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RHÔNE Né au fond du Valais en Suisse d’un glacier du même nom, le Rhône est l’un des fleuves les plus puissants d’Europe. Le présent ouvrage rend hommage à sa complexité et tente de dire ce que furent ses eaux et ses forces, d’un lointain passé aux années de la révolution industrielle, dans une conception à la fois pluridisciplinaire, actuelle, rétrospective et prospective. Véritable état des lieux scientifique et culturel du fleuve et de ses affluents, le livre propose, au travers de 24 chapitres et plus de 350 illustrations, l’histoire d’un cours d’eau au « service de la nation ». Jacques Bethemont (Professeur honoraire, Université Jean Monnet, Saint-Étienne) et Jean-Paul Bravard (Professeur émérite, Université Lumière, Lyon 2) ont consacré au Rhône leurs thèses d’État ainsi que de nombreux travaux. Impliqués dans la gestion de la recherche et l’édition dans le bassin du Rhône, ils ont voué

JEAN-PAUL BRAVARD

SALUER

POUR SALUER LE RHÔNE

POUR

POUR

SALUER JACQUES BETHEMONT

LE

JEAN-PAUL BRAVARD

leurs deux carrières à l’étude des fleuves, en France comme à

JACQUES BETHEMONT

travers le monde.

45 euros TTC ISBN 978-2-917659-50-2 Dépôt légal : mars 2016 www.editions-libel.fr

Rhône_Couv_260216.indd 1

02/03/16 15:00


Préface

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Pour saluer le Rhône 


L’originalité de ce volume, l’importance considérable de son contenu, mériteraient une préface analytique conséquente pour rester à la hauteur des apports de l’ouvrage, mais ce serait ajouter un handicap supplémentaire apporté à l’impatience du lecteur d’en prendre connaissance. Il me semble donc préférable de souligner deux grandes originalités, choisies parmi beaucoup d’autres, d’autant plus qu’elles ne coexistent que très rarement dans un même ouvrage, ce qui souligne les difficultés de l’entreprise. De tous les grands fleuves médio-européens, le Rhône est certainement celui qui a fait l’objet du plus grand nombre d’études et de recherches, et de ce fait, il a suscité de nombreuses publications et ouvrages. La complexité de son histoire, de sa structure, de son fonctionnement est telle que la très grande majorité de ces publications sont spécialisées dans un domaine particulier et sont le plus souvent monothématiques. À cet égard, le présent volume est par contre exceptionnel, il est polythématique, interdisciplinaire et nous fournit une sorte d’« encyclopédie rhodanienne » même si la modestie des auteurs leur fait affirmer à plusieurs reprises qu’ils ne prétendent pas à l’exhaustivité. Il constitue pourtant un ouvrage de référence capable de satisfaire la curiosité de lecteurs avides de connaissances rhodaniennes dans de nombreux domaines. Le contenu de chaque chapitre est solidement argumenté, pourvu d’un grand nombre de références facilement et directement accessibles en bas de page et non pas selon l’usage habituel en fin d’ouvrage, pratique qui oblige le lecteur à de fastidieux allers et retours entre le texte lui-même et cet appendice terminal. L’iconographie, importante, variée et de qualité, non seulement aère le texte, mais le soutient et de plus offre au lecteur un voyage pictural dans l’espace rhodanien passé et actuel. Toutes ces particularités de présentation facilitent l’accessibilité du texte et en renforcent la qualité.

Préface

La plupart des ouvrages consacrés au Rhône se concentrent sur l’axe fluvial, le cours principal, au mieux sur ses annexes immédiates, parfois sur ses grands affluents. L’axe fluvial est certes le plus visible, le plus évident, mais il ne reflète pas immédiatement qu’il est en réalité le résultat, l’intégration de toutes les propriétés structurales et fonctionnelles des territoires de son bassin versant. Aussi, une des originalités de ce volume, et ce n’est pas la moindre, est de nous présenter le « Rhône en son bassin » en analysant ses différentes composantes tant dans l’espace que dans le temps. Prendre en compte tout l’espace fluvial et remonter dans le temps permet aux auteurs non seulement d’appréhender le présent, mais aussi de se projeter dans le futur dans le cadre du changement climatique. Pris au sens habituel du terme « Saluer le Rhône » est un titre bien réducteur dans le cas présent, car ce n’est pas un simple salut que les auteurs adressent au Rhône, mais un véritable hommage qu’ils rendent au fleuve qui les a passionnés tout au long de leur carrière de chercheur. Il fallait bien cette passion et l’audace de chercheurs convaincus d’interdisciplinarité pour oser aborder une telle entreprise. Les résultats sont là… Saluons-les… et rendons hommage aux auteurs !

Albert Louis Roux Professeur honoraire, Université Claude-Bernard Lyon 1

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Avant-propos

De tous les fleuves européens, malgré la petite taille de son bassin versant, le Rhône est l’un des plus complexes, des plus difficiles à saisir dans sa totalité. C’est qu’avec ses affluents, il appartient à la fois au domaine hercynien (Vosges, Massif central), au domaine des fossés tectoniques (la Saône et le Rhône sur la majeure partie de leur cours), enfin au domaine des chaînes jurassienne et alpestre. Il est vrai que manque à son bassin un fragment des vastes plaines sédimentaires de l’Europe septentrionale. La conséquence en est un comportement largement dicté par les caractères du relief, par les effets de « dominance » qu’impose un cadre montagneux quasi omniprésent aux marges du bassin. Les caractères de l’écoulement des eaux ont aussi à voir avec une gamme de climats qui résument assez bien l’Europe, du moins l’Europe du Sud-Ouest : influences océaniques et continentales exacerbées par l’altitude et, fait unique pour un grand fleuve, un bassin méridional affecté par les bienfaits, mais aussi les excès du climat méditerranéen. Avec le Rhône et ses tributaires, on est bien en présence de l’archétype du fleuve européen, même si sa taille et son débit forcent à la modestie. Partant du constat de la complexité du bassin, du fleuve et des affluents du Rhône, nous ne prétendons pas à l’exhaustivité et limitons notre propos à deux registres : la synthèse des études d’hydrologie, de morphologie et d’écologie qui font du Rhône l’un des fleuves les plus étudiés de la planète ; la présentation des traits les plus originaux de son histoire, de son économie et de ce qu’on peut appeler la culture rhodanienne. Nous ne disons pas tout sur le Rhône, nous ne l’approchons qu’avec la circonspection et le respect qu’inspirent sa puissance et son originalité. Nous sommes convenus à cette fin de quelques limites et règles de travail.

Des limites dans l’espace Nous nous sommes efforcés de rester au plus près du bassin versant, ce qui nous a conduits à faire des choix : nous n’avons évoqué Marseille que dans ses rapports avec le fleuve. Nous avons franchi les limites du bassin dans deux cas, l’intégration

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Pour saluer le Rhône 


du Creusot dont le sort a été et reste lié au bassin rhodanien par ses relations avec Chalon et la Saône ; le versant oriental des ouvrages de la Compagnie du Bas-Rhône-Languedoc fondés sur l’eau du Rhône et intégrés à l’espace rhodanien. En revanche, nous avons limité le champ de notre recherche à la vallée du Gier sans intégrer Saint-Étienne dont le développement économique s’inscrit dans le Forez et le bassin de la Loire. Pour le reste, nous avons été obligés de nous imposer des choix qui ont été guidés par le souci de privilégier le domaine de l’eau dans ses multiples composantes.

Des règles de travail Nous avons accordé, surtout pour tout ce qui touche à la dynamique fluviale, la priorité à l’axe rhodanien sans toutefois occulter l’ensemble du bassin qui est traité de façon sélective en fonction des thèmes abordés. Concernant le temps, nous soutenons que l’espace est dans une certaine mesure un produit du temps et qu’il n’est pas possible de dresser l’état actuel des lieux sans prendre en compte leur genèse et les trajectoires sur lesquelles s’inscrivent les actions humaines qui produisent les paysages actuels. D’où la partition en plusieurs entités allant — comme il sied à une rhétorique classique — du passé à l’avenir. Concernant la logique d’ensemble et tout en professant qu’il y a de constantes interactions entre les données du milieu naturel et l’action humaine, nous sommes partis des composantes naturelles pour aboutir aux données culturelles en passant par l’action humaine.

Même ainsi limité ce programme est ambitieux. Aussi ne l’abordons-nous qu’avec un souci de l’ellipse et la volonté de cerner l’essentiel. Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité et nous savons que le présent, qui est le terrain des géographes, tombe rapidement dans le domaine de ce qui fut. Simples passants dans la chaîne du temps, notre propos se limite à saluer le Rhône, sachant que dans quelques décennies, sans doute moins, un nouvel ouvrage traitera de ce que le Rhône sera devenu. Il est vrai que la dernière synthèse portant sur l’ensemble du Rhône (mais pas sur ses affluents)

Avant-propos

parut sous la plume de Daniel Faucher en 1968, il y a près de 50 ans. Il faut bien admettre que ce silence sur le fleuve a été trop long, même s’il fut rompu par la parution d’Eaux en Rhône-Méditerranée-Corse (Agence de l’eau, 1991) au moment où se dessinait le Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux du bassin 1 . Et D. Faucher était le lointain successeur d’auteurs du XIXe siècle, tel Charles Lenthéric 2 . Encore sommes-nous à même de présenter le Rhône dans son entier puisque l’un et l’autre, nous avons consacré nos thèses — thèses dites d’État, vastes recherches conduites selon des normes convenues contre lesquelles nous avons l’un et l’autre regimbé — non pas au Rhône dans sa plénitude, ce qui n’était ni souhaitable ni possible dans le cadre des recherches académiques, mais au Rhône, à l’aval de cette ville de confluence pour l’un (J. Bethemont, 1972) et à l’amont de Lyon pour l’autre (J.-P. Bravard, 1985). Par la suite et sans doute est-ce ce qui nous autorise à produire une synthèse, nos carrières se sont déroulées sous le signe de l’eau, avec de constants retours sur le Rhône. Un Rhône dont toutes les composantes ont été affectées depuis plus d’un siècle, soit par des techniques comme celle de l’hydroélectricité ou du nucléaire, soit par le grand chantier qui a transformé un fleuve assez sauvage en une suite de biefs canalisés. Tout fleuve est en devenir, le Rhône reste lui-même, mais il a été métamorphosé. Et c’est cette identité et cette métamorphose qui sont au cœur de notre propos.

Jacques Bethemont & Jean-Paul Bravard Août 2015, Chomérac (Ardèche) et Villeurbanne (Rhône)

1  L’ouvrage ajoute de vastes territoires au bassin du Rhône français (Languedoc et Roussillon, Provence non tournée vers le Rhône) ; autre manière de dire que cet ouvrage ne pouvait prendre en compte le Rhône suisse. 2  Faucher D., 1968 : L’Homme et le Rhône. Géographie humaine. Paris, Gallimard, NRF, 402 p. et Lenthéric Ch., 1892 : Le Rhône, histoire d’un fleuve. Paris, Plon, 2 tomes 357 & 585 p.

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I Préface.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4 Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Présentation du fleuve : Le taureau et le chemin des nations.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10

Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône. . . . . . . . . . . . . . . 18 chapitre 1

Un bassin au relief cloisonné. . . . 21

sommaire

Le temps long des hommes du fleuve.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84 chapitre 5

Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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chapitre 6

chapitre 2

Le fleuve, les hommes et le temps long.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104

Climat et végétation : les souffles méridiens. . . . . . . . . . . . . . . . . 36

chapitre 7

chapitre 3

Le fleuve et les prodromes à la maîtrise de l’espace.. . . . . . . . . . . 118

La longue durée des métamorphoses fluviales.. . . . . . . . . . 50

chapitre 8

chapitre 4

Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire. . . . . . . . . . . . . . . . . 62

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II

Terres protégées, terres conquises, la conquête de l’espace alluvial à l’époque moderne.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 132

Pour saluer le Rhône 


III

La modernité dans l’espace rhodanien.. . . . . . . . . . . . . . . . . 154 chapitre 9

Assagir le fleuve et maintenir la navigation. . . . . . . . 157 chapitre 10

La Compagnie Nationale du Rhône et la dernière métamorphose du fleuve. . . . . . . . . 166 chapitre 11

Abondance d’eau et richesse énergétique.. . . . . . . . . . . 182 chapitre 12

Une agriculture sous le signe de l’eau.. . . . . . . . . . . . . . . . 196 chapitre 13

L’industrie, trajectoires et mutations.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 212 chapitre 14

L’eau des loisirs et l’eau utile, deux approches aux territoires de l’eau.. . . . . . . . . . . . . 226

Avant-propos Sommaire

IV

V

chapitre 15

chapitre 20

Le fleuve et la question des transports solides.. . . . . . . . . . . . . . 249

Les deux visages du fleuve dans la ville. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 325

chapitre 16

chapitre 21

Flux d’eau : une hydrologie altérée.. . . . . . . . . . . . . 262

Centres, axes, périphéries : les structures du territoire. . . . . 338

chapitre 17

chapitre 22

Le nouveau Rhône : un bilan en demi-teinte.. . . . . . . . . . . . 276

Formes et lieux du fleuve.. . . . . . . . 352

chapitre 18

Paysages et patrimoines rhodaniens.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 364

Un fleuve en mutation. . . . . . . . . . . . 246

L’hypothèque du changement climatique sur le fleuve. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 292 chapitre 19

Crues et inondations : des plaines au péril du fleuve.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 302

un territoire en devenir.. . . . . . . . . . . . . . . 322

chapitre 23

chapitre 24

Le fleuve, le bassin et l’isthme.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 378 Le cours du fleuve, le cours du temps et le temps de l’urgence.. . . . . . . . . . 390 Table des matières.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 396

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Un taureau furieux   et qui court vers la mer J. Michelet, Histoire de France S’il est vrai, d’une manière générale que la civilisation a marché de l’Est à l’Ouest en suivant de rivage en rivage le bassin de la Méditerranée, il n’est pas moins vrai que la ligne presque droite formée par le cours du Rhône et de son grand tributaire la Saône, a forcé l’histoire, pour ainsi dire, à faire en cet endroit un brusque détour vers le Nord afin de gagner par le chemin le plus facile le versant océanique du continent. Dans la stricte acception du mot, l’étroite vallée du Rhône est devenue un grand chemin des nations.  É. Reclus, La France

Présentation du fleuve : Le taureau et le chemin des nations

Il faut, pour saluer le Rhône, intégrer dans un même ensemble ces deux termes riches de contrastes et de paradoxes que sont la violence du taureau évoquée par Michelet et la puissance du chemin des nations attestée par Reclus. Le contraste ou plus précisément le faisceau des contrastes, va du cours du fleuve entre le torrent descendu des Alpes et la rivière issue des Vosges, au climat allant du Jura humide à la Provence sèche, des brouillards de la Saône à la lumière dure et à la végétation entre le sapin vosgien et l’olivier provençal. Il s’étend à l’agriculture qui peut être pluviale ou irriguée, à l’industrie qui juxtapose le moulin et la centrale hydraulique, et aux densités humaines, fortes dans le couloir rhodanien et souvent faibles aux confins du bassin. Le paradoxe court dans le temps et l’espace, du fleuve sauvage au fleuve source d’énergie, du fleuve aménagé à la modestie de son trafic fluvial, des opportunités offertes par le grand sillon qui court de la Méditerranée à la mer du Nord à son confinement et sa marginalisation dans un espace trop strictement national. Contrastes et paradoxes constituent la trame de cet ouvrage, mais se résolvent en une infinité de nuances et une étonnante diversité. Celle résultant de l’action humaine, mais aussi celle qu’impose la nature du fleuve dont le régime réunissait à Beaucaire avant les grands aménagements et selon l’heureuse formule du grand hydrologue Maurice Pardé 1 « dans une infinité

1  Pardé

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M., 1925 : Le régime du Rhône, p. 569.

Pour saluer le Rhône 


de nuances et de contrastes la Massa, l’Arve, l’Isère, la Durance, l’Ain, la Saône, l’Ardèche, c’est-à-dire des cours d’eau appartenant à toutes les catégories qu’on puisse trouver en Europe occidentale ». Et de préciser qu’« on ne saurait définir par une épithète le tempérament du fleuve, régulier par l’abondance soutenue de la saison chaude… irrégulier jusqu’à l’extravagance en automne par la possibilité de crues soudaines et formidables, à la suite même des étiages les plus bas ». Cette diversité a un coût imposé par la nature des lieux. On ne retrouve pas, à l’échelle du bassin rhodanien, les vastes ensembles uniformes du Bassin parisien ou des grands fleuves de l’Europe du Nord, mais un émiettement entre de multiples petites cellules trop individualisées pour se prêter facilement à la formation d’un grand ensemble cohérent intégrant des « pays » aussi divers que la Bourgogne, les Alpes et la Provence. Autant dire que l’inéluctable unité rhodanienne reste en gestation. D’entrée de jeu, cet énoncé liminaire exclut toute prétention à l’exhaustivité tant est grande la diversité rhodanienne et les auteurs limitent leur recherche à la saisie des traits forts. Ce parti implique des choix s’agissant du cadre spatial, du dilemme opposant l’axe fluvial et le bassin, de la relation espace-temps. En première analyse, le bassin fluvial constitue le cadre de cet ouvrage, mais quelques constructions régionales, bien que situées en dehors de ce cadre, l’intègrent pour des raisons où se mêlent l’histoire, les techniques et les tropismes culturels. Relèvent de cette logique, les régions du Creusot et de Saint-Étienne, ainsi qu’une marge languedocienne fortement intégrée à l’espace rhodanien.

S’agissant de la relation entre l’axe fluvial ou le couloir rhodanien d’une part et l’ensemble du bassin d’autre part il faut rappeler que le fleuve est un tout et que le flux mesuré à Beaucaire est une somme intégrant aux glaciers alpins, les ruisseaux et les torrents descendus de la Haute-Saône ou des Cévennes, de sorte que tous les points du bassin sont solidaires. Ce constat n’ôte rien à la prééminence du fleuve-maître. Sur le plan méthodologique, partant du constat que l’espace est un produit du temps et qu’il n’est pas possible de dresser l’état actuel des lieux sans prendre en compte leur genèse et les trajectoires sur lesquelles s’inscrivent aussi bien es temps géologiques que l’action humaine, nous avons scindé l’ouvrage en grandes séquences temporelles. À chacune de ces séquences, correspondent des thèmes qui, sans négliger les interférences entre données naturelles et humaines, vont des composantes naturelles aux données culturelles en passant par l’action humaine. Si ces choix prêtent à discussion, ils n’en correspondent pas moins à une sorte de plaidoyer en faveur d’une unité rhodanienne. Certes, le bassin ne saurait constituer une unité administrative, du moins il constitue déjà une unité de gestion de la ressource en eau. Mais pour l’essentiel le fleuve est le lien entre des régions qui, entraînées dans une dynamique commune, pourraient unir leurs efforts et créer un isthme économique allant d’une rive à l’autre de l’Europe, de la mer du Nord à la Méditerranée.

Présentation du fleuve : Le taureau et le chemin des nations

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I Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône

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Pour saluer le Rhône 


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Un bassin au relief cloisonné

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Climat et végétation : les souffles méridiens

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La longue durée des métamorphoses fluviales

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page 50

Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire page 62

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Il n’est pas douteux que les vallées du Rhône et de la Saône expriment la puissance et la pérennité des données naturelles. C’est cette diversité du cadre géologique qui semble fonder la richesse de la mosaïque paysagère et des aptitudes agricoles. Pour ne retenir que le coteau viticole, il crée un principe d’unité de la Bourgogne à la Costière nîmoise, mais que de diversité des climats et microclimats, des roches, des formations superficielles et des sols, des cépages eux-mêmes hérités d’une riche histoire. Ou bien prenons la diversité d’un parcours qui conduirait du haut Vivarais au massif préalpin de la Chartreuse. Il serait d’abord jalonné par des hêtraies et des pâturages sur le socle et les roches volcaniques ; ensuite par des châtaigneraies et une polyculture autrefois modeste sur les basses pentes du piémont rhodanien ; les vignobles prestigieux de la gorge du Rhône ; les terres lourdes et froides des très vieilles surfaces du Bas-Dauphiné où l’on retrouve le châtaignier et le hêtre, où la culture de la pomme de terre était naguère si proche de celle du pêcher ; avant de gagner l’étagement montagnard et humain des Préalpes qui sont l’antichambre des Alpes.

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C’est dire aussi que la diversité des paysages, si elle se fonde sur une structure géologique très forte, doit aussi aux climats, aux aptitudes de sols utilisés et usés par des millénaires d’action humaine et, bien entendu, aux choix des sociétés qui se sont succédé dans la vallée. Ce sont les éléments que nous allons maintenant considérer.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


En outre, le couloir de la Saône et du Rhône ne peut se définir sans évoquer ses hautes bordures. Si de sombres roches métamorphiques s’imposent à la traversée des défilés de la Saône dans Lyon et du Rhône à l’aval de cette ville, c’est que les deux grands cours d’eau sont mitoyens du Massif central et empiètent même sur sa bordure orientale. Le paysage est très différent à l’est, le Jura et les Alpes dessinant un cadre montagneux prestigieux qui s’affirme à l’aval de Lyon dans une fragmentation qui doit beaucoup aux Alpes (et même curieusement aux Pyrénées) et s’impose dans des défilés calcaires, tel celui de Donzère. Ainsi le Rhône ne peut-il se comprendre sans faire référence à son cadre montagneux qui lui impose sa présence alors que la Saône est une vraie rivière de plaine hormis son entrée dans Lyon.

Et comment traiter du Haut-Rhône ? Car le fleuve est multiple, fait de pièces et de morceaux assemblés en un ensemble hydrographique très récent à l’échelle géologique. Le Haut-Rhône « suisse » draine la gouttière du Valais et rejoint le lac Léman où il perd provisoirement son caractère torrentiel. C’est ensuite le Haut-Rhône « français » qui mêle les caractères alpestres et jurassiens, coule de bassins en défilés avant de gagner le fossé saôno-rhodanien au coude qu’il décrit en enserrant le Jura méridional.

c hapitre

La Saône et le Rhône donnent leur nom au couloir méridien qu’ils drainent des Vosges à la mer Méditerranée (le « couloir Rhône-Saône » ou « saôno-rhodanien ») 1 , et il n’est pas douteux qu’ils en constituent le principe d’unité majeur. La rectitude remarquable du parcours de ces deux cours d’eau assemblés n’empêche cependant pas l’observateur de noter la complexité de la mosaïque des pays traversés. Axe fluvial certes, si l’on s’en tient aux fonctions de cette grande voie d’eau de rang européen, mais une vision élargie sollicite le regard qui est attiré par des irrégularités, des singularités, un principe d’hétérogénéité. Il convient de décrire et de comprendre la logique de construction des pays que l’on suit du nord au sud, les plateaux de Haute-Saône, la Bresse et la Dombes, le Bas-Dauphiné auquel succèdent des étroitures et de petits bassins déjà méridionaux, avant les épanouissements provençaux du Comtat Venaissin et de la Camargue. Quoi de commun entre la plaine de la Saône, que l’on doit arrêter à l’endroit où la barrière des Monts d’Or lyonnais annonce déjà le domaine méridional, et la vallée du Rhône à l’aval de Lyon ?

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un bassin au relief cloisonné Jean-Paul Bravard

1  L’adjectif correspondant au mot Saône est officiellement « séquanien » (par exemple, dans l’expression : le couloir séquanorhodanien (Larousse). Une divinité, Sequana, peut-être pré-celtique, aurait donné son nom à un fleuve (la Seine) et de là au peuple celte des Séquanes qui vivaient dans le bassin de la Seine et sur les rives de la Saône amont (J. Carcopino, 1957 : Seine et Séquanes. C.R. des Séances de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 101e année, n° 4, p. 344-350). Certains auteurs préfèrent, pour désigner la Saône, le terme de « saucon(n)ien » car la rivière doit son nom à la déesse Sauconna (mais elle portait aussi les noms d’Arar et Brigoulus) (cf. J.-C. Decourt, 2002 : « Du Brigoulos à la Saône en passant par l’Arar : ce que disent les textes anciens ». In Bravard J.-P., Combier J., Commerçon N. (Éd.), 2002 : La Saône, axe de civilisation. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, p. 349-364. Nous avons fait le choix, pour éviter toute confusion avec la Seine, de retenir l’adjectif « saôno-rhodanien », déjà employé par le climatologue P. Pagney (Climats et cours d’eau de France. Paris, Masson, 1988).

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

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Fig. 1 Modèle numérique de terrain du bassin du Rhône. (NASA, image SRTM) L’imagerie radar contemporaine donne une représentation des altitudes hiérarchisée entre blanc (basses altitudes) gris (plateaux et collines) et noir (hauteurs des Alpes et des Cévennes). L’image fournit une représentation inhabituelle des plateaux de la haute Saône où l’on voit comment le réseau se hiérarchise à l’amont de la large zone de confluence du Doubs et de la Saône ; la position haute de la Dombes par rapport à la Bresse ; le piémont digité du BasDauphiné. Le plateau du Jura contraste avec la bordure déchiquetée du Massif central.

Le grand fossé méridien de la Saône et du Rhône Le large couloir de la Bresse et de la Dombes se tient à une altitude moyenne de 300 m environ. Il est ceinturé à l’ouest par les hauteurs de la bordure orientale du Massif central qui s’abaissent de 1 000 m en Beaujolais à 500 m au plateau de Langres, lequel forme un seuil donnant accès au Bassin parisien. Au nord-est, la ligne de partage des eaux qui divise les écoulements entre le domaine atlantique et le domaine méditerranéen se redresse au flanc des Vosges méridionales avant de s’abaisser de nouveau à la porte d’Alsace. À l’est, ce sont les plateaux étagés du Jura qui culminent à 1 400-1 600 m dans ses chaînons orientaux. Au sud de Lyon, la bordure orientale du Massif central s’enlève à 1 600 m dans les Cévennes (au mont Lozère) tandis que les Alpes s’élèvent progressivement d’ouest en est des Préalpes et plateaux provençaux aux Alpes internes dont l’altitude peut dépasser les 4 000 m. Délimiter le couloir est difficile sur sa marge orientale d’autant qu’il est comme barré par le plateau disséqué du Bas-Dauphiné (dont l’altitude s’élève de 300 à 700 m d’ouest en est) et fragmenté par la proximité de reliefs de style alpin entre Valence et Orange (Fig. 1). Le couloir de largeur inégale qui se glisse entre le Massif central à l’ouest et les chaînes du Jura et des Alpes à l’est est d’origine tectonique. Il est un élément du « rift » 2 qui court de l’Alsace aux plaines du Bas-Rhône. Le Grand Rift européen, que l’on suit de la mer Baltique au Languedoc, passe par l’Alsace et le fossé de la Saône et du Rhône. Même si des mouvements précurseurs ont été repérés au sein de l’ère secondaire, l’acte de naissance du grand couloir nord-sud remonte au tout début de l’ère tertiaire, à l’Éocène, lorsque la tectonique des plaques amorce une ouverture de l’Ouest de l’Europe. Le rift casse le socle hercynien qui forme aujourd’hui l’ossature du continent sous les dépôts des mers secondaires et sur leurs marges exondées. On peut suivre le tracé de puissantes failles de distension 3 dans le fossé rhénan, de Mannheim à Bâle, et du piémont des Vosges à la Provence, en particulier sur la bordure orientale du Massif central. Cette cicatrice de la croûte terrestre crée dans un premier temps des bassins lacustres ou lagunaires d’âge oligocène (leurs dépôts soumis à des climats alors chauds et humides teintent d’une couleur rouge tropicale certains territoires où ils affleurent, comme dans le

Fig. 2 Carte géologique simplifiée : l’âge des roches du bassin du Rhône français. (Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, BRGM modifié) La carte géologique souligne la géométrie du fossé de la Saône et du Rhône. Le fond du fossé est en gris, la couleur attribuée aux dépôts quaternaires qui l’ont en partie remblayé. Le cadre de roches anciennes (granite et roches métamorphiques) ressort en orange (Vosges, bordure orientale du Massif central, massifs cristallins externes des Alpes). Les plateaux et plis enveloppant le fossé à plus basse altitude sont formés de roches sédimentaires de l’ère secondaire (le Jurassique en bleu et le Crétacé en vert). Le remblaiement du fossé d’âge tertiaire est figuré en jaune (cailloutis, molasse ou grès tendres).

2  Un rift est un espace de distension de la croûte terrestre ouvert entre des failles majeures de l’écorce terrestre. La phase de distension tertiaire n’aura pas de continuation géologique après la formation de fossés qui furent en partie envahis par la mer, mais furent par la suite comblés de sédiments continentaux. Ce « rift » présente des analogies avec celui qui fait dériver depuis quelques millions d’années la Corne de l’Afrique et a ouvert la mer Rouge. 3  Distension : deux blocs se séparent de part et d’autre d’une ligne de faille.

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Fig. 1

Fig. 2

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 3 Risque sismique dans la France de l’Est (1986-2011 et depuis 2011). (BRGM, modifié) La France de l’Est est une région sismique des Vosges et de l’Alsace (un fossé tectonique) à la Méditerranée ; des secteurs des Alpes du Nord et du Sud sont particulièrement concernés. La figure de gauche fournit la zonation du risque valable entre 1986 et 2011. Elle a été révisée en 2011 pour tenir compte d’une amélioration des connaissances. Le bassin du Rhône est concerné par un risque moyen (Ib) à fort (II).

Fig. 3

Royans, au nord-ouest du Vercors), puis elle permet l’invasion marine au Miocène. La molasse est un sable gréseux, de couleur blonde, parfois un cailloutis d’origine torrentielle ; elle est déposée à la période miocène au pied des hauteurs que le soulèvement du Massif central et le plissement des Alpes ont fait naître sur les marges du fossé (Fig. 2). C’est à la fin du Miocène que le rift cesse de fonctionner et que la tectonique de distension est remplacée par une tectonique de compression  : tandis que le Massif central se soulève, formant une marge rigide (« passive »), la tectonique des plaques forme la bordure orientale du fossé. D’une part les Alpes, en poussant vers l’ouest et plissant les couches sédimentaires profondes d’un géosynclinal  ; d’autre part le Jura dont les lourds plis rigides et faillés épousent des blocs du socle sous-jacent et sont localement charriés de plusieurs kilomètres sur l’avant-pays bressan. L’instabilité (d’échelle de temps géologique) qui vient d’être brièvement décrite se prolonge de nos jours dans l’existence historique et actuelle de séismes et dans le risque sismique. Ce dernier concerne davantage des secteurs des Alpes du Nord et du Sud (en particulier la Provence) que la vallée du Rhône et le Jura qui sont en zone de risque modéré. La carte réglementaire du risque sismique en France établie en 2011 souligne nettement la zone du rift et davantage encore les zones de compression alpine (Fig. 3). La comparaison avec la carte qui a été en vigueur entre 1986 et 2011 met en évidence la sous-estimation du risque jusqu’à une date récente et le durcissement des règles en matière de construction 4 .

4  Benoît Helly, Bruno Helly et A. Rideau, se fondant sur des témoignages recueillis dans l’archéologie du bâti (temple d’Auguste et Livie, diverses constructions gallo-romaines), datent avec précision un séisme qui affecta sévèrement la ville de Vienne en 36 ou 37 apr. J.-C. et

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

L’ouverture du fossé de la Saône et du Rhône au début du Tertiaire a donné l’allure générale du grand couloir, mais les évènements qui se sont ensuite succédé pendant environ 40 millions d’années ont structuré les « Pays de la Saône et du Rhône  » 5 . Du nord au sud, il est plus aisé de distinguer plusieurs grands ensembles de relief que de traiter en un seul bloc les pays du Grand Rift périalpin. Nous distinguerons successivement les pays de la Saône que limite au sud le Seuil du Lyonnais, les pays sous influence alpine directe et les pays provençaux.

Les pays de la Saône Ce sont en premier lieu les plateaux faillés de la haute Saône, large gouttière inclinée au Midi, sous laquelle rejouent dans le socle rigide les vieilles fractures hercyniennes ; de direction «  varisque  » (sud-ouest/nord-est), elles organisent la trame du relief et du réseau hydrographique. Au nord-ouest du fossé de la Saône, les voûtes et plateaux du seuil de Bourgogne forment un large anticlinal qui relie les Vosges au Morvan. Un ensellement dans les calcaires jurassiques posés sur

se reproduisit plusieurs fois par la suite. In Adadj F. [éd.], 2013 : Vienne. Acad. Inscriptions et belles Lettres, Carte archéologique de la Gaule, 38/3, p. 119-123. 5  À notre connaissance, le premier ouvrage consacré à l’ensemble du couloir Saône-Rhône fut écrit par P. George (1941 : Les Pays de la Saône et du Rhône. Paris, P.U.F., 210 p.). Signalons aussi le document à usage pédagogique de P. Estienne, 1964 : Les Pays de la Saône et du Rhône. Chambéry, EDSCO Documents, 32 p. et annexes.

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le socle abaisse la voûte et sollicite les axes de communications  : c’est par cet ensellement que se glissent le canal de Bourgogne reliant la Saône à la Seine et deux autoroutes.

La bordure orientale du Massif central prolonge vers le sud les plateaux de la Saône. La tectonique de faille, d’axes dominants nord-sud et nord-ouest/sud-est, a fragmenté le horst hercynien en blocs rigides, parfois organisés en gradins surmontés de couches calcaires dominant la plaine. Ces plateaux étagés forment la Côte-d’Or où l’on distingue l’Arrière-Côte et la Côte bourguignonne. Puis vient au sud un ensemble complexe de petites lanières soulevées et inclinées, parfois ornées de crêts comme à Solutré, et de fossés qu’empruntent des affluents de la Saône telles la Dheune et la Grosne ; ce sont les pays du Châlonnais, du Tournugeois et du Mâconnais. Plus loin vers le sud, le soulèvement du socle a permis le dégagement de la couverture calcaire  ; on entre alors dans le Beaujolais cristallin dont la couverture sédimentaire a probablement disparu, terre non plus des cépages bourguignons chardonnay et pinot, mais terre du gamay. Au cœur du fossé séquanien, la Bresse et la Dombes furent savoyardes, tout comme le Bugey, jusqu’au Traité de 1601 qui les donna à la France. Les géologues prennent cependant en compte dans leur approche un espace plus vaste que la Bresse et la Dombes historiques ; le fossé est pour eux l’ensemble du bas pays qui s’étend entre le Massif central et le Jura. Si l’allure générale est celle d’un graben (fossé) d’orientation nord-sud et d’une relative planéité, la structure profonde est plus complexe. Le sous-sol est en effet morcelé en puissantes unités d’orientation nord-est/sud-ouest : a) la Bresse chalonnaise effondrée dans l’axe de la Saône entre Gray et Chalon-sur-Saône ; b) un seuil NE-SO entre Sennecey et le horst du massif cristallin de La Serre, lequel perce la couverture sédimentaire au flanc du Jura ; c) le fossé allongé de la Bresse louhannaise entre la forêt de Chaux et Mâcon ; d) le seuil NE-SO de Cormoz et le fossé de Bourg-enBresse. Entre les horsts (blocs soulevés) proches de la surface, l’épaisseur des sédiments meubles peut dépasser 1 000 mètres. À l’est, la bordure du Jura est composite. Au nord, entre Gray et Dôle, ce sont les « avant-monts » du Jura, plissés et faillés, dans lesquels s’enfonce le cours du Doubs avant son arrivée à Dôle. Entre Poligny et Bourg-en-Bresse se dressent de rigides escarpes calcaires, à peine entaillées de quelques reculées calibrées par les glaces quaternaires. La netteté du contact, qui contraste avec celui de la retombée bourguignonne du Massif central, est due au chevauchement tardif du Jura sur le fossé bressan. Voici pour les grandes lignes du relief et de la structure. Intéressons-nous maintenant à l’histoire géologique du fossé

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bien connue grâce à de nombreux travaux 6 . Le fossé bressan est relativement récent puisqu’il se met en place après une phase de mouvements de faible ampleur et d’exondation 7. Cette phase est elle-même suivie d’une phase de planation d’époque fini-crétacée, qui nivelle les couches de sédiments secondaires faiblement déformées. À l’Eocène et au début de l’Oligocène, soit au tout début de l’ère tertiaire (il y a 43-32 millions d’années), la région au sens large est calme, d’allure analogue à celle du Bassin parisien ; dans une cuvette lacustre se déposent des meulières et des calcaires sous une mince pellicule d’eau. L’effondrement du fossé de la Saône (et du Rhône) est synchrone de celui de l’Alsace et de la Limagne  en un temps où le socle européen se fragmente sous l’influence de la tectonique des plaques. L’effondrement procède par saccades pendant plusieurs millions d’années (entre environ 32-26 millions d’années). Tous les accidents tectoniques précédemment décrits rejouent à cette époque, qu’ils reprennent les vieilles orientations hercyniennes ou qu’ils soient nouveaux, s’alignant selon un axe nord-sud. Le fossé se remplit des matériaux enlevés aux bordures en cours de soulèvement. Le Miocène est une nouvelle période de calme. En bordure de la mer qui a envahi le territoire (entre 19 et 12 millions d’années), se mettent en place de vastes surfaces d’érosion faiblement inclinées qui mordent sur les reliefs bordiers du Massif central. À la fin de la période miocène, au Pontien, la tectonique reprend, comme dans le Jura et sur toute la périphérie des Alpes. Les reliefs bordiers se soulèvent, tels le seuil de Bourgogne et le Morvan (on distingue encore la surface miocène à une altitude voisine de 600 m en bordure du Morvan) ; c’est l’époque du charriage du Jura sur les dépôts miocènes de la Bresse. Ces mouvements de grande ampleur signifient qu’à l’ouverture oligocène du rift a succédé une

6  L’histoire et le remblaiement du fossé bressan sont bien documentés depuis la fin du XIXe siècle grâce aux travaux de géologie de Delafond F. et Depéret C., 1894 : Les terrains tertiaires de la Bresse et leurs gîtes de lignite et de minerais de fer. Étude des gîtes minéraux de la France. Imp. Nationale, Paris, 332 p. ; Bourdier F., 1961 : Le bassin du Rhône au Quaternaire, géologie et préhistoire. Thèse de Sciences, Paris, 2 vol. Éd. CNRS, 658 p. ; Mandier P., 1988 : Le relief de la moyenne vallée du Rhône au Tertiaire et au Quaternaire. Essai de synthèse paléogéographique. Doc. Bureau Recherche géologique et minière, 151, 3 tomes, 654 et 231 p. (pour la partie aval du fossé) ; Petit C., 1993 : Un bassin d’avant-pays de type pelliculaire, la Bresse au Plio-Pléistocène. Thèse de géologie, Université de Bourgogne, 335 p. La récente compilation de L. David et N. Mongereau (L’Exploration géologique du Fossé rhodanien. Paris, Presses des Mines, 373 p.) est un document très utile pour suivre l’histoire des découvertes et des idées des (seuls) géologues. Le lecteur regrette cependant que les auteurs ne présentent pas de manière équitable les arguments de la théorie polyglacialiste, pourtant admise sur le pourtour des Alpes, selon laquelle les dépôts et les formes glaciaires présents sur les piémonts ont été construits au fil du Quaternaire et ne peuvent tous dater du Würm et de ses stades de retrait (théorie monoglacialiste des auteurs). Le glacier du Würm est en effet moins étendu que les glaciers du Pléistocène ancien et moyen qui ont laissé des sols évolués. Il est vrai que les datations absolues font encore défaut pour les glaciations antérieures au Würm. 7  L’exondation est ici un soulèvement qui provoque le retrait de la mer et le passage à des conditions continentales.

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phase de compression correspondant au rapprochement de la bordure orientale du fossé. L’effondrement a cependant repris en Bresse, où il est compensé par un remblaiement à l’origine des marnes du « lac bressan ». Le lac bressan existe encore au Pliocène. La Bresse a conservé l’allure de bassin d’effondrement que rappellent les argiles lacustres de son remplissage. Cette cuvette a attiré une partie des écoulements fluviatiles issus du plateau suisse et du Rhin supérieur avant que les cours d’eau n’adoptent leur tracé actuel vers la mer du Nord, suite à l’ouverture du fossé rhénan. Les géologues du Groupe Bresse ont montré que le Complexe des Marnes de Bresse est en partie formé des apports caillouteux de puissants cours d’eau d’origine alpine. Entre 3 et 2,6 millions d’années, l’Aar et le Doubs ont construit des cônes de déjection comme celui de la forêt de Chaux. Plus au sud, les apports d’un paléo-Rhône se déposent sur une période encore plus longue (3 à 1,8 million d’années). Leur succèdent les sédiments plus fins du « Complexe de couverture » ; issus des plateaux environnants, ils ont été mobilisés dans un environnement plus calme et ont achevé le remblaiement du bassin à fond plat de la Bresse pliocène (1,7 à 1,2 million d’années). La réalité est encore plus complexe, car des vallées ont été creusées et remblayées par des cours d’eau ; en témoignent les Sables de Trévoux venus du nord (3,4-2,6 millions d’années) et des cailloutis rhodaniens (2,4-2,0 millions d’années), découverts sous la Dombes, qui auraient été déposés dans des périodes de refroidissement climatique. La tectonique tertiaire correspond certes à une cuvette de subsidence, mais la Bresse et la Dombes sont aujourd’hui en position topographique de bas plateaux. Les cours d’eau principaux sont légèrement enfoncés, notamment le drain principal de la Saône. Comment expliquer cette inversion ? C’est que la tectonique plio-pléistocène a relevé la Bresse au front du Jura, tout en déprimant une série de cuvettes ou cellules à l’ouest du fossé. Ces dépressions, de tectonique probablement active au Quaternaire récent, sont drainées par la Saône et ont contribué à localiser le cours de la rivière moderne au pied du Massif central. Le profil en long de la rivière est donc influencé par la tectonique de subsidence qui s’est déportée à l’ouest du fossé (régions de la confluence de la Saône et du Doubs, de Châlons-sur-Saône, par exemple). Il est encore admis par des géologues que la tectonique a joué un rôle sur le cours aval de la Saône. En effet, du fait de la surrection du « seuil » lyonnais au Quaternaire, peut-être consécutif à la fonte du glacier de piémont alpin, la Saône se serait enfoncée sur place entre les Monts d’Or et le plateau dombiste. Des terrasses quaternaires, bien développées au pied du Massif central dans la région de Mâcon et Villefranche-sur-Saône, sont un autre argument en faveur du soulèvement du cadre de la basse Saône 8 .

8  Plusieurs auteurs ont insisté sur le poids de la tectonique : Journaux A., 1956 : Les Plaines de la Saône et leurs bordures montagneuses. Thèse géographie, Paris, éd. Caron, 531 p. ; Bourdier F., 1961, op. cit. ; Rat P., 1984 : « Une approche de l’environnement structural et morphologique du Pliocène et du Quaternaire bressans ». Géologie

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

Les seules formations susceptibles de faire de l’avantpays bressan et dombiste un « piémont  » du Jura sont des dépôts morainiques et fluvio-glaciaires qui ne s’aventurent pas bien loin sur la Bresse 9 . La Dombes, dont les allures de plateau sont mieux affirmées que celles de la Bresse puisqu’elle domine le Rhône à l’amont de Lyon par une « côtière » d’une hauteur relative de plus de 100  m, possède des caractères nouveaux malgré sa relative planéité. Tardivement soulevée lors de la formation des Alpes, elle inaugure l’ensemble des piémonts de la chaîne alpine qui l’emportent vers le sud. Si le substrat du pays dombiste est composé de formations lacustres à l’instar de la Bresse, des cailloutis pliocènes et des moraines quaternaires le recouvrent et en font déjà une annexe du Bas-Dauphiné voisin.

La vallée du Haut-Rhône, du glacier de la Furka à Lyon Admettons par souci de simplification que le Haut-Rhône est le cours du fleuve depuis sa source au glacier de la Furka, en haut Valais, jusqu’à Lyon. La complexité de ce cours amont et montagnard est telle qu’il eût été préférable de la part des Anciens, et pour la commodité des choses, de dénommer Rhône l’organisme fluvial qui se suit des Vosges à la mer, mais c’est ainsi. Dans la pratique et plus sérieusement, il convient de distinguer trois unités, deux fluviales et une lacustre.

La vallée du Haut-Rhône valaisan couvre une surface d’un peu plus de 5 000 km2  sur les 90 000 que compte le bassin du Rhône dans son ensemble  ; cette fraction du bassin couvre donc une étendue limitée, mais son rôle hydrologique est fort important. Le cours amont du Rhône qui draine le Valais a une longueur de 164  km du glacier de la Furka jusqu’à l’amont du lac Léman. La vallée, localement profonde de près de 4 000 m, est localisée sur une des grandes cicatrices structurales de la chaîne qui a été qualifiée de « gouttière médullaire » des Alpes 10 . Le fond de vallée correspond

de la France, BRGM, 3, p. 185-196. Cependant Bravard J.-P., 1997 : « Tectonique et dynamique fluviale du Würm à l’Holocène à la confluence Saône-Rhône (France) ». Géographie Physique et Quaternaire, vol. 51, 3, p. 315-326, privilégie le rôle de la dynamique fluviale. 9  Pour le détail des stades glaciaires et les nappes fluvio-glaciaires d’âge würmien, on se référera à M. Campy, 1982 : Le Quaternaire Franc-comtois. Essai chronologique et paléoclimatique. Thèse Sc. Nat., Univ. de Franche-Comté, 574 p. ainsi qu’à Couterrand S., 2010 : Étude géomorphologique des flux glaciaires dans les Alpes nord-occidentales au Pléistocène récent. Université de Savoie, thèse de géographie, 471 p. 10  Nous renvoyons le lecteur français à l’ouvrage de Veyret P., 1967 : Au cœur de l’Europe, les Alpes. Paris, Flammarion, 546 p. Il présente de façon claire et assez détaillée les caractéristiques physiques de ce territoire.

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Fig. 4 Le verrou rocheux du glacier du Rhône. (S. Oliver) Dégagé au XXe siècle par le retrait du glacier, il expose ses surfaces rocheuses moutonnées dans un environnement boisé.

Fig. 4

La plaine du Rhône à l’amont de Martigny. (J.-P. Bravard) Le fond très plat entre des versants raides sculptés par les glaces ; le vignoble prospère sur les versants en pente douce et les cônes de déjection.

Fig. 5

Fig.  5 Fig. 6 Le bloc erratique Venetz sur une colline de Sion, en fait un « verrou » rocheux. (J.-P. Bravard) Le géologue Ignace Venetz montra le premier l’importance des glaciers dans le façonnement du relief alpin ; il fut aussi l’initiateur de la « correction » du Rhône.

Fig. 6

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au remblaiement alluvial d’une zone surcreusée par les glaces issues des vallées affluentes, en particulier celle du fameux glacier d’Aletsch (Fig. 4). Des cônes torrentiels et des collines façonnées dans de grands écroulements de versants font la diversité du fond de vallée 11 . Les sondages réalisés dans le cours aval du Rhône, entre Pramagnon et Martigny et entre Martigny et le lac Léman, ont montré que l’accumulation des sédiments s’est faite à un rythme rapide. En amont de Martigny, les sédiments les plus anciens repérés par sondage ont été remontés d’une profondeur de 30-40 m  : ils sont vieux de 9 à 10 000 ans. Ces dépôts, de nature fluviatile, reposeraient sur plusieurs centaines de mètres de dépôts lacustres entre Martigny et Saint-Maurice (Fig. 5 & 6) 12 . Après la fusion du dernier glacier, le lac Léman s’étendait donc très loin vers l’amont avant que le cône de déjection du Rhône ne progresse jusqu’à atteindre sa position actuelle à son entrée dans le lac.

Le lac Léman, dont le nom pourrait provenir des mots celtes « lem  » (grand) et «  an  » (eau), est la plus grande nappe d’eau douce d’Europe de l’Ouest. Il couvre une surface de 582 km2 et sa masse d’eau occupe un volume de 89 km3. Le plan d’eau se tient à la cote de 372  m et le lac a sa plus grande profondeur (309  m) au large de Lausanne 13 . Les études sismiques ont montré que le lac Léman est établi sur des accidents structuraux ; une grande déchirure enveloppe le Chablais de Montreux à la ligne Rolle-Yvoire et s’articule à l’ouest avec un synclinal dont l’axe est parallèle au dernier pli jurassien entre la ligne Rolle-Yvoire et Genève. Ces accidents ont probablement guidé le travail des glaciers de sorte que le lac est souvent défini simplement comme une cuvette de surcreusement glaciaire facilement déblayée dans les formations tendres de la molasse tertiaire du Plateau suisse (Fig. 7). Le flux de glace d’origine valaisanne divergeait au sortir des Alpes, avec une branche se dirigeant vers le Rhin et une branche suivant à peu près le cours du Rhône français. Ce sont les eaux sous-glaciaires de cette branche qui l’ont emporté de sorte que le Rhône draine le Valais et les eaux du lac depuis la fin du Würm. Les sédiments du Rhône valaisan ont construit un delta dans la partie orientale du lac et ont remblayé le fond du lac (la « plaine ») d’une couche de sédiments fins. Il faudra des dizaines de milliers d’années pour que le lac Léman soit remblayé 14 sachant que le rythme récent de l’accumulation

11  Reynard E., Arnaud-Fassetta G., Laigre L., Schoeneich P., 2009 : « Le Rhône alpin sous l’angle de la géomorphologie : état des lieux ». In E. Reynard, M. Evéquoz-Dayen, Dubuis P. (dir.) : Le Rhône : dynamique, histoire et société. Sion, Cahiers de Vallesia, p. 75-102. 12  Finger W., Weidmann M. : « Quelques données géologiques nouvelles sur la vallée du Rhône entre Sierre et le Léman ». Bull. Murithienne 105 (1987) : p. 27-40. 13  La cote du lac Léman a pu varier de plusieurs mètres au cours de l’Holocène en fonction de l’activité de l’Arve. Le cône de déjection de l’Arve, puissant affluent du Rhône, a été plus ou moins développé selon les époques. Il faisait barrage au Léman lors des périodes de crues et de forte alimentation sédimentaire ou au contraire était entaillé par l’émissaire du lac dans les périodes de calme hydrologique. 14  Delebecque A., 1898 : Les Lacs français. Paris, Chamerot et Renouard, 436 p. ; Forel F.-A., 1904 : Le Léman, monographie

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est de 1 770 000 tonnes par an (dont 1 500 000 apportés par le Rhône) ; la sédimentation est à 90 % détritique et allogène ; elle décroît du delta du Haut-Rhône vers l’ouest du lac (où la composante endogène augmente) 15 .

La vallée du Haut-Rhône français, ou mieux la vallée du Haut-Rhône à l’aval du lac Léman, puisque l’émissaire du Léman coule d’abord en territoire suisse, est composée d’éléments géologiques et géomorphologiques disparates que le fleuve actuel réunit. La paléohistoire du Rhône est ici beaucoup plus incertaine qu’elle ne l’est dans la moyenne vallée du Rhône dans la mesure où les glaces quaternaires ont effacé les traces du passé ou les ont rendues très peu lisibles. Il est possible qu’un Rhône pliocène ait traversé le Jura méridional par la cluse des Hôpitaux pour former un cône de déjection en Dombes 16 ; il est également possible qu’un paléo-cours d’eau ait emprunté le synclinal du Bourget, la cluse de Chambéry pour rejoindre ensuite le Grésivaudan et le cours actuel de l’Isère ; le sillon alpin aurait dans ce cas joué le rôle d’un grand collecteur des eaux à l’échelle des Alpes occidentales, y compris pour les eaux du piémont savoyard. Les glaciations successives auraient remodelé les tracés anciens en fonction de l’importance relative des masses glaciaires forcées de chercher des voies de déversement vers l’ouest par-dessus les chaînons occidentaux du Jura (cluse de Nantua, cluse des Hôpitaux, défilés du cours actuel notamment, qui l’auraient emporté sur les deux premiers, l’écoulement sous-glaciaire du glacier würmien ayant préfiguré l’actuel) 17. Il a été montré que l’alimentation du glacier de piémont dans la période 30 000 à 20 000 BP doit beaucoup plus à la contribution iséroise, sachant que le glacier du Rhône était bloqué dans la cuvette lémanique 18 . À ce sujet, des travaux récents réévaluent en effet fortement la part relative des glaces savoyardes et iséroises par rapport à la part des glaces rhodaniennes venues du Valais dans la formation du « lobe lyonnais ». Les vastes bassins de l’Arve et du Fier  en Savoie  ; ceux du Beaufortin, de la Tarentaise et de la Maurienne (par les Bauges, la cluse de Chambéry et le Grésivaudan) jouaient un rôle déterminant dans l’alimentation du glacier de piémont de la cluse des Hôpitaux au nord, à la vallée actuelle de l’Isère au sud 19 .

limnologique. Lausanne, F. Rouge, t. 1, 543 p. ; Touchart L., 1994 : Le Baïkal et le Léman, géographie et histoire de la géographie de deux lacs. Univ. Paris IV-Sorbonne, thèse de géographie, 337 p. 15  Loizeau J.-L., Girardclos S., Dominik J., 2012 : « Taux d’accumulation de sédiments récents et bilan de la matière particulaire dans le Léman ». Arch. Sci., 65, p. 81-92. 16  Martin J.-B., 1911 : Le Jura méridional. Étude de géographie physique spécialement appliquée au Bugey. Thèse Fac. Sc. Univ. Paris, 224 p. et Dubois M., 1959 : Le Jura méridional. Étude morphologique. Paris, SEDES, 642 p. 17  Voir à ce sujet Y. Bravard, 1984 : « Le relief des Alpes occidentales. Vers des explications nouvelles ? » Revue de géographie Alpine, LXXII, 2-3-4, p. 389-409. 18  Mandier P., 1988 : Reconstitution de l’expansion glaciaire de piedmont des stades A et D des glaciers würmiens du Rhône et de l’Isère : implication et origine de leur disparité. Quaternaire, 14 (1), p. 129-133. 19  Couterrand S., 2010 : Étude géomorphologique des flux glaciaires dans les Alpes nord-occidentales au Pléistocène récent du maximum de

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

Fig. 7

Si l’on s’en tient au cours du Rhône postérieur à la derrière glaciation (würmienne), c’est-à-dire au cours du Rhône actuel, on distingue de l’amont vers l’aval les ensembles suivants : ——Le bassin genevois au substrat formé de molasse miocène érodée et recouverte par les glaces quaternaires. Le Rhône a enfoncé son cours dans ce qui est un bas plateau aux formes adoucies. Le cadre montagneux est composé de reliefs plissés calcaires, ceux du chaînon oriental du Jura à l’ouest et du Mont Salève au sud. ——Le Rhône sort du bassin genevois par l’étroite cluse de Fort-de-L’Ecluse ouverte à la traversée de la Montagne de Vuache qui prolonge au sud le Grand Crédoz jurassien. Cette cluse aurait été ouverte au Pliocène (Fig. 8). ——Le canyon du Rhône défonce ensuite le synclinal de Bellegarde-sur-Valserine, d’axe nord-sud, au fond en baquet, plissé et soulevé par la tectonique alpine (Fig. 9). Le coude brusque du Rhône à Bellegarde, qui oriente le fleuve au sud, est sans doute guidé par des failles. La structure géologique du plateau de la Semine superpose de bas en haut : le Crétacé inférieur de faciès urgonien (il est karstifié 20 depuis son émersion au Crétacé moyen), la molasse miocène et les dépôts morainiques quaternaires. Les études géologiques réalisées pour la construction de l’ouvrage hydroélectrique de Génis-

Fig. 7 Le vignoble de Lavaux est un magnifique paysage culturel accroché au versant du lac Léman à mi-distance de Lausanne et Montreux. (J. Couchepin, Médiathèque du Valais, Martigny) Ancrés dans la molasse et des poudingues, les murs soutiennent plus de 10 000 terrasses ou charmus. Ce vignoble possède entre autres les grands crus de Villette, Saint-Saphorin, Grandvaux ou Chardonne.

la dernière glaciation aux premières étapes de la déglaciation. Thèse géographie, Univ. Savoie, 471 p. 20  Karstifié : doté de caractères liés à la dissolution du calcaire par les eaux (galeries et autres formes souterraines dans le cas présent).

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Les pertes du Rhône, gravure de Le Clere d’après un dessin de T.G.G. Boissel. Le Rhône en crue s’engouffre dans une fissure naturelle sous la passerelle de Lucey. Le site sera retenu pour le barrage de Bellegarde.

Fig. 8

Fig. 9 Le Rhône et la trouée de Fort-L’Écluse (vue vers l’amont). (G. Poussard, Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse) Le Rhône franchit une très ancienne cluse ouverte dans un chaînon calcaire du Bugey méridional. Il s’écoule ensuite dans les formations meubles du plateau de la Semine.

Fig. 9

Fig. 10 La plaine du Rhône depuis le Grand Fenestré. (P. Gaydou) Cette image montre au premier plan l’extrémité nord du lac du Bourget et plus au nord le grand marais de Chautagne qui occupe l’emplacement d’un synclinal remblayé par de la molasse tertiaire et surcreusé par les glaces quaternaires. À l’est (à droite), le chaînon savoyard du Mont Clergeon et à l’ouest le chaînon du Grand Colombier. Le Rhône aménagé passe devant la petite ville de Culoz.

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Fig. 8

Fig. 10

siat ont montré qu’un paléo-Rhône quaternaire, distinct du Rhône actuel (post-würmien) s’est écoulé un peu plus à l’est à travers le plateau de la Semine ; il a ensuite été remblayé par des cailloutis qui l’ont masqué. ——À Seyssel, le Rhône est déjà sorti du bas plateau entaillé en canyon et emprunte un synclinal nord-sud qu’il suit jusqu’au défilé de Pierre-Châtel entre les Préalpes de Savoie et le Bugey qui est la terminaison méridionale de la chaîne jurassienne. Ce synclinal, qui traverse le petit pays de Chautagne, est façonné dans les sédiments secondaires et le remblaiement de molasse miocène. À l’aval de Seyssel, les glaciers quaternaires ont surcreusé le fond du synclinal du Rhône et la cuvette du lac du Bourget à l’est du mont du Chat. Après la fonte du glacier würmien, le fleuve se jetait dans un vaste lac étendu aux marais actuels de Chautagne et Lavours. Il coule aujourd’hui sur le remblaiement holocène de la cuvette qui est formé de sédiments grossiers, deltaïques puis torrentiels ; des formations de tourbe se sont ensuite mises en place dans les arrière-marais de Chautagne et de Lavours isolés à l’Holocène par la montée progressive des dépôts fluviatiles. Jusqu’aux travaux de génie civil contemporains, le Rhône était encore à la recherche d’un profil d’équilibre dans les alluvions caillouteuses qui ont remblayé depuis plus de 10 000 ans les cuvettes glaciaires (Fig. 10).

——À l’aval de la cluse de Pierre-Châtel, le Rhône emprunte un synclinal parallèle au précédent, sur la marge orientale du Bugey, puis oblique vers le nord-ouest dans l’ombilic glaciaire des Basses Terres. Cette cuvette de surcreusement fut occupée par un lac avant d’être remblayée par les sédiments fluviatiles à l’Holocène. Un temps on imagina que le Rhône avait coupé de manière directe vers l’ouest et contourné le plateau calcaire de l’île Crémieu par le sud. Il n’en fut rien. Le Rhône post-würmien, sur le tracé d’un écoulement sous-glaciaire, est fixé sur le faisceau de failles qui sépare les plis du Bugey occidental et le plateau incliné et faillé de l’île Crémieu. À hauteur de Lagnieu, toujours guidé par des fractures, il oblique vers le sud-ouest en longeant la face occidentale du plateau de Crémieu. Plus à l’aval enfin, libéré des contraintes structurales, il gagne Lyon en longeant la Côtière des Dombes, sur la marge nord du Bas-Dauphiné.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Sous l’influence directe des Alpes : les pays du Rhône moyen Le site de l’agglomération lyonnaise Il est remarquable par la façon dont le piémont du BasDauphiné entre en contact avec la bordure orientale du Massif central et le plateau dombiste. Un vaste amphithéâtre est formé à l’ouest par le plateau du Lyonnais cristallin et cristallophyllien que l’on retrouve à l’est de la Saône avec le plateau de la Croix-Rousse. Le massif des Monts d’Or, qui surmonte le socle au nord-ouest de Lyon, est une enclave de couches jurassiques faillées en horst et inclinées dans un style qui rappelle la structure du Bas Beaujolais. Le Plateau lyonnais se prolonge topographiquement à l’est par le plateau dombiste dont les sédiments de nature détritique se sont déposés dans le fossé tertiaire qui s’étendait sur la Bresse et la Dombes. Les dépôts de piémont de la Dombes repoussaient l’écoulement fluvial à l’ouest sur le Plateau lyonnais, formant une gouttière empruntée par la Saône et le Rhône au Plio-Quaternaire  ; il subsiste des traces de ces écoulements et de moraines du Quaternaire ancien entre les hauteurs de Vaise et Givors sur le Plateau lyonnais. Au cours du Quaternaire les glaciers et les écoulements fluviaux (fluvio-glaciaires et interglaciaires) ont déblayé les sédiments meubles de la partie bas-dauphinoise du site de Lyon qui se tient plus de 100  m en contrebas des deux plateaux précédents. Les collines de Meyzieu, Saint-Priest et Mions, au cœur molassique, ont été façonnées par les glaces du Riss qui butaient contre la Croix-Rousse et Fourvière. Au Würm, le glacier stationnait dans l’ombilic de La Verpillière, en arrière de la moraine frontale arquée que l’on suit de Jons à Heyrieux  ; les écoulements fluvio-glaciaires construisaient les nappes localisées entre les collines des moraines du Riss. Le cours du Rhône actuel entre le confluent de l’Ain et Lyon emprunte le passage des eaux de fusion glaciaire qui l’a emporté sur les autres au Tardiglaciaire et qui a été surcreusé et façonné à l’Holocène.

large banquette est interprétée comme une surface d’érosion façonnée en bordure de la mer miocène. Elle est fortement disséquée par le réseau hydrographique qui a son origine sur les hauteurs du Pilat et du Vivarais à une altitude voisine de 1 000 m ; les rivières (la Cance, le Doux, l’Eyrieux) ont des gorges d’autant plus nettement dessinées que le Rhône eut au Pliocène un cours nettement plus bas que l’actuel (Fig. 11). À l’aval de Tournon, des blocs formés de calcaire jurassique font leur apparition (notamment la montagne de Crussol dont le château domine Saint-Péray) ; le calcaire l’emporte à partir de Soyons et La Voulte pour former au Pouzin le vaste plateau des Gras qui s’étend jusqu’au Gard. Le socle du Massif central s’éloigne vers l’ouest, délimité par la grande faille cévenole

Fig. 11 Extrait de la carte géomorphologique de la moyenne vallée du Rhône entre Tain-Tournon et Valence. (Mandier, BRGM éd., 1988 : Le relief de la moyenne vallée du Rhône) Cette carte montre la grande complexité des formations tertiaires et des terrasses quaternaires à dominante caillouteuse.

Au sud de Lyon débute une autre organisation des formes majeures du relief, différente de celle des pays de la Saône, tant la proximité des Alpes a imposé sa marque.

Le rebord oriental du Massif central À l’aval de Lyon, il est relativement homogène. Le socle granitique et métamorphique est limité par une grande faille d’orientation nord-sud qui fait du premier rebord, celui qui domine le Rhône, un escarpement de faille remontant à l’Oligocène (élément majeur du rift présenté ci-dessus, il est de même âge que celui qui délimite le fossé bressan). Vient un premier plateau qui se tient entre 300 et 400 m. Cette

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

Fig. 11

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né. Le Rhône s’est enfoncé sur place au Miocène, au contact des plans inclinés formant gouttière du piémont rhodanien et du cône de déjection du Bas-Dauphiné. Il a entaillé un couloir dans les roches dures du socle plutôt que d’emprunter par un détour à l’est des secteurs de roche tendre où il eut déblayé un large bassin ; à l’aval de Condrieu, le Rhône quitte le socle et ouvre le bassin de Péage-de-Roussilon et Saint-Rambertd’Albon (Fig. 12).

Fig. 12 Coupe en travers de la moyenne vallée du Rhône à hauteur du Bas-Dauphiné. (Divers auteurs, adapté) Dessin à 5 périodes distinctes. L’évolution du relief dans la moyenne vallée du Rhône depuis la fin du Miocène. Le Rhône ancien a été établi au contact de la bordure du Massif central entaillée dans le socle et du grand cône du BasDauphiné, mais sa position a varié comme en témoignent d’anciens tracés soulignés par des dépôts argileux (en noir).

Le piémont du Bas-Dauphiné

Fig. 12

d’orientation NE-SO. Le plateau des Gras porte des formes d’origine volcanique que l’on suit du col de l’Escrinet aux Coirons ou au pic de Chenavari et au site du vieux Rochemaure à l’aplomb du Rhône. Les coulées basaltiques dans lesquelles s’intercalent les alluvions caillouteuses d’une paléo-Ardèche, ont été datées du Miocène et du Pliocène (environ 8 millions d’années) ; les laves se sont épanchées à la faveur des mouvements tectoniques amorcés à l’ère tertiaire.

Les défilés Ils sont un élément remarquable du paysage rhodanien. On a vu plus haut que la Saône a entaillé une véritable gorge dans le socle métamorphique à son entrée dans Lyon ; c’est le défilé de Pierre-Scize qui joua un rôle important dans la défense de la ville comme en témoignent des fortifications remarquables. Sur le Rhône, c’est ensuite le défilé de Vienne entre Chasse et Condrieu, enfin le défilé de Saint-Vallier à TainTournon, tous deux assombris par les affleurements de roches métamorphiques. Au sud de Valence, les défilés sont façonnés dans les plateaux formés de calcaires secondaires ; le plus célèbre est celui du « Robinet » de Donzère où les trains remontant du sud pouvaient être bloqués par la force du mistral accéléré par un effet Venturi, du moins à l’époque héroïque de la vapeur 21 . Celui de Vienne est entaillé au contact de la bordure orientale du Massif central et du piémont du Bas-Dauphi-

21  Les géographes ont forgé l’expression de « percée épigénique » pour caractériser ce type de gorge. La Saône et le Rhône coulaient primitivement sur une mince couverture sédimentaire avant de s’enfoncer sur place dans les roches dures du socle ou de la couverture sédimentaire résistante (Vidal de la Blache, 1909 ; Chapotat, 1935).

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Le Bas-Dauphiné est un « bassin continental  » localisé entre la bordure orientale du Massif central et les Alpes : le fossé tectonique s‘amorce à l’Eocène et sa topographie bordière est modelée par une intense érosion sous des climats agressifs. Le compartimentage du couloir rhodanien par la tectonique de distension s’impose à l’Oligocène tandis que la bordure orientale du Massif central se soulève et que s’achève la phase de rift. Le couloir rhodanien subit au Miocène une nouvelle phase de mouvements tectoniques qui l’abaissent, permettant des invasions marines. Les dépôts du fossé sont alors formés de sables et graviers consolidés en un grès tendre marin, la « molasse ». Le fossé est enfin comblé par les sédiments issus de l’érosion des Alpes que la tectonique des plaques plisse et soulève. À l’est du fleuve, ce piémont est un vaste cône de déjection qui a été comparé au Lannemezan sous-pyrénéen 22 . Même inclinaison de la surface sommitale emportée par la surrection des Alpes au Tortonien (fin du Miocène) et au Quaternaire, davantage marquée au front montagneux que dans la gouttière fluviale. Même substrat formé de sédiments meubles marins puis continentaux ; similaire sculpture de langues glaciaires qui ont ouvert au Quaternaire de larges vallées dont le fond doit sa planéité à des remblaiements fluvio-glaciaires parfois modelés en terrasses. Au fur et à mesure de sa subsidence, le bassin avait déjà été comblé par des sédiments marins d’âge secondaire. Le socle qui forme les hauteurs du Massif central à l’ouest est à une profondeur de 1 500  m sous le couloir de la Bièvre-Valloire, au sud-est de Vienne. La molasse du BasDauphiné a servi à construire des monuments prestigieux (la cathédrale Saint-Maurice de Vienne ou la collégiale Saint-Barnard à Romans-sur-Isère) ainsi qu’un habitat rural typé. À la fin de la période miocène, le mouvement se renverse et le piémont se soulève, emporté par le mouvement de surrection des Alpes. Une vaste « gouttière » se modèle entre la

22  Nombreux sont les chercheurs qui se sont penchés sur la géologie et la géomorphologie du Bas-Dauphiné. Parmi eux citons : Kilian et Gignoux, 1910-1911 : « Les formations fluvio-glaciaires du BasDauphiné ». Bulletin du Service de la Carte Géologique de la France, t. 21, p. 1-83 ; Bourdier F., 1961 : Le bassin du Rhône au Quaternaire, géologie et préhistoire. Thèse Sciences, Paris, 2 vol., Éd. CNRS, 658 p. ; Bravard Y., 1963 : Le Bas-Dauphiné. Recherches sur la morphologie d’un piedmont alpin. Grenoble, Imp. Allier, 504 p. ; Gigout M., 1969 : Recherches sur le Quaternaire du Bas-Dauphiné et du Rhône moyen. Mém. BRGM, n° 65, 91 p. ; Mandier P., 1988, op. cit.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


chaîne alpine et le Massif central. Le cours du paléo-Rhône correspond approximativement au cours actuel du Rhône holocène : à l’est de la gouttière, les cailloutis du cône de déjection d’origine alpine repoussent le Rhône à son emplacement actuel et le réseau hydrographique descendu des Préalpes se met en place  ; les sédiments meubles apportés par les torrents alpestres forment des cônes de déjection coalescents datés de la fin du Miocène, composés de matériel caillouteux consolidé en poudingues. La mer a fait son retour tout au long du Miocène et envahi le couloir rhodanien de la Provence jusqu’au Lyonnais, un bras de mer ceinturant au nord-est les Alpes naissantes, de l’avant-pays savoyard actuel à la Suisse, la Bavière et l’Autriche. À l’ouest de la gouttière centrale, le piémont rhodanien est entaillé dans les roches métamorphiques du Massif central. L’ambiance climatique est alors favorable à la formation d’un « pédiment », vaste plan incliné au pied de l’actuel massif du Pilat, façonné par des écoulements violents sous climat à saisons sèches et arides alternées. Une phase de plissement d’échelle régionale affecte les Préalpes et le piémont du Bas-Dauphiné à l’extrême fin du Miocène. C’est alors qu’un soulèvement général emporte le Bas-Dauphiné et le piémont rhodanien, provoquant le creusement du fleuve jusqu’à une profondeur relative de 350-400 m (Fig. 13). S’il convient de donner toute sa place à la tectonique de soulèvement pour expliquer l’enfoncement du Rhône (c’est la phase « rhodanienne » de l’orogénie alpine), le rôle d’évènements majeurs qui affectent la Méditerranée n’en demeure pas moins essentiel, comme nous allons le voir.

Le canyon pliocène du Rhône L’organisation du Bas-Dauphiné et la genèse de la périphérie alpine seraient somme toute simples si ne s’était intercalé au Pliocène un épisode remarquable, aujourd’hui bien connu, qui donne à l’axe rhodanien une puissante, mais discrète unité. On sait depuis 1895, grâce aux travaux pionniers du géologue Charles Depéret, que le Rhône creusa une gorge étroite au Pliocène, entre Lyon et la Provence. La surrection du piémont fut tôt invoquée pour expliquer le phénomène, mais on sait aujourd’hui que le moteur de ce profond surcreusement fut l’assèchement de la Méditerranée, lui-même provoqué par la fermeture du détroit de Gibraltar et par un bilan hydrologique négatif, l’Atlantique ne pouvant plus fournir son apport à son annexe isolée. Cet évènement remarquable est placé dans la période « messinienne » du Pliocène. Le niveau de la Méditerranée s’abaissa de 1 500 mètres pour une durée très brève à l’échelle du temps géologique, moins de 300 000 ans. Le Rhône, demeuré bien alimenté par son bassin alpin, creusa par érosion régressive 23 une gorge (que l’on peut localement qualifier de canyon à la traversée des calcaires) sur une longueur de 600 km et sur une profondeur qui dépasse 1 000 m en Provence. On la retrouve à Pierre-Scize à l’entrée

23  C’est-à-dire

par rapport au niveau de base marin.

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

Fig. 13 Le défilé de TainTournon. (Pléiades © CNES 2015, Distribution Airbus DS) Le socle du Massif central est souligné par la teinte vert sombre des forêts établies sur le versant nord des vallées affluentes. La plaine alluviale du Rhône est à l’emplacement de l’ancienne « ria » pliocène. Elle s’élargit au niveau de Tain et de Tournon : on entre dans la plaine de Valence. Le coteau de l’Hermitage, bien exposé au sud, domine la petite ville de Tain.

Fig. 13

de la Saône actuelle dans Lyon 24 , puis quasiment sur le tracé du Rhône. Il est remarquable à cet égard que le tracé pliocène soit si proche du tracé actuel, 5 millions d’années plus tard. De la fin du Miocène au Quaternaire, la vieille gouttière viennoise s’est donc maintenue sans que change de manière significative l’axe d’écoulement du Rhône. Tout au plus empruntait-il localement telle ou telle boucle latérale inscrite dans le socle ou sa couverture, près de Serrières ou entre Saint-Péray et Soyons. De manière générale, cette gorge, profondément entaillée dans le socle rigide, alterne avec les épanouissements des « bassins » du Rhône moyen décrits par D. Faucher, lorsque le creusement du fleuve pliocène a pu se faire dans le remblaiement détritique du piémont alpin. Lors de la réouverture du détroit de Gibraltar, toujours pour des raisons liées à la tectonique, la remontée marine fut brutale : le « déluge zancléen » ennoya le canyon d’âge messinien du Rhône jusqu’à Lyon. Le paysage de la vallée pouvait rappeler aux premiers auteurs celui des fleuves côtiers de l’Ouest européen au moment de la remontée marine post-glaciaire, d’où l’expression de « ria pliocène » qui fut employée. La ria du Rhône pliocène fut ensuite remblayée par des argiles « plaisanciennes 25 » sous un climat tropical humide favorable au couvert forestier, à la protection des pentes et à la finesse des matériaux fluvio-marins que l’on retrouve en profondeur dans la vallée 26 . Les travaux préparatoires au barrage de Vaugris, dans le

24  Un paléo-Rhône empruntait la vallée du Garon, à l’ouest du Rhône actuel, au cœur du Plateau lyonnais. 25  Du nom d’argiles bleues similaires découvertes en Italie, dans la plaine du Pô, à Plaisance. 26  Ces argiles avaient été découvertes dès 1882 par le géologue F. Fontannes.

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défilé de Vienne, ont confirmé la présence de ces argiles sous la plaine alluviale moderne. Les sondages placent le toit de l’argile pliocène à des cotes comprises entre 100 et 135 m NGF sous les cailloutis du Rhône ; cette irrégularité du toit des argiles est due au fait que la formation argileuse a été ultérieurement ravinée lors des bas niveaux du Rhône au Quaternaire.

sur une surface d’érosion inclinée vers l’ouest avant que le plissement pontien (fin du Tertiaire) et pliocène ne provoque leur enfoncement 28 . Le fossé rhodanien, si bien exprimé au nord de Valence et jusqu’au nord de la Bresse, n’existe pour ainsi dire pas dans ce secteur caractérisé par une autre histoire géologique, très alpine et qui fut provençale.

Les retouches finales apportées au relief du Bas-Dauphiné La poursuite du soulèvement alpin et des conditions climatiques favorables à l’érosion ont au Quaternaire retouché la partie sommitale du cône de déjection du Bas-Dauphiné. Les formations sommitales des plateaux de Bonnevaux et des Chambarans ne sont pas datées avec précision. Elles ont été attribuées au Villafranchien ou au Pliocène supérieur, mais elles pourraient être plus anciennes encore. Seules les hautes Terres Froides et les Chambarans, perchés entre 400 et 700 mètres, ont échappé au travail des glaces et déploient de très vieux sols argileux, épais de plusieurs dizaines de mètres ; ils doivent leur couleur rouge aux oxydes de fer et d’aluminium formés après un million d’années de pédogenèse. Ces sols remontent au Villafranchien 27 selon la terminologie ancienne, la période charnière d’achèvement de la construction de l’immense cône torrentiel alpin et de survenue des premières crises climatiques quaternaires vers 3-2,2 Ma BP. Mais dans l’ensemble, le piémont du Bas-Dauphiné a été profondément disséqué au Quaternaire, tant par les langues glaciaires issues des Alpes que par les écoulements fluvio-glaciaires (à l’avant des glaciers), et périglaciaires (dans les vallées non englacées mais sous climat froid).

L’étranglement des plis subalpins entre Valence et Orange L’étroiture déjà signalée à partir de Livron et jusqu’à Donzère, qui fait du large couloir septentrional un mince ruban enchâssé dans les strates calcaires, a son origine dans l’histoire tectonique du fossé rhodanien. Antérieurement à l’ouverture du rift qui survint à l’Oligocène, soit à la fin du Crétacé et à l’Éocène supérieur, les pays de la rive gauche du Rhône furent plissés selon une direction est-ouest. Les synclinaux et les anticlinaux de la phase dite « pyrénéo-provençale » (dont le fameux synclinal de la forêt de Saoû), ainsi qu’un ensemble plus confus de rides et de cuvettes, donnent son originalité au paysage des chaînes « subalpines » méridionales. La complexité de la structure et des formes tient aussi à l’action d’une seconde grande phase de plissement et de faillage survenue au Miocène. C’est la phase « alpine », d’orientation nord-sud, qui affecte les épaisses séries marneuses de la « fosse vocontienne » déjà plissées puis érodées. Les affluents du Rhône, comme la Drôme, ont fixé leur réseau au Miocène

27  Le Villafranchien, défini par la faune des mammifères, couvrait une période comprise entre 5,2 et 1,2-0,9 Ma, soit à cheval sur le Pliocène et le début du Quaternaire tels que définis aujourd’hui.

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Le couloir rhodanien dans son Midi La partie méridionale du couloir rhodanien, formée des pays du Bas-Rhône, est fort différente de l’amont. Elle ouvre ses plaines en un vaste triangle tourné vers la Méditerranée tout en étant fragmentée par des chaînons calcaires d’orientation est-ouest. Les Alpilles et le Lubéron à l’est sont les chaînons les plus connus.

La vigueur des reliefs provençaux et la blancheur de leurs assises s’expliquent par la tectonique du début du Tertiaire et par la présence du calcaire de faciès urgonien que, descendant du nord, on aperçoit dès le robinet de Donzère et au sud du Ventoux (Fig. 14 & 15). Formé dans des récifs coralliens, le faciès urgonien impose sa résistance à l’érosion lorsqu’il est à l’affleurement dans les Garrigues du Gard et sur les massifs faillés de Provence (Montagnette, Alpilles, Lubéron). Les sédiments crétacés qui se sont déposés sur l’Urgonien sont moins résistants ; ils sont déjà en partie érodés lorsque l’«  isthme durancien  » se soulève à la fin du Crétacé, tandis que des dépôts détritiques s’accumulent dans des cuvettes lacustres. Les plis de la phase tectonique pyrénéo-provençale trouvent ici toute leur expression à la fin de la période éocène (Tabl. 1). D’orientation ouest-est, ils sont recoupés à l’Oligocène par des failles de direction sud-ouest/nord-est, expression locale du grand épisode de distension européen qui rompt l’« isthme durancien  ». Ces failles peuvent délimiter des fossés très profonds, comme le fossé d’Alès ou celui que borde la faille de Nîmes (l’épaisseur de leur remblaiement atteint 5 000 m dans le fossé de la Vistrenque à l’ouest du Rhône). Les faciès marins de l’époque miocène offrent les beaux calcaires gréseux, blonds et tendres (la « pierre du Midi ») qui ont été utilisés dans l’architecture des villes et des monuments. Ils sont contemporains de la molasse du Bas-Dauphiné. À la fin du Miocène et au Pliocène, la marge cévenole du couloir poursuit son soulèvement, y compris dans les plateaux gardois, tandis que s’affaisse le bassin du Bas-Rhône et

28  Masseport J., 1960 : Le Diois et les Baronnies. Étude morphologique. Grenoble, Allier éd., 478 p.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Les terrasses fluvio-glaciaires, un puissant élément de l’identité rhodanienne S’il est courant de faire la distinction entre le Haut-Rhône (à l’amont de Lyon), le Rhône moyen entre Lyon et Orange (sans que la délimitation soit nette ni ferme) et le Bas-Rhône, il n’est pas sans intérêt de choisir un critère qui est la présence ou l’absence de terrasses quaternaires aux marges de la vallée du Rhône. La terrasse est une figure récurrente du paysage rhodanien en ce sens qu’elle introduit sa planéité et ses rebords francs dans un paysage par ailleurs souvent énergique, et parce que les épandages caillouteux qui en forment la surface garantissent des sols secs propices à l’agriculture pour peu qu’ils soient arrosés et fertilisés 30 .

Fig. 14

Fig. 15

s’effondre le golfe du Lion à la faveur des failles de distension nord-est/sud-ouest. La fragmentation visuelle du paysage provençal, qui n’est pas le moindre de ses attraits, trouve son origine dans cette histoire ancienne qui est antérieure au plissement alpin (Eocène-Oligocène) ou contemporaine de ses débuts (fin du Miocène). Les reliefs créés par la tectonique tertiaire et quaternaire sont à l’origine de la vigueur des formes actuelles, de la sécheresse des escarpements calcaires et de la force du vent canalisé. L’ancienne ria pliocène s’évasait et s’approfondissait entre Languedoc et Provence, par le double effet de la tectonique de distension, qui affaissait les pays du Bas-Rhône, et de l’incision du paléo-Rhône qui cherchait à rattraper le niveau de base de la Méditerranée asséchée. Le canyon est aujourd’hui masqué par une épaisse sédimentation quaternaire, mais les travaux scientifiques menés dans le canyon de l’Ardèche et dans les plateaux gardois ont prouvé sa réalité y compris sur les affluents. Le talweg du cayon du Rhône s’enfonça si rapidement au Messinien que le lit de l’Ardèche ne put suivre son encaissement. Cette histoire explique qu’un réseau de galeries souterraines se soit développé sous le lit de l’Ardèche actuelle, constituant une forme d’ajustement karstique à la surrection des plateaux de l’Ardèche calcaire et à l’effondrement concomitant du niveau de base rhodanien. Lors de la remontée marine pliocène, le karst profond se remplit d’eau ; ses orifices furent bouchés par les sédiments argileux, ce qui provoqua des modifications du réseau souterrain 29 .

29  Mocochain

L., Clauzon G., Bigot J.-Y., Brunet Ph., 2006 :

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

Le Robinet de Donzère. (J.-P. Bravard) Le Rhône entaille un lit étroit dans un massif calcaire karstifié dont les grottes possèdent un riche patrimoine archéologique. La voie navigable côtoie la voie ferrée de rive gauche. C’est ici que commence traditionnellement le Midi et que le mistral acquiert sa plus grande vitesse.

Fig. 14 et 15

La terrasse rhodanienne est une construction alluviale de faciès grossier (les gros galets sont fréquents), construite en période froide à l’avant des fronts glaciaires du Quaternaire (ce sont des terrasses dites « fluvio-glaciaires »). La pente des terrasses est forte (2 à 3 m/km, voire davantage) puisqu’il est nécessaire qu’une forte énergie s’exprime pour entraîner vers l’aval les cailloutis grossiers issus des fronts morainiques. Un dernier caractère est la morphologie de surface des terrasses qui était faite de chenaux et de bancs de galets dans lesquels il est possible de reconnaître un style fluvial en « tresses » caractérisé. De manière générale, la pente des terrasses rhodaniennes est plus forte que celle du fond de la vallée holocène. Pendant les périodes froides du Quaternaire, le niveau des eaux de la Méditerranée était en effet plus bas que l’actuel de 110-120 m environ et il servait de niveau de base. Les terrasses sont de ce fait perchées dans la moyenne vallée du Rhône et plongent sous le niveau de la plaine holocène à l’aval de Pierrelatte. En outre, la tectonique de surrection a joué au Quaternaire et a contribué à percher les terrasses, les plus anciennes étant aussi les plus élevées. Les principes mêmes de la genèse des terrasses expliquent que le découpage de la vallée du Rhône puisse se faire en retenant le critère « terrasse », ce qui donne un résultat un peu différent du découpage classique.

“Geodynamic evolution of the peri-Mediterranean karst during the Messinian and the Pliocene: evidence from the Ardèche and Rhône Valley systems canyons, Southern France”. Sedimentary Geology, 188-189, p. 219-233. 30  Nous mentionnerons pour mémoire, au titre de l’histoire des idées, la théorie du « diluvium alpin » qui eut cours après 1830. Elle liait les épandages de galets et de blocs erratiques perchés audessus du fleuve à des épisodes successifs de la tectonique alpine : le refroidissement de la croûte terrestre était rendu responsable du soulèvement des montagnes, de l’expulsion de la chaleur interne, donc de la fusion de glaciers et de l’épandage de matériaux par les eaux. L’expression « diluvium alpin », de par sa force évocatrice, survécut assez longtemps à l’abandon de la théorie qui l’avait fait naître.

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Ère

Tertiaire (Paléogène)

Quaternaire

Période

Âge (millions années)

Paléogène

65 – 56

Éocène

56 – 33,9

Oligocène

33,9 – 23

Miocène Fin : Tortonien Messinien

23 – 5,3 11,6 – 7,25 7,25 – 5,33

Pliocène Zancléen Plaisancien

5,33 – 2,6 5,33 – 3,6 3,6 – 2,6 2,6 – Actuel

tabl. 1

Le Haut-Rhône entre Genève et Lagnieu (au nord du plateau de Crémieu) ne compte qu’un nombre très limité de terrasses et encore sont-elles datées du Quaternaire récent. La raison en est que le dernier grand glacier quaternaire du Rhône, le glacier würmien, a atteint le secteur du confluent de l’Ain et du Rhône et a déblayé sur son passage les témoins plus anciens en creusant des ombilics dans les roches tendres. Les basses terrasses présentes à l’amont de Lagnieu correspondent à des nappes fluvio-glaciaires établies en avant de fronts glaciaires de retrait (tardifs), au pied du Bugey. En fait, le Rhône actuel utilise l’un des multiples tracés possibles (Fig. 16) puisqu’en avant de l’immense front glaciaire du Würm, les eaux s’étalaient en plaines d’épandage au style en tresses qui étaient sans doute similaires aux sandurs islandais actuels ; le fleuve a « choisi » le tracé nord plutôt que de passer par la cuvette de Bourgoin.

tabl. 1 Les grandes périodes de l’ère tertiaire (Paléogène) et du Quaternaire. La fin du Miocène et le Pliocène sont mieux connus que les périodes précédentes et mieux datés ; c’est encore plus vrai du Quaternaire (voir la figure 11).

Entre Lagnieu et Pierrelatte se situe le vaste domaine des terrasses fluvio-glaciaires du Rhône moyen (au sens large). Les plus anciennes terrasses reconnues remontent à la glaciation de Günz de la terminologie alpine (vers -1,2 à -0,7 Ma), les dernières aux stades les plus récents de la déglaciation würmienne (vers -18000 à 16000). L’étagement des terrasses appartenant à plusieurs cycles glaciaires est remarquable. Il est en partie dû au fait que la vallée du Rhône a été englobée dans l’aire périalpine de soulèvement tectonique, les niveaux les plus anciens se trouvant soulevés davantage que les plus récents. Il est aussi dû à l’inégale extension des glaciers, le glacier rissien (-0,30 à -0,12 Ma) a par exemple eu une puissance et une extension supérieures à celle du glacier du Würm et moindres que celles du Mindel (de -0,65 à -0,35 Ma) et du Günz. Dans la plaine de l’Est lyonnais, les niveaux du maximum du Würm (vers -20000 ans) sont emboîtés dans les moraines du Riss et les formations fluvio-glaciaires de même époque. Sur la base d’une solide stratigraphie relative, on sait que les bas plateaux de la rive gauche du Rhône entre Lyon et Vienne conservent les traces de plusieurs formations alluvio-morainiques (Günz, Mindel, Riss et Würm, selon la terminologie alpine, la plus ancienne pouvant remonter à 1,2 million d’années). Le paléo-Rhône a drainé les écoulements

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fluvio-glaciaires durant le Quaternaire, comme l’attestent d’étroits lambeaux fluvio-glaciaires emboîtés à des altitudes comprises entre 270 m et 190 m, entre Chasse et Seyssuel 31 . Depuis environ 16 000 ans, le creusement lié au dernier réchauffement climatique a façonné les fonds de vallées actuels. Les terrasses du grand couloir glaciaire de la Bièvre-Valloire, un véritable musée des formes, présentent des étagements d’autant plus nets qu’il s’agit aujourd’hui d’une vallée morte abandonnée par les eaux de fusion des glaciers alpins au profit de la vallée de l’Isère.

Dans la basse vallée, les terrasses anciennes sont encore étagées avant de toutes plonger sous la plaine holocène, car leur pente est plus forte que celle de cette dernière et, car la tectonique a provoqué l’affaissement des pays du Bas-Rhône. Ils perdent alors leur cadre de terrasses caillouteuses à l’aval de Châteauneuf-du-Pape où un vaste épandage de blocs de quartzites d’un diamètre pouvant atteindre 40 cm a été attribué à la vieille glaciation de Günz. L’étagement des niveaux est d’autant plus complexe à déchiffrer que la tectonique quaternaire a déformé les bas plateaux voisins du fleuve 32 . C’est en revanche dès Pierrelatte que la basse terrasse würmienne disparaît sous la plaine holocène. Comme on l’a vu plus haut, la raison en est que les terrasses quaternaires étaient ajustées à un niveau de base marin très bas, caractéristique des phases climatiques froides (on estime que le niveau des océans était 110 à 120  m plus bas que l’actuel au Würm). La remontée marine post-glaciaire, acquise vers -6000, a provoqué le remblaiement progressif de la basse vallée. De part et d’autre du delta du Rhône, des formations alluviales remontant au Quaternaire ancien ferment l’espace rhodanien. À l’ouest, relayant vers l’aval les accidents tectoniques de la Garrigue nîmoise, la Costière de Nîmes est formée de cailloutis d’origine alpine ; les galets sont appelés localement les gress lorsqu’ils sont libres et les taparas lorsqu’ils sont cimentés en poudingues. Ce sont de bonnes terres viticoles. À l’est du delta du Rhône, la Crau est un ancien delta de la Durance qui fut un fleuve indépendant jusqu’à une époque avancée du Quaternaire ; la Durance s’écoulait par des étroitures des massifs calcaires, les «  pertuis  ». L’embouchure du début du Quaternaire, sorte de réplique de la Costière, est la « vieille Crau » ou Crau d’Arles, au débouché du pertuis de Saint-Pierrede-Vence. L’embouchure de la Durance se déplaça ensuite vers l’est, passant successivement par les pertuis d’Eyguières (glaciation de Mindel), puis de Lamanon (Riss et Würm ancien) ; elle forma alors la jeune Crau ou Crau de Miramas. C’est au maximum de la glaciation de Würm, vers -18000 ans, que la Durance bascula vers le cours du Rhône. Les terres caillouteuses de la Crau portaient des pâturages secs, les coussous.

P., 1988. Op. cit. P., 1969 : « Les terrasses quaternaires et la néotectonique dans la région de Châteauneuf-du-Pape ». Méditerranée, 4, p. 371-82. 31  Mandier 32  Gabert

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 16 Une vue de l’avantpays alpin. (G. Poussard, Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse) Prise du Grand Fenestré (chaîne du Grand Colombier) en direction du sud, cette photographie montre un effet de l’inversion thermique liée à un anticyclone, avec la brume de fond de vallée dans une couche froide. Les Bauges à gauche (est), la cluse de Chambéry et les chaînons de style jurassien qui prolongent le Bugey méridional émergent telles des îles. Dans le lointain, les massifs cristallins externes et, vers le sudouest, la Chartreuse et le Vercors. Au premier plan, on discerne l’aménagement hydroélectrique de Belley avec le vieux Rhône au pied du Mont Landard et le large canal conduisant au lac du Lit au Roi.

Fig. 16

Le cadre géologique des couloirs de la Saône et du Rhône compose un tableau remarquable, à la fois fortement structuré de façon méridienne des Vosges à Lyon, puis de Lyon à la mer, et encore plus original et complexe des sources du fleuve à Lyon. Si la tectonique est l’élément essentiel, tant au cœur des Alpes que dans le vieux fossé tertiaire du rift que l’on peut suivre de l’Alsace à la mer Méditerranée, elle ne saurait rendre compte à elle seule de paysages aussi variés. Des millions d’années d’histoire du relief ont fait agir des climats très contrastés, l’action de rivières puissantes coulant vers une mer dont le niveau a fortement varié à certaines époques, créant des conditions d’enfoncement majeur et de vastes invasions marines. Le dernier million d’années est enfin celui des glaciers qui ont façonné le Bas-Dauphiné jusqu’à Lyon, ont érodé et remblayé, projeté vers la mer de puissantes nappes caillouteuses, et barré les plaines de la Saône transformées en lac à plusieurs reprises.

CHAPITRE 1. un bassin au relief cloisonné

La diversité du bassin du Rhône n’est cependant pas unique en Europe, car celles du Rhin et du Danube ne le lui cèdent en rien. Une commune influence alpine de ces grands cours d’eau, tant sur le régime des eaux que sur celui des alluvions, impose sa marque jusque sur les piémonts ; dans le cas du Rhône, le piémont touche à la Méditerranée où se jetait le fleuve quaternaire. La commune influence du vieux socle hercynien impose dans ces bassins des cassures, des fossés, les roches résistantes et sombres des vieux massifs. Mais la diversité rhodanienne est unique en Europe à l’échelle spatiale aussi menue où elle s’exprime, le contact des chaînes jeunes (Jura et Alpes) et des massifs anciens (des Vosges aux Cévennes) s’exprimant ici d’une façon nette et continue sur des centaines de kilomètres. La diversité d’origine géologique est accrue par celle des climats qui affectent le bassin, comme le démontre le chapitre suivant. 

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› chapitre

Étendu en latitude sur plus de 600 km, le bassin du Rhône est ouvert au nord aux influences océaniques, voire polaires, et au sud aux influences méditerranéennes ; c’est à ce titre un espace d’échanges de masses d’air unique en Europe, comme il le fut en matière d’échanges commerciaux et culturels au cours de son histoire humaine. L’intensité de ces échanges méridiens doit beaucoup au cadre montagneux qui a été présenté dans la partie consacrée au relief et à la géologie du bassin. Peu élevé à l’ouest, il laisse pénétrer les influences océaniques soumises à des flux d’origine atlantique, mais à l’est la barrière est si haute qu’elle contraint les échanges et renforce l’effet de couloir entre l’Europe des plaines du nord et la Méditerranée.

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Climat et végétation : les souffles méridiens Jean-Paul Bravard

Le Valais : un remarquable climat d’abri Le Valais, nous l’avons vu, est une vallée d’origine tectonique et surcreusée par les glaciers au Quaternaire. Elle est protégée au nord et au nord-ouest par les Alpes vaudoises, fribourgeoises et bernoises dont les sommets dépassent 4 000 m et au sud par les Alpes valaisannes (Mont Rose, Simplon), encore plus élevées en moyenne ; à l’ouest, la barrière est constituée par le massif du mont Blanc et ses 4 807  m. Alors que les précipitations moyennes annuelles ont une valeur de 850  mm à Genève, qu’elles dépassent 1 100  mm à Zurich, elles peuvent atteindre 1 700 mm aux stations du pied de la chaîne des Alpes en Italie. Les dépressions chargées d’humidité d’origine atlantique et méditerranéenne arrosent les versants externes de la chaîne, la condensation étant exacerbée par l’effet orographique (refroidissement lié à la montée de la masse d’air forcée de s’élever), alors que le Valais est un pays de sécheresse avec moins de 800 mm en moyenne dans les vallées et même moins de 600 mm à Sion ou encore 520 mm dans la vallée des Vièges (Fig. 1). Le climat d’abri présente une autre caractéristique qui est l’effet de foehn. Une fois que la masse d’air a franchi la chaîne depuis la plaine du Pô ou depuis le nord-ouest, elle subit un effet de compression pendant sa descente et elle se réchauffe, ce qui diminue son humidité. Il est fréquent de voir des masses nuageuses venant du nord se bloquer sur la crête des Alpes, déborder légèrement sur le versant exposé au sud et laisser place à un beau soleil dans le Valais. Le phénomène s’accompagne d’un vent parfois violent, sec et chaud au printemps et en été, alors qu’au printemps, le passage du Foehn (le Schneefresser ou mangeur de neige) provoque une fusion brutale de la couverture neigeuse et provoque des crues

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Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 1 Image Landsat 8 en fausses couleurs du bassin versant du Rhône valaisan. (Courtesy of the U.S. Geological Survey) À la mi-juillet 2013, les Alpes sont encore enneigées ou englacées au-dessus de 2 000 m (en bleu clair). Les forêts, les prairies et les champs sont dans diverses nuances du brun rouge. Le Valais et les vallées affluentes, notamment celles de rive gauche, sont déneigées, ce qui souligne une identité topographique et climatique. Entre Martigny et le Léman, la vallée du Rhône s’oriente au NNO.

Fig. 1

brèves et violentes. Le temps dégagé en hiver provoque un refroidissement marqué à l’ubac et en fond de vallée (avec une inversion thermique, l’air froid et lourd issu des sommets enneigés s’y accumulant), mais l’adret qui le surplombe est bien réchauffé dans la journée ce qui réduit le gel. Les forts écarts thermiques intersaisonniers enregistrés dans les fonds de vallée sont un des caractères du climat continental sec. Cette sécheresse marque la physionomie de la végétation avec des espèces adaptées comme les pins sylvestres et des pelouses sèches. Les bisses (voir infra) détournent l’eau des torrents pour corriger cette contrainte qui pèse sur la production de foin. Mais le grand bénéficiaire de ce climat exceptionnel est bien entendu la vigne, qui produit d’excellents crus. Refroidi en hiver, le climat du Valais central présente une forte nuance continentale alors que la sécheresse et la chaleur estivales lui confèrent des traits méditerranéens. Le moyen et surtout le haut Valais empruntent aussi au climat méditerranéen des précipitations de saison intermédiaire (printemps et automne). Ce climat contraste avec celui du Chablais et des Alpes vaudoises où l’humidité et la fraîcheur sont assez équitablement répartis dans l’année. Si ce type de climat confère une forte identité au Valais, on le rencontre dans des conditions similaires dans le bassin français du Rhône : dans les Alpes (Maurienne, Durance) et dans le couloir Rhône-Saône en contrebas des hauteurs du Massif central.

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

De la haute-Saône à la Méditerranée : Un couloir ouvert aux circulations méridiennes Dynamique des types de temps La carte de France des températures moyennes annuelles donne un gradient nord-sud record au sein du couloir Saône-Rhône puisqu’il est de près de 5  ° entre le pied des Vosges et la Méditerranée ; il est surtout manifeste en hiver, car le nord-est de notre pays est sous l’influence des masses d’air continentales froides. Ce gradient moyen est cependant modulé en fonction des saisons. En effet, le climat du couloir est fortement affecté par sa topographie intramontagnarde d’orientation méridienne 1 . En premier lieu, les effets moyens de la latitude sur la radiation solaire et la durée de l’ensoleillement (gradient de 2 000 au nord à 2 700 h par an au sud) sont modulés par le puissant facteur géographique que constitue le fossé tectonique. Le couloir de la Saône est relativement ensoleillé pour sa latitude,

1  La trame du chapitre climatologique doit beaucoup aux ouvrages de R. Frécaut et P. Pagney, 1983 : Dynamique des climats et de l’écoulement fluvial. Paris, Masson, 239 p. et P. Pagney, 1988 : Climats et cours d’eau de France. Paris, Masson, 248 p. Voir également Leroux M., 1995 : La Dynamique du temps et du climat, Paris, Masson.

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Les situations de blocage liées au Jura et aux Alpes font persister pendant plusieurs jours certains types de temps, ce qui contraste avec la brièveté des épisodes sous contrôle zonal, les masses d’air balayant d’ouest en est la moitié septentrionale de la France 2 . La circulation d’ouest domine en principe au printemps et en automne, mais des hivers doux, caractérisés par une position assez septentrionale des dépressions d’ouest, connaissent ce type de temps. Les hivers froids, pendant lesquels la circulation d’ouest est décalée en Méditerranée, s’accompagnent de puissantes descentes des masses d’air arctique, d’origine océanique ou continentale ; elles sont préférentiellement canalisées dans le couloir méridien et peuvent durer des semaines 3 . Quelle que soit la cause du vent du nord, il prend le nom de mistral à partir de la latitude de Montélimar, voire de Valence. Un type de mistral propre au Midi est lié à des ascendances thermiques diurnes qui se produisent sur la Provence en été et attirent un flux de nord ; ce type de mistral dessèche l’air et le sol, et attise les feux de forêt. La basse vallée du Rhône abrite ainsi les paysages du vent (matérialisés par des bosquets d’espèces septentrionales) et les paysages d’abri lorsque le paysage quasi bocager, fait de haies de cyprès, apparaît au sud de Donzère (Fig. 2) et l’emporte sur les campagnes ouvertes plus septentrionales 4 .

Fig. 2

de façon plus nette que ne l’est la vallée du Rhône à l’aval de Lyon ; il bénéficie en effet d’un certain effet de foehn lorsque dominent les flux d’ouest, de façon similaire (mais moins marquée) à ce qui se produit en Alsace au pied des Vosges : l’air descend dans le couloir, s’assèche du fait de l’augmentation de la pression et l’ensoleillement tranche avec celui des hauteurs adjacentes, en particulier sur le versant abrité de la tombée du Massif central. En été, la situation météorologique est différente puisque le couloir accueille les remontées d’air chaud méridional et la topographie en cuvette favorise le réchauffement qui se glisse aisément vers le nord.

Fig. 2 Le paysage des haies au sud de la Durance en 1965. (Photographie aérienne IGN de 1965 issue du Géoportail) L’habitat et les fermes isolées dans la plaine agricole sont au cœur d’un paysage de haies de cyprès orientées perpendiculairement au vent dominant soufflant du nord, le mistral. La protection des cultures irriguées par de petits canaux dérivés de la Durance est ainsi assurée.

Les caractères de l’ensoleillement, de la température et des précipitations sont largement explicables par la circulation atmosphérique générale. Selon la théorie classique, le jet polaire est responsable de la circulation d’ouest qui affecte la France à toutes ses latitudes dans un balayage qui dépend fortement des saisons. L’arrivée des dépressions d’origine atlantique sur la moitié nord de la France s’accompagne de vents de secteur sud qui soufflent vers le secteur de basse pression ; ces vents sont canalisés dans la vallée du Rhône et de la Saône ; à l’arrière des dépressions, des vents de secteur nord donnent des descentes d’air froid que le couloir peut canaliser.

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La canalisation des descentes d’air froid dans le couloir topographique explique la violence du vent dans le sud de la vallée, surtout lorsqu’une dorsale anticyclonique s’installe sur la façade atlantique et que des dépressions creusées circulent dans le golfe du Lion et le golfe de Gênes. Un flux de nordouest humide arrose alors les hauteurs du Massif central sur lesquelles il se refroidit avant de plonger dans le couloir rhodanien ; le temps y est lumineux par effet de foehn. Lorsque le flux est de secteur nord sur l’ensemble du couloir, le vent est violent et peut être très froid. La vitesse moyenne annuelle est de 2,75 m/s à Mâcon ; 3,70 m/s à Lyon, 5,5 m/s à Montélimar et 5 m/s à Orange et Marseille, les pointes pouvant atteindre voire dépasser 150 km/h. Moins freinées, les vitesses sont plus élevées en altitude avec des moyennes de 9 m/s au Ventoux et 10,20 m/s à l’Aigoual (les pointes record y sont respectivement de 199 et 236 km/h). La vallée du Rhône serait ainsi une des « plus ventées du monde ».

2  Dubesset P., 1972 : « Choix agricoles et caractères du climat dans la région du Rhône moyen ». Revue de Géographie de Lyon. Vol. 47, 3, p. 297-326. 3  Face à ce schéma classique, la théorie dite des Anticyclones Mobiles Polaires (AMP) proposée par M. Leroux : celui-ci a attribué un rôle moteur aux masses d’air lourd et froid qui dérivent vers le sud depuis les régions polaires. Sur leur trajectoire, ces AMP entrent en collision avec les masses d’air chaud, humide et léger d’origine à la fois maritime et méridionale. 4  Bécquerel A.-C. (1865, Des climats et de l’influence qu’ils exercent sur les sols boisés et non boisés. Paris, Firmin Didot, 379 p.) insiste sur l’effet positif des haies à la suite de l’agronome de Gasparin : « C’est au moyen de semblables abris (des haies de 2 m de hauteur) que l’on cultive les pois, les melons et les artichauts, qui ne résistent pas à la violence des vents dans les parties non abritées… En formant des abris avec des arbres verts élevés, on garantit de plus grands espaces. » (p. 116)

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 3 Ferme éolienne dans la Crau. (P. Gaydou)

Fig. 3

L’effet du vent remonte loin dans le temps puisqu’il a été capable de façonner des formes de relief. C’est le vent du nord qui explique la présence du lœss quaternaire balayé sur les plaines de l’Europe du Nord et déposé dans des secteurs abrités du couloir rhodanien ; le vent du nord explique aussi le creusement de dépressions dans la molasse tendre de la basse vallée (étangs de la région d’Istres). De nos jours, le vent du nord renforce la sensation de froid en hiver et il est vrai que la vallée du Rhône connaît des journées assez désagréables. Mais, comme celui du Midi, le vent du nord présente l’avantage de disperser la pollution et d’améliorer l’ensoleillement. Le vent joue aussi un rôle important dans la production d’énergie éolienne 5 . L’intérêt économique du vent est connu de longue date puisque les sommets des collines ont fixé des moulins, en particulier dans les secteurs dépourvus d’eau courante ; le plus ancien moulin à vent de France est mentionné à Arles en 1170. L’intérêt énergétique de la vallée fut repéré dès 1953 par EDF qui évaluait son potentiel énergétique à plus de 60 % du potentiel français du fait des fortes vitesses que l’on y rencontre. Le Plan Rhône a récemment retenu le gisement

5  Corbel J., 1962 : « La violence des vents dans le couloir rhodanien ». Rev. Géogr. Lyon, 37, p. 273-86.

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

éolien comme axe de développement économique de la vallée, dès l’émergence des Schémas régionaux éoliens et des ZDE (Zones de développement de l’éolien) ; il apporte son soutien aux collectivités en application de la loi de 2005 6 . La vallée du Rhône a une puissance installée d’environ 100 MW sur un total national de 900 (Fig. 3). Il est certain que la carte des vents souligne l’intérêt du couloir rhodanien et de ses bordures. C’est le cas de l’atlas éolien de la région Rhône-Alpes qui localise les aires affectées par des vents d’une vitesse moyenne de 4 m/s à une hauteur de plus de 50 m au-dessus du sol (la définition du « gisement intéressant » est fixée par une circulaire de 2006) 7. Il va de soi que les contraintes sont prises en compte dans la décision d’installer des machines éoliennes, ne serait-ce que les grands axes de migration des oiseaux : l’un emprunte la vallée de la Saône, l’autre venu du Plateau suisse rejoint la moyenne vallée du Rhône, les deux axes convergeant au sud de la vallée avant le franchissement de la Méditerranée.

6  La loi du 13 juillet 2005 fixe les orientations de la politique énergétique de la France (loi POPE). Elle modifie le système de soutien à l’énergie éolienne et introduit les « zones de développement de l’éolien » (ZDE). 7  DREAL & Région Rhône-Alpes, 2012 : Schéma régional éolien de la Région Rhône-Alpes. Lyon, 146 p. Les schémas régionaux ont été réalisés en application de la loi du 12 juillet 2010.

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l’ozone produit par un processus photochimique jouant sur d’autres polluants et activé par la température et l’ensoleillement 8 . L’image du couloir rhodanien et des annexes pollués est une vision géographique qui fait hélas partie des réalités régionales ; la situation est d’autant plus préoccupante que la santé humaine est en jeu.

Les précipitations Si l’on considère les précipitations, les totaux annuels de la France de l’Est sont supérieurs à la moyenne nationale qui est de 800 mm. À l’échelle des secteurs du couloir, les totaux annuels sont supérieurs à 800 mm entre Lyon et le Tricastin, mais certains secteurs abrités du fossé Saône-Rhône connaissent des totaux compris entre 800 et 600  mm. Les montagnes reçoivent en général plus de 1 100  mm avec des maxima excédant 1 500, voire 2 000  mm dans le Vivarais et les Cévennes et sur le Jura et les massifs préalpins jusqu’au Vercors inclus. Le faible nombre de jours de précipitations souligne la situation d’abri du couloir avec moins de 100-110 jours entre la mer et Lyon. Leur nombre s’élève à 110-130 dans le couloir de la Saône, mais sa sécheresse relative est encore nette entre les hauteurs encadrantes.

Fig. 4

Le rôle du vent est intéressant pour le développement de certains loisirs, comme la voile sur plans d’eau, les planeurs et parapentes). Les lacs sont les meilleurs plans d’eau du bassin, en particulier le Léman.

Fig. 4 Carte de l’exposition à la pollution atmosphérique en Rhône-Alpes montrant le nombre de jours de dépassement pour les PM10 (particules d’une taille supérieure à 10 microns) en 2011. (AIR Rhône-Alpes) La pollution affecte les secteurs d’altitude inférieure à 300 m et en particulier les fonds de vallée : celles du Rhône, de la Saône et des Alpes. L’Est lyonnais est affecté, de même que la Bresse.

Si le vent peut être désagréable, il a au moins le mérite d’évacuer la pollution que les situations météorologiques de type anticyclonique favorisent, en particulier en cas de stagnation durable de la masse d’air (Fig. 4). L’air froid stagne dans les couloirs de vallée (Arve, bassin lyonnais et Nord-Isère, zone urbaine des pays de Savoie) et la pollution elle-même empêche la pénétration des rayons solaires et la destruction de la stratification thermique inverse (air chaud en altitude sur air froid bloqué en fond de vallée alors que les fonds devraient être plus chauds, ce qui permet en principe le brassage avec les couches supérieures). Ce sont les mois de novembre à mars les plus touchés, surtout quand le temps est très froid. Les trois quarts de la pollution sont alors dus à des particules fines principalement émises par le chauffage individuel, mais il faut aussi compter avec le dioxyde d’azote émis par le trafic routier, le dioxyde de soufre émis de façon accidentelle par l’industrie et, ce que l’on sait moins, l’ammoniac produit par les épandages agricoles (lisier et fumier). La pollution estivale concerne aussi

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C’est en hiver et en été que le couloir est moins arrosé que ses bordures. En revanche les pluies de mai et surtout les pluies d’automne affectent l’ensemble du bassin hydrographique de la Saône et du Rhône et surtout les reliefs du Massif central, du Jura et des Alpes. L’importance des pluies automnales est liée aux remontées d’air humide et chaud d’origine méditerranéenne sur le continent qui est en voie de refroidissement et, même si leur importance relative décroît du sud au nord, l’automne est bien la saison la plus pluvieuse ; ce caractère est encore affirmé à Lyon et même plus au nord. Inversement, les pluies d’été, qui manifestent une relative influence continentale dans le couloir de la Saône et le Lyonnais, restent marquées entre Lyon et Tain-Tournon et elles ne sont pas absentes de la région d’Avignon où elles sont bénéfiques aux cultures. C’est ce double balancement méridien qui caractérise le mieux le climat de transition du couloir de la Saône et du Rhône (Fig. 5).

8  Air Rhône-Alpes, 2015 : Bilan 2014 des épisodes de pollution atmosphérique en Rhône-Alpes. Bron, 2 p. L’information est fournie par l’association Air Rhône-Alpes qui édite des rapports d’étude sur les épisodes de pollution dans la région et fournit des données actualisées (www.air-rhonealpes.fr).

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Carte des totaux de précipitations annuelles soulignant le rôle du relief (couloirs en situation d’abri et massifs montagneux bien arrosés). (F. Richard-Schott, 2010) Les diagrammes donnent le régime saisonnier des précipitations (1921-1950) et températures pour 9 stations du bassin français du Rhône (1971-2000).

Fig. 5

Fig. 5

Un couloir ensoleillé Les bilans de l’ensoleillement font apparaître une distorsion notable entre le nord du bassin où la durée annuelle de l’ensoleillement s’élève à 1 930 heures/an au niveau de Dijon et même 1 790 heures à Luxeuil contre 2 980 heures à Marseille-Marignane 9 . Dans une situation intermédiaire, Lyon affiche 2 020 heures. Cet échelonnement latitudinal doit être nuancé par la prise en compte de l’effet couloir qui permet une remontée relative de l’ensoleillement jusque dans la vallée de la Saône par rapport au plateau bourguignon ou aux régions de mon-

9  Source :

Météo-France et ADEME.

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

tagne très sensibles aux inversions thermiques. La valeur de l’ensoleillement peut se traduire en bilan énergétique soit en kWh/m2 380 à Dijon, 450 à Lyon et 600 à Marseille. Cela signifie que la région PACA dispose d’un potentiel photovoltaïque de 10 000 GWh important dans la perspective du développement de ce type d’énergie (Fig. 6).

Nuances climatiques Les effets de la latitude et ceux de nature météorologique liés au cadre géographique du couloir Rhône-Saône rendent compte de plusieurs types climatiques régionaux assez bien identifiés 10 .

10  Citons

ici la présentation du climat rhodanien faite il y a 150

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Fig. 6

——La partie nord du bassin (sud des Vosges et Haute-Saône, Franche-Comté et Bourgogne) possède un climat de « transition  » caractérisé par des précipitations hivernales sous régime d’ouest, mais leurs totaux sont réduits par les descentes d’air froid sous régime anticyclonique  ; ils n’excluent pas de forts abats d’eau hivernaux (sous forme de pluie ou de neige sur les reliefs) susceptibles de donner des crues. Ces régions connaissent aussi des pluies estivales liées à des situations convectives propres aux régions à climat de nuance continentale et des pluies automnales sous influence méditerranéenne malgré une latitude  élevée  ; ces pluies peuvent être dangereuses et générer des crues si elles se produisent sur toute la longueur de l’axe fluvial. Enfin la continentalité (relative) est sensible dans les contrastes thermiques entre l’hiver (froid) et l’été (chaud).

Fig. 6 Les centrales solaires des Mées, Alpes-de-HauteProvence. (M. Colin) C’est le premier site de France. Installés sur des terres et des friches agricoles du plateau de La Colle (600800 m d’altitude), louées aux agriculteurs, 200 ha de panneaux photovoltaïques assurent une puissance installée d’une centaine de MW. Les investisseurs sont d’origine très internationale.

——De la Bourgogne méridionale au Bas-Dauphiné, les nuances climatiques sont affirmées. Si l’ensoleillement, le réchauffement, et la réduction des précipitations sont des réa-

ans par Antoine-César Becquerel : « Ce climat comprend les vallées de la Saône, du Rhône, de l’Isère et de leurs affluents, depuis Dijon jusqu’à Viviers. Il tient au nord au climat vosgien et séquanien, au midi il a beaucoup d’analogies avec le climat girondin ; il est caractérisé par des étés plus chauds et des hivers moins rigoureux que le climat vosgien dans les plaines de l’Alsace ; néanmoins on doit le considérer comme continental. Si l’on en excepte les deux presqu’îles (Bretagne et Cotentin), aucune des régions n’offre une quantité de pluie aussi considérable, comme on peut le voir en consultant le tableau des quantités de pluie annuelles ; le tiers des pluies tombe en automne. Nulle part les pluies ne sont plus diluviennes et plus prolongées ; c’est à cette cause qu’il faut attribuer les débordements si désastreux de la Saône, de l’Isère et de l’Ardèche, qui causent les inondations du Rhône. » (Bécquerel, 1865, op. cit.). L’auteur était professeur de physique au Muséum national d’histoire naturelle. 

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lités sensibles dans les moyennes statistiques, l’effet couloir et la plus ou moins grande proximité des reliefs perturbent ce schéma. Le couloir, protégé des flux d’origine atlantique, est un espace contraint favorable aux situations de stagnation aérologique ; ce type de situation explique des types de temps à air froid et brouillards de fond de vallée. La couverture nuageuse limite fréquemment les effets déstructurant de l’ensoleillement sur l’inversion thermique. Ces situations de stabilité sont cependant de courte durée, car les types de temps sous contrôle de la dynamique méridienne l’emportent. La forte ventilation du couloir par les flux de nord et de sud décrits cidessus est ambivalente : la force du vent est parfois gênante, mais il assure un bon renouvellement des masses d’air après les situations de pollution atmosphérique (voir plus haut) et réduit les totaux pluviométriques en complément des effets de foehn. Ces flux sont d’autant plus appréciés qu’ils déstructurent les inversions thermiques responsables de la stagnation d’air froid et humide en période de marais barométrique ou en situation anticyclonique, notamment dans la plaine de la Saône et la région lyonnaise. En revanche, les températures et la pluviométrie sont très sensibles aux effets orographiques : les plateaux du Bas-Dauphiné (Terres Froides et Chambaran) sont aussi frais et humides que des régions nettement plus septentrionales. ——Le climat méditerranéen est bien caractérisé à partir d’Orange, peut-être même dès l’éperon de Mornas lorsque s’affirme le paysage de la huerta comtadine. Le trait le plus marquant est la douceur moyenne des hivers en plaine et sur le littoral, même si les températures sont influencées par les épisodes de descente d’air froid canalisé par le couloir, qui peuvent donner de fortes gelées. Les saisons intermédiaires sont bien arrosées, surtout l’automne, mais les totaux avoisinent les 600-800 mm seulement du fait de la longue sécheresse des étés chauds sous influence de remontées anticycloniques. La basse vallée du Rhône est bien un « Midi sec » si l’on prend en considération les bilans climatiques 11 .

Les excès du climat Si le climat de la vallée du Rhône est caractérisé par des influences modératrices liées aux entrées marines d’origine atlantique et méditerranéenne, il est aussi soumis à des excès et à certaines formes de brutalité 12 . Ces excès sont intimement liés aux circulations méridiennes ; en d’autres termes,

11  Dauphiné A., 1976 : Les précipitations dans les Midis français. Thèse de géographie, Paris, Éd. Lib. Champion. 12  Ce développement emprunte beaucoup à la thèse de J. Comby (1998, op. cit.).

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« l’originalité rhodanienne, mesurée par rapport aux situations moyennes de l’Europe occidentale, provient de l’irruption brutale de masses d’air allogènes, anormalement déportées vers le nord ou le sud  13 ».

La brutalité est en premier lieu de nature thermique : les intenses circulations méridiennes, uniques sur le territoire français à cette échelle, imposent de fortes chutes de température, notamment en hiver, et des remontées d’air d’origine saharienne en été qui compte des journées ou des séquences de jours étouffantes et éprouvantes d’autant que l’humidité est en général forte après le passage sur la Méditerranée et dans le couloir fluvial. La brutalité est aussi celle des précipitations sous l’influence majeure de la Méditerranée qui possède un énorme potentiel précipitable : la mer, sur laquelle débouche le couloir, est un réservoir d’humidité permanent, un « creuset » où s’accumule l’énergie grâce à une chaleur relative importante dès les premières fraîcheurs 14 . Un autre paramètre est la capacité d’ascendance exceptionnelle des masses d’air chaud et humide sur les « tremplins topographiques » que constituent les reliefs bordiers et les cellules d’air froid qui font blocage dans le couloir. Les pluies cévenoles sont emblématiques de ce complexe de facteurs. Les plus violentes du territoire français avec celles des Pyrénées orientales, ces pluies se produisent préférentiellement en automne lorsqu’une dépression d’ouest s’approche du Languedoc et provoque la remontée vers le nord d’une masse d’air réchauffée et humidifiée sur le golfe du Lion. Lorsque la masse d’air affronte la barrière cévenole et rencontre un air froid d’altitude, l’ascendance est exacerbée (les pluies ont une forte composante orographique exagérée par le gradient thermique) et les abats d’eau, d’une durée de 1 à 4 jours, atteignent de 200 à 400 mm, avec des records pouvant dépasser 600 mm. Les excès qui se produisent dans l’axe du couloir, et notamment à l’aval de Lyon qui semble faire limite, concernent en premier lieu les précipitations liquides 15 . Cet espace est unique qui peut accueillir tant les pluies extrêmes que de fortes chutes de neige et des chutes de grêle dévastatrices. Ces épisodes ne sont en rien le produit de systèmes organisés : ils sont très localisés et largement imprévisibles. L’un des deux épisodes pluviométriques les plus connus est la catastrophe de Nîmes survenue dans la nuit du 2 au 3 octobre 1988. Un noyau de fortes précipitations s’est concentré sur le plateau dominant la ville. En seulement 8 heures, il est tombé plus de 420 mm sur la station la plus arrosée et le débit

J., 1972 : Le Thème de l’eau dans la vallée du Rhône. Essai sur la genèse d’un espace hydraulique, St-Étienne, Imprimerie Le Feuillet Blanc, 642 p. 14  Un caractère bien analysé par J.-P. Trzpit, 1980 : « La Méditerranée, un creuset d’humidité ». Méditerranée, 4, p. 13-28. 15  Voir à ce sujet les analyses produites par J. Comby (1998, op. cit.) sur la séquence des évènements de toute nature de la période 19501995. 13  Béthemont

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

total transitant le matin du 3 octobre par les « cadereaux » 16 et les rues de Nîmes, aurait atteint la valeur énorme de 800 m3/s. Un fait marquant est que cette intensité pluviométrique, si ce n’est ce type de temps, s’est produite à plusieurs reprises dans l’histoire, comme l’attestent les archives de la cité. Ce type récurrent de pluies très intenses et localisées ne serait pas un épisode de nature purement cévenole en partie parce que la composante ascendance orographique est absente. 17 Une autre catastrophe a touché la marge rhodanienne et est restée dans les mémoires. C’est celle survenue le 22 septembre 1992 à Vaison-la-Romaine, au pied du mont Ventoux, dans le Vaucluse montagnard (Fig. 7 & 8). En tout début d’après-midi de cette journée où la température atteignait encore 25 °C, par un vent violent, il tomba 300 mm sur le bassin de l’Ouvèze. Le niveau des eaux de ce petit affluent du Rhône monta de 17  m sous l’étroit pont romain et fut responsable de la catastrophe la plus grave survenue sur notre territoire depuis 1945. Les 37 victimes recensées étaient des caravaniers profitant des beaux jours de septembre et les habitants de maisonnettes construites dans le lit majeur sans aucune protection. Cette catastrophe a joué un rôle important dans les réflexions portant sur les risques hydrologiques pesant sur notre territoire. Si, plus largement, l’on considère ces accidents de manière statistique, le secteur situé entre Le Pouzin et PontSaint-Esprit connaît des cumuls de précipitations d’une période de retour centennale sur 24 heures compris entre 200 et 230  mm, ce qui n’est pas si éloigné de la valeur calculée pour Nîmes avec 300 mm. 18

La grêle n’est certainement pas le propre de la vallée du Rhône ; elle affecte maintes régions françaises et frappe de préférence en été les cultures fragiles que sont la production fruitière et les vignes. La grêle affecte périodiquement les coteaux bourguignons, comme en 2012 et 2013. Les parcelles des Côtes de Beaune, entre Aloxe-Corton et Chassagne-Montrachet, ont perdu 10 à 90 % de leur récolte le 23 juillet 2013 et les ceps ont été durablement blessés ; ceci quelques jours après une chute donnant 60 cm de grêlons dans le Chalonnais le 3 juillet de la même année. Au vrai, la bordure orientale du Massif central est régulièrement menacée par des lignes de grain de direction sudouest/nord-est qui circulent en automne et génèrent des situations orageuses. Ce fut le cas dans le Mâconnais le 9 octobre 2004, ou encore dans le Beaujolais le 1er et le 5 août 2012. Dans

16  Les cadereaux sont des vallons secs drainant le plateau de la Garrigue nîmoise. 17  Telle est la position des Services de la Météorologie Nationale. L’imagerie radar a montré que ce type de pluie est produit lorsque la dépression, au lieu de circuler en suivant une composante de sud-ouest, fait du « surplace » pendant plusieurs heures. La « structure en V » qui la caractérise est repérable dans diverses situations méditerranéennes, comme ce fut le cas en Sardaigne en novembre 2013. 18  Comby J., 1998, op. cit.

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jours par an à Bron (la station de Lyon) et de 8 jours à Montélimar ; sur la période 1960-2013, le record absolu de hauteur de neige mesurée au sol est de 33 cm à Bron (31 décembre 1970) et de 60 cm à Montélimar (30 décembre 1970) 20 . L’épisode qui s’étend du 26 décembre 1970 au 2 janvier 1971 est resté dans les mémoires sous le nom de « tempête blanche », car la circulation autoroutière fut bloquée pendant plusieurs jours entre Lyon et Orange. La situation météorologique qui caractérise l’épisode du 9 décembre 1990 a été expliquée par une remontée d’air chaud et humide dans le couloir rhodanien, qui heurte une masse d’air froid descendue du nord alors que le blocage de la dépression s’opère sur les Alpes et l’empêche de circuler vers l’est. Le cumul de neige atteint 43 cm à Bron et 52 cm à Saint-Marcel-lès-Valence ; il fut moins important à Montélimar où une partie de la précipitation eut lieu sous forme pluvieuse 21 . De fortes chutes de neige dans une région mal équipée pour le déneigement des routes, où les constructions sont en général incapables de résister au poids d’une neige humide et donc lourde, sont des évènements trop rares pour justifier des investissements lourds et difficiles à amortir, mais les pertes matérielles peuvent être occasionnellement sévères.

Fig. 7

Les accidents météorologiques de type tempête de vent, fortes pluies, grêle et neige occasionnent donc une gêne forte et imprédictible. La vallée du Rhône est bien une région exceptionnelle à cet égard. La tendance actuelle au réchauffement climatique semble affecter le dynamisme des anticyclones polaires et renforcer l’importance des anticyclones des basses latitudes, ce qui accroît l’instabilité du temps. De brusques affrontements de masses d’air alternent avec de longues phases de stagnation d’un air relativement chaud et humide sans provoquer de précipitations 22 . Le réchauffement climatique pourrait aussi allonger la durée des épisodes estivaux de forte chaleur sous l’influence des vents du sud qui franchissent la Méditerranée. Fig. 8

la basse vallée du Rhône, qui est parfois touchée, la chute de grêle des 30 et 31 juillet 1991 est encore dans les esprits, car elle ravagea les vignes de Châteauneuf-du-Pape. Dans la moyenne vallée du Rhône, les orages de grêle semblent bien suivre des trajectoires préférentielles influencées par le relief local dans les situations d’advection d’air polaire de nord-ouest. Il semble que dans les années 1960 les agriculteurs en tenaient davantage compte dans les collines du nord de Romans en restreignant les plantations d’arbres fruitiers 19 .

Fig. 7 & 8 La crue de l’Ouvèze au pont romain de Vaison-la Romaine du 22 septembre 1992. (J.-P. Bravard) Le lit majeur de l’Ouvèze à l’aval de Vaison était sans défense et cependant en partie urbanisé. L’état des constructions souligne la fragilité de ce bâti récent. On conçoit que les dégâts aient été considérables, la rivière ayant eu un pic de crue estimé à 1 000 m3/s.

Mentionnons enfin la neige dont les chutes revêtent un caractère exceptionnel à l’aval de Lyon. Si l’on considère la durée moyenne de l’enneigement, elle est d’un peu moins de 20

19  Dubesset P., 1972 : « Choix agricoles et caractères du climat dans la région du Rhône moyen ». Revue de Géographie de Lyon. Vol. 47, 4, p. 333-359.

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20  Auffray et al., non daté : Climat de la Région Rhône-Alpes. Météo-France Centre-Est, Division Développements, Études, Climatologie, Rapport pour la DREAL Rhône-Alpes, 47 p. 21  Blanchet G., Deblaere J.-C., 1991 : « L’épisode neigeux de décembre 1990 dans la région Rhône-Alpes : les aspects météorologiques ». Revue de géographie de Lyon, 66, 3-4, p. 151-160. M. Leroux interprète la chute de neige par la descente d’anticyclones mobiles polaires (1991 : « La dynamique des épisodes neigeux du 8 au 13 décembre 1990 dans la région Rhône-Alpes ». Revue de géographie de Lyon 66, 3-4, p. 161-168). 22  Peings H., 2012 : Scénarios généralisés : Indices de référence pour la métropole, rapport pour le Plan National d’adaptation http:// ww.developpement-durable.gouv.fr

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Fig. 9 Nyons et ses oliviers. (D. Rousselle) Au cœur d’un bassin doté d’un excellent climat, Nyons possède l’oliveraie la plus septentrionale de France. Les arbres ont cependant gelé en février 1956.

Les paysages végétaux du couloir Rhône-Saône : un gradient méridien marqué La géographie régionale a depuis longtemps posé la question de la limite septentrionale du climat méditerranéen et n’a jamais considéré les choses sous l’angle de limites bien tranchées dans cette région de carrefour aux transitions graduelles 23 .

Fig. 9 Fig. 10 Le Rhône pris par les glaces au pont de Beaucaire pendant l’hiver 1914-1915. (Collection particulière) Un paysage d’embâcle qu’il n’est plus donné de voir du fait du réchauffement du climat et de l’effet thermique des activités humaines.

Des espèces clés ? Le choix fut parfois fait de retenir la limite septentrionale de l’olivier pour indiquer celle du climat méditerranéen. L’annexe préalpine de la vallée du Rhône que sont les collines protégées de Nyons (Fig.  9) ou encore l’adret de Donzère seraient ainsi des apophyses septentrionales de la zone de climat méditerranéen. Il était cependant bien admis que l’olivier, cette espèce emblématique des paysages traditionnels de la Méditerranée, ne signifiait rien de bien concret, si ce n’est une concession au folklore, comme put l’écrire un géographe. La possibilité de cultiver des variétés adaptées doit être prise en compte et les coups de froid, comme celui de février 1956, peuvent ruiner des décennies de travail. La descente des masses d’air froid peut en effet signifier l’occurrence de périodes de gel pouvant atteindre -15  °C loin vers le sud (Fig. 10). On retrouve dans le cas de l’olivier le caractère brutal de situations météorologiques extrêmes qui de fait interdisent de donner la moindre précision aux limites qui seraient construites sur des indicateurs végétaux spécifiques.

Fig. 10

Le cas du pêcher, une espèce arbustive cultivée préférentiellement dans les vallées abritées de l’Ardèche puis développée sur les terrasses de la vallée du Rhône et le piémont du Massif central jusqu’à 600 m, illustre bien la gamme des contraintes climatiques. Les sites les plus élevés échappent aux inversions de températures si favorables au gel en situation anticyclonique hivernale ; en d’autres termes, le piémont rhodanien du Massif central peut avoir des températures supérieures à celles du fond du couloir où stagne l’air froid. En réalité, les arboriculteurs craignent moins les dures gelées de janvier (qui peuvent faire descendre le thermomètre à -20 °C)

que les gelées de printemps, modérées, mais qui se produisent au mauvais moment du cycle végétatif. Les inégalités de la topographie de l’étroit sillon rhodanien (inscrit dans le vaste couloir nord-sud) favorisent les stagnations et les refroidissements nocturnes de basse couche, à moins que le vent du nord, en brassant et en desséchant l’air, ne déstructure les inversions thermiques et n’aide la plante à supporter le froid. C’est bien l’absence de vent qui inquiète l’arboriculteur alors qu’un ciel clair en situation anticyclonique stable est gage de perte des fruits ! Une température de -4 °C est fatale aux boutons floraux de toutes les espèces fruitières, alors que -2 °C et -1  °C sont fatals respectivement aux fleurs et aux jeunes fruits 24 . Les risques subis par l’agriculture ne sont pas assez fréquents pour décourager les spéculations : « Ces anomalies sont brèves et présentent souvent un caractère d’exception, au demeurant suffisant pour faire de l’agriculture une spéculation qui n’est pas sans danger du fait de la longueur des situations anticyclonales en hiver et encore au printemps  25 . »

23  Voir à ce sujet, les pages consacrées au climat par R. Blanchard, 1910 : « Les limites septentrionales de l’olivier dans les Alpes françaises ». La Géographie, XVII, p. 225-240 et 301-324) ; E. Bénévent, 1926 : Le Climat des Alpes françaises. Paris, Mémorial de l’O.N.M. n° 14, 435 p.) ; D. Faucher (1927 : Plaines et bassins du Rhône moyen, entre Bas-Dauphiné et Provence. Valence et Paris, Charpin et Reyne, 570 p.) ; P. Georges, 1935 : La Région du Bas-Rhône. Paris, Baillère et fils, 691 p. ; et J. Bethemont, 1972, op. cit.

24  Les travaux de référence sont à ce sujet ceux de J. Bethemont, op. cit. et de P. Dubesset, 1972 : « Choix agricoles et caractères du climat dans la région du Rhône moyen ». Revue de Géographie de Lyon. Vol. 47, 3, p. 297-326. 25  Bethemont J., op. cit., p. 46.

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

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Les formations végétales, intégratrices de la complexité rhodanienne

Fig. 11 Une formation de chênes verts. (J.-P. Bravard) Les pentes des versants donnant sur le Rhône ont des conditions de climat et de sol difficiles pour la végétation arborée. Le chêne vert l’emporte sur les arbres à feuilles caduques dans la moyenne vallée du Rhône et se raréfie vers le nord à partir de Vienne.

Pour caractériser les nuances du climat rhodanien, plutôt que de sélectionner des espèces emblématiques, de surcroît sélectionnées et cultivées, il est préférable de se baser sur des formations végétales naturelles et composites et de bien penser à introduire une forte dimension temporelle dans la dynamique des paysages. À l’échelle du grand couloir, les formations végétales sont d’une relative homogénéité dans les espaces compris entre les plateaux de la haute Saône et les plateaux du BasDauphiné, c’est-à-dire sur une distance de plusieurs centaines de kilomètres. Les valeurs des températures et des pluies sont favorables aux chênaies océaniques et aux chênaies-hêtraies dans les secteurs les plus frais et les plus humides, toutes latitudes confondues. Rien dans le paysage végétal qui traduise un gradient nord-sud sensible, car les précipitations du Bas-Dauphiné ne le cèdent en rien à celles des plaines de la Saône ; les milieux humides et les sols hydromorphes homogénéisent les conditions de milieu et renforcent localement le déterminisme climatique des séries de végétation. C’est à partir de Lyon et surtout de Valence, quand on descend vers le sud, que le climat introduit des conditions de température et de sécheresse estivales assez nettes pour influencer les formations végétales  soumises aux effets d’une «  chaîne climatique 26  ». De manière très générale, les chênaies à chêne sessile et pédonculé sont remplacées par des chênaies à chêne pubescent et à chêne vert  ; en d’autres termes, la famille des chênes se démultiplie en espèces distinctes selon le gradient nord-sud. Le signe le plus visible pour le profane est le passage vers le sud aux chênaies à feuillage persistant (le chêne vert des plateaux calcaires à partir de Valence, sans exclure des biotopes sur versants métamorphiques raides et bien drainés dès la latitude de Vienne) (Fig. 11). La méridionalité s’exprime au mieux dans les nuances microclimatiques et édaphiques de la zone de transition qui, dans la moyenne vallée du Rhône, fait passer des paysages océaniques sous influence continentale (influence certes modeste) aux authentiques paysages méditerranéens que l’on trouve dans la Provence rhodanienne.

Fig. 12 La tourbière à carex des Planchettes (plateau de Chambaran) sur un vieux sol imperméabilisé. (R. Marciau, CEN Isère) La grande ancienneté de la pédogenèse donne des sols épais de plusieurs mètres, très argileux et compacts. L’eau stagne toute l’année dans des cuvettes. Les tourbières accueillent des espèces océaniques grâce à la fraîcheur des milieux.

À grande échelle, les facteurs naturels de la répartition des formations végétales sont le climat et l’exposition ainsi que la nature des sols et les pentes qui assurent ou non un bon drainage de l’humidité. Le Bas-Dauphiné illustre au mieux la gamme des nuances de la mosaïque des formations arborées actuelle, sur un espace restreint tant le milieu possède une histoire complexe 27. Le Bas-Dauphiné est une zone de

Fig. 11

Fig. 12

J., op. cit., p. 45. Laboratoire de Biologie Végétale de Grenoble a beaucoup travaillé sur la végétation des Alpes et de leur avant-pays. Dobremez J.-F. et al., 1974 : « Carte de la végétation potentielle des Alpes du 26  Bethemont 27  Le

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Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


transition entre les pays de la Saône et les pays spécifiquement rhodaniens. — Les plateaux des Terres Froides et de Chambaran, de climat frais (10,1 °C de moyenne annuelle) et humide (1 1001 300  mm), aux sols rouges lessivés et acides formés sur les très vieilles nappes alluviales villafranchiennes, sont le domaine de la chênaie acidiphile à espèces de sous-bois subatlantiques  ; la productivité forestière est très basse et ce pays fut des plus pauvres dans l’histoire. Les bas plateaux du Chambaran (500-600  m) portent des tourbières riches en espèces atlantiques (Fig. 12). ——Les fonds de vallée à nappes fluvio-glaciaires et les pentes mal exposées, au modelé rajeuni par l’érosion, portent des sols moins évolués que les précédents, de pH alcalin ou neutre, bien drainés, dans une ambiance à peine moins humide et fraîche. Ils portent une formation de chênes sessiles à charmes. En revanche, les fonds d’alluvions lourdes, mal drainés, portent des chênes pédonculés et des aulnaies. ——Les pentes bien drainées et bien exposées sont le domaine de la Série septentrionale du chêne pubescent. Les coteaux molassiques, peu alcalins, voire acides, ne portent pas de buis, ce qui les distingue des coteaux calcaires. Le changement de paysage est marqué même si les précipitations restent comprises entre 1 000 et 1 200 mm tant le facteur édaphique, l’exposition et le bon égouttement des sols jouent puissamment. ——Si la série précédente se rencontre dans les milieux les plus favorisés de la partie nord du bassin et n’annonce en rien le Midi méditerranéen, il n’en est pas de même pour la série subméditerranéenne du chêne pubescent. Au nord du domaine méditerranéen stricto sensu, ce type de chênaie, définie avant tout par ses espèces de sous-bois, se glisse tel un doigt de gant dans le couloir fluvial, au pied de l’escarpe massif centralienne, et remonte jusqu’à Givors. Le climat d’abri, ensoleillé par l’effet de foehn et plus sec que celui du BasDauphiné (T°C : 11,5-12,5 °C ; P : 800 mm) fait remonter sur les pentes rocheuses de Tain-l’Hermitage et des communes plus septentrionales colonisées par une viticulture de grande qualité, une ambiance familière aux Méridionaux  ; les meilleurs sites sur roches métamorphiques portent des chênes verts à hauteur de Vienne (et le vin y est excellent depuis l’époque romaine au moins).

Le temps et les héritages du passé Les formations végétales actuelles reflètent-elles le présent climat et des conditions pédologiques stables ? En d’autres termes, et pour reprendre un concept quelque peu tombé en désuétude, ces formations sont-elles climaciques, c’est-à-dire en adéquation avec les conditions du milieu ? Cer-

Nord ». Grenoble, Documents de Cartographie écologique, XIII, p. 9-27 et Dobremez J.-F., Vartanian M.-C., 1974 : « Climatologie des séries de végétation des Alpes du Nord ». Grenoble, Documents de Cartographie écologique, XIII, p. 29-48. Cette revue détaille la complexité des formations végétales à l’échelle du 1/100 000e et du 1/50 000e.

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

tains écologues l’ont cru, qui ont pensé pouvoir utiliser les cartes détaillées de la végétation pour en inférer les nuances du climat et substituer les données de la végétation à celles d’un réseau météorologique jugé trop lâche. La démarche était tentante, mais les études palynologiques et historiques réalisées depuis les années 1970 ont montré que la couverture pédologique et végétale du couloir Saône-Rhône n’est pas révélatrice du climat actuel. La question des paysages, et singulièrement ceux de transition, possède une profondeur historique (voir infra) dans la mesure où les sociétés les ont altérés à plusieurs reprises au fil des millénaires. Au nord du bassin, le chêne fut favorisé par l’homme sur les plateaux des Vosges comtoises et il recule aujourd’hui face à la concurrence du hêtre ; ce dernier a été favorisé par les Eaux et forêts au détriment du chêne dans le cadre de la politique de « conversion type haute Saône ». La politique forestière favorise cependant et avant tout le retour du sapin et l’épicéa planté. Le hêtre, arbre considéré comme caractéristique de la France océanique, est assez révélateur des changements subis par la répartition spatiale de certaines espèces et formations végétales dans la vallée du Rhône 28 . L’espèce Fagus sylvatica est aujourd’hui adaptée à un climat relativement frais et humide et on la rencontre communément entre 800 et 1 200  m d’altitude sur les versants encadrant le corridor Saône-Rhône, ce qui en fait une espèce généralement considérée comme montagnarde. Or il subsiste des boisements réduits, en exposition nord dans la basse vallée du Rhône ; ils furent longtemps considérés comme des reliques de la dernière période froide protégées en situation côtière, sur des sites aujourd’hui submergés par la remontée du niveau marin. Le réchauffement du climat permit au hêtre de remonter vers le nord dans le «  couloir de diffusion  » qu’était la vallée, y compris en plaine et sur les bas plateaux bordiers (comme en témoignerait la hêtraie supra-méditerranéenne du Grand Fays sur le plateau des Gras au-dessus de Cruas). Cette espèce était sans doute bien développée à basse altitude à l’époque antique, or elle a quasiment disparu depuis et ne subsiste plus que dans de rares forêts du Bas-Dauphiné et de basse Ardèche. Les études palynologiques ont de fait montré un recul du hêtre au Subatlantique après qu’il a triomphé au Subbo-

28  L’histoire de l’écologie du hêtre a été précisée par A. Pons, 1964 : « Contribution palynologique à l’étude de la flore et de la végétation pliocènes de la région rhodanienne ». Annales des sc. Nat., Botanique, Paris, 12e série, V, p. 678-83). Les études palynologiques ont été réalisées par H. Triat-Laval, 1978 (Contribution pollenanalytique à l’histoire tardiglaciaire et post-glaciaire de la basse vallée du Rhône. Thèse Sciences, Université Aix-Marseille III, 343 p.), J. Clerc, 1985 (« Première contribution à l’étude de la végétation tardiglaciaire et holocène du Piémont dauphinois ». Doc. Carto. Ecol., XXVIII, p. 65-83) et J. Argant, 1990 (« Climat et environnement au Quaternaire dans le Bassin du Rhône d’après les données palynologique ». Doc. Labo. Géol. Lyon, n° 111, 199 p.). C. Delhon et S. Thiébault ont fortement nuancé les schémas précédents en insistant sur la dynamique de conquête et de déprise (2005 : « The migration of beech (Fagus Sylvatica L.) up the Rhône : the Mediterranean history of a “mountain” species ». Veget Hist Archaebot, 14, p. 119-132.

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réal. Il est probable que le paysage forestier a été dominé par une chênaie-hêtraie de basse altitude ; les coupes forestières et les défrichements, en modifiant le bioclimat, auraient provoqué le recul du hêtre aujourd’hui cantonné à l’étage submontagnard et montagnard. Les archives de la Réformation des Eaux et Forêts attestent d’une extension plus grande de la chênaie-hêtraie dans le Bas-Dauphiné au XVIIIe siècle. Les études anthracologiques ont récemment permis de préciser ce schéma : le hêtre s’est étendu vers le nord au Subboréal (à partir de 5 000 BP) et il a surtout connu une période faste vers 500 av. J.-C. et pendant la période gallo-romaine dans la moyenne vallée du Rhône  ; il a ensuite fortement reculé devant les défrichements à la fin de l’Antiquité et au Moyen Âge, en même temps que les sols et les micro-climats se modifiaient. Ainsi le hêtre fut-il favorisé au détriment du chêne dans les périodes de déprise humaine. Le hêtre est un colonisateur rapide, et il n’est pas étonnant que la réduction de la pression humaine sur les forêts du Bas-Dauphiné au XXe siècle ait permis son retour, de sorte qu’il est aujourd’hui très présent dans les sous-bois. Dans le cadre des successions végétales, le hêtre est ensuite progressivement concurrencé par les chênes à feuilles caduques, car ces derniers, plus compétitifs, recolonisent le territoire dans les phases de faible pression humaine. Le hêtre correspond donc à un stade transitoire de dégradation de la chênaie et les spécialistes privilégient la dynamique des formations forestières plutôt que les variations du climat pour expliquer sa répartition. L’exemple permet de bien saisir l’intérêt de prendre en compte les formations végétales plutôt que les espèces pour caractériser les bioclimats. Il est important de conclure sur le constat que le couloir rhodanien a joué un rôle dans la diffusion méridienne, à petite échelle, des espèces lors du réchauffement climatique postglaciaire mais qu’ensuite l’histoire de sa végétation se calque fortement sur celle des périodes d’occupation humaine du territoire, les variations climatiques étant subordonnées aux dynamiques d’occupation/déprise à grande échelle. L’ampleur de ces dernières ne doit certes pas être sous-estimée. Ainsi, dans la moyenne vallée du Rhône, les travaux de géoarchéologie ont-ils permis de progresser dans la connaissance des fluctuations climatiques de l’époque romaine (IIe siècle av. J.-C. — IIIe siècle apr. J.-C.) : à cette époque les rivières sont calmes, les lits fluviaux s’enfoncent, les plaines s’assèchent par abaissement de la nappe et accueillent l’habitat. On est en présence d’un léger assèchement du climat dans la période qui se termine au Ier siècle av. J.-C. ; ce sont ensuite deux siècles caractérisés par des écoulements assez forts sur les pentes et par l’érosion des sols, par des remblaiements alluviaux et des crues débordantes, enfin par un retrait de l’habitat, tout ceci en réponse à des défrichements importants et à une fluctuation climatique. Cette fluctuation environnementale serait d’échelle macrorégionale, étendue à l’Europe de l’Ouest et la Méditerranée. Elle serait déterminée par une oscillation climatique contemporaine d’un déplacement du « jet » subtropical

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au-dessus de la moyenne vallée du Rhône dans la période IIe av. J.-C — Ier apr. J.-C, puis par son retrait vers le sud dans la période suivante, retrait facilitant la circulation d’ouest avec des pluies plus fréquentes et abondantes, et une fraîcheur assez marquée 29 . D’autres formations végétales étudiées par les botanistes depuis plus d’un siècle sont les pelouses « sèches  » installées en lieu et place de pâturages défrichés sur des cailloutis fluvio-glaciaires filtrants. Une basse terrasse de la confluence de l’Ain porte une pelouse ou steppe xérophile à Stipa pennata, Bromus erectus et à fétuque, sur sols calciques très filtrants. C’est une relique de formations plus étendues au XIXe siècle sur des espaces pâturés, depuis revendiqués par la céréaliculture irriguée. La Côtière des Dombes, exploitée par la viticulture et le pâturage au XIXe siècle, comme beaucoup de milieux de pente similaires dans le bassin, portait des sols très maigres, l’érosion et l’incendie les rajeunissant sans cesse. Les pelouses possédaient des espèces xérophiles les rapprochant de certaines formations languedociennes tant les paramètres locaux étaient facteurs de similitudes écologiques. La Côtière est aujourd’hui bâtie et boisée, les séries forestières collinéennes ayant pris le dessus avec l’abandon des pentes. Une dynamique similaire se déroule sur les digues des aménagements hydroélectriques construits par la Cie Nationale du Rhône. Les graviers filtrants sont des « néo-sols » où les successions végétales habituelles en l’absence de perturbations s’expriment de manière très lente ; la pratique du pâturage ovin, destinée à contrôler les feuillus, joue dans le même sens que les caractères édaphiques en maintenant des formations herbacées. La dynamique des séries régressives et progressives, qu’illustrent les exemples précédents, n’est pas propre à la période récente. Les collines de la Valdaine, dans l’arrière-pays de Montélimar, ont subi plusieurs millénaires de cycles de dégradation et de pédogenèse/reforestation. Plus de dix cycles ont été datés et reliés à des phases de peuplement/déprise et de fluctuations climatiques 30 . Les conditions édaphiques actuelles, même dans des milieux en apparence stabilisés, ne peuvent se comprendre sans faire appel à une histoire particulièrement discontinue. Ces travaux, parmi d’autres, confirment que la notion de climax n’est pas applicable.

29  Les données de ce développement sont empruntées à J.-F. Berger, 1996 : « Climat et dynamique des agrosystèmes dans la moyenne vallée du Rhône ». In : Le IIIe siècle en Gaule narbonnaise. Données régionales sur la crise de l’Empire. Sophia Antipolis, Éd. ADPCA, p. 299332. 30  Berger J.-F., 1996 : Le cadre paléogéographique des occupations du bassin valdainais (Drôme) à l’Holocène. Thèse Univ. Paris 1, Archéologie et environnement, 324 p. Cette étude pionnière a été suivie de nombreux travaux réalisés par l’auteur et d’autres spécialistes ; la place manque pour les citer.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 13 Un incendie de forêt dans une pinède ardéchoise. (P. Frison, La Tribune) La recolonisation forestière des versants ardéchois suite à l’abandon des terres a favorisé des espèces sensibles au feu ; de plus, la lutte est difficile.

Fig. 13

L’homme, le feu et l’arbre Que la couverture végétale soit climacique, faite d’héritages paléoclimatiques, ou qu’elle subisse fortement l’influence des activités humaines, elle relève d’un principe de base sur lequel nous reviendrons : une couverture végétale dense, forêt ou maquis facilite la pénétration de l’eau dans le sol, alimente les aquifères superficiels et freine le ruissellement. Inversement, les formations ouvertes, pelouse ou garrigue ainsi que les labours facilitent le ruissellement plus que l’infiltration, donc l’érosion. Dans un milieu méditerranéen ou subméditerranéen comme celui de la vallée du Rhône dans sa partie méridionale, la gestion du couvert végétal et la prévention des actions érosives doivent prendre en compte la durée d’une saison sèche assortie de forts maxima thermiques, d’où le risque d’incendie 31 . Ressort de multiples relevés statistiques un double constat : dans la vallée du Rhône et dans la Provence, la fréquence et l’étendue des feux (Fig. 13), qu’ils affectent des forêts ou des pelouses, diminuent singulièrement du sud au nord de la Drôme et de l’Ardèche ; bien que certains incendies puissent être d’origine naturelle (dus par exemple à la foudre, à des chutes de pierres), ils sont dans leur grande majorité d’origine anthropique. Historiquement parlant, le feu a été un outil de défrichement, et des forêts claires et quasi monospécifiques ont succédé aux formations pseudo-climaciques du type chêne vert ou des formations fermées du type maquis ont caractérisé les phases de déprise.

31  Clément V., 2005 : « Les feux de forêt en Méditerranée : un faux procès contre nature ». L’Espace géographique, 34, p. 289-304.

CHAPITRE 2. Climat et végétation : les souffles méridiens

La répétition des incendies amène la dégradation du maquis (à dominante de chêne vert en taillis, de myrte ou de thym) au profit d’une formation végétale basse et discontinue, la garrigue (à laurier rose, genévrier romarin), puis au profit d’une prairie à dominante de sparte ou d’asphodèle ; les stades ultimes de la dégradation sont le sol nu, voire le substrat rocheux. Il semble toutefois que ce processus de dégradation soit réversible et aboutisse dans le meilleur des cas et sans intervention humaine à une formation végétale dense du type forêt sur substrat calcaire ou maquis sur roches acides.

On peut donc proposer, en conclusion de ce chapitre, que le paysage du couloir rhodanien, après des siècles de pression humaine qui l’ont « méridionalisé », non seulement se reboise, mais se « ré-océanise » assez rapidement, ce néologisme décrivant le retour d’espèces ombrophiles et de paysages forestiers plus communs dans la France océanique. Le paysage et les formations végétales de la France moyenne « descendent » au contact du paysage méditerranéen, les unités végétales dégradées (et « méridionalisées » par leur ouverture même) se contractant en même temps que l’agriculture des terres pauvres. La complexité des paysages végétaux ne cesse de se réduire dans les interstices laissés par l’agriculture aux formations « naturelles », si ce dernier terme est adapté. Le réchauffement climatique en cours changera cette donne. 

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› chapitre

Le Rhône, la Saône et leurs affluents, des montagnes aux plaines et à la Méditerranée, drainent les unités de relief qui ont été présentées dans les chapitres précédents. À ce titre, les cours d’eau possèdent des caractères déterminés par leur bassin, incluant des traits en partie invariants (géologiques) et des traits contingents, car dépendants du climat, de la végétation et des sols, eux-mêmes soumis au changement climatique et aux impacts des activités humaines. C’est émettre l’hypothèse que les paysages fluviaux ont dû varier au fil du temps.

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La longue durée des métamorphoses fluviales Jean-Paul Bravard

La question posée est de savoir quelle a été l’histoire du paysage construit par ces cours d’eau : à quoi ressemblait un fleuve ou une grande rivière dans le passé ? Ensuite, le paysage fluvial a-t-il été constant ou a-t-il changé au fil des siècles et des millénaires ? Nous allons montrer que le paysage fluvial n’a rien de continu dans le fond des vallées ni de constant dans la durée, car il est le produit du jeu de facteurs complexes. En fait, dans un système vraiment naturel, le paysage fluvial obéit à des lois assez déterministes. Il est comme contrôlé par deux grands facteurs : le débit liquide et la charge solide qu’il transporte. Pour peu que ces deux facteurs aient changé dans l’espace et au fil du temps, le cours d’eau s’est adapté (« ajusté ») en modifiant sa forme, son « style », bref son paysage.

Un paysage des origines ? Si l’on demandait à de « vieux » Rhodaniens quel est leur paysage fluvial de référence, en d’autres termes quel est le paysage enfoui dans leurs souvenirs personnels des décennies après la construction des barrages, il y a fort à parier que beaucoup d’entre eux feraient appel à des images construites, à un imaginaire collectif. Mais lequel  ? Les «  vieux Rhône  » antérieurs aux travaux de la CNR fourniraient la référence la plus probable ; ils sont devenus pour la majorité des riverains les sanctuaires d’un paysage révolu, celui d’une époque où l’eau du fleuve coulait entre les digues et casiers de blocs posés depuis des décennies, parfois depuis plus de 100 ans. Mais avant ? Seuls les habitants de la Chautagne, où le vieux Rhône conserve des bancs de galets, ceux du tronçon non aménagé situé entre Sault-Brénaz et Loyettes, et ceux du delta, ont encore la possibilité de se référer à un espace et à un paysage somme toute pas trop différents de celui qu’eux-mêmes, leurs parents et ancêtres ont connu. Mais ailleurs sur le Rhône et avant ?

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Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


L’un des auteurs de cet ouvrage eut à travailler sur le Haut-Rhône à la fin des années 1970 et au début des années  1980  ; il eut ainsi la chance d’observer localement un fleuve encore mobile fait de vastes bancs de galets, de chenaux multiples et bordés d’une mosaïque de végétation d’une très grande variété. Quelques cartes postales en noir et blanc exhumées d’un vieux fond et racornies sur le présentoir d’un vieux bureau de tabac de la petite ville de Culoz montraient le paysage fluvial des années 1950 (Fig. 1). Le Rhône au pont de Laloi était plus « ouvert » qu’il ne l’est aujourd’hui, en ce sens que la végétation des îles et des berges était plus clairsemée, plus basse et déployée sur des bancs de galets largement étalés ; mais les digues étaient bien présentes et avaient déjà resserré le fleuve. Les cartes anciennes, celles du XVIIIe et du XIXe siècle, révèlent quant à elles le paysage antérieur à l’aménagement : le Rhône, large de près de trois kilomètres à l’amont de la Chautagne, était un fleuve alpestre, immense et mobile malgré un débit moyen annuel, somme toute modeste, de 400 m3/s (voir chap. 4). Ainsi le paysage de référence habituel est-il le paysage du tressage, le paysage d’un cours d’eau à la charge caillouteuse surabondante, que malgré ses crues puissantes, le Rhône ne pouvait toute entière emporter vers la mer. Paysage naturel qui ne pouvait être que le paysage en quelque sorte originel, du moins « primitif » ou premier 1 , similaire à celui des rivières de montagnes épargnées. À la suite de ce constat, les premiers travaux de recherche adoptèrent assez logiquement, du moins en apparence, un plan progressif de type historique, qui partait du fonctionnement du XVIIIe siècle (supposé originel) et analysait les changements survenus jusqu’à nos jours. Quelques années plus tard, cette idée se révélera fausse, car simpliste. Dès 1980, la visite en compagnie d’archéologues du site gallo-romain en cours de fouille de Condate, peu à l’aval de Seyssel, révélait des dépôts de crue piégés dans les ruines, comme si les bâtiments avaient été non seulement noyés par des crues, mais en partie enfouis  ; par la suite, d’autres informations glanées dans la littérature historique et archéologique remirent en cause le schéma pourtant si évident d’un paysage issu, inaltéré, de l’ère glaciaire. Il devenait évident, au fur et à mesure que se déroulait la recherche, que le paysage des tresses modernes n’avait été qu’une étape dans un long processus de changement. Si la mutation du paysage fluvial observée depuis le XVIIIe siècle restait pertinente (le tressage et son altération sous les effets de l’action humaine), il convenait de remonter le temps beaucoup plus haut dans le passé pour connaître l’histoire longue des paysages du Rhône. Il convenait de chercher une méthode permettant de remonter le temps afin d’analyser les changements probables du paysage fluvial. Ce fut tout l’inté-

1  Le terme employé aux États-Unis est celui de « pristine », l’état premier, antérieur à la colonisation. Cette conception est assez statique, ce qui n’est pas dans le propos de ce chapitre.

CHAPITRE 3. La longue durée des métamorphoses fluviales

Fig. 1

rêt de débuter ce travail au moment où se mettait en place et s’affirmait le concept de « métamorphose fluviale » sans lequel rien n’eût été possible.

Fig. 1 Le Rhône en Chautagne amont, en 1937. (Photographie aérienne IGN de 1937 issue de Géoportail) Le Rhône a de hautes eaux estivales dont la turbidité est en partie liée à la fonte des glaces. L’intensité du tressage a été réduite par l’effet d’une digue latérale construite dans les années 1780 et par une réduction du charriage. Les îles sont plus boisées qu’au début du siècle.

Le concept de métamorphose fluviale Le concept de métamorphose fluviale a été forgé aux États-Unis à la fin des années 1960 pour incorporer dans un cadre théorique solide des faits d’observation  immédiate  : il s’agissait de changements du paysage fluvial, profonds, mais peu durables, en fait des changements réversibles. Le concept

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Le concept de cours d’eau sous-adapté qui fut forgé dans ces années est à la base de celui de métamorphose qui le transcrit dans les mutations des rivières subies à la période contemporaine et lui donne un contenu plus hydraulique. On sait en effet, depuis les années 1950, que la pente des chenaux, leur largeur, leur sinuosité, leur longueur d’onde, les rayons de courbure des chenaux sont reliés à certains débits par des équations. Il s’agit en général d’un débit de crue particulier, celui de la crue de pleins bords (juste avant le débordement du cours d’eau) ; cette crue a une période de retour de 1,5 an en moyenne.

Fig. 2

propose l’intégration de ces changements dans le cadre du bassin versant et surtout leur donne une explication scientifique de valeur universelle. Le cadre expérimental de cette théorie fut la Platte River au Nebraska (États-Unis) qui enregistra plusieurs changements de son paysage fluvial à des pas de temps décennaux ou multidécennaux, aux XIXe et XXe siècles, sous l’effet de fluctuations climatiques (des périodes alternées de sécheresse et d’humidité à l’échelle de quelques années) qui sont très marquées dans les Grandes Plaines des États-Unis. L’hypothèse climatique fut privilégiée une fois que l’action humaine fut considérée comme un facteur explicatif non opérant 2 .

Fig. 2 Schéma théorique d’un bassin versant et des réponses du réseau hydrographique à des modifications des flux d’eau et de matières. (J.-P. Bravard et P.-G. Salvador, 1999) Les cours d’eau s’exhaussent et tressent lorsque le débit des rivières (Ql) ne permet pas d’évacuer la totalité de la charge de fond (Qs) ; ils creusent leur lit et méandrent lorsque leur capacité de transport excède l’énergie consommée dans le transport.

Le géographe S.A. Schumm, à qui l’on doit ce concept, disposait de données d’observation sur une période de 150 ans et de données climatiques qualitatives et quantitatives. Son principal mérite fut de placer son approche dans la continuité des avancées que la science hydraulique a connues à partir des années 1940. La démonstration venait d’être faite que la forme des chenaux fluviaux pouvait être représentée par des variables de forme reliées au débit des rivières par des équations. Il venait par exemple d’être prouvé que des rivières de la dernière période froide, abandonnées dans des vallées mortes, avaient des dimensions considérables, sans commune mesure avec celles des rivières actuelles ajustées aux écoulements réduits de la période moderne ; la cause en était que leur débit du passé était très supérieur à l’actuel, lorsque le fonctionnement était conditionné par la fusion du dernier grand glacier quaternaire 3 .

2  Stanley A. Schumm, 1977 : The Fluvial System. Chichester, Wiley & Sons. 3  Dury G.H., 1964 : Principles of Underfit Streams. General Theory of meandering Valleys. Washington D.C., Geol. Survey Prof. Paper 452-A, 67 p., cartes.

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Les chercheurs ont aussi proposé les notions fondamentales de l’équilibre fluvial, expression qui signifie une relative constance de comportement sur plusieurs décennies ou même plusieurs siècles. On sait par exemple que des rivières en tresses en équilibre ont une charge de fond 4 plus abondante que les rivières à méandres ; leur tracé est plus rectiligne et leur pente est plus forte pour assurer le transport de la charge de fond vers l’aval (Fig. 2). Tout au contraire, les rivières sinueuses le sont parce qu’elles disposent d’un excédent d’énergie (donnée par un débit relativement fort), face à un déficit relatif de charge. Ces rivières dissipent justement l’excès d’énergie dû au fait qu’elles ont peu de travail à assurer dans le transport, par l’allongement de leur cours et la réduction de leur pente (ce qui est assuré par la plus ou moins forte sinuosité du chenal) 5 . La nouvelle théorie faisait la synthèse de ces approches encore analytiques ou partielles en proposant le concept de « système fluvial » qui inclut celui de « métamorphose ». Le point clé est que, dans un bassin versant naturel, tout paysage fluvial est subordonné aux effets du climat qui contrôle les pluies, l’évaporation et les écoulements, et peut contrôler l’érosion des versants lorsqu’ils sont fragiles (mal protégés par la végétation). Dans un paysage humanisé, l’eau peut ruisseler plus vite et plus abondamment et l’érosion peut être aggravée ; la réaction du bassin est donc exacerbée. La théorie postule donc l’instabilité naturelle du paysage fluvial, ce qui ne va pas de soi. Par exemple, il était démontré que la survenue plus fréquente de crues remplissant le chenal et d’un fort débit solide lié au travail de la rivière étaient susceptibles de provoquer un changement du comportement fluvial au profit des tresses. L’échelle de temps du changement était de 10 à 20 ans dans les bassins à rivières réactives du Middle West. Le nouveau style fluvial (par exemple le style en tresse), s’il est en équilibre avec des conditions de bassin et de climat stables, trouve un équilibre dynamique durable. Si les variables clés changent à nouveau, le système peut reprendre son état d’origine (par exemple un style à méandres). La condition est que

4  La charge de fond est majoritairement composée de graviers et galets dans le bassin du Rhône ; celle de la Loire est à dominante sableuse. 5  Voir, par exemple, Leopold L.B., Wolman M.G., Miller J.P., 1964 : Fluvial Processes in Geomorphology. New York, Dover Publ., Inc., 522 p.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 3 Tableau chronologique des périodes environnementales et des civilisations depuis le dernier maximum glaciaire. (SAVL Lyon)

Fig. 3 Fig. 4 Graphe théorique de l’évolution des débits liquides (Ql) et solides (Qs) du Rhône à Lyon entre 1000 avant et 2000 apr. J.-C. (Bravard et al., 1989. Les Nouvelles de l’Archéologie) Deux grandes crises avec excès de charge et développement d’un style fluvial en tresses affectent le Rhône, la première au Premier Âge du Fer et la seconde au Petit Âge Glaciaire. Une période de forte hydrologie est représentée aux premiers siècles de notre ère.

le cours d’eau puisse évoluer dans un cadre peu ou pas humanisé qui lui donne toute liberté d’adaptation aux variables contrôlées par le climat. Ce fonctionnement réversible, théorisé sur des cours d’eau instables à l’échelle multidécennale, a été adopté à la fin des années 1970 par des chercheurs polonais qui l’ont appliqué avec succès aux cours d’eau de leur pays dont ils découvraient que le style fluvial avait évolué depuis la dernière période glaciaire. La prise en compte de la dimension temporelle basée sur l’emploi des dates radiocarbone leur permit d’innover et de proposer, sur la longue durée, un modèle de métamorphoses multiples qui a globalement été adopté et raffiné à l’échelle régionale en Europe 6 . Pour appliquer ce concept innovant aux cours d’eau du bassin du Rhône, la méthode consista à systématiquement rechercher les empreintes fluviales du passé qui pouvaient être révélatrices d’un fonc-

6  Starkel L., 1983 : “The reflection of hydrologic changes in the fluvial environment of the temperate zone during the last 15000 years”. In K.J. Gregory (éd.) : Background to Palaeohydrology. A Perspective. Chichester, J. Wiley & Sons, p. 213-235.

CHAPITRE 3. La longue durée des métamorphoses fluviales

Fig. 4

tionnement différent. Il peut s’agir de changements du style fluvial par analyse de formes archivées dans la plaine, ce qui est la méthode la plus simple. Il est aussi possible d’examiner s’il a existé des changements dans la position altitudinale du chenal, l’enfoncement étant dû à un déficit de charge de fond et/ou à un excès d’énergie (par augmentation du débit) ; l’exhaussement du chenal est relié à un excès de charge et/ou à un déficit d’énergie (par réduction du débit). Cette méthode a été appliquée avec succès à la Saône et au Rhône (Fig. 4) ainsi qu’à certains affluents alpestres, mais seuls les résultats obtenus sur les deux premiers cours d’eau seront présentés dans ce cadre.

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Styles et métamorphoses de la Saône depuis la fin de la dernière période froide La Saône, entre la confluence du Doubs et celle de l’Azergues à Anse (69), est une rivière à l’histoire très particulière, probablement unique en son genre. En premier lieu la Saône connut un creusement de son lit à la fin de la dernière période glaciaire 7. Elle s’enfonça en raison de la mise en place d’un nouveau régime hydrologique et sédimentaire responsable d’un excédent d’énergie de l’écoulement. Dans la période regroupant le Dryas ancien et le Bölling (Fig. 3), soit entre environ 18 000 et 13 600 cal BP 8 , la Saône enregistra en effet une diminution de son débit et une forte réduction de sa charge consécutives à la recolonisation végétale des versants du bassin, le climat devenant progressivement plus favorable aux formations forestières. On peut aussi expliquer son creusement par l’appel créé par l’enfoncement du Rhône à Lyon, lui-même relevant de causes en partie semblables. L’énergie nette de la rivière fut dissipée par l’érosion du fond du lit qui alimenta la charge, réduisit la pente et rétablit ainsi une forme d’équilibre. L’enfoncement de la Saône simplifia aussi son tracé : en lieu et place du large lit plat à tresses, se mit en place une bande active plus étroite, mais comprenant encore plusieurs chenaux. La première métamorphose fut donc double puisqu’elle associa l’enfoncement et la simplification du style en tresses sur un laps de temps très étendu d’environ 4 500 ans.

La plaine de la Saône en hiver au nord de Villefranche-sur-Saône. (Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse) L’image en fausses couleurs Landsat souligne l’importance des zones humides (de couleur sombre) occupant d’anciens chenaux de la rivière en situation de nappe haute.

Fig. 5

La seconde métamorphose se fit sur une durée d’un peu moins de 1 000 ans (de 13 600 à 12 710 cal BP). Elle se traduisit par la formation dans les derniers chenaux de la Saône de dépôts d’argile tourbeuse de couleur sombre. Cette formation, découverte en 1865 à La Caille, un lieu-dit du faubourg lyonnais de Vaise 9 , fut ensuite repérée tout au long de la vallée entre Chalon-sur-Saône et Lyon. On l’identifia en plusieurs points du lit aux basses eaux, à une époque où le relèvement

7  Les dates radiocarbones sont données en années BP ou Before Present (à partir de 1950). Comme il a été démontré que la production de C14 a varié au cours du temps (notamment en relation avec les fluctuations de l’activité solaire), le principe a été retenu de construire des courbes donnant l’âge calibré (avant ou après J.-C.), avec une marge d’erreur. 8  Cal BP : Les dates obtenues par la méthode du carbone 14 sont exprimées en années BP. Pour corriger les fluctuations du taux de radiocarbone dans l’atmosphère au fil des siècles, on utilise la dendrochronologie ; le décompte des années par les cernes permet de construire des courbes de calibration permettant de corriger les résultats bruts et de les transformer en dates calendaires, exprimées en nombre d’années av. J.-C. (cal BC), ou en « années BP calibrées » (cal BP). 9  Locard (1865), qui la découvrit, appela cette formation les « Argiles de La Caille ».

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Fig. 5

artificiel de la ligne d’eau par les barrages n’empêchait pas encore les observations. Les préhistoriens et les géologues découvrirent des crânes, des silex et des troncs d’arbres, ainsi que des mollusques dans un dépôt fin, caractéristique d’eaux lentes. Il est probable que la faiblesse de la pente de la Saône, on l’a vu d’origine tectonique, se combinait avec une réduction des débits dans un bassin qui, à l’époque, était relativement tempéré et boisé, donc affecté par une forte évapo-transpiration. La dernière métamorphose se réalisa dans la longue durée de l’Holocène. On assista, sur toute la longueur de la Saône, à une simplification accentuée du tracé en plan. Les études réalisées sur la question montrent qu’un chenal l’em-

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porta en captant progressivement le débit, en s’enfonçant lentement. Il en résulta un ralentissement des courants de crue dans les derniers chenaux annexes, un dépôt de particules fines, puis souvent un dépôt de tourbe, la matière organique se substituant aux éléments minéraux faute d’entrée suffisante des matières en suspension en temps de crue (Fig. 5). De ce fait, il ne reste plus aujourd’hui qu’un chenal de Saône, si l’on excepte son dédoublement de part et d’autre des quelques îles qui parsèment son cours. Ce chenal est peu sinueux, comme l’étaient les chenaux de tressage ancien  ; cette similitude doit au fait que la Saône n’a pas assez d’énergie pour éroder ses berges et développer les sinuosités existantes jusqu’à en faire des méandres. La plaine alluviale a bien conservé les vestiges des anciens chenaux parfois vieux de 10 000 ans. Prenons l’exemple du marais de Boîtrait (SaintGeorges-de-Reinens, Rhône). Cet ancien chenal, large et à fond plat, séparé du cours principal par une butte sableuse héritée d’anciennes dunes d’époque tardiglaciaire, contient à la base une tourbe qui est datée d’environ 15 000 ans cal. BP. Cette tourbe signifie que le chenal a rapidement été abandonné au profit du chenal actuel. Les crues ont ensuite été plus fréquentes puisque la sédimentation est redevenue minérale après avoir été organique (Fig. 6) 10 .

Fig. 6 Coupe schématique d’une berge de la Saône dessinée en 1869. (Reproduite in J.-P. Thévenot, 1973) Cette coupe montre deux lignes de matériel archéologique (époque des « foyers anciens » et époque des « débris latins »), séparées par des alluvions de crue.

Fig. 6

L’évolution de la Saône qui vient d’être esquissée est fortement apparentée à celle de certaines rivières du Bassin parisien où la lenteur des écoulements a permis l’expression d’un style fluvial d’une très grande stabilité. La Saône, rivière de plaine sans énergie, est donc semblable par son style fluvial à nombre de rivières de la France océanique. Elle est cependant remarquable par la place faite dans le lit majeur aux héritages de la période tardiglaciaire et holocène, héritages qui comportent même des dunes façonnées par le vent sur les vastes bancs de tressage tardiglaciaire. En somme, une très longue conservation des archives fluviales dans un fond de vallée où la végétation naturelle devait piéger à proximité du chenal les alluvions fines des crues débordantes, permettant ainsi la très bonne conservation du paysage et des caractères écologiques des bras morts latéraux. Cette lenteur réputée et ce manque d’énergie contrastent avec l’histoire que raconte la vallée du Rhône (Fig. 7).

Fig. 7

Fig. 7 Vue aérienne de la Saône à son entrée dans l’agglomération lyonnaise. (F. Guy, Agence d’urbanisme de l’agglomération lyonnaise) La vallée, relativement étroite, est entaillée dans le plateau de la Dombes au paysage très agricole.

10  Bravard J.-P., 1997 : « Tectonique et dynamique fluviale du Würm à l’Holocène à la confluence Saône-Rhône (France) ». Géographie Physique et Quaternaire, 3, p. 315-326. Argant J., Bravard J.-P., Bourguignon J.-P., & Béal J.-C., 2011 : « Nouvelles données sur les changements paléoenvironnementaux de la plaine alluviale de la Saône depuis le Tardiglaciaire : palynologie, géomorphologie ». Quaternaire, 22, 3 : 235-260.

CHAPITRE 3. La longue durée des métamorphoses fluviales

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Tronc subfossile extrait en 1979 dans les alluvions caillouteuses du fleuve par la Compagnie Nationale du Rhône sur le site de l’usine d’Anglefort en Chautagne. (J.-P. Bravard)

Styles et métamorphoses du Rhône français depuis la fin de la dernière période froide

Fig. 8

Le Rhône a connu une histoire plus complexe que celle de la Saône dans la mesure où, descendant des Alpes et recevant des affluents alpestres et massifs centraliens disposant d’une forte énergie, il a été particulièrement réactif aux variations climatiques et, dans une moindre mesure, aux modalités d’occupation de son bassin. Outre ce point essentiel, son cours amont a été englacé et son cours aval, qui se termine en delta, a subi l’influence de la remontée de la Méditerranée à la fin de la dernière période froide et au début de l’Holocène. Le comportement du paléo-Rhône n’est donc pas homogène de l’amont vers l’aval et il nécessite d’être segmenté en tronçons distincts. Après une présentation de trois secteurs, nous verrons quelle est l’importance de cette histoire environnementale du fleuve à l’échelle des quinze derniers millénaires sur les paysages actuels 11 .

Fig. 9 « Forêt » fossile exhumée des cailloutis dans le vieux Rhône à la Malourdie en Chautagne. (J.-P. Bravard) Les arbres ont vécu au VIIIe siècle apr. J.-C. dans un ancien méandre du fleuve remblayé par des limons.

Fig. 8

De Seyssel à la confluence de l’Ain Si le parcours encaissé que l’on suit de Genève à Seyssel ne pouvait se prêter à l’expression de la métamorphose fluviale, il n’en fut pas de même entre Seyssel et la confluence de l’Ain. Dans l’avant-pays savoyard et dans le Bugey, la fusion du glacier würmien a laissé un paysage de vastes lacs montagnards : le lac Léman qui piège toute la charge du Rhône, le lac d’Annecy, le lac du Bourget (étroitement relié au Rhône), et pour ce qui concerne le tronçon ici présenté, un chapelet de lacs qui s’étendait de Seyssel à Grôlée. La Chautagne, l’actuel marais de Lavours, le val du Rhône de Chanaz à Groslée (à condition d’en exclure la cluse de La Balme) dessinaient un paysage lacustre élargi dans les ombilics déblayés dans la molasse, mais rétréci dans les étroits synclinaux qui assurent le contact entre les plis savoyards et bugistes. Le principe général qui a commandé la genèse de l’espace alluvial de ce tronçon est en premier lieu le comblement en cascade des lacs créés dès la fusion des glaciers, les plus élevés dans la chaîne étant les premiers comblés. Les matériaux grossiers sont ve-

11  Voir à ce sujet : Provansal M., Berger J.-F., Bravard J.-P., Salvador P.-G. : Arnaud-Fassetta G., Bruneton H., Vérot-Bourrely A., 1999 : « Le régime du Rhône dans l’Antiquité et au haut Moyen Âge ». Gallia, 56, 14-32 et Bravard J.-P., Chabbert S., Gaydou P., Combe C., Provansal M., Dufour S., Richard F. Valleteau S., Arnaud-Fassetta G., Melun G., Passy P., 2007 : Cartographie du paléo-environnement de la plaine alluviale du Rhône. Lyon, DREAL Rhône-Alpes Bassin Rhône-Méditerranée, 73 p. http://www.planrhone.fr/front/index.php?lvlid=291&dsgtypid=252&pos=9

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Fig. 9

nus des hauts bassins où la reconquête végétale a été tardive et du récurage des gorges du Rhône et du Fier aux puissants dépôts morainiques et fluvio-glaciaires. Un cône de déjection a progressé en Chautagne, à l’écart du lac du Bourget, et il a gagné les Basses Terres il y a plus de 8 000 ans. Le cône alluvial du torrent rhodanien n’est cependant jamais sorti des Basses Terres (les galets ne parviennent pas jusqu’à Groslée), les apports sédimentaires majoritairement issus des bassins de l’Arve et du Fier n’ayant pu aller au-delà des cuvettes glaciaires du Haut-Rhône (Fig. 8 & 10). Tandis que se poursuivaient les apports sédimentaires venant des branches amont, la régularisation du profil en long du Rhône dans l’axe du remblaiement initial produisait un exhaussement du fond du fleuve. Ce processus a isolé sur sa marge les « arrière-marais » de Chautagne et Lavours formés il y a environ 10 000 ans, tout comme le petit marais de Massignieu-de-Rives (Ain). Les marais ont accumulé une épaisseur de tourbe qui a localement atteint 10 m lorsque le cône a cessé de balayer la plaine au profit d’un tracé en plan stabilisé. Cette montée du fleuve n’a pas seulement provoqué l’accumulation de tourbe, elle a aussi provoqué la montée corrélative du lac du Bourget dont les stations périlacustres du Néolithique et de l’Âge du Bronze ont vite été noyées en permanence sous les eaux. Le lac du Bourget archive aussi dans ses fonds des

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Fig. 10

sédiments apportés par les crues du Rhône. 12 Un aspect intéressant lié à la construction alluviale est la métamorphose du style fluvial au cœur même de la Chautagne. Le maire d’une commune riveraine nous informa qu’à la faveur de la baisse de débit hivernale du vieux Rhône il avait pu y observer une « forêt engloutie  » (Fig.  9). De fait des souches d’arbres en place étaient enracinées dans des limons compacts et la coupure momentanée du Rhône assurée par la CNR permit de prélever des coupes dans les troncs d’arbres et de dater leur mort  ; il s’agissait d’aulnes noirs et de chênes, reliques probables d’une forêt alluviale installée dans un bras mort du Rhône, lui-même issu du recoupement d’un méandre. Les troncs dataient du haut Moyen Âge (VIIIe-IXe siècle apr. J.-C.) et avaient été ensuite fossilisés par 2 à 3 mètres de galets ; ces derniers appartiennent pour partie à une nappe déposée au cours du Petit Âge Glaciaire (cf. infra).

se contractait dans les périodes d’hydrologie calme, comme le suggère la taille des méandres abandonnés à la surface de la plaine. Vers 2 700 cal BP, le Rhône changea brutalement de tracé pour couper court au pied du chaînon occidental du Bugey, tout en conservant ses méandres. La métamorphose au profit d’un style en tresses caractérise toutefois deux courtes périodes de forte activité, l’une de 3 000 à 2 700 cal BP sur le tracé ancien sous Morestel, et l’autre datée du Petit Âge Glaciaire sur le nouveau tracé 13 .

Fig. 10 Les fouilles archéologiques menées en 1980 dans l’ancienne cité romaine de Condate à l’occasion de la réalisation de l’aménagement de Chautagne par la CNR. (B. Helly, Service Régional de l’Archéologie) Le site est en rive gauche du Rhône à l’amont du confluent du Fier.

Depuis le Tardiglaciaire le Rhône a incisé son chenal unique dans le tronçon compris entre les Basses Terres du Dauphiné et le confluent de l’Ain. Doté dans ce secteur d’une pente très faible, il n’a enregistré que très peu de changements et rien qui puisse représenter une métamorphose. 14

De la confluence de l’Ain à Lyon À l’aval de ce tronçon fluvial, le Rhône pénètre dans le pays des Basses Terres (Fig. 11). Sa bande active contournait la colline des Avenières et passait à proximité de Morestel. Pendant la période qui s’étend de 7 500 à 2 700-2 600 cal BP, le Rhône a développé sans interruption au cœur de la dépression des méandres organisés en trains (des sinuosités successives), encore visibles en surface. La charge du fleuve augmentait durant les périodes de crise climatique et

12  Arnaud F., Revel M., Chapron E., Desmet M., Tribovillard N., 2005 : “7200 years of Rhone River flooding activity in the Lake le Bourget: a high-resolution sediment record of NW Alps hydrology”. The Holocene 15, 420-428. Voir aussi : Arnaud F., 2008 : « 10 000 ans de crues du Rhône dans le lac du Bourget ». In : Jacquet S., Domaizon I., Poulenard J., Arnaud F. (Eds.), Actes du colloque pluridisciplinaire, 15-17 mai 2006, Autour du lac du Bourget. Les Éditions de la Page Blanche, Le Bourget du Lac, p. 16-26.

CHAPITRE 3. La longue durée des métamorphoses fluviales

C’est dans le tronçon compris entre la confluence de l’Ain et Lyon que l’on connaît le mieux la paléohistoire du Rhône (Fig. 12 & 13). Des sondages géotechniques et de nombreuses fouilles archéologiques ont permis de documenter des changements très importants qui sont en grande partie extra-

13  Un travail très minutieux a été réalisé par Salvador P.-G., Berger J.-F., Gauthier E., Vannière B., 2004 : « Holocene fluctuations of the Rhône River in the alluvial plain of the Basses terres (Isère, Ain, France) ». Quaternaire, 15, (1-2), p. 177-186, repris et développé par P.-G. Salvador & J.-F. Berger, 2014 : “The evolution of the Rhone River in the Basses Terres basin during the Holocene (Alpine foothills, France)”. Geomorphology, 204, p. 71-85. 14  Salvador P.-G., 1999. « L’édification holocène de la plaine alluviale du Rhône dans le bassin de Malville-Sault-Brénaz (Ain, Isère) ». Géomorphologie, 1, 3-22.

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bassin de l’Ain ont, comme sur la Saône, favorisé la couverture végétale et réduit à l’Alleröd la charge issue de ce bassin, ce qui aggrava le déséquilibre. Au Dryas final, au climat réputé froid, et dans les premiers millénaires de l’Holocène, la charge provenant du bassin de l’Ain est redevenue importante ; c’est la seule façon d’expliquer la forte accumulation qu’a connue la plaine alluviale du Rhône à partir de cette époque 17. Il subsiste de cette période le niveau des Gratte-Ciel (Villeurbanne) qui, avant les endiguements contemporains, était le seul secteur non inondable de la plaine alluviale lyonnaise, même pour les fortes crues de 1840 et 1856. Le Rhône s’est à nouveau enfoncé à partir de l’Atlantique, période relativement chaude et humide, probablement du fait de la végétalisation du bassin de l’Ain qui réduisait la charge apportée au Rhône. Ensuite, le fleuve s’est stabilisé à une altitude voisine de l’actuelle au Subboréal avant de connaître une phase d’exhaussement et de tressage au Premier Âge du Fer, dans une période climatique connue pour sa fraîcheur, ses crues et de forts transports solides. Ensuite, de la Tène à la fin du Moyen Âge, le Rhône s’est à nouveau enfoncé au cœur de sa plaine alluviale dans une période d’hydrologie relativement déficiente, mais les débits ont suffi pour évacuer une charge réduite. Il en reste des méandres recoupés à l’époque romaine et au Moyen Âge dans la plaine du Rhône à l’amont de Lyon ; le méandre le plus proche de la ville dessine sa cicatrice sur les cartes anciennes dans le quartier des Charpennes à Villeurbanne (son abandon remonte au XIIIe siècle). Nous verrons dans le chapitre suivant que ce paysage fut complètement remis en cause dans la période du Petit Âge Glaciaire.

De Lyon à Beaucaire

Fig. 11

polables au Rhône moyen 15 . En premier lieu le Rhône s’est enfoncé, comme la Saône, dans les alluvions fluvio-glaciaires würmiennes. En effet, comme nous venons de le voir, une fois la déglaciation acquise, les lacs du Haut-Rhône ont piégé la totalité de la charge de fond jusqu’à nos jours. Le fleuve ne pouvait compter que sur l’Ain pour lui assurer des apports significatifs en matériaux caillouteux. L’entrée totale de charge était trop limitée pour que le Rhône ne connût pas un excédent d’énergie ; il a dissipé cet excédent net d’énergie en prélevant la charge de son chenal, c’est-à-dire en s’enfonçant, ou encore en érodant latéralement aux dépens de basses terrasses tardiglaciaires et holocènes 16 . Les conditions climatiques du haut

Carte des anciens bras du Rhône dans les Basses Terres. (P.-G. Salvador et J.-F. Berger) Ils correspondent à plusieurs trains de méandres successifs abandonnés par le fleuve avant qu’il emprunte son tracé actuel au pied des chainons du Bugey. Fig. 11

15  Franc O., Vérot-Bourrély A., Bravard J.-P., 2007 : « Géographie et géo-archéologie du site de Lyon ». In A.-C. Le Mer & C. Chomer : Lyon, Carte archéologique de la Gaule, 69/2, Paris, Acad. des Inscriptions et Belles lettres, p. 95-108. 16  Excédent créé par le fort débit de crue capable d’évacuer aisément la charge de l’Ain et au-delà.

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La descente du fleuve de Lyon à la mer nous fournit des données convergentes, mais on sait peu de choses sur les métamorphoses du paysage fluvial, car ce territoire reste insuffisamment étudié. Le premier site important que l’on rencontre en descendant le fleuve à l’aval de Vienne est la plaine alluviale qui s’étend en rive gauche dans le secteur de Péage-de-Roussillon. Les chenaux les plus anciens sont de styles différents, ce qui renforce les arguments en faveur d’une métamorphose généralisée à l’ensemble du fleuve. Retenons qu’un ancien méandre est daté de 2 735 +/- 35 BP ; il est antérieur à la phase de crise hydrosédimentaire du 1er Âge du Fer ici représentée par un chenal en tresses daté 2 420 +/- 40 BP. La terrasse würmienne de Péage est entaillée par deux beaux méandres morts déjà abandonnés à la fin de l’époque romaine (1 440 +/- 35 BP et 1 450 +/- 50 BP), conformément au schéma mis en évidence dans le secteur lyonnais. La morphologie en tresses du PAG a plus tard radicalement transformé le paysage fluvial. Au confluent de la Drôme, le niveau du Rhône était environ 8,5 m plus bas que l’actuel à l’Alleröd 18 , ce qui tend à faire

17  L’accroissement de la charge est dû au refroidissement climatique qui suit l’Alleröd au Dryas final ainsi qu’au climat du Préboréal et du Subboréal. 18  Brochier J., Mandier P., Argant J., Petiot R., 1991 : « Le cône

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de l’enfoncement fluvial de cette période un phénomène étendu de la Saône au Rhône moyen au moins. Nous n’avons pas de données sur les sites localisés à l’aval du précédent. Il est possible que les conditions de la sédimentation à la surface du lit majeur, accélérée par les apports en suspension de l’Isère, aient réduit la durée de vie des formes abandonnées sur les marges. Le secteur le mieux connu de la plaine du Rhône est à ce jour la plaine de Pierrelatte qui a fait l’objet de travaux d’archéologie préventive 19 . Les études ont montré un étagement des formes à l’ouest du canal de Pierrelatte sur la longue durée ; il est relié à un enfoncement du fleuve et peut-être dû au soulèvement du secteur 20 . Le fleuve a entaillé des niveaux d’altitude décroissante dans la terrasse fluvio-glaciaire würmienne avec des niveaux à 11 000-10 000 av. J.-C., 5 000 av. J.-C., 1 200-1 000 av. J.-C. D’autres niveaux situés sous celui du fleuve actuel, d’âge romain et médiéval, ont été découverts en face de Bourg-Saint-Andéol. Les niveaux les plus bas sont enterrés sous les alluvions fines de débordement. Plusieurs indices de surface signalent l’ancienneté de la plaine sur laquelle d’anciens méandres ont laissé leurs cicatrices.

La Camargue La Camargue et les plaines alluviales riveraines du Grand et du Petit Rhône forment, avec leur étendue de 1 740 km2, l’un des grands deltas de la Méditerranée, bien circonscrit entre la Costière de Nîmes à l’ouest et les Alpilles qui dominent la plaine de la Crau à l’est. Le delta pléistocène construit par le Rhône à l’époque du bas niveau marin de la dernière période froide est caractérisé par un substrat caillouteux présent sous les alluvions fines de la Camargue moderne. Il était entaillé par de profonds chenaux fluviaux. La remontée du niveau marin, liée au réchauffement climatique postérieur au pic de froid de la dernière période glaciaire, est dite « eustatique » ; elle est due à la fonte des glaciers du globe. Le niveau de la Méditerranée, réglé sur celui des océans, se relève très vite jusque vers 8 000 BP. Il était à son plus bas (à -120/110 m sous le niveau actuel) au moment du maximum de la dernière glaciation, vers 18 000 BP, et il est revenu à -15/-20  m vers 12 000-8 000 BP. La remontée des eaux se ralentit à partir de 7 000 BP. Elle connaît un palier situé à -2 m sous le 0 actuel entre 6 300 et 4 100 BP, puis elle reprend vers 2 300-2 200 BP selon une vitesse moyenne de l’ordre de 2  mm/an, cette montée des eaux étant en partie due au tassement des sédiments 21 . La Camargue est donc,

détritique de la Drôme : une contribution à la connaissance de l’Holocène du Sud-Est de la France ». Quaternaire, 2, 2, p. 83-99. 19  Le paléoenvironnement est particulièrement bien connu sur les sites traversés par le TGV Méditerranée. Ils fournissent des informations sur les bassins affluents, tel le Roubion, mais un transfert au Rhône est difficile à assurer en l’état. 20  Travaux de géoarchéologie menés à l’occasion de la construction du TGV par J. Brochier et J.-F. Berger. 21  Cette partie doit beaucoup aux thèses de G. Arnaud-Fassetta, 1998 : Dynamiques fluviales holocènes dans le delta du Rhône. Thèse de géographie, Université Aix-Marseille I, 329 p. ; H. Bruneton, 1999 : Évolution holocène d’un hydrosystème nord-méditerranéen et de son

CHAPITRE 3. La longue durée des métamorphoses fluviales

Fig. 12

comme les autres deltas du globe, un espace jeune, en cours de formation lorsque se produisent les impacts de l’époque industrielle. Il sera d’autant plus sensible aux déséquilibres qui lui seront imposés.

Fig. 12 Feuille de Lyon de l’atlas du paléoenvironnement du Rhône. (J.-P. Bravard et al., DREAL, 2008) La dernière phase d’exhaussement, élargissement et tressage du Rhône est représentée en bleu foncé ; en bleu clair des secteurs antérieurement affectés par les mêmes processus. En bistre, des niveaux holocènes anciens. En rouge, des secteurs de la plaine alluviale non inondés pour la crue centennale de 1856.

environnement géomorphologique. La plaine d’Arles à l’interface entre les Alpilles et le Rhône. Thèse de géographie, Université Université AixMarseille I, 622 p. ; Alline C., 2005 : Les villes antiques du Rhône et le risque fluvial. Gestion des inondations dans les villes romaines. L’exemple de la basse vallée du Rhône. Université de Provence, Thèse d’histoire, 3 vol., 311 p., 141 p., 198 p. Voir aussi : Provansal M., Bruneton H., Vella C., Arnaud-Fassetta G., Ballais J.-L., Leveau Ph., 2002 : « Paléohydrologie holocène dans la basse vallée du Rhône, d’Orange à la mer ». In Bravard J.-P. et Magny M. (coord.), 2002 : Les paléoenvironnements fluviatiles et lacustres en France depuis 15 000 ans, Paris, Errance. Aussi : Arnaud-Fassetta, G., 2002. “Geomorphological records of a ‘flood-dominated regime’ in the Rhône Delta (France) between the 1st century BC and the 2nd century AD. What correlations with the catchment paleohydrology?” Geodinamica Acta, 15, p. 79-92.

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À l’est de la Camargue et en rive gauche du Grand Rhône, s’étend la plaine d’Arles. La progression du delta sur la mer et le relèvement concomitant du Rhône qui a trouvé son emplacement actuel depuis au moins 5 000 ans, provoquent un exhaussement du dispositif sédimentaire ; en résultent la montée de la nappe, l’exhaussement des tourbes et une extension spatiale des faciès de marais. Dans l’Antiquité tardive et au haut Moyen Âge, période d’hydrologie abondante, ainsi qu’au Petit Âge Glaciaire, les crues du Rhône déposent leurs limons sur les marais. Les buttes du Castelet et de Montmajour ont été isolées des Alpilles et sont ainsi devenues comme des îles au milieu d’un territoire humide. Quant au site de plaine de l’antique Arles, il subit, comme les sites à l’amont de Lyon, Vienne et Avignon, les crues du Grand Rhône à l’époque romaine, des crues qui sont parfois destructrices.

Fig. 13

La construction sédimentaire du delta de Camargue a obéi à une logique particulière. En premier lieu, des unités marines dites « transgressives » se sont mises en place entre 10 300 et 8 300 BP sur le delta submergé ; en d’autres termes, la mer a ennoyé des terres émergées pendant la phase de remontée marine et a permis le dépôt de sédiments marins. Le trait de côte cesse ensuite de progresser dans les terres, car les sédiments du Rhône construisent le delta fluvial plus vite que la mer ne monte. La progression de la plaine deltaïque émergée procède de l’avancée de lobes probablement alimentés par le Grand Rhône et le Petit Rhône ainsi que par plusieurs bras fluviaux  aujourd’hui disparus  : le Rhône de Saint-Ferréol, qui fonctionne entre 6 000 BP et le Moyen Âge (XI-XIIIe siècles) ; le bras d’Ulmet qui apparaît vers 4 500 BP, se contracte à l’époque romaine et se ferme au XVe siècle ; le bras de Peccais, enfin le Bras de Fer qui est une défluviation du Grand Rhône active entre 1587 et 1711 (voir infra).

Fig. 13 Le confluent de l’Ain (à gauche) et du Rhône. (Bibliothèque municipale de Lyon, Fonds Georges Vermard / P0702 B04 16 250 00005) Vue vers l’amont du fleuve. L’Ain s’écoule au milieu de ses brotteaux apporte une charge de fond caillouteuse.

Entre ces lobes, la côte se régularise en progressant sur la mer selon des modalités qui ont laissé des traces physiques (Fig. 14). On retiendra notamment, entre deux golfes, la présence de cordons dunaires parallèles dessinant un lobe convexe ; ils sont étalés sur plusieurs kilomètres à l’ouest de l’ancien Rhône de Saint-Ferréol qui les alimentait en sable. L’un de ces cordons, daté du IIe-Ier siècle avant J.-C., a été repéré à 3  km au large des Saintes-Maries-de-la-Mer par un alignement d’épaves échouées sur des barres d’avant-côte ennoyées, signe du recul du littoral depuis cette période.

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Les archives sédimentaires que représentent le remblaiement des bras fossiles et la sédimentation sur leurs marges fournissent des informations précieuses sur les fluctuations qu’a connue leur hydrologie, et sur les volumes sédimentaires venus du bassin versant au fil du temps. La période qui correspond à La Tène (Ve à fin IIe avant J.-C.) connaît une faible activité. La pulsation humide avec fortes crues du Ier siècle avant et du Ier siècle après J.-C. se lit bien avec des chenaux dans lesquels se forment des bancs de sable, chenaux qui s’exhaussent et se déplacent latéralement. Cette pulsation cède devant une période de calme ou d’« irrégularité » hydrologique du IIe au Ve siècle après J.-C. : incision du chenal et nappe basse, dépôt réduit de sédiments fins, formation de sols épais. La période Ve-VIIe siècle après J.-C. connaît une nouvelle crise hydrologique avec remblaiement par des sédiments plutôt grossiers avant un nouveau et long répit du VIIIe au XVe siècle après J.-C. précédant la crise finale du Petit Âge Glaciaire (voir infra). Alors que les phases de calme hydrologique ont été favorables à la colonisation et à la circulation humaine sur les bourrelets alluviaux, celles de crises hydrologiques ou du moins d’une relative irrégularité semblent avoir été caractérisées par un relatif abandon 22 .

On peut conclure, au terme de cette brève histoire fluviale et deltaïque, que le Rhône a subi une série de profondes métamorphoses qui ont non seulement concerné son style fluvial, mais aussi son profil longitudinal. Si l’on cherche à justifier une telle instabilité qui apparaît considérable à l’aune des modifications très limitées du dernier siècle, il convient de se tourner vers le jeu relatif et quasi permanent de deux variables dites « externes » qui sont : 1) l’hydrologie du fleuve et 2) les entrées sédimentaires dans le système fluvial.

22  Landuré C., Pasqualini M. (dir.), 2004 : Delta du Rhône. Camargue antique, médiévale et moderne. Suppl. Bull. Archéologique de Provence, 2, 334 p. Voir en particulier les contributions suivantes : G. Arnaud-Fassetta : « Le rôle du fleuve », p. 65-77 et Vella C. : « Le rôle de la mer : position du niveau marin et du trait de côte depuis 6 000 ans », p. 79-90.

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Ces deux variables, qui jouent un rôle essentiel à l’échelle de chenaux fluviaux très peu aménagés jusqu’à la fin de l’époque moderne, sont elles-mêmes sous un double contrôle : A — C’est bien la variabilité du climat qui conditionne l’écoulement, soit de manière directe (par les précipitations), soit de manière indirecte par l’aptitude plus ou moins marquée du couvert végétal et des sols à retenir les eaux. B — À partir du milieu de l’Holocène, et sans doute de façon croissante (ce qui n’exclut pas des variations temporelles liées aux pratiques des sociétés qui ont occupé le bassin), l’action humaine joue un rôle dans la déstabilisation des couvertures végétales et l’érosion des versants. Des périodes de faible érosion et de faible alimentation des rivières alternent avec des périodes de crise érosive et hydrologique. Il est maintenant bien admis que les flux d’eau et de sédiments qui circulent dans les cours d’eau du bassin sont intimement liés entre eux par des relations complexes, à la fois naturelles et sous contrôle anthropique. La « balance » de la charge solide et du débit de crue capable de la transporter vers l’aval s’est à plusieurs reprises déréglée (du moins le fléau a-t-il oscillé autour de son axe), et ce de manière réversible, au fil des quinze derniers millénaires. Dans la perspective dynamique que nous avons souhaité présenter, il a existé des paysages du Rhône fort différents les uns des autres. Finalement, à la question de savoir si le paysage des tresses alpestres, ce paysage que présentent des gravures antérieures aux grands bouleversements de l’ère technique, fut bien le paysage originel de la Saône et du Rhône, la réponse est sans équivoque. Il doit être tenu pour certain que le paysage de référence, le paysage primitif (« pristine ») n’existait pas, car il en existait plusieurs. Le paysage des tresses ne fut qu’un moment dans l’histoire du Rhône, ou plutôt qu’une série de moments. Le couloir drainé par ces deux grandes rivières collecte des rivières montagnardes qui, depuis la fin de la dernière période froide, ont été d’une sensibilité remarquable aux changements climatiques, au sein de bassins versants eux-mêmes fragiles et sensibles à toutes les manifestations de l’érosion, quelles qu’en aient été les causes. Bassins parfois suffisamment élevés pour que les variations du climat affectent le couvert végétal des sommets ; parfois tellement défrichés que l’érosion a pu se manifester des basses aux hautes altitudes. Les métamorphoses que nous avons présentées ne sont pas uniques en France, mais elles sont certainement les mieux exprimées, à l’égal de ce qui a pu être montré ailleurs en Europe.

CHAPITRE 3. La longue durée des métamorphoses fluviales

Fig. 14

Seule nuance, peut-être : la sensibilité des rivières aux variations des flux d’eau et de matières ne suffit pas à rendre compte à elle seule des changements du paysage. Le fait qu’une rivière comme la Saône soit restée relativement stable depuis dix millénaires montre assez qu’il faut aussi compter sur l’énergie mise en jeu dans le système fluvial. Cette énergie est conférée par les pentes que l’on rencontre sur les affluents et le long des grands collecteurs. Ce sera l’objet du quatrième chapitre.

Fig. 14 L’embouchure du Grand Rhône. (Aluxum) Au premier plan, les « theys » ou flèches sableuses ; le Salin de Giraud en rive droite du fleuve et Port-Saint-Louis-duRhône en rive gauche.

Cette histoire présente de fortes implications pour les gestionnaires des rivières. Si la restauration a un sens, elle doit être pratiquée par rapport à une référence, un modèle pris dans le passé. Mais quel passé ? Celui du paysage du Petit Âge Glaciaire ou celui plus ancien des méandres médiévaux (une période que l’on connaît fort mal) ? L’habitude étant de chercher les références sur de bonnes cartes, on se réfère en général à des documents du XIXe siècle, donc à l’état de référence de l’époque qui est le tressage, sans qu’il y ait discussion sur la pertinence de la démarche. L’analyse présentée ci-dessus suggère d’autres possibilités, une gamme de situations nettement plus ouverte. Mais peut-on revenir à la dynamique fluviale du passé dans l’état où sont nos rivières ? Rien n’est moins sûr et nous verrons plus loin que simplement restaurer les conditions d’un « bon fonctionnement » serait un objectif déjà bien ambitieux en lui-même. 

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chapitre

› 4

Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

L’évocation du passé holocène du Rhône et de la Saône, qui a fait l’objet du précédent chapitre, a souligné ce fait surprenant que les derniers siècles ont connu l’épisode de crise hydro-sédimentaire et de bouleversement du paysage fluvial le plus dur des dix derniers millénaires. Le Petit Âge Glaciaire (PAG), qui a duré probablement cinq siècles, voire davantage selon les lieux et la nature des manifestations que l’on retient, est en général considéré comme une crise de forte avancée des glaciers alpins. On sait également que la production agricole européenne fut affectée par les rigueurs du climat au point de créer de graves problèmes de morbidité et de démographie, voire des conflits 1 . On sait moins que le PAG a certes concerné les glaciers, aux paysages et aux avancées spectaculaires bien mieux renseignées par l’image et les archives écrites que les torrents des Alpes et, de façon générale, de toutes les montagnes européennes. À un point tel que la période aurait mérité d’être qualifiée de « Petit Âge Torrentiel 2 » tant l’importance que prend ce type de changement comparativement à celui des glaciers. Le Petit Âge Glaciaire a puissamment combiné les effets du climat et les effets de l’énergie conférée par le relief montagnard, ce que le géographe Jean Demangeot qualifia naguère d’effet de « dominance ». Cette conjonction a marqué les processus et les formes des torrents alpins ou massifs centraliens jusqu’à imprimer sa marque sur le Rhône, un fleuve qui a été « torrentiel » pendant plusieurs siècles à l’instar de ses tributaires majeurs. Cette histoire très récente et violente a laissé des traces profondes dans les fonds des vallées du bassin et conditionne donc fortement leur gestion actuelle.

Jean-Paul Bravard

1  L’étude de référence est, pour la France, celle de Leroy-Ladurie E., 1967 : Histoire du climat depuis l’an Mil. Paris, Flammarion, 366 p. 2  Bravard J.-P., 2000 : « Le comportement hydromorphologique des cours d’eau au Petit Âge Glaciaire dans les Alpes françaises et leurs piedmonts ». 25e Journées scientifiques du GFHN, Meudon, p. 105-110.

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Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


Fig. 1 Les tresses du Haut-Drac à l’amont du barrage-retenue du Sautet. (Photographie aérienne IGN de 2003 issue de Géoportail) La rivière coule vers le nordouest. Un site d’extraction est visible peu avant l’entrée dans la retenue.

Les montagnes et le fleuve au Petit Âge Glaciaire Érosion des versants et réponse torrentielle Le paysage fluvial et torrentiel des tresses est encore très répandu à la surface de la Terre malgré les nombreux aménagements qui ont visé à le contrôler. Quelle qu’ait été leur utilité, ils ont défiguré les fonds de vallées. Quand et où peut-on rencontrer vivant ce paysage si évocateur dans lequel les chenaux se divisent entre des bancs de galets ou des bancs de sable ? Dans les régions où les montagnes produisent des volumes importants de matériaux du fait d’une érosion intense, qu’elle soit due aux écoulements chargés à l’aval des glaciers, au caractère du climat à haute altitude dans les régions tempérées, ou encore à la sécheresse et la fragilité des versants dans les régions semi-arides. La nature n’est pas le seul acteur puisque les sociétés humaines peuvent aussi — c’est souvent le cas — participer à la fragilisation des versants. Les rivières en tresses sont en effet le produit et le reflet de leur bassin versant : elles sont la signature fluviale de la destruction accélérée de reliefs de montagnes et de collines. Les lits fluviaux qui drainent l’eau des précipitations sont aussi engorgés par les débris de l’érosion sous l’effet des contrôles multiples évoqués ci-dessus (Fig. 1 & 2).

Fig. 2 Les Ramières de la Drôme en 1946. (Photographie aérienne IGN de 1946 issue de Géoportail) Les bancs de graviers sont colonisés par la végétation sur les marges de la bande de tressage et dans de rares secteurs non affectés par les crues. Le transport de gravier est encore intense.

Fig. 1

Une question majeure se pose à ce stade, celle des raisons pour lesquelles la fourniture de matériaux était si abondante qu’elle ait pu excéder la capacité de transport de la plupart des affluents du Rhône, et le fleuve lui-même à l’époque moderne. La période du Petit Âge Glaciaire, qui s’étend par convention du XIVe siècle aux années 1860, a été caractérisée par une relative baisse des températures moyennes, par des hivers froids, par une circulation atmosphérique décalée vers des latitudes plus méridionales et assurant de ce fait des précipitations estivales orageuses, y compris en France du Sud ; enfin par une alimentation neigeuse excédentaire en été et une faible ablation, permettant la progression des glaciers. Mis en évidence en Europe du Nord et étudié en France, en particulier dans les Alpes du Nord, le Petit Âge Glaciaire a profondément affecté le fonctionnement et le paysage des affluents du Rhône et du fleuve lui-même. Il est bon de préciser d’emblée que le phénomène torrentiel et fluviatile de l’époque eut fort peu à voir avec une responsabilité directe des glaciers du bassin, même si leur rôle ne fut pas négligeable 3 . Il Fig. 2

3  Les glaciers alpins étaient davantage développés au PAG que de nos jours et il est admis que c’est en phase de progression glaciaire que les émissaires des glaciers transportent le plus de matériaux, comme cela fut démontré dans la zone « proglaciaire » du glacier des Bossons près de Chamonix (Maizels J., 1978 : « Débit des eaux de fonte, charges

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

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Fig. 3 Un cône d’avalanches actif dans le massif des Écrins. (J.-P. Bravard) Érodé à la base, il contribue à la recharge du torrent.

Fig. 4 Un torrent actif en Maurienne. (J.-P. Bravard) Endigué sur un ancien cône, il apporte des matériaux à la Maurienne à l’occasion de ses crues. Le cours d’eau principal prend en charge ces matériaux lors de ses propres crues.

Petit cône torrentiel au débouché d’une ravine dans le bassin du Riou Bourdou près de Barcelonnette. (J.-P. Bravard)

Fig. 5

Fig. 3

Fig. 4

est acquis que la fourniture des matériaux aux torrents est liée à plusieurs facteurs : le fort « couplage » qui existait alors entre les processus de versant et les torrents évacuateurs, la forte activité des torrents d’altitude 4 , l’activité érosive de crues fluviales fortes et brutales aux dépens des dépôts de bas de pente souvent hérités des périodes froides du Pléistocène (Fig. 3 à 5). La végétation des rives des torrents et des rivières joue aussi un rôle important dans la défense des berges ou dans leur fragilité. Celle du Rhône et de la Saône, comme celle de leurs affluents, a connu bien des vicissitudes au gré des usages de la rivière et des réglementations. Les boisements furent favorisés dans les Alpes et sur les berges du HautRhône au Moyen Âge pour mieux défendre les terres défrichées contre l’érosion, mais l’essor du halage fit au contraire éradiquer les arbres de berge à la grande époque de la navigation de remonte. La présence ou l’absence de végétation est un élément notable du paysage fluvial.

Fig. 5

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sédimentaires et taux d’érosion dans le massif du Mont-Blanc ». Revue de Géographie Alpine, 66, 1, p. 65-91). La zone proglaciaire est située à l’aval immédiat d’un glacier. 4  Peiry J.-L., 1990 : « Les torrents de l’Arve : dynamique des sédiments et impact de l’aménagement des bassins versants sur l’activité torrentielle ». Revue de Géographie Alpine, 78, 1-3, p. 25-58.

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Deux hauts bassins : la Drôme et l’Ardèche Pour illustrer le phénomène de manière concrète, nous retiendrons deux sous-bassins du Rhône, peu éloignés l’un de l’autre et significatifs par l’histoire de leurs versants et de leur fond de vallée ; celui de la Drôme, qui draine le Diois, et celui du Chassezac, un affluent cévenol de l’Ardèche. Les rythmes d’évolution n’y ont pas été identiques, mais ils y ont été très similaires dans leur déroulement. Le fait premier est l’alternance de périodes de crise torrentielle marquée (comme sous la Révolution et l’Empire ou dans les années 1850-1865) et de périodes de calme relatif qui ont pu durer une bonne dizaine d’années (entre 1815-1820 et 1840-1850, par exemple). Les premières sont caractérisées par l’érosion des versants, fragilisés par une intense occupation humaine 5 , par l’arrivée des matériaux dans les torrents, dont le fond s’élève sous la masse des alluvions, puis par leur prise en charge par la rivière torrentielle, jusqu’au Rhône. Les épisodes de torrentialité de ce type étaient fréquents en été alors qu’ils caractérisent davantage l’automne de nos jours. Un concept, celui de la continuité sédimentaire, est bien adapté à la situation. Des hauts versants à la mer, le transfert des matériaux était assuré sans rupture par les fortes crues propres à ces phases torrentielles. En revanche, les périodes de calme hydrologique des rivières étaient marquées par la rareté des épisodes pluviaux extrêmes (donc des crues) et certaines années par une sécheresse jugée grave par les habitants et par les autorités. Les phénomènes d’érosion des versants sont alors localisés, discrets et les matériaux qui eussent gagné les torrents sous le régime précédent restent figés sur les pentes. Cette discontinuité entre les versants et les torrents (ce découplage, pour reprendre un terme technique actuel) réduit les entrées sédimentaires dans les lits fluviaux. Mais parce que les entrées de matériaux ne suffisent pas pour équilibrer la charge grossière en cours d’évacuation et parce que les débits des petites crues y sont suffisants pour entraîner les matériaux présents, les chenaux se creusent naturellement. Dans le Diois, un épisode torrentiel a été particulièrement catastrophique, celui du mois d’août 1856, qui vit l’ensevelissement du hameau des Combes, sous le village de Grimone, et la fossilisation des champs de fond de vallée par les blocs et la pierraille.

Fig. 6

Fig. 7

Les choses ont commencé à changer de nature à partir des années 1870-1880 (Fig. 6 & 7). Les torrents se sont métamorphosés, comme en témoigne leur enfoncement dans leurs

5  Le maximum démographique est atteint très tôt dans le Diois, dès 1841 (voir à ce sujet N. Landon, 1999 : L’évolution contemporaine du profil en long des affluents du Rhône moyen. Analyse régionale et étude d’un hydrosystème complexe : la Drôme. Thèse de doctorat en géographie, Université Paris IV-Sorbonne, 2 vol., 760 p.). Il est loin d’être exclu que les graves sécheresses des années 1830 aient pu pousser les habitants les plus fragiles, des paysans des hauts écarts sans eau, vers les villes du bas pays ; les archives évoquent des situations dramatiques.

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

Fig. 6 Le bassin de réception et le cône de déjection de La Révolte dans le bassin du Bèz, haut Diois, en 1904. (RTM de Die, Drôme) Le hameau est protégé par un éperon rocheux, mais il reçoit les blocs et graviers sur la marge d’un puissant cône actif. Les jardins sont envahis ; noter la forêt de protection au-dessus des habitations.

Fig. 7 Le hameau de La Révolte en 1994. (J.-P. Bravard) L’activité torrentielle a cessé et la végétation colonise les pentes.

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dépôts et le perchement relatif de très basses et très jeunes terrasses. Des analyses dendrochronologiques 6 systématiques ont révélé une colonisation généralisée des versants et de ces basses terrasses par le pin, une espèce colonisatrice 7. Mais pour quelles raisons ? La première explication envisageable (celle qui est en général retenue) est l’effet précoce de la politique de Restauration des Terrains de Montagne (RTM) lancée en par l’Administration des Eaux et forêts suite à la loi de 1860 et devenue véritablement opérationnelle dans les années 1880 8 . Mais la réponse végétale et géomorphologique observée est souvent trop précoce pour pouvoir lui être attribuée. La solution doit sans doute être recherchée dans un discret changement climatique survenu à la fin du XIXe siècle : d’une part la raréfaction des fortes précipitations et des fortes crues (même si l’Ardèche connut la très grande crue de 1890), d’autre part l’affaiblissement des processus d’érosion des versants dans un contexte de déprise agricole due à l’exode rural, lui-même favorable à la recolonisation végétale. La situation du Diois est révélatrice des effets de sortie du Petit Âge Glaciaire (ou du Petit Âge Torrentiel, si l’on préfère). Cette hypothèse relativise le succès de la politique de RTM qui est habituellement seule évoquée pour expliquer le changement de fonctionnement et de paysage des rivières de montagne. Elle a bien joué un rôle, mais décalé et complémentaire d’une évolution sous contrôle naturel. Les torrents vivaient donc au rythme de pulsations sous contrôle climatique (l’efficacité était modulée par l’état des versants), tantôt exhaussant leur lit, tantôt le creusant en fonction de l’hydrologie imposée par l’efficacité des pluies. Très marquées à l’amont des bassins où les fonds de vallées sont étroits, ces pulsations s’estompaient progressivement vers l’aval où de larges fonds de vallée pourvoyaient assez d’espace et de sédiments pour accommoder les changements de manière atténuée et discrète. Arrivés au Rhône, les matériaux descendus des rivières torrentielles jurassiennes, alpines ou cévenoles étaient pris en charge par les crues du fleuve dont la variété et la fréquence garantissaient l’efficacité. Il n’en reste pas moins que le temps jouait un rôle, le temps du transfert des matériaux grossiers vers l’aval. La vitesse de ce transfert a pu être estimée à 10-30 km/siècle dans les hauts bassins. Le principe de descente de vagues  sédimentaires 9

6  Portant

sur la taille des cernes des arbres. G., Astrade L., Bravard J.-P., 2003 : « La métamorphose des lits torrentiels à la fin du XIXe siècle : un effet du changement climatique ou du reboisement ? (bassin du Haut-Bèz) ». Univ. Savoie, Coll. EDYTEM, Cahiers de Géographie n° 1, p. 115-122 ; Astrade L., Jacob-Rousseau N., Bravard J.-P., Allignol F., Simac L., 2011 : “Detailed chronology of mid-altitude fluvial system response to changing climate and societies at the end of the Little Ice Age (Southwestern Alps and Cévennes, France)”. Geomorphology, vol. 133, issue 1-2, p. 100-116. 8  Bravard J.-P., 2002 : « Le “traitement” des versants dans le département de la Drôme. Des inondations de 1840 à la loi du 27 juillet 1860 ». Annales des Ponts et Chaussées, n° 103, p. 37-43. 9  Traduction littérale de l’anglais sediment wave ; cette image renvoie au gonflement des fonds des cours d’eau qui se propagent vers 7  Thevenet

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issues des montagnes est essentiel pour comprendre le paysage des tresses fluviales du Rhône qui était bien devenu un fleuve torrentiel pendant le Petit Âge Glaciaire. La sortie du Petit Âge Glaciaire a tari les apports de matériaux puisque les versants ne cessaient d’en donner moins. L’énergie des crues s’est donc appliquée à creuser les lits fluviaux. La purge sédimentaire a débuté dans les hauts bassins et s’est propagée vers l’aval, mais de manière incomplète ; en témoignent les tronçons en tresses encore existants (vivants) qui sont dans la plupart des cas des reliques du XIXe siècle. Dans le cas assez général où le bilan sédimentaire est négatif, le stock en place s’épuise et le paysage achève sa mutation vers des lits étroits (bordés d’une végétation en cours de densification) et profonds, à matériel de fond grossier et peu mobile. Il va de soi que les conditions écologiques en sont fortement affectées. Cette dérive se déroule sous nos yeux et doit être prise en compte dans la gestion actuelle et future des rivières.

Le transport solide et le paysage des tresses en Valais Le paysage humain du Valais était marqué par la torrentialité. L’occupation humaine, si ancienne qu’elle fût, souffrait d’une certaine précarité due soit à de grands éboulements comme ceux de Sierre ou de Derborence, soit à des chasses glaciaires comme celle de 1818, soit à des crues violentes activées par la fonte des neiges sous l’effet du foehn et dont certaines, comme celle de 1928, atteignirent des débits de pointe dépassant 1 000 m3/s. L’habitat se partageait entre les espaces ouverts des hautes vallées affluentes et les cônes torrentiels portant vignes, vergers et champs de céréales. Si certains de ces cônes vastes et surbaissés comme ceux de SaintMaurice ou de Chamosson passaient pour de bons terroirs surtout sur l’adret de la rive droite, d’autres comme l’Illgraben constituaient de mauvais passages, bousculaient le fleuve et restaient déserts. La plaine proprement dite restait inhabitée et ne portait que des milieux proches des brotteaux 10 lyonnais, exploités de façon collective. Le Haut-Rhône valaisan était éminemment favorable à l’expression géographique du tressage du fait de la proximité immédiate de la haute montagne ; la plaine alluviale du Valais était façonnée par le tressage, mais la charge caillouto-sa-

l’aval comme des ondes. 10  Le terme de brotteau n’est pas signalé par les historiens dans les écrits médiévaux et modernes portant sur le Valais.

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bleuse du Rhône a toujours été piégée dans le lac Léman. À l’aide de la résistivité électrique, deux transects perpendiculaires à la vallée ont été réalisés entre Sion et Martigny. La confrontation des résultats aux données cartographiques et de terrain permet d’affirmer que la bande de tressage du Rhône au PAG se localisait de manière préférentielle au nord de la plaine alluviale dans le secteur de Saillon ; elle combinait plusieurs chenaux dont un chenal principal large d’une centaine de mètres qui a pu être daté du PAG et que l’on retrouve sur des cartes de 1802 et 1840 11 . Le Bois de Finges, dans la région de Sierre, est le seul secteur à conserver des reliques de ce paysage, les extractions et l’endiguement ayant réduit la charge et bloqué les divagations latérales. De récentes études bathymétriques ont révélé que le delta du Rhône à son entrée dans le lac Léman possède neuf canyons dans sa partie subaquatique 12 . Trois canyons sinueux entaillés dans la plate-forme côtière et la plaine centrale du Léman étaient encore connectés à des chenaux en tresses de la partie terrestre du delta avant les années 1830-40 qui furent celles d’une simplification du tracé au profit de deux chenaux ; après la «  correction  » des années 1870-80, l’unique chenal du fleuve fut connecté au dernier canyon. Ces travaux précisent les découvertes faites par Forel dans les années 1880 13 ; il expliquait les canyons entaillant les sédiments meubles par les courants de densité propres aux eaux de crue froides et turbides. Il a été récemment démontré que des éboulements se produisent sur les flancs du canyon moderne.

11  Voir à ce sujet des travaux récents : Reynard E., Arnaud-Fassetta G., Laigre L., Schoeneich P., 2009 : « Le Rhône alpin vu sous l’angle de la géomorphologie : état des lieux ». In Reynard E., Evéquoz-Dayen M., Dubuis P. (Eds.) : Le Rhône : dynamique, histoire et société. Cahier de Vallesia, 21, p. 75-100 et Laigre L., Reynard E., Arnaud-Fassetta G., Baron L., Glenz D., 2012 : « Caractérisation de la paléodynamique du Rhône en Valais central (Suisse) à l’aide de la tomographie de résistivité électrique ». Géomorphologie : relief, processus, environnement, 4, p. 405-426. 12  Sastre V., Loizeau J.-L., Greinert J., Naudts L., Arpagaus Ph., Anselmetti F., Wildi W., 2010 : “Morphology and recent history of the Rhone River Delta in Lake Geneva (Switzerland)”. Swiss Journal of Geosciences, 103, p. 33-42 et Girardclos S., Hilbe M., Corella J.P., Loizeau J.-L., Kremer K., Delsontro T., Arantegui A., Moscariello A., Arlaud F., AkhtmanY., Anselmetti F. S., Lemmin U., 2012 : “Searching the Rhone delta channel in Lake Geneva since François-Alphonse Forel”. Arch. Sciences 65, p. 103-118. 13  Forel F.-A., 1888 : « Le ravin sous-lacustre du Rhône dans le lac Léman ». Bulletin de la Société Vaudoise des sciences naturelles, 23/96, p. 85-107.

Le Haut-Rhône à l’aval du Léman Les contributions de l’Arve et du Fier Le Rhône était à l’époque moderne et au début de l’époque contemporaine un fleuve à tresses sur la plus grande partie de son cours, du moins celui qui se déroule à partir de Seyssel, la gorge amont étant trop étroite pour que le chenal du fleuve puisse se diviser en bras multiples. À l’aval du Léman, le Rhône est décanté et offre en toutes saisons à Genève, et même en crue, ses eaux clarifiées. C’est l’Arve qui restaurait le paysage des tresses avec la notable contribution du Giffre (Fig. 8). Les massifs du Mont-Blanc et des Aiguilles Rouges, parmi beaucoup d’autres, présentaient assez de surfaces érodées pour assurer une importante charge de fond. De Passy et Sallanches à Annemasse, en passant par les bassins de Cluses et Bonneville élargis par les glaces, les matériaux des cônes de déjection imposaient le tressage et même l’exhaussement du lit fluvial aux marges duquel des marais se formaient à la faveur de l’affleurement de la nappe. 14 Si les tresses cédaient la place à un lit unique et transporteur entre Genève et le confluent des Usses, sous l’entrepôt royal de sel du Regonfle (deux kilomètres à l’amont de Seyssel), à nouveau le fleuve dilatait son lit avant même de recevoir le Fier. Ce gros affluent descend du massif préalpin des Bornes, est grossi par la Filière en rive droite et par le Chéran qui, en rive gauche, draine les Bauges. Il développait une belle plaine de tressage entre Thônes et Dingy, avant que des extractions massives et des digues ne dénaturent ce qui fut un haut lieu de la pêche à la truite. 15 D’où venait sa charge surabondante ? Du démantèlement des formations glaciaires et fluvio-glaciaires de son bassin, plus que des versants eux-mêmes, même si de gros torrents apportaient leur contribution, comme le Malnant qui descend d’un chaînon sédimentaire culminant à plus de 1 500 m. 16 Il fut un temps pas si éloigné où le Fier coulait au niveau de la ville d’Annecy ; il ne s’était pas encore incisé de 14 m au Pont de Brogny du fait d’extractions massives. Le cône de déjection du Fier, à sa confluence avec le Rhône, était le plus imposant de la vallée du Rhône, exception faite de celui de la Drôme. Il conserve aujourd’hui, épargnées par les aménagements hydroélectriques, les reliques d’une pinède qui prospérait sur les blocs et les galets déposés pendant les siècles derniers. Si la Chautagne présentait un paysage de tresses aussi impressionnant, c’est sans aucun doute parce que le

14  Le seul travail géographique de synthèse à ce jour est la thèse de J.-L. Peiry, 1988 : Approche géographique de la dynamique spatiotemporelle des sédiments : l’exemple de la plaine alluviale de l’Arve (Haute-Savoie). Thèse de Géographie et Aménagement, Univ. Lyon 3, 378 p. 15  La mémoire locale rapporte que Winston Churchill aimait y pêcher avant la Deuxième Guerre mondiale. 16  Marston R., Bravard J.-P., Green T., 2003 : “Impact of reafforestation and gravel on the Malnant River, Haute-Savoie, French Alps”. Geomorphology, 55, 1-4, p. 65-74.

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

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Le haut Giffre dans le massif du Chablais. (P. Vuylsteker) Un torrent dont l’activité s’est réduite.

Fig. 8

Fig. 8

Fier renouvelait lors de ses crues les apports de l’Arve, triés et usés dans les gorges du Rhône entre Genève et Seyssel. La Valserine, descendue du haut Bugey calcaire, et les Usses, des collines molassiques englacées au Pléistocène, apportaient certes leur contribution sédimentaire, mais elle était modeste.

La charge de fond du Haut-Rhône français La charge du Haut-Rhône était devenue un élément de connaissance important vers 1900, car les premiers projets de barrages se faisaient jour sur le tronçon du fleuve en gorge, tant pour assurer une liaison par bateau que pour produire de l’énergie. Faute de disposer de mesures sur l’Arve, l’ingénieur français Aimé Coutagne en fut réduit à extrapoler les estimations de Forel qui attribuait au bassin du Haut-Rhône suisse une érosion spécifique 17 de 614 m3/km2/an : l’Arve aurait alors transporté une charge totale (charriage et suspension) de 1 213 000  m3 pour un bassin d’une superficie de 1 980  km2. 18 Fig. 9 Le Rhône dans la région de Culoz à la fin du XVIIIe siècle. Source : Carte de Cassini. Une représentation très simplifiée des tresses fluviales. Le marais de Lavours fait l’objet d’une représentation plus détaillée que celui de Chautagne situé en territoire savoyard.

17  L’érosion spécifique est le volume érodé pour une surface et dans un temps donnés. 18  Coutagne A., 1911 : « Apports et ensablements du Haut-Rhône français ». In Aménagement du Haut-Rhône français, Bellegarde et Malpertuis, Société d’Agriculture, Sciences et industrie de Lyon, p. 21-29 et Martel E., 1911 : « Étude hydrologique et géologique de l’emplacement des barrages prévus sur le Haut-Rhône ». In Aménagement du HautRhône français, Bellegarde et Malpertuis, Société d’Agriculture, Sciences et industrie de Lyon, p. 31-66.

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Sur la base de ces estimations, Aimé Coutagne et Édouard Martel, ce dernier géologue et spéléologue bien connu, se prononçaient pour la construction de deux barrages de Bellegarde et de Malpertuis au lieu d’un seul (celui de Génissiat), considérant qu’assurer la pérennité des ouvrages nécessiterait une chasse des matériaux grossiers par des vannes de fond (ce serait plus simple avec deux ouvrages qu’avec un seul). En 1912, le géologue Lugeon fit un essai de prélèvement à Génissiat et rapporte ceci : « Un vrai nuage de graviers voltigeait sur le fond du lit et une épaisseur considérable de galets était certainement en mouvement. À la Perte du Rhône et dans le canyon au-dessous de la Perte, on peut pêcher au filet, les jours de crue, des galets de 10 cm de diamètre qui nagent pour ainsi dire  19 . » Cette approche étant par trop aléatoire à ce stade des projets, des évaluations de transport solide furent entreprises sur l’Arve à l’entrée dans Genève. Sur la base des volumes extraits dans le lit de l’Arve, la charge de fond fut estimée à environ 145 000 m3 dont 60 000 étaient extraits pour la ville de Genève (ce qui réglait en partie le problème du comblement des réservoirs aval) ; compte tenu des apports intermédiaires, le transit à Génissiat devait alors avoisiner 110 000 m3/ an 20 . Dans les années 1930, ces évaluations furent revues à

M., 1912, op. cit. M., 1912 : « Étude géologique sur le projet de barrage du Haut-Rhône français à Génissiat (près de Bellegarde) ». Mémoire de la 19  Lugeon

20  Lugeon

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


la baisse par la Compagnie Nationale du Rhône qui admettait un transport par charriage de 60 000 m3/an seulement ; il est vrai que les extractions pour alimenter Genève avaient dû augmenter entre-temps. Les projets de barrages 21 avaient donc motivé la recherche sur les transports solides à hauteur des gorges, mais plus à l’aval rien n’était connu, notamment sur le Fier. Pour le géographe Pardé 22 , les transports réalisés par les cours d’eau préalpins étaient «  considérables  », mais inférieurs à ceux de l’Ain ; on n’en savait pas plus faute de mesures. Le fait important est qu’un transport de sables et galets, probablement voisin de 150 000 m3/an dans les gorges du Rhône (sans extractions), ensuite augmenté de celui du Fier (inconnu, peut-être 50 000  m3/an) assurait au Rhône une dynamique de tressage du confluent des Usses jusqu’aux Basses Terres, passé le contournement du Bugey 23 .

Les paysages de tresses de la Chautagne Le secteur où le Haut-Rhône exprimait le mieux sa dynamique et son paysage de tressage était sans conteste la Chautagne 24 . La carte dressée en 1760 à l’appui du Traité des Limites signé entre le Royaume de France et le Royaume de Piémont-Sardaigne, après des décennies de conflits locaux, est un document exceptionnel (Fig. 9 & 10) 25 . Ce document fournit la première image réaliste du Rhône à moyenne échelle, les mappes sardes de 1730 (qui ne sont que des plans cadastraux à grande échelle) ne figurant pas les chenaux et les îles, car ils ne faisaient pas l’objet d’une appropriation foncière stable. La carte de 1760 montre que le fleuve avait une largeur de 2 à 3 km à l’amont de la Chautagne (sur les paroisses savoyardes de Motz et Serrières et leur pendant de rive droite en Bugey (paroisse d’Anglefort). Il était divisé en une dizaine de bras vifs enserrant des îles de sable et de graviers, des îles pâturées portant quelques granges, ainsi que des îles boisées (sans doute de maigres

Société Géologique de France, 4e série, t. 2, Mém. n° 8, 136 p. 21  Un ouvrage très documenté présente les aspects naturels et l’aménagement du secteur des gorges de Bellegarde : D. Saint-Pierre, 2013 : Les Gorges perdues du Haut-Rhône. Bourg-en-Bresse, Munier & Gilbert Éd., 287 p. 22  Pardé M., 1925, Le Régime du Rhône, p. 136-137. 23  Voir à ce sujet Bravard J.-P., 1994 : « La charge de fond du Haut-Rhône français, mise en perspective historique », Les Dossiers de la Revue de Géographie Alpine, 12, p. 163-170 et surtout la synthèse fournie dans le cadre de l’Étude Globale Rhône : HYDRATEC, SOGREAH, 19982002 : Étude globale pour une réduction des risques dus aux crues du Rhône, volet « Étude du transport solide ». Valence, Territoire Rhône. 24  Bravard J.-P., 1981 : La Chautagne. Dynamique de l’environnement d’un pays savoyard. Institut des Études rhodaniennes, Lyon, Mémoires et Documents n° 18, 182 p. et Bravard J.-P., 1986 : Le Rhône, du Léman à Lyon. Lyon, La Manufacture, 451 p. 25  Carte géométrique d’une partie du cours du Rhône depuis Genève jusqu’au confluent du Guyers pour servir à la nouvelle délimitation des États de France et de Savoie, 1760. Archives départementales de la Savoie, Chambéry, cote C625.

Fig. 9

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

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saulées) ; c’était des «  brotteaux  », comme les Rhodaniens qualifiaient l’espace brouté par les bêtes laissées en semi-liberté, en général des bovins. L’instabilité interne à la bande de tressage, telle qu’on peut la supposer à l’examen de la carte, s’exerçait d’une autre manière. Les documents d’archives témoignent de la peur qu’avaient les Chautagnards de voir le Rhône se déverser dans le Grand Marais qui s’étend vers le sud-est en direction du lac du Bourget. Formulations purement rhétoriques destinées à obtenir des remises d’impôts après les crues, voire des aides publiques à la construction de digues, ou certitudes issues d’une réalité vécue au jour le jour  ? Une partie de la réponse est contenue dans la «  Liste des numéros suivis  » annexée à la mappe sarde qui mentionne, dans les paroisses de Motz et Serrières, les parcelles «  emportées  » (affectées par une destruction complète due à l’érosion fluviale), les parcelles «  semi-emportées  » et les parcelles «  sablées  » suite aux crues de 1733 et 1734. La représentation cartographique de ces dégâts, réalisée à partir de la mappe, est révélatrice d’une extension en rive gauche de la bande de tressage au détriment des terres agricoles, et c’est à juste titre que les riverains manifestaient leur inquiétude.

Fig. 10 Le paysage des tresses du Rhône en Chautagne associe une mosaïque de prés et cultures, bois ou brotteaux et bancs de galets et graviers. (Dessin d’après la Carte des Limites de 1760, Archives départementales de la Savoie, C625) À l’intérieur des lignes latérales, il sera interdit de construire des digues « offensives » susceptibles de renvoyer le Rhône sur la rive opposée.

On peut sans risque affirmer que l’espace en tresse était en expansion vers 1730 et la Carte des Limites souligne ce risque en montrant que le chenal principal, moteur de l’érosion latérale, est plaqué contre la rive gauche, savoyarde justement. Une confirmation fortuite de l’aggravation du risque nous fut apportée par des faits de terrain. Nous avons vu plus haut que des arbres datés du haut Moyen Âge furent ensevelis sous les galets. C’était la preuve d’un exhaussement de la bande de tressage postérieur au fonctionnement du fleuve au haut Moyen Âge. Le profil en long du Rhône en 1860 donne une pente exceptionnellement forte pour un grand cours d’eau, proche de 1 m/km. C’était la pente d’un cône de déjection, celui du Rhône et du Fier réunis, qui progressait sur les marais.

Paysages du Rhône jurassien

Fig. 10

La bande de tressage du Rhône se suit à l’aval de la Chautagne jusqu’à Yenne ; elle franchit ensuite le défilé de La Balme pour emprunter le val qui sépare le mont Tournier savoyard des chaînons orientaux du Bas Bugey, avant de déboucher dans les Basses Terres du Dauphiné. L’intensité du tressage semble ici dynamisée par les apports du Guiers, si du moins l’on se fie aux cartes anciennes et à la Carte des Limites de 1760. La taille des galets a diminué depuis la Chautagne du fait de l’usure des particules et du dépôt sélectif qui a laissé en chemin les éléments les plus grossiers ; et les apports du Guiers, qui fait frontière entre la Savoie et le Dauphiné, sont de calibre analogue à ceux du Rhône après leur traversée des collines du Bas-Dauphiné. Le cône de déjection du Guiers semble détourner le Rhône vers le nord-ouest au flanc occidental du Bugey ; il le

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Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


rajeunit quelque peu en renouvelant sa charge de fond par des apports de galets issus de dépôts d’origine glaciaire et fluvio-glaciaire. La bande de tressage du Rhône s’épanouit entre Brégnier-Cordon (Ain) et les Avenières (Isère), comme l’indique la carte de Cassini de 1766, avant de se terminer en sifflet avant Groslée (Ain) ; ce secteur était connu au XIXe siècle sous la dénomination de « passage du Chaffard ». Une carte très schématique datée de la fin du XVIIe siècle montre qu’entre Evieu et Groslée le Rhône décrivait deux lobes de méandres très contournés et proches du recoupement 26 . Or un épisode, assez important pour avoir fait l’objet d’une relation, est survenu en janvier 1690, date à laquelle il est dit que le fleuve «  a changé de lieu… se faisant un passage dans un endroit nommé la plaine du Saugey  27 ». La crue déborda sur les méandres et les recoupa (par déversement). Au vu des cartes et de l’imagerie postérieures, on peut émettre l’hypothèse que c’est la descente vers l’aval (la progradation) de la bande de tressage du Rhône et du Guiers qui fut responsable d’un véritable chevauchement, de la substitution du paysage de tresses caillouteuses au paysage de méandres. Il ne reste de l’ancien paysage que deux bras morts recoupés et rejetés sur les marges, en particulier la très belle « Morte » du Saugey sur la commune de Saint-Benoît (Ain). L’élargissement de la bande de tressage continua puisqu’entre 1833 et 1843 l’érosion latérale engloutit 17 maisons et 50 ha de terres à l’ouest du hameau du Saugey. Le processus de descente vers l’aval de la tresse du Rhône s’est prolongé entre 1872 et 1947 en même temps que s’exhaussait le fond du chenal, comme le montrent les profils des basses eaux du chenal principal à ces dates. La profondeur du lit du Rhône est anormalement forte au défilé de Malarage (ou Saint-Alban), à l’aval de Groslée. Le fleuve coule dans un canyon, une gorge sous-glaciaire encadrée de parois calcaires verticales creusée pendant les périodes froides du Quaternaire. La présence du sable dans ce tronçon, et non des galets, signifie que la « vague » caillouteuse n’est pas sortie des Basses Terres, signe que le Rhône, de part et d’autre de Groslée, possède deux modes de fonctionnement distincts. Les Basses Terres ont donc connu un processus de construction alluviale inachevé que l’on suit du XVIe au XXe siècle environ. Privé d’apports de charge de fond en provenance de l’amont, le fleuve se calme au long des chaînons occidentaux du Bugey et dans son contournement par le nord du plateau calcaire de l’île Crémieu. Il franchit de vieux cônes de déjection, coule sur la dalle calcaire de Sault-Brénaz et entaille la molasse tertiaire avant de se heurter aux blocs morainiques

26  Le recoupement du pédoncule d’un méandre par tangence s’opère au terme du recul lent et progressif de la rive concave ; la coupure par déversement s’opère lorsqu’une crue déborde sur le pédoncule rétréci et y entaille un nouveau chenal. 27  Extrait cité in : Forat R., 1954 : « Aux confins septentrionaux du Bas-Dauphiné : les Basses Terres. Étude géomorphologique ». Revue de Géographie Alpine, 4, p. 675-712.

qui arment son lit dans le secteur de Loyettes (Ain). Le chenal est étroit et encaissé, car la charge de fond est très faible depuis des milliers d’années.

De l’Ain à Lyon Le paysage des tresses fluviales reprend avec force à partir du confluent de l’Ain dont le bassin fournissait une abondante charge de fond caillouteuse issue du démantèlement des dépôts morainiques et fluvio-glaciaires du Würm, issus en particulier de la Bienne, un sous-affluent descendu des hauts chaînons orientaux du Jura (les anciens dépôts fluvio-glaciaires caillouteux sont érodés par les eaux, méritant le nom d’égrevines qu’on leur donne localement). L’excellent atlas du cours du Rhône 28 montre que vers 1860 l’Ain aval était un cours d’eau en tresses dont les chenaux dessinaient un cône de déjection affluent du Rhône. Or ce cône était déjà en voie de perchement par l’enfoncement de l’Ain : on peut en déduire que cet enfoncement fournissait lui-même des quantités importantes de matériaux. Après l’Arve, le Fier et le Guiers, l’Ain fournit donc la quatrième injection sédimentaire  significative depuis le Léman (Fig.  11)  ; elle peut seule expliquer le nouveau paysage des tresses du « passage » de Miribel, «  archipel dans lequel s’égarent et s’échouent journellement des bateaux  29  ». Un grand connaisseur du Rhône passé écrivait ceci : «  La transition se fait par degrés insensibles du Rhône vif et navigable aux Rhône morts et atterris, de l’îlot de gravier à la berge submersible, de la terre basse et à demi noyée à la plaine définitivement émergée  30 .  » Le bras principal, moteur de la dynamique, méandre sur diverses cartes du XVIIIe et du XIXe siècle (Fig. 12), tout comme d’autres chenaux communiquant entre eux par de petites défluviations à l’occasion des crues. Les bras les plus actifs étaient bordés de bancs de galets et de sables représentés sur les cartes (pour des débits il est vrai inconnus). En 1848, avant les travaux de canalisation réalisés dans le secteur, plus de 20  % de la surface du Passage de Miribel était en graviers exondés et non colonisés par la végétation, ce qui donne une idée de la dynamique de transport et de régénération des formes. La présence de sinuosités au sein d’un espace de tressage pourrait avoir été une forme d’ajustement visant à réduire l’énergie (par réduction de la pente des chenaux) en dehors de périodes de crue. Des tresses fluviales, beaucoup plus effilées que dans le secteur de Miribel, pourraient avoir pénétré dans Lyon dans le courant du Moyen Âge. Dès le XIIIe siècle, l’augmentation de la charge solide et de la puissance des crues créa une tendance à l’exhaussement et à l’élargissement du Rhône. La réponse des édiles fut de faire allonger, presque doubler, le pont médiéval de

28  Ponts et Chaussées : Carte du cours du Rhône entre le Parc et Donzère, levée et gravée de 1857 à 1866. Lyon, Service spécial du Rhône. 29  Archives départementales de l’Isère, VI.S.6.11 30  Lenthéric Ch., 1892 : Le Rhône, histoire d’un fleuve. Paris, Plon, 2 vol., 549 et 545 p.

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

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Fig. 11 Paysage de l’Ain. (J.-P. Bravard) La rivière transporte encore des galets, mais les saulaies ont conquis l’espace fluvial. Le lit de l’Ain est tenu par de gros blocs visibles sous l’eau.

Fig. 11

Fig. 13

Fig. 12

Fig. 12 Le Rhône en 1726 sous le village de Neyron et la Côtière de Dombes. (Archives départementales de l’Ain)

Le nord (Dauphiné) est en haut de la carte et le fleuve coule vers la droite. Les chenaux les plus actifs sont soulignés par l’existence de bancs de galets, les brotteaux jouent un rôle important pour les communautés des deux rives qui se disputent le bois et l’herbe.

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Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


la Guillotière pour que les eaux et la charge solide puissent passer sous les arches. Des fouilles récentes entreprises sur le site de la Fosse aux Ours, en rive gauche de l’ancien pont, montrent une accumulation de galets de plusieurs mètres d’épaisseur qui fossilise une berge sans doute médiévale et s’étend vers l’est en direction de la place du Pont, l’actuelle place Gabriel Péri (voir chap. 5) 31 . Il est nécessaire, au terme de cette présentation rapide au fil du fleuve, de prendre un peu de recul. Un calcul effectué sur le style en tresses du Rhône d’après la carte des Ponts et chaussées de 1860 révèle que sur les 192 km de fleuve mesurés entre Le Parc et Lyon, 87 km étaient en tresses ; si l’on considère le tressage dans les tronçons disposant d’une plaine alluviale permettant l’étalement des formes, les trois quarts du parcours étaient en tresses. Les secteurs les plus remarquables étaient la Chautagne, le passage du Chaffard (Brégnier) et le passage de Miribel, dans chacun des cas à l’aval d’apports affluents importants. Dans ces tronçons la pente de transport nécessaire à la mise en mouvement des galets était voisine de 1 m/km ; de façon plus générale, tous les secteurs en tresses présentaient une pente supérieure à 0,5 m/km, ce qui est fort pour un fleuve de plaine (Fig. 13 & 14).

La Saône, une rivière de plaine dans un écrin de moyennes montagnes Lyon est une ville de confluence, la ville du Rhône et de la Saône ; cette dernière est une rivière longue de 480 km dont le cours ne s’abaisse que de 245 m depuis sa source localisée près du village lorrain de Vioménil, au pied des Monts Faucilles. La pente moyenne est très faible et, si elle était parfaitement régulière, ne permettrait pas un transport de charge de fond significatif. En outre, le profil en long défie les lois de la régularisation naturelle des profils du fait qu’il est brisé en segments par les effets de la tectonique. La pente moyenne est de 13  cm/km entre Gray et Verdun (la Petite Saône), de 1 cm/km entre Verdun et Mâcon avant de retrouver une valeur moyenne de 11  cm/km entre Mâcon et Anse (ces deux segments forment la Grande Saône) ; puis elle se redresse encore

31  Burnouf J., Guilhot J.-O., Mandy M.-O., Orcel C., 1991 : Le Pont de la Guillotière. Franchir le Rhône à Lyon. Documents d’Archéologie en Rhône-Alpes, sér. Lyonnaise n° 3, 196 p. et entretien avec les responsables INRAP de la fouille.

à 21 cm/km entre Anse et Lyon 32 . Dans son style imagé, Maurice Pardé disait à propos de cette rupture de pente que «  le mouton devenait enragé ». Un des traits caractéristiques de la Saône est l’existence de très vieux passages à gué établis sur des seuils naturels. Si l’on n’en dénombre que cinq entre Mâcon et Lyon, ils sont au nombre de 21 entre Chalon et Mâcon ; la moitié des hautsfonds recensés auraient été utilisés comme gués. 33 La mobilité des fonds de la Saône explique sans doute la rareté des gués à l’aval d’Anse, mais à l’amont de cette ville, la richesse du matériel archéologique retrouvé (Néolithique, Âges du Bronze et du Fer, époque gallo-romaine) 34 plaide en faveur de leur stabilité sur la longue durée, ce qui n’exclut pas que des changements localisés aient eu lieu sous le contrôle des crues. La stabilité des hauts-fonds que suppose cette permanence des vestiges subaquatiques est un argument en faveur d’un transport de charge de fond limité pendant l’Holocène. Cette stabilité s’accompagnait cependant d’une mobilité de la section en travers puisque le lit était nettement plus large que la moyenne à hauteur des hauts-fonds (300 à 340 m au lieu de 120 m dans les secteurs de meuilles) du fait de la dispersion du courant  ; les eaux d’étiage couraient vite sur les rapides profonds de 0,35 à 0,75 m, avec des vitesses de 1,4 à 2,5 m/s. À une échelle locale, la navigation était gênée par des « barres » résistantes de poudingue, d’argile ou de gros galets ainsi que par des montiaux de sable déposés par des courants latéraux. Les sables et graviers étaient réputés provenir des affluents et de l’érosion des berges. 35

Fig. 13 Styles fluviaux et transferts sédimentaires dans le bassin du Rhône. (J.-P. Bravard) Les flèches noires localisent les entrées de charge grossière les plus importantes du bassin. Leur correspondent des secteurs à fort tressage sur le HautRhône (traits noirs épais). Le tressage est réduit entre Givors et le confluent de l’Isère faute d’apports frais, puis se redresse de ce point au delta inclus, car les Cévennes et les Alpes du Sud injectent une charge assez importante.

Les principaux apports de charge de fond à la Saône provenaient en premier lieu du Jura par le Doubs et la Loue, son sous-affluent qui conflue avec le Doubs à l’amont de Dôle. Ces deux cours d’eau, semblables à l’Ain de ce point de vue, transportaient une abondante charge de fond caillouto-sableuse qui était déposée et reprise au gré de divagations très actives avant la fin du XIXe siècle. On ignore le volume de la charge qui parvenait réellement à la Saône, de même que son calibre. Sur l’autre rive, les cours d’eau sont beaucoup plus modestes, tels la Dheune, la Grosne et l’Azergues, mais ils drainent des régions métamorphiques à épaisse et fragile couverture d’arène sableuse qui leur ont fourni une charge importante dans les périodes de fort défrichement. De nos jours, on peut encore observer aux confluences les micro-deltas édifiés par ces tributaires, mais les apports sédimentaires devaient être supérieurs à l’époque moderne.

32  Astrade L., 2006 : La Saône en crue. Dynamique d’un hydrosystème anthropisé. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 268 p. 33  Dumont A., 1997 : Les Passages à gué de la Grande Saône. Thèse d’histoire de l’art et archéologie, Université Lyon 2, 372 p. et annexes. 34  Bonnamour L., 2000 : Archéologie de la Saône, 150 ans de recherches : le fleuve gardien de la mémoire. Paris, Éd. Errance. 35  Laval, 1845 : « Notice sur les travaux de perfectionnement de la navigation de la Saône, entre l’embouchure du canal du Rhône au Rhin et Lyon ». Annales des Ponts et Chaussées, 119, p. 1-47.

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

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Quoi qu’il en soit, la Saône, dite à tort paresseuse, fournissait au Rhône un quota de charge de fond non négligeable. Charge au total plus sableuse que caillouteuse, qui encombrait le port gallo-romain récemment découvert dans le quartier Saint-Georges et qui traversait aisément la ville de Lyon. Ainsi l’Ain (surtout) et la Saône dans une moindre mesure, tous deux drainant la partie nord du grand fossé et bien pourvus en charge de fond, étaient-ils capables de régénérer le paysage des tresses fluviales du Rhône lyonnais dans la période du PAG 37.

Les paysages de tresses entre Lyon et la mer De Lyon à Tain-Tournon

Fig. 14

L’élément le plus probant est l’existence d’un vaste cône de déjection actif au débouché de l’Azergues avec des « embouchures » multiples au XVIIe siècle. Le cours actuel, encaissé et sans grâce, passe sous la ville d’Anse alors qu’il était localisé au hameau d’Ambérieu-d’Azergues au XVIIIe siècle, comme le suggère un pont abandonné dans les prés. Il ne paraît pas douteux que l’Azergues ait transporté une abondante charge caillouto-sableuse issue du démantèlement des formations superficielles de son bassin dans une période combinant l’agressivité climatique du PAG et un fort défrichement sur des sols fragiles. La pente relativement forte de la Saône à l’aval d’Anse serait ainsi une pente d’équilibre, celle nécessaire au transport de la charge de fond en provenance de l’Azergues, et ne serait pas due à la tectonique récente de soulèvement d’une dorsale lyonnaise sous l’effet du « rebond isostatique » (cf. chapitre 3) 36 .

Fig. 14 Le Rhône à l’amont de Lyon à la fin du XVIIIe siècle. Source : Carte de Cassini. Comme dans la région de Culoz, la représentation des formes fluviales en tresses est très simplifiée, mais sous Nièvre et Balan un grand méandre, pas encore recoupé, est d’époque médiévale.

36  C’est-à-dire à l’effet de l’allègement de la région de Lyon après la fusion du dernier glacier, conduisant à un « rebond » de la croûte terrestre. Pour une revalorisation de l’action de la dynamique fluviale, voir : Bravard J.-P., 1997 : « Tectonique et dynamique fluviale du Würm à

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Le Rhône changeait de nature à l’aval de Lyon. Il exprimait certes sa dynamique de tressage entre Lyon et Givors, par exemple dans le secteur des îles de la Table Ronde, et la contribution du Gier, inconnue en termes de volume (mais modeste), entretenait quelque peu la charge 38 . Mais le déséquilibre dû à l’excès de transport solide grossier, qui fait le style en tresses, devait être bien faible, car entre Vienne et Condrieu le Rhône changeait de style au profit d’un retour des sinuosités (même si l’île du Beurre est bien un ancien secteur de tressage). Il n’est cependant pas exclu que le lit du Rhône ait ici été contraint par de vieux aménagements de berges antiques et médiévaux, comme à Vienne et Saint-Romain-enGal, ou encore Ampuis, sous le château qui a succédé à une villa gallo-romaine... C’est d’autant plus plausible qu’alors que fort peu de matériaux frais arrivaient au Rhône, il épanouissait un beau paysage de tresses entre Saint-Maurice-l’Exil et le secteur de Sablons et Serrières. Il en reste le paysage protégé de l’île de La Platière. Mais ce paysage était alors très localisé puisque

l’Holocène à la confluence Saône-Rhône (France) ». Géographie Physique et Quaternaire, vol. 51, 3, p. 315-26. 37  Les descriptions des zones en tresses sont en partie empruntées à l’étude suivante : Bravard et al., 2011. Atlas du paléo-environnement : une restitution des évolutions du fleuve avant les aménagements du XXe siècle. Plan Rhône 2007-2013. Le site de la DREAL Rhône-Alpes/Plan Rhône donne accès au texte, à un atlas et à des montages multimédias : Un résumé de ce travail est fourni par Bravard J.-P., Provansal M., Arnaud-Fassetta G., Chabbert S., Gaydou P., Dufour S., Richard F, Valleteau S., Melun G., Passy P. : « Un atlas du paléo-environnement de la plaine alluviale du Rhône de la frontière suisse à la mer ». Chambéry, Collection EDYTEM, n° 6, Cahiers de Paléoenvironnement, p. 101-116, 2008. 38  Poinsart D., Salvador P.-G., 1993 : « Histoire de l’endiguement du Rhône à l’aval de Lyon » (XIXe siècle). In Piquet (François) (éd.) : Le Fleuve et ses métamorphoses, Actes du coll. Intern., Paris, Didier Érudition, p. 299-314.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


le fleuve reprenait, selon une pente réduite, son tracé souplement sinueux entre Sablons et Châteaubourg à l’aval de Tournon. Fort peu d’îles, une très faible mobilité, n’ont pas dissuadé les travaux d’endiguement ultérieurs (en fait destinés au rétrécissement du chenal), mais le Rhône était un fleuve paisible dans son franchissement des défilés de Vienne à Condrieu et de Saint-Vallier à Tain.

De la confluence de l’Isère à celle de l’Ardèche Le paysage des tresses faisait un retour en force à partir de la confluence de l’Isère, le gros affluent alpestre apportant une importante contribution sédimentaire incluant des galets et des sédiments en suspension. Si les grandes plaines d’ombilic glaciaire du Grésivaudan et de la région de Moirans et Voiron ont stocké une partie de la charge de fond, un flux notable arrivait au Rhône. L’étroitesse du chenal de l’Isère encaissé dans la molasse entre Saint-Gervais et Châteauneuf-d’Isère et la couleur grise des eaux, due non pas à la pollution comme on peut communément le croire, mais à la charge en suspension issue des hauts bassins schisteux et marneux, décourageait l’inspection des fonds. Les barrages ajoutés au XXe siècle ainsi que les extractions réalisées dans la région grenobloise ont profondément changé l’Isère. Par sa contribution sédimentaire, l’Isère faisait donc pencher la balance en faveur du paysage des tresses à partir de sa confluence. Le Rhône prend ici toute sa dimension de grand fleuve avec un module d’environ 1 400 m3/s et de puissantes crues. Les tresses du Rhône glissaient d’un bord à l’autre de sa vallée alluviale, mues par la dynamique propre des eaux fluviales et par la poussée des rivières torrentielles affluentes aux crues violentes  : l’Eyrieux à Beauchastel, l’Ouvèze au Pouzin, la Drôme à Livron, la Payre et l’Escoutay (Ardèche) étaient bien différentes de ce qu’elles sont devenues. Après de fortes crues cévenoles, des galets de basalte des Coirons étaient retrouvés sur la rive gauche du Rhône, bien loin de la confluence. 39 Le tressage avait une autre raison, celle-ci cachée  : la pente très forte du Rhône allant même jusqu’à 0,80  m/km entre La Voulte et Pont-Saint-Esprit, n’était pas en équilibre avec le débit ni avec la charge de fond ; elle était ici imposée par les multiples affleurements des dalles de calcaire crétacé que la tectonique tertiaire et quaternaire a redressées dans le resserrement du couloir entre le Vivarais et l’avant-pays alpin. Le fleuve a toujours connu dans sa moyenne vallée un relatif déficit sédimentaire de sorte que les tresses du fleuve glissaient sur la roche qui affleurait fréquemment en fond de chenal, menaçant les mariniers d’endommager la coque de leur bateau. Le Rhône descendait ainsi vers la mer, guidant de bas-

39  Cité par Pardé M., 1925 : Le Régime du Rhône, étude hydrologique. Lyon, Études et Travaux de l’Institut des Études Rhodaniennes, 2 t., p. 516.

sin en défilé les matériaux livrés par les montagnes bordières. Il passait à distance de Montélimar, puis développait une vaste bande de tressage à l’amont de Bourg-Saint-Andéol. La dynamique fut si intense au milieu du XIXe siècle dans le secteur compris entre Donzère et Pierrelatte que les bornes du chenal principal, posées en 1840 par le Service de la Navigation, se trouvaient au milieu des terres vers 1860. Divagations intenses, élargissement en cours de la bande active, menaces sur les vieilles terres de la plaine alluviale de Pierrelatte qui connurent une mise en valeur pré-romaine et romaine, mais aussi alluvions jeunes, promesses de conquêtes et de prises par un paysannat avide de sols. Le Rhône se rétrécit à Bourg-Saint-Andéol, qui a toujours été un lieu de franchissement important. Comme si le secteur était la partie distale de la bande active que l’on suit depuis la confluence de l’Isère et s’était arrêté, épargnant le lien historique établi entre la ville ardéchoise et Pierrelatte. Si la Drôme, en repoussant le Rhône sur la rive occidentale par un cône de déjection puissant permet la préservation de lambeaux de plaine alluviale en rive gauche, la quasi-totalité du fond de vallée holocène été balayée par la bande active en tresses au PAG entre Valence et Pierrelatte (sur une largeur de 5 à 6 km au sud de Donzère). Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la Compagnie Nationale du Rhône ait fait le choix du secteur de Donzère-Mondragon pour installer la première chute à l’aval de Lyon : c’était celui disposant du plus fort potentiel du Rhône à défaut d’être le moins coûteux à réaliser, compte tenu de sa pente et de son débit moyen  ; il avait été très tôt reconnu comme attractif 40 .

De la confluence de l’Ardèche à Avignon Le tressage retrouve toute son activité lorsque le grand affluent cévenol qu’est l’Ardèche injecte les sables et les galets fournis à l’amont de ses gorges par sa haute vallée et par le Chassezac. On peut considérer que le Bas-Rhône commence ici tant les crues cévenoles (voir infra) font sentir leurs effets sur la morphologie fluviale. Il a été démontré que les apports en matériaux caillouteux ne provenaient pas des pentes cévenoles, mais bien du démantèlement des terrasses quaternaires proches du cours d’eau ; les versants ne fournissaient que le sable issu de l’érosion de sols très sollicités par l’agriculture vivrière 41 . Les apports au Rhône étaient importants et rajeunissaient à leur tour à l’occasion des fortes crues le paysage des tresses.

40  Pardé M., 1925 : Le Régime du Rhône. 1re partie : Étude générale. Lyon, Institut des Études Rhodaniennes, Coll. Études et Travaux, p. 521. 41  Tricart J., 1958 : « Étude sur quelques cailloutis fluviatiles actuels des Pyrénées orientales et du Massif central ». Zeitschrift für Geomorphologie, 2, 4, 278-304.

CHAPITRE 4. Montagnes et cours d’eau du bassin du Rhône au Petit Âge Glaciaire

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À Pont-Saint-Esprit, le pont médiéval construit entre 1265 et 1309 par la branche « pontife  » des Frères Hospitaliers pour franchir le fleuve, disposait de 26 grandes arches de pierre pour une longueur totale excédant les 900 m, tant était puissante la bande d’activité. L’arrivée de l’Ardèche, forte de ses crues et de ses alluvions créait un élargissement à l’amont immédiat de la ville. Entre Pont-Saint-Esprit et Avignon, la bande active possède une largeur considérable de 1 à 5 km. L’indice de multiplicité des chenaux est le plus fort que l’on rencontre à l’aval de Lyon, mais il ne semble pas que ce soit une vraie bande de tressage tant les chenaux du Rhône, qui enserrent des îles boisées et agricoles, sont sinueux et relativement stables (Fig. 15). De fait la pente et la puissance du fleuve sont très réduites. Divers arguments plaident en faveur d’une faible évolution du paysage depuis l’époque romaine au moins puisque des linéaments du cadastre C d’Orange sont encore visibles dans ce qui aurait été les Insulae Furianae 42 . Ce paysage existait aussi au Moyen Âge, ce qui suggère une origine très ancienne pour ce qui ressemble à un style fluvial en anastomose. De fait une carte de 1377 conservée dans la galerie des cartes géographiques du Vatican représente ce paysage dans ses grandes lignes. Comme si les tresses du secteur de PontSaint-Esprit distribuaient la charge dans des chenaux sinueux et à faible pente. Il n’est pas exclu que la plaine du Rhône à l’amont d’Avignon soit une zone de stockage sédimentaire (un effet d’enfoncement dû à la tectonique a été suggéré à l’amont d’une zone faisant barrage ; ce barrage pourrait être aussi celui qu’aurait exercé le lit de la Durance à certaines époques de l’Holocène). Les études portant sur l’anastomose dans le monde ont insisté sur ces facteurs externes responsables d’une perte locale d’énergie. Une étude récente du pont d’Avignon a permis de renouveler sa connaissance. Le pont de pierre fut construit au milieu du XIIIe siècle et non à la fin du XIIe siècle, comme admis jusqu’ici ; par ailleurs, le fond du Rhône monta de 3 à 7 m au milieu du XVIIe siècle au cœur du Petit Âge Glaciaire 43 .

Le Rhône d’Avignon à la mer Entre Avignon et Beaucaire conflue le gros affluent alpestre qu’est la Durance, rivière qui développait une belle morphologie de tressage au XIXe siècle, ainsi que le Gardon, le dernier affluent cévenol 44 . Sur la marge gauche du Rhône, le

42  Piganiol A., 1962 : Les documents cadastraux de la colonie d’Orange. Paris, CNRS, 434 p. et Ballais J.-L. et Meffre J.-C., 1997, « Le problème de la stabilité des îles du Rhône pendant la période historique », in Bravard J.-P., Burnouf J. et Chouquer G., 1997 : La dynamique des paysages proto-historiques, antiques, médiévaux et modernes, Antibes, p. 309-317. 43  Vella M.-A., Ghilardi M. et al., 2013 : « Géoarchéologie du Rhône dans le secteur du pont Saint-Bénézet (Avignon, Provence, France) au cours de la seconde moitié du deuxième millénaire apr. J.-C. : étude croisée de géographie historique et des paléoenvironnements ». Géomorphologie : relief, processus, environnement, 3, p. 287-310. 44  Une carte du procès de Barbentane est consultable aux Archives

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méandre de Vallabrègues, l’ancien « bras de Provence », a été recoupé au XVIIe siècle par la bande de tressage dont l’activité a été ici encore rajeunie par les fortes injections sédimentaires des deux affluents. Ce « coin » de charge caillouteuse progressant vers l’aval n’a pas eu le temps de descendre bien au-delà de Beaucaire ni d’atteindre la diffluence du Grand et du Petit Rhône 45 . Fait déjà observé sur d’autres fleuves, on passait sans transition des galets aux sables, d’un lit large à un lit étroit à bancs de sable mobiles, d’une pente assez forte à la pente très faible d’un delta ; dans le même temps, le lit du Rhône s’exhaussait dans la région d’Arles, ce qui facilitait l’inondation du lit majeur 46 . Le Bras de Fer est un bel exemple d’une métamorphose fluviale enregistrée pendant le PAG. L’entrée de ce bras, qui fut le chenal du Grand Rhône entre 1586 et 1712, est visible à l’amont des Salins-de-Giraud, en rive droite du Grand Rhône actuel. L’histoire hydrologique du Rhône à Arles 47 et une série de cartes bathymétriques montrant des accumulations sédimentaires au large de l’embouchure témoignent de la forte instabilité du débit de crue et du transport solide. L’embouchure du Bras de fer progressa en moyenne de 80 m/an entre 1680 et 1710, et atteignit le record de 180  m/an entre 1700 et 1710, avant la défluviation qui se fit à partir de 1711 au profit de l’embouchure actuelle. Des sondages réalisés dans le remblaiement du Bras de Fer et sur ses anciennes berges ont montré la place qu’y occupe le sable grossier dans une morphologie de «  tresses deltaïques  », soulignant la réalité d’une métamorphose du Rhône en Camargue entre 1700 et 1710. L’étude des minéraux lourds a démontré que, dans cette phase, ce sont les affluents cévenols, les plus proches, qui ont apporté la charge la plus importante à la fin d’une crise qui avait débuté vers 1660-1670 48 .

Départementales du Vaucluse, avec les variations du lit du Rhône entre le XIIIe siècle et 1789. 45  Raccasi G., 2008 : Mutations géomorphologiques récentes du Rhône aval, recherches en vue de la restauration hydraulique et de la gestion des crues. Thèse de géographie, Université Aix-Marseille 1, 336 p. 46  Ce paragraphe est inspiré de Bravard J.-P., Provansal M., 2011 : « Le franchissement du Rhône dans l’Antiquité (France). Métamorphoses fluviales et première esquisse taphonomique à l’échelle de la vallée ». In G. Barruol, J.-L. Fiches et P. Garmy (dir.) : Les Ponts routiers en Gaule romaine. Revue Archéologique de Narbonnaise, Suppl. 41, p. 431-442. Voir aussi : Maillet G., Raccasi G., Provansal M., Sabatier F., Antonelli C., Vella C. et Fleury J., 2007 : « Transferts sédimentaires dans le bas Rhône depuis le milieu du XIXe siècle, essai de quantification ». Géographie physique et Quaternaire, 61, 1, p. 39-53. Voir aussi : Bruneton H., 1999 : Évolution holocène d’un hydro-système méditerranéen et de son environnement géomorphologique. Les plaines d’Arles à l’interface entre le Massif des Alpilles et le Rhône. Thèse, Université Aix-Marseille 1. 47  Pichard G., 1995 : « Les crues sur le bas Rhône de 1500 à nos jours. Pour une histoire hydroclimatique ». Méditerranée, 3-4, p. 105-116. 48  Arnaud-Fassetta G., Provansal M., 1999 : “High frequency variations of water flux and sediment discharge during the Little Ice Age (AD 1586-1725) in the Rhone delta (France). Relationship to the catchment basin”. Hydrobiologia, 410, 241-250.

Pour saluer le Rhône  I. Métamorphoses. La changeante nature des couloirs de la Saône et du Rhône


moins marquée, le long linéaire situé à l’aval de Valence. Calculée à partir des débits de petite crue, de la pente de la ligne d’eau et de la largeur du fleuve, la puissance spécifique donne une image longitudinale de l’énergie dont disposait le Rhône vers 1860 (Fig. 13). Elle augmentait avec l’apport en eau des affluents et avec la force de la pente, mais était réduite par les fortes largeurs propres à un style en tresses bien exprimé. La forte énergie disponible à l’amont de Tain-Tournon ne s’accompagne pas de tressage faute de galets en quantité suffisante ; de fortes valeurs de puissance calculées entre la Drôme et l’Ardèche s’expliquent par l’importance du débit et par le soulèvement tectonique de ce secteur de la vallée qui a accru la pente au Quaternaire.

Fig. 15

Segmentation fluviale : la situation vers 1860, à l’aube des grands travaux  L’emploi d’une méthode de quantification a permis de réaliser une carte des styles fluviaux tels qu’ils existaient vers 1860. 49 On voit clairement apparaître les secteurs de forte intensité de tressage qui sont la Chautagne, les Basses Terres, le «  passage  » de Miribel essentiellement, puis de manière

49  Bravard J.-P., 2010 : “Discontinuities in braided patterns: Rhône River from Geneva to the Camargue delta before river training”. Geomorphology, 117, p. 217-33.

Carte du Diocèse d’Uzès, dressée par le Sieur Gautier et dédiée à Mgr Michel Poncet de la Rivière, Évêque et Comte d’Uzès. Paris, chez J.-B. Nolin. (Bibliothèque nationale de France) Le tressage du Rhône est représenté de manière traditionnelle à cette échelle. Noter la représentation du Pont du Gard.

Fig. 15

Ce chapitre nous a montré que le paysage des tresses fluviales, « emblématique » du Rhône valaisan et français, correspondait précisément à la période climatique du Petit Âge Glaciaire. Si le déterminisme naturel explique largement le paysage du fleuve alors fait de multiples bancs de galets enserrés par des chenaux mobiles, il n’en demeure pas moins que les excès du climat ne se seraient pas exprimés si les pentes n’avaient été fortement défrichées dans une époque qui connut la faim de terres, des rives du Rhône aux alpages, des Cévennes aux vallées alpines. Paysage traduisant une forte énergie et une relative incapacité des eaux à mouvoir des sédiments fournis en excès par les bassins versants montagnards, le tressage a quasiment oblitéré le paysage des méandres médiévaux. Il ne fut cependant pas omniprésent : il fut absent d’une partie du HautRhône, le temps n’ayant pas été assez long pour transmettre les sédiments des Alpes du Nord au-delà de l’île Crémieu ; il fut absent de la Saône où la pente était définitivement insuffisante pour ne serait-ce que transporter la charge grossière sauf sur son cours aval ; il fut d’intensité inégale à l’aval de Lyon, car la pleine expression du paysage de tresses suppose des apports abondants et réguliers, conditions qui n’y étaient pas réunies. On conçoit que le paysage fluvial actuel soit issu du paysage de la fin du XIXe siècle et en conserve les traces encore bien lisibles. Les caractéristiques propres aux différents tronçons de cours d’eau ont conditionné le paysage puis les choix techniques retenus dans les aménagements, plus ou moins développés suivant le style fluvial concerné. Elles conditionnent maintenant les caractères des annexes fluviales (les lônes) et les modalités de leur restauration. Comme quoi l’histoire longue impose sa marque même sur nos pratiques contemporaines. 

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II Le temps long des hommes du fleuve

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Le fleuve, les hommes et le temps long

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Le fleuve et les prodromes à la maîtrise de l’espace

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Terres protégées, terres conquises, La conquête de l’espace alluvial à l’époque moderne page 132

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La formule d’Henri Bosco « un fleuve énorme, sauvage, un homme chétif, épouvanté » est si belle qu’elle s’inscrit au registre de la poésie, plus qu’à celui des faits. En réalité, jamais les hommes n’ont autant vécu dans la proximité du fleuve, que durant les siècles antérieurs à la remontée de la Saône par le Pyroscaphe de Jouffroy d’Abbans, exploit modeste, mais qui, rompant avec une pratique millénaire, ouvrait l’ère de la maîtrise recherchée ou proclamée de l’homme sur le fleuve. Jusque-là, et aussi loin que remonte la mémoire, les hommes ont composé ou rusé avec le fleuve. Ils ont supporté ses écarts, mais en ont fait le vecteur principal des échanges matériels et culturels entre les deux versants nordique et méditerranéen de l’Europe occidentale. Ces échanges ont suscité sur ses rives et sur celles de ses grands affluents à commencer par la Saône, l’épanouissement d’un riche cortège urbain. Pour incertaines et mobiles qu’elles soient longtemps restées, ses rives n’en ont pas moins fourni le bois des fournils, l’argile des briques et la pâture du bétail. On faisait même sur ses bords des cultures d’aubaine et ses eaux poissonneuses suffisaient à l’approvisionnement des jours maigres. Et si le fleuve portait bateau, le moindre de ses affluents faisait tourner moulin, de sorte que des moindres ruisseaux jusqu’au fleuve-maître, l’eau était à la fois le moteur d’activités multiples et le lien qui unissait les hommes.

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On ne peut pour autant évoquer un système de relations stables entre le fleuve et ses riverains. Les emprises saisonnières tant urbaines que rurales se sont progressivement faites durables avec l’érection des premières digues, le creusement des premiers canaux, la multiplication des ponts succédant aux gués. Au temps des compromis et des relations prudentes a succédé, sans qu’il y ait jamais rupture, le temps d’une maîtrise humaine longtemps incertaine, mais qui est allée s’affirmant avec le Siècle des lumières, jusqu’à ce que la vapeur relaie les équipages et que le Service du Rhône, né de la catastrophe de 1840 n’ouvre une ère nouvelle au terme de laquelle le fleuve sera asservi à la volonté des hommes. C’est ce lent cheminement qui constitue ce temps long qui n’a jamais été un temps immobile.

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


c hapitre

Ce chapitre dresse de manière simplifiée le tableau évolutif de l’hydrologie du Rhône sur une période de deux millénaires. L’époque antique a pu être approchée par la collaboration de plusieurs disciplines : l’archéologique, la géoarchéologique et les sciences du paléoenvironnement. Ces dernières permettent certes de dégager des fluctuations antérieures 1 , mais une approche assez précise reposant sur la notion de risque ne peut, pour le moment, débuter avant l’Antiquité. Nous aborderons en premier lieu la question de l’hydrologie du Rhône dans les villes romaines soumises aux crues. Les fouilles archéologiques de sauvetage réalisées dans la plaine alluviale à Vienne et à Lyon au début des années 1980 ont permis d’identifier des couches d’inondation préservées dans les structures bâties. Leur datation précise par la céramique a rendu possible la découverte étonnante d’une crise hydrologique survenue au cœur de l’époque romaine. Dans les années qui ont suivi, des découvertes similaires ont été faites dans les villes antiques de la partie méridionale de la vallée et ont confirmé le schéma proposé. Ensuite et jusqu’aux années 1920, qui sont celles de la thèse de M. Pardé, les faits sont longtemps restés plus incertains. La documentation textuelle et iconographique est disponible depuis le Moyen Âge et a fourni des descriptions éparses des aléas et des effets des inondations sur la société. Cette lacune vient d’être heureusement comblée pour la partie aval de la vallée du Rhône et permet d’espérer un effort similaire à Lyon et Vienne 2 . Les données quantifiées sont produites surtout après la crue de 1856 et c’est à l’hydrologue Maurice Pardé qu’est revenu le grand mérite d’avoir réalisé la première formalisation du capital de relevés effectués par le Service de la Navigation du Rhône (Ponts et Chaussées). Le choix des années 1920 se justifie ici par le fait que les perturbations d’origine anthropique sont encore réduites, limitées à la manœuvre de l’exutoire des grands lacs naturels alpins et aux canaux de la Durance.

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Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920 Jean-Paul Bravard

1  Voir

le chapitre 3. G., Roucaute E., 2014 : Sept siècles d’histoire hydroclimatique du Rhône d’Orange à la mer (1300-2000). Climat, crues, inondations. Presses Universitaires de Provence, h.s. Méditerranée, 194 p. Cet ouvrage met en perspective plus de 20 ans de travaux historiques sur l’hydrologie du Rhône. 2  Pichard

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

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Inondations et société dans l’histoire du fleuve : géoarchéologie du risque Les villes riveraines de l’Antiquité et leur adaptation aux aléas hydrologiques L’exposition des villes romaines aux fluctuations du Rhône est un fait connu depuis le XIXe siècle. La présence d’amphores renversées sous des sols du bâti romain a été interprétée par les archéologues comme la réponse aux remontées de la nappe d’eau souterraine par capillarité, remontées elles-mêmes liées aux fluctuations des rivières en crue. Le fait était par exemple attesté à Lyon et à Saint-Romain-en-Gal, le faubourg de Vienne situé en rive droite du fleuve. La question a été considérée sous un autre angle à partir du début des années 1980, d’abord à Vienne puis à Lyon à la faveur d’une recherche systématique d’indices. Il est aujourd’hui admis que les villes romaines de la vallée du Rhône ont été construites en plaine alluviale dans une période très favorable où les inondations ne se produisaient pas dans le lit majeur ; le fleuve avait une hydrologie modérée et de plus avait incisé son lit dans une période de faibles apports sédimentaires par ses affluents et de relatif déficit sédimentaire dans son chenal. On estime ainsi qu’à Vienne le chenal du Rhône était incisé d’environ 3 m, car les stratigraphies du lit majeur ne montrent pas de sédiments fins issus de débordements et en général plutôt un sol évolué, signe de stabilité. À la fin du Ier siècle av. J.-C. et au Ier siècle apr. J.-C., l’hydrologie du Rhône a changé ; les sites archéologiques de la plaine alluviale à Lyon ont subi et enregistré une série de crues dont l’intensité et la fréquence tranchent avec celles des siècles précédents et suivants. Piégées dans les ruines du bâti, des alluvions fines témoignent de séquences de débordement aux eaux calmes alternant avec des balayages de crues. Les principales crues ont pu être datées du règne d’Auguste (total de 7 à 30 cm), du règne de Tibère et surtout du règne de Claude si l’on considère la vitesse annuelle moyenne de mise en place des dépôts. Ce rythme se retrouve à Vienne et à Saint-Romain-en-Gal. Une question importante pour la compréhension du risque est celle de l’éventuelle adaptation des villes fluviales romaines aux crues inondantes  ; si les soubassements faits d’amphores ont une fonction sanitaire bien admise pour prévenir une humidité du sol excessive, quelles étaient les précautions prises pour résister aux crues débordantes  ? En

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l’état des connaissances, et faute de découvertes probantes, il est impossible d’affirmer que les villes se soient protégées par des digues qui eussent sans doute supposé une planification de grande ampleur alors même que les édiles ne pouvaient connaître la durée ni l’ampleur de la séquence de crues dommageables. La solution qui a été choisie dans la vallée du Rhône est l’exhaussement du bâti par des remblais dont l’étendue montre qu’ils n’ont pas été adoptés de manière systématique à l’échelle du lit majeur. À Vienne, les entrepôts impériaux (les horrea) sont reconstruits après 40 apr. J.-C. à une altitude relative supérieure de plus de 2  m par rapport aux niveaux augustéens et sur une superficie considérable de 50 ha. Les matériaux utilisés ont probablement été empruntés au Rhône et ont pu ainsi améliorer sa capacité d’écoulement. À Saint-Romain-en-Gal, la remontée du bâti est d’environ 1,50 à 2 m selon les lieux 3 . L’étude de la ville romaine d’Arles, créée comme colonie en 46 av. J.-C., a montré que la conquête urbaine de l’espace alluvial a eu lieu entre la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C. et la fin du IIIe siècle apr. J.-C (donc dans une période réputée humide). L’archéologie montre les choix techniques tels que des quais maçonnés, des vides sanitaires à base de niveaux d‘amphores empilées et des drains  ; le pont de bateaux serait une forme d’adaptation à un chenal très profond et à des crues d’une grande hauteur 4 . En somme, les villes romaines de Lyon et Vienne, cette dernière de fondation allobroge, auraient été construites en lit majeur, puis leur site de plaine se serait naturellement perché en très basse terrasse à la fin de la Tène et au tout début de l’époque romaine du fait de l’enfoncement du cours d’eau. La séquence de crues inondantes identifiée à partir de la fin

3  Sur Vienne, on pourra lire : Bravard J.-P., Lebot-Helly A., Helly B., Savay-Guerraz H., 1990 : « Le site de Vienne (38), Saint-Romain (69), Sainte-Colombe (69). L’évolution de la plaine alluviale du Rhône, de l’Âge du Fer à la fin de l’Antiquité : proposition d’interprétation ». In : Archéologie et Espaces, Éd. APDCA, Juan-Les-Pins, p. 437-452 ; Le Bot-Helly A. (Helly B., coll.), 2000 : « Vienne, contraintes hydrologiques et aménagements des rives du Rhône. De la komè allobroge à la ville du Haut-Empire ». Gallia, 56, p. 71-79 ; récemment : Bravard J.-P., 2014 : « La Vienne antique et le Rhône ». Carte Archéologique de la Gaule, vol. Vienne 38/3, p. 39-59. Sur Lyon : Bravard J.-P., Vérot-Bourrély A., Franc O., Arlaud C., 1997 : « Paléodynamique du site fluvial de Lyon depuis le Tardiglaciaire ». In Bravard J.-P. & Prestreau M. (éd.) : Dynamique du paysage ; Entretiens de géoarchéologie, DARA n° 15, Lyon 17-18 Novembre 1995, p. 177-201. Salvador P.-G., Vérot-Bourrely A., Bravard J.-P., Franc O., Macé S., 2002 : « Les crues du Rhône à l’époque gallo-romaine dans la région lyonnaise ». In Bravard J.-P. et Magny M., dir., Les Fleuves ont une histoire : paléo-environnement des rivières et des lacs français depuis 15 000 ans, Paris, Errance, p. 215-222. 4  Ce point est controversé. Une réfutation est proposée par Allinne C., Leveau P., 2002 : « Les villes antiques du Rhône et le risque fluvial ». In Favier R. (dir.), Les pouvoirs publics face aux risques naturels dans l’Histoire. Publications de la Maison des Sciences de l’Homme des Alpes, Grenoble, p. 195-218 ; Allinne C., 2005 : Les villes antiques du Rhône et le risque fluvial. Gestion des inondations dans les villes romaines. L’exemple de la basse vallée du Rhône. Thèse de l’université de Provence (AixMarseille 1), 3 vol. ; 348 p., 141 p., 198 p. et C. Allinne, 2007 : « Les villes romaines face aux inondations. La place des données archéologiques dans l’étude des risques fluviaux ». Géomorphologie, 1, p. 67-84.

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


du Ier siècle av. J.-C. fut probablement associée à une péjoration de l’hydrologie et à une remontée du fond du chenal, mais il est difficile de démontrer ce dernier point. Ces exemples du caractère fluctuant du risque d’inondation montrent quelle fut l’instabilité, ignorée jusqu’à une date récente, de la géographie des sites fluviaux rhodaniens. La notion de site fluvial, trop longtemps réglée par les historiens des villes de façon rapide en adoptant un point de vue statique, doit certainement prendre garde de positions fixistes qui ne permettent pas la compréhension des contraintes naturelles. Il ne s’agit pas en l’espèce d’adopter des positions déterministes, mais plutôt de se placer dans l’hypothèse de contraintes fluctuantes auxquelles les réponses des sociétés riveraines ont pu varier selon les lieux et les périodes 5 . Ces données issues de l’archéologie environnementale ont permis d’en inférer une oscillation climatique (courte période à séquences pluvieuses) au sein d’une longue phase de calme hydrologique, de faible transport solide, ainsi que de méandrage et d’incision du fleuve 6 .

Des sites urbains d’époque médiévale et moderne à la merci des flots Les bases de la connaissance changent radicalement entre l’époque gallo-romaine, où elles sont de nature archéologique et géomorphologique, et l’époque médiévale, où elles sont presque exclusivement de nature textuelle, avec tout ce que ce type de source a de lacunaire et incertain (les archéologues ne trouvent pas trace de crues dans les rares ruines médiévales qui ont été fouillées à Lyon). La documentation contient un certain nombre de faits catastrophiques ou relatés comme tels par les contemporains, et de faits mineurs lorsqu’ils sont considérés à titre individuel 7. Des évènements discrets prennent cependant un sens quand ils sont ordonnés en séquences d’années sèches et humides ; ils s’inscrivent alors dans la longue durée de l’histoire du climat et de l’hydrologie de l’Europe occidentale (et méditerranéenne pour la partie aval du Rhône) 8 . Les archives anciennes ont conservé, dans les fonds des grands établissements ecclésiastiques et dans les fonds consulaires de certaines villes du Rhône, une documentation d’une très grande richesse. Elle donne une image quelque peu faus-

5  On trouvera une synthèse portant sur les sites de Lyon, Vienne et Grenoble dans Bravard J.-P., 2014 : « Un site de ville fluviale étaitil attractif ou répulsif ? Apports de l’approche interdisciplinaire des relations ville-fleuve ». In Scarwell H.-J., Schmitt G., Salvador P.-G. (Dir.) : Urbanisme et inondation, outils de réconciliation et de valorisation. Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, Coll. Environnement et Société, p. 23-37. 6  Bravard J.P., Vérot-Bourrely A. et Salvador P.-G., 1992 : « Le climat d’après les informations fournies par les enregistrements sédimentaires fluviatiles étudiés sur des sites archéologiques ». In : M. Magny et H. Richard édit. : « Le climat à la fin de l’Âge du Fer et dans l’Antiquité (500 BC-500 AD). Méthodes d’approche et résultats ». Les Nouvelles de l’Archéologie, 50, p. 7-13. 7  Rossiaud J., 2007 : Le Rhône au Moyen Âge. Paris, Aubier, coll. Historique, p. 132-137. 8  Leroy Ladurie E., 1967 : Histoire du climat depuis l’An Mil (op. cit.)

±170,00 m

5 4

±166,00 m

3 ±162,50 m

2 chenal

1 ±158,50 m

Fig. 1

sée des réalités urbaines puisqu’elle privilégie les ouvrages dont la construction et l’entretien assurent la sécurité et la richesse de la cité. Prenons le cas du Pont de la Guillotière à Lyon, le seul lien entre la ville et le Dauphiné, les Alpes et l’Italie ; les archives et les fouilles ont enregistré les dégâts commis par le Rhône et les réparations qu’il fut nécessaire d’entreprendre 9 . L’emplacement primitif du pont de la Guillotière est encore incertain, de même sa date de construction (soit 1220-1225, soit 1250-1265) 10 . Mais, du XIVe au XXe siècle, il est possible de suivre les phases de construction, de réparation après des crues (en 1506 notamment) et du passage du bois à la pierre (vers 1335 puis 1560) sur le pont connu dès le XIIIe siècle. L’iconographie montre un prolongement du pont en rive gauche dans les années 1390-95 ; il correspond probablement à une période de fortes crues et de fort transport solide ainsi que d’accumulation de charge de fond et d’expansion latérale du tressage. De fait, des fouilles réalisées par l’INRAP sur le site de l’ancienne Fosse aux Ours ont montré une accumulation par le fleuve de plusieurs mètres de galets fossilisant la berge médiévale (Fig. 1). L’exemple du pont de la Guillotière montre que l’hydrologie n’expliquait pas à elle seule la gravité des crues et des inondations du passé : au Petit Âge Glaciaire, les niveaux d’eau reflétaient la montée des eaux et aussi la montée du fond des rivières ; des modifications de la morphologie fluviale entravaient l’écoulement du fait de l’excès de matériaux dans le chenal.

Fig. 1 Coupe stratigraphique de la « Fosse aux Ours ». Le réaménagement de cette place située en rive gauche au débouché du pont de La Guillotière en un parking souterrain a permis de mettre en évidence une forte accumulation de galets pendant le Petit Âge Glaciaire. De bas en haut : 1) XVI-XVIIe siècles ; 2) Début XVIIIe siècle (galets) ; 3) 1720-fin XVIIIe siècle (sables de crue) ; 4) Début XIXe siècle (remblais et dépôts de crue) ; 5) Remblais contemporains.

9  Burnouf J., Guilhot J.-O., Mandy M.-O., Orcel C., 1991 : Le Pont de la Guillotière. Franchir le Rhône à Lyon. Approche interdisciplinaire. DARA n° 5, Série Lyonnaise n° 3, Lyon, 196 p. L’intérêt de cet ouvrage est qu’il associe des textes et les résultats d’une intervention archéologique réalisée en 1984 à l’occasion de la construction de la ligne D du métro de Lyon. 10  Voir aussi chapitre 7.

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

89


Fig. 2 Les « hyperphases » de crue du Rhône à Arles. (G. Pichard & E. Roucaute : Comprendre les inondations du Rhône méridional. Actes des conférences-débats d’Arles, 9, 16, 23 et 30-112004 / Association pour l’Éducation à l’Environnement et à la Citoyenneté du Pays d’Arles, D.E.S.MI.D — CNRS / Université de la Méditerranée et « Amis du Vieil Arles ») En rouge, les « poussées » de crue et en noir, les « hyperphases » après lissage. La ligne en grisé souligne la période du PAG.

CRUES DU RHÔNE : TENDANCES LONGUES OU HYPERPHASES

Nombre de mois avec crues(+4 m) sur le basRhône par décennies

ET LOCALISATION DANS LE TEMPS DES PRINCIPALES POUSSEES

1481-1500

16

1430-50

12

8

1360

6

1

4

0

XIV

5

1761-90

6

1541-1590

2

10

2

1681-1711

3

14

1811-20 1841-60

7

8

4

XV

HYPERPHASE N° 1

XVI

XVII

XVIII

I

I

XIX I

HYPERPHASE N° 2

XX I

Fig. 2

Les rythmes du fleuve : la longue crise du Petit Âge Glaciaire à Arles Une série d’épisodes peut illustrer les crises hydrologiques que connaît un fleuve, mais le plus important est de les organiser en une série parfaitement critiquée. À ce jour, c’est la série d’Arles la mieux documentée et la mieux analysée, de sorte qu’elle est sans équivalent à ce jour 11 . Les crues, réparties en quatre degrés de gravité en fonction de leur manifestation dans le lit du fleuve et son lit majeur, révèlent un premier élément nouveau (Fig. 2)  : leur regroupement en deux «  hyperphases  » datées la première de 1450-1599 et la deuxième de 1647-1711 ; elles sont séparées par une période d’hydrologie modérée (1600-1646) contemporaine d’une période de prospérité pour la céréaliculture

11  Pichard G., 1995 : « Les crues sur le bas Rhône de 1500 à nos jours. Pour une histoire hydroclimatique ». Méditerranée, 3-4, p. 105-116. L’auteur, historien, avait harmonisé de manière très fine l’ensemble des repères, dont une échelle de crue étalonnée par un érudit arlésien, Pierre Véran (elle fut reprise ensuite sous la forme d’un « Rhônomètre »). G. Pichard considère que le lit du Rhône est parfaitement stable à Arles, ce qui élimine le risque d’avoir des périodes d’accumulation sédimentaire susceptibles de faire varier la hauteur d’eau indépendamment du débit de crue. Toutes les hauteurs d’eau supérieures à 4 m ont été retenues (le débordement commence à 4,42 m). Les données sont réparties selon une trame mensuelle et présentées au pas de temps décennal. L’ouvrage Pichard G., Roucaute E., 2014 (op. cit.) est la meilleure étude réalisée sur l’histoire hydrologique d’un fleuve français de la fin du Moyen Âge à l’époque contemporaine. 1 068 crues sont documentées, sans compter les étiages et embâcles, ni les pluies sur une vaste région méridionale. Les données hydrologiques, critiquées de manière rigoureuse, sont issues de sources particulièrement riches tant le fleuve a suscité de mesures, de réflexions sur les conditions de leur mise en œuvre ou de travaux académiques. La tradition régionale, étonnante par sa généralisation et sa durée, fut d’écrire sur les eaux et les caprices de la nature. C’est une immense base régionale centrée sur la ville d’Arles où les livres de raison sont légion, qui est enfin ordonnée et analysée.

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camarguaise. La double décennie 1701-1710 fut la plus dure dans l’histoire du fleuve devant celle des années 1481-1500. Signe d’une réalité bien appréhendée au début du XVIIIe siècle et suivie de la prise de mesures, les Chevaliers de l’Ordre de Malte, possessionnés le long du Petit Rhône, organisèrent des reculats ou retrait de digues pour rendre de l’espace au fleuve. Pendant l’hyperphase n° 1, la crue de 1548 fut plus forte que celle enregistrée en 1856 bien que l’ingénieur Kleitz ait cherché et réussi à soustraire la première à la postérité pour mieux mettre en avant la « sienne », si l’on peut dire (ce point constitue une découverte fort curieuse). Ainsi la crue de 1856 estelle indûment devenue la crue historique du Rhône, la « référence » absolue de nos jours et non point la crue de 1548. Un autre élément important est la mise en place progressive du régime hydrologique contemporain avec des poussées de forte hydraulicité dans les décennies 1770-1780, 1801-1810 et 1841-1850 ; si les crues de 1840 et 1856 n’appartiennent pas à ces séquences, c’est qu’elles sont des manifestations isolées sur un fond de faible hydraulicité  ; c’est l’un des marqueurs de la nouvelle hydrologie du fleuve. Les modifications du lit fluvial, endigué et rétréci, jouent un rôle important : les crues de gravité intermédiaire débordent moins alors que les crues extrêmes de la fin du XIXe siècle s’épanchent en provoquant des dégâts très sérieux. Les modules eux-mêmes sont instables à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ils progressent sensiblement malgré quelques baisses : le module à Beaucaire passe en effet de moins de 1 450 m3/s dans la décennie 18971906, à 1 750 m3/s dans la décennie 1927-1936 12 . Un tel type d’étude n’a pas été entrepris à Lyon et il y semble difficilement réalisable étant donnée la topographie changeante des profils en travers de la Saône et du Rhône au fil des siècles. La période 1560-1610 est caractérisée par des inondations catastrophiques comme celle de décembre 1570 qui semble être une crue «  générale 13  », ou comme la

12  C’est une évolution que Maurice Pardé avait finalement comprise, comme le montrent les compléments apportés à sa thèse sur le Régime du Rhône. 13  Au sens de Pardé (1925), infra.

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


« crue glacée » de 1608, les débâcles de la Saône de 1694 et 1696, celle du Rhône de 26 février 1709, de la Saône encore en 1820... Les crues du Rhône de mars 1711, février 1812, avant les deux crues générales d’octobre-novembre 1840 et de mai 1856 14 . Avignon a particulièrement souffert de crues du Rhône avec de fréquentes inondations de la ville, notamment en 1674, 1755 et surtout 1840  et 1856  ; avec l’effondrement de tronçons de remparts en 1358, 1362, 1471, 1544, 1548 et 1856 ; avec enfin la destruction d’arches du pont Saint-Bénézet en 1471, 1603, 1605, 1633 et 1669. Quant à Arles, il s’agit sans doute de la ville et de la campagne les plus exposées même si la ville médiévale se protège en réoccupant le site antique perché sur le rocher des Doms. Les travaux d’édification des levées sont bien engagés au XIIe siècle et le corps des levadiers est en place vers 1200, ce qui relativise la précocité de la protection du Val de Loire. Il semble que les levées et chaussées, édifiées en terre, aient été particulièrement fragiles face aux crues du Rhône. Au XIVe siècle déjà, la protection renforcée de Tarascon renvoie les eaux d’inondation sur l’autre rive et donc sur le territoire d’Arles 15 .

Fig. 3 La puissance des crues dans le bassin du Rhône. (Comité National Français de Géographie, 1931-1945 : Atlas Géographique de France. Paris, Éditions géographiques de France, 82 pl.) En bleu : Les zones à crues violentes « monstrueuses » ; En vert : les fonds de vallée submergés en crue ; en rouge, les tronçons à forte montée des eaux (+ 10 m). Nombres en noir : débit de la plus forte crue connue et débit spécifique de crue (l/s/ km2).

La crue « historique » de mai 1856

Fig. 3

La crue de 1856, aujourd’hui officiellement considérée par les pouvoirs publics comme la crue centennale (ou la crue « historique  ») a fondé la politique de gestion du risque. Le caractère exceptionnel de la crue de 1856 se retrouve sur plusieurs fleuves français, en particulier sur la Loire, assez loin devant la Garonne et les affluents méridionaux de la Seine (Fig. 3). La crue se produit après deux épisodes de pluies océaniques datés le premier du 15 au 22 mai, le second, intense, du 28 au 30 mai. Le pic de crue survient le 31 mai et se propage le 1er juin sur le Rhône aval. Ces deux épisodes sont consécutifs à des précipitations totalisant environ 200  mm sur le bassin amont de sorte que la crue frappe Lyon. Dans le même temps, des vents de sud-ouest activent la fusion du manteau neigeux sur les Alpes occidentales et précèdent des pluies méditerranéennes qui s’abattent sur le bassin de la Durance et la moyenne vallée du Rhône (plus de 150 mm sur le Bas-Rhône). Fort heureusement, l’Ardèche n’est pas gonflée par des pluies de type cévenol (une crue comme celle de 1890

14  Un catalogue d’exposition fournit de très bonnes illustrations du cas lyonnais : Archives Municipales de Lyon, 2012 : Climat, à nos risques et périls. Lyon, 138 p. 15  Stouff L., 1982 : « Arles et le Rhône à la fin du Moyen Âge. Les levées et le port ». Provence Historique, XXXII, 127, p. 15-36.

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

91


L’inondation des quais de Saône en mai 1856 à Lyon. (Bibliothèque municipale de Lyon, Fonds Jules Sylvestre / P0546 S 197 et P0546 S 195)   Noter les « plattes » et une grande barque amarrées au quai de Saône.

Fig. 4 et 5

Fig. 4

Fig. 5

92

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


aurait pu apporter près de 7 000 m3/s supplémentaires au fleuve). Compte tenu de cette géographie des précipitations, le Rhône écoule 4 000 m3/s à son entrée dans Lyon, près de 6 000 m3/s à l’aval de Lyon, 8 660 à Valence, 10 500 à Avignon et 12 500 à Beaucaire après l’apport durancien 16 . M. Pardé, que l’on suivra dans cet ouvrage, a réduit les estimations de l’ingénieur en chef du Rhône Kleitz à la plupart de stations ; le débit était estimé par ce dernier à 13 900 m3/s à Beaucaire, mais Pardé le ramène à 12 500 m3/s. Ces chiffres extrêmes ont une grande importance, surtout aujourd’hui quand il s’agit de déterminer le débit et le rang des crues récentes du Rhône aval, comme celle de 2003 (voir infra). Les répercussions de la crue de 1856 ont été considérables (Fig. 4 & 5) 17. La crue suscita en premier lieu des initiatives de nature politique puisqu’ainsi en décida l’Empereur aux premiers jours de la crise  ; les préoccupations politiciennes n’étaient probablement pas absentes puisque la guerre de Crimée venait de coûter fort cher en vies humaines et en argent (la conférence de la paix se tint en février 1856 à Paris, l’année de la crue), et que l’hiver avait été difficile pour les Français. L’Administration, le corps préfectoral en premier lieu, est mobilisée avec une grande efficacité dès le 1er juin en créant des ateliers de réparation des digues et de construction de barques de secours, en réquisitionnant des locaux pour abriter les réfugiés, en mobilisant les boulangers de Marseille pour alimenter la vallée. Napoléon III lui-même est présent dans la vallée du Rhône du 1er au 4 juin, successivement à Lyon, TainTournon, Valence puis Avignon et Arles, avant de rentrer à Paris et immédiatement de se rendre sur la Loire en proie à une catastrophe simultanée. L’Empereur se présente comme le consolateur suprême : «  La Providence a ses décrets mystérieux, mais toujours adorables ! Elle envoie les fléaux ; elle fait descendre aussi les miséricordes » (adresse prononcée à Arles par le conseil municipal). La Drôme et l’Ardèche, pourtant réputées hostiles, sont bien traitées, car il s’agit de secourir, mais aussi de rallier l’opposition à l’Empire.

Fig. 6 Marques de crues à Vernaison (Rhône). (J.-P. Bravard)  Les grandes crues de 1840 et 1856 ne furent pas les plus hautes. La hiérarchie des crues dépend des lieux et a été affectée par l’aménagement de l’amont.

Fig. 6

Fig. 7 La digue de ceinture du village de Caderousse (Vaucluse), surmontée par un parapet de béton. (J.-P. Bravard)

Fig. 7 16  Maurice Pardé (1893-1972) a soutenu et publié sa thèse en 1925 (Le Régime du Rhône. 1re partie : Étude générale. 2e partie : La genèse des crues. Lyon, Institut des Études Rhodaniennes, Coll. Études et Travaux, 848 p.). Il devient chargé de cours à l’École des Ingénieurs Hydrauliciens de Grenoble en 1929, professeur à l’Institut de Géographie Alpine en 1935, puis professeur à la faculté des Sciences de Grenoble en 1947. Il est le fondateur de la « potamologie » française, la science des rivières. J.-P. Bravard s’est chargé en 2008 de la réédition de plusieurs ouvrages de M. Pardé publiés par la revue Géocarrefour (Le Régime du Rhône, 1925 [3 tomes], 848 p. ; Le Calcul des débits du Rhône, 1925, 109 p. ; Nouveautés sur le régime du Rhône, 1942, 137 p. ; Sur la puissance des crues en diverses parties du monde, 1961, 373 p.). URL : http://geocarrefour.revues. org/1378 On lira aussi avec profit les actes du Colloque de la Société Hydrotechnique de France tenu en 2006 : Anniversaire des grandes crues de 1856, Paris. En particulier, sur les débits : D. Cœur et A. Djerboua : « La crue de 1856 : reconstitution et analyse d’un évènement hydrologique de référence », op. cit., p. 25-36. 17  Bethemont J., 2006 : « De la gestion d’une catastrophe au bon usage d’une crise ». Paris, Coll. SHF, Anniversaire des grandes crues de 1856, p. 3-17.

Cette crue est la première, les progrès techniques aidant, qui ait laissé autant de signes et d’images : repères du maximum sur les murs (aujourd’hui précieux, mais menacés), récits, gravures et tableaux exaltant l’héroïsme des sauveteurs, reportages photographiques plus froids et vides de personnages (Fig. 6 & 7) 18 . Il est vrai que les dégâts ont été considérables (Fig. 8), en particulier dans le faubourg de Charpennes (Villeurbanne) où les maisons de pisé s’écroulèrent.

18  Les Archives municipales de Lyon conservent une très belle série de photographies. Un petit ouvrage bien illustré a été publié à l’initiative du Plan Rhône : Mission Rhône, non daté : Un siècle de crues du Rhône. Regard d’un collectionneur. Lyon, DREAL Rhône-Alpes, 58 p. Il contient des illustrations des crues de 1856 à 1955.

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

93


cohérent et l’engagement financier de ces dernières. Au début du XIXe siècle, la plupart des grands propriétaires de Camargue avaient investi dans une agriculture mécanisée 20 et réclamaient depuis des années une protection sans faille, mais des divergences de vues avec les adeptes de la fertilisation par les limons de crue avaient retardé l’engagement des travaux 21 . En 1849, l’État avait regroupé les propriétaires au sein du Syndicat des Chaussées de la Grande Camargue. Après la crue de 1856, qui permit le passage à l’action, Napoléon III choisit de subventionner les travaux pour le tiers de la dépense, de sorte qu’en dix ans (1859-1869) furent réalisés les travaux d’exhaussement des digues existantes et les travaux de la Digue à la Mer 22 . Il est évident qu’en l’espèce l’État a choisi de défendre les intérêts de la grande propriété de Camargue, mais sans discerner les effets qu’engendrerait cette politique par la suite. Les affluents n’ont en principe pas échappé aux mesures issues de la loi de 1858. De manière similaire à la situation prévalant sur le Haut-Rhône, le lit majeur de l’Isère en Grésivaudan a eu pour fonction hydraulique de protéger la ville de Grenoble 23 . Et c’est bien la protection de Lyon qui a motivé le respect du champ d’inondation de la Saône. Fig. 8

À plus long terme et il s’agit maintenant d’aménager le territoire, la crue de 1856 a eu des répercussions durables en matière de protection vis-à-vis du risque. Dans sa fameuse Lettre de Plombières (19 juillet 1856), Napoléon III expose les grandes lignes d’une action qui se révélera dans les faits très interventionniste (et efficace quand elle fut réellement appliquée). C’est dans cet esprit qu’est votée la loi du 28 mai 1858 organisant la protection des grandes villes fluviales et le maintien du caractère inondable des plaines agricoles de lit majeur ; le choix est fait d’une politique différenciée dans les fonds de vallée. À Lyon, la digue du Grand Camp à l’amont et les quais ont été entièrement repris et surélevés pour obtenir une revanche sur la crue de 1856 et protéger la ville de manière définitive 19 . En revanche, les plaines situées à l’amont de la ville doivent sans exception être préservées comme éléments naturels d’un champ d’expansion des crues garant de la sécurité des villes fluviales. Si cette politique a été respectée par les riverains du Haut-Rhône au bénéfice de Lyon (bon gré, mal gré), l’aval de la capitale rhodanienne a manifesté un respect très relatif de la loi de 1858, ce qui n’est pas sans expliquer certaines des difficultés actuelles. Outre l’agglomération lyonnaise, l’autre secteur rhodanien de protection intégrale, la Camargue agricole, a bénéficié d’une certaine continuité de la politique de l’État en sa faveur. La loi de 1805 avait renforcé le contrôle des pouvoirs publics sur les associations de défense régies par le Parlement d’Aixen-Provence depuis 1543, mais encore fallait-il un programme

Maisons écroulées rue Madame (l’actuelle rue Pierre Corneille), dans le 6e arrondissement de Lyon. (Bibliothèque municipale de Lyon, Fonds Jules Sylvestre / P0546 S 109) Fig. 8

19  Combe C., La ville endormie ? Le risque d’inondation à Lyon. Approche géohistorique et systémique du risque de crue en milieu urbain et périurbain. Thèse de géographie, Université Lyon 2, 2007, 456 p.

94

Les crues sont une composante majeure de la vie d’un fleuve comme le Rhône. La réputation de « torrent furieux » qui lui a été faite doit à sa pente et à ses débits de crue qui provoquaient la désolation dans les campagnes et les villes, arrêtaient la navigation, le franchissement et les activités fluviales traditionnelles. Mais pour comprendre le régime des crues, il est nécessaire d’aborder maintenant la question plus générale du régime du fleuve en le saisissant, comme l’a fait M. Pardé, au moment où il basculait dans l’ère industrielle.

Le régime du Rhône avant les grands travaux contemporains Le régime hydrologique du Rhône entrant dans la Méditerranée est en tous points remarquable. Ce serait le cours d’eau cumulant le plus d’influences climatiques contrastées dans un environnement favorable à un écoulement rapide des

20  Voir

infra. surface inondée au sud de Beaucaire a été évaluée à 1 650 km2, ce qui inclut la Camargue et le territoire d’Arles. 22  Voir à ce sujet : Picon B. et Allard P., 2006 : « Les inondations du Rhône aval de 1856, 1993, 1994, 2003 et leurs répercussions sociétales ». Coll. SHF Anniversaire grandes crues 1856, Paris, p. 81-88. 23  Cœur D., 2003, La maîtrise des inondations dans la plaine de Grenoble (XVIIe-XXe siècles) : enjeux techniques, politiques et urbains. Thèse d’histoire, Université de Grenoble, 2 vol., 345 p., annexes. 21  La

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


eaux. Nous présenterons ici les caractéristiques essentielles du régime, soit le module, les débits de crue et les débits d’étiage, sans omettre les facteurs permettant d’expliquer ces éléments. Nous présenterons aussi la question des inondations qui ont causé des dommages d’autant plus importants que les villes et les activités humaines ont colonisé sans assez de précautions le fond de vallée. Le meilleur guide pour comprendre l’hydrologie du Rhône naturel reste, 90 ans après la parution de son Régime du Rhône, le géographe et hydrologue Maurice Pardé. Dans les pages qui suivent, nous lui emprunterons des éléments de sa contribution majeure à la connaissance du fleuve. Sa thèse fut à l’époque une contribution d’une ampleur extraordinaire pour un chercheur isolé 24 . Le grand hydrologue réalisa sa recherche sur le Rhône dans la période charnière qui faisait passer d’un fleuve réellement naturel à un fleuve qui est aujourd’hui l’un des plus artificialisés au monde. Au début des années 1920, le Rhône était exempt de retenues artificielles et d’ouvrages susceptibles d’altérer de manière significative le stockage de ses eaux de crue dans le lit majeur ; il en allait de même pour l’ensemble du réseau hydrographique de son bassin. Le seul ouvrage dont il analyse l’impact (important pour l’époque, au demeurant) est le barrage établi à Chèvres, à l’aval de Genève et du lac Léman  ; il n’en est alors point d’autre. Sans capacité de stockage, l’ouvrage de Jonage-Cusset à l’amont immédiat de Lyon ne produisait pas d’impact de nature hydrologique sur le Rhône à son aval. Considérant en premier lieu les facteurs du régime du Rhône, M. Pardé retient par ordre d’importance  : le climat (qui détermine l’abondance des pluies poussées par des vents d’ouest dominants) ; l’étendue du bassin, de taille certes réduite, à cheval sur deux zones climatiques contrastées (océanique et méditerranéenne) ; le relief (qui explique les quantités de neige tombant sur les reliefs et leur fusion, la vitesse des eaux, la force de transport, l’instabilité du lit ainsi que la brusquerie et la torrentialité des crues). En revanche, la nature des sols, des Cévennes cristallines aux massifs jurassiens ou alpins karstiques, de même que le couvert végétal, semblent selon M. Pardé jouer un rôle moins évident sur le régime des eaux. En réponse à ce cumul d’influences, pour M. Pardé, « Le Rhône est de tous les fleuves que nous connaissons le plus complexe…  » (il les connaissait quasiment tous par contact direct ou par les annuaires hydrologiques) 25 .

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Fig. 9 Graphe du régime du Rhône aux stations de Lyon, Givors, Valence et Beaucaire (module annuel). (La Documentation Française, 1961 : Le Rhône, modifié)

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Fig. 10 Les types de régime du Rhône au début du XXe siècle (débits minima). (Comité National Français de Géographie, 1931-1945 : Atlas Géographique de France. Paris, Éditions géographiques de France, 82 pl.)

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O

S

O

N

D

J

Fig. 9

Considérons en premier lieu la distribution amont-aval du régime hydrologique aux différentes stations (Fig. 9 & 10), le gradient étant remarquable des Alpes à la Méditerranée 26 .

24  Les valeurs de débit utilisées par M. Pardé sont des estimations déduites de hauteurs d’eau mesurées sur des limnigraphes et d’une connaissance encore limitée des sections en travers. 25  Pardé M., 1933 : Fleuves et rivières. Paris, Colin, p. 124. 26  Nous retiendrons la dénomination des tronçons du fleuve proposée par M. Pardé ; les citations entre guillemets sont de cet auteur.

Fig. 10

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

95


Og

Og

no n

no n

Sa ôn e

il va évoluer vers Lyon dans le sens de l’accroissement relatif des débits hivernaux et printaniers au point que les écoulements de la saison froide rattrapent ceux de la saison chaude (Fig. 11). La puissance et la durée des crues augmentent, mais sans que les débits que l’on pourrait attendre augmentent en proportion de l’augmentation de la surface drainée ; c’est que la surface remarquable du lit majeur ou «  champ d’inondation » permet leur écrêtement qui est compensé par l’étalement (soit une plus longue durée d’écoulement).

e

ôn

Sa

s

ub

s

ub

Débits en janvier

Do

Débits en juillet

e

AUXONNE

ôn

Lac Léman

Rh

Lac Léman

CHAZEY

Saône

GENÈVE Arve CHAMONIX

Fier

LYON

CHAZEY

GENÈVE

Arve

re

Isè

GIVORS

Arc

Dra

VALENCE

Ardèche

c EMBRUN

D ur ance

Verdon

D ur ance BEAUCAIRE

Dra

Rhône

Rhône

c EMBRUN

Gard

——Le lac Léman (582 km2), dont le plan d’eau est en moyenne à la cote 370 m, reçoit le Haut-Rhône suisse et de petites rivières tributaires qui lui apportent à elles toutes près de 70 m3/s. La nappe lacustre intercepte et amortit les crues, de même qu’elle retarde la date des hautes eaux (Fig.  12). Il est difficile d’affirmer que le régime du Rhône ait été altéré avant 1840, date de la construction du premier barrage édifié à l’exutoire du Léman ; le dispositif fut amélioré en 1883-1889 pour que le nouveau régime de l’exutoire augmente la production d’électricité (surtout hivernale) à l’usine de Genève. La rétention hivernale des eaux était recherchée sans intention d’affecter le passage des grandes crues qui élevaient de près de 3 m le niveau du lac. De fait, le barrage s’ouvrait au printemps pour réduire les effets d’éventuelles crues estivales  ; le barrage était ensuite fermé en août pour éviter un abaissement excessif des eaux, ce qui avait pour effet négatif de creuser l’étiage du fleuve en septembre et octobre avant son entrée en France.

CHAMONIX

Fier

Arc

Ardèche

Rh

LYON

re

Isè GIVORS

VALENCE

e

ôn

PORTE DE SCEX

Ain

Ain

Saône

PORTE DE SCEX

Gard

MIRABEAU

BEAUCAIRE

Verdon

Do

AUXONNE

MIRABEAU

Débits en mètres cubes/seconde Plus de 1600 de 1300 à 1600 de 1000 à 1300 de 600 à 1000 de 300 à 600 de 100 à 300 moins de 100

Le Haut-Rhône français

Fig. 11

Le Haut-Rhône suisse et le Lac Léman

Fig. 11 La croissance des débits fluviaux vers l’aval en janvier et en juillet au début du XXe siècle (moyennes mensuelles). (La Documentation Française, 1961 : Le Rhône, modifié) L’influence des différents régimes hydrologiques est lisible.

——Le Rhône alpestre suisse, encadré par de hautes chaînes, les Pennines au sud et le massif de l’Aar au nord, subit le jeu alterné de la rétention et de la fusion nivales. Le Valais étant relativement sec du fait de sa situation abritée, c’est la haute montagne qui condense des précipitations tombant sous forme neigeuse au-dessus de 3 000 m (chutes annuelles cumulées de 25 à 30 m sur les grands glaciers). La température commande un régime simple à très basses eaux de saison froide et à hautes eaux de saison chaude (maximum de juillet). Le Rhône valaisan serait ainsi le « plus superbe cours d’eau glaciaire de l’Europe ». À la station de la Porte de Scex, le module du Rhône est d’environ 165 m3/s, pour un coefficient d’écoulement record de 32,5 l/s/km2. Les crues sont produites par la fusion estivale des glaciers sous de fortes chaleurs, par des pluies océaniques de saison froide et par des pluies d’origine méditerranéenne qui franchissent la chaîne frontière séparant le Valais de la plaine du Pô sous l’effet de forts vents de secteur sud. Le Rhône «  donne déjà une troublante impression de complexité  » et

96

——Les affluents du Haut-Rhône français ont une origine alpestre et jurassienne. Les hautes altitudes de la chaîne alpine confèrent à l’Arve un régime glaciaire et nival aux fortes eaux de saison chaude et à maximum d’août, la hauteur de neige (des totaux de 35 à 40 m sur les sommets !) étant elle-même fonction de records de lames d’eau dus aux précipitations apportées par des vents de secteur ouest 27. Les débits d’hiver et les eaux printanières de fonte des neiges augmentent vers l’aval à mesure que l’altitude moyenne du bassin décroît, complexifiant ainsi le régime de l’Arve. Plus à l’aval, Le Fier et le Guiers sont des affluents préalpins à régime nivo-pluvial (hautes eaux de printemps avec maximum secondaire de saison froide  ; basses eaux de fin d’été). L’Ain draine un bassin à dominante perméable et le karst, très évolué (à conduits de grandes dimensions) et ne possédant pas de réserves, accentue les crues par des exsurgences actives, ces caractères expliquant la faiblesse du soutien d’étiage dont bénéficie la rivière. Des précipitations de régime d’ouest abondantes (lame d’eau annuelle comprise entre 1 300 et 1 800 mm en fonction de l’altitude), bien répar-

27  Au sujet des précipitations, voir : Bénévent E., 1926 : le Climat des Alpes Françaises. Thèse Lettres Univ. Grenoble 1926, Paris, Éd. Chiron, 435 p. ; Balseinte R., 1955 : « La pluviosité en Savoie ». Revue de Géographie Alpine, 43, 2, p. 299-355.

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


Station limnimétrique

Surface bassin versant (km2)

Module (m3/s)

Module spécifique (l/km2/s)

Débit des crues maximales (m3/s)

Débit spécifique de crue (l/km2/s)

Débit spécifique d’étiage (l/km2/s)

Porte du Scex

5 220

165

32,5

900-1 100 (max)

520

3,8 (min)

Genève (après 1890)

6 820

240

30

650-700 (max)

La Plaine aval confl. Arve

10 281

322

31,3

1 240 (max)

Seyssel

11 302

330

1 200-1 300 ? (1910)

540

9,0

Le Sault

12 709

435

28,2

2 790 (1856)

375

7,5

Lyon (Pont Morand)

20 500

567

27,6

4 190 (1918)

381

6,8

Givors

51 400

970

19,1

6 000 (1856)

116,7

2,9 (1921)

Valence

65 800

1 325

20,1

8 660 (1856)

133,2

3,5 (1921)

1 490

18,8

10 500 (1856)

133

3,6-3,9

1 669

17,5

12 500 (1856) 13 000 (1840)

136

3,7

Avignon Beaucaire

95 500

tabl. 1 Caractéristiques hydrologiques du Rhône à ses différentes stations, de l’amont vers l’aval (période 1877-1916, sauf à Seyssel où elle est plus courte). (Source : M. Pardé)

8,3

tabl. 1

ties dans l’année et tombant pour un tiers sous forme neigeuse, expliquent l’assez forte abondance de l’Ain. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la rivière ait un régime saisonnier à hautes eaux de saison froide (pluies et fusion rapide de la couverture neigeuse à basse altitude) ; les hautes eaux sont un peu prolongées par la fonte des neiges tardives et de haute altitude (avril).

Fig. 12

Fig. 12 L’influence du lac Léman sur le débit du Rhône. (J.-P. Bravard, 1986) La crue venant du Valais le 29 mai 1856 est fortement amortie, le débit de pointe passant de 900 à moins de 400 m3/s à l’exutoire du lac. Au début du mois de juillet, le lac soutient le régime du Rhône à l’aval de Genève. Le niveau du lac est monté de moins de 1 m.

——Le Rhône supérieur (ou Haut-Rhône français) est le tronçon situé entre Genève et la confluence de la Saône à Lyon. Le régime du fleuve subit à l’aval immédiat de Genève (station de La Plaine) une augmentation des débits de saison froide et un relèvement des débits de printemps dus aux apports de l’Arve et au déstockage des eaux du Léman. L’hiver demeure malgré tout une saison d’étiages creusés, mais ces derniers sont en partie artificiels, sous le contrôle du barrage du Léman. Quant aux crues, elles se produisent de préférence en été, sous l’influence conjointe de la fonte des neiges et de la pluviosité estivale qui caractérise le Haut-Rhône suisse (influence continentale). Ce caractère s’estompe progressivement à partir de la confluence de l’Arve au profit de crues de saison froide dues aux précipitations océaniques. Au Sault (Sault-Brénaz aujourd’hui), le débit hivernal et printanier s’est accru, mais le Rhône conserve une influence alpestre persistante lue dans l’abondance estivale et dans le fait que les étiages principaux se produisent encore en hiver. Mais des étiages surviennent en septembre-octobre, un caractère qui va se renforcer à l’aval. Quant aux crues, les épisodes océaniques d’hiver l’emportent désormais sur ceux de l’été, ce qui manifeste l’« océanisation » progressive du régime. Les effets amortisseurs du champ d’inondation sont lisibles dans la réduction sensible du débit spécifique de crue entre Seyssel et Le Sault. ——Le Rhône à Lyon écoule près de 570 m3/s à la station du pont Morand, les apports des affluents ayant plus que doublé son module qui n’était que de 240 m3/s à Genève. Il ne va cesser de se renforcer à l’aval tout en acquérant une complexité croissante.

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

97


En premier lieu, l’alimentation pluviale compense presque l’affaiblissement de l’influence nivo-glaciaire : selon les périodes, c’est l’été ou l’hiver qui l’emporte dans le régime saisonnier. Du fait d’une certaine régularité interannuelle de la contribution glaciaire et nivale, le gonflement estival est toujours présent, mais certaines années la contribution pluviale de l’Ain (Fig. 13) peut faire « triompher » les débits d’hiver. M. Pardé a déjà remarqué le passage du maximum d’août à juillet (après 1875) ; il attribue cette modification de régime à l’impact du barrage de Genève sans négliger le recul des glaciers alpestres. C’est un des éléments du régime qui s’affirme et contribue au creusement de la courbe en septembre-octobre alors que ces mois étaient naguère abondants. Cette évolution naturelle de l’amont vers l’aval, renforcée par l’impact de la gestion du Léman, conduit à un régime bien « compensé » au sens où l’influence alpestre est contrebalancée par l’influence océanique. Le rapport des moyennes mensuelles extrêmes, qui est de 10 dans le Valais, passe à 3 à l’aval de Genève et à 1,68 à Lyon avant même l’arrivée de la Saône. La régularité du régime du fleuve se retrouve dans les saisons d’occurrence des crues (Tabl. 2) : si les plus nombreuses sont hivernales (dues surtout aux pluies océaniques), les crues méditerranéennes produites par vent de sud peuvent affecter le Haut-Rhône et Pardé estime que c’est la combinaison de ces deux types qui a produit les crues « générales » d’octobre 1840 et octobre 1841, de mai 1856 et novembre 1886. L’évolution des crues est digne d’un cours d’eau torrentiel avec une montée qui dure en moyenne 2 à 3 jours, pas plus, pour atteindre une hauteur de 7 m au-dessus de l’étiage. M. Pardé considère que la crue de 1918 a été la plus forte depuis 1820, ceci contre l’avis de l’ingénieur Kleitz pour qui la crue de mai 1856 avait atteint un pic de 5 400 m3/s ; mais la fraction du bassin qui a généré la crue de 1918 couvrait à peine plus de la moitié du bassin versant à l’amont de Lyon, de sorte qu’une crue beaucoup plus forte est possible… peut-être une crue de 6 000 m3/s 28 .

Fig. 13

En somme et pour en revenir au régime du Rhône, par le renforcement de la composante pluviale de son régime, le Rhône est devenu le proche cousin de son affluent la Saône. Il ne convient pas d’opposer l’hydrologie des deux cours d’eau, c’est plutôt par son caractère « fougueux », dû à sa pente, que s’identifie le Rhône.

La Saône

Fig. 13 Les régimes mensuels des affluents du Rhône au XXe siècle. (F. Richard-Schott, 2010 : L’irrigation dans le bassin du Rhône : gestion de l’information géographique sur les ressources en eau et leurs usages. Thèse de géographie, Université Lyon 2) Ils sont influencés par l’aménagement du bassin.

L’apport de la Saône achève la régularisation du régime du Rhône 29 . Le cours supérieur et moyen de la rivière, à l’amont de la confluence du Doubs, possède un régime pluvial (précipitations annuelles moyennes de 860 mm) avec une faible influence de la rétention nivale dans les Vosges. Le débit spécifique est médiocre avec 12 l/s/km2. La « gravité » des

M., op. cit., p. 203-204. tirera profit de la lecture de l’ouvrage de L. Astrade, 2005 : La Saône en crue. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, p. 27-37. 28  Pardé 29  On

98

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


Nom de l’affluent et station limni.

Surface bassin versant totale (km2)

Module (m3/s)

Module spéc. (l/km2/s)

Débit max de crue (m3/s)

Débit spécifique de crue (l/km2/s)

Débit spécifique d’étiage (l/km2/s)

L’Arve à Bonneville

1 984

80

40,3

1 040

1 000

5,4

Le Fier   à la confluence

1 336

36,1

1 000

2-3

Le Guiers à Piraud

617

50

40

500

2-3

L’Ain à Chazey

3 727

132

35

2 410

13,4

La Saône à Lyon

29 900

400

Le Doux

637

8-10

L’Isère à Romans et La Sône

11 800

345-350

646

1,2 0,6-0,7

4 300 (1840)

142

1 800 (1787)

3 000

30,5

2 560 (1856)

218

3 600 (1857)

4 215

6,25 (1921)

L’Erieux

854

15

La Cèze

1 309

27

21

1 500/2000 (1907)

20

12

1 250 (1842)

850

1,6

7 500 (1890)

7 592

1

5 200 (1843)

436

La Drôme L’Ardèche à Vallon

2 429

50

La Durance à Mirabeau

14 226

230-240

Les Gardons

2 073

42

tabl. 2 Caractéristiques hydrologiques des principaux affluents du Rhône (période 1877-1916 en général ; 18971916 pour l’Ain). (Source : M. Pardé, 1925) Les débits de crue et d’étiage sont des maxima.

1 1

2,3 16-17

3750

1

tabl. 2

étiages estivaux réside dans un chiffre : un écoulement spécifique de 1 l/s/km2, qui décroît en même temps que la pente. Les hautes eaux et crues, lentes, sont d’hiver. Le Doubs draine un bassin montagneux plus arrosé que celui de la haute Saône (lame d’eau moyenne de 1 200 mm), dont l’altitude même crée une rétention nivale notable qui relève les débits de fin d’hiver et de printemps. Avec un débit spécifique de 20  l/s/km2, le Doubs, s’il ne permet pas de relever les étiages du fait de ses propres carences en saison chaude, augmente les débits moyens et les pics de crue de saison froide à dominante pluviale. Suite à cette contribution, la Saône inférieure relève logiquement son débit spécifique à 14 l/s/km2 (contre 27,6 l/s/km2 pour le Rhône à son entrée dans Lyon), mais cette moyenne ne tient pas compte des fortes variations interannuelles des précipitations. Le débit spécifique d‘étiage s’abaisse à 0,8 l/s/ km2, mais celui de crue reste fort avec un maximum de 1 54 l/s/ km2 en 1840. Ce trait laisse imaginer la sensibilité future de l’hydrologie de la rivière au changement climatique. La Saône donne une «  mensongère impression de tranquillité  30 », car ses crues et inondations hivernales sont très longues. Les hautes eaux moyennes hivernales sont le résultat des apports successifs de modestes affluents issus de la bordure orientale du Massif central à l’ouest (La Grosne, la Dheune, l’Azergues) et des contreforts du Jura et de la Bresse à l’est (La Seille, la Reyssouze, La Veyle). Ces cours d’eau transmettent cependant à la Saône des crues autom-

30  Pardé,

p. 245

nales sous influence de remontées de masses d’air méditerranéennes et même « continentales  » à l’occasion de pluies estivales tombant sur le bassin de l’Azergues.

À Lyon, la Saône possède un régime pluvial avec un maximum de février dû à de fortes pluies (mais un creux de janvier dû à la rétention nivale) et avec un minimum d’août, difficile à mesurer du fait de l’absence de courant dans les biefs des barrages de navigation (Fig. 14) ; la contribution des eaux souterraines dans le soutien des débits de surface, soulignée pour le Rhône, jouerait un rôle. Le débit spécifique s’est réduit dans la partie aval de la Saône. Les fortes crues sont de saison froide, sous influence des perturbations océaniques, et elles sont très longues puisqu’elles durent de 18 à 20 jours. À partir de Mâcon, la Saône a des crues sous influence méditerranéenne comme cela a été souligné plus haut  pour le Haut-Rhône à proximité de Lyon ; ce caractère va prendre de l’ampleur dans la descente du fleuve vers la mer. La combinaison des deux influences océanique et méditerranéenne crée des crues générales qui sont heureusement rares ; c’est le cas de la crue « fabuleuse » d’octobre-novembre 1840 durant laquelle les flots issus des affluents massifs centraliens (suite à des pluies méditerranéennes) relayèrent les très hautes eaux sous contrôle de la perturbation océanique qui venait d’affecter l’amont du bassin 31 .

31  Il est à noter que Maurice Pardé ne disposait pas, à cette époque, d’une station limnimétrique qui lui eût permis d’analyser le débit du Rhône à l’aval immédiat de la confluence du Rhône et de la Saône dans Lyon. Il choisit la station de Givors, quelque 25 km plus à l’aval.

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

99


le mois d’août et durent jusqu’en octobre, ce qui est un trait océanique imposé par la Saône 32 . Le débit spécifique d’étiage enregistre un chiffre très bas avec seulement 2,9 l/s/km2, ce qui souligne une nouvelle fois, si besoin était, l’influence de la Saône. Les débits de crue se placent pour plus des deux tiers en saison froide alors que les crues estivales sont devenues rares, ce qui manifeste sous une autre forme l’inversion du régime. Encore certaines crues de saison chaude (modestes) sont-elles de type cévenol et non pas descendues du HautRhône. Le maximum mesuré est celui de la crue de mai 1856 qui aurait atteint 8 500  m3/s si la conjonction des débits du Rhône et de la Saône avait pleinement joué ; or le maximum de cette crue n’a fort heureusement pas excédé 6 000 m3/s.

Fig. 14

De Lyon à la mer, on ne compte que 162 m de dénivelée pour un cours de 331  km, soit une pente moyenne de 0,49 m/km. En théorie, cette pente déjà forte devrait diminuer d’amont en aval, mais en fait, et le substrat rocheux aidant, cette pente s’accentue vers l’aval. Elle atteint 0,57 m/km entre Andance et Valence, 0,76 entre Valence et La Voulte, et même 0,80 entre La Voulte et Pont-Saint-Esprit. Encore forte de 0,48 m/km entre les confluents de l’Ardèche et de la Durance et de 0,25 m/km entre Aramon et Beaucaire, elle ne s’abaissera finalement qu’au niveau d’Arles. Encore ne s’agit-il là que de valeurs calculées sur de longs segments. Localement et au niveau des défilés, elle dépasse le mètre par kilomètre avec un maximum de 1,53 m/km dans le défilé de Donzère. Moyennes ou extrêmes, ces valeurs expliquaient avant les grands aménagements la vitesse du courant qui, au niveau de la station du Teil, variait entre 1,5  m/s pour un débit de 1 000  m3/s, à 3 m/s pour un débit de 3 500 m3/s. Ces valeurs rendaient la remontée du fleuve difficile que ce soit pour les équipages ou pour les remorqueurs à vapeur, mais la combinaison de la pente et des débits faisaient du Rhône une source d’énergie que devait valoriser la CNR.

Fig. 14 Glaces sur la Saône en février 1982. (J.-P. Bravard)

Le Rhône moyen ——Le Rhône à Givors, où débute le cours du Rhône moyen, est représentatif du régime cumulé de la Saône et du HautRhône. Il écoule 970 m3/s en moyenne annuelle, mais il voit baisser son débit spécifique puisque la Saône l’a notablement affaibli du fait de la moindre pluviosité de son bassin et de son faible coefficient d’écoulement. Les débits de saison froide l’emportent, ce qui renverse le régime saisonnier du HautRhône mesuré au pont Morand. Le régime demeure nivoglaciaire en saison chaude, mais les étiages se creusent dès

100

——Les tributaires du Rhône étant modestes entre Givors et la confluence de l’Isère, le régime du Rhône moyen à Valence est sous l’influence majeure de l’Isère, son grand affluent alpestre. Les affluents de la bordure du Massif central et du BasDauphiné n’amènent au fleuve qu’un débit total d’environ 45 m3/s. Le fait remarquable réside dans la force exceptionnelle des crues du Doux qui, pour un bassin de moins de 640 km2, aurait connu en 1963 une crue automnale de 2 000 m3/s provoquée par une puissante averse cévenole. Ce trait renforce quelque peu la composante méditerranéenne du régime de crue et a produit les plus forts débits jamais enregistrés à Tournon (6 300-6 400 m3/s) : en novembre 1840, une crue du Doux vint s’ajouter au fort débit du Rhône qui évacuait la crue record de la Saône. L’Isère est le grand affluent issu des Alpes du Nord. À l’époque de Pardé, près de la moitié de son débit est le produit de la fusion des glaces et de la neige, les fortes altitudes moyennes permettant aussi des pluies abondantes apportées par la haute Isère, l’Arc et le Drac, lequel connaît une extension septentrionale du régime méditerranéen. Pour ne pas alourdir le propos, contentons-nous de présenter les caractéristiques de l’Isère inférieure avant la confluence avec le Rhône. L’Isère conserve à l’aval de son cours les traits d’une rivière de la haute montagne alpestre à régime nival, avec un maximum de juin, mais les pluies tombées sous forme liquide sur les massifs de basse altitude expliquent l’abondance des mois d’hiver et de printemps. Les crues de saison froide sont les plus violentes, mais celles d’été, dues à la fonte des neiges et aux averses méditerranéennes sont les plus fréquentes. Fort heureusement, les concomitances de crues de l’Isère elle-même et du Drac ne semblaient pas se produire : l’Isère est « l’affluent le plus pondéré du Rhône  33 ». Les étiages sont de saison froide, car l’eau se fige en altitude. Au total, l’Isère

32  Ce trait n’absout pas le barrage de Genève de ses effets qui se propagent jusqu’à l’aval de Lyon. 33  Pardé M., op. cit., p. 356. Voir aussi Vivian H., 1977 : Averses extensives et crues concomitantes dans l’Arc alpin. Étude hydrométéorologique. Thèse Univ. Grenoble 1976, Publ. Univ. Lille III, 2 t. 1 309 p.

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


avec un module d’environ 350 m3/s est bien l’une des grosses rivières de notre pays. Sa puissance et son régime font qu’elle possède la capacité de changer à son tour le régime du Rhône à Valence de par ses «  grosses eaux moyennes soutenues et régulières de saison chaude  34 ». Le Rhône à Valence draine déjà à peu près les deux tiers de son bassin, mais il n’a pas fini de se transformer. Le module est monté à 1 325  m3/s auxquels il conviendrait d’ajouter 40 à 50 m3/s de flux d’eau souterraine circulant dans les alluvions caillouteuses (voir infra). Le régime est alors « extrêmement » compensé sur une année grâce aux réserves nivales et glaciaires (l’écart entre les mois extrêmes est faible), mais il manifeste des variations interannuelles dues à la variabilité des précipitations. Les mois de plus fortes eaux sont de mai à juillet (ce qui est dû à l’influence nivale de l’Isère), devant novembre-décembre (pluies méditerranéennes et océaniques), puis mars-avril (pluies et fusion nivale) ; les périodes de moindre écoulement sont sur les mois d’août à octobre, devant janvier et février. En somme, le Rhône ressemble à Valence au fleuve qu’il était à son entrée dans Lyon tout en étant plus complexe et plus influencé par les pluies 35 . La sévérité des étiages est à peine réduite par rapport à la station de Givors grâce aux apports de l’Isère en fin d’été. Les crues sont d’origine océanique dominante (elles s’amortissent à mesure que l’on s’éloigne de Lyon), et la composante méditerranéenne ne cesse de croître vers l’aval, sans exclure des crues de fonte des neiges. Les crues générales sont des crues d’automne, comme en mai 1856 (la « reine des crues », comme la qualifie M. Pardé). M. Pardé soulève un point très original dans son ouvrage, celui des écoulements souterrains qui accompagnent le cours du Rhône, telle est du moins son hypothèse. Des comparaisons effectuées d’une station limnimétrique à l’autre sur les modules et les débits d’étiage révèlent des variations significatives qui sont attribuées tantôt à des pertes d’eau par le fleuve (dans les alluvions caillouteuses épaisses), tantôt à des retours au fleuve (des résurgences dues à la proximité du substratum qui fait remonter l’eau). Les zones d’écoulement souterrain seraient localisées entre Lyon (5-15  m3/s), Givors (10-20 m3/s) et Saint-Rambert-d’Albon (30-35 m3/s) ; puis entre Tournon et Le Pouzin, le Rhône à Valence perdant entre 30 et 40 m3/s à l’étiage et 40-40 m3/s au module  ; enfin entre Roquemaure et Beaucaire au moins (70-80 m3/s à Beaucaire). Les secteurs de résurgence et de très faible «  écoulement caché » seraient localisés entre Champagne et Tournon puis entre Le Pouzin et Pont-Saint-Esprit. M. Pardé soulignait en son temps le grand intérêt de procéder à des mesures précises. La question semble avoir perdu toute actualité, ce qui est regrettable étant donné le potentiel d’alimentation en eau de l’écoulement souterrain et sa fragilité en termes de qualité des eaux. Mais il est possible que les aménagements hydroé-

34  Ibid., 35  Ibid.,

p. 360. p. 412.

lectriques aient perturbé le processus au point de l’annihiler. Il n’en demeure pas moins que des apports et des pertes d’eau souterraine sont mis en évidence par les chercheurs, comme le drainage du karst jurassien ou de nappes dans des secteurs où le lit du Rhône s’est enfoncé par effet d’impact.

Le Rhône inférieur Le Rhône inférieur s’écoule entre Valence et la mer, et M. Pardé le fait débuter au premier affluent important, l’Eyrieux. Le régime du fleuve se transforme encore sous l’influence d’affluents issus de régions montagnardes et de bassins versants soumis à un climat méditerranéen assez brutal. ——Les affluents cévenols descendent de hauteurs escarpées au soubassement imperméable qui font barrière aux masses d’air venues du sud (précipitations annuelles comprises entre 1 600 et 2 000-2 500 mm sur les hauteurs, mais bien affaiblies en basse Ardèche abritée). Leur forte pente est responsable d’une transmission très rapide vers le fleuve de crues qualifiées de « monstrueuses » par M. Pardé. Le rythme des précipitations est méditerranéen, avec des averses d’automne pouvant déverser de 300 à 800  mm en 24 heures, voire davantage 36 . Les rivières cévenoles ont un régime de montagne méditerranéenne avec un maximum de novembre devant octobre, dû à aux fortes averses automnales. Quant aux étiages, ils sont qualifiés par Pardé de « faméliques ». Ces rivières amènent au total environ 135 m3/s au Rhône. ——Les affluents préalpins méridionaux qui drainent des bassins plus vastes, mais moins élevés, mise à part la Drôme, et condensent moins les précipitations que les Cévennes, amèneraient environ 70 m3/s au Rhône. Les pluies sont provoquées par des vents de sud, mais des reliefs d’orientation ouest-est dans la partie méridionale de la vallée du Rhône font écran, de sorte que les totaux annuels excèdent rarement 800-900 mm et les averses donnent des crues atténuées. Le régime est alpestre avec des maigres hivernaux et un maximum de fonte des neiges soutenu par des pluies en avril, des maigres estivaux très marqués et des crues d’automne ; si l’on met à part le rôle de la neige qui permet de définir un régime préalpin, ce régime est très proche du régime cévenol. ——La Durance, le grand affluent des Alpes du Sud, apporte au Rhône environ 230-240 m3/s ou plutôt elle apportait, à la date où M. Pardé écrivait. Les ponctions de débit destinées à l’alimentation des canaux d’irrigation et à celle de la ville de Marseille atteignent en effet dans les années 1920 un total de 90 m3/s en année moyenne (en pratique moins en été, faute d’eau, et moins en hiver, les besoins des cultures étant limités en cette saison), dont une partie rejoint l’écoulement

36  D’après Pardé, les averses qui ont généré les crues « monstrueuses » de l’Ardèche n’ont pu être évaluées correctement, les pluviomètres, notamment celui de l’École Normale de Privas, ayant débordé.

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

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« Repères contre l’oubli ». (J.-P. Bravard)  Sur le mur de la mairie de Comps (Gard), la crue de 1856 l’emporte nettement.

Fig. 15

Fig. 15

Fig. 16 Une petite crue du Rhône à Pont-Saint-Esprit. (J.-P. Bravard)

Fig. 16

souterrain. À l’instar des autres affluents du Rhône inférieur, la Durance a un bassin sujet à un écoulement torrentiel de par sa géologie faite de roches imperméables, ses pentes et son climat méditerranéen aux fortes averses automnales. Les totaux pluviométriques sont médiocres ; quant à l’écoulement nival, il est très faible. Pour avoir une vision simple et parlante du régime de la rivière, le mieux est de citer une nouvelle fois Pardé : « La Durance, en cheminant vers l’aval, devient de moins en moins bien alimentée, de moins en moins alpestre, de plus en plus soumise aux crues et aux pénuries méditerranéenne 37. » De fait, la Durance voit se succéder des régimes nivaux plus ou moins purs puis l’écoulement pluvial méditerranéen devient de plus en plus net au fur et à mesure que les altitudes s’abaissent. Le caractère méditerranéen du régime réside dans des étiages très prononcés en été et au début de

37  Pardé,

102

ibid., p. 470.

l’automne qui découvraient les immenses bancs de galets de la rivière. Enfin, les crues sont puissantes puisque le maximum dépasserait 5 000 m3/s et pourrait approcher 6 000 m3/s. ——Au sud d’Avignon, en fonction des apports de la Durance qui viennent d’être décrits (140-170 m3/s), le régime du Rhône inférieur renforce progressivement ses caractères méditerranéens. Le Rhône accentue son premier maximum de mai devant avril et juin (les montagnes ont accru le poids relatif de la fonte des neiges) et son second maximum de novembre devant octobre (pluies automnales méditerranéennes). Les basses eaux présentent un minimum secondaire d’hiver et un maximum principal de juillet à septembre. Les étiages ne sont pas estivaux, donc spécifiquement liés au régime méditerranéen des affluents, mais automnaux, comme à l’amont ; c’est que la composante nivo-glaciaire de la haute montagne continue de jouer en été son rôle de soutien. Dans la période 1840-1919, les très grandes crues du Rhône inférieur (Fig.  15 & 16) sont des crues générales provenant de Lyon (celles de mai 1856 devant celle de novembre 1840), mais les crues du fleuve sous influence cévenole enregistrées à Pont-Saint-Esprit et à Avignon suivent de près dans la liste (septembre 1900, septembre 1890, octobre 1907, décembre 1910) 38 . Cette croissance relative de la contribution cévenole vers l’aval va de pair avec le déclin relatif des crues océaniques. La croissance vers l’aval des débits maxima de la crue du Rhône de mai 1856 illustre le poids des apports affluents surtout cévenols : • Valence : 8 660 m3/s, • Le Pouzin : 9 500 m3/s grâce à l’Eyrieux, • Donzère et Bourg-Saint-Andéol : 10 000 m3/s grâce à la Drôme, • Pont-Saint-Esprit : 10 500 m3/s, • Avignon : 10 500 m3/s, peut-être 11 000 m3/s 39 . Nous ne résistons pas au plaisir de citer la conclusion de Maurice Pardé quant aux influences cévenoles, tant son style était unique : « Ainsi, par un paradoxe qui semblerait étrange s’il n’évoquait le symbole du démon de Midi, le Rhône, en s’approchant de sa dernière étape, emprunte aux souffles attiédis de la Méditerranée les secrets d’un rajeunissement imprévu et d’une exubérance désordonnée  40 . » ——C’est enfin la station de Beaucaire où les relevés, qui remontent à 1816, prennent en compte les apports de la Durance puis du Gardon. Le module est monté à 1669 m3/s mais le débit spécifique s’est réduit sous l’influence d’affluents à faible coefficient d’écoulement. Le régime définitif est maintenant acquis avec un maximum principal de mai-juin sous influence

M., op. cit., p. 529. M., op. cit., p. 535-536. L’auteur précise que ces débits sont estimés à 1 000 m3/s près et il souligne que la concordance incomplète des crues élémentaires empêche, fort heureusement, que la progression des débits vers l’aval soit plus marquée. Ses calculs le conduisent à réduire d’environ 500 à 1 000 m3/s les estimations faites après la crue de 1856 par Kleitz, l’ingénieur en chef de la navigation du Rhône. 40  Op. cit., p. 537. 38  Pardé

39  Pardé

Pour saluer le Rhône  II. Le temps long des hommes du fleuve


Fig. 17 Le Rhône sous le rocher des Doms lors de la crue de mai 1856, par Baldus. (Metropolitan Museum of Art, New York)

La partie aval de l’île de la Barthelasse, en grande partie inondée ; l’île est agricole et moins arborée qu’aujourd’hui. À l’arrière-plan, Villeneuvelès-Avignon et le Fort SaintAndré.

Fig. 17

nivale et glaciaire, un maximum secondaire de novembre confirmé, des étiages hivernaux encore plus creusés, mais en retrait par rapport à ceux de fin d’été et début d’automne qui sont particulièrement accentués. Quant aux crues, « ce fleuve, s’approchant de sa fin, devient sans cesse plus violent  » et «  ces colères ne sont pas les impuissants accès de rage d’un vieillard  41  ». Les crues générales l’emportent toujours, mais les crues méditerranéennes extensives sous contrôle durancien ont pris le pas sur les crues cévenoles. Le record serait à attribuer à la crue de novembre 1840 (13 000 m3/s) devant celle de mai 1856 (12 500 m3/s) (Fig. 17).

Lorsque M. Pardé publie sa thèse en 1925, le régime du Rhône est encore très naturel, si l’on excepte l’effet régulateur produit par la gestion du barrage du Léman (et secondairement du Thiou, l’exutoire du lac d’Annecy) et par la ponction déjà opérée au profit de Marseille. Ces deux influences n’affectaient que l’écoulement de fin d’été du Haut-Rhône et l’écoulement estival de la basse Durance. Il est remarquable que malgré l’ampleur des modifications imposées au régime du fleuve dans le courant du XXe siècle, ce soit le régime du Rhône de Maurice Pardé qui serve encore de référence ; témoignage de la qualité d’une œuvre intellectuelle,

41  Op.

cit., p. 561.

mais aussi signe d’un grand conformisme dans la façon d’approcher le fleuve et les nouvelles réalités. Il ne fait pas de doute qu’il serait utile de réécrire les principaux éléments du régime du Rhône sur la base des débits actuels. La notion de fluctuations sur base décennale fait son apparition dans l’analyse des débits produite par M. Pardé, mais les études qui ont été récemment menées en géoarchéologie et en histoire en soulignent l’ampleur réelle, tant dans l’Antiquité qu’à l’époque médiévale et moderne. Les crues et le régime des eaux analysés vers 1920 sur une séquence de quelques décennies ne sont pas représentatifs de l’histoire de l’hydrologie du Rhône sur la longue durée. Enfin, le XIXe siècle a été un siècle de croissance économique et démographique, un siècle d’épreuves aussi. Dans les années 1920, la question des inondations est en principe réglée tant par les protections réalisées que par le droit : la riche ville de Lyon et la Camargue, celle-ci vouée à assurer la prospérité de quelques grands propriétaires, sont protégées, le reste du lit majeur, essentiellement rural, étant laissé inondable au bénéfice des grandes villes. Le respect de la loi s’avérera fort sélectif, comme nous verrons plus loin (chap. 19), au bénéfice quasi exclusif de Lyon ; mais le lit majeur du Haut-Rhône, qui a accepté un mode de gestion vertueux, est aujourd’hui bien moins menacé que ne le sont les campagnes du Rhône méridional. 

CHAPITRE 5. Inondations et hydrologie du Rhône, de l’Antiquité aux années 1920

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LE

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