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Le plongeon interdit Stuttgart 1938

Marie Theulot


Sauf indication contraire, les textes bibliques sont tirés de la version Segond 21. Graphisme et composition: Damien Baslé © et édition: Ourania, 2009 Case postale 128, CH-1032 Romanel-sur-Lausanne E-mail: info@ourania.ch Internet: http://www.ourania.ch Imprimé en UE ISBN 978-2-940335-35-0


Table des matières Préface................................................................................................................. 9 Avant-propos .................................................................................................11 1. Etre Juif en Allemagne en 1938...........................................................15 2. Josef, enfant dans la tourmente......................................................... 29 3. La rencontre en un lieu interdit...........................................................45 4. La clinique Unter der Linde.....................................................................85 5. Jürgen chez les Eichenholz................................................................ 101 6. Août 1938................................................................................................. 121 7. Novembre 1938...................................................................................... 153 Epilogue......................................................................................................... 175 Remerciements........................................................................................... 177 Annexes......................................................................................................... 183 Bibliographie .............................................................................................. 193


C’est la voix de mon bien-aimé! Le voici qui arrive, sautant sur les montagnes, bondissant sur les collines. (…) Mon bien-aimé parle et me dit: «(…) l’hiver est passé (…) le temps de chanter est arrivé (…) et les vignes en fleur répandent leur parfum… Ma colombe, toi qui te tiens dans les fentes du rocher, qui te caches dans les parois escarpées, fais-moi voir ta figure, fais-moi entendre ta voix, (…) l’étendard qu’il déploie au-dessus de moi, c’est l’amour. Cantique des cantiques (chapitre 2, extraits des versets 8 à 14, 4)

Les rayons du soleil de ce tout début d’été peuvent presque faire oublier la dureté des temps présents pour les cibles potentielles du IIIe Reich. Des températures passablement estivales depuis le commencement de la semaine incitent les citadins à se rendre à la piscine municipale. Stades, piscines, gymnases ont fière allure en cette année 1938. L’  établissement très moderne, doté de deux grands bassins extérieurs et d’équipements sportifs aux dernières normes, jouit d’une bonne réputation. L’  engouement pour les activités sportives depuis les Jeux Olympiques de 1936 n’a pas diminué. Le IIIe Reich s’adule à longueur de temps. On consomme les superlatifs: plus grands rassemblements... plus grands stades... plus grandes autoroutes... comme on savoure le pain à chaque repas. Ce 47


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pain bénit qui a tant manqué dans les années vingt. C’est bien par la grâce d’Hitler, celui qui sait exactement ce dont les Allemands ont besoin pour être heureux, qu’il abonde aujourd’hui dans les assiettes à la table familiale. Ses «plus» de toute nature sont sous les feux de la rampe, exhibés en permanence à la face du monde, témoignages de la mégalomanie galopante du pouvoir en place. Tout ce qui est obsolète, ce qui ne donne pas l’image d’une Allemagne moderne, organisée, subit des transformations. Le sport, érigé en devoir national, est devenu également un enjeu politique et une icône de premier rang, impitoyable dans ses exigences, qui réclame d’être révérée sans aucun compromis. Il faut que cette jeunesse bouillonnante d’envie de renouveau, ces athlètes en perpétuelle effervescence puissent s’entraîner de toute leur âme, de toutes leurs forces dans des conditions optimales pour exhiber à la face du monde les résultats inégalables. Cette piscine est un endroit très fréquentable et bien surveillé. D’autant plus, pour les nazis convaincus, que depuis ce matin, sur la façade de l’entrée principale, quatre clous dorés maintiennent un écriteau avec les deux mots tant redoutés: Juden verboten (Interdit aux Juifs). A la lecture de ce message de haine c’est maintenant dans le cœur que les coups de marteau résonnent. Ils s’enfoncent au plus profond des chairs et des âmes. Du jour au lendemain, cette sentence de mort s’abat sur des vies, telle une chape de plomb. Comme si cela ne suffisait pas, au cas où les «concernés» seraient frappés de cécité, une autre pancarte, à peine plus discrète, est visible à la caisse d’entrée. On peut aisément imaginer que les responsables de la piscine ayant pris soin de les avertir deux fois, les «pris en faute» en cas 48


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d’infraction ne bénéficieront d’aucune indulgence… Et qu’ils seront instamment priés de fournir des explications dans les bureaux de la Gestapo. Cette interdiction a été l’objet de toutes les discussions pendant le repas familial chez les Eichenholz. Lorsque Judith a annoncé qu’elle aimerait bien, cet après-midi, accompagner ses amies Luisa et Johanna à la piscine, c’est l’instinct maternel qui a réagi en premier: — Judith, tu n’y penses pas! Si tu es contrôlée tu t’imagines la suite? Mais qu’est-ce qu’il t’arrive? Ce n’est vraiment pas le moment de faire un caprice, lâche sèchement Rosa Eichenholz. Au mot «caprice» Josef coupe la parole à sa mère et vole au secours de sa sœur: — Ah! Parce que vouloir se baigner quand il fait chaud, maintenant c’est faire un caprice? — Eh bien oui. En Allemagne en 1938, à Stuttgart, vouloir aller à la piscine pour une famille juive c’est interdit. Tu entends, Josef, IN-TER-DIT. Rosa Eichenholz vient de détacher, en haussant la voix volontairement, toutes les syllabes de ce dernier mot, désormais banalisé dans le quotidien des exclus du régime. Au fond d’elle-même elle comprend les attentes de ses enfants. Ce qu’ils réclament est bien légitime mais elle doit se montrer intransigeante. Les conséquences de ce genre d’infractions peuvent être tout ou rien… — Inutile de jouer avec le feu, ajoute-t-elle sur un ton radouci. Ses arguments n’ont l’air de convaincre ni Josef ni Judith et la discussion reprend de plus belle: 49


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— Maman, j’y vais avec deux Aryennes comme disent les nazis. Je laisse ma carte d’identité ici. Comme ça, personne ne pourra vérifier qui je suis et si ça tourne mal à la caisse d’entrée je reviens tout de suite. Le soleil brille encore pour tout le monde à ce que je sache. J’ai envie d’y aller. — Moi, je déteste l’eau et même dans une mare de quinze centimètres je ressemble à un crapaud. Judith, elle nage comme une sirène. Elle a de la chance, elle a encore toutes ses copines. Il faut qu’elle en profite. ça peut changer n’importe quand vous savez, dit Josef, en s’agitant sur sa chaise, la voix perceptiblement brisée par l’émotion. En anticipant le rejet que pourrait avoir à subir sa sœur, Josef vient de faire preuve d’une solide maturité affective construite au travers de sa propre expérience. Il a compris que toutes les relations, celles des enfants comme celles des adultes, sont fragiles, éphémères et le plus souvent sans lendemain. Personne ne s’avise de le contredire. Le bercer d’illusions par des paroles optimistes serait hypocrite et pure perte de temps. Toute la famille garde en mémoire ce qu’il a dû encaisser, à cause de ses origines, sur un trottoir de Stuttgart. La trahison de Franz, son meilleur ami, ne date que de la semaine dernière. L’  argument fait mouche. C’est Rudolf, silencieux jusque là, qui intervient. Même si la requête émane de Judith, c’est à Josef qu’il s’adresse: — Josef, ce n’est pas si simple. En tout cas, je suis très fier de toi, mon bonhomme. Tu défends ta sœur bec et ongles. Une vraie mère poule! On a envie, malgré les risques, de lui permettre cette sortie. D’ailleurs, il n’y a que depuis ce matin qu’on peut voir cette interdiction à la piscine. Tout n’est peut-être pas encore au point pour les contrôles, dit-il, en regardant tendrement son épouse muette depuis quelques minutes. 50


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Tous les regards convergent vers la mère de famille. Une telle pression provoque en elle amertume et colère contre tout ce que cette politique raciale est en train d’ériger en système. Priver des enfants de loisirs aussi simples que celui de profiter d’une piscine par un bel après-midi d’été, c’est ignoble! Un peu abasourdie, incroyablement lasse de telles discussions et tout simplement pour tenter encore de préserver un semblant de normalité pour l’équilibre de ses enfants, Rosa accorde sa permission tacitement en débitant une cascade d’ordres et de recommandations: — Judith, ma chérie, fais attention à ne pas te faire remarquer! Reste bien avec Luisa et Johanna! Et surtout reviens en même temps qu’elles! Je serai à la maison vers 18 heures. Ne rentre pas plus tard, c’est tout ce que je te demande. — Surtout, ne suis pas les conseils de ton frère! Ne fais pas la sirène dans l’eau, nage normalement. Evite de te faire remarquer! Tes plongeons olympiques, ce sera pour une prochaine fois. Voilà effectivement où on en est dans notre belle Allemagne, comme le disait ta mère tout à l’heure, conclut par un hochement de tête Rudolf Eichenholz. Judith, après un merci retentissant et un grand sourire, ne traîne pas une seconde de plus dans la salle à manger. Elle rassemble ses affaires sous l’œil attentif de Josef qui, visiblement, attend un signe de reconnaissance. Il n’est pas déçu. Avant de refermer la porte de l’appartement, Judith le serre bien fort dans ses bras et avec des accents enthousiastes lui chante sur deux notes: — Mer-ci, mer-ci! Petit frère, tu as été formidable. Tu es le meilleur avocat de Stuttgart. A tout à l’heure! — A bientôt, Judith! Surtout, ne nous ramène pas un amoureux!

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Le plongeon interdit

La jeune fille prend le temps de poser son sac de sport et Josef, d’habitude aussi leste qu’un chat, n’a pas le réflexe de protéger sa joue droite d’une claque un peu trop énergique à son goût. Judith n’a pas du tout aimé la plaisanterie. C’est une évidence! Le lyrisme des «mercis» suivi dans la foulée de ce geste imprévisible le déstabilise quelques secondes. — C’est le mot «amoureux» qui te fait cet effet. Une bonne claque pour ça, t’es pas devenue folle? Tu crois pas que t’exagères? — Non, je ne suis pas devenue folle et je n’exagère pas. A onze ans, va donc jouer avec tes soldats et mêle-toi des affaires de ton âge… Et bon après-midi! — Eh, Judith! Je ne veux pas qu’on se quitte fâchés. S’il te plaît! Ces excuses déguisées ne laissent pas la grande sœur insensible. Elle va réparer, Judith. En tapotant légèrement de son index quelques secondes l’endroit meurtri par son geste impulsif. D’ailleurs, elle ne sait pas vraiment quelle mouche l’a piquée. Il n’est pas question de gâcher un si bel après-midi en entretenant quelque animosité envers quiconque et surtout pas envers son petit frère adoré, qui a si brillamment défendu sa cause. — A bientôt, Josef! Si je trouve un amoureux tu seras le premier dans la confidence, dit-elle, avec un sourire enjoué et le regard un peu coquin. — Eh bien, tu vois, te voilà redevenue normale. Ce n’était vraiment pas la peine de me flanquer une claque «pour ça». Amuse-toi bien! «Amuse-toi bien!» Judith ne l’entend même pas. Elle dévale les escaliers avec une énergie décuplée se retrouvant 52


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dans la rue en un temps record. Les quelques heures de liberté qu’elle va s’accorder, Josef en est quasiment l’auteur et pour cela elle n’oublie pas de prendre quelques pièces de son argent de poche pour lui acheter son gâteau préféré sur le chemin du retour. Elle connaît, dans une rue adjacente au grand boulevard, une pâtisserie où les Juils ne sont pas encore indésirables. Mais pour combien de temps? Josef découvrira sa surprise plus tard… Ces quelques heures devant elle, Judith les savoure à l’avance. Elle a des ailes pour retrouver ses deux amies à l’endroit convenu.

A 14 heures tapantes, les trois jeunes filles se retrouvent devant l’entrée du complexe sportif. Pour ne pas marginaliser Judith, et surtout pour ne pas éveiller les soupçons, Luisa et Johanna n’ont pas non plus leur carte d’identité sur elles. Johanna, très attachée à Judith, a volontairement engagé une conversation superficielle avec elle. Il ne faut pas que le regard de la «clandestine» se pose sur le maudit écriteau. Elle ne doit pas laisser paraître le moindre trouble susceptible de démasquer l’imposture. L’  air détendu qu’arbore chacune d’entre elles, leurs babillages d’adolescentes mettent la caissière en confiance. Elles n’ont aucune difficulté pour entrer. L’ habituelle réduction aux étudiants leur est même accordée. Les premiers écueils de l’aventure sont évités. Toutes les trois sont dans l’enceinte du lieu tant convoité sans avoir été inquiétées. De toute façon, cet après-midi, tout le monde est de bonne humeur. Il fait beau. Une légère brise atténue les effets un peu cuisants des tout premiers rayons du soleil. En quelques minutes les trois amies se retrouvent en costume de bain sur 53


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une pelouse magnifiquement entretenue. C’est encore facile à cette heure-là de se choisir une place mi-ombre mi-soleil sous des feuillages protecteurs. Luisa et Johanna préfèrent l’ombre. Judith installe sa serviette de bain en plein soleil et s’étire de tous ses membres, telle une chatte qui s’étale de tout son long pour un moment de paresse. Radieuse, elle s’efforce de contenir ses émotions pour «ne pas se faire remarquer». Depuis le début de ces temps difficiles, en tant que «juive», elle ne peut plus prétendre être à la fois sereine et heureuse. Ce luxe n’est plus pour elle. Mais ici, cet aprèsmidi là, paix et bonheur se conjuguent sans aucune erreur de concordance... Oubliés les interdits pourtant si proches... Elle croque ce que la vie lui offre là, maintenant, ne sachant pas de quoi demain sera fait. L’ appel de l’eau se fait ressentir avec intensité. Judith se lève d’un bond interpellant Luisa et Johanna avec détermination. «A l’eau! Venez, les filles! On fait quelques longueurs pour se rafraîchir.» Les deux amies ne se font pas prier une seconde de plus. «Ne pas se faire remarquer», se dit Judith. Conditionnée par les injonctions paternelles, elle renonce à quelques échauffements au bord du bassin. En avait-elle seulement besoin? «Ne pas se faire remarquer», alors elle se dirige vers le petit tremplin... et là, subitement, elle ne contrôle plus rien. Un besoin inconscient de pulvériser les interdits en les transgressant devant une nuée de témoins? Une irrésistible envie de voltiges, de sensations extrêmes prend le dessus. En quelques secondes, le corps harmonieusement fléchi, ses doigts semblant effleurer ses chevilles, elle s’envole dans les airs et toujours pour «ne pas se faire remarquer» elle se contente d’un unique retourné où sa silhouette sculptée 54


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par l’effort irradie aussi de grâce et de féminité. Ses mains jointes pourfendent l’eau pour ouvrir une voie divine à la nymphe Océanide qu’elle aurait pu être sous d’autres cieux plus cléments. De son sanctuaire érigé pour une déesse de race supérieure, usant de ses prérogatives, elle aurait pu délivrer des oracles... Les temps ont bien changé même si aucune vague hostile ne vient ombrer la disparition de la plongeuse hors-la-loi. Juste quelques éclaboussures frangées de minuscules perles blanches accompagnent les ondulations de la jeune fille qui réapparaît les bras tendus, les doigts entrelacés. Ses paumes de main tournées vers les cieux en signe de reconnaissance dessinent dans l’air l’expression de sa liberté fugitive. Les cieux alliés de l’opprimée répliquent immédiatement, et toutes les sources de lumière environnante semblent converger, comme par miracle, vers le centre du bassin. Judith est plus belle que jamais. Sur sa peau déclarée impure depuis trois ans1 des gouttes d’eau, éclats de diamant brut, roulent, s’amusent, se croisent, se défont pour esquisser des arabesques de lumière uniques pour une jeune fille unique. A cet instant même, les ténèbres de l’obscurantisme ont vacillé. La flamme que l’on voulait mettre sous le boisseau ne s’est pas étiolée, n’a pas faibli. Judith rayonne de tout son être, on ne voit qu’elle. Tandis qu’à Berlin, les artisans de l’exclusion forgent dans des conciliabules ignobles des barreaux de prison pour enfermer les nouveaux lépreux de l’Allemagne, à Allusion aux lois raciales de Nuremberg, «pour la protection du sang et de l’honneur allemand», proclamées le 15 septembre 1935 à l’issue du congrès du Parti nationalsocialiste allemand, réuni à Nuremberg. Ces lois interdisent le mariage et les relations sexuelles entre aryens et non aryens. Les Juifs perdent leur citoyenneté allemande. Il leur est interdit de porter le drapeau allemand. En novembre 1935 suivra la première définition officielle du Juif: quiconque ayant trois grands-parents juifs; quiconque ayant deux grands-parents juifs et se déclarant membre de la communauté juive. 1

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Le plongeon interdit

Stuttgart une jeune Juive a déjoué dans un lieu interdit la loi maléfique, dès le premier jour de son application, avec brio. La hauteur choisie n’a en rien diminué la beauté de sa prestation. Bien au contraire! Cette démonstration de sportive de haut niveau a aimanté bon nombre de regards, en particulier ceux de jeunes gens en quête, eux aussi, d’exploits pour épater leurs rivaux et leurs dirigeants. Ce plongeon «interdit» est accueilli par une ovation de sifflements admiratifs et de quelques «Super!» gratifiants. Judith réalise aussitôt qu’elle «s’est fait remarquer» et pourtant elle n’avait rien programmé: elle a toujours excellé dans cette discipline. Il faut absolument à partir de maintenant «ne plus se faire remarquer». Si dans l’Antiquité les Amazones se coupaient un sein pour égaler la dextérité des hommes à la chasse, dans ce bassin au XXe siècle la sirène préférée de Josef se mutile mentalement sa précieuse nageoire pour se mouvoir à un rythme en dessous de ses performances habituelles. Il ne faut surtout plus attirer les regards. Johanna, qui ne perd pas Judith des yeux, s’inquiète de cette baisse de régime. Très étonnée d’avoir quelques longueurs d’avance elle l’attend sur le bord du bassin et lui demande: — T’es fatiguée? On dirait que tu ne peux plus avancer. Tu t’imagines, je suis devant toi mais qu’est-ce qu’il t’arrive? Tu n’es pas malade, j’espère? — Non. J’essaie juste de ne «plus me faire remarquer». Cela suffit avec le plongeon. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’aurais dû m’en passer... — J’aime mieux ça... Tu joueras les ondines dans un spectacle son et lumière quand Hitler et ses sbires auront retrouvé leur bon sens et j’espère que ce sera pour bientôt. De toute façon, ça ne peut pas aller plus mal. 56


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J’en suis persuadée, dit Johanna sur un ton résolument convaincu. Emue, Judith saisit le poignet de son amie et le serre très fort en lui disant simplement «Merci!». Néanmoins elle l’exhorte à ne pas se livrer à ce genre de commentaires en public. Une sombre histoire lui revient à l’esprit. A l’usine Daimler un ouvrier vient d’être interné pour être «rééduqué» et sa famille n’a aucune nouvelle de lui. Dans son atelier, l’homme a insulté le Führer devant les ouvriers. Le contremaître n’a pas eu d’autres alternatives que celle de constater que cet homme était devenu fou. C’est l’explication qu’il a donnée à la femme de l’époux récalcitrant pour justifier l’arrestation et l’enfermement. Judith relate à voix basse ce fait-divers à l’oreille de son amie et lui fait promettre d’être plus prudente à l’avenir. — Je ne veux pas te perdre, Johanna, tu comprends? — Promis! Désormais je ferai attention à ce que je dis en pensant à toi. Je continue de nager... Là, au moins, tu peux être rassurée, c’est le meilleur moyen pour ne pas dire de bêtises. — A tout de suite, Johanna, moi, je sors profiter du grand air et du soleil. J’espère que personne ne m’a remarquée. En tout cas, depuis ce plongeon, j’ai tout fait pour me faire oublier, je n’ai jamais nagé aussi mal, pire que ma mère... Craignant de rencontrer des regards aussi bien soupçonneux qu’admiratifs depuis sa prestation que trop plébiscitée, Judith n’a plus levé les yeux une seule fois du bassin. Elle n’a donc pas pu croiser le regard d’un 57


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jeune homme que sa performance et surtout sa contreperformance de nage poussive a interpellé. Il a pu lui-même prendre la mesure de ce paradoxe complètement loufoque en ressemblant d’abord à un sprinter olympique en suivant la plongeuse, et ensuite, sans transition, à un vieux monsieur perclus de rhumatismes en accompagnant la nageuse. Profondément troublé, il s’est attardé plus longtemps sur le bord du bassin que d’autres garçons vraisemblablement déroutés par trop d’incohérence. Il a essayé de trouver des réponses plausibles à ses nombreuses questions qui auraient terrorisé Judith si elle les avait entendues. Et si le plongeon était interdit? Et si la plongeuse était une hors-la-loi, une clandestine? Et si elle avait un secret qu’elle ne veut pas dévoiler, ici dans cette piscine? Et si ce maudit écriteau la concernait? Et si elle était en danger? Pour cette dernière éventualité, qui transpire la certitude, c’est lui qui agira en tant que véritable citoyen allemand qu’il désire être, comme il l’entend. Il en aura le cœur net. Cœur imprévisible qui pour l’instant lui joue un mauvais tour en n’en faisant qu’à sa tête, en décidant de battre plus vite, de cogner plus fort sans demander comme un locataire mal élevé l’autorisation de son propriétaire. Judith s’aperçoit en regagnant sa serviette que des groupes de jeunes ont pris place à proximité de leurs affaires. Elle décide de ne pas y prêter attention, que rien ne la troublerait, et reprend sa position favorite. Allongée sur le dos, les yeux fermés, elle s’offre une autre parenthèse d’insouciance, intemporelle. Dans la piscine où d’ordinaire 58


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flottent dans l’air les odeurs âcres de l’eau chlorée, ce sont des fragrances de jasmin et de lilas qui flattent son odorat. Surprise de ces subtils mélanges, elle s’imagine un jeu olfactif où elle vérifiera uniquement avec le regard si elle n’a pas inventé ces arômes de jardin botanique. Elle ouvre les yeux et là, à quelques mètres, un lilas lui offre sa maturité de juin. Mauves cramoisi, mauves pastel se déclinent dans de lourdes grappes, gorgées de soleil, pigmentées de lumière. Elle se félicite. Aucun bémol ne vient altérer l’accord parfait entre ce qu’elle sent et ce qu’elle voit. Emoustillée, elle s’aventure un peu plus dans ce labyrinthe défendu dans le sillage du jasmin. Mais au détour d’un étroit bosquet quelques pivoines aux pétales poudrés aiguillonnent en elle la tentation de toucher, de froisser, de laisser ses doigts pétrir, broyer cette chair de soie jusqu’à ce que suinte la quintessence d’un effluve particulier, unique, qui ajouterait une note insolite à ce cortège de senteurs bigarrées et disparates. Note rémanente pour l’éternité qui lui donnerait envie de créer un parfum unique aux senteurs fleuries qu’elle appellerait insolemment «Liberté» pour défier aujourd’hui les instigateurs de ces deux mots assassins «Juden verboten» qui l’enferment maintenant au grand jour dans le statut de paria. Et elle se lève, Judith, déterminée à aller jusqu’au bout de ses fantasmes. Après tout, les pivoines ne sont qu’à une cinquantaine de mètres... «Ne plus se faire remarquer» et l’écho ne traîne pas «Ne plus se faire remarquer» martèle sa conscience... Et la raison l’emporte: personne ne saura rien de ses délires. Inquiète elle jette un regard autour d’elle: est-ce que quelqu’un aurait pu lire dans ses pensées? A regret, comme si de rien n’était, elle se rallonge sur l’herbe, cette fois, et se contente –maigre consolation– de triturer quelques brins d’herbe compulsivement. 59


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Un regard sur ses doigts salis par quelques particules de terre encore humides des pluies de la veille l’égare une fois de trop dans les méandres trop aventureux de la dévalorisation de sa personne. «Voilà ce que je suis! De la terre sale, gluante, qui donne envie de se laver immédiatement. Une terre qu’on piétine, ici et ailleurs, toute la journée.» Terrible, usant, ce monologue intérieur entre le bien et le mal. Un combat incessant sur l’ennemi pour gagner quelques millimètres de terrain sur l’estime de soi, pour être et ne pas subir. C’est certainement de repenser à ce funeste écriteau «Juden verboten» qui lui donne ce cafard subit. Il faut réagir, il fait si bon. Il faut lever les yeux pour se réfugier dans la clarté fascinante du ciel prêt à laver par des larmes de pluie l’ignominie des hommes. Aujourd’hui ce ciel nordique trop souvent décrié n’a rien à envier au ciel tant raconté des pays du Sud. Et le balancier repart côté liberté et beauté de tout ce qui l’entoure. Tout à l’heure, avec Johanna et Luisa, elles iront admirer et toucher les pivoines, qui fleurent avec tant de caractère. Quelle idée elle a eue de se mettre toute seule des interdictions aberrantes! De bruyants éclats de voix féminines proviennent du petit groupe installé juste à côté et rompent le charme de ses pensées vagabondes. Apparemment, rien de bien méchant pour l’instant même si quelques bribes des conversations de ces voisines exubérantes la mettent tout de suite mal à l’aise. — Elle n’arrive pas à courir le 100 mètres en 14 secondes… — Moi, je franchis 4,35 mètres en longueur, 10 cen­ti­ mètres de plus que ce qui est demandé… — Mais, dis-donc Inge, tu ne t’es toujours pas décidée 60


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à plonger tout habillée? Tu n’auras bientôt plus le choix. Dans une semaine ce seront les championnats… A l’écoute de ces surenchères de performances sportives, Judith comprend qu’elle est à côté d’un groupe de jeunes filles de la BDM2. Discrètement elle tourne la tête pour voir à quoi peut ressembler cette Inge pointée du doigt comme «la nouille» de la section par ses charmantes camarades. Aïe! Sale temps pour cette Inge victime de toutes ces surestimations absurdes du sport imposées par le régime. Un simple coup d’œil suffit pour constater que l’idéal aryen a du plomb dans l’aile. La malheureuse déshonore le stéréotype de l’Allemande plantureuse mais robuste ayant comme première mission d’être «une mère éternelle pour la Nation». Elle serait plutôt la sœur jumelle de la caricature de la Teutonne enrobée, flasque, plutôt dévoreuse de charcuterie que de fruits et de légumes. Ses quelques kilos en trop, ses résultats médiocres lui pourrissent la vie au sein d’une section où la performance cet après-midi-là est le sujet de conversation favori... Maintes fois confrontée au rejet dans sa vie de tous les jours, Judith est prise d’un élan de sympathie pour cette pauvre fille, élan que bien évidemment, elle n’extériorise pas. Instinctivement Judith se décale sur la gauche. C’est sans compter qu’elle voisine maintenant avec un groupe de garçons. Un seul s’est mis à l’écart. Peut-être est-il venu en Bund Deutscher Mädel (BDM): ligue des jeunes filles allemandes de la jeunesse hitlérienne réservée aux adolescentes de 14 à 18 ans. L’ organisation offrait des activités propres à attirer le plus grand nombre: le sport, la musique, le camping, le secourisme, etc. Pour en faire partie il fallait prêter serment de fidélité au Führer. 2

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solitaire? Assis à l’ombre d’un arbre, rien ne semble pouvoir le distraire de sa lecture. Elle décide d’oublier la présence des trouble-fêtes de la BDM et reprend son activité «bain de soleil», appuyée, cette fois-ci, sur ses deux coudes. Dans cette position elle ressemble plus à un chien sur ses gardes qu’à un lézard désœuvré, mais cette alerte a un peu entamé sa quiétude. De toute façon, Luisa et Johanna ne tarderont pas à revenir lui tenir compagnie. Cette pensée lui redonne le sourire. Il n’y a plus qu’à attendre calmement… «Tiens, ça bouge dans le groupe de garçons!» constate Judith. Un petit cercle se forme autour de l’un des leurs, occupé à feuilleter une espèce de recueil dont elle ne tarde pas à découvrir le contenu. Au signal du plus âgé d’entre eux, comme bâtis sur ressorts, ils sont maintenant tous debout. Les premières syllabes d’un credo d’exclusion claquent dans l’air. Judith n’en croit pas ses oreilles: «N’oublie pas que le sol allemand est à toi! Jeunesse, marche avec la volonté suprême!» Les paroles de la mélodie la renseignent immédiatement sur l’identité de ses proches voisins. Et là, elle s’affole pour de bon. «Mais c’est pas vrai, me voilà prise en tenailles entre des BDM et des Hitler Jugend. Mais qu’est-ce qu’elles font, Luisa et Johanna? Il faut qu’on change de place au plus vite. En attendant il faut rester immobile, invisible, transparente et «ne pas se faire remarquer». Si jamais ils me regardent, je peux fredonner l’air. Après tout, «ce sol allemand» je suis prête à le défendre moi aussi. Je l’aime autant qu’eux. C’est eux qui veulent rester entre eux cet après-midi. Pour l’instant pas de panique, ils ne m’ont même pas remarquée, ils ne pensent qu’à s’époumoner.» 62

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Le plongeon interdit (Our1035)  

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