395 Auguste, fondateur d'empire

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mensuel dom/s 7,40 € tom/s 970 xpf tom/a 1 620 xpf bel 7,40 € lux 7,40 € all 8,20 € esp 7,40 € gr 7,40 € ita 7,40€ MAY 8,80 € port. cont 7,40 € can 10,50 CAD ch 12 ,40 fs mar 63 dhS TUN 7,20 TND USA 10,50 $ issn 01822411

événement : août 1914, Paris entre en guerre www.histoire.presse.fr

dossie spécia r l

fondateur d’empire

auguste


4 / sommaire

n°395 / janvier 2014

charles lansiaux/bhvp/roger-viollet

on en parle

exclusif 14 Tous à Genève

31 Ils se sont tant haïs !

portrait 15 Nina Companeez, « reine de saga »

Par Marie Bouhaïk-Gironès

Par Daniel Bermond

Par Bruno Calvès

événement

8 Août 1914 : Paris entre en guerre Par Bruno Cabanes avec Emmanuelle Toulet

Été 1914 : la guerre est déclarée ; 300 000 Parisiens sont mobilisés. Les rumeurs s’emparent des rues, donnant naissance à une vague de xénophobie antiallemande. Bruno Cabanes commente pour nous les photos de Charles Lansiaux, photographe indépendant de l’époque, exposées dès le 15 janvier à la Bibliothèque historique de la ville de Paris.

31 Avant 1914

actualité

débat 18 1914-2014 : l’Allemagne contre-attaque Par Gerd Krumeich

société 32 Qu’est-ce qu’un acteur ?

FEUILLETON

2 janvier 1914 86 Le rugby plutôt que la guerre Par Michel Winock

GUIDE

cinéma 20 Makronissos, l’île des oubliés

les revues 88 « Le Débat » : le métier d’historien

Par Antoine de Baecque

88 La sélection du mois

21 Implacable Irlande

les livres 90 « La Grèce et les Balkans » d’Olivier Delorme

Par Bruno Calvès

21 Le rêve d’Icare concordance des temps 22 1675, ou la colère rouge des Bretons Par Joël Cornette

expositions 24 Ce que disent les images des ghettos

Par Juliette Rigondet

25 Leçon d’histoire mexicaine Par Déborah Besnard-Javaudin

palmarès 26 Pessac : un millésime audacieux et inventif !

Par Maurice Sartre

91 « La France à l’heure du monde » de Ludivine Bantigny Par Olivier Loubes

91 « Révolutions » coordonné par Mathilde Larrère

Par Guillaume Mazeau

92 La sélection du mois le classique 96 « Dictionnaire de pédagogie » de Ferdinand Buisson Par Olivier Loubes

Par Antoine de Baecque

couverture :

Tête d’Auguste en bronze, ier siècle av. J.-C., trouvée sur le site de Méroé (dans l’actuel Soudan) et conservée au British Museum à Londres (Londres, The British Museum, dist. RMN-GP/The Trustees of The BM).

retrouvez page 34 les rencontres de l’histoire Abonnez-vous page 97

Ce numéro comporte quatre encarts jetés : Terre sauvage (abonnés), L’Histoire (2 encarts kiosques France et export, hors Belgique et Suisse) et Edigroup (kiosques Belgique et Suisse).

n°395 / janvier 2014

art 28 Mystérieux Hildebrand Gurlitt

Par Emmanuelle Polack

bande dessinée 29 Retour place Tian’anmen Par Pascal Ory

médias 30 Collaboration(s) au pluriel Par Olivier Thomas

carte blanche

98 Commémorationnite Par Pierre Assouline

Vendredi 20 décembre à 9 h 05 dans l’émission « La Fabrique de l’histoire » d’Emmanuel Laurentin, retrouvez Giusto Traina lors de la séquence « La Fabrique mondiale de l’histoire » En partenariat avec L’Histoire


l’histoire / 5

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Londres, The British Museum, dist. RMN-GP/The Trustees of The BM

scal a, courtesy of the ministero beni e att. culturali

DOSSIER spécial

auguste ou le gouvernement du monde

38 Mort d’un prince, naissance d’un dieu

56 Débat : la vraie nature du régime

40 Comment il s’est inventé une famille 42 Les « Res Gestae », un bilan d’Auguste par lui-même 44 L’empereur qui a vu naître Jésus Par Claire Sotinel

58 À la reconquête de l’Orient 62 Portfolio : changer le visage du monde

82 2 000 anni, e poi ?

46 Une révolution tranquille Par Catherine Virlouvet

66 Une paix éternelle ? Par Giusto Traina

83 Pour en savoir plus

Par Frédéric Hurlet

49 Et Octave devint Auguste Par Frédéric Hurlet 52 Livie en son paradis Par Gilles Sauron 54 Les vertus politiques du rire Par Pascal Montlahuc

Par Frédéric Hurlet Par Maurice Sartre

Par Gilles Sauron

76 Un modèle de clémence ? Par Yann Rivière

78 Mussolini : héritier autoproclamé Par Johann Chapoutot Par Catherine Brice

68 Carte : le monde en 14 70 Virgile, poète et patriote Par Paul Veyne

72 La poste : une idée d’avenir Par Sylvie Crogiez-Pétrequin 75 Exposition : ce printemps, l’empereur est au Grand Palais Par Géraldine Soudri n°395 / janvier 2014


8 / événement

Août 1914 : PARIS entre en guerre Par Bruno Cabanes et Emmanuelle Toulet

dr

l’auteur Professeur associé à l’université Yale, Bruno Cabanes est l’auteur de nombreux travaux sur la Première Guerre mondiale. Il achève actuellement un Août 1914, à paraître aux éditions Gallimard, dans la collection « Les journées qui ont fait la France ».

l’auteur Emmanuelle Toulet est conservatrice générale de la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Elle est commissaire, aves André Gunthert, de l’exposition « Paris 14-18 ».

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charles l ansiaux/bhvp/roger-viollet

dr

A l’été 1914, Paris bascule dans la guerre ; 300 000 Parisiens sont mobilisés (soit un tiers environ de la main-d’œuvre masculine). C’est comme si la ville se vidait de ses forces vives et de sa jeunesse. La capitale vit bientôt au rythme des rumeurs qui accompagnent l’entrée en guerre : celle des « atrocités allemandes » contre les civils belges et français, colportée par les réfugiés ; celle concernant les espions et les ennemis de l’intérieur, qui donne naissance à une vague de xénophobie antiallemande. L’histoire de l’entrée de la guerre dans le quotidien des Parisiens reste largement à écrire : c’est celle que racontent les photographies de Charles Lansiaux, exposées dès le 15 janvier par la Bibliothèque historique de la ville de Paris.


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Ouvriers, employés de bureau, patrons de commerce et d’industrie : en quelques semaines, la capitale se vide de ses forces vives et de sa jeunesse

Les adieux

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La mobilisation est aussi un événement privé. Cette photographie d’un couple s’embrassant avec ostentation devant la gare de Lyon au moment du départ tranche avec les images plus convenues des photographies de presse : le mobilisé doit apparaître rassurant et protecteur ; son épouse émue mais digne. Les larmes sont autorisées mais, précisent les éditorialistes, versées avec parcimonie. On loue le stoïcisme des femmes françaises. Les civils doivent être à la hauteur des sacrifices exigés des soldats.

>

Une foule en quête de nouvelles, à la mi-août 1914, devant le siège du quotidien Le Matin : cette image du boulevard Poissonnière noir de monde est caractéristique des premiers jours de la mobilisation. Une entrée en guerre, c’est aussi un moment privilégié pour la diffusion des rumeurs, concernant la situation militaire ou la présence d’espions ennemis. C’est aussi un moment où l’information passe sous le contrôle de l’armée, qui diffuse parcimonieusement les nouvelles du front. Fin août, les Parisiens découvriront avec stupeur le recul des troupes françaises après la défaite de la bataille des frontières.

charles l ansiaux/bhvp/roger-viollet

Aux nouvelles

> charles l ansiaux/bhvp/roger-viollet

Un cheval sur quatre

En France, un cheval sur quatre est réquisitionné en 1914. La cavalerie occupe une place centrale dans les armées, à la fois par son rôle stratégique et par son importance symbolique. Les chevaux sont aussi utilisés pour le transport du matériel. Ces réquisitions (ici en août, avenue de l’Observatoire), qui interviennent au même moment que la mobilisation des hommes, ont de lourdes conséquences pour les travaux agricoles et mettent en péril de nombreuses exploitations. Au mois de septembre, des lettres de doléances émanant des maires des communes rurales affluent au ministère de la Guerre.

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roger-viollet

de agostini/leemage

18 / actualité

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Débat La responsabilité de l’Allemagne dans 14-18 ? Pas si grande, explique Christopher Clark dans son dernier livre. Les Allemands l’adorent !

I

Note 1. Gerd Krumeich vient de publier en Allemagne Juli 1914. Eine Bilanz (Ferdinand Schöningh). Cf. également de lui « La guerre qui vient », L’Histoire n° 385, mars 2013, pp. 72-78.

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1914-2014 : l’Allemagne contre-attaque

l y a un an était publié en Angleterre The Sleepwalkers (« les somnambules »), un récit de l’avant 14-18, rédigé par un historien australien, Christopher Clark, enseignant à Cambridge et connu pour son Histoire de la Prusse (Perrin, 2009) et sa biographie de Guillaume II (non traduite). Le livre est sorti en septembre 2013 en France (Flammarion) et en Allemagne (Deutsche Verlags-Anstalt). The Sleepwalkers a suscité l’attention des spécialistes comme du public. Il s’agit, pour la première fois depuis les travaux de Pierre Renouvin, d’un essai nourri des archives de toutes les puissances européennes. Récit détaillé et plein d’allant qui nous fait entrer dans la tête des décideurs et mieux mesurer les tensions impérialistes. Mais Christopher Clark prend aussi parfois parti. Il exprime ainsi d’emblée des critiques visà-vis de l’impérialisme britannique. Pour Christopher Clark, c’est bien lui qui perturbe le jeu habi-

tuel entre puissances, bien plus que les initiatives de Guillaume II et du gouvernement allemand. S’agit-il de la crise d’Agadir en 1911 ? Rappelons que Berlin envoie alors la canonnière Panther au large de la ville marocaine en réponse à l’occupation française de Fès et de Meknès ; la France et la Grande-Bretagne menacent à leur tour d’envoyer des vaisseaux de guerre. Pour Christopher Clark, ce sont les Britanniques

La faute aux Serbes et aux Anglais qui attisent là une psychose de guerre, et, pour ce qui est de l’armement naval, ne cessent d’exagérer les chiffres des bateaux allemands. Le ton est donné. Venons-en à la crise de juillet 1914, qui voit l’Autriche déclarer la guerre à la Serbie suite à l’assassinat, le 28 juin à Sarajevo, de l’archiduc FrançoisFerdinand par un étudiant serbe, Gavrilo Princip. Pour Christopher

Clark, l’Autriche est légitime quand elle s’attaque aux Serbes, peuple dont la violence à l’époque (il consacre des pages saisissantes au coup d’État sanglant en Serbie en 1903) anticipe celle dont ils feront preuve en 1995 à Srebrenica (sic !). L’ultimatum autrichien contre la Serbie, dont on sait qu’il fut rédigé de manière à ce que les Serbes ne puissent l’accepter ? Très modéré, juge Christopher Clark, si on le compare avec celui rédigé par l’Otan en février-mars 1999 pour obliger les Serbes à se conformer aux décisions prises sur le Kosovo. En juillet 1914, aucune puissance n’a souhaité une guerre de grande ampleur. Elles y sont arrivées comme des « somnambules », veut démontrer Christopher Clark. Mais, pour lui, si certains sont plus responsables que d’autres du dénouement tragique de la crise diplomatique, ce sont les Russes et les Français, et non les Allemands ou les Autrichiens. Les Russes qui, alliés des Serbes, entament, dès le 31 juillet, la course aux mobilisations,


3 accélérant le passage d’une crise régionale à une guerre européenne. Les Français qui, alliés des Russes, ne font rien pour calmer la crise : au contraire Raymond Poincaré, en voyage comme président de la Républi­ que à Saint-Pétersbourg à ce moment-là, et Maurice Paléologue, ambassadeur en Russie, réaffirment le soutien inconditionnel de la France à la Russie. En revanche, explique Christopher Clark, l’Allemagne est alors la moins militarisée des puissances. Ses initiatives ne s’expliquent que par le souci de ne pas rendre inopérant le magnifique plan Schlieffen, qui définit les grandes lignes d’une offensive massive à l’ouest : or sa bonne réalisation implique que les Russes n’achèvent leur mobilisation qu’au moment où les troupes allemandes seraient déjà arrivées à Paris, ou presque. Tous ces sujets peuvent bien sûr être discutés1. Et Christopher Clark, on l’a dit, est un excellent historien qui nourrit ses affirmations aux bonnes sources et maîtrise remarquablement tout ce qui a été écrit sur juillet 14. Reste que son approche rappelle le discours « innocentiste » que les Allemands tenaient dans les années 1920 et 1930. A l’encontre de ce qu’avance Christopher Clark, on peut en effet affirmer que les Autrichiens ont sans doute désiré une guerre (qu’ils voulaient limitée) avec un voisin serbe dont ils espéraient juguler une bonne fois pour toutes la menace. La responsabilité

allemande a surtout consisté à les avoir soutenus dès le début et sans faille, persuadés eux aussi que le conflit pouvait demeurer localisé. Cette « localisation de la guerre » – que Pierre Renouvin a, le premier, critiquée – a été en vérité non une tentative pour désamorcer le conflit mais un test pour jauger la volonté d’affrontement de la Russie. Si les Russes, pour protéger la Serbie, étaient prêts à risquer une guerre, il valait mieux que celle-ci intervienne maintenant. C’est ce que pensent en juillet 1914, à partir

La hantise allemande de l’« encerclement » de l’estimation des forces, à la fois le chef d’état-major Moltke, le chancelier Bethmann Hollweg et le Kaiser. Et c’est ce pari, ce test inouï qui a empêché tout dénouement pacifique de la crise. Il y a cinquante ans, Fritz Fischer avait fait scandale en Allemagne en affirmant dans son livre sur Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale (1961) que cette stratégie politique des Allemands exprimait leur volonté d’obtenir enfin une grande guerre qui les catapulterait vers leur but suprême : établir leur hégémonie. Aujourd’hui une tendance plus marquée chez les spécialistes internationaux attribue cette stratégie non à des buts de guerre impérialistes, mais à une hantise majeure des Allemands : celle d’être « étouffés » par les

malveillantes et jalouses nations voisines. On trouve ainsi dans certains témoignages l’idée que l’Allemagne, encerclée par des puissances hostiles (la France et la Russie), pouvait avoir à mener une guerre « défensive ». Pour comprendre pourquoi la guerre éclate, il ne faut pas oublier non plus que, malgré les craintes exprimées par certains d’une catastrophe possible pour l’Europe, les militaires comme les politiques estimaient tous, en France, en Russie et en Allemagne, que la prochaine guerre serait violente certes, mais courte. L’accepter pouvait être une façon d’enrayer le conflit généralisé dont on commençait à sentir les prémices. Le livre de Christopher Clark ne démérite pas. Et il inspirera sans doute des réflexions renouvelées sur un sujet souvent débattu. Mais il n’est qu’une voix dans le concert. Si l’ouvrage est intéressant, c’est aussi pour une autre raison : le succès qu’il rencontre en Allemagne. Depuis sa parution, le livre en est à plus de dix éditions. L’auteur venu faire en Allemagne sa tournée de promotion a été accueilli dans des salles combles par un public enthousiaste. L’historien est devenu la star des chaînes de télévision. Sans doute Christopher Clark a-t-il libéré un grand refoulé des Allemands – chez les jeunes générations surtout – pour qui l’histoire de leur pays commence en… 1945, mais qui continuent de souffrir de ce passé plus lointain qui semble n’avoir conduit qu’à la barbarie nazie. Or ce que leur explique Les Somnambules a de quoi les rassurer : il a existé un temps où la Grande Allemagne n’était pas à la racine du Mal ; elle occupait alors un rang normal et mérité parmi les puissances. Ce sont leurs actions « somnambulesques » qui les ont conduites à une guerre que personne ne voulait – et les Allemands moins que personne. Ainsi va l’histoire. Gerd Krumeich

Professeur émérite à l’université Heinrich-Heine de Düsseldorf

1. Christopher Clark fait des Serbes les « grands méchants » de l’avant-guerre. Image du coup d’État de 1903. 2. Les Russes seraient surtout responsables d’avoir lancé la course à la mobilisation, soutenus par la France. Ici, Poincaré à Kronstadt en juillet 1914. 3. Le 2 août 1914, l’Allemagne envahit la Belgique : un simple geste d’autodéfense ?

dr

rue des archives/tall andier

l’histoire / 19

Christopher Clark, Les Somnambules, Flammarion, 2013.

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46 / auguste

Une révolution

tranquille

On admet généralement qu’Auguste, au prix d’un habile subterfuge, a réussi à imposer aux Romains, adversaires acharnés de la monarchie, une royauté de fait. Les choses ne sont pas si simples.

londres, british museum, dist. rmn-gp/the trustees of the british museum

U

Par Catherine Virlouvet

ne expression latine, Res publica restituta, « le rétablissement de la chose publique », caractérise le retour au fonctionnement des institutions romaines, telles qu’elles existaient avant les temps troublés des guerres civiles du ier siècle av. J.-C. Si elle a été souvent utilisée par les auteurs modernes, les contemporains d’Auguste s’en servirent peu. Mais l’idée est bien présente, en particulier dans les écrits de l’empereur. Il suffit de relire l’avant-dernier chapitre des Res Gestae, ce récit de ses hauts faits qu’Auguste lui-même a voulu laisser à la postérité : « Pendant mon sixième et mon septième consulat, après avoir éteint les guerres civiles, étant en possession du pouvoir absolu avec le consentement universel, je transférai la république de mon pouvoir dans la libre disposition du Sénat et du peuple romain. » Une telle présentation a posteriori des événements de 28-27 av. J.-C. est confortée par la légende placée au revers d’une monnaie d’or frappée en 28 av. J.-C. : « Il a rendu au peuple romain ses lois et ses pouvoirs. » Pourtant, force est de constater qu’à la mort d’Auguste, en 14 ap. J.-C., la république oligarchique qu’avait connue Rome entre le ve et le milieu du ier siècle av. J.-C. est bien morte. Le princeps, c’est-à-dire le premier d’entre les citoyens romains, concentrait entre ses mains un ensemble de pouvoirs issus, certes, des institutions républicaines, mais qui n’avaient jamais été détenus par une même personne ni aussi longtemps. Qu’on en juge plutôt : en 14 ap. J.-C., Auguste possède un imperium (un pouvoir militaire) étendu à l’ensemble de l’Empire romain. Contrairement à ce qui prévalait sous la république, il le conserve même lorsqu’il se trouve dans l’enceinte de Rome, où il est autorisé à faire usage des mêmes insignes du pouvoir que les consuls, premiers magistrats de la cité. n°395 / janvier 2014

de

l’auteur Professeur à l’université d’Aix-Marseille, directrice de l’École française de Rome, Catherine Virlouvet a notamment publié La Plèbe romaine dans les témoignages épigraphiques (Collection de l’École française de Rome, 2009).

Au peuple « Leges et iura P. R. restituit » : « Il a rendu au peuple romain ses lois et ses pouvoirs. » Monnaie en or de 28 av. J.-C.

Il dispose par ailleurs de la puissance tribunicienne, c’est-à-dire du pouvoir civil des tribuns de la plèbe, qui lui permet de proposer des lois au peuple romain dont il est ainsi le protecteur, et de contrôler l’ordre du jour du sénat. Depuis 12 av. J.-C., Auguste est aussi grand pontife, chef de la religion, charge assumée à vie dans la république romaine. Si l’on ajoute à cela qu’Auguste a, depuis 18 av. J.-C., régulièrement associé à ses pouvoirs des membres de sa famille (son gendre Agrippa, puis ses petits-fils Lucius et Caius César qu’il adopta en 17, enfin son beau-fils et fils adoptif Tibère, le seul qui lui survécut), désignant par là implicitement des successeurs pour le remplacer à la tête de l’État à sa mort, on prend la mesure des nouveautés qu’il a introduites durant sa très longue période de domination sur les institutions romaines. Un roi qui ne dit pas son nom ? D’ailleurs, ne s’est-il pas défini lui-même, dans un décret de 29-28 av. J.-C. dont, plus d’un siècle après, Suétone nous rapporte la teneur, comme le « fondateur de la meilleure forme de gouvernement » ? Dans ces conditions, la res publica restituta n’est-elle qu’un mythe, un leurre à mettre sur le compte de la ruse d’Auguste ? Fort de l’expérience de César, assassiné en 44 av. J.-C. parce qu’il était soupçonné de vouloir restaurer la royauté, son petit-neveu et fils adoptif aurait dissimulé par une mascarade, dont ses contemporains euxmêmes ne furent pas dupes, un régime monarchique qui n’a pas osé dire son nom. C’est la thèse défendue dès 1939 par l’historien britannique Ronald Syme, et qui est encore partagée par un courant historiographique (cf. p. 56). Cependant, à y regarder de près, les choses ne sont pas si simples. Semblable lecture repose en bonne part sur le point de vue d’historiens romains, tels Tacite ou Dion Cassius, qui interprétè-


dagli orti

l’histoire / 47

Ara Pacis à savoir

trois noms pour un fondateur Octave

Caius Octavius. C’est son nom de naissance, qu’il porte jusqu’en 43 av. J.-C. lorsqu’il n’est encore que le petit-neveu de César.

Octavien

Caius Iulius Caesar Octavianus. En 43 av. J.-C. son adoption par César est ratifiée. Les sources anciennes ne l’appellent cependant jamais Octavien mais plutôt César, comme il le souhaitait.

Auguste

En 27 av. J.-C., le Sénat lui attribue le surnom d’Auguste, terme emprunté au vocabulaire religieux et qui recouvre la notion d’auctoritas, de prééminence morale.

Détail de l’Ara Pacis, le grand autel de la paix que le Sénat a décidé d’édifier en 13 av. J.-C. pour célébrer les victoires d’Auguste en Espagne et en Gaule. A gauche, le Prince est suivi de son fils adoptif Caius César et des Flamines, les prêtres dont le sacerdoce était tombé en désuétude et qu’Auguste venait de réactiver.

rent la domination d’Auguste à l’aune de ce qu’était devenu le régime impérial un ou deux siècles plus tard. Qualifier uniquement le principat d’Auguste de monarchie laisse dans l’ombre les évolutions de cette période et ne rend sans doute pas justice au dessein d’Auguste, si tant est que l’on puisse jamais percer les mystères d’une personnalité dont la longévité même ajoute à la complexité. Les Res Gestae, même si elles s’attachent à présenter le princeps sous son meilleur jour et passent sous silence les périodes de violence et d’illégalité qui ont marqué son arrivée au pouvoir, ne sont pas qu’un masque grossier, mais bien un testament politique. Elles permettent de mieux cerner l’œuvre institutionnelle d’Auguste et de replacer son principat dans une évolution. Les historiens ont pris l’habitude de faire débuter le régime impérial le 13 janvier 27 av. J.-C. La séance qui se déroule ce jour-là au sénat constitue en réalité la dernière étape d’un processus de n°395 / janvier 2014


78 / auguste

Mussolini :

héritier

autoproclamé En 1937, le bimillénaire de la naissance d’Auguste fut un bon prétexte pour exalter, à travers lui, l’impérialisme fasciste. Mussolini tout comme Hitler se sont prêtés au jeu. Par Johann Chapoutot

scénarisation Mais Mussolini ne s’en tient pas là, et les travaux se poursuivent : en 1934, le quartier qui entoure le mausolée d’Auguste est livré aux démolisseurs afin de mieux mettre en valeur le monument. Mussolini arrache lui-même les premières tuiles et donne les coups de pioche inauguraux. Pendant ce temps, des archéologues et des architectes travaillent à la mise en valeur de l’Ara Pacis qui se trouve à proximité. Cette prédilection pour le premier empereur romain trouve son expression majeure en 1937 : à l’initiative de Giulio Giglioli, archéologue et spécialiste de Rome, Mussolini commande une exposition pour célébrer le bimillénaire de la naissance d’Auguste (en 63 avant notre ère). Le Duce l’inaugure le 27 septembre 1937 dans le Palais des n°395 / janvier 2014

l’auteur Maître de conférences à l’université PierreMendès-France (Grenoble-II), membre de l’Institut universitaire de France, Johann Chapoutot a notamment publié Le NationalSocialisme et l’Antiquité (PUF, rééd. 2012). costa/leemage

L

e fascisme n’écrit pas l’histoire, il la fait », avait coutume de dire Mussolini, l’homme d’action qui se voulait intellectuel, et vice versa. Pour faire l’histoire, cependant, le Duce n’hésita pas à l’écrire à sa manière. Son texte le plus grandiose fut sans doute le palimpseste de la ville de Rome, cette Urbs dont les vestiges romains sont depuis 1929 inlassablement fouillés et mis en scène, sinon en valeur. En 1930 est inaugurée la via dell’Impero (actuelle via dei Fori Imperiali) : cette avenue, qui longe le forum républicain et les forums impériaux, relie le Colisée à la piazza Venezia, le cœur battant de la Rome fasciste. C’est là, au pied du Capitole, que le Duce réside, travaille et harangue les foules, du haut du Palazzo Venezia. L’« avenue de l’Empire » établit donc le lien, topographique et physique, entre la Rome antique et l’Italie fasciste, qui se veut la renaissance d’un passé glorieux.

georges seguin/cc

Fondateur d’empire La une du journal La Domenica del Corriere, après la proclamation de l’empire le 9 mai 1936, par Mussolini, vainqueur de l’Éthiopie.

Expositions, via Nazionale, qui avait déjà abrité en 1932 l’« Exposition sur la révolution fasciste » (« Mostra della rivoluzione fascista »). Pour l’occasion, le Palais a été doté d’une nouvelle façade : inspirée de l’arc de Constantin (bien postérieur, donc, à Auguste !), elle se compose de trois arches monumentales arborant les mots « Rex », en l’honneur du souverain italien VictorEmmanuel III, et « Dux » (chef, guide) pour célébrer


keystone/gamma-rapho

Mussolini. De nombreux extraits d’auteurs latins figurent également sur les arches. Sur des milliers de mètres carrés et en 25 salles, la « Mostra Augustea della Romanità » (« Exposition augustéenne de la romanité ») rend non seulement hommage au premier empereur, mais à toute l’histoire romaine, de Romulus jusqu’à la christianisation de l’empire1. Pédagogique, elle présente de nombreuses cartes, citations, mais aussi maquettes, modèles et ar-

Palais fasciste Défilé devant la nouvelle façade du Palais des Expositions, via Nazionale, construite à Rome en 1937.

tefacts divers : un imposant soc, qui rappelle la fondation de Rome (Romulus traçant selon le mythe les limites de la future ville avec une charrue), une maquette de la ville, des engins de guerre en miniature, etc. Cette scénarisation rappelle l’Exposition archéologique qui, en 1911, avait commémoré, dans les thermes de Dioclétien, le cinquantième anniversaire de l’unification italienne : moulages et modèles y avaient obtenu un franc succès. Cette mén°395 / janvier 2014