’Ennio Morricone et de cette culture italienne dans votre musique… J’aime beaucoup Morricone, il a une très grande influence sur moi. Mon père avait l’habitude de passer des classiques italiens à la maison, ça a forcément affecté ma musique.

Comment vous voyez-vous parmi tous ces groupes et musiciens ? Je ne sais pas trop, je fais juste mes trucs. Il y a beaucoup de bonnes musiques en ce moment. La montée des labels indépendants et leur capacité à défendre la musique fait que les musiciens aujourd’hui sont libres d’être uniques. Je suis reconnaissante d’être sur un de ces labels indépendants qui me permet d’être ce que je suis, de ne pas être une autre. Pouvez-vous nous parler d’un de vos fantasmes musicaux ? J’aimerais beaucoup chanter avec Scott Walker [rires], ce serait vraiment sympa ! ❤

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rencontres par Camille David

photo : Dorian Rollin

Et la lumière fut Les Montréalais d’Esmerine signent un troisième album aux accents mélancoliques. Pour La Lechuza, l’ensemble de musique de chambre contemporaine accueille la harpiste Sarah Pagé et le batteur Andrew Barr. Rencontre lumineuse autour de la figure charismatique de Lhasa, à laquelle l’opus est dédié.

Avec Esmerine, les mélodies sont superbes et les arrangements parfaits, les titres bouleversants et délicats. Pour la scène de la Nuit Blanche à Metz, on les retrouve accompagnés de Clea Minaker dont les projections oniriques faites de jeux de clair-obscur et d’ombres chinoises subliment la musique. Après des balances qui auront duré une petite heure, ils sont attentifs aux gens et à la ville qui les entourent. Ils ne font que commencer leur tournée française, avalent les kilomètres et prennent encore le temps – même s’ils en ont peu – de jouer les touristes. En grimpant dans leur loge improvisée à l’étage d’un bar du centre ville, ils s’émerveillent : « La ville est vraiment très belle. Les murs réfléchissent la lumière d’une manière très particulière ». On connaissait Bruce Cawdron, acuponcteur à la ville, mais plus célèbre pour ses percussions dans le groupe Godspeed You! Black Emperor. On avait déjà entendu le violoncelle de Beckie Foon, dans Silver Mt. Zion. Ensemble, les deux musiciens ont formé Esmerine. Aujourd’hui ils sont quatre. La harpiste Sarah Pagé et le percussionniste Andrew Barr, tous deux membres de Barr Brothers, les ont rejoints alors qu’ils accompagnaient la chanteuse Lhasa. C’est grâce à cette dernière que les quatre musiciens se sont trouvés des accointances artistiques. C’est à elle qu’est dédié l’album qu’ils ont enregistré ensemble. Lhasa de Sela, figure de la scène québécoise, est décédée en janvier 2010 à l’âge de 37 ans d’un cancer du sein. Beckie raconte. « On a fait sa première partie lors d’un concert à Montréal et on est tombés amoureux. C’est par son intermédiaire que l’on a commencé à jouer avec Sarah et Andrew qui l’accompagnaient. Et on a découvert qu’on adorait faire de la musique ensemble».

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L’aura de la chanteuse les accompagne. On sent sur cet album l’influence des nombreuses heures passées avec elle à créer, même si la voix de Lhasa ne figure que sur un titre. Pour Bruce, les enregistrements avec Lhasa ont « ouvert la porte à quelque chose de nouveau ». « Nous étions habitués à faire de la musique instrumentale. Le fait de jouer avec une voix, ça a tout bouleversé. Surtout une voix comme celle-là, aussi puissante. Avec le violoncelle et le marimba, ça a donné quelque chose de magique. Ensemble, nous avons créé notre propre langage musical. » Cet album hommage se conclut, comme il se doit et avec superbe, par une version inédite du titre Fish on Land, interprété par Lhasa. Pour autant, pas question de verser dans l’accablement. « Il y a plusieurs façons de faire le deuil de quelqu’un, estime Bruce. On peut se complaire dans la tristesse ou choisir, plutôt que la noirceur, d’aller vers la lumière et de célébrer une vie ». C’est dans cet esprit de célébration que les membres d’Esmerine ont enregistré La Lechuza, “ la chouette” en français, qui doit son titre au goût de la chanteuse pour l’animal. « Sa maison était remplie de hiboux sous toutes les formes. En fait, elle en a acheté un premier. Et puis quelqu’un l’a remarqué et s’est dit que si elle aimait les hiboux, il lui en amènerait un, et de fil en aiguille tout le monde a fait pareil», raconte Sarah dans un éclat de rire. Lhasa, c’était « la colle, la raison de notre rassemblement » pour Sarah, « l’eau qui porte le bateau » pour Bruce, mais


pour autant le terme d’hommage leur semble à tous imparfait. Sarah précise : « Il y a dans ce terme l’idée de représenter quelqu’un. Or, Lhasa a fait suffisamment de choses dans sa vie pour ne pas avoir besoin d’être représentée par quiconque. C’est un raccourci de dire qu’il s’agit d’un hommage. Disons qu’elle a été notre inspiration ». Le plaisir que les quatre musiciens ont trouvé à jouer ensemble a donné à Bruce l’envie de sortir de vieux inédits de ses tiroirs. A dog river et Walking through mist notamment, dans lesquels le percussionniste voit « un genre de concerto moderne ». « Ces morceaux ont presque quinze ans. Ils avaient déjà été joués avec d’autres, mais n’avaient pas encore trouvé cette lueur particulière. Ils

devaient mûrir. L’album est une photographie, à un instant T de ces morceaux, mais ils continuent à évoluer, comme n’importe quel truc vivant ». Une musique vivante à l’image de la scène montréalaise, dont les musiciens ont toujours cumulé les groupes et les projets. L’album des Barr Brothers est sorti fin septembre. Beckie Foon quant à elle compte sortir un album solo de voix et violoncelle. Bruce Cawdron assure que Godspeed continue à voguer vers de nouvelles aventures. Plus bel hommage qui soit, Lhasa est partie, mais elle laisse derrière elle une scène québécoise plus enthousiasmante que jamais. ❤

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rencontres Par Cécile Becker & E.P. Blondeau

Photos : Vincent Arbelet

LA POP, ÉTATS DES LIEUX Chaque édition de Novosonic permet d’établir des constats concernant l’évolution de la pop. La version 2011 du festival dijonnais a vu la reformation de Chokebore, le groupe de Troy Von Balthazar. Elle a permis de révéler les figures de demain, parmi lesquelles le groupe The Luyas et Dirty Beaches.

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DIRTY BEACHES Franck ~ Malheureusement, je n’ai pas assez d’argent pour emmener en Europe les deux musiciens qui m’ont aidé à écrire de nouvelles chansons, alors seul Frank m’accompagne. On s’amuse, la forme est très libre parce que c’est très étrange pour lui de jouer sur des chansons qui ne laissent pas de place au saxophone. Alors, il fait de son mieux. Françoise ~ Françoise Hardy est la plus belle des chanteuses du monde ! Je l’aime plus que Bob Dylan… Elle est vraiment spéciale, mais elle est tellement géniale. Je ne m’y connaissais pas du tout en musique française, alors j’ai fait pas mal de recherches sur ceux qui copient le style d’Elvis Presley dans les années 60. En France il y a Johnny Hallyday, en Italie Adriano Celentano. J’ai trouvé Françoise Hardy par hasard, j’ai beaucoup aimé sa musique. THE LUYAS La galaxie montréalaise n’en finit plus de nous enchanter. Dernier combo émotionnel en date : The Luyas. Prenez deux membres d’Arcade Fire, une chanteuse au charisme envoutant et les arrangements de cordes magiques sur des instruments bien souvent fabriqués par le groupe lui-même, vous obtiendrez l’alchimie Luyas. Le dernier joyau en date de Montréal… CHOKEBORE Trois questions à Troy Von Balthazar, chanteur de Chokebore Comment se sont déroulées les retrouvailles pour Chokebore ? La première répétition a été vraiment étonnante, c’était presque déstabilisant. Comme si nous ne nous étions jamais quittés. Sincèrement, nous avions les mêmes sensations qu’au début des années 90. Au final, ce qui est le plus compliqué, c’est de pouvoir nous retrouver tous au même endroit physiquement, nous vivons entre Berlin, Los Angeles et... Dieu seul sait où je peux bien vivre. On vous associe souvent à tort au courant grunge... Nous sommes arrivés au même moment que le grunge et c’est à peu près le seul point commun que je peux trouver. Nous avons constitué ce groupe à Hawaii, bien Loin de Seattle... Mais finalement à Hawaii, je pense que c’est l’ennui qui nous a poussés à aller vers le son de Chokebore, une violence qui contrairement au grunge est beaucoup plus rentrée. On commémore cette année les vingt ans de Nevermind de Nirvana. À l’époque, vous assuriez leurs premières parties… C’était incroyable. On est passé en très peu de temps de salles de 500 à 5000 personnes... Puis après, c’était un peu plus encore chaque jour. L’énergie était en adéquation. Chaque soir, c’était phénoménal. Kurt Cobain aimait sincèrement notre musique, il n’y avait aucun calcul. C’était vraiment un type bien… ❤

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rencontres par Emmanuel Abela ET Anne Berger

Child of nature Dans Les Géants, trois mômes se retrouvent livrés à eux-mêmes à la campagne. Dans ce film qui prend des allures de conte moderne, ils errent dans la forêt en quête de repères. Rencontre avec le réalisateur Bouli Lanners et l’un de ses jeunes acteurs Zacharie Chasseriaud.

Dans Les Géants, Zak, Seth et Dany sont l’affirmation de la liberté absolue même s’ils se heurtent durement à la réalité. Malgré les embûches, ils continuent d’avancer. Est-ce en cela qu’ils sont des “géants” ? Bouli Lanners : Oui, mais aussi parce qu’ils prennent la décision à la fin de ne pas s’arrêter chez la mère. Ils deviennent non pas des adultes, mais plus que des adultes. Et puis le titre insiste sur un paradoxe : ils apparaissent comme des géants, mais restent tout petits dans cette énorme forêt, avec les certitudes de leur âge, des certitudes qui peuvent être très vite broyées. Ce qui résulte de leur parcours, leur odyssée forestière, c’est le sentiment d’abandon : une mère qui n’appelle plus, un jeune livré à la terreur de son propre frère… B.L. : L’abandon de la mère est pour moi la chose la plus terrible ! Cette notion d’abandon est la thématique que j’aborde dans mes autres films, tout comme l’éclatement de la structure sociale qui fait de mes personnages des personnes en errance. Pour ce film, j’avais envie d’aborder le sujet de la mission parentale non pas en faisant un film social mais en construisant un vrai conte, avec des contrepieds en termes d’images et de décors. Je crois à la nécessité du cadre familial, notamment à l’âge où l’on commence à s’affirmer. De manière plus générale, je reste persuadé que depuis le néolithique, la structure familiale est la base d’une société relativement saine.

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J’imagine, Zacharie, qu’il n’est pas aisé d’interpréter ce rôle d’adolescent, abandonné par sa mère… Zacharie Chasseriaud : Au niveau du jeu, j’ai été bien dirigé par Bouli. C’était donc beaucoup plus simple. Après dans le film, personnellement je ne crois pas à cet abandon. Il est impossible que ma mère m’abandonne. Mon frère Martin l’affirme : « Elle nous a abandonnés, c’est la réalité ! » Moi, je suis plus jeune, je ne peux y croire. Ça n’est qu’à la toute fin du film, au moment où je jette le téléphone, que je me rends compte que nous ne sommes plus que nous trois, Dani, mon frère et moi. Bouli, vous êtes-vous inspiré de la personnalité de vos jeunes acteurs pour faire évoluer vos personnages. B.L. : Le film était écrit dans les grandes orientations, mais dans la relation des deux frères, il y a des moments où je me suis inspiré des acteurs effectivement. Leurs attitudes m’ont suggéré des choses qu’on a travaillées, puis jouées et mises en scène. Du fait de la très grande amitié qui les a liés à Dany [Paul Bartel, ndlr], j’ai modifié la présence du personnage pour constituer, au final, un vrai trio totalement fusionnel : ce trio est devenu un personnage à part entière. L’un des autres personnages essentiels de ce conte est la forêt enveloppante, qui materne les gamins. B.L. : Paradoxalement dans le film, c’est dans les maisons que les gamins sont le moins en sécurité et en opposition à cela, la nature les sécurise. Je vois vraiment la mère nature comme l’ersatz de quelque chose de rassurant, même dans la rivière, la rivière les porte comme une mère peut les porter. Vous même, alliez-vous vous réfugier dans la nature ? B.L. : J’ai toujours eu ce besoin de confrontation, la nature m’apaise. Elle me donne une espèce de sérénité que je n’arrive pas à avoir en société, elle me permet de voir autre chose. J’ai vraiment besoin de la nature, encore aujourd’hui.


Dès les premières scènes du film, nous sommes plongés dans le son de No Love Lost de Joy Division. On imagine une réminiscence de votre propre adolescence… B.L. : [visiblement ravi] Oh oui, j’étais un dingue de Joy Division. Nous avons essayé avec ce morceau-là et nous nous sommes dits : « Merde, ça marche ! » Alors, nous avons essayé d’obtenir les droits mais comme ça coûtait cher, nous avons acheté 20 secondes du morceau que nous avons mis en boucle, ce qui fait qu’on obtient une minute de musique. Eldorado commençait par un morceau des Milkshakes, là de débuter avec ce morceau de Joy Division [en fait un titre des débuts sous le nom de Warsaw, repris récemment par LCD Soundsystem, ndlr] qui n’est pas forcément le plus connu, ça me faisait bien plaisir. Pour la B.O. du film, Bram Vanparys a enregistré des maquettes sur site, en plein tournage. On imagine une émotion particulière… B.L. : Oui, je me rappelle d’avoir été super ému à la première écoute. Nous étions en plein tournage sur les bords de la rivière ; il est venu pour me faire écouter les maquettes : j’ai craqué, j’ai pleuré tellement ça correspondait à l’ambiance du film. Nous avons essayé d’enregistrer en studio, mais ça perdait cette dimension authentique, presque organique. Nous avons donc conservé l’émotion initiale…

Le film a été récompensé à la Quinzaine des Réalisateurs. Nous étions présents au moment de la remise des prix… Il s’en est suivi une belle soirée, où vous même Zacharie et les autres acteurs, vous n’avez cessé de danser. À votre âge, comment vit-on une telle soirée ? Z.C. : C’était magique ! Nous étions sur le plateau de Canal+ l’avant-veille et franchement, on ne savait pas quoi faire… On nous parlait du film, mais nous ne l’avions pas vu. [Ils ne l’ont vu que le soir de la cérémonie de clôture de la Quinzaine, ndlr] Lors de la cérémonie, nous avons enfin pu voir le film, et il a été primé ! Tout le monde a applaudi, on en était même un peu gênés… De voir le film à Cannes, qu’estce que tu veux que je dise de plus ? C’était fort en émotions, même presque trop… ❤

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La Fin du Silence, de Roland Edzard, sortie nationale le 7 décembre

Le Nouveau Eastern par Fabien texier

photo Roland Edzard PAR christophe urbain

Avec un premier rôle amateur déjà primé et une nomination à la Caméra d’or à Cannes, le thriller La Fin du Silence ne peut être considéré comme un produit typique. Les Vosges nous rapprochent ici du mythe de la Frontière. Questions à son réalisateur et à son producteur, tous deux alsaciens : Roland Edzard et Philippe Avril.

Comment se fait-il que vous ayez pu être produit par Philippe Avril d’Unlimited ? Philippe est certes strasbourgeois mais produit surtout des films étrangers, qui raflent la mise dans les festivals pointus ? R.E. : Après l’École Supérieure des Arts Décoratifs à Strasbourg, j’ai fait Le Fresnoy, c’est son (ex-) directeur Frédéric Papon qui nous a présentés l’un a l’autre pendant la projection de La Terre abandonnée de Vimukthi Jayasundara à Cannes [produit par Unlimited et Caméra d’or en 2005, ndlr]. Nous nous sommes découverts des envies communes, la confiance est vite née entre nous. Il y avait aussi cette volonté d’évoluer hors du cinéma franco-français, je vois d’ailleurs plutôt La Fin du silence comme un film d’Europe continentale. Nous avons travaillé comme un vrai binôme. Pour tous les deux, le projet représentait un enjeu important. Après avoir obtenu l’avance sur recette du CNC sur mon scénario, nous l’avons encore retravaillé sur deux ans. Même si vous aviez déjà réalisé des courts métrages, le tournage d’un long métrage de fiction est assez éloigné de la pratique plus artistique que vous avez pu expérimenter dans les écoles où vous vous êtes formé. R.E. : Oui, on n’y apprend pas comment fonctionne une équipe. Pour l’essentiel du tournage, on est resté

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sur un modèle classique, pas mal de choses demandaient d’avoir du monde sur le plateau. Avec six semaines de tournage, il a fallu faire des choix : j’ai préféré sabrer dans le scénario que renoncer à des scènes d’action ou aux scènes de pluie… Il faut vraiment la tempête pour que l’on puisse la voir à l’écran. Je voulais de la neige pour la fin du film, mais les chefs décorateurs ne trouvaient pas de solution. Coup de chance  : il a effectivement neigé au bon moment. Il y a aussi le plan de paysage avec le lever de soleil que j’avais repéré en court de tournage et qu’on a fait à trois le lendemain comme on avait un peu de temps. Ce sont bien les Vosges que l’on reconnaît dans votre film, mais elles se lisent plus comme ces espaces de l’Ouest américain qu’un bout d’Alsace ou de Lorraine… R.E. : Je ne voulais pas être dans un film régionaliste avec ses spécificités agricoles ou son folklore. L’espace est davantage utilisé comme les Américains peuvent l’imaginer dans le Western. Il y aussi le choix de la maison où se déroule l’action

qui n’est pas typiquement vosgienne ou alsacienne. J’ai cherché à jouer avec des acteurs étrangers comme Carlo Brandt ou Maia Morgenstern qui ne soient pas identifiés : les corps comme les paysages ne devaient pas se situer dans un contexte franco-français. C’est ce qui donne cette couleur un peu particulière au film. J’avais d’ailleurs pensé l’appeler Eastern ou Quelque part à l’Est. Votre prochain film sera-t-il aussi une fiction ? R.E. : Oui cela restera un film d’action, avec cette même lenteur minérale de glissement de terrain. Ce qui m’intéresse, c’est la chorégraphie, la violence des corps qui parlent. Je ne me vois pas faire de grands dialogues avec des champs / contrechamps. Il doit nécessairement y avoir des questions de vie ou de mort, sans que cela soit forcément tragique. Dans La Maman et la Putain, c’est aussi présent à l’esprit du spectateur. La question de la peur m’intéresse aussi, la soif aussi : ce sont des choses qui nous ramènent à notre essence humaine. Mais il est sûr que les grands espaces seront encore plus présents.


Trois questions à Philippe Avril (Unlimited) Philippe, votre engagement a-t-il été plus profond sur ce film, atypique pour Unlimited, avec un réalisateur français débutant ? P.A. : Non, il est toujours le même que ce soit un premier ou un troisième long métrage, que le réalisateur soit étranger ou non n’a pas d’importance. C’est la première rencontre qui est déterminante : on prend le risque d’avoir un scénario qui ne sera jamais satisfaisant, il est impossible en ce cas d’avoir une relation employeur-employé ou producteur-réalisateur telle qu’elle est souvent fantasmée. Je ne suis pas non plus celui qui marque les buts sur le terrain, mais

plutôt l’entraîneur qui botte les fesses ou prescrit le repos quand c’est nécessaire. Pourtant Roland Edzard n’avait jamais travaillé sur un tel type de production… P.A. : Remarquez, Vimukthi Jayasundara sort lui aussi du Fresnoy. Ce qui est un peu particulier avec Roland c’est qu’il n’a jamais suivi de cours de scénario, il a travaillé le sien comme on sculpte : dégrossissant, affinant… Mais en l’état où je l’ai trouvé je n’ai pas hésité à le présenter à l’avance sur recette, moment capital pour la création d’un film.

Cette première production en Alsace, qu’est-ce que cela a représenté pour vous ? P.A. : D’abord c’est le choix de Roland, on aurait tourné dans les Pyrénées s’il l’avait voulu. Mais on était content de participer à l’activité de la filière de production dans la région, de travailler avec les gens qu’on a pu avoir en stage précédemment. On connaissait déjà tous les relais sur la région, mais la commission d’accueil des tournages nous a beaucoup soutenu. Enfin, c’est une bonne chose que des producteurs basés en Alsace produisent dans leur propre région, mais ce qui est réellement important, c’est le film. i

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Bernard Plossu : Les Voyages mexicains Exposition du 10 décembre au 2 avril au Musée des Beaux-arts et d’archéologie de Besançon + rencontre le 11 décembre à la Vitrine à Mulhouse - www.old-school.fr

Échange avec Bernard Plossu à l’occasion d’une exposition de ses photographies du Mexique au musée des Beaux-arts de Besançon et d’une réédition augmentée de son livre “culte”, Le Voyage mexicain, initialement paru en 1979.

PLOSSU AU MEXIQUE par philippe schweyer

Ton premier séjour au Mexique en 1965-1966 a-t-il changé ta vie ? Ça a tout changé  ! Passer de Paris à Mexico ! Et à la route, à l’époque beatnik, à deux autres langues, le mexicain et le gringo, aux nuits de plages étoilées des tropiques, à Dylan et Fred Neil, LE meilleur musicien de cette génération (même Dylan en parle au début de son livre Chroniques), à être loin des salles de cinéma mais dans la vraie vie, plus dans les films mais dans LE film, à l’herbe, à la vie en roue libre ! Pourquoi rééditer “Le Voyage mexicain”, ton livre mythique ? On republie Le Voyage mexicain parce que le livre original (éditions Contrejour) est épuisé et qu’il y a plein d’autres photos qui n’ont encore jamais été montrées. C’est une initiative d’Emmanuel Guigon [le directeur des musées de Besançon, ndlr] qui aide ainsi à ce que ces images réapparaissent.

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Tu es très attaché au procédé Fresson. Qu’apporte la colorisation de tes images du Mexique ? Dès 1967, le procédé Fresson m’a sidéré. Deux amis, Claude Charles Fourrier et Michel Mathelot, m’en ont parlé et immédiatement ça m’a plu, parce que ce sont les seules couleurs qui ont la même ambiance que le noir et blanc. J’avais vingtet-un ans et aucune idée de leur importance (il est prouvé depuis que ce sont les tirages couleur les plus stables au monde). Je les aimais pour leur incroyable ambiance mate et poétique. Ce procédé m’a permis de traiter la couleur comme du noir et blanc, mais en couleurs, que ce soit au Mexique ou ailleurs ! Une bonne moitié des tirages Fresson exposés au musée de Besançon date de la fin des années 60. Quelle était ton intention en revenant à Mexico en 1970 ? En 1970, j’étais en Inde et à Goa (voir notre livre Far out ! chez médiapop ). Dans ce pays, à part le trip de ma génération,

la misère m’a bouleversé. Et en revenant à Mexico à l’automne 70 avec mon grand angle de 24 mm, un truc d’époque, je suis allé dans tous les quartiers de la périphérie du DF (district fédéral) de cette ville gigantesque. J’avais besoin de voir le vrai Mexico City ! Et je suis tombé sur des quartiers identiques à ceux du film de Buñuel Los Olvidados, avec des milliers de gens habitant dans des conditions terribles. J’ai fait la seule chose que je sais faire : photographier. Ces images n’ont jamais été montrées. Emmanuel Guigon a décidé de les montrer comme une suite à celles de 1965-1966. Quelle a été l’influence du film de Buñuel Los Olvidados? Los Olvidados m’a marqué, socialement et aussi visuellement : j’ai récemment revu le film et pas mal de passages sont comme mes photos. Ça a dû s’enregistrer dans ma petite tête, comme tous les films que j’ai vu entre quinze et vingt ans à la Cinémathèque, comme Le Silence de Bergman ou L’éclipse d’Antonioni… Récemment, je suis


Graciella, Mexico DF, 1966 allé au Musée Buñuel à Calenda en Espagne, et y ai trouvé un livre sur les photos de repérage faites par Buñuel pour ses films : il y a des photos des lieux du tournage de Los Olvidados qui sont exactement comme les miennes ! Je ne le savais pas. C’est une coïncidence forte. A quoi penses-tu en revoyant ton film réalisé au Mexique en 1965 avant que ta caméra tombe à l’eau ? En revoyant ce film en 8 mm tourné avec une petite caméra de rien du tout, je pense à la douceur des tropiques de Puerto Angel. Je n’y suis jamais retourné, ça a pas mal changé paraît-il ! à l’époque, il n’y avait pas d’hôtel, on vivait sur la plage ! En revoyant ce film, je me rends compte de l’insouciance de ces errances. La vie ne coûtait pas chère du tout “on the road”. C’était il y a un demi-siècle ! Trois des cinq membres de l’expédition avec laquelle j’étais allé dans la jungle du Chiapas sont déjà partis au ciel… C’était une sacrée époque et j’ai eu du bol d’aller dans ce vrai décor de western au lieu d’aller au cinéma à Panam ! La liberté m’a apporté encore plus que la culture. Tout vivre était plus fort que de tout savoir à Paris ! Si tu retournais au Mexique, qu’aurais-tu envie d’y photographier ? Le village de Desemboque chez les indien Seris, les ruines au Nord, Casas Grandes, la région de Durango ou tant de westerns gringos ont été tournés (comme La Horde sauvage), le coin de Real de Quatorze… Et m’immerger ! Me réveiller un matin d’hiver à Oaxaca et y retrouver mes amis Guillermo et Maria…

« La liberté m’a apporté encore plus que la culture. Tout vivre était plus fort que de tout savoir à Paris ! »

Cette nouvelle exposition à Besançon est-elle importante pour toi ? C’est toujours important de partager les moments authentiques de la vie  ! Montrer que le temps qui passe n’est pas une histoire de mode ou d’air du temps ! Ces images qui ont presque un demi-siècle sont sans effet de mode. Rien n’est pire que ce qui est fait pour plaire à son époque. Ce qui a été fait Vraiment (avec un V majuscule) tient la route pour de bon. Le temps passé ainsi n'est pas que du temps qui passe ! Merci à la Ville de Besançon de me permettre cela. i

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RUDOLF STEINER, L’ALCHIMIE DU QUOTIDIEN, exposition jusqu’au 1er mai 2012 au Vitra Design Museum, Weil-am-Rhein (DE) www.design-museum.de

L’EUROPE DES ESPRITS, OU LA FASCINATION DE L’OCCULTE, 1750-1950, exposition jusqu’au 12 février 2012 au MAMCS, Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

TÉNÈBRES LUMINEUSES par xavier hug

SYMPTÔME DES TEMPS QUI COURENT, L’ « ÉSOTÉRISME » NE SE CACHE PLUS ET SE DÉVOILE AU PLUS GRAND NOMBRE. DEUX GRANDES EXPOSITIONS TOURNÉES VERS LES SCIENCES INTERNES OCCIDENTALES SE TIENNENT SIMULTANÉMENT LE LONG DU RHIN. REGARDS CROISÉS.

L’ésotérisme a depuis quelques années investi les plus grandes institutions muséales du monde occidental, de San Francisco à Francfort. Strasbourg n’a certainement pas été choisie innocemment pour accueillir L’Europe des esprits, la ville partageant avec Lyon une place de choix sur ces questions en France. Et le musée Vitra de voir la proximité du Goetheanum comme prétexte pour consacrer la première rétrospective à l’une des figures essentielles de ces mouvements, Rudolf Steiner, et à sa doctrine, l’anthroposophie. Tous ceux qui sont un jour passés aux environs de Dornach n’ont pas manqué d’être saisis par une architecture massive, au sommet d’une colline, dont les formes singulières captent

le regard. Et pour cause ! Dessiné par Steiner lui-même, achevé en 1928, ce temple de l’anthroposophie est l’une des rares, sinon unique, réalisation architecturale directement inspirée par un système ésotérique. L’exposition de Strasbourg insiste sur ce point, l’architecture étant par nature ce qui montre, les motifs ésotériques ne pouvaient être que des détails ou rester à l’état d’idée. Les artistes se rabattaient alors sur les ruines, propres à exciter les fantasmagories. Les commissaires ont fait le choix de montrer des dessins peu exposés de Goethe dont Steiner était un spécialiste reconnu. Si L’Europe des esprits tente de dresser une synthèse sur l’alimentation occulte des arts et des lettres, L’Alchimie du quotidien se concentre sur une personnalité qui, tout au long de sa vie, s’est attachée à mettre en pratique un système théorique total. La première retient la date de 1750, année que choisit Emmanuel Swedenborg pour lancer en pleine Lumières son œuvre mystique. Les Lumières ont la particularité de partager avec la Renaissance une

« C’est le propre de l’ésotérisme où sérieux et charlatanisme se croisent sans cesse. » 54

contradiction apparente : jamais n’ont été aussi proches l’avidité de connaissances scientifiques et la recherche d’une vérité par d’autres voies, plus sombres, secrètes ou irrationnelles. Ces deux mouvements se confondaient chez Dürer, Newton ou Balzac pour n’en citer que quelques uns. Ce que montre aisément la seconde partie de l’exposition du MAMCS où sont amassés de nombreux documents couvrant les cinq derniers siècles. Certains ont une valeur inestimable et leur concentration laisse songeur. Cette dynamique semble se briser au XIXe siècle où les deux factions se recroquevillent sur leurs positions respectives. De Goya à Redon, jusqu’aux récupérations surréalistes de l’art brut, certains artistes ont su jouer avec malice de cette situation. Leurs démons provoquent humour, pitié, commisération autant qu’admiration. Le second degré, du moins une certaine distance, transparaît dans plusieurs oeuvres. C’est le propre de l’ésotérisme où sérieux et charlatanisme se croisent sans cesse. De nombreuses critiques étaient adressées à Steiner de son vivant ; elles perdurent aujourd’hui. Le


John Martin, Sadak à la recherche des eaux de l’oubli, 1812, huile sur toile, 76,2 x 62,4 cm Southampton City Art Gallery. Photo : The Bridgeman Art Library

scientisme obstiné du XIXe siècle a au moins eu le mérite de ne pas écarter d’un geste méprisant ce qu’il ne pouvait admettre a priori. Les scientifiques ont cherché à comprendre, à mesurer, à analyser et à interpréter les ressorts du paranormal. Tout ce contexte est très bien documenté dans la troisième et dernière articulation de l’Europe des esprits, tandis qu’il fournit l’arrière plan historique et théorique dont se servira Steiner pour distiller sa propre vision des relations micro- / macrocosme. Les deux expositions montrent que plusieurs artistes contemporains de Steiner étaient en contact avec lui ou partageaient

des préoccupations similaires. D’ailleurs, les plus belles œuvres de Steiner ne sont peut-être pas celles qui recoupent ce statut. Certes, l’ensemble du Goetheanum est unique, son mobilier invite à des humeurs conformes à leur forme, les voiles de danse sont aériens, mais ce qui capte encore davantage l’œil, ce sont les grandes feuilles noires bariolées sur lesquelles Steiner organisait ses conférences. Toutes époques confondues, l’arbre et la montagne sont des motifs récurrents. Les monts symbolisent la petitesse humaine face aux mystères de l’univers et les embûches personnelles qui se dressent au cours de nos vies, tandis

que l’arbre incarne la réalisation qui se trouve au bord des vallées, solidement ancré dans le présent par ses racines mais proche de l’éther grâce à ses ramifications déployées vers les cieux. Finalement, l’art comme les sciences occultes partagent ce fondement primordial, qui pousse tant d’hommes dans leurs sillages : la recherche de soi. Et qui de mieux que John Martin pour incarner les caractéristiques qui s’y déploient de manière éclatante ? Perspectives vertigineuses, détails foisonnants, imaginaire fabuleux, son Sadak à la recherche des eaux de l’oubli pourrait incarner à lui seul tout le propos de ces deux expositions. i

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THRILL, exposition internationale d’art contemporain initiée par IMPACT et Accélérateur de Particules jusqu’au 15 janvier 2012, à l’Ancienne Douane, à Strasbourg www.thrill-art.com

L’art, comme instant premier par anne berger & emmanuel abela

L’œuvre d’art est parfois l’occasion d’un choc émotionnel pour le spectateur. L’exposition internationale Thrill s’est construite sur la base de ce constat essentiel. Une belle occasion de réunir des artistes européens et de ré-investir le bel espace de l’Ancienne Douane à Strasbourg. L’art est affaire de confrontation : celle d’une œuvre et d’un visiteur. Tous deux entrent en relation sur la base de connections sensorielles qui échappent parfois à la compréhension, ce qui a conduit Marcel Duchamp à définir toute démarche artistique comme une impulsion médiumnique. Le visiteur reçoit la somme des affects, il perçoit la violence d’une charge ou tout simplement d’une intention plastique. Ce niveau de perception peut être interprété, décomposé, ré-organisé, mais rien ne remplace l’immédiateté de cet instant d’échange premier marqué parfois par le saisissement. La volonté de Thrill est justement de tenter le pari de cette émotion particulière, « à la fois intérieure et extérieure  », nous précise Yasmina Khouaidjia, commissaire principale de l’exposition. « L’exposition ne s’appelle pas Thrill par hasard. Ce que nous apprécions avec

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Mathieu [Boisadan, artiste et commissaire associé, ndlr], c’est ce frisson qu’on peut ressentir face à l’œuvre. » D’où l’idée de construire, non pas une exposition thématisée, mais une ligne éditoriale qui s’appuie sur des expériences particulières : « Nous distinguons trois approches : nous avons réuni des artistes qui s’inscrivent dans l’espace physique comme Nadja Schöllhammer, avec un questionnement sur la perspective et une approche tridimensionnelle ; ensuite, des artistes qui vivent dans la réalité et transmettent celle-ci, avec une approche plus ouvertement psychique, voire politique au sens noble du terme ; enfin, des artistes qui se situent dans une forme d’onirisme et dont la richesse des œuvres offre une lecture transversale. » Pour l’occasion, Yasmina réunit des artistes français, suisses et allemands, dont certains, de renommée internationale, sont représentés par les plus

grandes galeries d’art européennes. Elle s’appuie pour cela sur un réseau d’artistes qu’elle s’est constituée au fil des années. « Beaucoup de choses se sont construites autour de Rebecca Michaelis, une artiste que j’ai rencontrée à Berlin il y a deux ans. Ses peintures sont souvent perçues comme un travail géométrique, mais derrière on ressent un mouvement. Pour les autres artistes, dont je connaissais bien le travail, le plus dur a été de les rencontrer, nous avoue-t-elle. Il m’a fallu un an pour tous les rassembler. » Pour ce projet ambitieux, elle a impliqué l’association Accélérateur de Particules, sa directrice Sophie Kauffenstein se montrant spontanément séduite par une initiative à vocation internationale. Il restait à s’accorder sur un lieu, avec une vraie contrainte en termes de superficie. Des hypothèses ont été émises, mais le choix s’est porté sur l’Ancienne Douane,


un lieu bien connu des amateurs d’art contemporain à Strasbourg, puisqu’il a accueilli au cours des années 70, 80 et 90 des expositions prestigieuses avant la réalisation du MAMCS. Il a fallu repenser les volumes de cet espace qui n’a pas accueilli d’exposition depuis bien longtemps. Nul doute que les Strasbourgeois renoueront avec familiarité et même avec émotion avec ce lieu qui fait l’objet d’une scénographie particulière, afin que « le public puisse s’imprégner du travail des artistes.  » On se pose naturellement la question de l’avenir de Thrill, au-delà de cette première expérience. Le concept de cette exposition est amené à évoluer dans un espace européen légitime, dans d’autres capitales avec les artistes représentés. Non sans une pointe de fierté, Yasmina nous l’annonce d’emblée : « L’idée est de faire bouger Thrill. » Prochaine destination : Berlin.

Question à Jan Ulmer, scénographe de l’exposition L’exposition Thrill cherche à jouer sur les perceptions. Quel dispositif scénique avez-vous mis en place pour accompagner le regard du visiteur ? J’ai cherché à transformer les idées de Yasmina en ce qui concerne l’espace. Le but premier était de construire une forme géométrique rectangulaire dans laquelle j’ai inscrit une croix, au cœur de l’exposition. Dans le parcours, cette forme favorise des perceptions différentes. La croix, on peut la contourner, mais on peut aussi y entrer. Mais l’intérêt justement, c’est d’y pénétrer. J’ai donc placé des entrées à différents endroits, ce qui permet de multiplier les points de vue, et de faire jouer la vision des œuvres les unes par rapport aux autres. L’idée est de les connecter les unes aux autres. Cette croix qui favorise le dialogue entre les œuvres, on la retrouve dans le “T” du logo de Thrill ; elle évoque indirectement le chiffre 3, essentiel à la compréhension d’une exposition basée sur les trois dimensions. i

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CONNAN MOCKASIN, en concert dans le cadre de TGV GéNéRiQ le 6 décembre au Temple St Etienne à Mulhouse, le 7 décembre au Grand Théâtre à Dijon, le 8 décembre au Théâtre de la Bouloie à Besançon et le 9 décembre à la Médiathèque de Belfort

Connan dans ses petits souliers par cécile becker & emmanuel abela

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Révélation 2011 et chouchou des médias, le Néo-Zélandais Connan Mockasin continue sa percée continentale pop à partir de sa base londonienne. Prochaine étape de son odyssée : le festival TGV GéNéRiQ.

On se souvient de l’hommage de Mick Jagger adressé à Brian Jones à l’occasion de l’introduction des Rolling Stones au Rock’n’Roll Hall of Fame de Cleveland ; à cette occasion-là, il précisait que le fondateur du groupe avait su les ramener au blues quand il le fallait, mais aussi les en éloigner avec autant de brio. Au-delà du mimétisme qui pousse Connan Mockasin à se coiffer à la manière d’un Brian Jones d’aujourd’hui, ce type de discours pourrait lui être formulé avec la même ferveur. Le blues semble être une source pour lui aussi, et c’est bien sa manière de construire et déconstruire sur cette base-là qui fait la richesse de son propos. Pour le Néo-Zélandais, la tradition pop est là, mais elle ne s’affirme que dans un second temps, à la manière des meilleurs groupes psychédéliques anglais de la fin des années 60, Soft Machine bien sûr, et même Gong par certains aspects – autre mimétisme apparent, les tenues vestimentaires néo-médiévales arborées sur scène à la limite du ridicule, mais portées avec une classe folle ! En a-t-il lui-même conscience ? Rien n’est moins sûr ; avec un joli sourire, il écarte d’un revers de sa petite main frêle toute allusion historique, y compris quand on cite ses devanciers néo-zélandais, les remarquables Tall Dwarfs (avec l’impayable Chris Knox), The Chills ou The Verlaines. « Oui, mais je ne connais pas beaucoup leur musique, quelques chansons c’est tout. » Il se permet tout de même de corriger une petite erreur quand on resitue Liam Finn comme le fils de Tim Finn de Crowded House – « Non, Liam est le fils de Neil ! » –, ce qui en dit long sur les relations qu’ils entretiennent tous, jouant les uns avec les autres, les uns en première partie des autres, dans un mouvement de profonde solidarité néozélandaise. Et pourtant, Connan Mockasin a rejoint la diaspora en Angleterre, avec tous les risques que ça comprenait. « Je voulais juste essayer de faire carrière avec mon groupe Connan & The Mockasins. Quand nous sommes arrivés, nous étions sans abri durant une période de six semaines, mais des labels ont commencé à nous manifester de l’intérêt, des majors même. Ils me parlaient tous de ce qu’ils allaient faire de moi. Ils n’ont fait que mentir, je ne leur faisais pas confiance. Alors je suis rentré chez moi, en NouvelleZélande. Ma mère m’a encouragé pour que j’enregistre un disque. Je n’étais pas sûr que ce soit une bonne idée, mais je l’ai fait. J’ai utilisé un micro, un PC avec un vieux logiciel d’enregistrement, un ampli, quelques machines, j’ai travaillé seul, dans mon coin. Je ne m’attendais pas à ce qu’il sorte

à vrai dire, ni à ce que les gens l’écoutent, c’était juste un produit, un objet. » Ce disque rejoint ainsi la liste des aventures pop enregistrées en solo, à la maison, de Paul McCartney à The Durutti Column, mais il ne serait sans doute jamais sorti sous cette forme sans la confiance d’Erol Alkan – « Do you know Erol Alkan ? », s’enquiert-il, ravi qu’on sache le situer clairement. « Erol a tout géré ! Il voulait vraiment le sortir. » Depuis sa publication au début de l’année, Forever Dolphin Love n’a quitté nos platines que pour y revenir le plus régulièrement possible. Les ambiances, les thématiques obsèdent, même s’il ne faut pas s’attacher plus que cela au sens des paroles. Quand on l’interroge sur les dauphins – sans doute la plus belle évocation du réjouissant mammifère marin depuis le Dolphins de Fred Neil, popularisé par Tim Buckley –, il s’amuse : « Je ne suis pas intéressé par les dauphins, c’est juste un nom, une blague, un mot qui allait bien dans ma chanson. Mais j’aime l’idée qu’en écoutant ma chanson, les gens s’inventent des histoires. » Cette idée d’un work-in-progress textuel, qui existe avec la participation de l’auditeur, nous renseigne presque sur la méthode adoptée sur scène par ce curieux personnage : des bouts de chansons font l’objet d’explorations sonores, avant de se révéler dans toute leur majesté, une fois leur structure appuyée par une section rythmique d’inspiration soul-jazz, magnifique de précision. Les apports des musiciens, Samuel Eastgate de Late of the Pier au clavier par exemple, donnent un aperçu de la complicité qui anime un groupe qui ne dit pas encore son nom ; lequel pourrait s’affirmer dans les semaines à venir comme l’une des plus belles formations de la nouvelle génération, au même titre que MGMT, Hot Chip ou Metronomy. Allez, une petite dernière, Connan. Il se raconte qu’enfant, vous étiez fasciné par les parcs d’attraction, et notamment par les grands huit. Cela nous renseignet-il sur cette manière si singulière de construire vos morceaux, aussi bien sur disque que sur scène, avec leurs montées et leurs descentes vertigineuse ? Mi-gêné mi amusé, il esquisse un nouveau sourire : « J’étais très attiré par l’atmosphère des fêtes foraines, par les sons, par les décors. Quand j’étais plus jeune, avec mes amis, nous avions l’habitude d’aller récupérer des déchets pour fabriquer nos propres montagnes russes ou des trains fantômes. Je reste très obsédé par cet univers, ça se voit dans certains de mes clips d’ailleurs. Je ne sais pas si ma manière de composer a été influencée par ça, peut-être... » i

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Le principe d’incertitude par sylvia dubost

photo Danny Willems

Avec sa danse combative et énergique, tout en secousses, en vitesse et en heurts, le chorégraphe et metteur en scène flamand Wim Vandekeybus a ouvert, dès la fin des années 80, de nouveaux champs aux arts de la scène. Son passage au Maillon à Strasbourg avec Œdipus / Bêt noir, adaptation du texte de Jan Decorte, fut l’occasion d’aborder avec lui sa vision de la danse et sa manière de travailler.

On ne vous voit pas souvent dans vos propres spectacles. Pourquoi avezvous choisi de monter sur scène dans celui-ci ? Œdipe, le roi qui gère tout, qui veut régler tous les problèmes, va bien avec ma personnalité ! Il est très impulsif, ne vit pas tout de suite dans le drame, il se rebelle un peu contre ceux qui disent : « C’est à cause des dieux, de l’oracle ! » Il devient roi par accident, parce qu’il s’échappe du destin, et il va se jeter à nouveau dans ses bras. Et puis, de temps en temps, j’aime bien être sur le plateau : tu tires des choses de l’intérieur de toi et tu peux les donner. Comment naît un spectacle ? Est-ce la précédente création qui engendre la suivante ? Oui, souvent. Mais aussi ce qui m’occupe personnellement. On part souvent d’une intuition. Je commence plutôt avec un thème, l’histoire vient après. Évidemment,

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quand tu montes Œdipe, il faut le lire et faire naître de là tes visions, tes scènes, entendre la musique. Quand on part de rien, c’est plus angoissant car on n’a pas de murs, on ne peut pas retomber sur un texte. Presque toutes mes pièces sont engendrées comme ça. Mais le processus de l’intuition à la scène est complexe à expliquer : ça passe dans l’inconscient la nuit, par la personne que tu choisis pour le faire… Et parfois je dois attendre, j’ai un vide et ce vide peut aussi créer quelque chose. Il y a tout de même des thèmes récurrents… Il faut avoir des obsessions, mais il ne faut pas avoir peur de se dire que ça va venir pendant qu’on travaille. Chaque pièce a un thème différent, mais il est souvent lié à l’être humain qui essaye, avec sa passion, de combattre l’indifférence de la nature, ce qui ne parle pas, qui ne pense pas, qui fait. On pense qu’on est roi sur

terre et que tout nous appartient, mais c’est beau de relativiser. J’aime bien faire des pièces intemporelles, même si on peut être influencé par l’époque dans laquelle on vit. Je trouve que j’ai travaillé de manière très visionnaire : What The Body Does Not Remember [sa première création, en 1987, NDLR] parlait de la catastrophe, de ce qu’on va faire après. Personne n’avait peur dans les années 80, maintenant, tout le monde y pense. On vit une période où tout bascule, où les tyrans peuvent être renversés. Mais si un million de personnes prennent le pouvoir, ça va être le chaos aussi. Il y a là une incertitude qui peut être intéressante. Les spectacles naissent-ils aussi sur le plateau, avec les danseurs ? Dans la salle de répétition, oui. Là, c’est intense. Je suis quelqu’un qui va loin, qui veut voir des choses extrêmes et non pas entendre : « Ah oui, on en parle et après on va le faire. »


Comment choisissez-vous vos danseurs ? Pour leur qualité, leur aura, leur univers. Les danseurs d’il y a dix ans ne sont pas les mêmes, il y a vingt ans ils étaient encore différents. Ils bougent autrement, ils ont une autre matière en eux. Mes danseurs doivent pouvoir s’adapter à moi mais doivent être différents de moi. J’essaye de penser et de faire en sorte qu’ils puissent regarder dans ma tête. Je commence à raconter, je dis « je vois ça à cause de ça et ça  » mais je n’explique pas tout non plus. J’essaye d’être très incohérent. C’est très important de ne pas venir en disant : « Je sais tout, c’est comme ça ». Je suis un travailleur hypothétique, je construis une hypothèse et je suis très ouvert aux idées des danseurs pour co-créer avec eux. Mais j’ai aussi besoin de changer d’équipe régulièrement. Il y a des compagnies où les danseurs restent pendant des années, vieillissent ensemble. Je ne suis pas comme

ça, ce n’est pas bien pour eux, ce n’est pas bien pour moi. J’ai besoin de nouvelles personnes devant moi. Pourquoi la danse ? Je n’ai jamais fait une école de danse, j’étais plutôt photographe. Mais je n’ai rien étudié en fait. J’ai fait. J’ai créé une pièce très physique et on a dit : « C’est une révolution dans la danse, ils lancent des briques ! » La danse ne m’a pas appris comment faire une pièce, sinon je n’aurais pas fait ce spectacle. Maintenant, les gens savent tout, sont informés, éduqués pour faire une chose de telle manière. C’est plus difficile de changer une forme.

personne, elle sait faire ou ne sait pas faire. Si elle ne sait pas faire ça, ça veut dire qu’elle peut faire autre chose. C’est intéressant de travailler avec des danseurs et des acteurs mélangés, qui se confrontent, avec des aveugles, des vieux, des enfants. Mais les générations les plus intéressantes ne sont pas sur scène. Il n’y a que les gens beaux, en bonne santé, qui savent qui ils sont. Un adolescent, ça coince, un enfant, ça vit dans l’instant. Quand tu es plus vieux, tu as une autre sagesse. C’est vraiment plus intéressant. i

Trop savoir freine la création ? Ça peut. J’ai des gens autour de moi qui savent beaucoup, ça peut être utile aussi. Mais je choisis aussi des gens qui ne savent rien, qui ne sont pas des danseurs, pas des performers. Une personne c’est une

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Die FLEDERMAUS (La Chauve-souris), opéra les 10, 12, 17, 19, 26, 27 décembre à Strasbourg, les 18, 20, 23, 27, 29, 31 décembre à Nancy, les 4, 6, 8 janvier à Mulhouse et le 20 janvier à Colmar www.opera-national-lorraine.fr – www.operanationaldurhin.eu

batman par stéphanie linsingh

photo hans koeken

Le hasard fait bien les choses. En cette fin d’année, l’opérette La Chauve-Souris, adaptation du vaudeville Le Réveillon, sort de l’ombre, et plutôt deux fois qu’une ! L’occasion de s’entretenir tour à tour avec les metteurs en scène, contagieusement passionnés : Philipp Himmelmann pour l’Opéra national de Lorraine d’une part et Waut Koeken pour l’Opéra national du Rhin d’autre part.

Après L’Enlèvement au Sérail, on vous retrouve à nouveau à l’Opéra national du Rhin pour Die Fledermaus. Avez-vous une affection particulière pour la musique de Johann Strauss Fils ? Waut Koeken (metteur en scène pour l’Opéra national du Rhin) : Oui et cette affection, cet amour même, a grandi en travaillant sur Die Fledermaus. Le génie de la pièce m’a vraiment touché. Strauss a écrit beaucoup d’opérettes, toutes assez chouettes, mais ce ne sont pas de grandes pièces de théâtre. Strauss lui-même a toujours dit qu’il n’était pas vraiment un homme de théâtre, mais plutôt un poète, un compositeur de musiques poétiques pour la danse. Selon moi, la plus grande réussite de Strauss dans Die Fledermaus est d’avoir fait de la valse la clé de sa dramaturgie.

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Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous consacrer à cette opérette ? Philipp Himmelmann (metteur en scène pour l’Opéra national de Lorraine) : L’ironie de la musique m’a beaucoup plu, mais c’est surtout le sujet de cette opérette qui m’a intéressé : Die Fledermaus reflète le contexte de crise économique de la fin du XIXe siècle que l’on peut comparer à la situation que l’on connaît aujourd’hui. Nous tentons d’oublier les difficultés de la vie quotidienne liées à la crise économique ; il en est de même pour les personnages de Die Fledermaus. Ils essaient d’échapper à la réalité et tentent de s’amuser éternellement. Ainsi, ils vont de bal en bal pour oublier. Il y a une phrase qui m’a interpellée dans le texte et qui peut se traduire par « heureux est celui qui arrive à oublier ». Je trouve cela très actuel.

Vu son caractère intemporel, avez-vous décidé d’ancrer l’histoire de nos jours ou avez-vous conservé le contexte authentique ? W.K. : J’ai respecté le contexte authentique, sans pour autant être illustratif. Le scénographe, la costumière et moi avons décidé de ne pas transposer l’action en 2011, mais d’utiliser le contexte historique pour montrer qu’il y a quelque chose de beaucoup plus universel dans l’histoire et surtout à travers la musique. P.H. : De nos jours, au Bal de l’Opéra de Vienne, on retrouve encore plus ou moins les mêmes costumes qu’à l’époque  : les hommes portent une queue de pie et les dames de belles robes de bal. Presque rien n’a changé, mêmes les décorations sont assez similaires. Dès lors, dans l’opéra, on verra des costumes d’aujourd’hui comme au Bal de l’Opéra de Vienne, ce qui rend la pièce intemporelle et permet de se concentrer sur le thème essentiel de l’œuvre : comment désire-t-on mener sa vie ? Souhaite-t-on s’amuser éternellement, perdre le contact avec le réel et glisser jusqu’à l’enfer ? Ou est-on prêt à se confronter à la réalité ?


Les interprétations de l’identité de la chauve-souris varient selon les personnes. Le chorégraphe Roland Petit, dans son adaptation de l’œuvre en ballet, voit en elle le mari volage, d’autres y voient le Dr. Falke tirant les ficelles de sa vengeance. Qu’en est-il pour vous ? P.H. : La chauve-souris vient du déguisement du Dr. Falke, humilié par Eisenstein et animé par la vengeance. C’est donc le symbole de la revanche, qui demande beaucoup d’énergie et au final, nous laisse vides et insatisfaits. W.K. : Selon moi, il s’agit d’un symbole pour la folie, mais aussi pour l’échappatoire, le désir de chacun de fuir dans une sorte d’ivresse et de jeu de rôle où l’on peut assumer son identité. Quels sont les thèmes que vous avez souhaité mettre en avant ? S’agit-il de la vengeance, des mœurs légères, de l’aspiration à la richesse ou à l’oubli ? W.K.  : Les deux grands thèmes de l’opérette sont, pour moi, le désir des personnages d’oublier la banalité de la

vie quotidienne et le jeu de rôle que nous jouons tous dans la vie. Ces deux aspects sont mélangés chez Strauss d’une façon extrêmement touchante et intelligente. J’ai trouvé la clé de la production un jour où j’étais à Vienne. Dans la cour du Musée du Théâtre, il y a un mur sur lequel il est écrit une citation du comédien Riszard Cieslak qui dit : « Nous jouons tous tant de rôles dans la vie qu’il suffirait d’arrêter de jouer pour faire un théâtre extraordinaire ». P.H. : Il s’agit de chacun de ces aspects. Cette pièce parle surtout de la tendance à chercher le bonheur dans l’oubli, de la vengeance, mais aussi de l’amour et du besoin de flirter, de séduire, au détriment de l’amour profond. Pour moi, le couple Eisenstein-Rosalinde est désespérant car ils pourraient tous les deux être capables de vivre un bel amour, mais ils n’y arrivent pas à cause de leur instinct et de la situation dans laquelle ils évoluent au sein de cette fête éternelle qui, malgré son apparence heureuse, se révèle être l’enfer, comme le décrivait Sartre dans Huis clos. Ils sont tellement distraits qu’ils ne peuvent pas se concentrer sur la personne aimée.

Ces thèmes dictent donc l’atmosphère de votre mise en scène ? P.H. : Oui, il y a l’atmosphère éternelle de la fête, du bal, et surtout des instants après minuit, lorsque les gens ne se contrôlent plus totalement. On y retrouve l’ambiance du Bal de l’Opéra de Vienne, mais aussi celle de l’enfer. Pour cet enfer, le diable et le feu ne sont pas nécessaires, il suffit juste des autres. Quel était votre souci principal pour la mise en scène ? W.K. : J’espère surtout avoir trouvé une certaine poésie car il y a plein de moments, notamment à la fin du deuxième acte, où il n’y a presque pas d’action théâtrale, mais seulement une pure poésie musicale qui tient l’action. Pour cela, on a essayé de créer une scénographie qui n’est pas trop réaliste, qui évoque plutôt que montre, où le sentiment d’être ivre de champagne, de musique et de danse domine. i

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Et j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust, les 23 et 24 novembre au Théâtre de la Manufacture à Nancy dans le cadre du festival RING www.theatre-manufacture.fr

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Le metteur en scène Renaud Cojo est parti à la poursuite de Ziggy Stardust, le personnage créé par David Bowie, traquant à travers cette figure celle du double, celui que nous rêvons d’être et à qui parfois nous donnons vie. L’aboutissement de cette quête : un spectacle barré et touchant.

Ziggy played par Benjamin Bottemer

David Robert Jones, alias David Bowie, a donné naissance à Zigg y Stardust sur scène, le 3 février 1972 à Lancaster. Cette rock’n’roll star, « double du double » excentrique et freak ultime, a conquis le public. Tué par son créateur un an et demi plus tard, il survit dans l’imaginaire collectif. C’est cette part de légende qui a particulièrement intéressé Renaud Cojo, ce désir d’être un autre et de le dire à la face du monde, d’explorer son moi et son surmoi. « C’est un geste artistique, comme lorsque Bowie créait un de ses nombreux doubles, que j’ai voulu produire ici, explique Renaud Cojo. Il m’a fallu une longue maturation, car Bowie est dans mon univers personnel depuis longtemps. À force de connaître le personnage, sa discographie, quelque chose s’est mis en place. Je parle de cet amour de façon décalée. » Un hommage réel donc, mais qui n’est pas véritablement le propos de la pièce. « Il y a une notion d’hommage mais c’est d’abord un spectacle, avec une figure centrale certes, mais pas documentarisé, même si l’on y retrouve des éléments biographiques. C’est plutôt une référence, qui est importante mais ne constitue pas un moteur. » Renaud Cojo choisit de mettre en avant tous ceux qui gravitent autour de l’astre Stardust. Il bannit le terme de «  représentation  » pour livrer sur scène des performances qu’il veut fidèles à la personnalité de chacun. « Le théâtre n’a plus cette urgence, il ne fait que pérenniser des

écritures. Pour fuir la notion de représentation, j’ai trouvé important de faire appel à des gens qui ne sont pas issus de la scène. Dans le spectacle, nous sommes nous-mêmes. » Le « nous » est bel est bien au centre. Renaud Cojo se met lui même en scène, grimé en Ziggy, mais partage sa perruque rousse avec Romain, un jeune stagiaire, ou Elliot, un internaute. « Romain m’a contacté car il voulait s’immerger dans ma réalité, celle de tous les possibles, et il en fait maintenant partie. Elliot, c’est un fan de David Bowie que j’ai découvert sur Youtube. » Sur le site de partage de vidéos en ligne, nombre d’anonymes se mettent en scène, se glissant quelques instants dans la peau de Ziggy, interprétant ses chansons, transcendant le quotidien grâce à la création. Leurs vidéos défilent sur un écran au fond de la scène. Renaud Cojo aime les freaks (à l’honneur dans son précédent spectacle Elephant People) et a introduit le web et son champ d’expression dans Bernard Blancan. Ces deux aspects sont liés dans Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust. Le metteur en scène a également beaucoup donné de sa personne dans le processus de création, à travers une véritable quête sur les traces de Ziggy Stardust : il se rend à Londres, sur les lieux où a été prise la photo de la pochette de The Rise and Fall of Ziggy Stardust. Au centre de la scène trône d’ailleurs la célèbre cabine

téléphonique de l’album, dont l’histoire se dévoile pendant le spectacle. Juste avant un concert d’Iggy Pop à Angoulême, Renaud Cojo, grimé en Ziggy, tente de reproduire le discours d’adieu de Ziggy/Bowie prononcé le 3 juillet 1973 à Londres, avant de se faire sortir manu militari. Il prend rendez-vous, dans le même accoutrement, chez un psychanalyste, muni d’une caméra cachée. L’entretien deviendra le fil rouge de la pièce, également rythmée par les enregistrements vidéos de ces événements fondateurs. « Lorsque je glanais tous ces éléments, je ne savais pas ce que j’allais amasser comme matériau pour la pièce, ce que tout cela allait donner. Je les ai juste vécus, réellement, comme un pèlerin, dans une reconstitution où je traversais les lieux, les espaces, et ainsi Ziggy. » Très sensible, la pièce est aussi pleine d’humour ; on est tantôt amusés tantôt touchés par tous ces avatars. « Le public navigue entre des choses humoristiques et d’autres moins drôles : c’est ce qui forme notre humanité, commente Renaud Cojo. On a tous eu dans notre vie des référents très forts, notamment durant notre adolescence, avec lesquelles on doit se construire. » Avant tout, le spectacle est une réflexion sur l’acte de création, un terrain d’aventure et d’expression où l’étrange devient réel. « La question est de savoir ce que c’est que de créer, ce que ça implique de façon intime. C’est plus une performance que quelque chose de narratif. À chaque fois que l’on joue, c’est une rencontre renouvelée. » Et j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust est un geste artistique qui se joue des codes narratifs classiques, insolite, drôle, émouvant, qui interpelle et questionne l’art dans sa fonction peut-être la plus importante : la construction de notre personnalité. i

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AGRIPPINA, opéra, les 8, 11, 13 octobre à l’Opéra de Dijon 03 80 48 82 82 – www.opera-dijon.fr

DerriÈre Agrippina #2 par caroline châtelet

photo gilles abegg

En octobre dernier a eu lieu la création d’Agrippina, opéra de Haendel mis en scène par Jean-Yves Ruf et dirigé par Emmanuelle Haïm. Après avoir exploré (cf Novo #16) les fondations d’une telle entreprise, gros plan sur le processus de création.

Première semaine, premières esquisses

Deuxième semaine, l’alternance comme règle

Quatrième semaine, le continuo est dans la place

29-31 août : Avant le premier jour des répétitions, montage des décors. Élaborée par la scénographe Laure Pichat en intelligence avec Jean-Yves Ruf, la scénographie travaille, comme l’explique ce dernier « sur une tension entre panneaux. Il y a des espaces privés et d’autres politiques qui se mélangent », d’où la présence conjointe de décors massifs et de dispositifs relevant plus de « volumes, avec des rideaux de chaînes », l’important étant « de pouvoir créer de la variété ». 31 août : Dès leur arrivée cette première semaine, les artistes alternent entre plusieurs activités, passant de l’essayage des costumes aux répétitions « scéniques » et « musicales ». Toutes deux accompagnées au clavecin, les premières permettent au metteur en scène d’explorer les déplacements et le jeu sur le plateau, tandis que les secondes, menées par Emmanuelle Haïm, se consacrent au travail de la partition de chaque soliste.

Voilà les costumes repartis à Paris pour les derniers ajustements. À Dijon, le travail suit son cours entre scéniques et musicales, processus pouvant être identique à chaque opéra. Sauf que le projet de Jean-Yves Ruf comporte une petite particularité, celle d’adjoindre aux personnages des « figurants de luxe » – la Bête, le page et l’eunuque – choisis pour leurs compétences et leurs caractéristiques physiques. Comme l’explique Jean-Yves Ruf, « Agrippina est l’opéra baroque où il y a le plus d’arias. Pour un chef et des chanteurs, c’est agréable, mais pour un metteur en scène, c’est plus complexe à traiter, les arias ne faisant que rarement avancer l’intrigue. Afin de maintenir une tension dramaturgique, j’ai eu envie d’enrichir les adresses avec des personnages extérieurs. Agrippine est accompagnée d’une bête, un animal sauvage interprété par Cyril Casmèze, zoomorphe issu du cirque plume. » Et sans costumes ni maquillages Cyril Casmèze convainc déjà en répétitions, tant son corps trapu et musculeux densifie la figure assez lisse d’Agrippine. Une présence mouvante et intrigante, véritable « caisse de résonance des intentions » de la femme.

Au cours de cette semaine arrive le continuo (ou basse continue), terme désignant la partie de basse instrumentale ainsi que les instruments – violoncelle, viole de gambe, contrebasse, clavecin, théorbe et luth – qui l’interprète. Si cela ne modifie pas profondément le déroulé du travail, musicalement, le changement est visible. Assistant à une répétition, c’est comme si, déjà, l’opéra advenait devant moi, l’harmonie du continuo se substituant au son sec et métallique du seul clavecin. Petit à petit, à pas feutrés ou avec de visibles enjambées, les pièces du puzzle d’Agrippina semblent s’emboîter et la mécanique de l’opéra lentement se mettre en branle...

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Cinquième semaine, intégrer le jeu Si six semaines de répétitions est un luxe au théâtre, le temps à l’opéra est compté, l’essentiel des points de mise en scène, de jeu et de technique devant être réglés pour l’arrivée prochaine de l’orchestre au complet. Un soliste « étant souvent présent à


l’heure près, cela ne se fait pas de convoquer quelqu’un pour ne pas le faire travailler », les répétitions se doivent de suivre le planning minutieusement établi. Cette rigueur nécessaire ajoute des difficultés au défi du metteur en scène : « La peur est beaucoup plus grande au théâtre, il n’y a pas beaucoup de filets, mais en même temps j’aime ça. C’est excitant et à la fois il ne faut pas se presser ni angoisser tout le monde. Il arrive qu’on résolve des choses durant le filage... Quand on travaille comme ici avec un chef qui aime le plateau, jusqu’au bout on continue à affiner. » Alors pendant qu’Emmanuelle Haïm est à Paris pour trois jours de répétitions avec le Concert d’Astrée, les solistes accomplissent la dernière ligne droite du jeu et des essayages de costumes. Pour Jean-Yves Ruf, « il est important que tout le travail physique, l’effort, soit intégré dans le corps de façon intuitive avant que l’orchestre soit là », puisqu’une

fois ce dernier arrivé, tous les réglages ne viseront qu’à paramétrer les éléments liés à sa présence. Sixième semaine, enfin, l’orchestre 3 octobre : Lundi et déjà trois jours que le Concert d’Astrée est à Dijon. Après des italiennes samedi, soit des filages sans scéniques, la journée d’hier et celle d’aujourd’hui se consacrent à des scéniques avec orchestres. Au-delà de l’indubitable force et de l’ampleur musicale qu’apporte l’ensemble, je relève avec étonnement diverses réactions de la part des musiciens. Tandis que certains profitent d’une pause dans leur partition pour satisfaire leur curiosité et observer la mise en scène, d’autres applaudissent ponctuellement les solistes, tel le virtuose Othon au IIIème acte. Ces réactions

spontanées me rappellent alors que si tous font partie de cette création, ces moments de découverte font aussi d’eux les premiers spectateurs de l’œuvre à venir. 8, 11, 13 octobre : Voilà. Ces trois jours ont eu lieu les représentations dijonnaises d’Agrippina. D’ici un mois, l’équipe sera à l’Opéra de Lille pour une poignée de dates. Puis, fin de l’aventure. Enfin, pour cette équipe artistique-là... Car bientôt déjà d’autres arriveront : emmenées par le metteur en scène Jean-François Sivadier et le chef d’orchestre Roberto Rizzi Brignoli, elles joueront La Traviata de Verdi en décembre et janvier. Avant de céder elles-mêmes la place à un Cosi fan Tutte de Mozart, puis au Couronnement de Poppée de Monteverdi... i

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MA SCENE NATIONALE – PAYS DE MONTBELIARD, 0805 710 700, www.mascenenationale.com

Jouons un peu #2 par Caroline Châtelet

photo Renaud Ruhlmann

– Alors, t’es dans le TGV pour Montbéliard ? – Non, la ligne Rhin-Rhône n’ouvre que le 11 décembre... – Bon... alors, t’es dans le corail pour Montbéliard ? – Non, Yannick Marzin était de passage à Paris... – Bon... alors, t’es où ? – Dans l’Métro... – Toi et les gratuits ! Enfin, la culture n’a pas de prix...

Avoir rencontré un directeur de scène nationale pourrait amener à tirer des conclusions hâtives sur les profils en vigueur dans ces métiers. Comme le fait qu’un directeur serait précédemment directeur d’une structure culturelle – scène nationale ou autres – et prochainement directeur d’une structure culturelle – scène nationale ou autres. Avant cela, il aurait fait ses armes dans l’administration et la gestion, plus rarement dans la communication ou la création... Si tel est bien le cas, comment ces similarités des carrières lissent-elles les programmations des scènes nationales  ? Quels sont les moyens permettant d’échapper à une possible standardisation ? Voilà où j’en étais de mes pensées avant de rencontrer Yannick Marzin, directeur depuis janvier 2011 de la scène nationale du Pays de Montbéliard. Là, première surprise, si ce dernier a bien occupé des fonctions de direction déléguée (raté pour la mixité), Yannick Marzin accède à son premier poste au sein d’une structure pluridisciplinaire. Pour cet homme issu du monde de la danse, arriver à Montbéliard n’était guère

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prémédité : «  Les tutelles prolongeaient l’appel à candidatures et quelqu’un m’a appelé, pensant que je pourrais être intéressé. Je m’en souviens bien, j’étais en Espagne, en train de repeindre le plafond de ma maison. J’avais déménagé pour mener une vie de conseiller artistique et ne cherchais pas tellement de boulot en France ». Pourtant, « deux aspects forts, des défis » l’ont décidé à postuler : « le projet européen, qui consiste à envisager un rapprochement avec d’autres structures pour créer une dynamique européenne, et le projet de fusion de la scène nationale. » Car Yannick Marzin ne « succède » pas à Didier Levallet, précédent directeur de L’Allan. Son arrivée correspond à la réunion de trois structures – la scène nationale de L’Allan, le centre européen pour les arts numériques [Ars]Numérica et la scène jeune public de L’Arche à Bethoncourt – et d’une quatrième à venir (la Mals à Sochaux) au sein de MA (comme Montbéliard Agglomération) Scène nationale Pays de Montbéliard. Un projet ambitieux qui a séduit cet « animal européen » ayant pour « qualité d’être un bâtisseur. Avoir les mains dans le cambouis, réfléchir à cette fusion m’intéressait. » Le voilà débarqué à Montbéliard, ville qu’il découvre à l’occasion de la préparation de sa candidature. Son appréhension d’un même bloc des problématiques, de l’histoire et des divers acteurs du territoire a certainement influencé la conception de son projet. Tout comme sa vision, en l’occurrence globale et analytique, des particularités de l’agglomération : « Habituellement, une scène nationale se trouve dans une ville rayonnante et occupe un édifice symbolique, le théâtre, situé en son centre. Ici, le théâtre à l’italienne étant enveloppé par les bureaux de la mairie, nous n’avons aucune visibilité extérieure.

Ensuite, depuis les guerres de religion, Montbéliard est historiquement une enclave. C’est un territoire rural, où l’agglomération est constituée d’une série de vallées traversées par des cours d’eau qui rendent difficile la circulation entre les différentes communes. Enfin, l’histoire industrielle liée à Peugeot imprime un mode de vie, le rythme ouvrier des 3/8 limitant les cultures de bars, de sorties. » Autant d’éléments qui obligent à réfléchir à la place de la nouvelle structure sur son territoire : « Nous devons donner identité et sens à ce regroupement. Passer de trois petites structures à une grande est un vrai challenge et le positionnement se fera par le projet artistique et par les personnes travaillant à l’intérieur. » Si l’affirmation d’une identité


assumant une forme d’unité dans la diversité est visible dès aujourd’hui avec l’univers graphique créé par Jean Jullien, cet axe s’inscrit dans ce que Yannick Marzin revendique comme « un projet artistique et culturel. Le projet artistique est constitué de résidences, d’une présence artistique avec une programmation et des artistes associés. Il devient culturel dès lors qu’on place en son centre le lien de la scène nationale et de ses artistes avec la population. » Pour ce qui est de la présence artistique au quotidien, l’orchestre de Besançon Montbéliard Franche-Comté, emmené par le chef Jean-François Verdier, et le danseur et chorégraphe Sylvain Groud sont associés à MA Scène nationale. Si le désir d’équipes

en résidence était présent très tôt dans le projet, ces choix de collaborations se sont décidés assez tardivement. Ou plutôt sur le terrain, dans la pratique. Un détail, mais qui ajouté à d’autres – une plaquette ne couvrant qu’une demie-saison de programmation, un comité de direction élargi intégrant Verdier et Groud, une semaine d’ateliers de danse matinaux pour le personnel (sorte de soft-management) – démontrent un désir de préservation d’une souplesse. Cette adaptabilité, revendiquée par Yannick Marzin, me rappelle alors l’analyse faite par Clara Rousseau dans son mémoire de Diplôme des Hautes Études des Pratiques Sociales : « Dans un univers d’ordre pur n’existent ni innovation, ni création, ni

évolution, et dans un univers de désordre pur n’existent pas d’éléments de stabilité pour y fonder une organisation. Or, le directeur paraît être l’élément « de désordre » nécessaire à la créativité de l’entreprise. […]. La normalisation de cet emploi est finalement à éviter car elle aplanirait l’élément fondamentalement dynamique pour l’équipe et le public, à savoir la spécificité liée à la personnalité de chaque directeur. » i Quelques heures plus tard, coup de phil de Filippe : « Alors, et tes clichés sur les dirlos ? - Ça va, ça va, c’est plus compliqué que ça... - Bon, on continue ? - Ok. Besançon ? - Bingo ! »

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Théâtre La Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

Jamais sans ma culture par cécile becker

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photos stephen dock


De sa Coupole, il a observé la culture, l’a mise en images, en musiques et en théâtres durant dix années. Dix années où Denis Beaugé a joué des coudes pour imposer ce nouveau théâtre d’une « pas si petite ville » : Saint-Louis. Aujourd’hui, il s’en va après avoir lancé la nouvelle saison. Les rideaux se ferment, d’autres se lèvent.

Vous quittez La Coupole à la fin de l’année pour partir à la retraite, comment vous sentez-vous ? C’est une coquetterie mais je n’aime pas le mot « retraite ». Ce mot appartient au passé, à la génération de nos parents. Je me vois plutôt en vacances prolongées, des vacances où je vais continuer à m’activer pour la culture. Je me sens plutôt bien, je suis préparé depuis longtemps à ce départ et j’ai confiance en l’équipe qui m’a toujours entouré. J’ai l’impression d’avoir accompli la mission qui m’avait été confiée. Mais voilà, cela fait plus de treize ans que je suis à Saint-Louis, à un moment, il faut savoir s’arrêter. Je ne suis pas malheureux, mais heureux de tourner une nouvelle page. Vous vivez votre dernière saison, que vous quitterez avant qu’elle ne se termine. Le fait de savoir que c’est la dernière vous fait-il vivre différemment les spectacles ? Je maintiens mon intérêt pour les spectacles jusqu’à la fin, je ne baisse pas la garde. Je pars en décembre et je laisse la saison suivre son cours tout en gardant un œil dessus, j’y serai forcément impliqué. Les choses se font petit à petit, la nostalgie aura le temps de s’installer. Un des fils rouges de cette saison est l’hilarité, aviez-vous besoin de rire avant de partir ? Je voulais instaurer une certaine forme de légèreté, un divertissement intelligent, culturel. Je n’ai pas particulièrement pensé au fait de partir sous les rires, mais je crois que ça me semblait être une belle façon de terminer.

Entre la musique et le théâtre, vous n’avez pas choisi, est-il important de proposer des programmations diverses, transversales ? Je crois qu’il est indispensable de proposer une programmation variée lorsqu’on est installé dans une ville moyenne, il n’y a pas d’alternatives, il faut soumettre une offre culturelle variée, à la fois fédérer un public large tout en proposant des spectacles de qualité. Vous avez réussi à installer ce lieu dans le paysage culturel alsacien, a-t-il fallu vous battre ? Dans la culture, il faut se battre pour avoir des budgets, pour conserver une certaine autonomie. Bien sûr, nous avons un cahier des charges, mais Saint-Louis est une ville moyenne et la Coupole reste un nouveau théâtre, il a fallu s’imposer et certaines choses ont été à conquérir... Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la Coupole ? J’aime beaucoup cette maison. J’ai été heureux de la diriger. Avec mon équipe, nous avons fait un beau travail. Je suis très attaché à ce théâtre et à son architecture [le bâtiment a été réalisé par Manuelle Gautrand, ndlr]. J’ai toujours cherché à le valoriser, à le faire rayonner en Alsace et au-delà. Quel avenir imaginez-vous pour la Coupole ? C’est un peu difficile de jouer les devins, mais beaucoup d’éléments me font penser qu’il y aura une belle continuité. L’équipe assurera le lien entre la culture et le public, j’en suis convaincu. Qu’allez-vous faire ensuite ? Quand je suis arrivé à Saint-Louis il y a treize ans et demi, je venais du département du Gers où j’ai encore une demeure. Nous avons une galerie là-bas, où j’aimerais exposer des artistes et pourquoi pas continuer à avoir une petite politique du spectacle audelà des peintures, des sculptures et des photographies. Ça ne m’empêchera pas de revenir en Alsace. Mais c’est une période qui s’achève, j’entreprends autre chose. i

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Mathieu Sapin, Journal d’un Journal, Shampooing journaldunjournal.blogs.liberation.fr

Sujet épineux ? par olivier bombarda

photo olivier Roller

Mathieu Sapin reconnaît aisément que les Arts Déco à Strasbourg lui ont appris à mettre en forme ses idées. Aujourd’hui, l’acolyte de Sfar, Blain et Sattouf, fonce tête baissée dans l’investigation en petites cases. Il publie Journal d’un journal, portrait des coulisses du quotidien Libération.

Pourquoi une enquête sur Libération ? Après Feuille de chou qui racontait le tournage d’un film, je cherchais un sujet. J’aime bien décrire de l’intérieur le fonctionnement d’un groupe ou une aventure vécue à plusieurs. J’avais en tête une enquête au sein d’un commissariat de police, mais rien de concret. Puis j’ai recroisé Jérôme Brézillon [photographe à Libération, ndlr] qui m’a dit : « Tu pourrais faire avec eux un truc marrant dans le même esprit ». Il a pris rendez-vous pour moi avec Alain Blaise, directeur artistique de Libé, que je connaissais un petit peu et qui a accepté l’idée sans problème, comme si c’était naturel. Il me fallait l’autorisation du directeur de la publication, Laurent Joffrin. On prend rendez-vous et dans le laps de temps, Joffrin annonce son départ au profit de Nicolas Demorand. Je me suis dis que c’était parfait, j’avais un vrai début pour mon livre.

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Comment avez-vous intégré l’équipe ? Je m’attendais à ce qu’il y ait une méfiance du fait de ma présence dans le Journal et en fait, pas du tout. J’ai aussi eu le luxe du temps : au début j’ai passé un mois où je venais de temps en temps ; petit à petit, j’ai commencé à dessiner. C’est le service web qui m’a pas mal débloqué en me demandant de tenir un blog pour eux. Je me suis rendu régulièrement aux conférences du matin où on assiste à une sorte de pièce de théâtre différente tous les jours avec les mêmes acteurs. De là sont nés les dessins Hors-contextes qui m’ont permis de comprendre qui faisait quoi au sein de la rédaction, à m’habituer au tempérament des uns et des autres, tout en officialisant progressivement ma présence. Comment avez-vous procédé ? Vous imposiez-vous certaines limites ? Tout d’abord c’est très intuitif. J’ai tendance à tout noter. Je ne m’interdis pas de noter des choses croustillantes en réfléchissant ensuite à leur pertinence ou non pour

servir le sujet. Le dessin va-t-il poser problème pour la personne ? Si j’ai un doute et que je nomme cette personne, je vais avoir tendance à lui montrer le dessin. Je me suis rendu compte qu’il y avait plusieurs manières de s’y prendre. Par exemple, quand je montre des choses, il y a aussi un parti pris dans ce que je ne montre pas et j’essaye toujours de donner une multiplicité de points de vues sans donner mon avis. Le lecteur se fait son opinion tout seul. C’est marrant d’ailleurs, il y a des gens qui trouvent que dans le livre je « sers la soupe » à Nicolas Demorand et pour d’autres, que je « ne l’ai pas arrangé ». Je trouve très bien que les gens réagissent de manière différente en fonction de leurs points de vue. À la fin, le livre a été donné à tous les journalistes et je pense que certains ont dû être surpris n’imaginant pas que j’allais racon-


ter tout le off. C’est presque une forme de trahison de ma part de dévoiler certains aspects mais aucun n’a mal réagi. Il y a aussi une forme de jubilation pour eux à l’idée de devenir un personnage de BD... Quels aspects de votre enquête vous ont posé problème ? Il y avait beaucoup de conflits entre les représentants du personnel et la Direction de Demorand. On m’a pas mal reproché depuis que le livre est sorti de n’avoir pas cherché à détailler cet aspect. J’étais en train de boucler mon récit quand il y a eu cette motion de défiance imposée à Nicolas

Demorand. J’ai assisté à la proclamation et au vote. J’avais de la matière à traiter mais il m’aurait fallu être très précis pour être juste. Comme j’étais déjà très en retard pour rendre mon livre, j’ai préféré ne pas sombrer dans la caricature. Sur le coup, c’était très embarrassant. Pour Libé c’était un début de crise et je n’avais pourtant rien à cacher. Entretemps, l’été est passé et, sans que les problèmes aient été résolus à mon sens, les choses se sont calmées. Il est probable que pour la réédition du bouquin je fasse un addendum en parlant de cette défiance et un chapitre « que sont-ils devenus ? » car, depuis, pas mal de gens sont partis.

De manière générale, vous sentez l’intérêt des auteurs de BD pour l’investigation aujourd’hui ? Oui, il y a évidemment un effet d’entrainement, un intérêt pour l’investigation. Davodeau sort Les Ignorants, Blain le deuxième tome de Quai d’Orsay, Delisle publie son blog sur Jérusalem... Je constate qu’il y a une attention beaucoup plus forte quand je fais un livre sur Libération qu’une histoire de fiction délirante. Et maintenant ? Libération m’a invité à continuer, mon blog a muté, et j’ai commencé à travailler sur les élections présidentielles. i

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26ème Festival International du Film de Belfort EntreVues du 26 novembre au 4 décembre au Cinéma Pathé Belfort www.festival-entrevues.com

Rivière de nos amours

belfort— city à côté d’une compétition internationale qui révèle de jeunes cinéastes et nous promet de belles découvertes, Novo s’est intéressé à quelques temps forts d’EntreVues. à Belfort, le public va à la rencontre de son cinéma.

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Un cinéma qui parle de nous Par Emmanuel Abela — Photo : Juliette Dieudonné

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À la direction artistique du Festival International du Film de Belfort, Catherine Bizern affirme la popularité du cinéma d’auteur. Pour nous en convaincre, elle explore deux aspects forts de la programmation de l’édition 2011 d’EntreVues : le cinéma d’Éric Rohmer et la Transversale sur les « mauvais garçons ». Cinéma populaire Louis Skorecki dit : « le cinéma est mort ». Quand il dit cela, je comprends qu’il affirme la mort du cinéma qui le faisait rêver, petit garçon et qui était marqué par des auteurs, des personnalités fortes dont on reconnaissait les œuvres. Il est vrai qu’aujourd’hui on peut se poser la question du cinéma populaire : en fait, le cinéma populaire est un cinéma qui parle à chacun d’entre nous au cœur de ce que nous sommes. C’est un cinéma qui rend compte de la mythologie de l’homme et qui ne méprise pas le spectateur, qui ne se dit pas : « ça leur suffira bien ». Les auteurs puisent le contenu de leurs histoires à l’intérieur d’eux-mêmes c’est-à-dire de nousmêmes et nous disent quelque chose d’universel. C’est en cela qu’on peut affirmer que le cinéma d’auteur est un cinéma populaire. Hitchcock n’a jamais rien cherché d’autre qu’à faire plaisir au public. Straub lui-même pense qu’il fait un cinéma populaire, même si celui-ci est très codé. Après, c’est une question d’habitude et de pratique. Le spectateur a une pratique cinéphilique, celle-ci est plus ou moins aiguisée. Son approche est celle de l’amateur – d’où l’idée que j’ai formulée d’une “pratique d’amateur” –, c’est-à-dire une pratique basée sur le plaisir accessible à tous les spectateurs.

Une histoire du cinéma Le cinéma a une histoire, il ne se renouvelle pas ex nihilo, il se construit sur la base de ce que font les réalisateurs, avec ou contre ce qui a été fait auparavant. Il est important d’appréhender cette histoire du cinéma, mais sans oublier que nous avons nousmêmes une histoire propre en tant que cinéphiles. Nous continuons d’aimer les films que nous avons découverts à certaines époques, pour de bonnes ou mauvaises raisons, des films qui sont peut-être moins complexes que ceux que nous apprécions aujourd’hui mais que nous continuons à aimer. Cette année, par exemple, je montre Fanfan la Tulipe, parce que pour moi ce film a probablement révélé, alors que j’avais cinq ou six ans, quelque chose de mon attirance pour les garçons. Raconter le cinéma, c’est aussi raconter sa propre histoire cinématographique. Quand je programme des films à EntreVues, je raconte aussi cette histoire-là et quelque chose de très personnel. Éric Rohmer Éric Rohmer est un auteur qui a accompagné toute la fin de mon adolescence. Alors que Conte d’Été est inscrit au programme du baccalauréat, il me semblait impossible de construire une petite programmation autour d’un cinéaste dont l’influence se fait ressentir aujourd’hui encore parmi les jeunes cinéastes, y compris avec ses dernières réalisations f lamboyantes. Et puis, c’est quelqu’un qui raconte des histoires simples avec un travail spécifique sur le jeu des acteurs. Il me semble que son cinéma est éminemment romanesque : Rohmer choisit un personnage qu’il amène au bout de son destin, même si ce destin complètement improbable le conduit parfois seulement au bout de la rue. Il met en place toute une machination pour que l’on voit clairement cette personne se déplacer. Parmi les films qui disent cette part de romanesque, je distinguerais La Marquise d’O, mais aussi Conte d’hiver, l’un

des moins connus des Contes, mais tellement jubilatoire d’un point de vue narratif. En plus, ce qui est charmant chez Rohmer, c’est que ça se finit toujours bien ; ce qu’on souhaite au départ arrive. En cela, son cinéma est extrêmement populaire. Les mauvais garçons L’idée était de faire la part belle aux hommes. Les femmes occupent beaucoup les femmes, parce qu’on a besoin de dire qui on est, mais elles occupent aussi beaucoup les hommes en tant qu’objets de désir. Mais eux-mêmes sont objets de désir, et il me semblait important de construire une programmation autour de cette idée-là. J’avais déjà créé par le passé une programmation déclarative sur les femmes, héroïnes, femmes, féminines, féministes, et je souhaitais en proposer le pendant. En tant que femme, je peux me le permettre, même si ça m’a paru plus compliqué de dire ce que le cinéma m’avait appris sur ce qu’est un homme. Du coup, j’ai circonscrit cette programmation autour de la figure de ce mauvais garçon qu’on aime quand même. Après, l’autre aspect de la programmation consiste à s’intéresser au western, l’un des grands genres masculins qui renvoient à l’enfance. Pour les filles, ça vient plus tard il me semble, et justement comme je cherchais à construire cette programmation à partir d’un genre que je maîtrisais peu, plutôt que de demander à mes amis cinéphiles de me donner des repères, je leur ai proposé à eux de faire un choix de films et de les commenter. La belle histoire est celle-là : pour en savoir plus sur les hommes, allons voir les films qui les accompagnent depuis l’enfance. ×

Le festival international du film EntreVues est organisé par la Ville de Belfort et Cinémas d’aujourd’hui Compétition internationale, hommage à Eric Rohmer, intégrale Jean-Claude Brisseau, intégrale Patricia Mazuy, transversales Des hommes for ever, Du Maroc à la Syrie : ici aussi, le fond de l'air est rouge, Maghreb : en finir avec le colonialisme, séances jeune public, afters à la Poudrière, rencontres professionnelles, forums publics, ateliers professionnels, tarifs, accueil, organisation… Retrouvez toutes les infos sur www.festival-entrevues.com

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En janvier 2012 sort “Sport de filles”, film de Patricia Mazuy mettant en jeu à travers l’itinéraire d’une cavalière les relations de domination au sein du monde équestre. L’occasion pour EntreVues de consacrer une intégrale à cette réalisatrice de caractère.

cinéaste de caractèr Par Caroline Châtelet — Photos : Olivier Roller

Depuis Peaux de vaches en 1988, Patricia Mazuy a signé trois longs métrages, deux téléfilms, deux documentaires (un long et un cours), et réalisé une poignée de séries américaines. Une rareté surprenante au vu de l’intérêt que le monde du cinéma porte à son travail. Car que l’on se plonge dans les archives des critiques ou que l’on jette un œil à l’équipe réunie pour Sport de filles – Marina Hands, Bruno Ganz et Josiane Balasko se croisant devant la caméra tandis que John Cale signe la musique et que François Bégaudeau est consultant au scénario –, tous ces éléments attestent d’une reconnaissance concrète. Et une fois découvert ses films, plus que « rareté », c’est le terme de « résistance » qui vient à l’esprit. Car quels que soient les univers abordés par la cinéaste, la même ténacité obtuse et volonté acharnée, brutale, transparaissent. Un désir de vivre – ou de tourner – coûte que coûte, qui s’exprime en dépit de certaines conventions cinématographiques, situant plus Patricia Mazuy dans la production d’un cinéma de caractère(s) que de genre. Rencontre.

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Quelle est la genèse de Sport de filles ? Pendant le montage de notre docu-fiction Basse-Normandie, le producteur Gilles Sandoz a proposé à Simon Reggiani de faire une fiction qui creuserait des choses du film. Basse-Normandie parlait du projet de Simon de jouer du Dostoïevski à cheval et traitait déjà du dressage. Pour Sport de filles, il est parti de Charles Fourier, qui dit qu’au commencement n’était pas le verbe mais la soumission des hommes entre eux, et s’est inspiré de l’histoire réelle du cavalier Patrick Le Rolland. Le milieu équestre est un monde très hiérarchisé mêlant beaucoup de passions et d’argent et génère des rapports très durs.

John Cale signe la musique du film. Pourquoi lui ? C’est un grand producteur de sons. On avait travaillé ensemble sur Saint-Cyr et ça s’était très bien passé. Pour Saint-Cyr, je ne voulais pas d’une musique du XIXe inspirée par le romantisme et il avait créé un univers musical qui venait d’ailleurs. Pour Sport de filles c’est différent, il fallait du rock. Sa musique est narrativement importante car Marina parle peu, c’est un personnage en colère et la musique lui donne de la parole. Il y a aussi des moments obsessionnels, comme le dressage. Ça remplit tout, le dressage, ça isole du monde, et en même temps ça comble, entièrement.

Pourquoi ce titre, « Sport de filles » ? C’est une réalité : dans un centre équestre, 80% des cavaliers sont des filles. Il y avait quelque chose d’intéressant dans le rapport entraîneur/cavalières : ce sont elles les patronnes, elles payent l’entraîneur, montent à cheval tandis que lui est à pied. Mais en même temps c’est lui qui les dirige et sait déclencher le cheval sous leurs fesses. Ça faisait une sorte de billards à trois bandes intéressant à travailler.

Comment avez-vous construit la distribution ? Un peu comme dans les films français des années 40, il y a une galeries de portraits avec plusieurs types sociologiques  : la propriétaire, chef d’entreprise jouée par Josiane Balasko ; la fille de la propriétaire que joue Isabelle Karayan ; l’entraîneur, interprété par Bruno Ganz  ; une riche anglaise incarnée par Amanda Harlech, qui représente le monde du caprice ; et la


re

cavalière ouvrière qui est Marina Hands. Marina a un personnage de têtue plutôt burlesque, elle se cogne contre les murs. C’est une machine, ce n’est pas du tout un personnage identificatoire : comment voulez-vous vous identifier à quelqu’un qui fait 1m80 et qui une fois sur un cheval fait 2m50 ? Le film raconte aussi ça, cette idée de la stature équestre. Vos personnages sont rarement « identificatoires »... C’est la notion d’héroïsme... Dans BasseNormandie, Simon a un personnage de héros qui se frappe à un truc impossible. C’est sur le travail, la parole, sur un homme du sous-sol qui prend la parole. Après, je ne voulais pas d’un personnage de victime, ni me complaire dans des choses tristes. Vos films sont aussi souvent des films d’apprentissage... Saint-Cyr, Sport de filles, Basse-Normandie, oui. En revanche, Travolta et moi, non. Quel apprentissage ? C’est un film super ludique sur l’adolescence et le premier amour, tout en répondant à la commande. La “fièvre du samedi soir” était à l’époque un truc

énorme et le mouvement punk démarrait, il allait bientôt taper sur les hippies, le disco. La B.O. reprend ce mouvement musicallà, puisqu’on commence avec le disco pour finir avec le punk. Vos films sont régulièrement nominés ou primés. Cela vous touche-t-il ? Sport de filles n’aura pas de prix. Un ami m’a dit : « Le film est profil bas, ça paye dans la délinquance mais pas dans le cinéma » et il a raison, c’est un film trop simple, humble dans la mise en scène. Parce que pour filmer des gens à cheval, je ne pense pas qu’il faille la ramener, en raison de la stature équestre. Même la musique de John Cale a cet aspect, elle est comme elle est. En 1989, vous disiez de Peaux de vaches « Je crois que la dimension du doute est caractéristique du cinéma moderne ». Cela vous semble-t-il toujours valable ? Oui, après c’est un truc qu’il faut apprendre à gérer... Mon court-métrage avant Peaux de vaches était raté parce que je l’avais trop préparé. Je tenais plus au découpage qu’aux acteurs, alors que ce sont eux les

plus importants. D’un autre côté, le doute permet de trouver plus, mais si on le montre trop, ça merde. Sur un plateau il y a le temps, l’équipe à gérer, une mécanique à mettre en branle, donc il faut tourner... Dans les Cahiers du Cinéma (n°485), Camille Nevers dit que vous êtes toujours « entre », que vous aimez « les écarts (…) tout ce qui précipite le mouvement là où on ne l’attendait pas »... Ça renvoie à la construction des espaces. Mais c’est ce qui m’intéresse dans la mise en scène, travailler l’espace, placer les gens dans des volumes et mettre ça en mouvement. Faire du cinéma d’action, quoi... Sport de filles n’est pas un film psychologique, c’est un film d’action. Il a une position particulière : il ne ressemble pas à un autre film français et ce n’est pas un film américain, car il n’a ni assez d’argent, ni assez de plans. Mais les embrouilles que font les personnages avec le cheval, c’est comme un braquage de banques... × Dead Cats (1980), Colin-Maillard (1983), La Boiteuse (1984) (courts-métrages) – Peaux de vaches (1988) Des taureaux et des vaches (1992, documentaire TV) Travolta et moi (1993, film TV) - La Finale (1999, film TV) Saint-Cyr (2000) - Vaches normandes et selles français (2003, court-métrage documentaire) - Basse Normandie (co-réalisé avec Simon Reggiani, 2004) Sport de filles (2011) (en avant-première)

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Par Emmanuel Abela

Éric Rohmer, jalons Au sein de la Nouvelle Vague, on le juge parfois comme un classique contrarié, mais loin de tout dogmatisme, Éric Rohmer a su réinventer le cinéma de l’intérieur et de manière très personnelle. Retour sur trois réalisations majeures. Éric Rohmer a ouvert une voie narrative singulière au sein de la Nouvelle Vague. En succédant à la tête des Cahiers du Cinéma à André Bazin, il s’est imposé comme l’un de ses principaux théoriciens. Son extrême discrétion, aussi bien sur sa personne et sur son parcours personnel, a laissé la porte ouverte à un certain nombre de malentendus le concernant : classique, littéraire, professoral, voilà autant de reproches qui sont formulés par ses détracteurs. Et pourtant, la modernité se situe ailleurs chez lui, elle prend des

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détours audacieux, ne cherche pas à faire table rase, ni ne s’inscrit dans des modèles particuliers du passé, mais au contraire elle s’immisce au cœur même des dispositifs narratifs existant, les fait évoluer de l’intérieur, et invente des formes nouvelles. D’où le sentiment paradoxal d’une étrange familiarité, où réalité et théâtralité se font parfois face, dans un espace devenu indéterminé : l’espace rohmérien. Comme pour d’autres grands cinéastes, c’est à la périphérie que se lit une partie de son œuvre. En marge des chefs d’œuvre

généralement mentionnés, il existe des perles à sans cesse revaloriser, qui posent des jalons intermédiaires. Parmi celles-ci, Ma Nuit chez Maud (1969), La Marquise d’O (1976), 4 Aventures de Reinette et Mirabelle (1987). Jalon 1 : Ma Nuit chez Maud Autant l’avouer sans détour, j’ai une affection particulière pour Ma Nuit chez Maud. Au-delà de la présence électrisante de Françoise Fabian – son « i-d-iot » me fait frémir d’émoi à chaque vision –, le film


Ma nuit chez Maud

“Éric Rohmer brouille les pistes, magnifie à la fois le désir et le renoncement au désir”

pose la question de la limite, comme elle a été rarement posée. Dans notre culture qui a fixé historiquement le refus de la chair et la culpabilité comme des éléments fondateurs, éric Rohmer interroge la notion de tentation comme nul autre, en tout cas loin de toute dimension romanesque. Personne ne peut résister à l’appel de Maud, intelligente et incroyablement séduisante, mais Jean-Louis Trintignant, un catholique pratiquant engoncé dans ses principes, y parvient ou presque, au profit d’un idéal : non pas celui, défendu par son ami marxiste, Vidal (magistral Antoine Vitez), mais bien celui d’un modèle de société, désuet et jugé passéiste en pleine libération sexuelle, basé sur le mariage. Dans ce film, Éric Rohmer brouille les pistes, magnifie à la fois le désir et le renoncement au désir, au point de perturber des repères établis par une société bien-pensante au seul profit d’elle-même. Nulle démarche rétrograde chez Rohmer, mais un acte étonnamment subversif qui emprunte des voies insoupçonnées.

Jalon 2 : La Marquise d’O Au départ, une intention  : confronter cinéma, théâtre et roman « pour s’interroger sur le nombre d’informations nécessaires à la compréhension du récit  », comme le formule Jean-Michel Frodon dans Le Cinéma français, de la Nouvelle Vague à nos jours. À l’arrivée, une fable truculente qui s’appuie sur une esthétique quasi picturale pour renforcer la dimension proprement comique d’une situation inextricable : la marquise, jeune veuve et mère de deux enfants, sauvée d’un viol par un comte russe, se retrouve enceinte quelques mois plus tard alors qu’elle n’a plus eu de relation depuis la mort de son époux. Le choix de la langue allemande justifié par l’adaptation scrupuleuse du roman d’Heinrich von Kleist rajoute à l’étrangeté de l’ensemble, mais renforce un p ositionnement esthétique fort qui puise au cœur de notre culture européenne, à un moment crucial où la cinématographie mondiale se déplace vers la périphérie. Avec La Marquise d’O, Éric Rohmer est sans doute à son apogée. Alors qu’il tente de sauver un cinéma en perdition, il est amusant de constater à quel point il inverse les choses : Bruno Ganz, voisin du personnage de Jean-Louis Trintignant dans sa manière d’être, cordiale mais volontaire, va cependant là où ce dernier n’a jamais osé aller ; il s’introduit. En cela, la radicalité de La Marquise d’O fait écho, dans un registre beaucoup plus mesuré toutefois, à des œuvres italiennes signées Fellini ou Pasolini qui avaient marqué la fin d’un temps particulier de la cinématographie.

Jalon 3 : 4 Aventures de Reinette et Mirabelle Je me souviens très bien de la sortie des 4 Aventures de Reinette et Mirabelle. C’est l’époque où nous allions voir “le dernier Rohmer”, comme on achète le dernier disque des Smiths ou des Rita Mitsouko : une sorte de passage obligé, presque institutionnalisé. Mais là, en dehors des grands cycles, les Six Contes Moraux achevés en 1972, les Comédies et Proverbes alors en cours, et bien avant les Contes des Quatre Saisons, ce film s’apparente à un instant récréatif, un curieux intermède. En temps réel, l’objet semble tout à fait singulier, il constitue un outil de travail plaisant mais presque modeste. Et pourtant, les quatre courts métrages qui racontent des scènes de la vie quotidienne de ces deux jeunes filles, qui apprennent à se connaître, posent en plein milieu des années 80, années de dégoût formel, quelque chose d’une poésie nouvelle. La vision qu’on peut en faire aujourd’hui confirme qu’Éric Rohmer, même dans des instants jugés insouciants, ne cesse d’éprouver sa propre manière de raconter des histoires, interrogeant jusqu’à sa disparition en janvier 2010, une forme narrative particulière : géométrique et colorée. × HOMMAGE À ÉRIC ROHMER : Programmation “Histoire courte du cinéma rohmérien”, “Quel temps fait-il monsieur Rohmer ?”, “À la découverte d’Éric Rohmer”, “Éric Rohmer par ses acteurs” avec la présence des acteurs d’Éric Rohmer.

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à travers le regard de réalisateurs, critiques, écrivains et musiciens, une plongée dans le western éternel et ses chefs-d’œuvre, ou comment en apprendre beaucoup sur le cinéma populaire.

Par Cécile Becker

LE WESTERN COMME AUTANT DE PISTES Le cowboy n’existe plus, le western presque plus. Nos villes ne sont plus désertiques, nos acteurs ne portent plus de bottes à éperons, et les quelques films réalisés aujourd’hui, comme True Grit, reprennent le genre de manière passéiste. Mais les influences restent : goût du paysage, manière de filmer, regards de braise, quête de liberté. À l’heure où la construction de l’Amérique est établie à travers nos westerns favoris, ces hommes de cinéma reviennent sur un genre qui les a profondément marqués. Lors d’EntreVues, ils interviendront pour présenter un de leurs westerns favoris.

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JEAN-CLAUDE BRISSEAU, RÉALISATEUR « Les héros de western étaient d’un individualisme forcené » Premiers westerns Un jour, le fils d’un cinéaste qui m’interviewait m’a dit : « N’oubliez jamais que vous êtes né avec le western, nous, nous sommes nés avec Massacre à la tronçonneuse ». Je suis né en 1944, à l’époque où le cinéma américain envahissait les écrans. Ma mère m’emmenait voir des westerns. À 7 ans, j’ai vu Les Aventures du capitaine Wyatt et ce film m’a beaucoup marqué car sa construction est très habile, il est raconté du point de vue d’un enfant. Il y a d’autres westerns que j’ai pris le temps d’aimer et que je détestais au début comme L’Homme de l’Ouest. À l’époque, j’allais tout voir, aujourd’hui ce n’est plus le cas, il y a beaucoup de merdes.

Les paysages et le western Ce que j’aimais, sans m’en rendre compte c’est cette vision lyrique et dramatique des espaces et des décors, quelque chose qui a complètement disparu depuis dix ans. Quand on revoit L’Homme de l’Ouest avec Gary Cooper, il y a cette scène où ils s’introduisent dans un fort et un méchant passe, il faut vraiment comprendre où on est pour comprendre l’histoire, la force de la scène. Dans Rio Bravo, c’est pareil, quand le méchant s’introduit dans le bar, il faut assimiler le lieu qui fait partie intégrante de la dramatisation. Dans le western, il faut comprendre le lieu et les paysages pour renvoyer à un danger. Ça m’a beaucoup influencé. Je crois que c’est Roger Planchon qui disait qu’il éprouvait une joie physique à regarder les paysages, c’est exactement ça. Ce n’est plus ce que c’était... À l’époque, les héros de westerns étaient d’un individualisme forcené, ils n’étaient pas là pour protéger qui que ce soit. Il fallait


Les Aventures du Capitaine Wyatt

que les méchants s’attaquent directement à eux pour que les héros s’énervent, comme dans L’Homme qui tua Liberty Valence avec John Wayne. Il faut une force incroyable pour jouer ces personnages. Maintenant que le genre a périclité, il n’y a plus d’acteurs pour les représenter. Gary Cooper et John Wayne ont une présence forte et immédiate, un charisme fou. Le western est vraiment lié à un type de comédiens, jusqu’au moindre figurant, on y croit. Depuis que je suis cinéaste, j’ai pris conscience de l’importance des acteurs, ça me pose problème, je dois beaucoup travailler en amont. Parfois, j’ai envie de faire des films mais je ne trouve pas les comédiens qu’il faut. Je n’ai rien contre Depardieu ou Auteuil, mais ils ne sont ni Delon, ni Wayne. Ils n’ont pas leur envergure. Le seul qui reste c’est Clint Eastwood, tout le monde l’adore, mais je trouve vraiment qu’il a un jeu limité. Le western était juste, droit. Aujourd’hui, ce qui prévaut c’est l’hyperviolence.

SERGE BOZON, RÉALISATEUR ET ACTEUR « Les héros de western sont des clowns alcooliques, édentés et en mal d’amis »

tentation suicidaire du mal : on peut casser la guitare de Carmichael, comme l’Indien le fera, mais pas la sourdine qui accompagne les traîtres à l’échafaud.

On retrouve dans vos films des références aux westerns dans la manière de filmer les paysages, même dans les personnages, comment le western vous a-t-il influencé ? J’ai fait très peu de films (trois, plus un téléfilm). C’est dans La France qu’il y a peutêtre un rapport, dans l’idée de filmer un film de guerre comme un western, c’est-àdire en sortant des frontières du front pour jeter une troupe dans la nature où le danger peut venir de n’importe où. Mes soldats ne sont pas coincés dans une tranchée, mais en route dans des paysages. Ils montent dans les arbres, chantent la nuit et rencontrent des inconnus.

Martin Scorsese dit de ce film qu’il manque de reconnaissance, êtes-vous d’accord ? Sur la reconnaissance post-mortem de Tourneur, le paradoxe est le suivant  : Tourneur est le cinéaste mac-mahonien par excellence, pourtant il n’y a pas une seule mention de lui dans la bible macmahonienne (La mise en scène comme langage de Michel Mourlet) et les grands cinéphiles, comme Rissient, Tavernier ou Biette, ont tous eu du mal à aimer Tourneur au début. Ce sont les néo-mac-mahoniens, comme Lourcelles ou Misrahi, qui luttèrent pour le défendre, exactement comme ils ont lutté pour imposer Freda, dont il n’est pas non plus fait une seule fois mention dans le Mourlet. Ce qui est fou, c’est qu’ils ont complètement perdu avec Freda, qui n’a jamais vraiment pris, alors que Tourneur ne cesse de monter en puissance dans la cinéphilie internationale, et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

Vos Mods sont-ils des cowboys ? J’en doute, car ils ne font peur qu’à euxmêmes et ne portent pas d’armes. Mais leur slogan (clean living under difficult circumstances) irait bien aux cowboys puritains à la Joel McCrea, mes préférés. Votre western préféré est Canyon Passage de Jacques Tourneur, pourquoi ? Pas mon préféré. Il y en a plein de mieux (Rio Bravo, Rancho Notorious, She wore a yellow ribbon, La rivière sans retour, J’ai tué Jesse James, Silver River, Rio Grande, etc.), y compris chez Tourneur (ses trois films avec Joel McCrea), mais c’est le plus secret. Je m’intéresse au secret dans les films, comme plein de gens. Je me permets de vous renvoyer au texte de Louis Skorecki dans le numéro de Camera Stylo consacré à Tourneur. Dans vos films, il y a un usage très personnel et important de la musique comme dans Canyon Passage, est-ce un hasard ? Non. Je suis fasciné par Hoagy Carmichael quand il chantonne la nuit sur son cheval, insinuant, ironique et éternel, alors que Brian Donlevy va céder en direct à la

Qu’est-ce qui fait un bon western au regard de ses différents courants ? Je réponds par une chanson : Tiny Tim, Me and the Man on the Moon. Comment faire vivre le western aujourd’hui sans utiliser ses paysages poussiéreux, ses chevaux, ses techniques, ses codes (sans forcément parler de True Grit) ? True Grit est une grosse merde qui relève de ce que Biette appelait le cinéma filmé, où il ne reste plus qu’un jeu roublard et dévitalisé sur des codes qui n’ont en fait jamais existé, sinon dans les parodies tardives. Je m’explique. Un seul exemple : en forçant Jeff Bridges, acteur génial par ailleurs, à surjouer le dur à cuire cracheur de chiques à l’accent à couper au couteau, etc., ils détruisent la vie souterraine de l’acteur. Par ailleurs, les héros de westerns ne sont jamais comme ça, ce sont plutôt les personnages joués par Walter Brennan

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Easy Rider

Massacre de Fort Apache

“Le road movie tel qu’il prend corps à partir d’Easy Rider, sorti en 1969, se rêve comme fils naturel du western.”

l’étaient, mais ils ne se prenaient pas > qui eux pour des justiciers implacables et solitaires, mais juste pour ce qu’ils étaient : des clowns alcooliques, édentés et en mal d’amis. Les frères Cohen ont la franchise de reconnaître être plus influencés par Leone que par Ford, c’est-à-dire par la question de la parodie putative et de la trivialité maniériste plus que par le classicisme et la politique, sauf qu’ils n’ont pas du tout l’impureté de Leone et son sens de la jubilation retardée au forceps. Tarantino a hérité ça de Leone, pas les frères Cohen qui, sous leurs airs mutins et leurs story-boards de BD, souffrent encore plus de l’esprit de sérieux qu’un James Gray.

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SERGE KAGANSKI, CRITIQUE DE CINÉMA (LES INROCKUPTIBLES) « J’aime le western pour sa cinégénie » Le western a en quelque sorte ouvert le cinéma, et l’a ensuite suivi. Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui le genre survit alors que la conquête de l’Ouest, les cowboys, bref, que cette époque est révolue ? D’abord, le genre survit, certes, mais difficilement. Il y a peu de westerns réalisés chaque année depuis une vingtaine d’années. Ensuite, quand le western est né avec le cinéma puis quand il a régné dans les années 40 et 50, la conquête de l’Ouest était déjà achevée. Depuis son origine, le western est donc un genre « historique », qui montre une époque révolue et non le présent. Si le western a conquis les spectateurs malgré cet aspect « passéiste », c’est parce qu’il a réussi à transformer ce passé en mythologie, et parce que les caractéristiques du

western (grands espaces, chevaux, vêtements, décors…) sont totalement cinégéniques. Enfin, les thèmes du western (famille, communauté villageoise, lutte entre peuple opprimé et colons, création de la loi, civilisation…) sont universels et éternels. Le western a-t-il permis à l’Américain de se remettre en question ? Oui et non. L’idée que l’on peut se défendre ou régler certains problèmes avec un pistolet est très ancrée dans la conscience américaine et a été enluminée par le western. Mais il a existé également de nombreux westerns pro-indiens (Fort Apache ou Les Cheyennes de Ford…), ainsi que des westerns critiques, remettant en cause la Conquête de l’Ouest ou l’usage de la violence (Little big man d’Arthur Penn, la


plupart des westerns de Clint Eastwood…). Le genre illustre autant la légende de l’Amérique que sa contre-légende. Vous présenterez Le Massacre de Fort Apache, pourquoi ? Parce que son rythme est nonchalant à l’encontre du cinéma d’action américain habituel, parce qu’il aborde de nombreux thèmes sans avoir l’air d’y toucher (le rapport aux Indiens, la famille, les relations hommes-femmes, les conflits générationnels, la façon dont on mythifie et enjolive l’histoire…) et parce que sa mise en scène est très épurée, élégante et sobre : voir par exemple comment Ford filme le « massacre » du titre à la fin du film, réduit au son grandissant d’un galop, à une chevauchée d’indiens et à un nuage

de poussière. Ford était plus proche d’un Mizoguchi que de Spielberg, il était plus flâneur et contemplatif que spectaculaire et ce film en est un bel exemple. Aimez-vous le western car vous voulez vous-même être un mauvais garçon ? Non. J’aime le western pour sa cinégénie, parce que j’aime les paysages américains, les chevaux, les décors de western. Et puis, plus qu’aucun autre genre, le western montre le rapport entre les peuples et le territoire, qui constitue l’un des moteurs de l’Histoire. Peut-être que je rêve secrètement d’habiter dans un ranch en Arizona ? En revanche, je n’ai jamais rêvé de tuer des Indiens ou de régler mes problèmes de famille ou de voisinage avec un pistolet.

BERNARD DENOLIEL, ÉCRIVAIN DE CINÉMA ET DIRECTEUR DE L’ACTION CULTURELLE À LA CINÉMATHÈQUE FRANçAISE « Le road movie rêve le western » Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre sur le road movie ? Au départ, c’est une idée et une commande d’Audrey Demarre, responsable d’édition chez Hoëbeke, qui rêvait d’un ouvrage sur le road movie de tous les pays. Comme cette proposition croisait mon goût pour un cinéma hollywoodien « déviant » ou « libertaire » et mon amour pour certains road movies (Les Raisins de la colère de John Ford, Detour d’Edgar G. Ulmer, Point limite zéro de Richard Sarafian, Route One/USA de Robert Kramer…), j’ai très vite donné

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accord, d’autant que je me doutais que c’était > mon là l’occasion de découvrir plus d’un film méconnu en chemin : avez-vous vu Jackson County Jail, 1976, avec Tommy Lee Jones dans l’un de ses tous premiers rôles ? Un accord, à deux conditions : que ce « beau livre » soit aussi un essai qui ouvre des pistes de réflexion, s’aventurant hors des sentiers rebattus (Ellis Island, Bip Bip, le road movie féminin, le road movie 2.0 comme dans Tron-L’Héritage…), bref qu’il s’autorise à élargir le corpus officiel (2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick, road movie vertical…). Mais en même temps que l’ouvrage se concentre sur le seul cinéma américain tant le « genre » du road movie apparaît avant tout comme un levier idéal pour appréhender l’espace et l’histoire des États-Unis. Très vite aussi, au regard de l’étendue du sujet et de ses implications, j’ai proposé à Jean-Baptiste Thoret de me rejoindre pour prendre la route à deux et, en joignant nos forces à celles d’Audrey, d’imaginer ensemble l’ouvrage – textes, cartes, images – que nous avions envie de… lire. Les westerns et les road movies sont très liés, de l’un découle l’autre. À eux seuls, ils représentent tout un pan de la culture américaine, comment l’expliquez-vous ? Le road movie tel qu’il prend corps à partir d’Easy Rider, sorti en 1969, se rêve comme fils naturel du western. Peter Fonda et Dennis Hopper voient leur film de motards comme «  un western moderne  » où les bécanes remplacent les chevaux tandis que Monument Valley reste une raison forte de se mettre en mouvement et un horizon indépassable de la quête de soi : voir Monument Valley et mourir. John Ford (et John Wayne) représentent un absolu pour nombre de cinéastes, d’acteurs, de chef opérateurs de ce qu’on appelle le Nouvel Hollywood. Non seulement le road movie rêve le western, mais à la fin des années 1960, il cherche à le réactiver, à le maintenir quand celui-ci ne va pas fort et décline. Donc, le road movie, genre contestataire et conservateur, « copie » le western pendant que certains des westerns qui survivent prennent des allures de road movies… (Josey Wales hors-

la-loi d’Eastwood, 1976, pour ne prendre que cet exemple). Et l’un et l’autre genre ne sont que le nom donné à quelque chose qui les précède et les dépasse : une culture de la « route » qui a fondée la nation américaine depuis ses origines (au mépris des Indiens, les grands perdants de l’histoire). Le road movie, à l’inverse du western, repositionne parfois les femmes en héroïnes (Thelma et Louise par exemple), alors ce genre vient-il combler les manques du western très « testostéroné » ? Il existe des westerns « féminins », Johnny Guitar de Nicholas Ray (1954), par exemple. Ou, pour rester dans le cas du western en forme de road movie, un film de William Wellman comme Convoi de femmes (1951). Mais c’est vrai que le western est un genre très largement masculin quand il existe bel et bien un road movie féminin où le « sexe faible » prend parfois une forme de revanche (« The Girl », c’est son nom, dans le sublime Macadam à deux voies de Monte Hellman en 1971 ou Ellen Burstyn dans Alice n’est plus ici de Scorsese, 1974), secoue ses chaînes autant qu’elle peut (Les Gens de la pluie de Coppola en 1969 ou Jackson County Jail), parfois aussi expose sa terrible condition (Wanda de Barbara Loden, 1970). Mais il est vrai que dans les années 1960 et 1970, quand toutes les minorités américaines deviennent des minorités enfin agissantes, les femmes elles aussi – et même à travers le regard de cinéastes hommes – tentent une reprise en main de leur image.

APPRENEZ-NOUS LE WESTERN, MESSIEURS ! Une programmation western dans le cadre de la Transversale “Des hommes for ever.”

Pourquoi le western représente-t-il la culture populaire alors que le road movie la contre-culture ? La force du road movie est d’incarner, à

“La transhumance est làbas presque un droit constitutionnel, tout Américain considère qu’il y a droit, même en rêve, c’est une partie de sa définition de l’American Dream..” 86

son apogée, à la fois la contre-culture et de représenter lui aussi une culture populaire. Simplement parce que la culture de la route est une dimension fondamentale, fondatrice, de l’identité américaine. Et cela avant même qu’il y ait de l’asphalte sur les routes, seulement des pistes ou une nature « vierge ». La transhumance est làbas presque un droit constitutionnel, tout Américain considère qu’il y a droit, même en rêve, c’est une partie de sa définition de l’American Dream. ×

Heaven's Gate


Depuis qu’il ne fait plus de disques (“Milan Athletic Club” date de 2006), Fred Poulet réalise des films (“Substitute” en 2007, “Making fuck off” en 2010). Cette année, il est invité par EntreVues pour une lecture du scénario de son prochain film… Un western ! Ton prochain film sera un western… Pourquoi pas un péplum ? Je ne suis pas assez ambitieux.

Quel message subliminal dans ton western ? Il faudrait déjà le tourner.

Quel décor pour ton western ? As-tu déjà commencé les repérages ? Mini-Hollywood, Tabernas / Espagne.

Est-ce qu’il y aura des cow-boys et des chevaux ? Quand je dis western, c’est western.

Pour la musique, est-ce toi qui remplace Ennio Morricone ? Non, c’est ma femme. [Sarah Murcia, ndlr]

Est-ce que le héros se battra pour des dollars ou des euros ? Il ne se battra pas, c’est une fiotte.

Est-ce qu’il y aura des indiens ? Non. Quelle actrice pour faire tourner la tête de tous les gars du Saloon ? Izia Higelin. Le titre de ton western ? Hollywood, Baby. [Un titre qui est aussi celui de l’album qu’il a sorti en 2003, ndlr]. Pourquoi un titre pareil ? Parce qu’il n’est question que de cela.

Hollywood, Baby Super 8 ou Numérique ? Il faudrait déjà le tourner.

Le tout premier western dont tu te souviens ? Zorro (la série). Es-tu plutôt Hollywood ou western spaghetti ? Hollywood, définitivement.

Par Philippe Schweyer

Le western dont tu aurais pu faire un remake ? John McCabe de Robert Altman dans une ferme-auberge du Markstein. Le meilleur western français de tous les temps avant le tien ? Une Aventure de Billy le Kid de Luc Moullet. Pourquoi les garçons aiment-ils les westerns ? Le dernier film de Kelly Reichards, Meek’s Cutoff est la preuve incontestable que le western n’est pas assujetti à la testostérone. Catherine Bizern écrit dans le programme que dans les westerns il y a des hommes, des vrais... Cela signifie-t-il qu’il existe des faux hommes ? Effectivement, ce n’est pas Antoine Doinel qui est parti à la conquête de l’Ouest et Johnny Guitar n’est pas armé, mais c’est Joan Crawford qui porte merveilleusement le blue jean. Oui il y a de faux hommes ; tous ceux que les femmes rencontrent. Le western, c’est le mythe. Pour finir, j’invite ceux que cette question chatouille à voir le Lonesome Cowboys d’Andy Warhol pour en discuter ensuite. Quel western as-tu choisi de présenter à Belfort ? Heaven’s Gate de Michael Cimino. Huppert en mère maquerelle, Christopher Walken insondable, deux ans après Deer Hunter. Un chef d’œuvre. ×

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C’était un beau Par Baptiste Cogitore

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“C’était un beau pays / que je ne nommerai pas. / On y passait trente mois / ou de vie à trépas”. Ainsi commence “Avoir vingt ans dans les Aurès” de René Vautier : sur une chanson pacifiste de Pierre Tisserant et un écran rouge sang. Une guerre sans nom, dans un pays anonyme car encore réduit par la France au seul statut administratif de départements. En 1972, René Vautier a 44 ans. De Mai-68, il garde une certaine amertume. Disons plutôt : une désillusion. Sorti diplômé de l’Institut de Hautes études du cinéma (IDHEC) en 1948, il réalise alors depuis vingt ans des films documentaires sans concession sur les conditions de vie des miséreux et des laissés pour compte du Capital. Sans concession, il montre les mineurs de fond en grève dans le Nord, ou les paysans africains exploités par l’Administration coloniale. Cette année-là, Maxime Le Forestier chante Parachutiste. Et pour la première fois, René Vautier réalise une fiction pour raconter «  une chronique de sept jours  » sur la vie d’un commando de soldats bretons pendant la guerre d’Algérie. Un film résolument antimilitariste, tourné à la « caméra-scalpel » et condensant 800 heures de témoignages de 600 appelés. «  Où finit l’anecdote  ? Où commence l’Histoire ? » se demande Vautier  : un autre cartel affirme qu’au moins cinq personnes peuvent attester la véracité de chaque scène. C’est dire si la ressemblance avec des éléments ayant réellement eu lieu, ou avec des personnes ayant vraiment existé est peu fortuite… Vautier n’a pas fait partie des quelque 500 000 appelés du contingent en Algérie entre 1957 et 1962. Trop âgé pour être envoyé « crapahuter » dans les oueds, il a filmé les combats du côté des Fellagas. « Je m’étais rendu compte, en préparant un film sur l’histoire de la conquête de l’Algérie (Une nation, l’Algérie, 1954, ndlr.), que cette nation avait été soumise et administrée par la force. Par conséquent, elle ne recouvrirait son indépendance que par la force. » À l’époque, rares sont les intellectuels français à porter un regard aussi lucide sur la situation algérienne : l’ethnologue Germaine Tillion dénonce pour sa part la «  clochardisation  » de l’Algérie, et en particulier des Aurès,

région berbère dont elle est spécialiste. S’il avait dû rejoindre le contingent, avec une mitraillette à la place d’une caméra ? « Je crois que j’aurais fait comme Nono dans Avoir vingt ans : j’aurais tâché de traverser la guerre sans tirer un coup de feu », nous répond René Vautier. Au début des « événements », le réalisateur a pris contact avec Abade Ramdane, un membre influent du FLN (Front de Libération nationale). Introduit auprès des combattants algériens, Vautier filme leur armée sous son meilleur jour, devenant témoin des combats. Il manque de peu d’y laisser la vie, à cause d’une balle française qui le laisse commotionné et sans caméra. Algérie en flammes montre ainsi des villages « bousillés » par les tanks et les paras, des corps de femmes et d’enfants massacrés... Des documents à charge qu’il intègrera au montage d’Avoir vingt ans dans les Aurès. Malgré l’élimination physique de Ramdane par ses ennemis politiques au sein du FLN, le film est diffusé en Algérie. Vautier est mis au secret par le FLN et passe plusieurs mois en cellule, afin que son film ne soit pas associé au nom d’un réalisateur français et communiste. De ces combats, Vautier a donc une expérience directe. Mais ce qu’il cherche à dénoncer, dans sa fiction, c’est l’implacable et odieuse mécanique de la guerre. Il explique : « L’idée était de superposer la double image de la jeunesse de 1961 et celle de 1972. Montrer que Mai-68 n’aurait rien changé au comportement de ces jeunes s’ils avaient dû partir faire la guerre : je sais par expérience qu’avec la peur, tuer devient facile, et qu’on peut même y prendre goût ». Vautier a lui-même tué quand il avait 16 ans : des soldats allemands à Quimper, en 1944. Sur le tournage d’Avoir vingt ans, les acteurs sont invités à imaginer la fin des séquences. Recrutés dans un camp disciplinaire pour les fortes têtes antimilitaristes, les douze idéalistes (métaphore laïque d’une Passion à venir ?) dont font partie « Curé » (JeanMichel Ribes), « L’Instit’ » (Yves Branellec) et « Nono » (Alexandre Arcady) passent sous les ordres du Lieutenant Perrin (Jean-

pays…

Paul Léotard) pour former un « commando de chasse ». Ici, pas de hiérarchie militaire : la guerre a un visage humain. On ordonne et on obéit les yeux dans les yeux. L’action se passe en 1961, pendant l’éphémère « putsch des généraux », dirigé par Salan et Challe contre De Gaulle. Douze hommes perdus dans les Aurès, donc, avec un prisonnier : Youssef (Hamid Djellouli), et un blessé. Loin de l’agitation politique qui divise alors l’armée, ces hommes en subissent les conséquences : trop occupés par la division de l’armée (entre les putschistes et les loyalistes), aucun hélico ne peut les faire rentrer de mission. Commencent alors l’attente et l’incertitude. Les souvenirs reviennent hanter les personnages. Comme un lent martyre, l’exécution du prisonnier arabe suit un déroulement très proche du sacrifice christique – il finit d’ailleurs « crucifié » au soleil, avant que l’idéaliste Nono ne le détache. L’hallali final conduit Nono et Youssef dans le désert, cherchant à échapper au fatum de la guerre. Mais le destin les rattrape, et avec lui, l’inepte rhétorique de la vengeance. Dans cette guerre qui ne dit pas son nom, on ne s’encombre pas des détails. Au détour d’un communiqué radio avec la base, le Lieutenant dicte ainsi : « – Bilan de l’embuscade : un mort et un blessé chez nous. Trois morts et un prisonnier pour les Fel’. – Trois hommes dont deux femmes, mon Lieutenant ! ». Ainsi procède Vautier : avec une juste ironie qu’on retrouve dans le montage, qui fait alterner scènes de combats, plans contemplatifs sur le massif des Aurès, images d’archives et chansons pacifistes, souvent écrites par le réalisateur lui-même. Comme si l’ironie de l’œuvre pouvait répondre à celle, absurde et cruelle, d’une guerre que nul ne comprend. Après que Vautier eut fait la grève de la faim pour obtenir son visa d’exploitation, Avoir vingt ans dans les Aurès a reçu le Prix de la critique internationale au festival de Cannes en 1972. L’année où Andreï Tarkovski remporte le Grand prix spécial du jury avec Solaris, titre éponyme d’une planète où les souvenirs prennent vie et viennent hanter les vivants. Comme dans les Aurès de René Vautier. × CINÉMA ET HISTOIRE : Avoir vingt ans dans les Aurès, de René Vautier dans le cadre de la programmation “Mahgreb : en finir avec le colonialisme”.

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Bernard Latuner

Media Création / D. Schoenig

Péplum

MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MULHOUSE 8 OCTOBRE 2011 - 15 JANVIER 2012 TOUS LES JOURS (SAUF MARDIS ET JOURS FÉRIÉS) DE 13H À 18H30 TÉL : 03.89.33.78.11 - www.musees-mulhouse.fr

ENTRÉE LIBRE

Du 21 octobre 2011 au 29 janvier 2012 Musée de la Faïence - Sarreguemines

EXPOSITION

Malcolm Le Grice, le temps des images

DU 5 NOVEMBRE 2011 AU 28 JANVIER 2012 COMMISSARIAT YANN BEAUVAIS www.espacemultimediagantner.cg90.net

Musée de la Faïence 15 rue Poincaré - Sarreguemines (57) www.sarreguemines-museum.com Tljs sauf lundi, 10h-12h et 14h -18h

Direction de la communication • 1011 - Visuel : Berlin horse © Malcolm Le Grice

Cinéma expérimental, installations, œuvres graphiques.


Partenaires Particuliers

Conception médiapop + STAR★LIGHT

C R A C A l s a c e

sition Expo / 1 1 4/12 du0 /12 9/04 au2

Vernissage Brunch dimanche 4 décembre de 11h à 17h

Le CRAC Alsace bénéficie du soutien de : la Ville d’Altkirch / le Conseil Général du Haut-Rhin / le Conseil Régional d’Alsace / la DRAC Alsace - Ministère de la Culture et de la Communication ainsi que du partenariat du club d’entreprises partenaires du CRAC Alsace – CRAC 40 CRAC Alsace 18 rue du château F-68130 Altkirch : + 33 (0)3 89 08 82 59 / www.cracalsace.com

Untitled (Bicycle piece), 2008 (détail) ~ Vélo de course italien des années 80, gaz domestique, valves 180 x 92 x 33 cm ~ Photo : Marcus Schneider ~ Courtesy : Galerija Gregor Podnar, Berlin / Ljubljana

�� DÉCEMBRE ���� → �ER AVRIL ����

Musée du château des ducs de Wurtemberg

25.11 2011 —— 8.01 2012

Graphisme : médiapop + STAR★LIGHT

n & Flavie ascal titpierre, -P n a e Je th & Clédat & P r, Peter Bismu , lle Julien rlo Vulcano eremy De p avec J a op Gianc & Dupuy, iss, Jan K lgi Lee e r eu W S to c , e id & n v D e & Da Auréli arie Losier e, li h & c is e F s M ay s J , ly y U in d v a , d Anton imon Bou rridge & L Philippe S -O s, avec yer P Meka an Rouch re B s a is h s Gene , Adolp Studio, Je ny um Maho Vivari outang / e n dré B Ques rre-An par Pie oom: Meyer ject R + Pro pe & Willy p hie ew Sc Matth

Entrée libre Tél. +33 (0)3 69 77 66 47 kunsthalle@mulhouse.fr www.kunsthallemulhouse.com

Pôle Alsace d’enseignement supérieur des arts


audioselecta

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CASS MCCOMBS HUMOR RISK – DOMINO

SHARON JONES & THE DAP KINGS

Tragi-comique, mystérieux, Cass McCombs ne pose jamais ses valises et explore les parties les plus sombres de sa personnalité. Depuis une dizaine d’années, ses albums diffus font l’équilibre entre folk et rock, toujours étonnants, toujours beaux. Sorti cette année, Wit’s End suit le sillage tortueux de ses grands frères mais offre des arrangements plus orchestrés. Quelques mois plus tard : surprise. Le pendant lumineux de Wit’s End, Humor Risk, reste fidèle à l’artiste mais se veut moins introspectif. Avec ses histoires loufoques, de dealer ou d’“anamour”, il rappelle toujours les frasques rock du Velvet Underground et ses mélodies foutraques. Love Thine Enemy, morceau d’ouverture, très brut, est rattrapé par le folk psychédélique du sublime The Same Thing et du vertigineux To Every Man His Chimera. Un huit titres sans réelle cohérence, fourre-tout, mais ouvrant encore un peu plus l’univers complet de Cass McCombs. Essentiel. (C.B.) i

Pour ceux qui en doutent encore : Sharon Jones reste la seule vraie diva de la soul ! Nul gimmick chez elle, ni plan marketing, la musique est vécue comme une nécessité constante, notamment en concer t. Justement, Soul Time regroupe des titres destinés à la scène : interprétés avec une incroyable urgence dans des styles variés, raw funk, rhythm’n’blues ou soul jazz, ils laissent l’auditeur littéralement scotché avant de le voir décoller irrésistiblement, comme s’il vivait en temps réel l’expérience conjointe de James Brown, Betty Davis et de George Clinton. Sous les coups de boutoir rythmiques de ce petit bout de femme, les planches s’enflamment et le dancefloor vole en éclats. (E.A.) i

On les avait vus grands, très grands au début des années 2000. Puis, on a vu Death In Vegas décliner au point de disparaître totalement. Sept ans plus tard, Richard Fearless nous revient seul de New York, avec l’humilité du débutant. En net regain de créativité, ce producteur incroyable renoue avec un propos initial qui alimentait la pop de subtils éléments électroniques. On se laisse bercer par des compositions aux accents délicieusement psychédéliques, qui n’hésitent pas à virer au rock hautement électrifié, à la manière des Stooges, au point de tout aspirer comme un ultime trou noir. (E.A.) i

BATTANT

Les sources de l’afro-beat sont multiples. Bon nombre de compilations rendent compte du foisonnement des expériences menées à la fin des années 60 et au début des années 70. Les collectionneurs ne cessent d’exhumer des perles, à l’image de Mark Grossman, parti sillonner l’Afrique de l’Ouest sur les traces d’El Rego, considéré au Bénin comme le Godfather de l’afro soul. Il résulte de cette belle quête personnelle une première sélection de douze titres qui restitue à ce pionnier sa vraie dimension dans toute la diversité de ses explorations : rythmes traditionnels, afro-blues, afro-beat et funk. Le tout est signé chez Daptone, un label qui décidément s’interroge sur ses filiations propres. (E.A.) i

SOUL TIME – DAPTONE / DIFFER-ANT

AS I RIDE WITH NO HORSE – KILL THE DJ DIFFER-ANT

Le premier album multipliait les gimmicks post-punk un peu surfaits, mais cette nouvelle tentative séduit par son sens de l’économie. Le minimalisme n’est pas un vain mot, il permet de construire une ligne pop nouvelle, rayonnante mais inconfortable, à la manière des Young Marble Giants en leur temps, la touche électronique en plus. Depuis la disparition tragique de Joel Dever à quelques jours de la sortie du disque, on ne sait ce qu’il adviendra de ce projet. Tout au plus, restera-t-il une poignée de chansons gravées ici pour l’éternité, et sur lesquelles on continuera de danser tout l’hiver sans forcer l’hommage. (E.A.) i

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DEATH IN VEGAS TRANS-LOVE ENERGIES PORTOBELLO / DIFFER-ANT

EL REGO EL REGO – DAPTONE / DIFFER-ANT


N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 136138-139-140 ~ Conception : star★light / CHIC MEDIAS ~ Photo : ©Jean-Pierre Benzekri

L’H�MME �ANS LE PLAFON�

THÉÂTRE

13.01.2012 t 20:30

PROGRAMME

COMPLET SUR

m www.ring-saintnicolas.co 42 42 03 83 37

LE SITE

Rencontres Internationales des Nouvelles Générations

WWW.LACOUPOLE.FR

À Nancy, RING inaugure une nouvelle aventure avec l’ambition de créer un rendez-vous international du théâtre musical au cœur de la Lorraine. Ouverture, curiosité, innovation, création sont les mots clés de ce Nancy RING Théâtre qui nous permet de découvrir des formes et des esthétiques nouvelles. Michel Didym

Arsenal GRANDE SALLE - 2OHOO

Visuel Kathleen Rousset, graphisme Polo

La Leçon de Jazz d’Antoine Hervé

Antônio Carlos Jobim et la Bossa Nova

Liberté à Brême

Avec Rolando Furia

de Rainer Werner Fassbinder – Éditions de L’Arche Mise en scène Mathias Moritz Taps Gare (Laiterie) du mar. 24 au sam. 28 janvier à 20h30 dim. 29 janvier à 17h

info. 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu

Chant / voix

28 € – 6,50 €

Arsenal — Metz en Scènes 3 avenue Ney – 57000 Metz

t. bill. + 33 (0)3 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr

Licences d’entrepreneur du spectacle : 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930 © Philippe Levy-Stab

14. 12. 2O12


lecturaselecta

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UN TROISIÈME VISAGE DE SAMUEL FULLER – ALLIA

Dans cette biographie richement illustrée de plus de 600 pages qui se lit comme un roman d’aventure, Samuel Fuller (1912-1997) raconte une vie trépidante. À douze ans, le jeune Sammy vend déjà des journaux à la criée. Puis, grâce à son incroyable culot, il devient journaliste criminel avant de tout laisser pour s’engager en 1941 dans le fameux Big Red One, le régiment d’infanterie auquel il consacrera le film Au-delà de la gloire. Son récit de ses années de guerre est saisissant, particulièrement les pages qu’il consacre au débarquement et à sa découverte du camp de Falkenau, tout en fourmillant d’anecdotes fabuleuses comme ses rencontres avec Robert Capa sur le front ou avec Marlène Dietrich, venue chanter en Allemagne pour remonter le moral des troupes. Devenu cinéaste à Hollywood, l’auteur de Shock Corridor ne cessera de faire des rencontres extraordinaires et restera jusqu’au bout un homme libre. Un livre grandiose ! (P.S.) i

LES ÉPERONS DE TOD ROBBINS – LE SONNEUR

Nombreux sont ceux qui connaissent, au moins de réputation, le fameux film de Tod Browning intitulé Freaks – La monstrueuse parade. Grâce aux éditions du Sonneur, le lecteur curieux pourra désormais se plonger, pour son plus grand plaisir, dans le texte de Tod Robbins qui inspira Browning : Les éperons, ou l’histoire du minuscule Jacques Courbé, l’un des nombreux phénomènes du cirque Copo, qui tomba un jour éperdument amoureux de la belle écuyère Jeanne Marie. Avant de découvrir les véritables intentions de sa dulcinée… La vengeance est un (tout petit) plat qui se déguste lentement, avec méthode et application. Grinçant à souhait ! (C.S.) i

ROCK’N’SEX PAR LUCIE LUX ET MISS CANDY DION TANA ÉDITIONS

Superbement illustré par Miss Candy, Rock ’n’ seX de Lucie Lux est un petit livre rouge qui entend passer aux rayons X l’histoire du rock. Elvis “the Pelvis”, Jerry Lee Lewis et ses “grosses boules de feu”, Chuck Berry et ses sextapes (mais pas un mot sur son fameux Ding a Ling), les Cramps, Iggy Pop, les Sex Pistols, les “groupies”, les “mouleuses de pénis” ou le “Pussy power”… Lucie Lux égraine avec un plaisir non dissimulé les anecdotes croustillantes et les références plus ou moins explicites au sex dans le rock. Mis à part Jad Wio et Reich Orgasm, le rock français (trop prude ?) est totalement ignoré (pas un mot sur le “Joujou extra” de Dutronc) tout comme James Brown (Sex machine), mais ces petites frustrations ne font que renforcer notre plaisir (non simulé). (P.S.) i

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L’ENCYCLOPEDIE DE LA WEBCULTURE DE TITIOU LECOQ ET DIANE LISARELLI ROBERT LAFFONT

« Longtemps nous nous sommes couchés de bonne heure. Mais ça, c’était avant que l’on passe nos nuits sur Internet » : l’Encyclopédie de la webculture réconcilie les digital natives avec la littérature, jusque là éthérée déjà publiée sur le sujet. Les deux jeunes journalistes nous rendent un ouvrage très proche des pratiques actuelles s’éloignant alors d’une démarche stéréotypée où limites et dangers seraient bêtement débités. Drôle et intelligente, l’Encyclopédie, emmenée par des illustrations délirantes et des schémas explicatifs, analyse aussi bien les phénomènes Internet (LOLcats, Anonymous et autres facéties) que son aspect social, presque philosophique. Ses codes et ses langages sont démystifiés sur un ton très vivant aidé par des anecdotes édifiantes. Un ouvrage générationnel qui se manipule, se montre et se raconte. (C.B.) i

PORTUGAL DE CYRIL PEDROSA – DUPUIS

Déjà remarqué pour son très beau one shot Trois ombres, Cyril Pedrosa franchit une marche avec Portugal, 250 planches d’un récit superbe. Son double, Simon Muchat, dessinateur en panne d’inspiration, ressent le besoin de partir sur les traces de ses origines jusqu’à rejoindre une partie de sa famille portugaise oubliée. Le chatoiement des couleurs et l’élégance du dessin véhiculent les vibrations émotionnelles du personnage en pleine errance affective avec une justesse imparable. La confirmation d’un très grand auteur. (O.B.) i


DVDselecta

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LA FEMME AUX REVOLVERS (MONTANA BELLE) DE ALLAN DWAN ÉDITIONS MONTPARNASSE (COLL. RKO)

En Oklahoma, Belle Starr (Jane Russel) veuve d’un hors-la-loi est sauvée de la potence par les frères Dalton. Attirante et dotée d’un caractère de battante, elle prend vite la tête du gang de bandits avant de lui faire une concurrence déloyale. Le propriétaire d’un saloon (George Brent), moins fringant que les jeunes gangsters mais à la sagesse plus rassurante, finira par lui apporter l’amour tout en l’aidant à retrouver une forme d’innocence. Jane Russel, la protégée d’Howard Hugues qui incarnera par la suite la brune dans Les Hommes préfèrent les blondes, met tout son sex-appeal au service de ce western fiévreux sorti en 1952 et réalisé par Allan Dwan, un maître du genre. (P.S.) i

LE PROCÈS CÉLINE D’ALAIN MOREAU ET ANTOINE DE MEAUX ARTE ÉDITIONS

Le cas Céline reste épineux, en tout cas extrêmement sensible. Il devient difficile de pouvoir formuler quoi que ce soit sans que les avis ne s’enflamment, sans possibilité de rapprocher les points de vue. L’idée de formuler ce documentaire sous la forme d’un procès permet paradoxalement de maintenir la distance nécessaire par rapport au sujet ; du coup, les réquisitoires et les tentatives de plaidoyer prennent un sens nouveau, les arguments sont posés, et l’accusé y gagne en humanité : auteur d’exception ou esprit désespérément veule, chacun pourra enfin juger sur pièces. (E.A.) i

GEORGE HARRISON, LIVING IN THE MATERIAL WORLD DE MARTIN SCORSESE – METROPOLITAN

On a dit beaucoup de choses concernant George Harrison, considéré comme le silencieux et le gentil parmi les Beatles. Et pourtant, on le sait, il n’était ni silencieux – il formulait les choses avec beaucoup d’élégance –, ni même si gentil, ne mâchant pas ses mots quand une situation avait tendance à l’exaspérer. Le portrait qu’en dresse Martin Scorsese se rapproche de l’idée qu’on s’en faisait sans toutefois atteindre le brio du documentaire qu’il avait consacré à Bob Dylan. L’émotion gagne en intensité quand on mesure l’intensité du drame intérieur que vivait cet artiste extraordinaire. Elle atteint des sommets au moment de l’évocation de sa disparition par son ami, Ringo Starr. (E.A.) i

DEEP END

SUMMERTIME (VACANCES À VENISE)

DE JERZY SKOLIMOWSKI – CARLOTTA

DE DAVID LEAN – CARLOTTA FILMS

La ressortie en salle de ce chef d’œuvre avait créé l’événement au printemps. Cette première édition DVD et Blue-Ray, tous supports confondus – le film n’a jamais été publié, ne serait-ce qu’en K7 VHS – en constitue un second. Les jeunes générations qui avaient découvert avec émoi un film dont l’actualité reste saisissante aujourd’hui peuvent désormais s’approprier le contenu d’un film qui pose de manière ultime la question des premiers émois adolescents. La qualité plastique des images, les musiques signées Can et Cat Stevens, appuient le sentiment de désir absolu. Le jeune Alex incarne plus que quiconque cette volonté de réaliser ses fantasmes, au risque de sombrer. (E.A.) i

Deuxième film en couleur de David Lean, Vacances à Venise était aussi son œuvre préférée de sa filmographie. Le cinéaste suit Jane (Katharine Hepburn), une américaine en mal d’amour qui, tout en découvrant la somptuosité de Venise et ses amoureux, est confrontée à une solitude profonde. Pourtant, au détour de l’achat d’une verroterie de Murano, elle tombe en pâmoison face à un élégant italien (Rossano Brazzi). Ce dernier lui fait instantanément la cour... Si l’on peut facilement railler le sujet du film et ses allures de « travelogue », la justesse de composition du portrait féminin évoque autant la fougue de Senso de Visconti (La Sierpieri) que l’émotion de Comme Un torrent de Minnelli (le personnage de Ginnie), soit deux chef-d’œuvres à lui seul. Vacances à Venise scintille comme l’expression du cœur battant de Sir Lean, roi de l’intime. (O.B.) i

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Movies to learn and sing 1 Par Vincent Vanoli & Fabrice Voné

Vincent m’a appelé le vendredi. Il m’a dit qu’il lui fallait le texte pour le dimanche. Bref, il ne restait plus que le samedi. Je suis donc parti en vitesse chez un agitateur culturel. Chez cet agitateur culturel, le vendeur était avec ses collègues à la machine à café. J’ai tourné en rond dans le rayon DVD de cet agitateur culturel en me souvenant que c’était bientôt dimanche. Le vendeur s’est finalement pointé. Je me suis approché et je lui ai dit que je cherchais L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki. Il m’a demandé “de qui ?” et je lui ai répété L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki. Il a dit qu’il allait voir tout en tapant sur le clavier de son ordinateur. Son ordinateur lui a dit qu’il ne l’avait pas et que le film n’existait sûrement plus. Le vendeur a ajouté qu’il était désolé, je lui ai répondu pareil. Puis j’ai rencontré un copain en sortant de chez cet agitateur culturel. Je lui ai dit que je cherchais le DVD de L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki. Mon copain m’a demandé “de qui ?” et m’a conduit dans un autre magasin. Dans cet autre magasin, la vendeuse était au fond de sa boutique. Elle m’a dit de regarder dans le rayon à côté de la caisse du magasin, que L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki cela lui disait quelque chose, mais qu’elle ne savait pas si il lui en restait. Finalement, la vendeuse, mon copain et moi, on s’est tous mis à

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chercher le DVD de L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki. On n’a rien trouvé et la vendeuse a dit qu’elle était désolée. Mon copain m’a alors invité à prendre un café et m’a dit de chercher le film sur Internet. Sur Internet, j’ai trouvé L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki mais il fallait le payer. J’ai alors cherché ma carte bleue pour payer sur Internet. Le temps de taper plein de choses sur le clavier de mon ordinateur, il était déjà l’heure de partir au travail et je n’ai pas pu regarder L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki. Le travail s’est fini tard et quand je suis rentré du boulot il était déjà dimanche. Bref, je n’ai toujours pas vu L’Homme sans passé d’Aki Kaurismäki.


N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 136138-139-140 ~ Conception : star★light / CHIC MEDIAS ~ Photo : ©Laurent Paillier

MY TATI FREEZE

20.01.2012 t 20:30 DANSE HIP HOP

JEUNE PUBLIC

WWW.LACOUPOLE.FR


Bicéphale 7

Veilleur n°2

Par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny

Par Philippe Schweyer

Quand on atteint l’altitude Sur les cimes Des bruits planent D’autres courent Bien plus bas On crie de joie Des peurs passées Certains ont fait ce qu’il fallait D’autres ne savent pas Mais il se passe toujours des choses Là en bas Là où la vie Regarde en haut Et croit Car quand on croit Tout est là Il n’y a pas de niveaux Ou un seul Le plus haut

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Arrêter le temps Le 18 septembre à l’heure du coucher de soleil, le maire de Belfort est le premier à veiller sur sa ville. Le lendemain, c’est à moi que revient l’honneur d’accomplir la première veille matinale. Pendant un an, une personne chaque matin et chaque soir veillera sur Belfort depuis la terrasse de la citadelle pendant une heure au lever et au coucher du soleil. Au total, nous serons 731 à participer à la performance imaginée par Joanne Leighton, la directrice du Centre chorégraphique. Edwige, mon accompagnatrice, me guide jusqu’à l’abri installé sur la citadelle. Dès que j’ai eu vent du projet, je me suis porté volontaire pour passer une heure tout seul là-haut. Une heure à ne rien faire d’autre que veiller sur une ville que je n’habite pas. Le jour se lève. Dans mon dos, côté soleil levant : l’autoroute déjà saturée. À mes pieds : la ville traversée par des camions de livraison qui se faufilent tant bien que mal entre les voitures en stationnement. Sur le parking de la Poudrière des techniciens terminent le démontage d’une scène couverte. Ce weekend, c’était la grande fête du Lion. Je me glisse doucement dans la peau du veilleur. Il est sept heures, Belfort s’éveille. Je pense à la chanson de Dutronc. Vus d’ici, les hommes sont comme des fourmis. Chacun accomplit sa tâche, obéit à une logique qui m’échappe. Un chorégraphe invisible se cache quelque part. Depuis mon poste d’observation, à l’écart du brouhaha, je m’extrais peu à peu de toute cette agitation. Et si j’arrêtais de courir ? Et si je prenais le temps de réfléchir ? Privé de montre et de téléphone, je repense au temps passé à perdre mon temps pendant mon service militaire. En janvier 1991, Jean-Pierre Chevènement avait démissionné pour cause de guerre du Golfe. A l’époque, je n’avais pas pu faire autrement que de fermer ma gueule et de continuer à compter les heures. Cette fois, l’heure passe presque trop vite. Et si on arrêtait le temps plus souvent ?


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PARCOURS SCÈNES LES GRANDS LEVERS DE RIDEAU ! PERFORMANCE THÉÂTRALE ET VISUELLE . MARDI 6 DÉCEMBRE 2011 . 20:30

22H13 (CE TITRE EST SUSCEPTIBLE D'ÊTRE MODIFIÉ D'UNE MINUTE À L'AUTRE) de PIERRICK SORIN

DANSE : GRANDS PAS CLASSIQUES ET CHORÉGRAPHES DU XX ÈME SIÈCLE DIMANCHE 29 JANVIER 2012 . 16:00

SOLISTES DU BALLET DE L'OPÉRA NATIONAL DE PARIS

GRAND CLASSIQUE DU THÉÂTRE . MARDI 28 FÉVRIER 2012 . 20:30

CALIGULA d'ALBERT CAMUS avec BRUNO PUTZULU

GRAND CLASSIQUE DU THÉÂTRE . SAMEDI 10 MARS 2012 . 20:30

LE MARIAGE de NIKOLAÏ GOGOL par LA COMÉDIE-FRANÇAISE

CONCERT DE FADO . JEUDI 22 MARS 2012 . 20:30

KATIA GUERREIRO

THÉÂTRE . MARDI 24 AVRIL 2012 . 20:30

LE JOUR DE L'ITALIENNE / L'ÉPREUVE de MARIVAUX

ACCUEIL DU PUBLIC . RÉSERVATIONS Vente de tous les tarifs, réductions, abonnements, carnet "six fois scènes" et places pour les PMR : Ensemble Poirel 03 83 32 31 25 ensemblepoirel@mairie-nancy.fr www.poirel.nancy.fr

AUTRES POINTS DE LOCATION Fnac, Carrefour 0 892 68 36 22 * ww.fnac.com Ticketnet, Auchan, E. Leclerc, Cora, Cultura, Virgin 0892 390 100 * www.ticketnet.fr Nancy Tourisme, librairies Chapitre SaintSébastien et Hall du Livre à Nancy, Digitick 0892 700 840 * www.digitick.com

*appels téléphoniques au tarif de 0.34 €/min, vente des billets en plein tarif et les réductions enfant uniquement, droits de location en sus . Organisation Ville de Nancy – Ensemble Poirel licences I 1022157 et III 1022159 en accord avec : Le Théâtre du Rond-Point / Le Rond-Point des Tournées, Gruber Ballet Opera, L'Avant Scène - Théâtre de Colombes, Atelier Théâtre Actuel, Nabligam, Compagnie Eulalie. Photos : Pierrick Sorin, Michel Lidvac, Letizia Piantoni, Cosimo Mirco Magliocca, Rui Ochoa, Solveig Maupu. Conception graphique : element-s.


SOYEZ

DÉCOUVREURS DE

talents

26 E FE STIVAL INTERNATIONAL DU FILM 26 NOVEMBRE 04 DÉCEMBRE 2011 AU CINÉMA PATHÉ

www.festival-entrevues.com Festival organisé par la Ville de Belfort - Cinémas d’aujourd’hui. En partenariat avec la Cinémathèque française, avec le soutien du Ministère de la Culture, de la Direction régionale des affaires culturelles de Franche-Comté, du Centre national du cinéma et de l’image animée, du Conseil général du Territoire de Belfort, du Conseil régional de Franche-Comté ainsi que de la Fondation Groupama-Gan pour le cinéma, de la SEMPAT, du cinéma Pathé Belfort, de la SACEM, de la SACD.

NOVO N°17  

Dix-septième numéro du magazine NOVO / Le plus beau magazine du Grand Est / La culture n'a pas de prix

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