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LE MOT DE LA RÉDACTION

L’AVENIR DE MAYOTTE, C’EST LA FEMME Cette phrase, inspirée d’une maxime de Louis Aragon, rejoint nombre d’expressions n’évoquant les femmes qu’au second plan, à l’image du vieil adage “ Derrière chaque grand homme se cache une femme ”. Cependant, le prisme mahorais nous permet de considérer les femmes de ces phrases comme un socle sur lequel (se) construire, puisque derrière l’histoire de l’île se cachent de nombreuses figures féminines ayant fait bouger les lignes. Et ce qu’elles soient historiques, telles que les Chatouilleuses Zéna Mdéré ou Zakia Madi, ou celles qui, au quotidien, rythment la société matriarcale mahoraise héritée de la culture swahilie. Ce sont elles, intransigeantes, qui tiennent les barrages sur les routes de Mayotte. Encore elles qui, s’affranchissant de la norme de la mère au foyer, s’engagent en politique, à l’image de Maymounati Moussa Ahamadi ou d’Hélène Pollozec. Ce sont enfin elles qui définiront les changements nécessaires au développement du 101ème département français. Il était alors naturel de mettre à l’honneur celles qui ont fait, mais surtout celles qui font ou feront Mayotte, armées d'une volonté à l'épreuve des nombreux obstacles sociétaux qu'elles ont dû franchir. En espérant que ce focus donne envie à de jeunes Mahoraises de s'engager pour leur île, mais aussi de bousculer un récit national friand de personnalités trop souvent masculines. Certaines sont mises en lumière, beaucoup oeuvrent dans l'ombre... Qu'importe, les femmes mahoraises sont au pouvoir. Bonne lecture à toutes et à tous.

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TCHAKS L'ACTION

Malgré les premières pluies, les coupures d’eau reconduites jusqu’à nouvel ordre Voilà maintenant plus de trois semaines que toute la population mahoraise vit au rythme des coupures d’eau. Si les premières averses observables depuis quelques jours semblaient être de bonne augure, la SMAE a rapidement coupé court à tout espoir d’un rapide retour à la normale : “la rotation des coupures d’eau a montré que celles-ci permettaient de restaurer les équilibres, de les maintenir, et ainsi d’assurer au mieux la distribution d’eau durant cette période”, a commenté le syndicat, qui précise que le planning sera dorénavant reconduit semaine après semaine, “jusqu’à la levée des tours d’eau par un communiqué spécifique”. Pour l’heure, rien d’inchangé : chaque localité sera privée d’eau une fois par semaine, de 17h à 7h, jusqu’à une date encore indéterminée. La SMAE aurait-elle peur de se mouiller ?

LA PHRASE

“Nous avons l’impression de ne pas avoir encore atteint le pic de violence” Après l’incendie de la mairie de Koungou survenu en marge d’une manifestation contre une opération de décasage fin septembre, c’est cette fois la mairie de Ouangani qui a été la cible d’une nouvelle attaque. Jeudi 14 octobre, le premier magistrat de la ville découvrait sa voiture et celle de son épouse calcinées. Le week-end suivant, soit moins de 48 heures plus tard, l’automobile de l’élu chargé de la sécurité subit le même sort, avant qu’un véhicule de la police nationale ne soit caillassé. En réaction, les agents de la mairie ont exercé leur droit de retrait jusqu’au lundi 18 octobre, pendant que préfecture et municipalité convenaient de la mise en place d’un couvre-feu qui court, lui, jusqu’au 24 du mois. “Le niveau de violence à Mayotte est déjà à son maximum et je ne sais pas jusqu’où ça peut aller. Nous avons l’impression de ne pas avoir encore atteint le pic de violence”, a ainsi déclaré l’édile. “Mayotte est en train de nous échapper.”

LE CHIFFRE

1,5 million C’est, en euros, la somme annoncée pour la montée en compétence des communes et l’ingénierie nécessaire aux nouvelles constructions scolaires, à travers une convention quadripartite impliquant rectorat, préfecture, association des maires de Mayotte et Agence française de développement. Chaque année, l’académie accueille 3 000 élèves “en plus des effectifs habituels dans le premier degré”, soit “100 classes à sortir de terre”, rappelle le recteur Gilles Halbout, qui entend miser sur une montée en compétence locale sans intervention de l’État. Lors de la signature de la convention, le SGAR, Jean-Marie Renaud, a précisé que sur les 50 millions d’euros programmés annuellement pour les constructions scolaires à Mayotte, seuls 30 étaient réellement consommés. Mais avec cette nouvelle convention, l’AFD prendra en charge la mise à disposition d’ingénieurs, en l'occurrence entre cinq à sept, qui intégreront les mairies demandeuses pour lancer les constructions avec le concours de la DEAL.

ELLE FAIT L'ACTU La présidente de Sea Shepherd France empêchée de se rendre à Mayotte C’est un post Facebook au vitriol qu’a publié ce 19 octobre la présidente de l’antenne française de Sea Shepherd, ONG de protection des écosystèmes marins. Lamya Essemlali y explique ne pas pouvoir rejoindre le 101ème département, où l’association mène depuis plusieurs années des opérations de lutte contre le braconnage des tortues, faute d’un motif impérieux valable. ”C'est bien beau de faire un Plan National d'Action à grands renforts de fonds publics pour "sauver" les tortues du braconnage mais on voit vite quelles sont les priorités du représentant de l’État sur l'île”, écrit-elle à l’intention du préfet. “Pendant que de nombreux membres de nos équipes sont coincés en métropole, on continue de recevoir des photos de tortues dépecées sur les plages où nous patrouillons habituellement. La prochaine fois, on ne viendra pas sauver les tortues (et faire le boulot de l’État au passage), on viendra lancer un business quelconque, vous serez sans doute plus accueillant.”

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LU DANS LA PRESSE

Chaque semaine, découvrez le regard porté sur l’actualité locale à travers la presse nationale ou régionale

A MAYOTTE, ON EXPULSE MÊME DES FRANÇAIS Le 15 octobre 2021, par Chloé Dubois (Collectif Focus), pour Politis Deux jeunes garçons, l’un français et l’autre en démarche de nationalité, ont récemment été expulsés illégalement de l’île en direction des Comores. Lorsqu’il est interpellé et amené au centre de rétention (CRA) de Mayotte, Omar sort du tribunal. Avec sa mère, il voulait se renseigner sur sa demande de nationalité en cours d’instruction, savoir où en était la procédure. Le jeune garçon, né à Mamoudzou, vient tout juste de fêter ses 18 ans et d’obtenir son BEP. Il envisage de continuer les études, une fois sa nationalité obtenue. Toute sa vie, il a résidé de manière continue dans le 101e département français, ce qui aurait dû, légalement, le protéger d’une mesure d’éloignement, rappelle la Cimade. “ D’ailleurs, le policier qui l’a arrêté lui a dit qu’il serait rapidement libéré puisqu’il y avait une procédure en cours, mais ça n’a pas été le cas, raconte Charfia, la sœur du jeune garçon. On n’a pas eu le temps de faire quoi que ce soit… Le jour même, nous nous sommes rendus au CRA avec, notamment, son numéro de dossier pour la demande de nationalité, mais on nous a demandé de revenir le lendemain car il fallait d’abord s’occuper des personnes interpellées la veille et l’avant-veille. Alors on est revenus le lendemain matin. ” Mais ce 21 septembre, à midi, et alors même qu’Omar n’a pas eu le temps de transmettre ses justificatifs ou d’entamer un recours contre l’obligation de quitter le territoire (OQTF) qui lui a été notifiée, Charfia et sa famille sont informées, toujours à l’extérieur, devant le CRA, que le jeune homme a déjà été expulsé par bateau sur l’île d’Anjouan, la plus densément peuplée de l’Union des Comores. Un pays qu’il ne connaît pas, dans lequel il n’est jamais allé. De son côté, Samadine a été interpellé à son domicile par la police aux frontières (PAF) et expulsé le 16 septembre. Pourtant, le garçon de 19 ans est de nationalité française, né d’un père français. Lui aussi est né à Mamoudzou, la préfecture de Mayotte. En dépit de la présentation de ses justificatifs d’identité (1), le jeune homme a été amené au centre de rétention de Mayotte. “ Mais personne n’a regardé son dossier ”, s’indigne son père, qui a lui-même tenté d’apporter d’autres documents au CRA, où il a appris que son “ garçon était déjà parti ”. D’après lui, le jeune homme aurait même été “ frappé ” au moment de son expulsion, car il refusait d’embarquer sur le bateau à destination d’Anjouan. “ Rentrer chez les gens pour les interpeller et les placer en CRA, ce sont des pratiques assez connues sur le territoire qui sont attestées par de nombreux témoignages, estime Mathilde Detrez, juriste chargée de projet régional à Mayotte pour la Cimade. De même, nous savons que les papiers et les justificatifs présentés par les personnes contrôlées ne sont pas considérés comme fiables par la PAF, et qu’ils n’empêchent malheureusement pas une arrestation. ” Comme Omar, Samadine a été expulsé en quelques heures dans un pays qu’il ne connaît pas, sans avoir eu le temps de déposer un recours ou de consulter les associations présentes dans le CRA. Une situation qui n’a rien d’exceptionnelle à Mayotte, où des expulsions vers les Comores sont organisées chaque jour, ou presque. En février 2020, le rapport de l’institution du Défenseur des droits, “ Établir Mayotte dans ses droits ” (2), estimait d’ailleurs que “ la célérité avec laquelle sont exécutées les mesures d’éloignements à Mayotte [entravait] l’accès aux droits des personnes concernées ”. Sur le territoire, la durée moyenne de rétention est même estimée à 17 h 30, contre 17 jours en métropole. Des expulsions “ express ” que Pauline Le Liard, également juriste chargée de projet régional à Mayotte pour la Cimade, définit dans notre enquête parue en juin 2021 comme “une politique du chiffre, du coûte que coûte.” Car la préfecture a des objectifs, fixés par l’État à 30 000 expulsions annuelles, soit

10 % de la population de Mayotte. En 2019 (3), plus de 27 000 personnes ont ainsi été éloignées du territoire. Soit presque autant qu’en France métropolitaine, où 31 404 personnes ont été éloignées (départs forcés, volontaires, aidés ou non). Contactée par mail à propos de ces deux expulsions et notamment interrogée sur les procédures de vérifications d’identité, Nathalie Gimonet, sous-préfète à la lutte contre l’immigration clandestine à Mayotte, affirme que Samadine “ s’est toujours déclaré comorien lors de son audition en vue de son éloignement ”. Une allégation étonnante puisque le jeune homme est “ français par double droit du sol ”, rétablit de son côté Pauline Le Liard. La sous-préfète ajoute, pour appuyer son propos, que Samadine n’a “ jamais eu de carte d’identité française ” – ce que l’association confirme, puisqu’en raison d’une erreur sur son extrait de naissance, qui est actuellement en cours de rectification d’état civil, “ sa demande de carte d’identité française a été retardée ”. Des informations dont Nathalie Gimonet a été informée le 6 octobre, dans un email que nous avons pu consulter, envoyé par la Cimade pour saisir la sous-préfète de la situation et de l’illégalité de cette expulsion. Dans la réponse que Mme Gimonet nous adresse, aucune mention n’est faite de cette procédure de rectification. “ Et quand bien même Samadine ne serait pas français, le fait qu’il soit né sur le territoire français, d’un père français, aurait dû le protéger juridiquement d’une expulsion, y compris dans le cadre du droit dérogatoire appliqué à Mayotte ”, souligne encore Mathilde Detrez (4). Concernant l’expulsion d’Omar, interpellé en présence de sa mère alors qu’il était allé se renseigner sur sa demande de nationalité, Mme Gimonet précise que “ cette personne n’a pas prouvé sa régularité sur le territoire, ni au service interpellateur, ni lors de la phase de vérification d’identité en lien avec la préfecture, ni au CRA en lien avec les associations ”, et ajoute que le jeune garçon a été “ reconduit ”, et non “ expulsé ” (sic).Une affirmation qui va à l’encontre du témoignage de Charfia, la sœur d’Omar, qui assure s’être rendue devant le CRA afin de déposer des documents qu’elle n’a jamais pu remettre aux personnes compétentes en raison de la rapidité de son expulsion. Par ailleurs, la sous-préfète à la lutte contre l’immigration clandestine ajoute qu’Omar n’a pas saisi le tribunal administratif ou le juge des libertés et de la détention. “ Au vu de la rapidité des vérifications d’identité – voire de leur absence totale – et de la rapidité des expulsions, […] les associations n’ont, à priori, pas eu le temps de voir Omar ”, pense de son côté Mathilde Detrez. D’après elle, “ les contrôles s’intensifient partout sur le territoire et les retours que nous avons à La Cimade montrent que de moins en moins de personnes arrivent à formuler un recours contre leurs OQTF lorsqu’elles sont placées en CRA. D’où le nombre d’expulsions illégales élevé à Mayotte… Il est très compliqué de voir appliquer ses droits. ” En mars dernier, un jeune mineur français pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE) avait lui aussi été arbitrairement expulsé. La PAF n’avait pas pris en compte ses documents et l’avait décrété majeur et comorien. Plus d’un mois plus tard, après de nombreuses tergiversations, la préfecture avait finalement accepté de rapatrier à ses frais le lycéen français. Un retour par voie légale qui demeure exceptionnel, avait alors estimé la Cimade. ________________________________________ (1) Notamment son acte de naissance, mais pas sa carte d’identité française en raison d’une démarche de rectification d’état civil déposée auprès du tribunal judiciaire. (2) Rapport publié en février 2020, suite au déplacement d’une délégation de services de l’institution en octobre 2019. (3) Les chiffres de 2020 n’étant pas représentatifs (confinements et fermetures des frontières), nous citons ceux de 2019. (4) Sur le droit dérogatoire, plus de précision dans notre papier À Mayotte, “ tout le monde a peur de la préfecture ”.

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Photo Franco Di Sangro

PORTRAIT

TEDD LE BIHAN 6•

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UNE HISTOIRE DE FAMILLE ET D'HÔTELLERIE Débuté en 2000, le luxueux hôtel Hamaha vient enfin d'ouvrir ses portes sur la plage du même nom, à Kawéni. Derrière ce projet inédit sur l'île aux parfums, son gérant, Tedd Le Bihan, et l'idée folle de son père, dont il a décidé de suivre les pas. Un pari long et risqué, mais désormais réussi. 7

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PORTRAIT

Depuis la barge, ces trois maisons qui ornent la plage du pendu attirent inévitablement le regard. Et enfin, la rumeur du projet hôtelier qui devait s'y installer n'en est plus une. Après 20 ans de travaux et d'attente, l'hôtel Hamaha Beach a enfin ouvert ses portes ce 27 septembre. Une structure entièrement faite de bois, des chambres luxueuses à la décoration sobre et élégante, piscines privées et vue sur le lagon… Le gérant, Tedd Le Bihan, n'a lésiné sur aucun moyen pour se démarquer et offrir aux Mahorais une qualité encore rare localement dans le secteur de l'hôtellerie. Pourtant, ce n'est pas de sa tête qu'est sorti l'idée de ce projet inédit, à la fin des années 90. "Tout commence lorsque mon père se prend à l’idée de construire un hôtel", se souvient le jeune homme. "S’ensuivent un petit croquis sur le coin de table et divers

échanges avec la préfecture et la ville, qui aboutissent à une autorisation d’occupation en 2000." Un an plus tard, un accord est trouvé concernant l'achat du foncier. En 2004, le premier coup de piquet est enfin donné. "Les travaux avancent relativement bien jusqu'en 2008", retrace encore Tedd Le Bihan. Mais la même année sera marquée par la crise des subprimes. Le chantier s'arrête. Les bâtisses sont alors laissées "en standby" et laissent la part belle aux squatteurs. "Cela ne ressemblait plus à rien…" Mais personne ne se résigne à abandonner le projet, quoi qu'il en coûte. Finalement, en 2016, le fonds européen de développement régional accorde plus de 180 000 euros à l'hôtel Hamaha, avant que le père de Tedd ne décède un an plus tard. "Que faire à ce moment ?", se demande-t-il, endeuillé et

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18 chambres de 95 à 195 euros la nuit conscient de la tâche qu'il l'attend. "J'ai pris la décision de reprendre le flambeau." Si l'ossature principale de l'hôtel était déjà en place, "j'ai dû repartir d'une feuille blanche", assure-t-il. "Malgré toutes ses énormes qualités, mon père n'avait en aucun cas le sens de l'organisation." Alors, Tedd sélectionne les équipements, s'occupe de l'agencement intérieur, des cheminements piétons, de l'épuration, de l'adduction… "Et pour le jardin, j'ai pu compter sur la main verte de ma mère." Une histoire de famille, encore et toujours. Et même lorsqu'il évoque ses "concurrents", le désormais gérant de l'hôtel garde au cœur cette dimension familiale : "C'est plutôt une confrérie. L’objectif est de travailler en bonne intelligence ensemble. L’offre ne répond pas encore aux besoins actuels, mais quand nous voyons tous les projets en construction et en réflexion, cela va s’étoffer petit à petit." Et en marchant dans les pas de son père, Tedd aura assurément apporté sa pierre à l'édifice. n

L’Hôtel Hamaha dispose de 18 chambres avec le même niveau de finition et d’équipements : l’Hippocampe sous mansardes au R+2 (95 euros TTC la nuit), la Tortue de 30m2 avec une petite terrasse de 12m2 (160 euros la nuit) au R+1 et la Baobab au rez-de-jardin, avec 40m2 de surface habitable et une terrasse de 24m2 composée d’une piscine privative à la disposition du client (195 euros la nuit). Toutes possèdent un minibar, un coffre-fort, la climatisation, la télévision avec Canal Satellite, Internet et le wifi filaire. Les horaires sont les mêmes que dans l’hôtellerie internationale : le client récupère sa clé à 14h et la rend à 11h le lendemain pour permettre la plage horaire du ménage. Le client peut prendre un petit-déjeuner continental sur place, pour lequel il faut compter 12 euros. Tedd Le Bihan souhaite proposer un English Breakfast à partir du 1er novembre, date d’ouverture du restaurant.

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DOSSIER

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POLITIQUE

LES FEMMES AU POUVOIR

Zéna Mdéré, Coco Djoumoi, Ramlati Ali, Anchya Bamana... Les pages de l'histoire de l'île de Mayotte, avant ou après qu'elle ne devienne le 101ème département français, ont incontestablement été écrites par de nombreuses mains féminines. Mais, dix ans après la départementalisation, les Mahoraises font encore face à un plafond de verre politique, que d'aucunes, armées d'une grande ténacité, s'évertuent à fissurer. C'est la mission des nouvelles politiciennes de l'île aux parfums, prônant l'émancipation des femmes en briguant les mandats de maire, de parlementaire ou de conseillère départementale, jusqu'à venir chatouiller les privilèges de leurs collègues masculins.

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DOSSIER

Axel Nodinot

ANALYSE

UN MATRIARCAT AUX MAINS DES HOMMES SI LA SOCIÉTÉ MAHORAISE EST RÉSOLUMENT MATRIARCALE ET QUE CERTAINES DE SES FIGURES HISTORIQUES SONT DES FEMMES, TRÈS PEU D’ENTRE ELLES SONT ACTUELLEMENT À LA TÊTE D’UNE MUNICIPALITÉ OU SUR LES BANCS DU PARLEMENT. COMMENT EXPLIQUER ALORS CE MANQUE DE REPRÉSENTATION AU SEIN DES INSTITUTIONS DE L’ÎLE ? Tro i s s u r s o i x a n t e - h u i t . C ’ e s t l a proportion famélique de femmes ayant brigué un mandat de maire à Mayotte depuis 2001. À l’époque, aucune femme ne prend la tête d’une municipalité, et un rapport de 2003 de l’Insee remarque que si 46% des élus municipaux sont des femmes, seules 17% d’entre elles ont des responsabilités au sein des conseils en tant qu’adjointes. Sept ans plus tard, seule Ramlati Ali remporte la mairie de Pamandzi, en Petite-Terre. Elle est suivie en 2014 par deux autres mairesses dans le sud de l’île : Anchya Bamana, à Sada, et Roukia Lahadji, à Chirongui. Si ces dernières personnalisent un espoir féminin en politique, celui-ci est douché lors des élections municipales de 2020, puisque les 17 communes mahoraises ont désormais à leur tête des hommes. À l’échelon national, c’est-à-dire au Parlement, aucune femme mahoraise

n’a jamais été sénatrice. Quant à l’Assemblée nationale, Ramlati Ali, encore elle, est la seule députée de la courte histoire du 101ème département français. Seul le Conseil départemental de Mayotte, soumis à une stricte parité, peut se targuer de compter autant de femmes que d’hommes sur les sièges de l’hémicycle Younoussa Bamana. Néanmoins, la présidence du CD a jusqu’à présent toujours été masculine, même si Maymounati Moussa Ahamadi a failli créer la surprise lors des dernières élections départementales, qui ont vu Ben Issa Ousseni remporter la victoire. “ Je ne considère pas que j'ai perdu, car j'ai respecté la voix du peuple", affirme l’élue de Dzaoudzi-Labattoir. "J'ai fait ce que tous les Mahorais attendaient : avoir une femme qui ose aller au-delà des barrières qu'on lui a imposées. ”

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DES POLITICIENNES GRIMÉES EN “ MARIONNETTES ” C’est en partie là que le bât blesse pour les politiciennes mahoraises : le manque de crédibilité dont elles sont victimes, tant par les hommes que par les femmes, d’ailleurs. Il suffit de se pencher sur les réseaux sociaux, au-dessous de chaque publication concernant une femme, dans les commentaires. Si ces derniers ne sont pas la voix du peuple, ils représentent quelques-unes des voix de l’électorat mahorais, et sont particulièrement vindicatifs envers les élues. La critique leur étant la plus souvent adressée est celle d’être la “ marionnette ” d’un politicien : Anchya Bamana n’est que la fille de Younoussa, Zaounaki Saindou n’est que le binôme de Ben Issa Ousseni... En clair, de ne pas pouvoir agir ou penser d’elles-mêmes. “ Avant le 1er juillet 2021, on disait toujours d'une conseillère départementale qu'il y avait quelqu'un derrière elle", regrette Maymounati Moussa Ahamadi. "Il y a eu un changement politique, je ne dis pas ça parce que c'est moi, mais parce que les jeunes femmes ont vu que nous pouvions atteindre un certain stade. ”

leur société, celle-là même pour laquelle se sont battues les Chatouilleuses, la reconnaissance à leur égard peine à être exprimée au quotidien. Et les femmes politiques de l’île doivent elles aussi faire face à cette décrédibilisation constante. Le chemin vers l’évolution des mentalités à ce sujet est évidemment encore long, mais de plus en plus de femmes à la volonté d’acier, comme celles que nous avons rencontrées, le sillonnent, avec une parité désintéressée en point de mire. n

Le combat continue donc pour légitimer les femmes au pouvoir à Mayotte, mais aussi pour que leurs actions soient valorisées. “ Lorsque l'on va bloquer des routes, on envoie les femmes", continue la conseillère départementale. "Par contre, lorsqu'il s'agit de valoriser leurs actions, là, non, on va dire qu'elles ont été portées par untel. ” Ainsi, s’il est de notoriété publique que les Mahoraises jouent un grand rôle dans

ET EN MÉTROPOLE ? À l’échelle de la France, 42,4% des élus municipaux en poste actuellement sont des femmes, contre 40% en 2014 et 35% en 2008. Les élections municipales de 2020 ont en outre vu 1 000 communes de plus dirigées par des femmes. Quant au Parlement, il comporte 38,7% de députées et 31,6% de sénatrices. Il n’y a donc pas qu’à Mayotte que la parité se fait attendre… 13

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DOSSIER

Raïnat Aliloiffa

TÉMOIGNAGES

“ LES FEMMES N’ONT PAS LES MÊMES POUVOIRS DE DÉCISION QUE LES HOMMES EN POLITIQUE ” LA PRÉSENCE DES FEMMES EN POLITIQUE N’EST PAS UNE ÉVIDENCE EN FRANCE ET ENCORE MOINS À MAYOTTE, OÙ LE POIDS DES TRADITIONS EST ENCORE TRÈS PRÉSENT. PEU DE POLITICIENNES ONT RÉUSSI À S’IMPOSER DANS LE PAYSAGE POLITIQUE MAHORAIS ET À PERDURER DANS LE TEMPS. POURTANT, RAMLATI ALI, ANCHYA BAMANA OU ENCORE ROUKIA LAHADJI, ELLES, N’ONT PLUS À FAIRE LEURS PREUVES APRÈS PLUS DE DIX ANS DE CARRIÈRE. MAIS POUR RÉUSSIR À DEVENIR DES FIGURES EMBLÉMATIQUES, ELLES ONT DÛ REDOUBLER D’EFFORTS POUR ÊTRE CONSIDÉRÉES AU MÊME TITRE QUE LES HOMMES.

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Ancienne maire de Pamandzi et actuellement députée, Ramlati Ali a plus de dix ans d’expérience en politique à Mayotte. Pourtant, ses débuts n’ont pas été de tout repos. Dès ses premières heures, elle est attaquée de façon particulièrement véhémente... et après une décennie d’expérience, le constat reste encore d’actualité. “ Je suis souvent la cible des critiques, je suis mitraillée sur les réseaux sociaux mais pour moi ce n’est que de la bêtise ”, confie la parlementaire. Cela ne l’empêche pas de mener des combats qu’elle considère bien plus importants que les attaques de ses détracteurs. Au fil du temps, Ramlati Ali est arrivée à se faire une place au même titre que les autres femmes qui ont émergé à la même période qu’elle, à l’instar de Roukia Lahadji et Anchya Bamana. Pour cette dernière, la politique n’a jamais été une ambition. Au début des années 2000 elle travaillait à la mairie de Dembéni en tant que directrice générale adjointe des services. “ J’étais une technicienne de l’ombre et j’adorais ce que je faisais. Puis un jour, en 2007, j’ai reçu un coup de fil. C’était l’avocat Abdoulatifou Aly (ancien député de Mayotte, NDLR) qui m’a proposée d’être sa suppléante. Je lui ai demandé ce que je pouvais lui apporter en politique, je ne voyais même pas de quoi j’étais capable ”, se souvient Roukia Lahadji. C’est ainsi que commence son aventure. Elle finira par atteindre le rang d’édile, qu’elle conservera pendant deux mandats durant, de 2008 à 2020. Un exploit

pour celle qui n’avait jusqu’alors jamais songé à se lancer en politique. Anchya Bamana est son opposée, puisqu’elle a baigné dans ce monde dès le berceau. Fille de feu Younoussa Bamana, la politique a rythmé toute sa vie.. “ J’ai passé ma vie à côté de quelqu’un qui a toujours fait de la politique. Quelque part, j’ai toujours eu ça en moi. Je n’ai donc pas eu de difficultés en 2013 quand les jeunes des Républicains sont venus me proposer d’être candidate aux municipales de 2014 ”, affirme Anchya Bamana, la première femme qui a occupé le poste de maire à Sada. Si elle n’a pas eu de problème à faire ses premiers pas, elle s’est rapidement rendue compte qu’elle entrait dans un monde particulièrement masculin.

LA POLITIQUE, UN MONDE FAIT PAR LES HOMMES, POUR LES HOMMES “ J’ai eu des réflexions très machistes, on me disait par exemple que la place d’une femme est à la cuisine, mais je ne m’attardais pas sur ces remarques complètement dépassées ”, témoigne Anchya Bamana. Elle réalise alors que s’engager en politique signifie se confronter à un monde d’hommes. Une situation paradoxale puisque ce sont les femmes qui ont porté le combat de Mayotte depuis la séparation avec

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DOSSIER

les Comores. “ C’est nous qui portons le pantalon. Quand il faut aller se battre ce sont les femmes qui sont au front mais quand il s’agit de s’asseoir sur un fauteuil, les hommes sont les meilleurs ”, soutient Ramlati Ali. Une différence de traitement parfois encouragée par la gente féminine elle-même. “ Malheureusement, les femmes n’ont pas les mêmes pouvoirs de décision que les hommes en politique, même celles qui ont les capacités. On est pareilles, parfois meilleures, mais on a cette fâcheuse tendance

à rester en arrière. Il faut que l’on arrive à changer cela ”, indique la députée. Pour y arriver, il faudrait dépasser ce qu’Anchya Bamana appelle “ l’ordre établi ” : “ Le monde politique est régi par les hommes, pour les hommes. Pour l’intérêt général de cette île, il faut que les femmes réussissent à aller au-delà et qu’elles gouvernent le territoire. Ce n’est que comme ça que Mayotte aura un salut ”, explique-t-elle. Malgré ces difficultés, ces politiciennes savent que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. “ Dans le monde entier on demande toujours aux femmes de faire leurs preuves. On doit prouver que l’on sait faire ceci ou cela, que l’on est compétentes. Nous devons faire plus que les hommes ”, défend Ramlati Ali. Et à Roukia Lahadji d’ajouter, “ être une femme n’est pas un obstacle en politique, mais

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elle doit s’investir davantage pour s’imposer, fournir plus d’efforts pour être remarquée par la société. ” Selon la société traditionnelle mahoraise, une femme doit s’occuper de son foyer, et de ses enfants avant toute chose. Alors faire de la politique son métier peut s’avérer éprouvant physiquement et émotionnellement pour celles qui s’engagent. “ Ça a été difficile de concilier mon rôle de maman à celui de femme politique. Quand je suis arrivée à la tête de la mairie de Pamandzi, mon fils n’avait que huit ans. Parfois je passais des jours sans le voir, c’était un vrai déchirement pour lui et pour moi ”, confie Ramlati Ali. Fort heureusement, elle a pu compter sur son mari qui a été d’un soutien inconditionnel. “ En réalité c’est lui qui m’a incitée à me lancer. Sans lui ça n’aurait pas été possible ”, continue Ramlati Ali. Un avis partagé par l’ancienne maire de Chirongui qui a pu également compter sur son époux dans toutes les circonstances. “ Je suis tombée sur un homme extraordinaire qui me soutient. C’est lui qui fait les nuits blanches à ma place, il s’inquiète pour moi. Quand je reçois les coups, toute ma famille est là pour me donner la force d’avancer. ”

UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE POLITICIENNES QUI DOIT S’IMPOSER Depuis les dernières élections cantonales, Mayotte a vu émerger de nouveaux visages féminins dans la sphère politique. Elles sont jeunes et ambitieuses, mais encore trop sages, selon Anchya Bamana. “ Je discute parfois avec quelques unes et ce n’est pas encore ça… Elles sont encore dans l’ordre établi, pas vraiment libres de leurs actions. Il va falloir qu’elles bougent parce qu’un mandat passe très vite. Elles doivent bousculer les choses et passer à l’action ”, soutient-elle. Pour cela, à l’image de leurs aînées, elles vont devoir redoubler d’efforts pour se faire une place et ne pas être invisibles comme cela a été reproché à la plupart des élues de l’ancienne mandature au conseil départemental. “ Ces femmes en politique doivent s’accrocher et ne surtout pas avoir peur des critiques car il y en aura toujours ”, conseille Ramlati Ali, pleine d’espoir pour la nouvelle génération. n

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Mayotte Hebdo : Revenons tout d'abord sur votre parcours, déjà très riche. En tant que femme, comment vous êtes-vous construite, et quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ? Maymounati Moussa Ahamadi : J'ai eu une enfance des plus classiques à Mayotte, avec des parents qui ne sont pas les plus riches mais qui mettent en valeur leurs enfants. Nous étions tellement heureux ! Mes deux mamans, celle qui m'a mise au monde et celle qui m'a élevée, nous ont appris à toujours positiver et à se sentir utiles pour les autres, à avancer. J'ai eu la

chance d'avoir des parents qui me disaient que le monde n'allait pas changer tout seul, qu'il fallait agir pour changer les choses. C'est la mentalité de ma famille, qui a milité pour une Mayotte française. J'ai fait mes études en métropole, j'y ai vécu pendant 20 ans, mais ma mère m'a toujours dit : “ Vous étudiez ici mais ce n'est pas chez vous ”. Pour elle, on prend de la connaissance et des compétences pour en faire profiter son île. M.H. : Vous diriez la même chose aux étudiantes et étudiants de Mayotte actuellement en métropole ?

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DOSSIER

Propos recueillis par Axel Nodinot

ENTRETIEN

MAYMOUNATI MOUSSA AHAMADI, FEMME D’AVENIR ANCIENNE DIRECTRICE DE LA BGE ET DE LA CRESS DE MAYOTTE, CELLE QUI A FAILLI DEVENIR LA PREMIÈRE PRÉSIDENTE DU CONSEIL DÉPARTEMENTAL REPRÉSENTE L’AVENIR POLITIQUE DE L’ÎLE AU LAGON. DOTÉE D’UNE VOLONTÉ HORS DU COMMUN ET DE VALEURS SOCIALES INALIÉNABLES, L’ÉLUE DE DZAOUDZI-LABATTOIR COMPTE BIEN AIDER LES JEUNES FEMMES MAHORAISES À MODELER L’AVENIR DE MAYOTTE.

M.M.A. : Oui, d'ailleurs il faut savoir qu'il y a plus d'étudiantes diplômées que d'étudiants. Je n'ai rien contre les mecs, mais la femme couteau-suisse, polyvalente, est déjà habituée à toujours pousser plus loin, plus fort. C'est un besoin de reconnaissance, parce qu'il n'y a toujours pas d'équité, en métropole ou à Mayotte, et que nous sommes donc obligées de travailler deux fois plus pour peser. En tant que directrice, j'ai par exemple eu beaucoup de mal à faire valoir le fait que je dirigeais, malgré mes compétences. Il a fallu que je le prouve deux fois plus, parce que je n'ai pas de cheveux gris, parce que j'ai un visage qui fait jeune... Ça m'a motivée, parce que j'étais la seule jeune femme dans des réunions composées

d'hommes plus âgés. Mais il a suffi d'ouvrir la bouche, de leur dire ce que j'avais à dire et qu'il fallait m'écouter. Si ce territoire donnait une chance à la matriarchie, nous aurions peut-être d'autres changements.

Les Chatouilleuses, un “réseau d'Amazones mahoraises” 19

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DOSSIER

M.H. : Quelles sont les valeurs qui vous donnent la force de vous engager, les bases sur lesquelles vous vous reposez ? M.M.A. : Ma première base est mon époux, et mes enfants, qui me comprennent, y compris la petite de deux ans qui participe à toutes mes réunions en visio ! C'est le noyau dur. Quand on est femme, on fait toujours face des histoires à dormir debout, à des critiques sur notre légitimité, et une base solide permet de nous redonner de l'énergie. Si on se met des barrières parce qu'il y a des difficultés, on ne fera jamais rien dans cette vie. M.H. : Conseilleriez-vous à votre fille de s'engager en politique ?

lors du forum économique. Une solidarité existe-t-elle entre vous ? M.M.A. : S'il y avait une solidarité, elle se serait exprimée le 1er juillet [lors de l'élection à la présidence du Conseil départemental, NDLR]. La solidarité féminine, oui, mais jusqu'à quel point ? Nous avons quand même du chemin à parcourir, même s'il y a beaucoup de respect entre représentants du Conseil départemental. J'espère que les jeunes femmes qui veulent se lancer en politique se serviront de mon exemple pour ne faire qu'une, mais surtout pour retomber dans la réalité, car ce sont 300 000 personnes qui attendent des actions bien concrètes, qui espèrent.

M.M.A. : Je lui conseillerais surtout de s'activer pour elle-même, pas pour une cause bien précise. Qu'on le veuille ou non, on fait de la politique. Mais, quand on le fait pour soi, c'est que l'on a des valeurs, et que l'on s'en sert pour se surpasser. Je me suis engagée en politique pour changer les choses, bien sûr. Mais il n'y a pas que l'action directe, c'est un tout, un combat de mentalité. Il faut donc d'abord penser à soi.

“Je laisserai le peuple me porter là où il veut que je sois”

M.H. : Quels sont vos modèles de femmes, qu'elles soient mahoraises ou non ?

M.H. : Comment aimeriez-vous voir Mayotte dans cinq, dix ans ?

M.M.A. : Mon premier modèle restera toujours ma maman, la base de tout. Et puis, il y a toutes les femmes qui se sont activées pour que Mayotte soit un territoire libre, portées par Zéna Mdéré, Coco Djoumoi, Mouchoula... C'était un réseau d'Amazones mahoraises, éparpillé sur l'île. Ce sont toutes ces femmes de l'ombre, qu'on ne voit pas, qui font partie de ce modèle politique et économique des Chatouilleuses qu'il faudrait faire revenir en le structurant. J'encourage en tout cas toutes les jeunes filles, au collège, au lycée ou dans les réseaux étudiants, à avoir confiance en elles, à aller au bout de leurs rêves et de leurs projets, et à se dire que tout est possible.

M.M.A. : Je vois un accès à l'eau, sans les coupures et sans les excuses. Je vois une Mayotte zéro déchets, et nous avons les possibilités de le faire via le recyclage et la valorisation de nos déchets. Je vois plus de sécurité. Je vois également une Mayotte reliée, connectée, car nous n'avons qu'une route pour les voitures, les camions, les gens, les vaches, les bus, les brouettes, les vélos... On ne s'en sortira pas, donc j'espère vraiment qu'on pourra faire DzaoudziSada en 30 minutes, par exemple, en empruntant d'autres voies. Mais aussi une Mayotte connectée avec les îles des Comores, avec Paris... Une Mayotte où on n'a pas peur. À l'heure actuelle, on a peur, d'avoir une nouvelle compagnie aérienne, d'entreprendre et de concurrencer...

M.H. : Une nouvelle génération de politiciennes mahoraises émerge, vous parliez par exemple avec Hélène Pollozec

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Pour moi, Mayotte dans dix ans, ce sont également tous les enfants qui vont à l'école, et non pas certains en train d'apprendre sous la clim, et d'autres qui mangent la poussière. Des étudiants qui choisissent de rester sur le territoire car l'offre universitaire le leur permet. Des structures destinées à tous les types de handicap, parce qu'aujourd'hui, si l'on est autiste à Mayotte, on est mort et enterré ! M.H. : Et où voyez-vous Maymounati Moussa Ahamadi dans quelques années ?

M.M.A. : Je laisserai le peuple me porter là où il veut que je sois. S'il me voit utile en tant que présidente du CD, je relève le défi. Si je vois moi-même que mon utilité est beaucoup plus loin, j'irais beaucoup plus loin. Mais l'essentiel est de ne pas abandonner le combat pour que toutes les femmes qui ont envie de faire, de se sentir utiles, aient une image à laquelle elles peuvent se référer. Et une main tendue, car ma porte est grande ouverte. Je suis là, on peut se voir, converser. Je me suis engagée et je resterai engagée pour les Mahorais. n

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DOSSIER

S.P

PORTRAIT

HÉLÈNE POLLOZEC, LE NOUVEAU VISAGE FÉMININ DE LA POLITIQUE MAHORAISE

ELLE EST JEUNE, ELLE EST FEMME, ET ELLE OCCUPE DÉJÀ UN POSTE POLITIQUE À RESPONSABILITÉ. DANS LE DÉCOR MAHORAIS, LA CONSEILLÈRE DÉPARTEMENTALE FAIT MOUCHE, CAR ELLE BOUSCULE TOUS LES CODES DU POLITICIEN TYPE. ET SI LONG EST LE CHEMIN POUR SE FAIRE ACCEPTER PAR SES PAIRS, HÉLÈNE POLLOZEC EST FIÈRE DE POUVOIR OUVRIR LA VOIE ET ENCOURAGER LES FEMMES À S'ENGAGER, QUOI QU'IL EN COÛTE.

Le conseil départemental compte plus de sièges qu'elle n'a vu défiler d'années dans sa vie. A seulement 24 ans, Hélène Pollozec est devenue la plus jeune conseillère de la collectivité de Mayotte. Et si, pendant le temps de la campagne, la professeure s'est attachée à ne jamais quitter ses salouvas, signe de son attachement à la culture et à l'identité traditionnelle de son île natale, elle incarne pour autant la nouvelle génération de Mahorais. Celle qui, en s'ouvrant au monde, ouvre aussi ses horizons. A l'image du parcours d'Hélène, déjà particulièrement riche. Née en 1997 à Barakani, d'un père breton et d'une mère mahoraise, elle quitte l'île

lors de son entrée au lycée. Alors qu'elle devait initialement faire sa Seconde au lycée Bamana, un élève y est assassiné. La jeune femme s'envole alors pour Bordeaux, où étudie son grand-frère. Puis, désireuse de parfaire sa maîtrise du chinois, cette amoureuse des langues prend une année de césure qui lui permettra d'intégrer le lycée de Wuhan, ville où elle deviendra viceprésidente de l'association des étudiants francophone. Avec déjà, au cœur, la volonté de s'engager au service des autres et de la société. Un master de diplomatie en poche, elle revient à Mayotte où elle fait ses premiers

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pas en politique dès 2020, lors des élections municipales, en tant que colistière avec Nadjayedine Sidi et Mohamed Majani. Une suite presque logique pour cette fille de femme politique, dont la mère était, en 2001, première adjointe au maire de Koungou. Pourtant très vite, Hélène comprend qu'elle devra redoubler d'efforts pour se faire accepter, et surtout, entendre, dans la sphère politique. Un milieu où les hommes sont souvent sur-représentés, et les plus jeunes, mal considérés. Une double-peine ? Certainement pas.

"LES FEMMES INDÉPENDANTES FONT PEUR, SURTOUT EN POLITIQUE" "Lorsqu'une jeune femme s'exprime, son point de vue est "immature". Lorsqu'une femme partage son désaccord, elle est "hystérique". Quelle est la suite ? Attacher au bûcher toutes les femmes qui oseraient dire ce qu'elles pensent ?", dénonce-t-elle sans détour en pleine campagne. "On ne peut pas se dire en faveur de l'ambition de la jeunesse qui s'engage pour son territoire pour ensuite tenter de tourner cette même jeunesse au ridicule." Alors, ce que ses détracteurs ont considéré comme étant ses faiblesses, Hélène en a fait une force. Et espère ainsi ouvrir la voie : "Toutes les femmes ont leur place dans la politique. J'encourage toutes les Mahoraises qui pourraient hésiter à se lancer à le faire. Nous devons toutes être entendues." Un pied de nez au patriarcat. "C'est une fierté pour moi de représenter la diversité des femmes mahoraises modernes !"

Moderne, oui, sans pour autant perdre de vue l'histoire de Mayotte, façonnée par des femmes dont elle est l'héritière. "C'est un devoir en tant que femme d'honorer leur mémoire. Les Chatouilleuses ont prouvé dans le passé que les femmes avaient leur place en politique. A nous, maintenant, de poursuivre ce combat !" Et ce quitte à mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. "Je casse tous les codes du politicien mahorais typique, par mon genre, mon âge, ma couleur de peau, ma religion, et mon sourire", reconnait la conseillère départementale de l'opposition. "Je rajouterai aussi que les femmes indépendantes font peur, surtout en politique." Hélène doit "travailler plus qu'un homme", elle le sait. Et contrairement à ses homologues masculins, elle se heurte encore parfois "à des critiques sur [son] statut marital". Là encore, aux antipodes des codes établis par la société traditionnelle mahoraise, selon lesquels une femme doit avant tout s'occuper de son foyer et de sa famille, plutôt que de s'émanciper et de rêver à une carrière. Alors, à 24 ans, sans enfant, et déjà pourvu d'un poste à responsabilité, la Mahoraise fait mouche. Mais son parcours lui-même invite à questionner l'égalité hommes-femmes sur le territoire. "Les lignes ne bougeront qu’à partir du moment où certaines femmes prendront pleinement conscience du rôle qu’elles ont à jouer. Beaucoup de femmes ne sont pas prêtes à laisser d’autres femmes prendre des postes à responsabilités. Les femmes doivent être les premières à porter d’autres femmes à réussir, et il reste encore énormément à faire à ce niveau." n

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LITTÉRATURE

LISEZ MAYOTTE

LA BANGA, MÉTAPHORE DE L'ADOLESCENCE

Le banga de Mayotte comme rite de passage. par Josy Cassagnaud (éditions Connaissances et savoirs) Au détour de sentiers qui se perdent dans la brousse, le regard est attiré par les cases des adolescents ou banga, sur lesquelles figurent des messages picturaux ou écrits, agressifs ou naïfs pour attirer les filles, diton. En effet, pour marquer le passage de l'adolescence à la puberté, après les rites de circoncision, le jeune adolescent mahorais va quitter sa famille et construire sa propre case pour s'exercer à l'apprentissage de l'autonomie, pour flirter et pour vivre les prémices de sa vie d'adulte. S'appuyant sur Arnold van Gennep et ses "Rites de passage", l'auteur démontre dans ce livre, fruit de sa thèse, que la banga s'inscrit dans cette théorie. Elle s'interroge sur l'avenir de la banga et sur celui des adolescents, confrontés à l'urbanisation et au développement économique apporté par le monde occidental.

AGRÉGÉ DE LETTRES MODERNES ET DOCTEUR EN LITTÉRATURES FRANCOPHONES, CHRISTOPHE COSKER EST L’AUTEUR DE NOMBREUX OUVRAGES DE RÉFÉRENCE SUR LA LITTÉRATURE DE L’ÎLE AUX PARFUMS, NOTAMMENT UNE PETITE HISTOIRE DES LETTRES FRANCOPHONES À MAYOTTE (2015) DONT IL REPREND, APPROFONDIT ET ACTUALISE, DANS CETTE CHRONIQUE LITTÉRAIRE, LA MATIÈRE. La banga est un objet de plaisir pour celui qui la construit et l’habite, mais aussi pour celui – ou celle – qui la regarde et l’admire. Nous avons pu nous étonner d’une façade attirante ou pénétrer l’intérieur de cette habitat mystérieux. Mais la banga est aussi objet de connaissance, en particulier pour une ethnographe comme Josy Cassagnaud, auteur d’un essai intitulé Le Banga de Mayotte comme rite de passage (2006). L’auteur rappelle la façon dont fonctionne l’habitat à Mayotte. Le père construit une maison pour sa fille, maison qui lui appartient, dans laquelle son mari la rejoindra et qu’il quittera en cas de divorce. À l’inverse, le garçon construit une banga qui n’est pour lui qu’une habitation temporaire avant le mariage. Mais c’est là réduire la fonction de la banga qui, coïncidant avec l’adolescence, est un moment de formation à l’âge adulte, ce que Josy Cassagnaud étudie comme un rite de passage : “ L’adolescence est ce passage du domaine de l’enfance à celui des adultes que la majorité des jeunes est en mesure de surmonter sans cassure et sans déséquilibre, même si elle s’accompagne d’incertitudes, de doutes, et de risques inhérents à l’expression de nouveaux besoins. Effectivement, avec l’émergence de pulsions et de désirs suscités par les multiples transformations psychiques et physiques, la tranquillité relative de l’enfance disparaît. Elle laisse place à de nombreux changements dont le déroulement et l’issue permettront à l’adolescent de mener à bien sa quête tâtonnante de lui-même

et de ses relations avec les autres. Quand il aura trouvé un nouvel équilibre, il sera capable de maîtriser son devenir dans l’objectif de devenir adulte. ” (p. 15) La banga devient ici une métaphore de l’adolescence, cet âge de la vie tard découvert, après l’enfance et la jeunesse, avant l’âge adulte et la vieillesse. C’est un moment de remise en question, ou plus précisément de remise en question de l’enfant dirigé par ses parents et de construction d’une personnalité autonome. Ce moment est parfois appelé la crise d’adolescence. Il a mis du temps à être isolé, soit parce que l’enfant était réduit à un statut de petit animal soit, au contraire, parce qu’il était déjà considéré comme un petit homme. L’adolescence, c’est le moment des premiers secrets et celui de la découverte d’une sphère de l’intimité. Josy Cassagnaud termine son étude de la banga en citant Ahamadi, dit Raos : “ Le banga est une forme architecturale typiquement mahoraise qui date du Moyen-Age. Cet habitat, généralement en torchis, est le souvenir d’une résistance ingénieuse des Mahorais face à la domination islamique des Chiraziens. Ces derniers, en s’imposant à Mayotte, tentent d’interdire tout rapport sexuel entre l’homme et la femme avant et hors mariage. Il est clair que cette mesure a été mise à mal par la création des banga. Leur sexualité d’origine africaine ne s’apprend pas. Elle se vit par la vibration. Mais quand les Arabes arrivent à Mayotte avec leurs nobles valeurs de l’Islam, les Mahorais se doivent de faire une synthèse.

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Car la relation sexuelle est bannie avant le mariage. Tristes Arabes ! Ils ont cassé la magie de la vie. Mais la jeunesse est toujours inventive. On assiste alors à l’apparition du banga. Et les Arabes n’y voient que du vent ! ” (p. 94) Saïd Ahamadi, dit Raos, est, entre autres, l’auteur de Mayotte, j’écris ton nom, essai publié chez Menaibuc en 2009 et qui constitue, à notre sens, une très intéressante introduction à l’histoire culturelle de l’île aux parfums. Conformément à la vision du monde de

cet auteur qui défend les racines africaines de Mayotte contre la première colonisation arabo-musulmane, la banga apparaît comme une sorte de bunker, un lieu de résistance. Il permet en effet de s’adonner à une sexualité pimentée à l’africaine et opposée, de façon diamétrale, à une triste chasteté arabo-musulmane. À chacun de faire son choix entre la mosquée, la maison et la banga…

Christophe Cosker

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MAGAZINE D’INFORMATION NUMÉRIQUE HEBDOMADAIRE Edité par la SARL Somapresse au capital de 20 000 euros 7, rue Salamani Cavani M’tsapéré BP 60 - 97600 Mamoudzou Tél. : 0269 61 20 04 contact@mayottehebdo.com Directeur de la publication Laurent Canavate canavate.laurent@mayottehebdo.com Directeur de la rédaction Mohamed El Mounir dit “Soldat” 0639 69 13 38 soldat@mayottehebdo.com Rédactrice en chef Solène Peillard

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Couverture :

Coraux, un monde fragile

Journalistes Romain Guille Raïnat Aliloiffa Constance Daire Lise Gaeta Axel Nodinot Direction artistique Franco di Sangro Graphistes/Maquettistes Olivier Baron, Franco di Sangro Commerciaux Cédric Denaud, Murielle Turlan Thomas Lévy Comptabilité Catherine Chiggiato compta@mayottehebdo.com Secretariat Annabelle Mohamadi Première parution Vendredi 31 mars 2000 ISSN : 1288 - 1716 RCS : n° 9757/2000 N° de Siret : 024 061 970 000 18 N°CPPAP : 0121 I 92960 Site internet www.mayottehebdo.com

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