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ARCHITECTURE

parasite un outil de renouvellement urbain?

Louis Befve - ENSAPVS - Master 2


architecture parasite, un outil de renouvellement urbain ?

I. renouvellement urbain

A. l’ère du RENOUVELLEMENT URBAIN

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B. une notion à définir

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C. des outils pour le renouvellement urbain

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D. spécificité de l’architecture parasite

1. Définition du parasite 2. Définition culturelle 3. Définition biologique 4. Définition technique 5. Définition architecturale

II. utopies fondatrices

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A. origines médiévales

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B. architecture prospective 

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1. Naissance du mouvement 2. Ville spatiale - Yona Friedman (1958) 3. Instant City - Archigram (1968) 4. Limites de l’utopie

III. architecture de la marginalité

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A. pays développés : obstacles à l’architecture parasite

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B. pays en développement : une architecture parasite par défaut

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C. stratégies de contournement

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1. contraintes légales 2. contraintes culturelles

1. AVL-ville - Atelier van Lieshout (2001) 2. paraSITE - Michael Rakowitz (1997)


3. exposition Parasites (2001) 4. Parasite Paradise (2003)

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1. Systèmes pour une vie urbaine nomade 2. Extensions de logements 3. Equipements de quartier

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d. architecture parasite : expression d’un manque

e. détournements de symboles de la société de consommation

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F. une évolution de l’architecture

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IV. vers une institutionnalisation

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1. Détournements de places de stationnement 2. Détournement d’espaces publicitaires

A. stratégies parasitaires dans la sphère artistique

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B. tourisme parasite

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C. une architecture parasite institutionnelle

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1. Porter House - SHoP Architects (2003) 2. Rooftop Housing - Studio Albori (2007) 3. Culver City - Eric Owen Moss (1993 - 2003) 4. Limites de l’institutionnalisation de l’architecture parasite

conclusion

bibliographie

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I. renouvellement urbain

Proposition pour la rĂŠnovation des grands ensembles dans le cadre de la consultation du Grand Paris, Jean Nouvel, 2009


A. l’ère du RENOUVELLEMENT URBAIN «Quarante ans après le début de la construction massive de près de deux millions de logements sociaux, vingt ans après le début du chantier de leur réhabilitation, nous sommes entrés dans la phase de ce que j’appelle le renouvellement de la ville»1 Ces mots prononcés par Claude Bartolone, alors ministre de la ville, en 1999, sont à l’image d’une grande partie des discours politiques ayant trait à la ville que l’on peut entendre de nos jours, marquant une rupture avec l’héroïsme urbanistique de l’architecture moderne. En effet, l’énorme effort de construction des 30 glorieuses répondait à une problématique simple : loger le plus vite possible un maximum de gens dans un contexte de croissance importante et surtout de grande confiance en l’avenir, qui s’annonçait inévitablement radieux. Aujourd’hui, on est revenu de cette frénésie de construction, suite au krach pétrolier puis aux catastrophes économiques successives, l’optimisme de la croissance et du plein emploi a cédé la place à une certaine perte des repères. On manque de projets de société clairs. Les objectifs chiffrés ont cédé leur place à une volonté de mieuxêtre, de respect de l’être humain et de son environnement, et ce en économie comme en architecture. En ce qui concerne l’architecture, on veut rassurer une opinion généralement défavorable aux grandes opérations architecturales, ces dernières ayant souvent été vécues comme traumatisantes. Jean-Louis Chanéac, architecte prospectif adepte des formes courbes distingue une architecture masculine, où l’action, la circulation, l’ordre, la beauté pure et les formes nettes et tranchantes sont favorisées, d’une architecture fé1.discours de Mr Bartolone, ministre délégué à la ville, lors des rencontres de l’ANDEV le 29/09/1999.

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la concrétisation des théories modernes Après la seconde guerre mondiale, l’objectif principal des décideurs politiques est de rendre à une France exsangue la capacité de production industrielle lui permettant de se maintenir parmi les pays les plus développés au monde. Les partisans du mouvement moderne, qui affutaient leurs crayons depuis les années 20, purent enfin réaliser leurs villes idéales, qui répondaient aux critères de capacité et de rapidité d’exécution requises par la conjoncture. Il est d’ailleurs surprenant de remarquer le renversement de l’académisme, qui d’une aversion viscérale est passé à une souscription totale aux thèses modernistes, et la proportion importante de lauréats du prix de Rome dans les concepteurs des grands ensembles. Mais loin des utopies grandioses imaginées par Le Corbusier, la concrétisation des théories modernistes s’est souvent soldée par un échec : les villes nouvelles imaginées comme des havres de paix et de verdure ont vite été submergées par l’extension sans fin de la ville, qui de zones commerciales et pavillonnaires en infrastructures routières a fini par briser le lien que des habitants peuvent avoir avec leur ville, forgé tant par l’histoire et la tradition que par la valeur d’usage des espaces qu’ils occupent.

De la théorie... Le Corbusier, plan Voisin pour le centre de Paris, 1922-1925

A la pratique. J.H. Labourdette, R. Boileau, grand ensemble de Sarcelles, 1955-1975


le renouvellement urbain aux états-unis Le renouvellement urbain a un tout autre visage aux États-Unis, où des bureaux rutilants viennent remplacer les immeubles de briques dans des centresvilles vidés de leurs habitants. Le renouvellement n’est perçu qu’en terme de rentabilité, les secteurs touchés n’étant plus attractifs pour le logement mais bénéficiant de leur position centrale. Cette constatation est particulièrement valable dans les villes au passé industriel glorieux comme Baltimore ou Detroit, où les quartiers historiques sont devenus soit des ghettos abritant les populations les plus pauvres (souvent noires ou hispaniques), soit des CBD (central businness district) entièrement dédiés à l’industrie des services.

minine où la sécurité, l’intimité et les contacts sociaux président à la fabrication de l’espace1. Dans les pays industrialisés, l’espace adopte toujours une symbolique particulièrement virile. L’être humain a pourtant un comportement bipolaire vis-à-vis de sa consommationde l’espace. Il a d’une part besoin d’un maximum d’autonomie et de liberté, ce qui l’aspire par claustrophobie et peur de la dépendance vers les grands espaces anonymes de la ville moderne. Il a d’autre part besoin de sécurité ce qui se traduit entre autres par un retour périodique à des comportements plus traditionnels et aux espaces intimes des cités médiévales où la peur de la solitude est atténuée par les contacts sociaux favorisés par l’échelle et l’intimité des espaces. Le renouvellement urbain procède de cette volonté de retrouver cette dimension féminine de la ville et plus largement du besoin de repères et de sécurité auxquels l’Homme aspire face à la complexité du monde moderne.

B. une notion à définir Le renouvellement urbain apparaît donc comme un objectif politique majeur du 21ème siècle. Au même titre que l’on s’appuie sur des valeurs refuges en période d’incertitude face à l’avenir, on veut se reposer sur la ville existante pour construire la ville de demain. Urban Renewal (renouvellement urbain), centre-ville de Cincinnati

La définition de ce renouvellement urbain reste pourtant floue, c’est une notion générique dont on n’a pas encore clairement fixé les outils. Selon Sylvaine Le Garrec, urbaniste, doctorante à l’Institut d’Urbanisme de Paris, (Univ. Paris XII-Val de Marne, Créteil), «il est difficile de lui associer une définition précise. Le renouvellement urbain apparaît, au même titre que celles de « développement durable » ou de « mixité sociale », comme une notion fourre-tout. Néanmoins, aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’un outil de communication. Au fil des années le renouvellement urbain a pénétré le champ des politiques publiques au point de devenir un objectif politique, de donner son nom à des dispositifs publics et d’être incorporé dans la législation française.»2

Immeuble dégradé , centre-ville de Detroit

Le renouvellement urbain est donc un but à atteindre autour duquel se forme un consensus. Les valeurs sur lesquelles il repose

1. J.L. Chanéac, Architecture interdite, Paris, Ed. du Linteau, 2005 2. S. Le Garrec, Le renouvellement urbain, la genèse d’une notion fourre-tout, Paris, PUCA, 2006

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sont les valeurs communément admises des pays riches en phase post-industrielle. Les acteurs consciencieux du système capitaliste, face à l’impossibilité de l’architecture moderne de créer des lieux aussi attractifs que les centres-villes anciens, commencent également à voir tout l’intérêt qu’ils peuvent trouver dans des opérations de renouvellement urbain.

C. des outils pour le renouvellement urbain On ne peut définir tous les outils pouvant œuvrer à une notion aussi complexe que le renouvellement de la ville, qui sera nécessairement progressif et se réalisera par ajustements successifs. On peut cependant envisager quelques pistes allant dans ce sens. Le renouvellement urbain porte sur un environnement préexistant qu’il convient de « soigner » mais dont il faut également préserver les qualités. Partant de ce constat, certains outils urbanistiques paraissent privilégiés, comme la réhabilitation, l’extension ou la greffe architecturale. Ces outils correspondent à l’époque, ils permettent à moindre coût, sans gaspillage inutile et en conservant des symboles urbains auxquels les gens se sont attachés d’apporter de nouvelles fonctions à la ville. Ainsi, on a pu voir des artistes occuper les friches industrielles de plus en plus nombreuses dans les pays post-industriels occidentaux. La réhabilitation de ces friches est même devenue une méthode privilégiée pour la création d’équipements culturels. Selon Jean Nouvel, ces friches seraient d’ailleurs «des équipements culturels construits à 90%». Lors des chantiers de résidentialisation des grands ensem8

La plupart des projets de réhabilitation comprennent des destructions partielles, ici au Cèdre Bleu à Nancy

Mais également des extensions de logements, ici des terrasses à la Cité des Cuverons à Bagneux.

L’ajout de loggias peut totalement modifier l’aspect d’un bâtiment, et le faire revivre, ici la tour Bois-le-Prêtre dans le 17ème arrondissement (Lacaton & Vassal)


le rapport duffour : squats, friches et action culturelle Partant du constat que les acteurs de la culture ont déjà pris possession d’un patrimoine industriel abandonné et négligé mais riche de qualités (hauteur sous plafond, lumière, etc...), Michel Duffour commande à Fabrice Lextrait, administrateur de la friche marseillaise La Belle de Mai, un rapport sur ce phénomène afin de l’institutionnaliser sans le dénaturer. Cette approche de la culture tranche avec celle en place depuis l’aprèsguerre et l’action d’André Malraux au gouvernement, qui voulait rendre la culture accessible à tous et a créé des équipements culturels qui se sont révélés trop lourds et élitistes, trop éloignés des gens. Avec ce rapport, le but est de favoriser des lieux qui se sont créés spontanément, avec une approche de la culture plus horizontale (les artistes sont au même niveau que le public, ils sont accessibles). Les friches industrielles réhabilitées en équipements culturels permettent de renouer le lien entre l’art et le public en retrouvant son côté ludique, participatif et populaire.

bles, ces outils sont également favorisés. En plus de la parcellisation, qui permet de privatiser une partie de l’espace public jugé trop important, la greffe architecturale permet de revaloriser un patrimoine bâti délabré. La typologie des grands ensembles s’y adapte particulièrement bien : les espaces vides sont autant de possibilités de remodeler les tours et les barres afin de les doter de terrasses, de loggias, qui permettent aux logements d’avoir des qualités que l’on retrouve rarement dans les logements en centre-ville, et de retrouver une attractivité. Ces différentes façons d’intervenir sur la ville peuvent être complétées par une autre approche : l’architecture parasite, à laquelle nous allons nous intéresser plus en détail, afin de déterminer si elle constitue un outil pour le renouvellement urbain.

D. spécificité de l’architecture parasite

1. Définition du parasite Le terme parasite est perçu négativement, on a du mal à imaginer qu’une démarche parasitaire puisse représenter une stratégie de développement. On l’utilise pour désigner une personne, un organisme ou un phénomène établissant une relation à son seul profit. On l’utilise également pour évoquer un signal brouillé, dont l’identité originale est corrompue.

2. Définition culturelle

Lieu Unique, ancienne usine LU réhabilitée en centre culturel, Nantes

Qualifier quelqu’un de parasite est particulièrement péjoratif, surtout dans nos sociétés occidentales où le travail est une valeur quasiment unanimement partagée par tous les courants de pensée. Du communisme le plus strict au capitalisme dérégulé, tous glorifient le travail comme un des éléments d’épanouissement personnel les plus importants. Dès lors, une personne parasite apparaît nécessairement comme nuisible à la société, puisque ne s’acquittant pas de sa part de production de valeurs. Historiquement, on peut évoquer l’exemple du phénomène de cour, que l’on peut qualifier de parasite. Jean de La Bruyère cerne particulièrement le caractère nuisible des courtisans dans ses Caractères1, dont le seul objectif est de s’attirer les faveurs du Roi afin d’obtenir une meilleure chambre ou un siège plus proche du souverain lors des repas.

Le Batofar, péniche reconvertie en lieu atypique dédié à la culture, Paris

Aujourd’hui, le qualificatif de parasite est surtout utilisé par une 1.J. de La Bruyère, Les Caractères ou les Moeurs de ce siècle, Paris, 1688

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frange dure de la droite particulièrement hostile aux aides sociales mises en place par l’Etat-providence. Une partie radicale de l’électorat républicain aux Etats-unis (qui s’est plus tard fédéré dans le mouvement du Tea Party) a par exemple diabolisé Barack Obama1, notamment à cause de sa volonté de réformer le système de santé américain pour faire bénéficier d’une couverture médicale des chômeurs ou des travailleurs pauvres. Dans une perspective moins occidentale, on retrouve un peu ce même discours au Japon, où le terme kiseichu (parasite) est une véritable insulte dans un pays où l’inactivité est vécue comme une honte, qui rejaillit sur la famille proche de l’inactif. L’expression de «célibataire parasite» popularisée par Masahiro Yamada, professeur de sociologie à l’Université Tokyo Gakugei, qui désigne les personnes qui refusent le mariage et vivent chez leurs parents alors qu’elles ont plus de 25 ans dans le but de profiter d’une vie insouciante et confortable2 montre cette obsession très japonaise que chacun ait un rôle à jouer dans une société très normalisée et le mépris affiché envers une jeune génération qui a du mal à trouver ses marques (surtout depuis l’éclatement de la bulle financière japonaise au début des années 90). Cependant, il y a du parasite dans l’être humain. Certaines stratégies de développement de l’Homme, qui lui ont d’ailleurs permis de pouvoir s’installer sur la quasi-totalité des terres émergées de la planète, sont nettement parasitaires, comme le remarque le philosophe Michel Serres : «Notre rapport aux bêtes est plus intéressant, je veux dire aux bêtes que nous mangeons. (...) Nous ne laissons pas leur dépouille pourrir. Nous nous vêtons de cuir, nous nous parons de plumes. (...) Nous entrons dans leur peau même, dans leur plumage ou dans leurs soies. Les hommes vêtus vivent à l’intérieur des animaux qu’ils ont vidés à belles dents. Je le dirai encore des plantes. (...) Nous habitons la flore tout autant que la faune. Nous sommes parasites, donc nous nous vêtons.»3 Cette vision de la relation de l’être humain avec un environnement considéré comme un réservoir de ressources est poussée à son paroxysme dans Matrix, dans la scène où l’agent Smith (un programme informatique) soutient à Morpheus que l’être humain ne s’apparente à aucune autre forme de vie existante et se rapproche plus du virus dans sa façon de proliférer et de pomper les ressources d’un endroit jusqu’à épuisement avant de passer au suivant.4

1. Spot de campagne de John Mc Cain à l’élection présidentielle américaine de 2008, The One (L’Elu), 2008 2.M. Yamada, L’ère des célibataires parasites, Tokyo, France-Japon éco n°82, 2000 3.M. Serres, Le Parasite, Paris, Hachette, 1997 4.A. & L. Wachowski, Matrix, Warner Bros, 1999

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Des exemples de relations interespèces Le poisson-clown et l’anémone de mer forment une association mutualiste, leur relation est nécessaire à leur survie. Le mucus des écailles du poisson-clown, qui le protège des aiguilles urticantes, est à base de sucre plutôt qu’à base de protéines, pour ne pas être identifié comme une nourriture ; lui-même est protégé de ses prédateurs par le puissant pouvoir urticant de l’anémone. Une fois adopté par une anémone, le poisson clown la défend vigoureusement contre les poissons qui s’attaquent à ses tentacules, comme le poisson papillon. L’anémone carnivore profite aussi des restes de nourriture de son protégé.

Le rémora entretient une relation commensale et phorétique avec des poissons plus grands et meilleurs nageurs que lui, comme le requin ou la raie manta, en se liant à eux par le disque d’accroche puissant placé sur sa tête qui remplace sa nageoire dorsale. Il débarrasse les poissons auxquels il s’attache de leurs parasites puisqu’il se nourrit de ce qu’il trouve sur son hôte et se faufile jusque dans les ouïes.


Le Cymothoa exigua est un exemple de parasitisme strict. Ce parasite se fixe à la base de la langue du Vivaneau rose, après avoir pénétré la bouche de ce poisson en passant par ses branchies. Il extrait alors du sang de la langue à l’aide des griffes de ses trois premières paires de pattes antérieures. Plus le parasite croît, moins la quantité de sang qui parvient à la langue du Vivaneau est importante, et celle-ci finit par s’atrophier par manque d’apport sanguin. Le parasite en vient à remplacer fonctionnellement l’organe manquant en fixant son corps sur les fibres musculaires du moignon restant. Le poisson est alors capable d’utiliser le parasite comme une langue normale. Une fois la langue atrophiée, le parasite ne semble plus causer aucun dommage à son hôte, et bien que quelques spécimens se nourrissent encore du sang du poisson, la majorité des parasites se mettent à se nourrir de son mucus. La nourriture ingérée par le poisson ne semble pas intéresser le parasite. Il s’agit d’un cas unique de parasitage menant au remplacement complet d’un organe.

Le parasite, si violemment rejeté par la plupart des sociétés humaines, serait donc ironiquement au coeur même du processus de domination de l’être humain sur la planète, qui a justement vu naître ces sociétés.

3. Définition biologique Dans le domaine de la biologie, la perception majoritairement négative du parasite est à nuancer. Jusqu’au milieu du 20ème siècle, en théorie, une espèce était considérée comme «parasite» uniquement lorsque le bénéfice de la relation était manifestement unilatéral (parasitisme destructeur, voire rapidement mortel) pour l’hôte parasité. Certains parasitismes ont ensuite été considérés comme des cas particuliers de prédation (le parasite se nourrissant aux dépens de son hôte, sans « intention » de le tuer). Puis des études plus fines ont montré que de nombreuses formes de parasitisme étaient également « utiles » à l’hôte et/ou à son espèce ou à un écosystème (par le contrôle de la démographie d’espèces qui sans cela pulluleraient et feraient disparaître leurs propres ressources alimentaires). Finalement, la majorité des cas de parasitisme se font sur le modèle d’interactions durables entre hôte et parasite. Au-delà de la relation simpliste qu’on envisage de prime abord, le parasitisme se révèle complexe et diversifié. Les relations interespèces s’organisent en différents types qui représentent autant de stratégies d’adaptation différentes : -Neutralisme : symbiote et hôte sont indépendants et n’ont aucune influence l’un envers l’autre. -Compétition : symbiote et hôte agissent défavorablement l’un envers l’autre, il y a compétition au niveau de l’habitat, de la nourriture, etc... -Mutualisme : symbiote et hôte vivent en association durable sinon constante, nécessaire et bénéfique aux deux. -Commensalisme : Le symbiote se nourrit de matières organiques produites par l’hôte sans dommage pour ce dernier. -Coopération : Les deux espèces peuvent vivre indépendamment l’une de l’autre, mais tirent profit de l’association. Dans ce cas, chaque espèce est à la fois symbiote et hôte. -Phorésie : l’hôte transporte le symbiote dans un milieu favorable au développement de ce dernier. Il s’agit d’une association libre (les sources de nourriture de l’un et l’autre partenaires étant indépendantes) et non-destructrice (le transport en question n’occasionne pas de dommages physiologiques particuliers). -Parasitisme/prédation : Les interactions liant un prédateur et sa proie, ainsi qu’un parasite et son hôte sont de même nature. 11


La différence se situe dans la taille de l’individu tirant profit de l’interaction. Ainsi, on remarque que le parasite est plus petit que son hôte, et qu’un prédateur est généralement plus grand que sa proie. Ce critère peut être complété par le devenir de l’hôte qui, dans le cas de la prédation, du moins si on en exclut l’alimentation herbivore, est systématiquement tué. -Inquilinisme : le symbiote trouve auprès de son hôte un habitat, un refuge et une protection sans en tirer de nourriture (parasitisme spatial et non physiologique).1 Les différentes relations occasionnent des effets sur l’espèce parasite (A) et l’espèce hôte (B), qui peuvent être négatifs, neutres ou positifs:

0n voit que toutes les stratégies parasitaires ont un impact plus bénéfique qu’une relation de compétition, et que certaines sont même plus intéressantes que le neutralisme, où les deux espèces sont indépendantes. Ce tableau est cependant à nuancer : il existe tous les stades intermédiaires possibles entre ces relations et on peut rarement «ranger» une relation entre deux espèces dans une seule de ces catégories. Ce qui fait la force du parasite, c’est la communication et la façon dont il peut influer sur un organisme. Les phénomènes parasitaires ont en fait une grande part dans l’évolution des espèces et on peut affirmer que la plupart des espèces ont connu une phase parasitaire à un stade ou un autre de leur développement.

1. http://www.cosmovisions.com/parasitisme.htm : article encyclopédique sur le parasitisme, Dr L. Hn. / Dr L. Laloy

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4. Définition technique En ingénierie, le rapport signal sur bruit désigne la qualité de transmission d’une information par rapport aux parasites. Les parasites brouillent le signal, dont l’identité originale est corrompue. La qualité des appareils technologiques va être déterminée par leur faculté d’ajouter le moins de bruit possible au signal d’origine. Cette définition s’applique à différents types de signaux : on pense instinctivement aux signaux sonores brouillés par des parasites, mais on peut aussi évoquer le bruit en photographie qui altère le signal (le sujet photographié), ou les vidéos volontairement altérées par des artefacts visuels (flous ou mosaïques pour masquer des marques de produits ou pour préserver l’anonymat des intervenants). Si l’on comprend aisément que les constructeurs d’appareils font tout pour diminuer au maximum la présence de parasites, la transposition de cette approche du parasite dans la vie quotidienne montre sa part de subjectivité. L’information intéressante dans un système (ou pour une personne) peut gêner la réception ou la compréhension de l’information intéressante pour un autre système (ou pour une autre personne). Imaginons par exemple des personnes discutant dans une pièce avec la télévision allumée : pour le téléspectateur, le son du téléviseur est le signal, le son de la discussion est le bruit ; pour les personnes qui discutent, c’est le contraire.

Déformation d’un signal sinusoïdal par un bruit parasite. Il est possible de réduire l’impact du bruit, mais lors d’une transmission, il est impossible de le faire disparaître. Le signal d’origine ne sera jamais retranscrit de façon pure, il y aura toujours des parasites dûs aux intermédiaires par lesquels transite le signal.

Notons qu’un son peut être signal et bruit ; par exemple si des personnes discutent dans la rue, le son des voitures est du bruit par rapport à la discussion, mais cela devient du signal lorsqu’il s’agit de traverser la rue puisque cela les prévient du danger. La notion de signal et de bruit ne se limite pas aux sons. Par exemple, lorsque l’on regarde la télévision, l’image sur l’écran est le signal, et le reflet de la lampe sur l’écran est le « bruit » (c’est une gêne). Sur une photographie, le sujet photographié est le signal, et l’environnement peut constituer du bruit (par exemple en cachant le sujet, ou bien en attirant le regard vers un autre endroit de la photographie) ; mais l’environnement est aussi 13


du signal, puisqu’il fait partie de la composition de l’image.1 Le parasite au sens technique est intéressant par ce phénomène de déformation de l’identité de l’élément parasité. Le parasite serait donc capable de modifier son environnement, une capacité qui trouve son utilité dans des contextes qui peuvent paraître figés au premier abord, mais dont la transformation va s’effectuer de l’intérieur, subrepticement.

5. Définition architecturale La diversité des définitions existantes du parasite doit permettre d’énoncer une définition de l’architecture parasite suffisamment ouverte, permettant de reprendre toutes les spécificités du parasite que nous avons recensé pour en faire une synthèse. Le parasite se caractérise toujours par un lien qu’il tisse avec un hôte. On peut déjà dire de l’architecture parasite qu’elle se démarque par le lien qu’elle entretient avec un environnement hôte. A propos de la relation entre le parasite et son hôte, nous avons vu que le parasite peut soustraire de l’énergie à l’hôte, mais aussi qu’il pouvait communiquer avec lui, lui faire prendre la voie d’une co-évolution plutôt que d’une évolution indépendante. L’action du parasite n’est pas nécessairement physiologique, il peut aussi détourner la valeur d’expression et de communication de l’hôte. Le parasitisme en architecture et au niveau de la ville peut être interprété à différents niveaux. Le premier et le plus explicite, dans lequel un parasite vit, physiologiquement parlant, aux dépens d’un autre. Le second que l’on peut qualifier de métaphorique, où un élément, en se greffant sur un organisme hôte, se construit une autonomie symbolique qui d’une certaine façon modifie la valeur de communication de cet organisme, au point de le subordonner parfois. Un troisième dans lequel un certain état « fossilisé » de l’architecture émerge, quand elle perd son caractère fonctionnel (zones industrielles ou de services à l’abandon) ou est fragilisée jusqu’à ce que ses caractéristiques typologiques s’évanouissent presque (immeubles résidentiels anciens), et par conséquent une action invasive et compulsive agit en termes parasite sur ces contextes

1. http://www.techno-science.net/?onglet=glossaire&definition=3943 : définition du rapport signal sur bruit

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(parfois réellement, mais surtout symboliquement). Un quatrième peut être appliqué à toutes ces situations où un moyen de transport habitable (du paquebot à l’automobile) interagit avec son contexte, menant dans certains cas à une conquête involontaire d’un territoire qui ne lui appartient pas, dont il «vole» les ressources quand nécessaire (l’espace alloué au développement de l’automobile en est un bon exemple). A partir de là, on peut énoncer une définition de l’architecture parasite: L’architecture parasite se démarque par le lien qu’elle entretient avec un hôte bâti préexistant, dont elle soustrait de l’énergie ou dont elle détourne la valeur d’expression et de communication pour son propre usage. Cette définition est assez large pour englober une grande variété de réalisations architecturales, on le constate en déclinant chaque terme de la définition : -Lien : le type de lien unissant le bâtiment hôte et le bâtiment parasite peut être un lien de réseaux ou un lien structurel. -Hôte bâti préexistant : le support de l’architecture parasite n’est plus la parcelle, mais une multitude de supports différents : bâtiments, îlots entiers, voire des quartiers ou des villes. -Soustrait : ce terme souligne le rapport unilatéral qui s’instaure entre le parasite et l’hôte, que l’on peut envisager comme vol d’un capital fixe mais aussi comme mise à profit d’une valeur qui ne sera pas altérée par le parasite. -Energie : cette énergie peut être de l’énergie au sens littéral (électricité ou chaleur émises par le bâtiment hôte), ou l’énergie dégagée par un lieu spécifique, sa substance, sa matière. -Valeur d’expression et de communication : le parasite exploite la valeur que l’on accorde à un bâtiment, liée à ses qualités, aux fonctions qu’il assure et aux expériences personnelles ou collectives auxquelles le public l’associe. -Son propre usage : à l’inverse d’un bâtiment traditionnel, le bâtiment parasite va fonder son identité sur les qualités existantes de l’hôte pour faire valoir sa propre innovation, qui résulte en partie de la façon dont il exploite le bâti préexistant. Avant de parler plus en détail de l’émergence récente de l’architecture parasite en tant que procédé revendiqué, il est nécessaire de remonter à ses origines, de savoir d’où viennent ses préoccupations et quelles ont été ses premières applications, même si le terme d’architecture parasite n’était pas encore employé. 15


Walking City Ă Manhattan, Archigram, 1964


II. utopies fondatrices


A. origines médiévales L’extrême concentration des villes médiévales entraîne une forme urbaine qui tend à tirer profit de la totalité de l’espace disponible au sein des murailles qui entouraient alors les villes. Les ponts habités représentent par exemple les premiers cas d’architecture parasitant des infrastructures, et sont aussi un symbole de la multiplicité des fonctions du bâti dans la ville traditionnelle. La quasi-totalité de ces ponts ont été détruits au 18ème siècle pour des raisons de confort et d’hygiène évidentes, mais le Ponte Vecchio à Florence ou le pont de Rohan à Landerneau, encore construits mais inhabités, nous révèlent les qualités d’urbanité de ce procédé, notamment dans la continuité du tissu urbain. Lorsque la densité du territoire défini par l’enceinte de la ville atteignait un seuil critique pour le confort et l’hygiène des habitants, une enceinte plus lointaine était édifiée au-delà des faubourgs et la zone non aedificandi entourant les remparts était urbanisée. l’ancienne enceinte était ainsi souvent parasitée par des constructions qui s’y adossaient par souci d’économie. A Paris, l’enceinte de Philippe Auguste, érigée au 13ème siècle, s’est intégrée dans les constructions ultérieures, où l’on retrouve des éléments du mur : courtines utilisées comme mur d’appui, tours utilisées comme cages d’escallier. On trouve aujourd’hui plus de traces de cette enceinte vieille de 800 ans que des fortifications ultérieures, la barrière d’octroi et l’enceinte de Thiers, remplacées par des boulevards. Les procédés parasites concernent l’architecture vernaculaire, l’architecture populaire sans architecte mais se retrouvent également dans les grands projets architecturaux de l’époque. Les extensions successives des châteaux ou des cathédrales, parfois très 18

Une courtine et une tour de l’enceinte de Philippe Auguste, absorbée par un bâtiment. Les vestiges sont devenus quasiment invisibles depuis le 17ème siècle mais reparaissent régulièrement au rythme des travaux entrepris à Paris.

A Notre-Dame de Bayeux, les parties basses romanes de la nef soutiennent des croisées d’ogives gothiques.

Le pont de Rohan est le dernier pont habité de France .


stratification du Ponte vecchio Le Ponte Vecchio à Florence offre un exemple singulier d’architecture médiévale stratifiée, doté de deux niveaux de parasitisme distincts. Comme sur tout pont habité, les maisons viennent se greffer à l’infrastructure d’origine, les boutiques profitent d’un lieu de passage très fréquenté et de l’absence des taxes s’appliquant au reste de la ville. Par-dessus ces constructions, Côme de Médicis fait construire le corridor de Vasari en 1565, qui lui permet de relier ses deux palais, le Palazzo Vecchio dans la vieille ville et le Palazzo Pitti sur l’autre rive de l’Arno, sans avoir à craindre qu’on attente à sa vie, et en marchant littéralement sur la tête de ses sujets, qu’il peut en outre épier depuis la galerie garnie de fenêtres. Les bâtiments parasites du pont deviennent à leur tour hôte pour le corridor.

éloignées architecturalement du bâtiment original ne procèdentelles pas également de ce même phénomène ? Toujours à Paris, le Château du Louvre a tout d’abord été un donjon fortifié, puis un château-fort médiéval, un château de la Renaissance et enfin une matérialisation du classicisme français, formant un palimpseste de 500 ans d’architecture française. La cathédrale Notre-Dame de Bayeux, construite de 1050 à 1280, atteste quant à elle de la transition de l’architecture romane (dans la crypte et le premier niveau de la nef et des tours) à l’architecture gothique (dans le choeur ou la façade occidentale) qui s’est opérée lors de son édification. On s’aperçoit que la ville traditionnelle incorporait plus facilement toutes sortes d’ajouts à son tissu en perpétuelle évolution. En fait, les limitations techniques de l’époque ont joué un grand rôle dans sa formation : économie des matériaux, limitation des destructions, densité nécessaire en l’absence de moyens de transport plus rapide que la marche à pied, ces données ont façonné une ville qui favorisait la reconstruction sur elle-même, et les phénomènes parasites. Les contraintes matérielles ont donc longtemps fait que la construction de la ville ne faisait pas débat et s’apparentait à un processus naturel. Si l’architecture parasite trouve ses racines dans la ville organique médiévale, elle n’est pas encore théorisée. Ce n’est que bien plus tard, en plein période d’industrialisation du bâtiment, que des idées de stratification des villes et de parasitage du bâti existant apparaissent dans une démarche théorique.

Le corridor, depuis la Galerie des Offices, traverse l’Arno sur le Ponte Vecchio

B. architecture prospective

1. Naissance du mouvement Après la guerre, l’application rigoureuse dans l’architecture des utopies modernes, déjà vieilles de plus de 25 ans, a engendré de nombreuses réactions de la part de la jeune génération qui ne se reconnaissait plus dans ses formes.

Les trois strates qui se superposent : le pont, les maisons et le corridor.

Plusieurs reproches sont formulés à l’encontre des typologies modernes par l’architecture prospective. L’urbanisme de la tabula rasa, jusqu’alors impossible à mettre en oeuvre dans un contexte parcellaire classique où les terrains appartiennent à de multiples propriétaires, s’est concrétisé grâce à la 19


machine étatique qui permet des expropriations et des destructions massives pour constituer un périmètre opérationnel de la taille de plusieurs îlots. Acte fondateur sous forme d’une double peine : subie par les habitants chassés, mais également par la portion de territoire aux traces parcellaires et bâties radicalement effacées. Nous verrons plus tard que les architectes prospectifs privilégient la transformation de l’existant à son éradication. L’idée à l’origine humaniste de permettre l’accession de tous à un logement décent et au confort moderne a mené à la naissance du concept d’un homme moyen, similaire en Europe, en Amérique latine ou au Maghreb. Ses besoins sont quantifiés et son environnement doit y répondre mathématiquement, par exemple à une opération d’un certain nombre de logements doit correspondre la construction d’une route à la capacité adaptée et d’un certain nombre de places de stationnement. Une définition de l’homme qui ne paraît pas suffisante aux architectes prospectifs : selon Yona Friedman, «Pour arriver au standard, les architectes avaient imaginé un homme moyen pour lequel ils avaient construit un appartement type dans un immeuble boîte. Or, l’homme moyen n’existe pas. Cette addition de toutes les différences, destinée à satisfaire le plus grand nombre, ne satisfait personne.»1 Pour les architectes prospectifs, l’extrême monotonie architecturale qui se dégage des opérations urbaines de l’après-guerre en France est le résultat d’un mouvement architectural qui refuse de s’inscrire dans l’histoire de l’architecture, et qui se considère comme indépassable dans sa forme. L’objectif du mouvement moderne est d’ailleurs à terme de conquérir le territoire et de peu à peu remplacer la ville traditionnelle par la ville moderne partout où les habitants n’ont pas la capacité de protéger leur environnement. Cette volonté transparaît dans l’entreprise de pourrissement mise en oeuvre par certaines municipalités, pour raser des quartiers considérés comme insalubres. A Belleville, par exemple, la mairie de Paris a longtemps pratiqué ce que les associations locales ont qualifié de «stratégie de pourrissement» : une fois que la ville devenait propriétaire de quelques logements grâce à des préemptions, elle laissait l’immeuble se dégrader et attendait que les locataires et les propriétaires partent pour acheter les logements à un prix réduit2. Dans sa volonté de ne pas s’inscrire dans une doctrine mais d’être ouverte à toute proposition urbaine nouvelle, la prospective récuse cet enfermement de l’architecture. Les idées prospectives partagées par un nombre croissant d’architectes se concrétisent en 1965 par la création du GIAP

1. Y. Friedman, L’architecture mobile. Vers une cité conçue par ses habitants. Paris, Casterman, 1970. 2. E. Charmes, La rue, village ou décor ? Parcours dans deux rues de Belleville, Créaphis éd., 2006

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Le manifeste du giap (1965)

L’explosion démographique, l’accélération spectaculaire des progrès techniques et scientifiques, l’augmentation constante du niveau de vie, la socialisation du temps, de l’espace et de l’art, l’importance croissante des loisirs, l’importance des facteurs temps et vitesse dans les notions de communications, font éclater les structures traditionnelles de la société. Nos villes, notre territoire ne sont plus adaptés à ces transformations. Il devient urgent de prévoir et d’organiser l’avenir au lieu de le subir. Le GIAP a pour but de rassembler tous ceux, techniciens, artistes, sociologues et spécialistes divers qui recherchent des solutions urbanistiques et architecturales nouvelles. Le GIAP veut être un lien entre les chercheurs de tous les pays, même si leurs thèses sont parfois opposées. Le GIAP n’a donc pour l’instant d’autre doctrine que la prospective architecturale. CONTRE une architecture rétrospective. POUR une architecture prospective.

Signé à Paris, en mai 1965 par Yona Friedman, Walter Jonas, Paul Maymont, Georges Patrix, Michel Ragon, Ionel Schein,Nicolas Schöffer.


(groupe international d’architecture prospective) et la rédaction d’un manifeste qui laisse le champ libre à l’expérimentation. Ce mouvement se concrétise de façons très différentes, mais certaines théories énoncées par ses membres représentent les prémices d’une théorisation de l’architecture parasite. Pour la première fois, alors que la technique permet à l’Homme d’étendre ses villes à l’envi, des architectes proposent une stratification verticale de la ville, associée à des concepts de mobilité et de participation de l’habitant.

2. Ville spatiale - Yona Friedman (1958) Yona Friedman fut le premier à défendre l’idée de la mobilité de l’habitat permettant la participation de l’habitant1. Selon Friedman, «L’architecte est incapable de déterminer définitivement l’usage et le caractère du bâtiment à construire et il revient à l’utilisateur du bâtiment de décider (et de redécider) de l’usage qu’il veut en faire. Le bâtiment doit donc être mobile, en ce sens que tout mode d’usage souhaité par l’utilisateur ou tout mode d’usage souhaité par un groupe social soit toujours possible et révisable sans que le bâtiment présente d’obstacles aux transformations qui en résultent.»2 Deux techniques architecturales peuvent permettre à l’habitant de participer à la création du bâti: la flexibilité et l’évolutivité. Pour la flexibilité, l’architecte construit un espace vide que l’habitant peut aménager à sa convenance. C’est-à-dire dissocier l’ossature de l’aménagement des espaces intérieurs. L’organisation interne du logement n’étant plus tributaire de cloisons de soutènement (à condition bien sûr que cette ossature soit en béton armé ou en acier), l’espace est flexible. Les cloisons, par là même, pouvant être mobiles, démontables. Seuls doivent être groupés et fixes les points d’eau.

maquette d’étude de la ville spatiale, 1958

Pour l’évolutivité, ce ne sont pas seulement les cloisons qui sont mobiles, mais les volumes de l’immeuble. On arrive alors à une sorte de jeu de construction où, sur une structure fixe conçue par l’architecte, un « support  », un «  plancher  », des «  unités

1. La mobilité est le thème central du CIAM de 1956 mais n’avait été envisagé qu’en terme d’architecture nomade (à la façon du mobile home) par la plupart des participants. 2. Y. Friedman, op. cit., 1970.

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détachables », sont fournis usinés  : éléments de murs et de façades, cellules sanitaires, placards, etc. Parmi les modèles proposés, certains sont cubiques, d’autres parallélépipèdes rectangles, d’autres ovoïdes, tubulaires, etc. Ces modules peuvent être monoblocs ou constitués de morceaux assemblables. Ils peuvent aussi bien être réalisés en bois, qu’en métal, en béton, ou en matières plastiques.

Les étapes de croissance de la ville spatiale (1959)

Une véritable architecture cellulaire devrait permettre, comme dans un organisme vivant, une croissance et une évolution par le démontage facile et le déplacement des cellules. Appliqué à l’échelle de la ville, la notion d’ architecture mobile engendre bientôt celle de ville spatiale. Les constructions doivent y être démontables et déplaçables, transformables à volonté par l’habitant. La ville spatiale est une structure surélevée de 35 mètres au dessus du sol par un système de pylônes. L’habitant déplace librement son habitat dans le cadre de la trame ainsi mise en place, la cité est un vaste damier comportant toujours le même nombre de cases vides, mais ces cases, vides ou pleines, ne sont pas toujours les mêmes les cellules habitables se regroupant ou se subdivisant suivant les besoins des habitants. La ville spatiale est superposable à n’importe quelle autre ville. Les pylônes contiennent les circulations verticales (ascenseurs, escaliers). «Il y a une grille, une ossature extrêmement réduite qui garantit qu’un étage ne tombe pas sur l’autre. Le plancher est déplaçable, les murs sont des sortes de paravents ; ils n’ont pas d’autre rôle que de tenir le plafond qui garantit l’étanchéité. Donc, l’appartement devient un meuble, un groupe de meubles qu’on déplace dans la ville spatiale suivant sa volonté.»1

projet d’extension du centre Georges Pompidou 1. Y. Friedman, op. cit., 1970

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la ville spatiale à paris (1960)

Le projet de ville spatiale semble donc correspondre à la définition que nous avons pu donner de l’architecture parasite : la mégastructure ne doit son existence qu’à la ville sur laquelle elle se greffe, les deux villes évoluent en symbiose et la ville hôte finit par être influencée par la ville parasite, en lui donnant accès à toutes les fonctions d’une ville moderne que sa structure anachronique ne permettait pas d’accueillir. Yona Friedman ne se considère pas comme utopiste, arguant que ses projets sont d’une technicité reconnue, que ses enseignements ont eu des retombées pratiques sur l’urbanisme et que certains projets ont fait l’objet d’une construction réelle1. Pourtant, l’approche systématique des solutions urbaines qu’il préconise et la difficulté quasiment insurmontable de leur mise en oeuvre amènent à envisager ses théories comme des pistes de réflexion pour l’architecture et l’urbanisme moderne et non comme des objectifs à atteindre. D’autres architectes se sont intéressés à l’architecture parasite dans les années 60 en poussant encore plus loin ses principes de mobilité et de flexibilité, il s’agit du groupe Archigram, créé par de jeunes architectes anglais fortement influencés par l’esthétique industrielle et la culture populaire (notamment la science-fiction qui connaît alors un essor sans précédent suite à la conquête de l’espace et qui voit ses formes se concrétiser dans la bande dessinée).

3. Instant City - Archigram (1968) Avec Instant City, à l’instar de leurs autres projets urbains de grande échelle2, Archigram développe un type d’architecture qui n’est pas destinée à être construite mais est délibérément présentée comme une architecture de papier. La présentation du magazine Archigram, qui emprunte aux codes graphiques du comics américain de superhéros ou à la peinture psychédélique, est à ce titre particulièrement éloquent. Instant City est une ville instantanée, nomade, qui se déplace de ville en ville. Elle est l’incarnation de cette projection utopique d’une ville flottante, aérienne, qui n’est pas nouvelle à l’époque mais qui connaît un regain d’intérêt par le biais de la tendance de l’architecture gonflable. La présentation d’Instant City ne s’apparente pas à celle d’un projet d’architecture classique mais plutôt à un scénario. Les structures gonflables semblent surgir de nulle part et prennent possession

1. exemple de l’application de ses principes d’auto-planification au Lycée Bergson d’Angers 2. Living City en 1963, Walking City en 1964, Plug-in City en 1964

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d’une ville, des montgolfières et des dirigeables déploient des tentes suspendues, d’où se déroulent des écrans sur lesquels des mots et des images sont projetés. Instant City va s’infiltrer dans la ville hôte en y créant toute une série d’événements : spectacles, programmes éducatifs, etc... Il s’agit pour Archigram d’allier le divertissement et l’information (voire l’éducation) dans une société éphémère créée par Instant City, sur le principe d’un rassemblement communautaire : les gens sortent de chez eux, se réunissent et c’est cela qui va créer l’événement, l’architecture. Il faut rappeler le contexte de l’époque : on assiste aux premiers grands rassemblements en Angleterre et aux Etatsunis, concerts de rock ou festivals (celui de Woodstock aura lieu l’année suivante), qui se rapprochent des événements décrits dans le scénario d’Instant City. Instant City a également une dimension critique : la société de consommation et de télécommunication qui prend alors son essor est tournée en dérision à travers cette ville éphémère et précaire à l’esthétique low-tech (zeppelins et montgolfières sont loin d’être des modèles de technicité à l’époque de la conquête de l’espace). Lorsqu’Instant City se retire d’une ville, elle laisse un relais sur place. Progressivement, les villes vont se connecter les unes aux autres à travers ces relais et vont former à l’échelle de la planète une architecture de réseau. Instant City serait la préfiguration d’un village global, où la planète entière est en communication. Archigram pose dans les très matérialistes années 60 une question provocatrice : les villes sont-elles encore nécessaires ? A l’architecture bâtie, les architectes anglais substituent une architecture de la communication, un scénario qui paraît moins farfelu à l’heure de la démocratisation d’Internet et de la mondialisation.

4. Limites de l’utopie Ces projets utopiques offrent des pistes de réflexion et l’on commence à y entrevoir les qualités de flexibilité, de mobilité et de participation propres à l’architecture parasite. Cependant leur forme-même, c’est-à-dire des projets à l’échelle d’une ville, systématiques dans leurs relations avec l’environnement qu’ils investissent, ont empêché leur concrétisation, évidemment, mais également toute application à une échelle moindre des principes énoncés. L’utopie porte en elle-même l’impossibilité de sa matérialisation1, et le mouvement prospectif, faute de réalisation, a perdu 1.étymologiquement, l’utopie est un lieu qui ne peut exister (du grec ou négatif et topos, lieu région)

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l’architecture parasite dans la bande dessinée la bande dessinée entretient d’étroites relations avec l’architecture. Si les membres d’Archigram ont été les premiers architectes à s’intéresser à l’esthétique de la bande dessinée, les auteurs s’étaient depuis longtemps emparé de l’outil architectural pour étoffer leurs créations. Ce médium qui demande très peu de moyens mais qui peut donner vie à n’importe quel univers imaginé par son auteur a favorisé la création de villes fantasmées, qui ne sont pas régies par les mêmes contraintes que connaissent architectes et urbanistes. Les auteurs de bande dessinée fantastique ou de science-fiction ont inventé des villes utopiques ou dystopiques, post-apocalyptiques, souterraines ou aériennes bien avant que le cinéma n’ait les moyens techniques de le faire (le Metropolis de 1927 de Fritz Lang fait ici figure d’exception). Parmi toutes ces villes imaginaires, certaines présentent des structures parasites venues se greffer à des bâtiments familiers de villes existantes. L’auteur tire alors parti de l’intérêt que porte naturellement le lecteur à la transformation d’un lieu qu’il connaît ainsi que de la qualité esthétique d’une confrontation directe des styles architecturaux. Ce procédé est utilisé par Enki Bilal dans la trilogie d’anticipation Nikopol (19801983) où des modules organiques forment des extensions de bâtiments haussmanniens dans un Paris futuriste.


Dans Brüsel (1993), François Schuiten évoque un Bruxelles alternatif parsemé de gratte-ciels où des passerelles piétonnes relient les toits des maisons traditionnelles de la ville.

progressivement en intensité jusqu’à la dissolution du GIAP. JeanLouis Chanéac, un de ses membres, explique l’épuisement du mouvement : «plutôt que de prendre en considération le problème énoncé, les interlocuteurs des prospectifs se gaussent des formes, s’offusquent des empilements de cellules en grain de maïs, font bifurquer les propos vers d’inlassables débats techniques, et mettent finalement les prospectifs en demeure d’apporter la preuve de leur crédibilité en produisant des échantillons ou des préséries de leurs cellules qu’ils s’épuisent à autofinancer et à promouvoir sans appuis ni subsides publics. Ainsi minée intellectuellement, psychologiquement et financièrement, la prospective s’éteint d’ellemême.»1 S’il peut paraître dommageable que des architectes comme Yona Friedman ou Peter Cook aient finalement très peu construit, la prospective a peut-être gagné à ne pas être appliquée à grande échelle, mais à simplement poser des questions sur l’architecture de son époque. En son temps, l’architecture moderne avait pointé les principaux travers de la ville issue du 19ème siècle, fustigeant son manque de confort et d’hygiène et son inadaptation au monde machiniste, mais l’application point par point du programme moderne a fini par brouiller totalement son intention originelle, le remède s’étant avéré pire que le mal.

Le travail de Lebbeus Woods, un architecte et artiste Américain qui s’est principalement intéressé à la théorie et aux projets expérimentaux, n’est pas de la bande dessinée, mais ses visions de bâtiments parasités par des structures futuristes le rapprochent des auteurs précités.

A l’inverse, la prospective peut représenter une base théorique pour réaliser des projets à petite échelle, qui au fur et à mesure de leur construction modifieront les principes d’origine pour s’adapter à leur environnement. Cette tendance s’est confirmé avec l’architecture parasite qui s’est concrétisé dans de petites réalisations en rupture avec les lourdeurs inhérentes à l’architecture institutionnelle.

1.J.L. Chanéac, Architecture interdite, Paris, Ed. du Linteau, 2005

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III. architecture de la marginalité Las Palmas Parasite, Korteknie & Stuhlmacher, 2001 De la construction à la destruction de l’installation.


A. pays développés : obstacles à l’architecture parasite

1. contraintes légales Le principal obstacle qu’a pu connaître le développement d’une architecture parasite, au-delà de l’impossibilité de la concrétisation de l’utopie, ce sont les dispositifs réglementaires qui s’imposent désormais à toute construction, qui freinent l’expérimentation architecturale. L’obsession contemporaine du risque zéro a engendré l’obligation d’avoir recours à une cascade de systèmes de sécurité : financière (garantie de bonne fin), technique (DTU, agrément de procédés tecniques...), assurances (du maître d’ouvrage, du maître d’oeuvre, des entreprises, des ingénieurs...), conformité aux textes réglementaires et procédés (bureaux de contrôle...). S’y ajoutent les contrôles de nombreuses administrations (Equipement, Bâtiments de France, Service de sécurité, Action sanitaire et sociale, Travail...). Le rôle de l’architecte n’est plus de donner une valeur supplémentaire à un bâtiment qui aurait pu être édifié sans son concours, mais apparaît aujourd’hui aux yeux du candidat à la construction comme le seul professionnel qui viendra à bout de tous ces obstacles légaux. Ses compétences relèvent plus du droit et de la technique que du sensible. La part réservée au bâti, à l’espace, à la substance de ce qui pouvait devenir de l’architecture, faisant non plus appel à notre seul conscient mais à notre inconscient, se réduit comme peau de chagrin.

2. contraintes culturelles L’architecture a de grandes difficultés à prendre les risques du hasard, de l’aélatoire, de l’arbitraire, du fragmentaire. «L’image traditionnelle de l’architecture a toujours été liée à l’idée du solide et du fixe, et même si les architectes contemporains présentent leurs bâtiments comme émiettés et instables, mouvementés, ceux-ci restent toujours solides, stables et fixes.» nous dit Paola Berenstein Jacques1. On peut constater également que le goût du défi lancé au temps et une attirance mégalomane pour l’éternel poussent les architectes à considérer leurs oeuvres comme finies, et à difficilement accepter que les usagers adaptent les bâtiments à leurs besoins si cela doit

1.P. Berenstein Jacques, Esthétique des favelas, Paris, L’Harmattan, 2002

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Les favelas ou l’altérité en architecture Paola Berenstein Jacques, auteure de L’esthétique des favelas (L’Harmattan, 2002) nous fait part de sa rencontre avec Oscar Niemeyer : «Lors de mon séjour à Rio pour ma recherche sur le terrain, j’ai visité avec mes professeurs français et en compagnie d’Oscar Niemeyer, le dernier bâtiment (MAC à Nitéroi) de ce grand maître de l’architecture moderne brésilienne. Niemeyer m’a demandé à la fin de la visite, de l’aider à descendre la grande rampe du musée, qui a comme toile de fond la baie de Guanabara et la ville de Rio comme sur une carte postale. Il a commencé alors à parler du mouvement des sans-terre du pays car leur marche protestataire venait d’arriver à Brasilia et ensuite il s’est intéressé à mes recherches. Il voulait savoir sur quoi je travaillais, j’ai répondu: sur les favelas. Et il m’a dit ensuite : tant mieux de ne plus s’occuper de l’architecture. Je lui ai dit que mon travail était quand même sur l’architecture, par défaut. Il m’a répondu, avec le poids de son expérience, que malheureusement le terme architecture ne concerne que l’architecture des élites, du pouvoir et des riches. Il me quitte en me souhaitant bonne chance et je constate que mon travail porte donc sur l’altérité en architecture.»


en modifier significativement la forme1. Ces obstacles sont spécifiques aux pays, généralement développés, qui connaissent une législation stricte et où un contrôle important s’exerce sur ce qui se construit. En effet, sous la pression démographique sans précédent2 et en l’absence de législation trop contraignante, des phénomènes parasitaires se mettent en place dans les villes du Sud.

B. pays en développement : une architecture parasite par défaut

La croissance cellulaire de la favela apparaît dans sa forme, où l’on distingue les étages comme des entités séparées.

L’habitat précaire est devenu avec l’exode rural massif que connaissent les pays du Sud une des formes urbaines les plus répandues en ce début de siècle. On lui donne plusieurs noms selon la langue voire le pays ou la ville, favelas au Brésil, townships en Afrique du Sud, barrios en République dominicaine, mais le terme invasiones utilisé en Equateur et en Colombie montre bien la nature parasite de ces extensions de la ville. Les favelas brésiliennes ont souvent été considérées à tort comme de simples bidonvilles. Elles procèdent en fait d’un système d’entraide complexe qui permet aux favelados (habitants des favelas) de bâtir leur maison, souvent en dur (le parpaing est par exemple très utilisé), ou de réaliser des extensions, en fonction de l’évolution démographique et financière d’une famille. La ville illégale des favelas s’apparente à un organisme vivant, les bâtiments, initialement d’un ou deux niveaux peuvent monter à sept étages, tels des cellules qui s’agglutinent. La favela est donc doublement parasite : au niveau du quartier, qui s’impose de force à la ville légale, et au niveau des bâtiments de la favela, en perpétuelle reconstruction sur eux-même. Quelque part, les favelas concrétisent l’idée de Yona Friedman d’une ville construite par ses habitants selon leurs besoins. L’architecture sans architecte est une utopie dans nos sociétés extrêmement réglées mais est une réalité à Rio de Janeiro ou Sao Paulo.

Favelados construisant un bâtiment à Rocinha (Rio de Janeiro)

L’urbanisme est un équilibre entre la poussée des individus et une règle publique pour que l’on ne se gêne pas. Si en Occident la règle publique est l’acte fondateur de la ville depuis Rome et la

1.Lors du colloque Grands ensembles en île-de-France : un héritage en projets en 2010 à l’Ensa ParisBelleville, Paul Chemetov s’est ainsi plaint de la rénovation qu’on avait pu faire d’un grand ensemble qu’il avait conçu car elle rompait avec sa composition initiale. 2. En 1975, on compte trois mégalopoles de plus de 10 millions d’habitants (New York, Tokyo et Mexico), en 2010 on en compte 21, la plupart dans des pays du Sud.

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Grèce antique, dans les favelas la poussée des individus domine et la règle publique est contrainte de s’installer quand la pression devient trop importante (avec des tracés de rue, et l’accès à l’eau et à l’électricité).

C. stratégies de contournement Il y a néamoins dans nos villes réglementées des failles, des dents creuses où une architecture informelle, marginale se met en place. Comme le souligne Hakim Bey, théoricien de la zone autonome temporaire (TAZ) «Certaines lézardes dans le monolithe babylonien paraissent si vides que des groupes entiers peuvent se mouvoir jusqu’à elles et s’y installer.»1 Bâtiments menacés d’une destruction imminente, terrains vagues ou en attente de construction, représentent autant d’occasions de court-circuiter le cycle habituel du bâti et d’expérimenter une architecture parasite.

1. AVL-ville - Atelier van Lieshout (2001) A une échelle très réduite par rapport à son modèle sudaméricain (la favela de Rocinha accueille par exemple 250 000 habitants), le projet participatif d’AVL-ville de l’Atelier van Lieshout, installation qui a

bâtiment «favela», AVL-ville, Rotterdam, 2001

schéma de principe d’AVL-ville, avec production d’énergie, agriculture et équipements publics. 1.H. Bey, TAZ, zone autonome temporaire, Paris, L’éclat, 1997

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fonctionné une année durant sur un terrain vague du port de Rotterdam, fait explicitement référence à la favela. Depuis le début du projet, l’atelier insiste sur le fait que le projet n’est pas une utopie, par définition irréalisable physiquement, puisque les architectes ont ici réussi à construire là où la plupart ne dépassent pas le stade de la planification. Mais la remise en cause de l’idéalisme des utopies ne s’arrête pas là: loin de créer un nouveau monde, AVL utilise des matériaux qui ont déjà une histoire, containers et échaffaudages. Certains logements procèdent de la favela, d’autre de la capsule plus ou moins luxueuse. À la fois mobiles et modulaires, ces unités ne suivent pas un master plan définitif pour la vie urbaine idéale mais peuvent changer selon l’évolution des besoins des usagers, extensibles à l’envi pour les maisons-favelas, empilables pour les capsules. Si AVL crée ici une ville internationale, c’est en créant une ville mobile, pas une ville pour n’importe quel endroit du monde mais une ville pouvant aller n’importe où, n’importe quand. Aucune structure d’AVL-ville n’a de fondations, elles peuvent être démontées et transportées en l’espace d’un après-midi. «AVL-ville n’est pas éternelle mais est dans l’instant. Bien sûr, c’est à chaque usager de définir combien de temps cet instant durera.»1

2. paraSITE - Michael Rakowitz (1997) L’utilisation du terme parasite dans la sphère architecturale et artistique a un précédent célèbre dans le travail de Michael Rakowitz. Jeune architecte et sculpteur actif à New York, Rakowitz a commencé à créer ses paraSITES en avril 1997 : des abris individuels pour sansabris faits de sacs poubelles, de sacs en plastique Ziploc et de scotch d’emballage transparent et imperméable, faits sur mesure par Rakowitz lui-même pour le propriétaire pour un coût de cinq dollars l’unité. Chaque unité est dotée d’un tube que l’occupant peut connecter aux bouches d’aération (chauffage, ventilation, air conditionné) d’un bâtiment de son choix pour gonfler la structure.

deux variantes d’abris paraSITE, dont l’abri new yorkais de moins d’un mètre de haut

Ce dispositif, dont la simplicité se rapproche de la conception archaïque de l’architecture comme création d’abri, correspond

1. collectif SKOR, Parasite paradise, a manifesto for temporary architecture and flexible urbanism, Amsterdam, Nai Publishers, 2003, traduction personnelle

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Un sans-abri s’explique avec un policier, arguant que la loi ne s’applique pas à sa structure, qui s’apparente plus à un sac de couchage qu’à une tente. Le policier repartira après avoir mesuré l’abri.

au premier niveau de lecture du parasitisme en architecture : un parasitisme littéral, où une structure parasite profite des ressources physiques d’un bâtiment hôte. Il est à noter que dans ce cas, on ne peut pas parler de vol de cette énergie, qui était de toute façon destinée à s’évanouir dans l’atmosphère, mais plutôt de recyclage. Ce n’est pas le cas du terrain où s’installe la structure, qui subit quant à lui un vol caractérisé, ce qui ne manque pas de causer certaines tensions entre usagers du paraSITE et autorités locales. Mais le paraSITE ne fait pas qu’exploiter les interstices de la ville, dans sa version new yorkaise, il exploite aussi les failles d’une loi édictée par l’administration Giuliani1 qui considère comme illégale toute structure supérieure à 3,5 pieds de haut (environ un mètre) mais ne reste muet sur de plus petites structures.

3. exposition Parasites (2001) Si la structure de Michael Rakowitz constitue un précédent dans un domaine à mi-chemin entre l’architecture et l’installation de survie, c’est une exposition au rayonnement international qui établit durablement la notion d’architecture parasite. En 2001, l’année où Rotterdam fut désignée capitale européenne de la culture, plusieurs grands bâtiments industriels désaffectés de la zone portuaire furent utilisés temporairement pour abriter des expositions artistiques. Dans un de ces bâtiments abandonnés, Las Palmas, conçu par van den Broek et Bakema en 1953, se tint une exposition intitulée 1.Rudolph Giuliani, maire de New York de 1994 à 2001 fit de la réduction de la criminalité et de l’insécurité un de ses principaux chevaux de bataille, ce qui occasionna de nombreuses mesures contre les sans-abris.

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exposition parasites projets Las Palmas Parasite, Korteknie &

Stuhlmacher

Le parasite est conçu comme un repère signalant la présence des expérimentations en cours dans le bâtiment hôte, comme une sorte de logo tridimensionnel de l’exposition, très visible depuis toute la zone portuaire. Cette structure futuriste est en fait un assemblage de panneaux de bois recyclé dont les éléments ont été préfabriqués puis assemblés sur place en quelques jours (quatre jours, malgré les vents particulièrement violents). L’eau et l’électricité nécessaires à l’installation sont détournés du bâtiment hôte. Bien que temporaire, le parasite est resté en place jusqu’en 2005 et a été utilisé pour de nombreuses activités. Parasite, K. Oosterhuis, M. Rubbens , I. Lénard (ci-contre)

Cette structure gonflable rappelle le concept d’Archigram pour Instant City : la toile est un support pour l’information (vidéos, textes, sons), et l’installation va créer un événement dans un quartier, le modifier de l’intérieur.

Futuro House, M. Suuronen (ci-dessous)

Cette maison-capsule de 1968 représente le lien qu’entretient l’exposition avec l’architecture prospective des années 60.

Snail Shell System, N55 (ci-dessus)

Le groupe danois N55 s’intéresse aux structures cellulaires composées de modules universels. Cette capsule amphibie peut se développer en environnement urbain dans les bâtiments existants, en forêt, dans les champs ou enterrée . Les unités peuvent s’intégrer dans les infrastructures existantes et se brancher à diverses sources d’énergie (par exemple l’éclairage public). Plusieurs unités mises en commun peuvent servir d’abri temporaire à une communauté.


« Parasites  ». Le terme parasite est utilisé pour sa signification biologique évidente mais aussi comme acronyme pour un habitat « Prototype for Advanced Ready-made Amphibious Smallscale Individual Temporary Ecological  » (prototype de modules expérimentaux amphibies individuels temporaires écologiques de petite taille). Les organisateurs de l’exposition, Mechthild Stuhlmacher et Rien Korteknie, impliquèrent plusieurs architectes dans la réflexion. Des dessins furent présentés, ainsi que des photographies, de travaux architecturaux de petite échelle caractérisés par un usage parasite  de sites urbains délaissés ou d’infrastructures existantes. En utilisant les fonds alloués par la ville pour fêter sa sélection comme capitale culturelle, les architectes Korteknie et Stuhlmacher ont construit un petit projet d’architecture parasite sur le toit du bâtiment Las Palmas pour l’exposition. En s’accrochant au toit du bloc des circulations verticales, cette construction démontable petite mais très visible, peinte d’un vert éclatant, est devenue pour beaucoup le symbole de cette nouvelle dimension parasite de l’architecture.

4. Parasite Paradise (2003) Cette démarche théorique se concrétisa très vite dans une réalisation expérimentale. Deux ans plus tard à Utrecht, une ville temporaire et mobile fut créée dans une zone entre le centre-ville et un des nouveaux quartiers en bordure de ville, Leidsche Rijn : un campement étrange qui a occupé et ramené à la vie une partie du territoire oublié du programme de développement urbain de la ville. Cette ville-exposition expérimentale, avec maisons, restaurant, hôtel, lieux de rencontre, espaces pour les enfants et cinéma, fut nommée «Parasite Paradise» par les organisateurs et adopta pendant deux mois une façon différente d’occuper le territoire, fondée sur les principes de flexibilité et de mobilité. Pour une brève période, « Parasite Paradise » fut une ville habitée, avec des maisons «louées» à 20 euros par personne et par jour. De cette façon, un espace délaissé a été revivifié par la présence continuelle de de résidents et d’invités. Leidsche rijn, malgré ses ambitions écologiques post-Kyoto, est une banlieue classique : l’augmentation de l’échelle a conduit au «clustering» : rassembler des fonctions diverses dans un seul grand bâtiment devait être avantageux et faire gagner du temps aux visiteurs. Cet agrandissement d’échelle a ses avantages et aussi ses inconvénients. 36


Une vue de la ville-exposition temporaire Parasite paradise, installée sur un terrain vague entre Utrecht et le nouveau quartier Leidsche Rijn.

La grande échelle est vulnérable, avec des distances plus importantes qui poussent les habitants à prendre leurs voitures. La concentration d’activités siphonne les quelques activités présentes dans les zones résidentielles. La grande échelle peut éradiquer les surprises, les expérimentations et les activités économiques marginales. La réglementation sur la façon dont est utilisé l’espace dans et autour des bâtiments est stricte. Et le rassemblement d’activités rend hasardeux les dates de livraison des bâtiments commerciaux, malgré les plaintes des habitants : à Leidsche rijn, aucun résident n’était satisfait de l’offre commerciale en 20021. Maintenant que le clustering s’est révélé être un obstacle à la flexibilité dans l’offre, des voix s’élèvent pour modifier en partie ce principe. Ce changement dans les mentalités est un stimulus majeur pour la réorientation du plan d’urbanisation, pour que plus d’attention soit apportée à la petite échelle, aux équipements flexibles. «Après le bigness de Rem Koolhaas, il est temps de remettre le smallness sur le devant de la scène2.» Les parasites peuvent explorer la signification de cette petite échelle, avec des interventions offrant des équipements flexibles. L’avantage de ces injections est que l’on peut intervenir sur différents endroits du quartier et que l’espace public y gagne autant en usage qu’en identité. «Plutôt que de procéder avec une structure rigide et définitive, il serait préférable de s’intéresser à une planification spatiale immanente ancrée dans la vie quotidienne. Les occupants seraient alors plus à même de créer leur propre espace matériel et social. Les parasites

1. collectif SKOR, Parasite paradise, a manifesto for temporary architecture and flexible urbanism, Amsterdam, Nai Publishers, 2003, traduction personnelle 2.I. Scalbert, The city of small things, Rotterdam, 2001, traduction personnelle

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peuvent stimuler et accompagner des processus spontanés dès leur apparition. C’est ainsi que les parasites attaquent l’urbanisme institutionnel, sapant des concepts dominants et lançant des propositions renversantes. Des propositions «sauvages» peuvent alors émaner des résidents, que ce soit des parents désirant monter une crèche, des jeunes désirant créer un lieu de rencontre, des habitants voulant créer un court de tennis.»1

d. architecture parasite : expression d’un manque On le voit dans l’exemple de Leidsche Rijn, l’architecture parasite est utilisée dans des contextes qui apparaissent difficiles, où on n’imagine même plus qu’une urbanité puisse éclore, car la force de l’habitude nous a amené à accepter un certain immobilisme des situations urbanistiques dysfonctionnelles, à accepter que certaines populations n’aient plus «droit à la ville», dans le sens d’une concentration stimulante d’individus et d’activités, mais doivent se contenter d’un ersatz fonctionnaliste de ville. Loin de n’être qu’esthétiques, les stratégies parasitaires répondent d’abord à un manque qui paraît trop insoutenable, que ce soit le manque de logements, le manque de place dans les logements ou le manque d’équipements indispensables à la vie de quartier. Une architecture parasite permet de combler ces manques de façon instantanée, en prise directe avec les préocuppations de la population, à l’opposé de l’architecture traditionnelle où il y a une latence de plusieurs années entre la conception et la construction, et où les projets doivent avoir une viabilité économique (ou du moins bénéficier de subventions).

1. Systèmes pour une vie urbaine nomade En se penchant véritablement sur les problématiques de la vie des sans-logis et en s’emparant des questions du nomadisme, de la sécurité ou de la récupération d’énergie, l’architecture parasite, ou du moins une approche parasitaire de l’espace, semble être la seule à proposer des solutions d’amélioration de la vie quotidienne des SDF sans pour autant les contraindre. Ainsi, plutôt que de «sortir ces gens de la rue», on leur donne les moyens d’accéder à un certain confort par eux-même, en conservant leur liberté. Ces préoccupations se retrouvent dans les Homeless vehicles (1988)

1. collectif SKOR, op.cit., Amsterdam, Nai Publishers, 2003, traduction personnelle

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Homeless Vehicle - Krystof Wodiczko (New York, 1988)


de Krystof Wodiczko, véhicules multitâches qui permettent aux sans-abris de New York de transporter leurs biens, de se laver et de dormir à l’abri. Ils seront confisqués par les autorités car ils mettent en évidence le problème des SDF, mais aussi parce qu’ils entérinent un mode de vie qu’on se refuse à normaliser. Avec une expression encore plus simple que les tentes paraSITE de Michael Rakowitz, les plug-in d’Etienne Boulanger à Berlin explorent les failles de la ville. Un projet qui consiste à habiter les interstices, les micro-espaces, les zones trop étroites ou trop mal conçues pour qu’un quelconque plan d’occupation rationnelle puisse y être apposé. Ces zones non consommables deviennent pour Etienne Boulanger des espaces libres à investir, des poches de résistance. «Le temps d’occupation de chaque espace est indéterminé et varie en fonction d’évènements extérieurs imprévisibles (dégradations, police, voisinage). Cette fragmentation de mon environnement quotidien génère un déplacement constant à travers la ville, proche du nomadisme. Cette expérience de précarisation volontaire de mes conditions de vie dépasse le champ conventionnel de l’art et la simple production d’objets. La “performance” de deux ans place l’oeuvre dans un contexte politique, urbanistique et social nécessaire à un travail ancré dans notre société contemporaine.»1

2. Extensions de logements L’architecture parasite peut également servir à des personnes qui ont un logement qui se révèle trop exigü, avec une expression plus «architecturale» que pour les stratégies de survie propres au mode de vie nomade des sans-abris. Le projet de la bulle pirate en 1970 fait figure de pionnier dans le domaine d’une architecture parasite et participative, à une époque où les logements sociaux sont surtout le fait d’architectes qui souhaitent régenter la vie des habitants. La volonté générale de réduire la part d’initiative individuelle dans la ville se traduit d’ailleurs par la disparition de la rue, et par extension du bistrot et des commerces de quartier au profit d’équipements dédiés à une culture abstraite et étatique, sensés élever le «prolétaire» à un statut d’Homme nouveau fantasmé.

Plug-in - Etienne Boulanger (Berlin, 2001-2003)

Devant l’incapacité des services sociaux de lui fournir un logement plus grand suite à la naissance de sa fille, Marcel Lachat, habitant d’un de ces HLM à Genève, proche de Jean-Louis Chanéac et Pascal Hausermann (qui avaient expérimenté des structures ovoïdes parasites), décide de prendre le taureau par les cornes et installe en 1. http://www.archiact.fr/2010/03/plug-in-berlin.html

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une nuit une bulle pirate sur la façade de son logement, créant ainsi lui-même la chambre supplémentaire que la mairie lui refusait. Le caractère illégal de la structure la condamnait à un démontage rapide, mais l’anecdote eut un retentissement important dans la presse suisse, et mit en lumière la crise du logement que traversait le pays, ainsi que l’absurdité de ces logements modernes statiques, alors que leur extrême malléabilité (due à leur préfabrication industrielle) permet toute sorte d’expérimentations urbaines. L’écho médiatique aidant, Marcel Lachat obtint un logement adéquat une semaine après l’installation de la bulle pirate. Ce projet procède de l’architecture insurrectionnelle, que Jean-Louis Chanéac appelle de ses voeux dans un manifeste où il exhorte les habitants des grands ensembles à prendre possession des espaces où ils vivent, malgré leur grande pauvreté formelle : «Lorsque je contemple un grand ensemble, j’ai envie de donner à ses habitants les moyens de réaliser leurs rêves et leurs besoins du moment en mettant à leur disposition ou en leur donnant les moyens techniques pour réaliser clandestinement des «cellules parasites». Ils pourraient agrandir leur appartement à l’aide de cellules ventouses, fixées sur les façades. Les enfants pourraient recréer l’univers poétique des greniers d’autrefois en implantant des cellules sur les terrasses des immeubles. Des chambres d’amis apparaîtraient sur les pelouses. On assisterait à l’explosion d’une architecture insurrectionnelle.»1 Plus près de nous, la Rucksack house (maison sac à dos) de Stefan Eberstadt de 2005 reprend le principe de la bulle pirate, dans une version technologiquement plus avancée (la structure est cette fois raccordée aux réseaux)et en accord avec la loi (une installation temporaire de quelques mois était autorisée, considérée comme un échafaudage). La structure a été greffée à deux immeubles, à 1.J.L. Chanéac, Architecture interdite, Paris, Ed. du Linteau, 2005

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Transport de la bulle pirate préfabriquée.

La bulle est ensuite greffée sur la façade.

La bulle abrite une petite chambre d’enfant.


Leipzig et Cologne. Le fait que la Rucksack House soit aujourd’hui acceptée, même pour une durée déterminée, alors que la bulle pirate avait été considérée en 1970 comme un coup médiatique visant à attirer l’attention sur la situation du logement, vouée à disparaître une fois son but atteint, montre la validation progressive du parasitisme comme outil d’intervention architecturale.

3. Equipements de quartier On a vu que les quartiers créés depuis la seconde guerre mondiale, et principalement les grands ensembles avaient de grandes difficultés à se doter d’équipements de quartier de proximité favorisant les contacts sociaux. La disparition du café, sur un prétexte moraliste, dans des quartiers abritant des populations qui auparavant vivaient dans les quartiers les plus animés de la ville traditionnelle a été traumatisante. Encore aujourd’hui, les habitants des grands ensembles évoquent le manque de lieu de rassemblement convivial comme un des problèmes majeurs de leurs quartiers, même les plus jeunes qui n’ont jamais vécu dans un environnement autre que la ville moderne.

Rucksack House, Stefan Eberstadt, 2005

C’est dans ce contexte, dans un grand ensemble à Breil-Malville (près de Nantes), qu’a été conçu en 2008 le Bistrot du porche, un projet de «Bruit du frigo», un collectif d’architectes. La proposition consiste à transformer et aménager le porche «Raimu», une barre en attente de démolition partielle, en Bistrot et atelier temporaire, en «greffant» une construction sur la façade de l’immeuble. Le bistrot est un outil d’activation humaine et artistique, un moyen de créer un espace public convivial et stimulant pour mobiliser, rencontrer et travailler avec les habitants. Les cuisines étaient aménagées dans un des appartements au dessus du Porche et les plats étaient acheminés par un monte charge électrique. Environ 500 couverts ont été servis pendant les deux semaines d’ouverture et le bistrot affichait complet en permanence. La concertation des architectes et des habitants a permis de dégager un ensemble d’idées et de propositions pour les futurs aménagements du quartier, faisant de la participation des habitants la source de toute intervention urbaine, à l’inverse total de la création des grands ensembles. Avec des moyens techniques très simples et la bonne volonté des architectes et des habitants, un espace convivial a été créé. Alors que pour améliorer l’urbanité de ces quartiers, on intervient généralement avec la création d’équipements lourds et coûteux 41


Bistrot du porche, Bruit du frigo, 2008

Intérieur du Bistrot du porche.

à mettre en place (médiathèque, équipement sportif ), au succès incertain quant à la convivialité, ce projet permet d’envisager une rénovation participative de ces quartiers aujourd’hui en difficulté, dont l’élément principal serait la volonté des habitants de modifier leur environnement.

e. détournements de symboles de la société de consommation Les projets d’architecture parasite, qui sont parfois comme on l’a vu l’expression de manques dans la ville d’aujourd’hui, se posent par conséquent en dénonciateurs d’un état de fait, que l’on peut associer à la société de consommation, qui détermine une part grandissante de notre environnement. Avec une certaine ironie, et la volonté d’utiliser tous les éléments à disposition, l’architecture parasite détourne souvent des symboles 42


de cette société de consommation à son profit.

1. Détournements stationnement

de

places

de

L’automobile a probablement été l’élément le plus déterminant de la transformation des espaces urbains au siècle dernier. La façon dont elle a liquéfié toute trame urbaine, causant la disparition d’un espace public vécu comme une entité mesurée et limitée s’apparente d’ailleurs à une attaque virale voire parasite du territoire. Si les voitures ne faisaient que rouler en ville, le problème serait peut-être moindre, mais leur stationnement double l’espace dévolu à l’automobile dans les villes. Dans le meilleur des cas, une rue à sens unique est aux deux tiers occupée par la voiture, ce qui réduit d’autant l’espace piéton, vecteur nécessaire de la qualité urbaine. Des projets tentent de détourner les places de stationnement en ville, opérant une reconquête de l’espace public. Le projet Green Ma-mi de Capelli, Echavarria et Kemper est une sorte d’équipement public miniature remorqué par une camionnette. Des bancs et un minuscule carré de verdure en hauteur font de cette installation une rupture appropriable par la population dans le mur monofonctionnel

Green Ma-mi, Capelli, Echavarria et Kemper, 2003

(P)Lot, Michael Rakowitz, 2000

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que forme une file de voitures garées le long d’un trottoir. Le projet (P)Lot de Michael Rakowitz permet quant à lui, à la façon revendicatrice de son auteur, d’installer un campement sur un emplacement dédié au stationnement, en camouflant la tente de sorte qu’elle ressemble à une bâche de protection d’un véhicule. Ce projet indique le contraste entre l’espace alloué à la voiture et la pression exercée sur les sans-abris pour qu’ils disparaissent de la voie publique.

2. Détournement d’espaces publicitaires La publicité est également souvent mise en cause dans la dégradation de l’environnement urbain. On parle de pollution visuelle, une pollution qui pour certains est devenus insupportable: des collectifs antipub prônent une dégradation volontaire des panneaux publicitaires afin de réduire son impact1. En 2007, le maire de Sao Paulo a quant à lui purement et simplement interdit tout affichage publicitaire dans sa ville, une première et ce dans la quatrième ville la plus peuplée au monde.

Concept Billboard house, Alicia Framis, 1999

Billboard house, Thaïlande, Rirkrit Tiravanija, 2000

Ce symbole de la société de consommation est également détourné au profit d’architectures parasites, mais dans une problématique différente du parasitage des places de stationnement. En effet, ici, l’architecture trouve dans la publicité une source de financement, elle vit en symbiose avec son hôte, sans lui faire perdre sa fonction originelle. Le concept des Billboard houses, abris faits de panneaux publicitaires, a été inventé par Alicia Framis en 1999, puis a été repris en Thaïlande par Rirkrit Tiravanija en 2000 et à l’exposition Parasite Paradise en 2003. L’abri ne coûte rien à l’usager, il est entièrement payé par les marques qui l’utilisent comme espace publicitaire. Le projet Single room hotel d’Etienne Boulanger reprend ce concept et le renforce : la structure abrite une chambre d’hôtel (avec une salle de bains aux normes d’un hôtel deux étoiles) proposée à la réservation à un prix très réduit grâce aux revenus de la publicité. A l’image des différences d’approche entre ces projets de détournement, l’architecture parasite oscille sans cesse entre revendication affirmée et manoeuvres d’évitement, entre volonté de se confronter au monde et volonté de s’y soustraire.

1.Collectif des Déboulonneurs formé à Paris en 2005

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Single room hotel, Berlin, Etienne Boulanger, 2007


F. une évolution de l’architecture Aujourd’hui, l’architecture rigide et codifiée appelle une évolution de sa structure de production et de pensée, mais elle acquiert difficilement une liberté qui lui coûterait son statut social et les conditions nécessaires à la réalisation de projets à grande échelle. C’est dans ce contexte que le parasite apparaît, dans un contexte de non-évolution du système souche due à son autarcie et au contrôle des ressources par des entités qui lui sont extérieures. L’architecture contemporaine opère une libération similaire à celle des artistes qui, il y a 40 ans, sont sortis des structures préétablies de la commande, du client et des institutions, afin de pousser leurs expérimentations. Il se développe une nouvelle forme d’intervention qui agit en périphérie de la profession afin de la faire évoluer, mais ne représente aucun danger, malgré ses intentions en contradiction avec le tout. Le parasitisme constitue la première étape dans la reconnexion de l’architecture à un système évolutif. Le parasitisme transforme l’architecture par une prise de conscience d’exister en tant qu’organisme dans toute la complexité de ses ressources.

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IV. vers une institutionnalis


sation

The Box, Culver City, Eric Owen Moss, 1994


A. stratégies parasitaires dans la sphère artistique Parmi les projets que nous avons évoqués jusqu’à maintenant, certains s’avèrent proches d’une démarche artistique. Michael Rakowitz et Etienne Boulanger, dont les projets s’attachent à exploiter les failles de la ville, sont d’ailleurs des artistes de formation. Cependant, même s’ils n’ont pas les compétences techniques d’un architecte, leur travail s’apparente à de l’architecture car il répond dans les cas que nous avons traités à une demande existante (l’amélioration de la vie des personnes en marge de la société). De même pour Archigram : leurs concepts de ville ont beau n’être qu’une architecture strictement de papier, ils répondaient aux problématiques urbaines de l’époque et ont permis une réflexion architecturale encore prégnante aujourd’hui. A l’opposé de ces démarches, de nombreux artistes ont utilisé des phénomènes parasites de façon purement formelle, généralement en exploitant le contraste visuel entre l’oeuvre parasite et l’environnement hôte. Tadashi Kawamata, un artiste plasticien japonais, réalise des projets monumentaux, toujours en accord avec le site qu’il investit. Ses interventions apparaissent nettement comme des constructions parasites du site choisi : des structures de bois grossièrement taillées, en équilibre précaire, comme une métaphore de la continuelle construction et déconstruction de la ville, de l’imbrication du monumental

Huts, Centre Georges Pompidou, Tadashi Kawamata, 2010

Toronto Project, Eaton Center, Tadashi Kawamata, 1989

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et du trivial.

Huts, Centre Georges Pompidou, Tadashi Kawamata, 2010

Même si l’artiste porte une réflexion sur le contexte social et les relations humaines qui le définissent (il fait souvent appel à des habitants ou des étudiants pour construire ses projets), les installations Toronto Project au Eaton Center (1989) et les Huts au Centre Georges Pompidou (2010) sont purement esthétiques. L’institutionnalisation de l’architecture parasite passe en partie par cette acceptation artistique de ses formes. Le public s’habitue peu à peu à l’idée que la ville, les bâtiments, l’espace publics sont des supports à l’expression.

B. tourisme parasite Par le biais de l’art, une catégorie de population aisée ou culturellement privilégiée voit désormais favorablement l’architecture parasite, parce qu’elle permet une confrontation directe entre ce qu’on considère comme le patrimoine, très valorisé aujourd’hui, et une architecture expérimentale, mais aussi parce qu’elle permet de profiter d’un lieu attrayant tout en ayant accès à tout le confort moderne : établir des cellules parasites au cœur de villes historiques figées est une stratégie touristique qui gagne du terrain, l’attrait de résider dans un lieu exceptionnel de façon exceptionnelle étant très fort. L’hôtel Everland est un projet du couple d’artistes L/B (Sabina Lang et Daniel Baumann). C’est une structure préfabriquée en bois abritant une chambre d’hôtel quatre étoiles pouvant être posée sur un toit terrasse et de bénéficier de la qualité de l’emplacement des bâtiments hôtes : à Yverdon sur un ponton sur le lac de Neuchâtel en 2002, sur le toit de la Galerie für Zeitgenössische Kunst de Leipzig en 2006 et sur le toit du Palais de Tokyo à Paris en 2007.

Hôtel Everland, Palais de Tokyo, Sabina Lang et Daniel Baumann, 2007

Cette chambre d’hôtel rappelle le single room hotel d’Etienne Boulanger, mais dont la chambre minimale (et sans aucune vue à cause des panneaux publicitaires) laisserait sa place à une chambre d’hôtel de luxe, avec tous les services que cela implique : «Le confort y est réel, les draps sont soyeux, la salle de bain est design et fonctionnelle et, comme dans les vrais hôtels, le minibar est généreusement garni !»1

1. http://www.palaisdetokyo.com/everland/

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La même volonté d’être au coeur de la ville tout en profitant de services touristiques haut de gamme, sans pour autant transformer les villes en «ghettos à touristes» vidées de leurs habitants en dehors des périodes de vacances, est à l’origine du MTI (Mobile Tourist Interface) du groupe d’architectes FRAMA. Ce module parasite s’apparente à une version améliorée du camping car. A l’instar de ce dernier, le MTI permet au voyageur de transporter son logement et de le déployer en différents endroits. Le MTI bénéficie cependant de possibilités d’attaches plus étendues, dues à sa structure légère et son encombrement minimum. Les modules peuvent s’accrocher en travers d’une rue étroite de centre-ville, où ils forment une sorte de galerie couverte, créant un microclimat agréable1, mais aussi en milieu naturel, contre une paroi rocheuse ou en s’appuyant sur des arbres, dans des contextes où les utilisateurs peuvent choisir leur emplacement en cadrant des vues sur le paysage.

C. une architecture parasite institutionnelle Cette appropriation des milieux de l’art et du tourisme haut de gamme des codes de l’architecture parasite ouvrent la voie à une réutilisation de ces codes par une architecture plus institutionnelle, voire une architecture des élites.

1. Porter House - SHoP Architects (2003) Les très nombreuses habitudes contraignantes de l’architecture gênent toutes les classes sociales dans leurs moyens d’expression, surtout les classes aisées qui ne peuvent plus affirmer leur identité par l’architecture. La maison moderne, caricaturée par Jacques Tati

1.Selon les auteurs, même si l’on peut douter de la qualité de cet espace, privé d’une partie de son ensoleillement.

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Mobile Tourist Interface, FRAMA Architects, 2006 (simulation)


Porter House, SHoP Architects, 2003

dans Mon oncle1, ne peut plus constituer le médium d’expression du nouveau riche. L’argent devient discret et s’investit dans l’architecture d’intérieur, dans les quartiers anciens rénovés, notamment. L’architecture parasite constitue une évolution de ces interventions en permettant une liberté formelle plus importante : le but n’est plus le camouflage d’une typologie architecturale moderne dans une enveloppe bâtie plus socialement acceptable mais la confrontation de différentes architectures pour affirmer son identité de classe. Le penthouse, au sommet des gratte-ciels américains, est par exemple devenu une expression de la puissance fiancière d’une classe de privilégiés, qui accède au rêve américain du pavillon en plein centre-ville. La Porter House de SHoP Architects à New York tire parti de cet attrait visuel des nantis pour la dichotomie architecturale. Il s’agit de la conversion d’un hangar de 6 étages dans le Meatpacking District, construit en 1905, en un immeuble résidentiel. Un bloc de six étages est greffé au bâtiment d’origine et des appartements de type loft sont créés, qui profitent autant des larges baies vitrées du nouveau volume que de la prestigieuse façade ancienne de style éclectique.

2. Rooftop Housing - Studio Albori (2007) Dans certains cas, des architectes se sont emparés de l’esthétique du penthouse lors de réhabilitations de logements sociaux de type grands ensembles. La morphologie des bâtiments, souvent dotés de toits terrasses permet très facilement la construction de structures équivalentes à ce que l’on peut voir sur les toits de New York (la Cité radieuse de Le Corbusier accueille d’ailleurs des équipements sur son toit : une école maternelle, un auditorium, un gymnase), mais une certaine vision du logement social, conçu en termes de minimums limite ce genre de «fantaisies», et les ajouts au bâtiment 1.J. Tati, Mon oncle, Gaumont, 1958

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Porter House, SHoP Architects, 2003


d’origine se limitent souvent à des balcons, au mieux des loggias. Rooftop Housing, Albori, 2007, maquette

Rooftop Housing, Albori, 2007, vue du jardin sur le toit

Le studio Albori a profité du soutien de la municipalité milanaise à la création de lofts habitables sous les toits de la ville pour réaliser deux étages supplémentaires sur deux barres de logements à Cinisello Balsamo (près de Milan). Le projet comprend la création de maisons indépendantes et l’ajout d’un véritable jardin sur le toit, pelouse parsemée de petites constructions : une «villa» commune, des cabanes à outils et même un fourneau. De cette façon, une architecture sociale se rapproprie un symbole de l’architecture des élites, le mythe de la maison individuelle surplombant la ville, d’un havre de paix à l’écart des nuisances urbaines mais bénéficiant de tous les avantages de la centralité. On constate avec ce projet la différenciation qui peut s’opérer entre un projet parasite participatif comme celui du Bistrot du Porche, où tous les habitants du grand ensemble sont acteurs d’un événement et un projet parasite plus institutionnel : ici, les espaces communs créés profitent aux nouveaux habitants venant s’installer dans les lofts, et non aux habitants originels, qui ne sont pas pris en compte dans le processus.

3. Culver City - Eric Owen Moss (1993 - 2003) Dans les villes post-industrielles, les bâtiments industriels abandonnés ont été un support privilégiés de la tertiarisation du territoire, par le biais de l’appropriation des artistes puis des équipements culturels. L’appropriation de ces lieux par des organismes d’état ou des acteurs culturels majeurs a donné lieu à des projets plus ambitieux que de simples rénovations, souvent en exploitant le contraste entre l’architecture industrielle et l’intervention réalisée. Cette stratégie de renouvellement urbain par l’action culturelle atteint son paroxysme à Culver City, sous la direction de l’architecte Eric Owen Moss. Les installations industrielles de la ville ont été abandonnées dans les années 80 à la suite de la crise de l’industrie lourde et de la conversion progressive des investissements dans la production de services liés aux médias et au tertiaire. La réhabilitation de la zone a consisté en une une vaste opération immobilière visant à convertir sur une période de dix ans plus de 30000 m² de 53


friches industrielles en lieux dédiés aux nouvelles activités de la communication, du divertissement et de l’information. La méthode d’intervention d’Eric Owen Moss favorise la conservation du bâti et sa colonisation progressive par des structures additionnelles qui déterminent l’identité de chaque projet. L’objectif est d’insuffler un esprit à un lieu qui a toujours été un «non-lieu». L’architecte réalise ici «un atelier urbain de forme libre qui évolue de façon imprévisible, s’accroissant progressivement par le biais d’opérations particulières s’adaptant chacune à un contexte préexistant. Il teste une sorte de planification urbaine/guérilla, une façon d’agir selon la contingence, à l’opposé de la planification du baron Haussmann à Paris ou de Robert Moses à New York. C’était une façon de planifier pour une ville absolue, tyrannique, née ces derniers siècles ; la sienne est complètement différente : c’est une façon d’attaquer, de déraciner, de circonvenir, presque de danser dans l’espace. La stratégie esthétique doit être extrêmement flexible : la capacité d’improviser et de changer de direction, si nécessaire doit être sous-jacente dans tout le projet. C’est une situation urbaine ou certaines choses doivent être remplacées, d’autres doivent rester, et d’autres doivent être partiellement enlevées.»1 Parmi la vingtaine de projets réalisés par Eric Owen Moss à Culver City, the box est celui qui a le plus marqué les esprits. Il s’agit d’une boîte abritant une salle de réunion, posée au sommet d’un ancien entrepôt. Les poteaux surélevant la structure et son inclinaison indiquent clairement la séparation entre les deux bâtiments, la boîte parasite semble prête à se désolidariser à tout moment de son hôte.

The Box, Eric Owen Moss, 1994 1.P. Giaconia, Eric Owen Moss, The Uncertainty of Doing, Milan, Skira Editore, 2006, traduction personnelle

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Pittard Sullivan, Eric Owen Moss, 1997

Le bâtiment Pittard Sullivan présente quant à lui un phénomène parasite d’un état fossilisé de l’architecture. Il ne subsistait que la structure métallique d’un ancien entrepôt industriel, structure entièrement conservée qui se retrouve insérée dans le bâtiment, mais qui ne semble avoir aucune propriété autre que décorative. Ce projet est assez représentatif de la démarche urbaine à Culver City : le parasitisme est ici contrôlé, le patrimoine est un décor où se développe un chaos se révélant curieusement ordonné.

4. Limites de l’institutionnalisation de l’architecture parasite En détaillant l’évolution de la notion d’architecture parasite, on constate l’importance accordée au caractère changeant du parasite, et ce depuis la théorisation prospective de Yona Friedman ou d’Archigram. La possibilité du parasite de se déployer rapidement, de s’adapter aux besoins des usagers puis de disparaître aussi soudainement qu’il est venu assurent sa capacité de suivre au plus près l’évolution des fonctions et des besoins d’un environnement. L’institutionnalisation de l’architecture parasite, intégrée dans un circuit de construction classique est à ce titre délicate, car elle nécessite une viabilité financière et doit rompre avec le caractère éphémère voire événementiel d’une réalisation plus marginale. Le vrai défi à relever sera de considérer l’architecture parasite comme un dialogue qui s’instaure entre deux organismes distincts et non plus comme une simple confrontation de différentes écritures architecturales au sein d’un programme. Ce sera à cette condition que l’on ira au-delà de la simple extension et que les qualités de l’architecture parasite pourront apparaître dans une architecture institutionnalisée. 55


conclusion Si l’architecture parasite s’institutionnalise, c’est qu’elle répond à certaines problématiques du renouvellement urbain. La ville ne se maintient que si elle garde une identité, un sens collectif. La ville a besoin de tout son passé, d’une distance critique par rapport au présent. Cependant une ville active a des exigences, on ne peut se résoudre à une muséification contemplative. Souvent, on considère le patrimoine comme un obstacle à la création, incompatible avec l’architecture contemporaine. Le patrimoine est au contraire un capital évident et la création un enrichissement nécessaire. L’évolution de la ville, dans un monde en mutation perpétuelle passera par une actualisation continue, sans brutalité, en veillant à la conservation de traces historiques perpétuant l’identification d’une population à sa ville.

Il n’est pas ici question de proposer la panacée en matière de remède urbain : l’architecture parasite est un outil parmi d’autres et le renouvellement urbain doit se manifester de diverses façons, car une approche sensible de la ville nécessite une grande part d’expérimentation, tant que le consensus ne se fera pas autour de la construction de la ville (et il est probable qu’il ne se fasse plus jamais). L’enjeu principal de l’architecture parasite comme vecteur de renouvellement urbain, c’est la relation entre les individus désireux d’intervenir sur leur environnement et la collectivité. Au niveau individuel, les projets parasites apparaissent sans l’accord de la collectivité, mais présentent des qualités de flexibilité et de participation qui leur assurent de correspondre à leur contexte. Ces projets agissent néamoins à un niveau local et ne peuvent à eux seuls assurer le renouvellement urbain, qui passe par une augmentation de l’échelle d’intervention. Avec le changement d’échelle, de l’individu à l’habitat, puis de l’habitat au quartier, l’architecture parasite doit passer par l’approbation d’une autorité organisatrice, ce qui permet d’assurer la perennité du projet et de l’inscrire dans une démarche constructive, mais qui intègre plus difficilement les notions de flexibilité et de participation. 56


L’avenir de l’architecture parasite sera fonction de la capacité de tous les acteurs du projet à dépasser un cadre architectural restrictif, afin que les interventions de grande échelle rejoignent les qualités que l’on prête aux projets éphémères et participatifs d’une architecture en marge des circuits habituels de construction. Cela rejoint les propos que tenait Henri Lefebvre à propos de la création de la ville dès 1970 : «L’être humain crée selon deux modalités distinctes : l’une spontanée, naturelle, aveugle, inconsciente, l’autre de façon intentionnelle, réfléchie, rationnelle. Le problème fondamental, aujourd’hui, dans tous les domaines, c’est de permettre au second mode de création de rattraper le premier et de le dépasser. Les groupements sociaux, peuples et nations, ont créé spontanément des villes historiques, qui vivent (plus ou moins profondément mais incontestablement). Le problème du nouvel urbanisme, philosophiquement posé, c’est de créer intentionnellement et rationnellement (non sans avoir à dépasser certaines formes limitées de la raison) de la vie sociale égale ou supérieure à la vie née de l’histoire. On peut supposer que le problème ne se résoudra que par approximations successives, tâtonnements, erreurs corrigées, ce qui n’exclut en rien les bonds dus à des initiatives géniales : inventions ou découvertes. La maîtrise de la vie doit, ici comme ailleurs, se traduire par l’invention de la vie.»1

Les stratégies de développement connaissent toutes les mêmes étapes successives : théorisation, application marginale, institutionnalisation. On peut les retrouver dans l’histoire du capitalisme, où contrairement à ce que l’on peut penser la théorie a précédé, et en fait permis, la révolution industrielle. Plus près de nous, les démarches écologiques d’abord marginales sont entrées dans les mœurs, voire intégrées à une économie capitaliste. On peut se demander si une telle évolution est souhaitable pour l’architecture parasite, si elle ne perdrait pas son sens en devenant systématique. Plus que l’impact esthétique de la confrontation des écritures architecturales, ces projets ne nous apprennent-ils pas plutôt l’importance de la spontanéité, de la flexibilité et de la prise en compte de l’habitant dans la conception architecturale?

1.H. Lefebvre, Du rural à l’urbain, Paris, Ed. Anthropos, 1970

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bibliographie livres Jean-Louis CHANEAC, Architecture interdite, Paris, éditions du Linteau, 2005 Sylvaine LE GARREC, Le renouvellement urbain, la genèse d’une notion fourre-tout, Paris, PUCA, 2006 Jean DE LA BRUYERE, Les Caractères ou les Moeurs de ce siècle, Paris, 1688 Masahiro YAMADA, L’ère des célibataires parasites, Paris, France-Japon éco n°82, 2000 Michel SERRES, Le parasite, Paris, Hachette, 1997 COMBES, Claude, 2010, L’art d’être parasite, les associations du vivant, Flammarion Yona FRIEDMAN, L’architecture mobile, vers une cité conçue par ses habitants, Paris, Casterman, 1970. Eric CHARMES, La rue, village ou décor ? Parcours dans deux rues de Belleville, Créaphis éditions, 2006 Paola BERENSTEIN JACQUES, Esthétique des favelas, Paris, L’Harmattan, 2002 Hakim BEY, TAZ zones autonomes temporaires, Paris, L’éclat, 1997 SKOR, Parasite paradise, a manifesto for temporary architecture and flexible urbanism, Amsterdam, Nai Publishers, 2003 Irénée SCALBERT, The city of small things, Rotterdam, Nai Publishers, 2001 Paola GIACONIA, Eric Owen Moss, The Uncertainty of Doing, Milan, Skira Editore, 2006 Henri LEFEBVRE, Du rural à l’urbain, Paris, Anthropos, 1970 Le Corbusier, Charte d’Athènes, Paris, éditions de Minuit, 1957

magazines ARCHITECTURE TECHNIQUE - Magazine N° 5279 du 28-01 -2005 LOTUS, 2008, Viral architecture, Editoriale Lotus

films Andy & Larry Wachowski, Matrix, Warner Bros, 1999 Jacques TATI, Mon oncle, Gaumont, 1958


colloque Grands ensembles en île-de-France : un héritage en projets, 2010, Ensa Paris-Belleville

discours politique BARTOLONE, Claude, 1999, Discours lors des rencontres de l’ANDEV

sites internet http://www.cosmovisions.com/parasitisme.htm http://www.techno-science.net/?onglet=glossaire&definition=3943 http://www.archiact.fr/2010/03/plug-in-berlin.html http://www.palaisdetokyo.com/everland/ http://archigram.westminster.ac.uk/

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Architecture parasite  

Mémoire d'architecture de Master 2 ENSAPVS Louis Befve

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