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Louvr’Boîte. N°36. 50 cts.

Tabous I


3. Édito

L’odeur locale 4. Mais quelle odeur avait Paris au XVIIIe siècle ? 6. Effluves du temps fini 8. Grasse, capitale des odeurs 12. Il fut un temps où l’on tuait pour elle : la pierre d’Alun Expositions olfactives 14. Cataplasmes et prunes déchaussées 16. McCarthy à la Monnaie de Paris ou comment j’ai failli ne plus jamais manger de chocolat de ma vie Passé, présent, futur 17. Artefact odorant du passé 20. Le matraquage olfactif 22. Google Nose ou l’odeur de l’innovation Rubriques 24. L’instant P.A.M. : Le gaz moutarde sent-il vraiment la moutarde ? 26. Bisque de Gaumar : Le camembert pané 28. Sexo : Ces odeurs corporelles qui dérangent 30. FFP* : Top 5 des pires flacons de parfum 32. Test : Quelle odeur êtes-vous ? 34; Le choix de la rédaction (et du monde entier) 36. Mots croisés 37. Crédits photographiques


edito

Une légende urbaine de cafétéria raconte que le Louvr’Boîte peut servir à caler la porte de votre amant lors d’une fuite matinale inopinée. Parce que, oui, ce journal, c’est de la lecture, des jeux mais c’est bien plus que ça… C’est aussi le terreau fertile à de nouvelles expérimentations, les vôtres peut-être ? Parlant de nouveauté, nos lecteurs établis remarqueront que tout a changé, sauf le prix. La rédaction s’agrandit mais la taille rétrécit : format-poche et couleur — que vous avez tant loués — sont au cœur de cette huitième année. Pour toujours plus de cohérence, nous avons mis en place un système de « saison » : tout en gardant l’idée des thèmes mensuels, ceux-ci sont regroupés en deux triptyques. Cet automne, dédiabolisons les tabous ! En octobre, arrêtez de vous boucher le nez dans le métro, acceptez les odeurs, redécouvrez-les… Aimez-les à travers des expositions olfactives, un voyage dans le temps odorant et toujours les rubriques habituelles (avec quelques nouveautés). Certes, nous changeons d’apparence mais au fond, « on ne change pas, on met juste des costumes d’autres sur soi »... Sophie Leromain & Aurélien Locatelli

Louvr’Boîte Huitième année. N°36. 0,5 €.

Directrice de publication : Sophie Leromain. Rédacteur en chef : Aurélien Locatelli. Relecture : Camille Giraud. Maquette : Aurélien Locatelli. Première de couverture : Lorenzo Oliva.

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Ont contribué à ce numéro, dans l’ordre alphabétique : Yvine Briolay, Bastien Hermouet, Lila Franitch, Xavier Gassiat, Anne-Elise Guilbert-Tetart, Sophie Leromain, Aurélien Locatelli, Yohan Mainguy, Morgane Martin, Salomé Moulain, Lorenzo Oliva, Célien Palcy, Elise Poirey, 3 Margaux Ruaud, Maxence Zabo.

École du Louvre, Bureau des Élèves, Porte Jaujard, Place du Carrousel, 75038 Paris cedex 01. louvrboite.fr Tél. : +33 (0) 1 42 96 13. Courriel : journaledl@gmail.com. Facebook : fb.com/louvrboite. Twitter : @louvrboite. Instagram : instagram.com/louvrboite. ISSN 1969-9611. Dépôt légal : octobre 2016. Imprimé sur les presses de l’École du Louvre (France). Sauf mention contraire, © Louvr’Boîte et ses auteurs.


Tabous I : Odeurs

Salomé Moulain r

L’odeur locale

On se le demande bien ! L’idée générale a toujours été de dire que Paris n’a jamais été autant polluée qu’aujourd’hui. Mais passons ces idées reçues bien trop simples pour atteindre les intellectuels que nous sommes. Il est bien évident que le XVIIIe siècle n’était pas une époque où il faisait bon vivre à Paris. La lecture du très précieux Tableau de Paris par Louis-Sébastien Mercier, publié en 1781, ou du moins de son chapitre intitulé «  L’air vicié  », et celui sur «  Les latrines publiques  », nous apportent un grand nombre d’informations. En effet cet ouvrage, au caractère documentaire essentiel pour les historiens du XVIIIe siècle nous décrit avec maints détails la ville de Paris. On apprend ainsi que l’air de la ville de Paris était extrêmement pollué, étouffant et rempli de relents d’excréments. Même en sortant de la ville, les odeurs de «  gadoue et immondices  » couvraient la campagne jusqu’à « une demie-lieue de la Capitale ». Les églises étaient également touchées, on peut donc lire que les fidèles évitaient ces bâtiments car « l’odeur cadavéreuse se fait sentir dans presque toutes les églises  » et les arrêtés, décrets ou autres tentatives n’y faisaient rien, les 4


Mais quelle odeur avait Paris au XVIIIe ?

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morts étaient enterrés dans la ville et l’odeur y restait. Nombreux étaient donc les problèmes de notre chère cité. Mais l’un d’entre eux primait sur les autres, vous avez bien compris, on parle de celui des emmerdants quoique nécessaires excréments. Les latrines publiques étaient très rares, on pourrait plutôt dire que la ville toute entière faisait office de latrines publiques. Les Tuileries par exemple (que l’on connaît plutôt bien), étaient un lieu particulièrement bien agencé, où (attention ancien français à venir) « Tous les chieurs se rangeoient sous une haie d’ifs, & là ils soulageoient leurs besoins. » et donc « les terrasses des Tuileries étoient inabordables par l’infection qui s’en exhaloit. ». Ah Paris, ville si romantique, on aurait jamais cru qu’elle fut aussi odorante. Le comte d’Angiviller dût même ordonner l’arrachage des ifs et la création de latrines publiques (payantes bien sûr) pour remettre un peu (seulement un peu) de propreté dans la ville. Parce que c’est pas des latrines aux Tuileries qui vont empêcher les chieurs du Faubourg St Germain de faire leur affaire sur le trottoir, avouons qu’il était quand même compliqué

de courir ne serait-ce que 200m quand vous avez la vessie sur le point d’exploser ou bien « que vos viscères soient relâchés  » comme le dit si bien Mercier. Les quais posaient donc un problème tout à fait équivalent, quand on manque de possibilité, il reste toujours la Seine. Malgré les panneaux « Défense, sous peine de punition corporelle, de faire ici ses ordures  », les chieurs étaient bien les seuls à se promener sur les berges de la Seine. En bref, la ville puait et suintait, par tous ses pores. On avait créé des fosses d’aisances, mais elles étaient insuffisantes et mal construites, ce qui entraînait des fuites dans des puits voisins. Ces mêmes puits utilisés par les marchands, et plus particulièrement les boulangers et voilà  : «  l’aliment le plus ordinaire est nécessairement imprégné de ces parties méphitiques & mal-faisantes. » Mmmh que ça donne envie le XVIIIe siècle  ! Mais et les femmes dans tout ça  ? Comment font-elles  ? Eh bien, étonnamment, elles savaient avoir plus de retenue et trouver des méthodes plus… discrètes (en même temps c’était facile, elles avaient des robes). C’est un art donc, semble-t-il de faire ses besoins à Paris, on

a bien évolué depuis… les flaques de pisse dans la rue, les toilettes rares et payantes, tout ça c’est du passé hein ? Allons donc  ! La question encore aujourd’hui se pose. N’avez-vous jamais vu en librairie les fameux guides Où faire pipi à Paris ou encore Pisser à Paris, Guide pratique et culturel des WC gratuits ? Reconnaissons qu’ils sont bien pratiques. Mais ne soyons pas si épouvantés que ça. Il semble que les odeurs et les excréments n’étaient pas un problème pour tout le monde, comme le prouve cette petite perle entièrement consultable sur Gallica, Physiologie inodore illustrée, et propre à plus d’un usage, écrit par un anonyme (évidemment, faut pas exagérer non plus) en 1841, et publié par les libraires du Palais Royal (ça s’invente pas  !) en faisant littéralement une ode à la merde  : « Ce qui salit le nez ne salit pas le cœur » « Je veux célébrer dans mes justes louanges La délicate odeur qu’exhalent les vidanges. Et présenter la merde à vos yeux étonnés. Or, prêtez tous l’oreille et bouchez-vous le nez. »


Tabous I : Odeurs

Effluves du temps fini Margaux Ruaud r Varanasi est une ville hors du commun. Vitalisée par le Gange, un des fleuves les plus mythiques au monde, ses berges sont organisées en terrasses où se déroule un large panel d’activités du quotidien, de la baignade au lavoir, en passant par les jeux de balles, le tout dans une parfaite cohabitation. Les ruelles escarpées qui desservent le reste de la cité offraient à mon imagination d’adolescente de quatorze ans toutes les images nécessaires pour assouvir ma « soif d’authentique », la vache sacrée en liberté étant ma source principale de divertissement. Si l’envie de découvrir était indéniable, je ne m’attendais pas à vivre un choc littéralement sensationnel sur les berges de ce fleuve presque mystique. En marchant le long des terrasses du Gange, ma famille et moi nous approchions d’un lieu hautement saint. A Varanasi, berceau de mythes hindous et bouddhistes, brûle perpétuellement un feu sacré, et ce depuis 5000 ans. Celui-ci est destiné à allumer les bûchers crématoires des défunts, avant que les cendres ne soient offertes au Gange, de manière à libérer l’âme de son enveloppe charnelle.

Les effluves ont pénétré mes narines bien avant que je ne voie quoi que ce soit. C’était une odeur forte, fumée, de bois calciné et de parfum. Et puis il y avait ce quelque chose que je ne savais pas identifier, que ma mémoire olfactive replaçait très vaguement, mais dont la source refusait de se révéler à mes souvenirs. En arrivant devant les « terrasses crématoires  », je n’ai pas tout de suite compris la force de ce que j’étais en train de découvrir. Des tas de bois tranchaient ça et là avec la pierre claire, des colonnes de fumée s’élevaient puis emplissaient l’atmosphère de cet espace presque conçu comme une scène de théâtre  : deux

ouvertures sur les côtés et une au sommet des marches, d’où apparaissaient les principaux protagonistes de cet étrange spectacle. A force d’observation silencieuse, je finissais par saisir ce qui se tenait devant moi, sans toutefois pleinement appréhender les subtilités de ces cérémonies religieuses. Originaire d’une famille où la mort se passe dans une église puis un cimetière, où le corps est entier dans un cercueil destiné à être plongé dans la terre pour toujours, comment aurais-je pu ? Par chance, un jeune Varanasien s’est rapproché de ma famille, ayant remarqué notre ignorance, et a pris le temps de nous expliquer la scène stupéfiante qui se déroulait devant nos yeux.

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Les bûchers ont toujours eu lieu au même endroit, au bord du Gange, pour pouvoir directement déposer les cendres dans le fleuve sacré. Le bois revêt une importance capitale dans l’opération. Plus la famille du défunt est fortunée, plus l’essence sera raffinée, le santal étant au sommet du panthéon, à la fois agréablement odorant et parfaitement combustible. Le corps doit être enveloppé dans plusieurs étoffes et porté sur un brancard jusqu’au lieu de crémation, centre d’un cortège de chants et de prières. Notre « guide » nous a aussi raconté que les femmes ne pouvaient plus assister à la crémation d’hommes, car de trop nombreuses épouses s’étaient jetées dans le feu par le passé, terrassées par la douleur au point de vouloir mourir avec l’être aimé. Certains corps avaient a contrario l’honneur de ne pas être brûlés, mais directement lestés et offerts au Gange, comme les personnes piquées par les serpents, les femmes enceintes, ou (très 7 logiquement) les vaches sacrées.

Toutes ces précisions me déstabilisaient, n’étant pas habituée à aborder aussi librement des sujets qui me paraissaient aussi graves. Au-delà des informations brutes qui me parvenaient, les sensations me plongeaient dans un état très particulier, comme une sorte de contemplation douloureuse. La fumée me piquait les yeux et me faisait pleurer, l’odeur était difficile à supporter, les essences et parfums me brûlaient la gorge, et toujours cet effluve lancinant que je ne pouvais nommer. Tandis qu’un bruit fort et sec retentissait, le Varanasien reprenait : « Vous entendez ce bruit ? C’est quand le crâne explose sous la pression des gaz et que l’âme est libérée. » C’est alors que je voyais parmi les rondins de bois incandescents un tibia relié à son pied, et certainement au reste du corps enfoui sous les braises. Effrayée, je me tournais vers l’eau du Gange, fixais le marasme du fleuve, des cendres et des fleurs, les yeux baignés de larmes par la fumée. Quelques secondes

s’écoulaient et je comprenais enfin ce que je sentais : l’odeur de la mort, du corps qui brûle, de la chair qui cuit. Si j’humais la mort et sentais la peur, je tirais une sorte de soulagement à définir ce relent qui prenait mes narines. Cependant que je me rapprochais inexorablement de la flamme, image de fin et de renouveau propre à ce lieu si particulier, j’étais imprégnée toute entière de cette exhalaison. Je ne voyais plus rien que cette toute petite lueur consciencieusement entretenue, pouvais à peine respirer, à tel point que mes parents ont rapidement décidé de quitter les terrasses. Alors que je m’éloignais, reprenant ainsi mon souffle et mes esprits, je réalisais quelle incroyable expérience je venais de vivre. La mort avait une odeur incomparable, inoubliable, et sur les berges de Varanasi, elle était éternelle.


Tabous I : Odeurs

Grasse, capitale des odeurs Célien Palcy r Morgane Martin & W Lorenzo Oliva Depuis le Moyen Âge, la ville de Grasse présente une intense activité de transformation de peaux en divers articles de cuirs de grande qualité. Les gants occupent alors une place très importante et placent Grasse dans les réseaux les plus influents du commerce de luxe. A la fin du Moyen Âge, le traitement du cuir nécessite des aménagements particuliers. En effet, le traitement des peaux suppose à cette époque l’utilisation d’excréments et d’urines animaux et humains. La production de cuir entraîne un regroupement des tanneurs dans des quartiers spécifiques le long de cours d’eau. Malodorantes car polluées, ces zones et leurs occupants sont marginalisés par le reste des habitants. Les produits finis quant à eux gardent les odeurs désagréables de leur traitement chimique. À la Renaissance, les contacts intensifiés entre les royaumes chrétiens et musulmans entraînent des évolutions considérables. Si les connaissances antiques sont retrouvées notamment par l’intermédiaire des scientifiques et des copistes du monde arabe, les techniques mises au point en Orient voyagent par les mêmes canaux. C’est ainsi

qu’un certain Galimard (à ne pas confondre avec les éditions Gallimard) applique la technique du parfumage par trempage aux cuirs destinés au luxe. À cette époque, les parfums en vogue sont relativement peu nombreux. Ces derniers sont principalement constitués de senteurs de fleurs parmi lesquelles la rose se distingue nettement. La technique de parfumage du cuir connaît

alors un succès immense à la Cour de France. Le métier de gantier se double ainsi de celui de parfumeur et les dames de la haute société se pressent chez eux. Le phénomène, qui se développe tout au long du XVIIe siècle, est d’autant plus important que les médecins rattachent à cette époque la propagation des maladies aux mauvaises odeurs. Sentir bon est alors un gage de raffinement, mais aussi considéré comme un moyen d’éviter de tomber malade. Le destin de l’eau de Cologne, encore souvent rattachée à la toilette et à la propreté de nos jours, commence ainsi en 1706 avec son invention par le parfumeur italien Jean Marie Farina dans la ville éponyme. Les bains sont rares, même dans la haute société où la toilette sèche reste courante et le bain une activité de délassement détachée 8


de l’hygiène journalière. Les parfums servent alors à masquer les mauvaises odeurs qui peuvent subsister à l’issue de la toilette. Au XVIIIe siècle, c’est à Grasse que naît le célèbre peintre Jean Honoré Fragonard… dans une famille de gantiers-parfumeurs. Son nom restera rattaché à une fameuse maison de parfum fondée plus tard et dont le nom lui est un hommage. L’intrigue du livre Das Parfum, die Geschichte eines Mörders de Patrick Süskind (1985) prend place à cette époque. Son adaptation, Le Parfum, par Tom Tykwer (2006) est un excellent moyen de se plonger dans l’univers très particulier de l’industrie, du commerce du parfum et des parfumeurs du XVIIIe siècle (Ben Whishaw, Dustin Hoffman et le sublime Alan Rickman). La région de Grasse présente alors une industrie florale intense, les paysages de fleurs odorantes que nous connaissons toujours se répandent à perte de vue tandis que la ville acquiert sa réputation de capitale européenne du parfum. Au XIXe siècle, l’établissement des élites bourgeoises et le triomphe de l’industrie profiteront considérablement à Grasse, lui apportant à la fois progrès technique et afflux de clientèle. La mise à la mode de la Côte d’Azur dans la seconde moitié du siècle participe à ce dynamisme avec la venue de personnalités qui ont marqué l’époque : l’Impératrice Eugénie, l’Impératrice Victoria et l’Impératrice Élisabeth d’Autriche (alias Sissi), si chères à Stéphane Bern, en sont des exemples. C’est ainsi qu’au 9 début du XXe siècle la

renommée de Grasse dépasse amplement le continent européen, notamment grâce à l’arrivée croissante de célébrités américaines. C’est de cette époque que datent les maisons de parfum les plus anciennes encore en activité en France. La maison Fragonard évoquée précédemment est ainsi fondée en 1926. Elle possède toujours en activité à Grasse une usine ainsi qu’un passionnant musée de la parfumerie. C’est également à Grasse que Coco Chanel passe la commande à Ernest Beaux d’un nouveau parfum. Celui-ci lui aurait alors proposé 24 senteurs

différentes. Elle retiendra le N°5 de la première série qui deviendra le parfum le plus célèbre au monde, popularisé plus tard par Marilyn Monroe, Catherine Deneuve, Nicole Kidman, Brad Pitt ou Audrey Tautou. Grasse reste de nos jours la capitale mondiale du parfum. Elle a contribué à forger une identité régionale en sculptant ses paysages fleuris tout en participant à la réputation mondiale du luxe à la française. À ce titre elle constitue un haut lieu du patrimoine national.


Tabous I : Odeurs

Il fut un temps ou l’on tuait pour elle : la pierre d’Alun Xavier Gassiat r Au fond de vous, vous le savez très bien, les ressources que l’on possède attirent la convoitise d’autrui. Ou la vôtre, lorsque c’est justement autrui qui possède ce que vous n’avez pas. Et non je ne parle pas d’une banale histoire de cœur à la Hélène de Troie mais bien de ressources naturelles. Mais si, rappelez-vous ! Quelle que soit votre année vous avez déjà vu cela  ! Par exemple, en archéologie orientale, ce brave Sargon Ier d’Akkad se lance, à peine sa conquête de la Mésopotamie terminée, dans de nouveaux raids pour s’assurer le contrôle des voies d’approvisionnement des ressources minières qui font défaut au sous-sol mésopotamien. Bon, à l’époque c’était plutôt pour le cuivre, l’étain ou les métaux précieux comme l’or et l’argent que l’on se battait mais à chaque époque ses ressources fétiches. Et si je vous disais qu’à une certaine époque, au Moyen Âge pour être précis, c’est pour la pierre d’alun que l’on a déclenché des guerres. Vous savez, ce joli galet gris un peu poudreux qui repose nonchalamment, dans les pubs pour déodorants, sur le bord d’une source d’eau pure où de jeunes vierges s’ébattent au milieu des

senteurs de lotus. Aujourd’hui on vous vante ses mérites pour réguler la sudation et les mauvaises odeurs de façon naturelle sans boucher vos petits pores mais imaginezle responsable d’un bain de sang au beau milieu d’une ville en flammes ce galet. Vous parait-il toujours aussi innocent ? Au Moyen Âge, plusieurs industries nouvelles prennent leur essor, notamment l’industrie textile et la tannerie. Or, que ce soit pour fixer les couleurs sur le tissu ou tanner les peaux pour les changer en cuir, un même matériau est nécessaire  : l’alun. Voilà donc notre joli galet déodorant propulsé au rang de ressource stratégique convoitée par tous pour faire tourner les industries. Et c’est notamment en Italie que des conflits vont éclater pour le contrôle des précieuses alunières. Faisons un saut dans le temps et l’espace, histoire de nous retrouver au milieu de la campagne Toscane au XVe siècle. Si je vous dis «  Volterra  », est-ce que cela éveille le moindre souvenir en vous  ? Non  ? Rassurez-vous : c’est assez normal puisque la cité toscane de Volterra est l’une des

grandes oubliées de la région que l’on parle d’histoire ou de circuits touristiques. Peut-être quelques étudiants zélés en archéologie étrusque la connaissent toutefois grâce à son glorieux passé antique (Eh oui c’est l’une des douze locumonies étrusques tout de même) mais sinon lorsque l’on parle de la Toscane se sont surtout Florence, Pise, Sienne, San Gimignano ou Lucques qui viennent à l’esprit. Et pour cause, Volterra est l’une des premières cités toscanes à avoir été soumise par Florence et s’est donc vue complètement éclipsée par le rayonnement de cette dernière. Et en outre de l’ambition démesurée des Médicis, l’une des causes principales de cette guerre, c’est l’alun ! Revenons dans notre campagne toscane du XVe siècle. Les Etats pontificaux possèdent parmi les plus grands gisements d’alun d’Europe avec les mines des monts de la Tolfa. Riche de cette ressource si convoitée, surtout depuis que les gisements traditionnels sont occupés par les envahisseurs Turcs, le Pape cherche à assurer son monopole et en profite

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pour faire de gros bénéfices grâce à ces exploitations. Il va ainsi vendre son alun aux Pays-Bas, où il a le monopole sur le marché, ou en Italie à Florence. Il va même jusqu’à négocier la fermeture des alunières de Naples. Toutefois, les Médicis ne peuvent tolérer cette situation. Cette famille de banquiers florentins rêve, maintenant qu’ils ont la mainmise sur leur ville natale, d’étendre son influence si ce n’est sur l’Italie, au moins sur la Toscane. Et être dépendant du Pape pour une ressource aussi importante que l’alun c’est impensable. Il faut que Florence puisse fournir directement ce matériau stratégique à ses guildes marchandes. Or, il existe une cité en Toscane qui possède des alunières. Une cité d’importance secondaire dont l’autonomie gêne les grandes républiques de la région comme Florence : Volterra. En 1472, la guerre est déclarée et les florentins envahissent le territoire de la petite république. L’avancée des florentins est très rapide grâce aux gigantesques moyens investis pour faire ployer la petite cité. Ils finissent par faire le siège de la ville ellemême qui au bout d’une

vingtaine de jours envisage la reddition et la signature d’un traité avec les envahisseurs. Mais tout ne se passera pas comme prévu. La légende locale veut qu’un traître ait fini par ouvrir de nuit l’une des portes de la cité, permettant ainsi aux florentins de prendre le contrôle de la ville et de remporter la guerre. L’histoire elle retiendra tout de même la mise à sac violente de Volterra par les armées florentines dans des circonstances particulièrement troubles alors que des accords plus pacifiques auraient pu être négociés. Dévastée, Volterra ne se relèvera jamais de cette défaite et disparaîtra complètement de l’histoire. Les Médicis quant à eux obtiennent ce qu’ils désirent : leurs propres gisements d’alun pour être indépendant de la production pontificale. Voilà comment l’alun, qui ne vous est aujourd’hui familier que dans ses utilisations cosmétiques, a été à l’origine de la ruine d’une cité qui pourtant s’affirmait dès le Moyen Âge comme l’une des premières communes-républiques donnant le pouvoir au peuple.

Sources : - Elisabetta FIORAVANTICINCI - Une ferme pendant trois siècles : l’alun de Rome [Jean DELUMEAU, L’alun de Rome, XVe -XIXe siècle.] - Histoire mondiale de la guerre économique, Ali LAÏDI - L’alun de Méditerranée, Maurice PICON


Tabous I : Odeurs

Aurélien Locatelli r

Expositions olfactives

Défini comme une « odeur de bouc ou de sainteté » par Patrick Grainville dans le merveilleux ouvrage (je pèse ici mes mots) Les Flacons de la séduction, l’art du parfum au XVIIIe siècle1, le parfum type du siècle de Marie-Antoinette semble prendre dans l’imaginaire collectif la forme d’un nuage d’odeurs fleuries et champêtres. Je propose ainsi une échelle de 10 à l’exposition Elisabeth Louise/Louise-Elisabeth (who the fuck cares?) Vigée Le Brun tenue l’année dernière au Grand Palais pour mesurer combien une douce et délicate odeur de rose peut se transformer en une fleur fanée, piétinée et flétrie, passée en cataplasmes sur la plaie d’un siècle de toutes les folies sensorielles. Entrer dans la lumière Dès le portique de sécurité, vous voilà accueilli•e•s par les souffleries du hall d’entrée qui brassaient à leur habitude l’air intérieur. Notons que la situation est déjà assez critique d’un point de vue simplement supportable pour dire qu’il ne fait jamais vraiment bon respirer dans ces endroits. Et là, surprise ! 12


Cataplasmes et prunes dechaussees En une microseconde, les gaz d’échappement des ChampsÉlysées sont mêlés à une lourde senteur vaguement florale. Alors vous zieutez autour de vous, à la recherche de la probable visiteuse retraitée ou ayant visiblement peu d’estime d’elle même pour cumuler ELVLB et une fragrance abusive. Entre nous : je ne trouve rien de plus insupportable que de sentir le parfum d’une autre personne dans l’espace public, et d’autant plus dans l’espace confiné d’une exposition. Il me semble qu’une trop lourde pulvérisation — féminine ou masculine — est comme une imposition du moi à l’autre, qui, contrairement à d’autres sens, ne peut qu’être subie.2 Généralement, cette sensation est présumée s’estomper une fois l’épicentre passé de quelques mètres… ce qui, évidemment, ne sera pas le cas durant l’exposition. Comme un insecte fou

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Je n’ai jamais pu faire la part des choses : les moments les plus intenses se situaient à l’entrée et à la sortie, le parcours étant

tout de même ponctué de petits pics de parfum qui rappelaient bien que, face à la mièvrerie3 et aux couleurs pastel surabondantes, le parfum s’impose. Alors n’hésitons pas à poser cette question insoutenable : sontce des effluves provoquées par des groupes de quinquagénaires poudrées nostalgiques n’ayant en bouche qu’un « c’est quand même drôlement bien fait  » postées stratégiquement à l’entrée et à la sortie de l’exposition OU un coup marketing de la Réunion des musées nationaux qui voudrait, d’une pierre deux coups, nous détendre (: non) et mettre en avant les parfums de la librairie-boutique ? Pour être tout à fait honnête, je suis particulièrement friand de ce genre de babioles pastel dont la vue me rend tout chose. C’est cette même quintessence du kitsch que j’aime absolument retrouver à la boutique de Versailles lorsque mon cœur est assez accroché pour visiter le château. Mon œil fut alors tout à coup attiré par une petite boursalinette en papier plastifié à l’effigie d’une zouz peinte à n’en pas douter par ELVLB (genre Marie-Antoinette ou qui

sais-je) allègrement cotée à 2,50€. Sa qualité discutable m’a beaucoup plu (je dois le dire) et cette expérience a totalement occulté le reste de la boutique. Le parfum me poussant dehors, me voilà paradoxalement parti sans vérifier, non pas si des flacons étaient présents — il devait en toute logique y en avoir ! — mais bien si était indiquée une possible utilisation dans l’exposition. Nous ne saurons donc jamais.

Disponible pour tous sur demande de consultation à la bibliothèque de l’École du Louvre. Une petite anecdote voudrait qu’il s’agisse de la première fiche jaune remplie par l’auteur en trois ans de licence. 2 P. Grainville dit à ce sujet qu’il s’agit de « notre lien le plus intime avec autrui et avec nos partenaires tendres  ». Ainsi je vous prierai de ne pas partager vos effluves. 3 Le lecteur attentif ou assidu aura compris que, moi président, j’interdirais toute forme de XVIIIe siècle. 1


Tabous I : Odeurs

McCarthy a la ou comment j’ai manger de chocolat Anne-Elise Guilbert-Tetart r Décembre 2014, le 1er plus précisément. Un jour sans événement spécial, un jour comme les autres. Avec une amie, déterminées, nous quittons mon appartement avec comme but la Monnaie de Paris. Après dix minutes de marche sur les quais, nous atteignons le perron du bâtiment. En entrant nous le découvrons : des travaux de rénovation bruyant, de la pierre, du marbre. C’est la première fois que nous y entrons et il a tout d’un monument digne du VIe arrondissement de Paris. En montant le grand escalier, nous tombons nez à nez avec des plugs gonflables qui doivent désorienter les âmes bien pensantes du quartier. Ils sont là, verdoyants et triomphants, laissant un rappel maîtrisé du scandale de Tree exposé sur la Place Vendôme lors de la FIAC 2014. Nous prenons nos billets, entrons. La Factory porte bien son nom. Devant nous des machines dignes d’une industrie font sans relâche des Père Noël en chocolat. Un bruit qui étouffe ceux dégagés par d’autres pièces ; le clac des machines, le pas de rares visiteurs. Une odeur forte et écœurante de chocolat englobe

le tout, l’exposition ouverte depuis deux mois oblige. Imaginez des centaines de chocolats entassés à l’air libre puis d’autres en continuelle fabrication. Ils stagnent avant de se vendre plusieurs dizaines d’euros pièce, ce sont désormais des œuvres d’art. Je sens mes vêtements s’imprégner de cette odeur et fais quelques mètres, l’écharpe sur la bouche et le nez, espérant retrouver un peu de réconfort dans les pièces suivantes. Celles-ci m’accueillent avec d’autres bruits, des paroles de l’artiste jurant en anglais. Aux murs, exit l’appartement parisien et bonjour celui d’un artiste aux multiples tourments. « Stupid artist. Are you the artist? Fuck you. Don’t fuck me. Stupid American. » servent de papierpeint et sont repris par l’artiste dans un râle assourdissant amplifié par les haut-parleurs. Des dessins, tels des graffitis, de personnes déféquant et des formes de plugs sont inscrits dans cette graphie coupée de lignes rouges flamboyantes. Des lits blancs aux draps roses ou bleus avec des miroirs sur les côtés se découvrent parmi les étagères de fer remplies de chocolat. Une chambre d’hôpital psychiatrique exhibée. Une

vengeance orchestrée suite à ce scandale artistique du Tree qui avait indigné beaucoup de personnes, menant à un acte de vandalisme qui avait causé sa destruction. Mais ceci n’est rien, rien du tout face à l’odeur. Une odeur de chocolat, forte, imposante et pénétrante. L’écharpe toujours sur le nez j’avance, doucement, me retournant vers mon amie aussi perplexe. Petit à petit je perds mon odorat, mon appétit se coupe, mon cerveau s’embrume. C’est une odeur de chocolat noir, mais pas celle qui fait rêver Willy Wonka ou un élève cherchant du réconfort après une journée en bibliothèque. L’odeur me pénètre, sous ma peau, dans mon esprit et suivent des nausées. Le petit chocolat avec le café du midi ne semble plus passer, tout ce que j’ai pu ingurgiter ces derniers jours et qui était à base de cacao semble vouloir s’extraire de mon organisme. C’est une surcharge, je cherche un peu d’air frais mais rien n’y fait. Toutes les pièces sont imprégnées, les murs, les étagères de fer. Aucun visiteur ne peut y échapper ; rien n’y personne. Le chocolat a désormais un goût amer, nauséabond, plus que du 99% de cacao.

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Monnaie de Paris failli ne plus jamais de ma vie D’un échange de regards nous retournons sur nos pas. L’exposition est petite, quelques pièces, mais nous devons retourner par la première salle pour sortir. Nous revoyons donc les machines industrielles produisant encore et toujours ces sujets chocolatés. Oxymores face aux boiseries des murs. Choc des cultures mais aussi choc dans mon organisme qui ne peut surmonter quelques minutes de plus dans cette fournaise odorante. Je sors, l’écharpe ne protégeant désormais plus mon cou mais mes voies respiratoires. Même si je ne suis restée qu’un quart d’heure dans ces pièces, l’odeur semble s’être imprégnée pour de bon dans mes vêtements et le vent frais des quais accompagné de la pollution produite par les voitures ne change rien. Je reste désorientée, l’estomac à l’envers et les jurons à l’esprit. Cette exposition est celle qui m’a le plus troublée (plus que Houellebecq au Palais de Tokyo, c’est pour dire). Car ici, en plus de la vue et de l’ouïe, l’odorat est sollicité. Ce sens, plutôt sensible, subissait une mise à l’épreuve à l’égal d’un 15

métro bondé. C’était ici une surabondance d’un aliment qui est des plus appréciés au monde et fait tourner des têtes à la Saint Valentin ou Pâques. Si fin, si délicat, il me paraissait à ce moment-là des plus dégoûtants pour rester polie. Toute une symbolique et un message étaient portés dans cette exposition, une revanche de l’artiste face au scandale national, si ce n’est mondial, de la place Vendôme. C’est aussi un challenge relevé par la Monnaie qui souhaite casser les codes et se donner une nouvelle image, « Frappe la monnaie et les esprits » prend tout son sens. Ce message est passé et laisse une trace indélébile chez le visiteur. Désormais, lorsque celui-ci mange du chocolat en famille pour les fêtes, avec un verre de vin rouge après s’être fait poser un lapin ou encore pour se dire que l’oral de spé n’était pas si catastrophique que cela, il aura à l’esprit un Père Noël innocent, au regard perdu mais avec derrière une idéologie saupoudrée de fuck.


Tabous I : Odeurs

Passé Présent Futur

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Artefact odorant du passe Sophie Leromain

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Si je vous dis Wollywell, à quoi pensezvous ? Rien  ? Essayons autre chose  : Pimboli  ? Ah, rings a bell mais vous ne voyez toujours pas où je veux en venir ? Faisons un bref retour dans le passé, lorsque vous étiez encore habillés par vos parents, que vous vous couchiez encore à heure fixe (et surtout avant minuit) et que le meilleur moment de la journée était de sortir dans la cour de récré retrouver vos copains, prêts à échanger. Tels des dealers en herbe, vous arriviez à négocier le meilleur troc possible  : votre gomme Ackaturbo contre trois feuilles de bloc-notes. Si vous êtes encore en train de vous demander de quoi je veux parler, c’est que vous n’avez malheureusement pas connu l’époque bénie de la Diddl-mania. Doux tonneau des Danaïdes, aspirateur à argent de poche, mais qui vous permettait de collectionner tous les produits dérivés  : stylo, peluches, journaux intimes, papiers odorants ou non et j’en passe. Rien que pour vous, je suis allée me replonger dans le grenier à souvenir qu’est mon 17 bureau (sorte de coffre-fourre-

tout depuis ma plus tendre enfance, intact depuis mon départ en études supérieures) et… je n’ai mis la main sur aucun vestige de cette ère de perdition. Essayons donc ensemble de se rappeler quelles étaient les odeurs de ces « feuilles senteur  ». Il me semble que le visuel était (plus ou moins) en lien avec la sensation olfactive que le papier dégageait. Par exemple, Diddl jouant une sérénade au violoncelle entouré de roses rouges sentait… la rose  ! Quelle subtilité. Il faudrait quand même rajouter de gros guillemets autour de «  la rose  ». Pour se rappeler de cette odeur délicieusement chimique, voici la formule magique  : prendre un yaourt à la fraise, le plus discount qui soit, le laisser périmer quelques mois, l’ouvrir et y ajouter plusieurs pschitt de désodorisant pour toilettes, à la rose. Enfin, étaler le tout sur une serviette hygiénique parfumée, refermer et laisser macérer plusieurs jours au soleil… VOILÀ  ! Maintenant que vous êtes bien écœurés, je vous laisse farfouiller dans vos bureaux à la recherche de

feuilles survivantes. Si jamais vous êtes plus chanceux que moi et que vous êtes prêts à sacrifier ces vestiges de votre enfance, n’hésitez pas à nous envoyer une petite missive ! Car, j’en profite pour vous rappeler que ces précieux biens échangeables avaient, quand même, pour première vocation d’être du papier à lettre ! (Et non, écrire une lettre d’amour sur du papier Diddl n’a jamais été fructueux.)


Tabous I : Odeurs

Le matraquage olfactif Bastien Hermouet r Bien sûr, nous avons tous pris conscience de l’importance de l’image et de la publicité dans le processus consumériste de notre période post 49-3, mais le marketing sensoriel comme il se nomme, ne se résume pas qu’aux stimuli visuels. L’odorat commence à jouer un rôle important dans la conception même du lieu de consommation. On ne parle pas seulement de l’odeur « naturelle » du produit vendu, mais de celle qui peut y être ajoutée et surtout de celle qui émane du lieu lui-même. Le processus qu’enclenche une odeur est peut-être plus intime et complexe que celui provoqué par des éléments visuels comme la couleur. Preuve en est, Wikipédia nous explique que l’origine de l’impact émotionnel très fort de l’odorat vient du système limbique, qui conserve nos souvenirs. L’odeur ressusciterait des sensations enfouies depuis notre âge primaire, passé vraisemblablement entre le rayon « Hygiène & Beauté  » d’un supermarché de province et les délicieux gâteaux préparés (ou déballés) par Mamie. Cet aspect très personnel, qui vient aussi du tabou que nous accordons aux odeurs et de leur caractère éminemment subjectif, rend ce

procédé marketing d’autant plus efficace. Expliquez moi comment résister au souvenir enfantin des muffins à la myrtille du petit café américain du Carrousel auxquels je n’avais jamais goûté avant mes premières révisions. S’instaure également un trouble, la source de l’odeur qui nous stimule est difficile à cerner, contrairement à l’image, on ne saurait dire si elle est fausse ou vraiment artificielle. L’effluve entêtant de café du Starbucks pourrait tout autant venir de diffuseurs (oui un peu comme ceux des toilettes de vos parents, mais high level) que de la machine qui produit vos nectars régénérateurs. L’arôme de sapin qui se diffuse dans les grands magasins en décembre est tout aussi mystérieux. Les petits conifères arrachés brutalement à leur sol nourricier pour aider à la mise en espace des chaussettes et autres chocolats en seraientils les créateurs ? Six mois plus tard quand le parfum de monoï emplit nos narines dans ces mêmes temples de l’objet étiqueté, nulle trace d’un bouquet de fleurs de Tiare. Si je dois en terminer avec les dénonciations, ce sera pour mettre en lumière le machiavélisme suprême. Pariant sur les produits d’entretien du meilleur fumet,

la RATP compte nous persuader inconsciemment que nos tunnels préférés sont propres, oui, PROPRES. On conviendra qu’on a difficilement fait pire en terme de manipulation des masses. On pourrait gloser sans fin sur l’honnêteté de telles démarches de la part de nos enseignes favorites, ou sur le conditionnement que subissent chaque jour nos petits cerveaux déjà bien mis à l’épreuve par les techniques de la métallurgie, mais on est bien heureux des innovations de l’industrie olfactive quand il s’agit de retrouver un magasin Lush coincé entre une enseigne Mc Donald’s et un pop up store Kusmi Tea. Le futur de cette technique s’imagine sans peine, les centres commerciaux et la ville elle-même auront tout d’un Séphora géant, où les parfums bon marché ne seront plus seuls dans le cocktail olfactif quotidien. Les côtoieront des effluves de toutes les odeurs propres à éveiller les souvenirs du consommateur : un peu de Nutella, une pointe de pizza, des relents de rose, un parfum de gel hydroalcoolique, le tout surnageant parmi les exhalations de fumées dans un vomi de senteurs général. 18


Lorenzo Oliva

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Tabous I : Odeurs

Google Nose ou l’odeur de l’innovation Maxence Zabo

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L’innovante multinationale Google lançait, il y a peu, « Google Nose », the application que tu dois avoir dans ton ail-faune sinon t’es pas swag. Le programme, existant aussi sous forme de site internet, s’annonce comme défiant les limites du technologiquement possible. Accéder à une banque d’odeurs d’environ 15  000 essences via nos appareils électroniques «  connectés  », toutes natures et origines confondues (végétale, animale, black-blanc-beur, minérale, synthétique)  : telle est la promesse. Techniquement, tu demandes (gentiment !) à ton téléphone ou à ton ordinateur de te trouver une odeur, si t’as de la chance – et que tu as mieux qu’une connexion SFR – il te la trouve dans la banque de données et tu peux soit la sentir en rapprochant ton nez de l’écran, soit l’envoyer à un ami. BIM BAM BOUM, BIENVENUE AU XXIe siècle  ! Que nenni, il n’en n’est rien ! Il s’agissait d’un poisson d’Avril marketing-capitaliste-ontape-sur-les-pauvres-prolétairesdu-monde-unissez-vous ! datant de 2013. C’est te dire. (Avoue t’as quand même kiffé l’idée). Mais on se demande justement, qu’aurait-il pu advenir d’une telle invention ?

Comment Google Nose aurait pu changer nos vies, nos sens ? Alors, avant tout, il faut installer le contexte  : octobre 2016, toi, élève edlien connecté tapote sur ton smartphone du fruit défendu génération 6, pendant ta pause à la cafétéria – oui, en octobre 2016 de cette dimension, la wifi EDL est surpuissante dans l’aile de Flore, et tu as même 3 barres à Rohan (non, je rigole, ça, c’est pas possible) – Par la même occasion, tu recopies ton cours sur la momification en Egypte – parce que dans cette dimension, t’es un élève sérieux – apparaît alors, une référence au vin de palme et aux épices grillées dans lesquels sont conservés les organes (merci l’ami Wikipédia). Ne connaissant pas ni l’odeur du vin de palme, ni celle des épices grillées, tu consultes Google Nose (voir mode d’emploi §1) et le tour est joué. Dans cette même dimension, on ne se débattrait plus à essayer d’expliquer pendant 15min une odeur que l’on aurait sentie. Donc, au revoir le « mais c’était une odeur un peu comme... » ou 5min plus tard,

agacé, le « mais si, tu sais bien, un mélange de... ». On oublie par la même occasion, les grands mouvements de bras à l’italienne, pour figurer la diffusion et la rencontre entre deux effluves. Parce que NON, le bon Dieu ne s’agitait pas, comme un orang-outan, le 3ème jour, lorsqu’il lui est venu l’idée d’intégrer des nuances olfactives dans les airs. Pareillement, on évite les situations gênantes, du type : une amie plus branchée que toi te parles du nouveau parfum hype du moment, avec ses senteurs veloutées de camélia d’Asie, rehaussées d’essence de graine de cardamone…alors que tu ne savais pas que Kenzo sortait un parfum ce mois-ci, et que pour toi la cardamone était une espèce de désinfectant d’infirmière d’école primaire. Réflexe de survie  : tu tapes discrètement « cardamone » sur Google Nose, fais mine d’éternuer en plongeant sur ton téléphone, renifles les senteurs, et tu réponds avec cet air si cher aux Parisiens  : « Hum, non mais j’aime pas troanh *façon ange de la télé-réalité* je préfère les arômes de vin de palme, sur ton d’épices grillées : c’est intemporel ! »

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Mais, prenant en compte le développement de cette application entre 2013 et 2016, ne serions-nous pas capables d’aller au-delà de cette simple banque de données ? Je pense que si. Et nous serions d’ailleurs capable sd’envoyer directement une odeur ambiante à la personne à l’autre bout du fil, lors d’un appel. Alors oui, c’est sympa de sentir les épices et les olives du souk de Casablanca, lorsque tu appelles tes parents en voyage au Maroc pour leurs noces de rubis (35 ans, pour les ignares). Mais non, c’est pas drôle quand ton amie te raconte les derniers potins, assise sur le trône, pour sa commission journalière, activant cette fonctionnalité par inadvertance, à ton grand dam. Oui, cette anecdote pue le vécu, mais louée soit la Silicon Valley, Google Nose n’est pas encore disponible sur le store.

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L’instant p.a.m. Le gaz moutarde sent-il vraiment la moutarde ? Yohan Mainguy Si la Première Guerre mondiale a vu son lot de barbarie, l’utilisation des gaz de combat en fut sans doute l’une de ses formes la plus poussée et la plus travaillée. En effet, non contentes d’avoir développé tous les types possibles de pièces d’artillerie, armes à feu portatives et autres baïonnettes dentelées, les nations belligérantes se mirent très tôt en tête de se pencher sur les gaz toxiques à usage militaire. Des scientifiques de tous pays s’attelèrent à la mise au point de gaz incapacitants et parfois mortels. Dès la fin de l’année 1915, le gaz moutarde (ou gaz ypérite) fait son arrivée sur les champs de bataille : au front comme à l’arrière, il se fait vite un nom par son utilisation fréquente et terriblement efficace. Le gaz moutarde fait partie d’une classe de gaz extrêmement toxiques : les vésicants. Ces gaz traversent toutes les surfaces qu’ils touchent et provoquent des lésions souvent irréversibles, de manière différée. Les victimes d’attaques à l’ypérite présentent en effet de graves brûlures sur les zones les plus exposées au gaz : mains, visage, etc. Des brûlures moindres peuvent couvrir le reste du corps, le vésicant étant en mesure de traverser les vêtements fins. La peau est davantage exposée lorsqu’elle est humide, ce qui était évidemment le cas à cause de l’effort produit et du stress. Les gaz vésicants attaquent également les muqueuses et les yeux, provoquant des sortes de brûlures internes et la cécité de nombreux soldats. A haute dose, le gaz ypérite peut même s’avérer mortel : les épais nuages qui se dégagent après l’explosion pouvant causer l’asphyxie des soldats à proximité. Pour se protéger des gaz, les armées des deux camps produisirent différentes protections à destination des soldats, dont le fameux masque à gaz (les chevaux et les chiens ont également eu droit aux leurs, si si). Résultat d’incessantes recherches et expérimentations tant laborieuses que coûteuses en vies humaines, ces masques de toile huilée puis de caoutchouc devinrent un des symboles de la guerre moderne. L’aspect uniformisé, presque robotique des troupes équipés de ces masques participe à la déshumanisation des soldats et de la guerre en ellemême. La particularité du gaz moutarde tient également à sa consistance : une fois l’attaque au gaz passée, les nuées de gaz retombent et se déposent sur l’environnement tel un voile de poussière. À la différence que ce voile est épais, poisseux et hautement toxique. Les abris touchés par les obus contenant ce gaz sont donc « ypérités », et nécessitent un nettoyage minutieux de tout le matériel touché. Les effets directs du gaz sur les soldats, le temps perdu à nettoyer les zones ypéritées après chaque bombardement et la peur des attaques au gaz étaient autant d’armes au service d’un affrontement physique et intellectuel. Enfin, et pour coller un tant soit peu au titre de l’article : selon les témoignages et rapports de l’époque, le gaz ypérite sentirait bien la moutarde. Enfin pas exactement : certains évoquent l’odeur de l’ail ou du raifort (condiment à base de racine de raifort, utilisé principalement en Europe centrale). Ces fortes odeurs, facilement reconnaissables, ainsi que les effets terribles du « gaz moutarde » lui ont valu sa triste célébrité.

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Marines américains en France (1917-1918). En rangs pour un exercice d’alerte aux gaz. (The New York Public Library Digital Collections) Les premières attaques au gaz se font dès 1915, au moyen de bonbonnes de gaz que l’on ouvre afin de libérer les gaz sur le champ de bataille ; le but est donc que le vent porte le gaz vers les lignes ennemies. Problème : lorsque le vent tourne, ce sont seulement les lignes de l’attaquant qui sont touchées par les gaz. Pour parer à cette difficulté on fabrique ensuite des obus à gaz : dans une base d’obus conventionnel, est rajoutée une bouteille de gaz sous forme liquide ou sous forme de cristaux. Ainsi, on tire l’obus sur les lignes ennemies et celui-ci libère sa charge toxique en explosant au sol. Si c’est pas magnifique ! Il y a trois types de gaz de combat : Les vésicants, comme le gaz moutarde. Les suffocants, qui gênent les échanges respiratoires et créent de graves lésions au niveau des poumons (le chlore par exemple). Les soldats intoxiqués souffrent de graves lésions, fortement incapacitantes ; certains en meurent après la bataille, quand d’autres périssent asphyxiés directement sur le champ de bataille. Les irritants enfin, qui agissent au niveau des yeux et des voies respiratoires ; loin d’être mortels, ils rendent seulement les soldats hors de combat (gaz sternutatoires ou lacrymogènes, encore parfois utilisés par les forces de l’ordre). 23


BISQUE de Gaumar Gaumar

Le camembert pané

Matériel : - un couteau à lame lisse - une poêle - trois bols - une fourchette - et de préférence une pince type barbecue Ingrédients : - un camembert idéalement moulé à la louche et pas trop fait - un paquet de chapelure - une boîte de six œufs - de la farine - de l’huile Indice calorique : … Pourquoi toujours parler des détails gênants ? Niveau de difficulté : intermédiaire. C’est un coup de main à travailler. Temps de préparation : compter trente minutes tout compris.

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Au second degré, parti trop tôt Nouvelle année, nouveaux plaisirs, nouveau titre ! Je dois avouer que les gens passaient leur temps à demander si j’étais affiliée d’une quelconque manière à une célèbre chaîne d’informations poubelles. Alors comme j’aime bien les jeux de mots… Tada. Le nouveau thème, c’est les odeurs. Plus facile que d’habitude, vous me direz, sauf que faire une recette basée sur des aliments qui puent, ce n’est pas forcément glamour. Autant choisir un aliment nauséabond qui fait consensus : le fromage.

Processus créatif : décroûter entièrement le camembert puis le couper en quartiers. Dans trois bols : casser deux œufs (pour commencer, on pourra en ajouter par la suite) et les battre dans le premier, verser de la farine dans le deuxième et de la chapelure dans le troisième. Tremper les quartiers de camembert dans la farine, puis les œufs, puis la chapelure. Il faut que la portion soit bien enrobée pour tenir à la cuisson. Ne pas hésiter à réitérer le trempage dans les œufs et la chapelure à plusieurs reprises. Une fois les camemberts préparés, faire chauffer de l’huile dans une poêle (elle doit recouvrir entièrement le fond de la poêle, de deux à trois millimètres), puis faire cuire les camemberts, environ une à deux minutes par face. C’est prêt. Le plus de l’artiste : vous pouvez ajouter des épices dans la farine, comme du paprika ou du curry, pour donner un goût particulier à votre camembert. Vous pouvez aussi ajouter des graines, comme du sésame dans la chapelure, pour le côté craquang, comme dirait Cyril. Le moins de l’artiste : Évidemment, cette recette est meilleure chaude, mais avec une salade dans un petit tupperware, ça pourra changer de la traditionnelle recette de pâtes. Ah oui, c’est un petit peu gras aussi. Entre nous : Une fois que vous avez la base du processus de panure, vous pouvez le faire avec absolument n’importe quoi, même des légumes si vous êtes végétariens ou vegans (en enlevant l’œuf, vous aurez juste une chapelure moins compacte sur l’aliment).

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Ces odeurs corporelles qui dérangent G-inger Point Pour ceux qui ne connaissent pas encore le principe de la rubrique de G-inger Point, il me semble qu’il est facile de savoir de quoi l’on va parler. Non seulement le sous-titre « rubrique sexo » mais aussi le tout nouvel habillage (#Graouuuu) vous mettront sûrement la puce à l’oreille. Aujourd’hui, il sera question de sexe, bien sûr, mais de quelque chose d’encore plus tabou… les odeurs corporelles. Quelles qu’elles soient, ces effluves contre lesquelles il est parfois difficile de lutter nous dérangent, autant physiquement que mentalement. Je vous demanderai donc, s’il-vous-plaît, de mettre vos a priori, vos préjugés et votre côté «  prout-prout  » (paradoxal  !) de côté pour parler de pets, de transpiration et de pieds-qui-sentent-le-fromage. Découvrons donc ensemble l’échelle de l’angoisse des odeurs corporelles. Le cuir chevelu acide La nature est vraiment injuste, notamment sur notre corps. Après les différences de taille — sexe, seins —, le plus grand préjudice est bien l’inégalité face aux odeurs et notamment aux cheveux. Ceux d’entre vous qui se disent «  kessecé ? » sont bien chanceux, cela veut dire que vous n’êtes pas concernés par cette infamie. Mettons que vous hésitez à vous laver les cheveux un matin, on finit souvent par le regretter au cours de la journée. Certains car leurs cheveux sont gras, d’autres — comme moi — parce qu’une odeur semble, littéralement, flotter au-dessus de leur tête. Une odeur acide, désagréable, et le pire c’est que vous ne savez pas si vous êtes seul à le sentir ou non… Niveau sur l’échelle de l’angoisse des odeurs : 2/10. Cela peut être gênant, perturbant mais (normalement), c’est assez rare et surtout on peut facilement l’éviter en se lavant les cheveux dès qu’on a un doute. P.S. : le shampoing sec, ça change la vie. Les pieds Vous arrivez chez une amie pour dîner et là, c’est le drame : « Par contre, tu peux enlever tes chaussures s’il-te-plaît ? J’ai un nouveau tapis en poils de lama(ssu) des Andes orientales… ». Bien conscient que ledit objet est aussi bobo que fragile, vous consentez, le cœur serré. « Chéri, t’as ouvert le frigo ? Ça sent le fromage », lance-t-elle à son dulciné, resté dans la pièce d’à côté. Comment lui dire ? Comment lui faire comprendre ? D’un sourire, peut-être ? Non. Le malaise est là. Il vous regarde essayer de vous dépêtrer, chercher une excuse, une solution… puis vous êtes bien obligés d’avouer que l’odeur vient de vos pieds. La suite de l’histoire dépend : 1. De la proximité (autant physique qu’amicale) avec votre amie ; 2. De sa compréhension quant à ce handicap. Toujours est-il que soit vous en rigolez ensemble, soit elle n’ose même plus sortir le fromage, de peur que les deux odeurs se combinent. Niveau sur l’échelle de l’angoisse des odeurs : 3,5/10. Basic rule : Toujours. Garder. Ses. Chaussures. Sinon, vous pouvez toujours tenter les sachets de thés (non utilisés  !) pour absorber les odeurs la nuit… (Méthode ni testée ni approuvée).

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Les pets On dit souvent « Les enfants, c’est comme les pets, on ne supporte que les siens ». Ça en dit long sur les enfants mais aussi sur les pets. Généralement, c’est un sujet que l’on évite, on fait comme si de rien n’était lorsque, malheureusement, on n’arrive pas à en retenir un… sauf quand on est seul. Parce que c’est la société qui diabolise les pets - moins que les rots d’ailleurs, il me semble. Lorsque vous êtes solo chez vous, ça vous dérange tout de suite moins ! Mais, il faut l’avouer, c’est un peu dégueulasse quand on y pense. Rien que le mot est moche, d’autant plus si vous avez un bon accent parisien ! Niveau sur l’échelle de l’angoisse des odeurs : 5/10. Ça vaut au moins la moyenne car péter en public c’est vraiment l’horreur. Mais, en même temps, on part du principe qu’on peut se retenir et surtout, qu’un pet sur deux ne sent pas. L’haleine Fumeurs, une « gomme à mâcher » — comme disent nos amis du Paysdu-sirop-d’érable-et-des-orignaux — n’aidera pas à cacher cette Belle Haleine qui ferait fuir même Ménélas. Il existe plusieurs types d’odeurs de bouche : le doux parfum au réveil qui vous enlève toute envie de dire bonjour à la personne qui partage votre lit  ; l’haleine chargée qui vous trahit lorsque vous cherchez à paraître sobre… Mais vous conviendrez avec moi que la pire des haleines est celle du prof qui vient vous chuchoter, plus près du nez que des oreilles, comment finir l’exercice sur lequel vous planchez. Niveau sur l’échelle de l’angoisse des odeurs : 8/10. C’est quoi le pire  : vous rendre compte à 19h que vous avez une haleine atroce, sûrement depuis ce matin, ou devoir supporter un Émile à côté de vous toute la journée, sans oser lui proposer un chewing-gum  ? Les aisselles Entre les oignons et les poireaux cuits. Voilà comment je définirais la pire odeur de transpiration. Que vous soyez importunés quotidiennement dans le métro ou que ça vous touche occasionnellement le jour où, pas assez réveillé, vous avez oublié de mettre du déodorant, les effluves d’aisselles sont assez difficiles à supporter. Je n’ai jamais réussi à percer le mystère : est-ce plus efficace de conserver les poils sous les bras ou non pour lutter contre la sueur et son odeur ? Niveau sur l’échelle de l’angoisse des odeurs  : 8,5/10. N’essayez pas de couvrir l’odeur avec du déodorant en sortant du sport, c’est encore pire. Le meilleur moyen reste quand même l’eau et le savon… Les organes génitaux C’est scientifiquement prouvé : avoir peur de sentir mauvais du sexe est une des premières causes d’anxiété lors d’un premier rapport sexuel (après « suisje un bon coup  ? » bien évidemment). Normalement, si vous suivez des règles d’hygiènes basiques et n’êtes atteint ni de mycoses ni de je-ne-sais-quoi de pas super sympathique, il ne devrait pas y avoir de problème. Cette partie là du corps ne sent pas la rose, certes, mais produit sa propre odeur particulière qui fait partie du deal. Si votre partenaire est dégoûté, il faudrait peut-être qu’il pense à une reconversion. Niveau sur l’échelle de l’angoisse des odeurs : 10/10. Je ne suis jamais tombée sur quelqu’un qui puait du sexe et ma souplesse ne me permet pas de savoir si je suis atteinte de ce mal mais nul besoin de ça pour savoir que c’est le top niveau de l’échelle de l’angoisse des odeurs corporelles.

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P.S.: Cet article contient au moins trois références. Les avez-vous retrouvées ?


FFP*

Top 5 des pires flacons de parfum

*Fashion Faux Pas

W Lila

Franitch

r Elise

Poirey

Il existe une multitude de flacons de parfums, et ce depuis toujours. Avant, ceux-ci étaient considérés comme de simples objets du quotidien, que l’on achetait vide, et une fois finis on choisissait de les jeter ou de les garder comme décoration. Aujourd’hui, les flacons de parfum sont devenus de véritables objets marketing. Ils doivent refléter le contenu du parfum, et l’idée que celui-ci véhicule. Mais ces flacons servent aussi de miroir pour une marque, par exemple chez Chanel ou Jean-Paul Gaultier, ils respectent tous le même design, la même typographie et sont le reflet de l’esthétique de la maison, créant ainsi une unité. Parfois il arrive que certains créateurs tentent des choses, sans pour autant y parvenir… 5. Rochas Man de Rochas (pour homme) On pourrait tout aussi bien renommer ce flacon « si McCarthy se mettait au parfum ». Je vous laisse en imaginer la forme. 4. Loverdose / Only the Brave par Diesel Ces flacons ne sont pas horribles à proprement parler, mais plutôt par les idées qu’ils véhiculent. Loverdose étant le pendant féminin de Only the Brave, ils constituent tous les deux le cliché parfait. Le parfum pour femme, en forme de cœur évidement, est décrit comme «  au-delà d’un parfum sexy, charnel, une essence envoûtante qui rend irrésistible celle qui le porte, et fou d’amour celui qui s’approche…  ». Celui pour homme, en forme de poing bien viril, nous est présenté comme étant un parfum qui « raconte l’histoire de ceux qui ont le courage d’affirmer leurs convictions et de surmonter les obstacles pour concrétiser leurs rêves. Only The Brave est un manifeste, le titre du récit de la vie d’un homme qui ose être lui-même et va au bout de ses convictions. ». Car comme tout le monde le sait, si une femme ne vit qu’à travers son envie irrésistible de séduire tous les hommes qu’elle croise dans la rue par la simple odeur de son parfum, un homme se doit, lui, d’être fort et viril. Et ce sont dans ces clichés que se loge le véritable SFP (Stéréotype Faux Pas) de ces flacons. 3. Le Premier Parfum de Lolita Lempicka (pour femme) (et tous les autres aussi) Comme il fut dit plus haut, il est parfois important pour une marque de créer une unité pour ses flacons. C’est ce que Lolita Lempicka a fait. Ils auraient dû s’en abstenir. Pendant en parfumerie de Desigual, la marque nous surprendra toujours

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par son « too much ». Contrairement à la firme espagnole, il ne s’agit pas d’une overdose de couleurs / motifs, ici nous sommes plus face à un cas de niaiserie intense : du violet, du doré, du doré, des fleurs, du doré, des flacons en forme pommes / de trèfle, du doré, voilà ce qui pourrait résumer la ligne esthétique de Lolita Lempicka. Ce qui donne la mauvaise impression d’être coincée dans un remake de la Fée Clochette.

2. Angel de Thierry Mugler (pour femme) Là encore la description de cette bouteille nous transporte : « L’Étoile aux facettes sculptées qui captent la lumière, se love avec douceur dans la main, permettant un geste de parfumage libre et aisé. » Mais non. NON. Ce flacon n’est pas pratique. Il est agressif, il est disproportionné, il fait limite peur. Ce flacon ne devrait pas exister. 1. Ultraviolet par Paco Rabanne (pour femme) Avant de découvrir ce parfum, le pire de tous était pour moi Angel, il était très difficile de le détrôner. Puis j’ai découvert Ultraviolet. À mi-chemin entre un vaisseau spatial et un œuf vibrant, le concept m’échappe un peu. En plus, à l’image du parfum précédent je suis persuadée qu’il n’est pas pratique. À quoi cela sert de créer un flacon auquel on souhaite donner une esthétique originale, quand en plus il ne sert à rien ?

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Test : quelle odeur êtesvous ?

On dit souvent « il y en a pour tous les goûts  », mais est-ce qu’il y en a pour toutes les odeurs ? C’est ce qu’a essayé de comprendre ce chercheur norvégien dont nous avons volé le test sur lequel se fondait sa thèse.

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1 - Idéalement, si vous pouviez choisir votre métier, ce serait : Contrôleur RATP Infirmière Buraliste Sportif de haut niveau Poule 3 - Si vous ne deviez garder qu’un seul souvenir de votre enfance, ce serait : La pipe que votre oncle fumait. Les vestiaires du collège. Les pique-nique sur les aires d’autoroute, plus très frais après avoir passé 4h en voiture. Votre voyage à NYC à 5 ans. Les vacances chez vos grands-parents. En Bretagne. 5 - La nouvelle rubrique que vous voulez voir apparaître dans le LB : MFM : Parce que Bon Froid Maison, c’est trop mainstream, pourquoi ne pas lancer une rubrique qui propose de mauvaises recettes ? Un plan de la RATP. Vous avez perdu le vôtre deux jours après votre arrivée, et vous ne comprenez toujours pas la mise à jour de l’application. Le point de vue d’un auditeur à l’EdL : le troisième âge vous fascine. Des bonnes adresses de bars / boîtes. On ne vous a pas prévenu qu’il fallait bosser. Des pages d’exercices pour le sport, « mens sana in corpore sano » qu’ils disaient.

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Elise Poirey

2 - Cet été, où êtes-vous parti en vacances ? Chez vos grands-parents. En Bretagne. Dans un festival de reggae. Aux JO à Rio. Dans la ferme du grand-oncle par alliance de la sœur de votre voisine. À Paris. 4 - Parce que rentrée rime avec déprime, qu’est-ce qui vous fera tenir cette année ? Les séances à la salle de sport. Votre nouvelle lunch box de la mort qui tue qui garde la chaleur. L’espoir de ne pas prendre le métro à l’heure de pointe. Laver votre nouveau chandail. La nicotine. 6 - Quel petit musée pittoresque avezvous visité cet été ? (tous les musées cités ci-dessous existent, et nous respectons leurs conservateurs.) Le Musée des Tramways à Vapeur et des Chemins de Fer Secondaires Français à Mulhouse L’Atelier-Musée des Tisserands et de la Charentaise à Varaignes. Le Musée du Fumeur à Paris. Le Musée Olympique de Lausanne. Le Musée de l’Œuf à Soyans. 7 - L’endroit où vous préféreriez être en cet instant : Chez vos grands-parents. Mais cette fois ceux de Normandie. Dans un fumoir. Dans les vestiaires du Stade Français. En train de faire vos courses au Monoprix. Dans le bus. Car vous faites actuellement ce test dans le métro.

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Vous avec un maximum de  Vous êtes l’odeur de pipi du métro Maintenant vous comprendrez mieux pourquoi les gens ne s’assoient pas à côté de vous en amphi. Ni devant. Ni derrière. En fait vous êtes seul dans la salle de cours. Vous avec un maximum de  Vous êtes l’odeur de grand-mère Si vous vous demandiez pourquoi tous vos amis vous appellent quand ils ne savent pas comment cuire des pâtes / vous demandent de réparer le trou de leur jean, maintenant au moins vous savez pourquoi. Vous avec un maximum de ǀ Vous êtes l’odeur de la clope froide Passez au cannabis, au moins vous auriez plus l’air d’un écolo si vous sentiez l’herbe. Vous avec un maximum de  Vous êtes l’odeur de transpiration post-jogging au Bois de Boulogne (if you see what i mean) Faire du sport c’est important me dit-on dans l’oreillette. Peut-être. En tous cas un petit coup de déo ne fait jamais de mal à personne !

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Vous avec un maximum de  Vous êtes l’odeur d’œufs pourris Être végétarien n’est pas une excuse pour embaumer toute la cafétéria de l’odeur de votre lunch-box. Ok ?


Le choix de la rédaction et du monde entier Quelle est l’odeur qui vous fait l’effet d’une madeleine de Proust ? (le reste du monde, micro-trottoir réalisé par Clémence Pinquier et Margaux Ruaud) L’odeur des vieux livres. Hélène et Thomas, Paris, France Gingersnap cookies. Erik, USA I don’t know. « the name doesn’t matter » (le nom

, Irlande

n’est pas important)

Christmas tree. Judith Wright, Omaha, Nebraska, USA L’odeur de la campagne et de l’herbe. Sixtine, Viroflay, Yvelines Le poulet dans la cuisine. Zoe, New York, USA Flowers. Christopher, Danemark Smoke of the trees. Barbara, Chili Chocolate. Morana, Croatie 32


(la rédaction) Sophie L’odeur des poupons Corolle. Elise L’odeur des Papadopoulos (gâteaux grecs). Yohan La frangipane, parce que je demandais tout le temps une galette d’anniversaire. Margaux Les oignons qui cuisent dans la poêle. Yvine L’odeur des livres. J’ai d’ailleurs pris la sale habitude de sentir les livres, partout, tout le temps. C’est bizarre. Salomé La fleur du galant de nuit qui ne diffuse son odeur qu’au soleil couchant. Maxence L’eau de parfum à la verveine d’Yves Rocher de ma mère. Si un jour j’agonise, veuillez m’en asperger, je mourrais alors heureux. Ivane L’odeur des boules de pain en forme de marguerite que fabrique la boulangerie de ma ville d’enfance. Ça fait des années que je n’y suis pas retournée, et je me souviens encore de cette odeur. Camille L’odeur des vrais hivers, ceux avec le bon feu de bois qui crépite dans la grande cheminée, et un soupçon de gros chat tout doux. C’est plus pareil dans nos palaces parisiens...

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Mots croisés Sophie Leromain HORIZONTAL 2. Elle monte au nez. 4. Synonyme de « nymphette  » depuis Nabokov, c’est aussi le pseudo d’un créatrice de parfums. 5. La douce substance dont vous vous aspergez le matin. 8. Le « E » de ELVLB, présente au Grand Palais l’année dernière. 10. Ils sont obligés de se dévoiler lorsqu’ils rencontrent un tapis capricieux. 12. Réputé pour ses vertus médicinales, son odeur peut en déranger certains. 13. Substances chimiques qui sont comme des parfums invisibles et surtout inodores et seraient à l’origine de l’attraction sexuelle 14. Malodorant, peut aussi signifier, au sens figuré «  d’où émanent des influences corruptrices »

VERTICAL 1. L’endroit où vous allez vous délester de vos excréments. 3. Multinationale qui aime les poissons d’avril. 6. Pané ou fondu sur un bout de pain, plus il pue, plus il est savoureux. 7. Se dit d’une personne avec un bon odorat 9. Avec ou sans réforme de l’orthographe, ces doux aliments vous font pleurer autant pour leurs gaz que pour leur odeur. 11. Vous connaissez sûrement mieux son cousin peintre mais c’est bien celui de Grasse dont on parle ici.

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@louvrboite

Crédits photographiques : P. 3 et intercalaires du dossier : Flowers and leaves, Kamisaka Sekka, Momoyogusa (1909) http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47e0-cb28-a3d9-e040-e00a18064a99 P. 7 : Padmanaba0, Varanasi, https://flic.kr/p/7hLH3X Michał Huniewicz, Body to the river, https://flic.kr/p/e9wAb9 P. 12 :Vetivier Aromatics, Fragrance Oils https://flic.kr/p/bkkbqM P. 22 : The Vinkhuijzen Collection of Military Uniforms, Netherlands, 1825 (1910) http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47d9-53f4-a3d9-e040-e00a18064a99 P. 23 : The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, «US marines in France. Lined up for gas mask drill & inspection.» The New York Public Library Digital Collections. 1860 – 1920. http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47d9-b496-a3d9-e040-e00a18064a9 P. 24 : Coq, vase argent ciselé. Ombelles et libellules, jeu de fond. Crevettes, bordure ; M. P. Verneuil http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47da-3d09-a3d9-e040-e00a18064a99 P. 28-29 Garry Knight, Passing Fashion https://flic.kr/p/dLjJEu


Louvr’Boîte

LB n°36 : Odeurs  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro 36 daté d'octobre 2016.