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Récit illustré de prévention contre l’inceste

Laura


Mon père est dans le coma. De quand date la dernière fois où j’ai souhaité sa mort ? Il y a deux jours, trois jours … Hier soir ? Oui, hier soir peut-être. Combien de fois, ces dernières années, ai-je fermé les yeux, serré les poings et désiré, désiré plus que tout qu’il meure ? Je voudrais que tu crèves, je pensais, que tu disparaisses de la surface de la terre. Si tu n’existes plus, je peux enfin vivre. Mais jamais, non jamais tu ne me feras ce plaisir. Ce serait trop simple.


Je répertoriais soigneusement les occasions qu’il avait de rencontrer une mort brutale. […] Et chaque fois, chaque fois, je me disais non, ce serait trop beau. Jamais je n’aurai ce coup de téléphone qui m’annoncera que mon père est mort. Il nous enterrera tous.


Il sera vivant, fort, rieur, actif quand je ne serai déjà plus qu’une loque, quand ma vie ne ressemblera plus qu’à une ruine, à un tas de fumier que je continuerai à piétiner par habitude.


« Tu ne peux plus bouger, salaud. C’est toi qui es à ma merci cette fois. Au départ, j’ai vraiment souhaité très fort que tu meures. Je n’avais jamais été aussi près du but. […] J’ai réellement regretté que tu n’y sois pas passé aussitôt. Je me suis dit que tu n’avais pas fini de m’emmerder … Et puis, je t’ai vu. Inanimé. Si fragile soudain. Inoffensif. Les propos de l’infirmière sont venus s’ajouter. Tu possèderais la capacité d’entendre … C’est à ce moment que l’idée a germé : tout ce que je n’ai pas pu te dire, tu vas l’entendre et tu ne pourras pas protester … Tu seras obligé d’écouter tout jusqu’au bout. Je ne souhaite plus ta mort à présent. Je veux que tu vives au contraire, suffisamment longtemps pour écouter ce que j’ai à te dire. Et même, je veux que tu te réveilles et que tu te

rappelles de mes paroles, chacun de mes mots. Tu as été capable de le faire et de vivre normalement, tu redescendais dans ta chambre, tu te couchais. Tu as pu faire semblant et moi aussi. Mais tu ne pourras plus. Peut-être que pour continuer à vivre, tu te disais : elle a oublié, elle n’était encore qu’une enfant. Peut-être même que tu as réellement réussi à oublier. Tu pouvais te lever normalement le matin et commencer ta journée sans l’ombre d’un remords parce que tu parvenais à effacer la nuit de tes souvenirs … Mais je veux te rafraîchir la mémoire … Je veux que tu saches que je suis capable de prononcer ces mots. Je veux que tu connaisses la honte à ton tour. Que plus jamais ton regard n’ose croiser le mien. »


« De quels mensonges t’es-tu abreuvé pour pouvoir vivre et recommencer sans cesse, sans cesse. Tu te disais que je n’étais qu’une gamine, que si vraiment je n’avais pas aimé, j’aurais sans doute crié, je me serais débattue un peu plus, tu t’inventais un baratin du genre : C’est elle qui a commencé, elle vient se frotter à moi, elle s’assoit sur mes genoux, à cheval sur mon genou et elle se frotte, je sens sa culotte plisser à travers la toile de mon pantalon, elle s’assoit en face de moi, la jupe relevée, les jambes écartées, elle suce son pouce, elle n’attend que ça, elle ne demande que ça. Ce n’est pas de ma faute, c’est moi qui souffre, cette petite salope me piège et je me fais avoir par ses simagrées, après, après je ne peux plus m’en empêcher et elle pleure. »


« Que s’est-il passé dans ta tête ce jour-là ? Le jour de cette première fois. » « Je ne me rappelle pas la première fois. J’aimerais pourtant, je voudrais tant pouvoir te la cracher au visage, pouvoir pousser un hurlement à t’en déchirer les tympans, hurler à la mort, à ta mort qui jamais n’a été aussi proche et qui me rapproche enfin après toutes ces années de vie. J’aimerais te faire crever à coups de mots comme autant de coups de couteau. Je veux que tu saches quel mal tu m’as fait. »


« Peut-être que tu ne te réveilleras jamais. Moi c’est ce que j’espérais. La nuit, quand tu partais, je fermais les yeux et je priais pour ne pas être obligée de me réveiller. Ne plus jamais être obligée de me réveiller. Dormir pour toujours. »


« D’abord, il y a ta voix. Ta voix dans le noir de ma chambre. Tout près de mon oreille. Je ne comprenais pas les mots qu’elle murmurait cette voix. Comme si elle parlait une langue étrangère. J’entendais des sons qui ressemblaient à des “ xloougg fliggf aglft. ” J’ai mis du temps à réaliser que c’était toi. Même les yeux grands ouverts pour percer l’obscurité, je ne te reconnaissais pas. Ta barbe me piquait le cou, ta silhouette corpulente éclipsait le rayon de lune qui traversait mon Vélux, mais je ne me doutais pas que mon père, mon papa était celui-là qui me serrait dans les bras. »


« Et puis, il y a ton souffle. Ton souffle chaud, rapide dans mon cou. Je le sens encore, là. Souvent. N’importe quand. Dès que j’ai eu douze ou treize ans, je me suis mise à porter des foulards, pour ne plus sentir ce courant d’air brûlant en permanence sous mon oreille, juste à l’endroit où mon cou amorce une courbe douce vers mon épaule. Quand je fais l’amour avec un homme, s’il aventure son

nez, sa bouche vers cette région, je le repousse. Je ne le fais pas violemment, mais je le fais parce que, immédiatement, des frissons me figent, une nausée me prend. Il m’est déjà arrivé après avoir fait l’amour d’aller vomir. Je me mets au-dessus de la cuvette des w.c. et les spasmes de mon estomac évacuent cette peur, cette haine, ce dégoût, cette incompréhension, cette honte. »


« Et puis, il y a ton odeur et ton poids, tes mains, ton ventre. Tes mains sur mes cheveux. J’avais les cheveux très longs, tu te rappelles, et une frange coupée droite sur le front. Avant que je me couche, maman me tressait les cheveux, pour qu’ils ne s’emmêlent pas dans la nuit. Tu passais tes doigts sur mon front, et tu écartais ma frange, puis ta main s’aventurait vers l’arrière de mon crâne et continuait le long de ma longue longue tresse. Puis tu écartais les draps et la couverture et tu découvrais mon corps protégé de la fine toile de ma chemise de nuit. Ma chemise de nuit qui était remontée souvent jusqu’à ma taille. J’imagine que tu devais être à genoux au pied de mon lit.

Je tremblais. J’avais froid. Mon tremblement t’agaçait. Tu te souviens à quel point il t’agaçait, à quel point il t’excitait. Tes mains me serraient les bras et me lâchaient et s’agitaient sur mon corps, tu soulevais ma chemise de nuit audessus de ma poitrine et tu me touchais dans délicatesse partout, partout. Partout, oui. Mes épaules, les deux aréoles ridiculement pâles de mes seins qui n’existaient pas encore, mon ventre, mes jambes, mon sexe que tes mains étreignaient sans délicatesse par-dessus ma culotte de coton. “ Ma chérie, ma chérie ” tu disais. »


« J’espère, je souhaite de tout mon cœur que tu m’entendes en ce moment. Je voudrais que mes paroles s’insinuent dans ton crâne, s’y répercutent sans fin, qu’elles y vibrent et s’amplifient jusqu’à atteindre le seuil de la douleur. Je veux te hanter comme tu m’as hantée. »


« Être réduit à l’état de légume est sans doute ce qu’il pouvait t’arriver de pire. Et bien, c’est arrivé. » « C’est un véritable plaisir de t’imaginer prisonnier de ton corps. Tu aimerais fuir ? Tu ne peux pas. Tu voudrais protester, tenter l’intimidation, ton numéro préféré ? Tu ne peux pas. »


« Je me demande comment j’ai pu continuer à vivre. J’avais mal, tu sais. J’ai mal. »

« Je te déteste. Je te déteste. Je te déteste. »


« J’ai grandi et je n’ai plus été aussi passive. Je commençais à comprendre. Tu t’es fait en même temps plus doux et plus brutal. Depuis longtemps déjà tu étais précis. Tu venais prendre ton dû. Pas tous les soirs, non. Mais moi, chaque nuit, au fond de mon lit, je t’attendais. Quand je me couchais, jamais je ne glissais les pieds jusqu’au bout, là où le drap et la couverture sont bien bordés. J’avais peur des monstres. J’ étais persuadée qu’une horde de monstres minuscules mais féroces se cachaient là et qu’ils n’attendaient que de pouvoir me manger les pieds. Je restais toujours recroquevillée. Repliée sur moi-même. […] Les grincements de l’escalier m’avertissaient de ton arrivée. Je dormais le visage contre le mur. Tu te penchais

sur moi, les deux mains à plat sur les couvertures de chaque côté de mon corps, j’étais prisonnière. Tu respirais dans mon cou. Puis tu t’allongeais près de moi sous les draps, tu me prenais dans tes bras et tu me caressais. Doucement. Tu rejetais bruyamment par le nez l’air que tu inspirais. Cet air chaud se promenait, tourbillonnait dans mon cou, toujours toujours au même endroit. Sur ces quelques centimètres carrés, ma peau devenait un immense trou, un trou béant où s’engouffraient la peur et le plaisir. Un trou par lequel je pouvais m’envoler, m’échapper, voleter loin, loin de toi, loin de nous. »


« Sous les draps, toi et moi. Tu passais ta main sur mes jambes, mon mollet, mon genou, ma cuisse. Tu murmurais à mon oreille : “ Tu es une gentille petite fille, une gentille petite fille. ” Parfois un sanglot m’échappait. Tu continuais : “ Ne pleure pas, si tu pleures maman va t’entendre, elle aura de la peine maman de voir ce que tu fais, tu ne veux pas que maman ait de la peine. ” Non, je ne voulais pas que maman ait de la peine, je ne voulais pas. J’étais prête à tout pour qu’elle ne sache pas. »


« Ça peut devenir dur à garder, un tel secret. […] Je ne sais pas comment tu t’y est pris exactement, toi. Est-ce que tu as réussi à zapper, tout simplement, à te convaincre que rien n’avait existé ? Un moment dont personne ne parle n’est pas obligé d’avoir eu lieu. On peut se dire qu’on a tout inventé

ou, mieux encore, on peut tout oublier. Des fois, c’est indispensable pour avancer. C’est ce que j’ai fait, moi. Cette petite fille aux longues tresses, cette petite fille qui a si peu protesté, cette petite fille qui … qui t’aimait, je l’ai jetée. Je l’ai balancée comme on se débarrasse d’une poupée cassée.


J’ai essayé plein de fois de m’en débarrasser mais, en vérité, elle ne m’a jamais lâchée. Elle chante avec une voix super aiguë, la poupée, en sautant partout, en riant comme une cinglée : tu m’as jetée, tu m’as jetée, mais j’suis revenue. Et elle en fait une sarabande, la poupée. C’est comme un sort, tu vois. »


« Oui, tu m’aimais. Maman avait raison. Et je t’aimais moi aussi. » « Je t’ai considéré tour à tour comme un dieu, un ogre, un monstre, celui capable de tout donner et de tout reprendre. De tout donner. J’ai longtemps vécu en pensant à toi et seulement à toi. Tu étais la raison de tous mes choix. Je voulais que tu me pardonnes, je désirais que tu m’aimes, j’ai souhaité que tu m’admires. Je suis ta fille. Tu es mon père. Tu m’as donné plus d’amour que tu n’en as donné à personne. Tu ne pouvais pas te passer de moi. Je ne pouvais pas me passer de toi. Nous avons dû nous séparer, mais je t’ai gardé, je t’ai gardé au fond de moi. Je t’aime, papa.

Je n’avais jamais osé penser ces motslà. Mais aujourd’hui, plus rien n’a d’importance. Je ne sais pas si tu vas vivre ou mourir. Et je m’en fous, je crois. Je te regarde et je vois un homme. Un homme tout simplement. Je ne te chercherai plus de raisons et encore moins d’excuses. Je n’essaierai plus de savoir ce qui se passe sous tes paupières closes. Tu ne me feras plus ni bien ni mal. […] Tu ne ressembles en rien au monstre de la nuit, au dévoreur de rêve, au marchand de douleur qui envahissait mes cauchemars. Tu n’es plus ce pourvoyeur d’amour dévoyé, celui qui, empêtré dans ses contradictions, déchiquetait celle qu’il aimait. Je passe ma main dans tes cheveux. Avec une infinie tendresse. Mais


je ne me laisserai pas piéger. Je ne te redonnerai pas ce pouvoir que j’ai conquis à la sueur de mes yeux. Rien, rien ne pourra effacer ces années d’attente et de terreur, rien ne refermera la plaie béante de mon sexe. Cette poupée brisée qui m’accompagne, à moi de la rassurer, de la bercer, de la consoler, de la rendre plus belle et qui sait, de lui dessiner un sourire et des joues roses, de remettre en état sa pauvre robe fripée. »


« Voilà, c’est ma dernière visite. Notre histoire est finie. La petite fille a grandi. Je n’ai plus besoin de toi. Ni de l’amour ni de la haine que je te vouais. Cette petite fille, je n’ai plus l’intention de m’en débarrasser, j’ai décidé de l’accepter. Elle est là, nous sommes là, toutes les deux, indissociables. Un tout. Elle aussi a le droit de rire, de sourire, de vivre. »

« Tu as fini par cesser d’exister. Je t’ai gommé. Pour la première fois, je suis celle qui décide. Ce n’est plus toi. Et je n’ai plus envie de jouer à je t’aime moi non plus. Tu n’es plus rien, papa. »


« Je t’ai dit ce que j’avais à te dire. Si tu te réveilles, tu te rappelleras que notre haine a été consommée, que nous sommes quittes. Nous sommes maintenant deux êtres d’égal à égal. »


“ Il est amnésique. Ton père a tout oublié. L’accident, mais aussi sa vie d’avant. Il ne me reconnaît pas. Il ne se rappelle rien, même pas qu’il a des enfants. ” Ma mère sanglote au bout du fil. […] Je pourrais moi aussi pleurer. Ou bien seulement fermer les yeux. Je pourrais m’évaporer, sentir mon âme s’écouler hors de moi et mon corps devenir plus léger que l’air, mais c’est un rire qui naît dans ma poitrine et enfle dans ma gorge. Et je ris, je ris aux éclats.


Édition réalisée à l’école des beaux-arts de Toulouse en 2009. Textes extraits de : « Elle ne pleure pas, elle chante », de Amélie Sarn, édition Albin Michel 2002. Illustrations et choix des extraits : Olivia Campaignolle.


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