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subsistance, de se protéger et de combattre ? Quelles relations entretiennent-ils avec leur voisinage, l’autorité française ou l’occupant allemand ? C’est à ces questions que répondent les contributions d’historiens, géographes ou anthropologues réunies ici. Au cœur de l’écriture contemporaine de la Seconde Guerre mondiale, ces travaux de recherche menés un peu partout en France sont complétés par des photographies et des dessins, inestimables témoins provenant de collections publiques ou privées. Prolongement des journées d’études organisées en octobre 2014 par Mémorha, le Parc naturel régional du Vercors et le Musée de la Résistance et de la Déportation en Ardèche, cet ouvrage propose de mieux comprendre la constitution des maquis, de découvrir la vie quotidienne des réfractaires et résistants et de saisir les modalités de transmission de cette « expérience maquis » de 1945 à nos jours.

WWW.EDITIONS-LIBEL.FR ISBN : 978-2-917659-52-6 DÉPÔT LÉGAL : AVRIL 2016

24,90 € TTC

COORDINATION

TRACES, HISTOIRES, MÉMOIRES

ces massifs forestiers qui les font rentrer dans l’illégalité ? Quels y sont leurs moyens de

PRENDRE LE MAQUIS

cache une réalité sociale complexe : pourquoi et comment ces hommes rejoignent-ils

TRACES, HISTOIRES, MÉMOIRES

des arbres. Au-delà de cette représentation allégorique et stéréotypée du Résistant se

PRENDRE LE MAQUIS

Des hommes qui prennent le maquis, l’on imagine la silhouette armée cachée à l’ombre

ÉDITORIALE PHILIPPE HANUS RÉMI KORMAN RÉSEAU MÉMORHA

COUVERTURE-RESO_OKBR080416.indd 1

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Ouvrage édité avec le concours de la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives.


éditoriale Philippe Hanus Rémi Korman réseau Mémorha

Traces, histoires, mémoires

Coordination


Avant-propos


Cet ouvrage trouve son origine dans les journées d’études coorganisées les 17 et 18 octobre 2014 par Mémorha, le Parc naturel régional du Vercors, le CPIE-Vercors et le Musée départemental de la Résistance du Teil, avec le soutien du ministère de la Défense, dans le cadre des commémorations du 70e anniversaire de la Libération.

Rassemblant un public d’horizons sociaux et géographiques variés, ce temps privilégié de vulgarisation

scientifique consacré à l’histoire et aux mémoires du phénomène maquis, mais aussi aux représentations culturelles de la Résistance, s’est déroulé sur deux territoires voisins : l’Ardèche et le Vercors. Il avait pour ambition de faire connaître au plus grand nombre les travaux de jeunes chercheurs ainsi que ceux de scientifiques confirmés en histoire, géographie, socio-anthropologie, à partir d’enquêtes réalisées dans différentes régions françaises, mais également de donner à entendre la voix des derniers témoins oculaires sur les lieux mêmes de l’action.

Outre la dimension pluridisciplinaire des contributions rassemblées, cet ouvrage reflète les enjeux et objectifs

de travail du réseau Mémorha — qui fédère musées, mémoriaux, sites historiques, acteurs culturels, éducatifs et scientifiques dans la mise en œuvre d’une forme originale de coopération en Rhône-Alpes et en Europe — autour de l’hypothèse d’un redéploiement des mémoires de la Résistance et de la guerre, libérées de la seule construction des mémoires légitimes. Le passage d’une mémoire vitrine et bloquée à une mémoire interactive et renouvelée est en effet au cœur des réflexions de Mémorha, mises en œuvre lors de rendez-vous sur site, séminaire ou voyages d’études en France et à l’étranger1.

Un corpus d’images inédit

L’iconographie de cet ouvrage provient de fonds publics rarement exploités, mais aussi de collections par-

ticulières inédites, mettant en lumière certains territoires peu valorisés comme le Beaujolais, l’Oisans, le Trièves ou le Jura. Le parti-pris des éditeurs a consisté à ne pas choisir de documents simplement illustratifs de telle ou telle thématique développée par un auteur, mais bien plutôt de sélectionner des illustrations susceptibles de dévoiler une parcelle de vérité sur la période (ne serait-ce que sur l’œil du photographe2) et sur la thématique traitée. Archives à part entière, qui viennent compléter les sources écrites et les témoignages oraux, certaines de ces photos documentent notamment « l’esprit de fête » (moments de liesse, d’intense vie collective) présent dans l’univers du maquis. La photographie, en effet, solennise les moments culminants de la vie sociale où le groupe réaffirme son unité.

On dit de la photographie qu’elle a le pouvoir de rendre présents les absents3. Le lecteur peut donc découvrir

le visage et la posture de ces maquisards. Si certaines de ces images possèdent une forte charge émotionnelle, c’est précisément parce qu’elles constituent le dernier portrait d’individus morts au combat.

À travers le choix iconographique, les éditeurs souhaitent également interpeller le lecteur sur l’ambiguïté de

la représentation photographique, qui est parfois pensée par les protagonistes, en contexte de guerre, comme un outil au service de la propagande de l’occupant ou du Maquis (on pense au célèbre défilé du 11 novembre 1943 à Oyonnax, abondamment photographié et filmé par les organisations de la Résistance).

Il a en outre été décidé d’enrichir la présente publication d’illustrations sommaires ou d’œuvres plus

élaborées, réalisées par des maquisards-artistes qui ont pu croquer à chaud la vie du camp, livrant ainsi des documents d’un grand intérêt ethnographique. Au corpus de photographies prises pendant le conflit, à la Libération, ou durant la période de la reconstruction, ont été jointes des vues prises de nos jours par des photographes contemporains.

1 2 3

Alain Battegay, « Espaces muséaux entre vitrine et paysage mémoriel et historique. L’expérience du réseau Memorha et le redéploiement des mémoires et de l’histoire de la Résistance et de la guerre (1939-1945) en région Rhône-Alpes », Le Cartable de Clio, n° 11, 2011, p. 58-71. « La moindre photographie exprime, outre les intentions explicites de celui qui l’a faite, le système des schèmes de perception, de pensée et d’appréciation commun à tout un groupe ». Pierre Bourdieu (dir.), Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de Minuit, 1965, p. 24. Kathel Houzé (dir.), La colonie des enfants d’Izieu (1943-1944), Lyon, Libel, 2012, p. 5-7.


Celles-ci révèlent les traces de ce grand récit du XXe siècle dans le paysage. Certaines de ces photographies sont empreintes de romantisme et de mélancolie, lorsqu’elles posent la question du devenir des lieux-témoins et montrent leur état d’abandon, témoignant ainsi de l’usure du temps.

Des études régionales au service de l’histoire du phénomène maquis

Les études de cas portant sur des aires géographiques localisées4 offrent une variété typologique susceptible

de concourir à une meilleure compréhension de la Résistance à l’échelle nationale, en prenant en compte la pluralité de ses formes et de ses sens. La clé méthodologique de cette approche historiographique est fournie par la micro-histoire5 qui propose l’étude locale de phénomènes historiques généralisés. Cette manière de faire de l’histoire « au ras du sol » en s’intéressant à des groupes sociaux restreints ou aux trajectoires d’individus en tension entre niveau régional et national, voire international, peut en effet être adaptée au contexte de guerre6. Les filières de recrutement du maquis, l’organisation et le fonctionnement des camps de réfractaires — reposant sur une chaîne de solidarité inscrite dans le système « ville-montagne », dont témoignent les échanges récurrents entre l’agglomération grenobloise et les massifs montagneux riverains : Belledonne, Chartreuse, Oisans et Vercors — sont sur ce point particulièrement éclairants. Ces organisations complexes, quand bien même seraient elles ancrées dans une réalité locale, disposent en effet d’une valeur de représentativité du phénomène résistant et possèdent une portée de signification générale, ne serait-ce qu’en raison de la diversité sociologique des acteurs qui s’y trouvent impliqués7. Notons enfin qu’une analyse centrée sur l’imbrication des systèmes de territoire et de temporalité (le calendrier des activités agro-sylvo-pastorale se télescopant avec le temps de l’action politique) évite l’écueil d’une lecture essentialiste de sociétés rurales, elles aussi confrontées à l’épreuve de l’événement et donc soumises au devenir.

Les rendez-vous sur site de Mémorha

Lors du séminaire de la Chapelle-en-Vercors, un parcours inédit au cœur du bourg et dans ses confins, commenté

par deux historiens (Pierre-Louis Fillet, Olivier Vallade) et un professeur d’architecture spécialiste de la Reconstruction (Jean-François Lyon-Caen), a permis une lecture détaillée de lieux-témoins, dont beaucoup ne sont signalés par aucune stèle ni par aucun dépliant touristique. À proximité des hauts lieux de la mémoire du Vercors, il existe en effet une myriade de sites plus ou moins discrets qui témoignent de la richesse de ce « paysage-histoire » selon la formule de Julien Gracq,  caractérisé par un « épisode historique marquant ou tragique, qui les a singularisés, les faisant sortir une fois pour toutes de l’indistinction, en même temps qu’il les a consacrés »8. Cet auteur montre ainsi l’équivalence entre un élément de la réalité naturelle et un phénomène social et historique, l’un prêtant ses qualités à l’autre et réciproquement9. Au fil du cheminement, une accumulation de signes et d’empreintes, que l’on a parfois du mal à apercevoir, dit que c’est bien ici que ça s’est passé. La trace, même infinitésimale, se présente en effet comme une invitation à la suivre, à la remonter

4 5 6 7 8 9

Christian Bromberger, « Du grand au petit. Variation des échelles et des objets d’analyse dans l’histoire récente de l’ethnologie de la France », in I. Chiva et U. Jeggle (dir.) Ethnologies en miroir. La France et les pays de langue allemande, Paris, MSH, 1987, p. 67-94. Jacques Revel (dir.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 1996. Claire Zalc, Tal Bruttmann, Ivan Ermakoff, Nicolas Mariot (dir.), Pour une microhistoire de la Shoah, Paris, Seuil, 2012. Michèle Gabert, Entrés en Résistance. Isère. Des hommes et des femmes dans la Résistance, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2000. Julien Gracq, Carnets du grand chemin, t. II, Paris, José Corti, 1992, p. 989. L’écrivain italien Mario Rigoni-Stern — ayant lui-même vécu l’expérience de la Seconde Guerre mondiale qui hante l’ensemble de son œuvre — évoque, dans l’une de ses nouvelles, une promenade à ski avec Primo Levi au cours de laquelle se mêlent sensations liées à la traversée des espaces naturels et réminiscences du passé. Mario Rigoni-Stern, Sentiers sous la neige, Lyon, La fosse aux ours, 2000.


jusqu’à ce qui a laissé cette trace, pour restaurer un sens perdu10. Au cours de cette déambulation, la parole a pu circuler spontanément entre les animateurs de l’atelier et le public, parmi lequel se trouvait un résistant, mais également des enfants ou petits-enfants de maquisards. L’exposé didactique des chercheurs a notamment été complété, sur le site même de l’action, par le témoin, évoquant avec force détail son expérience et changeant pour la circonstance son registre de narration habituel. La mémoire est d’abord liée à l’espace et, au sein de cet espace, à un point de cristallisation, qui permette de dire, c’est ici que ça s’est passé, car « avoir eu lieu, c’est avoir un lieu »11.

Peuvent ainsi s’exprimer des formes inédites d’interrogations sur le passé, impliquant communément les

porteurs de mémoire, les professionnels de la médiation, les chercheurs et la diversité des publics. Ceci n’est pas sans rappeler certaines initiatives soutenues par Michel de Certeau qui réfléchissait sur les possibilités de prises de parole, et de leur résonance dans l’espace public, qu’elles prennent une forme orale ou écrite : « La parole est ce qui permet d’entrer dans le concert de voix où se confrontent, contredisent et complètent des vérités partielles, contradictoires [...] médium d’élaboration, puis de déploiement de la véracité, elle est ce dont chacun nourrit le corps social »12.

Faire résonner la voix des résistants

Le Parc naturel régional du Vercors affirme dans sa charte être un « territoire d’expérimentation et d’innova-

tion ». C’est dans cet esprit que, désireux de combler le fossé séparant les sphères du « scientifique », du « culturel » et du « social »13, cette institution met en œuvre une programmation culturelle susceptible de faire résonner l’esprit de la Résistance. Répondant à l’invitation du Parc et du CPIE dans le cadre de la résidence Des mots pour résister au collège de La Chapelle-en-Vercors et à la médiathèque cantonale, l’artiste marseillais Nevché14 a proposé une relecture de l’œuvre de poètes résistants, comme René Char ou Mahmoud Darwich. À cette occasion, les élèves et les adultes mobilisés ont pu prendre conscience de la richesse du vocabulaire du refus, mais aussi de la puissance incantatoire des mots appelant aux prises de conscience et au combat contre les dictatures15.

Le 18 octobre 2014 à la Chapelle-en-Vercors, Nevché a présenté sur scène la création poético-musicale, 33

sonnets composés au secret qui donne à entendre la voix du poète Jean Cassou16. Arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy le 13 décembre 1941, à Toulouse, celui-ci est mis au secret à la prison militaire de Furgole. Il crée ses 33 sonnets dans l’isolement total de sa cellule, en apprenant par cœur les textes, composés de mémoire, une fois la nuit venue, entre décembre 1941 et février 1942. Après sa libération en juin 1943, Cassou fait clandestinement publier ses poèmes aux Éditions de Minuit, sous le pseudonyme de Jean Noir.

Un des moments les plus émouvants du récital fut la lecture à deux voix de l’un de ces poèmes par Nevché et

Pierre-Yves Canu, figure de la Résistance dans le Midi et le Sud Ouest, qui a bien connu Jean Cassou. À travers la juxtaposition, dans un même espace-temps, de l’Histoire, de ses traces et d’une proposition artistique nourrie de la mémoire, possibilité est offerte à chacun de construire son récit et de composer son propre poème17. 10 11 12 13 14 15 16 17

Jean-Yves Boursier, « Le monument, la commémoration et l’écriture de l’Histoire », Socio-anthropologie [En ligne], 9 | 2001, mis en ligne le 15 janvier 2003, consulté le 13 novembre 2015. URL : http://socio-anthropologie.revues.org/3. Gérard Wajcman, L’objet du siècle, Paris, Verdier, 1998, p. 15. Paul Ricœur avance également que : « la transition de la mémoire corporelle à la mémoire des lieux est assurée par des actes aussi importants que s’orienter, se déplacer, et plus que tout habiter. [...] Ainsi les “choses” souvenues sont-elles intrinsèquement associées à des lieux. Et ce n’est pas par mégarde que nous disons de ce qui est advenu qu’il a eu lieu ». Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 49. Introduction de Luce Giard à : Michel de Certeau, La prise de parole et autres écrits politiques, Paris, Le Seuil, 1994, p. 16. Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, Marseille, Agone, 2009. Frédéric Nevchehirlian (Nevché), trace une route sinueuse et singulière entre poésie rock et chanson. Laure Michel, René Char. Le poème et l’histoire. 1930-1950, Paris, Honoré Champion, 2007. Une capture vidéo de ce moment est en ligne à l’adresse : https://youtu.be/s-CH2AFfd0k. Merci à F. Nevchehirlian pour cette mise à disposition. Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 19.


SOMMAIRE


4

Avant-propos

14

1

16

comprendre le maquis soixante-dix ans plus tard Philippe Hanus

24

Jalons historiographiques sur les maquis français Jean-Marie GUILLON

31

portfolio — Le maquis du Haut-Beaujolais

40

2

42

Les maquis et leur environnement en Nord-Ardèche Sylvette BÉRAUD-WILLIAMS

50

Les cercles de sociabilitéS, terreau des territoires de Résistance ? L’exemple du Secteur 3 de l’Armée Secrète de l’Isère, 1920-1943 Julien GUILLON

59

portfolio — Dans les maquis de l’Ain

68

Les maquis frontaliers : logiques organisationnelles et enjeux militaires Raphaële BALU

75

portfolio — La Compagnie Stéphane en Isère

PRENDRE LE MAQUIS...

Géographie des maquis

84 « Les montagnards doivent continuer à gravir les cimes » Le statut ambigu de l’alpinisme pendant l’Occupation Philippe BOURDEAU


94

3

Agir dans/contre les maquis

96

Le Bataillon de l’Armagnac dans le Gers Stéphane WEISS

103

portfolio — Abdon et les maquisards des Alpes

112

Gendarmerie et maquis. Entre ignorance, consentement, concorde et conflit Emmanuel CHEVET

119

portfolio — Sur le plateau des Glières

128 Des dirigeants communistes allemands dans la résistance antifasciste en France (1939-1944). Influence de leur action sur les Chantiers de jeunesse (sud de la Drôme) Bernard DELPAL 137

portfolio — Le groupe Sampaix en Ardèche

142

La répression et les opérations militaires allemandes contre le Maquis du Jura (1943-1944) Peter LIEB

151

portfolio — Avec les maquisards ardéchois

156

Se libérer seuls et trop tôt : les maquis en action (juin-juillet 1944) Gilles VERGNON

163

portfolio — Des images de la Libération dans l’Ain

170 4

Mémoire(s) des lieux et des territoires

172

Georges Guingouin : une figure du maquis Fabrice GRENARD

181

portfolio — Habitants du Vercors

190

Les images retrouvées du Vercors : 1944-1945 Sylvie LINDEPERG


195

portfolio — Un apprenti photographe dans les Glières

202

Le Mont-Mouchet : haut lieu de la mémoire auvergnate ? (De la Bête du Gévaudan au Maquis) Martin DE LA SOUDIÈRE

211

portfolio — Les volontaires de la Loire

220

La construction d’une mémoire collective du maquis des Glières et la mise en récit par les « Rescapés » depuis 1944 Marina GUICHARD-Croset

227

portfolio — Sur les lieux de la résistance aujourd’hui

236 5 CONCLUSION

238

Retrouver la résistance Cécile VAST

244

Mémorha, un espace coopératif dédié à la mémoire des conflits du XXe siècle Philippe Hanus

252

GLOSSAIRE

254

INDEX DES LIEUX


1


PRENDRE LE MAQUIS...


Comprendre le maquis soixante-dix ans plus tard Philippe Hanus historien, CPIE-Vercors, LARHRA, MĂŠmorha

PRENDRE LE MAQUIS...

16


Prendre le maquis c’était pour le « bandit d’honneur » corse — désireux de se soustraire aux représentants de l’autorité publique ou à une vendetta — pouvoir disparaître derrière une muraille végétale de myrtes et d’arbousiers, et se camoufler dans le chaos granitique. Deux œuvres littéraires, Matteo Falcone (1829) et Colomba (1840) de Prosper Mérimée, magnifient cette figure pittoresque qu’elles font rentrer dans l’imaginaire national où elle s’est durablement imposée depuis1. Incarnation romantique de la liberté retrouvée et de la dissidence forestière, l’homme des maquis est revisité durant la Seconde Guerre mondiale par les organisations de la Résistance2, qui lui donnent ses lettres de noblesse dans les combats contre les puissances de l’Axe et les régimes autoritaires affiliés.

Le maquis, regroupement d’hommes rassemblés illégalement dans un massif forestier ou un village isolé3,

incarne en effet une certaine idée de la Résistance en France et dans les massifs montagneux de l’Europe centrale et orientale4 : « Depuis ses origines, et jusqu’aux traces laissées dans la mémoire et le souvenir, les maquis représentent toujours plus qu’un simple phénomène militaire… Toutes les guerres de libération contre des forces d’occupation sont à des degrés divers des guerres menées par des civils. Au côté des soldats irréguliers, appelés tantôt “francs-tireurs” tantôt “guérilleros”, “maquisards” ou “partisans” se trouvent ceux que l’on peut appeler les “civils irréguliers”. »5

Des Alpes6 aux Pyrénées, en passant par le Jura, le Massif central, les Vosges, la Bretagne ou la Corse7, les maquis

assurent la sécurité des réfractaires au Service du travail obligatoire (STO), mais aussi celle de populations persécutées par les troupes d’occupation ou la police de Vichy. La mise en place du système de la « Relève » en juin 1942 (un prisonnier de guerre français libéré contre l’engagement volontaire de trois travailleurs) et surtout l’instauration du STO, le 16 février 1943, contraignent les jeunes gens au travail en Allemagne. Pour échapper à ce STO on se met hors-la-loi. Devenir réfractaire cela signifie en effet renoncer à son identité sociale et trouver les moyens de sa survie. Pour ce faire, les jeunes ruraux mobilisent les réseaux de la parenté ou de l’interconnaissance villageoise. En général leur démarche est bien perçue localement, dans la mesure où leur départ pour l’Allemagne aurait été vécu comme une rupture dans l’organisation socio-économique du monde rural : la nuit on se cache dans une grange isolée et le jour on s’occupe à des travaux agricoles, de bûcheronnage ou de charbonnage, en échange de nourriture8. Au sein de la société villageoise existe, la plupart du temps, un certain consensus autour du maquis, d’autant plus fort que le groupe se sent menacé dans sa cohésion interne et son existence par des mesures de répression, des problèmes de ravitaillement, le pillage du cheptel, ou celui des denrées agricoles et des ressources ligneuses par les occupants9. Le terrain étant propice à l’existence de formes de réactivités sociales (mutisme, désinformation, etc.), les premiers requis vont donc pouvoir trouver, grâce à la complicité du monde paysan et des entrepreneurs forestiers, des endroits où se terrer, sans attirer la suspicion.

1 Sylvain Gregori, « Résistance(s) et société corse : cas singulier ou variante régionale ? Juillet 1940-septembre 1943 », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 242, 2011/2, p. 165-167. 2 Jean-Marie Guillon, « Le maquis. Une résurgence du banditisme social ? », Provence historique, n° 37, 1987, p. 57-67. 3 François Marcot, « Pour une enquête sur les maquis », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et des conflits contemporains, n° 132, 1983, p. 89. 4 Gilles Vergnon, « Maquis et partisans en Europe », in Jean-François Muracciole et Guillaume Piketty (dir.), Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale, Robert Laffont, 2015, p. 756-762. 5 Harry-Roderick Kedward, À la recherche du maquis, Paris, Le Cerf, 1999 ; du même : « Maquis, histoire d’un mot et d’un mythe », in F. Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Paris, Robert Laffont, 2006, p. 949-951. 6 Gil Emprin, Alpes en guerre 1939-1945 : Une mémoire en partage, Veurey, Le Dauphiné Libéré, 2003. 7 Bernard Crochet, Les maquis en France sous l’Occupation, Musée de la Résistance nationale, Rennes, Ouest France, 2015. 8 Chris Pearson, « L’âge du bois : les forêts françaises pendant la Seconde Guerre mondiale », Revue forestière française, LIX, 4/2007, p. 393-416. 9 Cf. Laurent Douzou, « La Résistance et le monde rural : entre histoire et mémoire », Ruralia, n° 4, 1999, p. 101-122.

17

PRENDRE LE MAQUIs...


Des jeunes gens de la ville, issus du monde ouvrier, des fonctionnaires, mais aussi des étudiants et des in-

tellectuels vont alors apprendre la vie d’hommes des bois10 : « À l’Institut de géographie, pour Raoul Blanchard, j’étais un brillant normalien ; pour mes compagnons de bûcheronnage, j’étais un petit coupeur de bois. »11 Au sein des maquis se trouvent rassemblés des individus de différentes classes sociales ou confessions religieuses, mais aussi de couleurs politiques opposées (allant de la droite nationaliste aux communistes). Ce syncrétisme maquisard n’exclut pas cependant quelques conflits de légitimité (autorité d’un chef contestée) ou des frictions entre civils et militaires, voire entre ouvriers syndiqués et bourgeois conservateurs.

Rejoindre le maquis c’est aussi pouvoir accéder, au terme d’un long cheminement initiatique, au statut de

« montagnard »12. L’utilisation fréquente de cette métaphore par les intellectuels-résistants en dit long sur le changement existentiel qui s’opère lorsque l’on monte à Glières, au Vercors ou au Mouchet. Pour nombre d’entre eux, la montagne c’est donc le maquis et inversement — ces deux termes se confondant souvent dans l’imaginaire de ceux qui sont particulièrement sensibles à l’« esprit du lieu », comme le chef du camp II de Sornin, dans le Vercors : « Le paysage qui allait nous servir de cadre était extraordinaire ; cela tenait du labyrinthe, du décor pour film de guet-apens. Sur un soubassement de grandes dalles de calcaire profondément entaillées de failles verticales, d’énormes blocs de rochers étaient jetés pêle-mêle. Là-dessus croissaient de magnifiques sapins en compagnie de vieux fayards tordus par le vent et l’altitude. Nous trouvâmes à côté de la source une plate-forme recouverte d’herbe et de mousse où nous pûmes planter nos trois tentes isothermiques. »13

Harry Roderick Kedward a bien mis en lumière les interactions entre les bourgs où se fédèrent les premiers

résistants et leur environnement forestier, au sein duquel les réfractaires trouvent aide et couverture légale14. En Vercors, le domaine sylvo-pastoral d’Ambel (Drôme) est à ce sujet exemplaire. Propriété d’une famille israélite, les Erlich, dont les biens spoliés par l’État français ont été partiellement achetés par un consortium forestier du nord-Vercors, cette vaste hêtraie qui va servir de planque aux « gars du maquis » illustre à merveille le double jeu de certains entrepreneurs résistants, qui sont à la fois interlocuteurs légitimes des institutions de Vichy — par l’intermédiaire du Groupement interprofessionnel forestier (GIF) de l’Isère au sein duquel ils siègent — tout en employant des réfractaires dans leurs équipes15. C’est en effet à la ferme d’Ambel qu’est mis en place le premier camp du Vercors, le 19 décembre 1942. André Glaudas et Victor Huillier, deux des quatre propriétaires de la coupe de bois, entrés en résistance par les réseaux SFIO, organisent aussitôt l’intégration des jeunes recrues dans ce chantier passé à la postérité sous l’appellation « C 1 » et considéré par certains comme le premier maquis de France16. C’est ainsi que dès le 6 janvier 1943, un groupe de cheminots de Grenoble rejoint Ambel. En février, ils sont déjà quatre-vingt-cinq sur ce site. Aux beaux jours, les ouvriers professionnels de l’entreprise rejoignent les réfractaires à qui ils apprennent les rudiments de métier. Les Allemands achètent la coupe d’Ambel le 13 février 1944 ; aussi cette exploitation noyautée par le maquis devient-elle paradoxalement une activité au service de l’occupant.

10 11 12 13 14 15 16

Jean Vigreux, « L’image du maquisard, un clandestin en forêt : histoire et mémoire » in La forêt dans tous ses états de la Préhistoire à nos jours. Actes du colloque de l’Association interuniversitaire de l’Est, Dijon (16-17/11/2001), Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2005, p. 317-328. Jean Leclant, « Un jeune normalien en forêt », in J.-W. Dereymez (dir.), Être jeune en Isère (1939-1945), Paris, L’Harmattan, 2001, p. 40. Vocable couramment usité par Yves Pérotin, La vie inimitable, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2014. Témoignage de « Charles » cité par Joseph Parsus, Dans la Résistance. Malleval, Valence, Peuple Libre, nouvelle édition, 2011, p. 45. Harry Roderick Kedward, op. cit., p. 30-40. Philippe Hanus, « Forestiers, bûcherons et maquisards dans le Vercors (1939-1945) », in A. Corvol et ali. (dir.), Forêt et montagne, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 167-180. Lieutenant Stephen (André Valot), Vercors, premier maquis de France, Valence, ANPCVV, 1985, p. 26.

PRENDRE LE MAQUIs...

18


Dès l’été 1943, les Britanniques envoient des hommes et des munitions dans les maquis par l’intermédiaire

du Special Operations Executive (SOE). Les états-majors, civils et militaires de la Résistance procèdent également à la structuration des maquis, intégrés désormais dans les mouvements de libération nationale ; mais le passage vers la lutte armée17, lent et progressif, est inégal selon les organisations et les régions18. Ravitaillés en armes la plupart du temps au moyen de parachutages, les résistants peuvent désormais sortir de la clandestinité et passer à l’offensive. À l’approche du débarquement en Normandie (6 juin 1944), et surtout après celui de Provence (15 août 1944), les maquis, dont les effectifs augmentent grandement pour l’occasion, tentent de ralentir les mouvements de l’armée allemande. Cette « armée des arbres19 » se livre à de fréquentes actions de guérilla en embuscade, comme ce groupe franc près de Levier (Doubs) le 1er juillet 1944 : « prévenu que des Allemands chargent du bois à 200 mètres de là. D’après les renseignements donnés par les habitants, il y aurait quatre ou cinq Allemands armés et une quinzaine d’ouvriers. La route traverse la forêt. Notre groupe se divise en deux patrouilles qui vont essayer d’encercler les Allemands. Surpris, un soldat se rend immédiatement »20. Dès le printemps 1944, l’armée allemande prend conscience de la dangerosité de ce phénomène et entame une campagne de terreur, incluant des représailles contre la population civile dans les zones où la Résistance est la plus active : Jura, Alpes, Auvergne et Limousin. Même s’ils essuient parfois de lourds échecs, et connaissent des pertes humaines importantes, les maquisards libèrent progressivement des régions entières, à commencer par les départements où ils étaient les plus actifs.

Garder en mémoire les hauts faits des maquisards

Avant même la fin des hostilités sont organisées des cérémonies du souvenir sur le lieu même de l’action, au

cours desquelles les orateurs célèbrent avec emphase le courage et le sens du sacrifice des maquisards — inscrits dans la généalogie des héros de la patrie, comme en témoigne cette allocution, prononcée à Villard-de-Lans le 8 octobre 1944 par le général Humbert, gouverneur militaire de Grenoble, en hommage aux combattants du Vercors : « Éternellement la France chantera, à l’égal de leurs prédécesseurs légendaires, les compagnons de Roland, les volontaires de Jemmapes, les soldats de l’An II, ces montagnards sans uniforme, à peine équipés, qui ont tout quitté un soir de juin dans un acte d’amour sublime pour la Patrie. »21 De telles prises de paroles façonnent l’événement en lui donnant immédiatement son sens historique22. Le discours achevé, on appose une stèle puis, quelques années plus tard sur les « hauts-lieux » on procède à l’érection d’un monument ou d’une nécropole qui accompagnent les programmes de reconstruction, à la fois matérielle et morale, des pays martyrs23. Le Mémorial des maquis de l’Ain et de la Résistance au Val d’Enfer à Cerdon (Ain), inauguré en 1951, est représentatif de l’importance accordée par les pouvoirs publics à ces édifices du souvenir.

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Contrairement aux idées reçues, seulement 10 à 20 % des réfractaires intègrent des unités combattantes. François Marcot, « Maquis », in Dictionnaire…, op. cit., p. 675-678. Jacques Canaud, Le temps des maquis. De la vie dans les bois à la reconquête des cités. 1943-1944, Sayat, De Borée, 2011. Cette formule — empruntée à Paul et Suzanne Silvestre, Chronique des maquis de l’Isère 1943-1944, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1978, p. 269 — témoigne d’un imaginaire de la dissidence projeté sur la sylve, qui nourrit la prose de témoins oculaires et auteurs contemporains de la période : Julien Gracq, Un balcon en forêt, Paris, José Corti, 1953 ; Armand Gatti, « La forêt de Berbeyrolle », in Poémons nous dans les bois, Bacchanales n° 47, Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2011, p. 73-76. La voix du maquis, Bulletin des FFI de l’Ain, 8 juillet 1944, n° 2. Archives Départementales de l’Isère, 13R987. Pierre Salques, « Le massacre de Thines. Production et variation du discours commémoratif », Ethnologies comparées, n° 4, 2002. recherche.univ-montp3.fr/cerce/r4/b.s.htm Sylvain Brunier, « “Il ne s’agit pas de reconstruire, mais d’édifier”. Servitudes et grandeurs de la politique de reconstitution agricole dans le massif du Vercors après 1945 », Histoire et mesure, 28/1, 2013, p. 217-250.

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Ce monument installé en bordure d’une route passante reliant Lyon à Genève, au-dessus du village de Cerdon, est placé dans un cadre grandiose. Une statue imposante haute de dix-sept mètres représente la France debout, se libérant de ses chaînes, sous les traits d’une femme qui semble jaillir de la montagne. Sur le flanc ouest du monument figure une phrase empruntée au poète Aragon : « Où je meurs renaît la patrie. » Au pied de la statue est inhumé un maquisard inconnu, symbole des combattants de l’ombre. À l’est du monument s’étend le cimetière où reposent quatre-vingt-neuf maquisards morts au combat24.

De tels espaces commémoratifs ont une vertu intégrative — de celles et ceux que l’on a faits héros — dans le

panthéon de la nation reconnaissante, mais participent en même temps à la formation d’une « mémoire minérale » pour reprendre l’expression de Joël Candeau, qui bloque pour ainsi dire toute possibilité de nouvelle forme de récit25. Notons enfin que ces monuments contribuent à la codification mémorielle, dont la maîtrise est un enjeu de pouvoir. Il s’agit de décider quelles représentations du passé vont être données à voir et éventuellement partagées et, ce faisant, lesquelles seront gommées de la mémoire officielle.

Aux marges de cette mémoire légitime, se trouvent diverses mémoires qui n’ont pas nécessairement voix au

chapitre : mémoires des agents obscurs de l’histoire (prisonniers de guerre, requis du STO, minorités persécutées, victimes civiles des représailles allemandes, sans oublier les différentes formes de résistance féminines26) et « mémoires trouées » de leurs héritiers désireux de contribuer à la reconnaissance de telle ou telle fraction du corps social. C’est ainsi qu’à l’occasion des commémorations du 70e anniversaire de la Libération, au mémorial du Pont du Prêtre sur la commune de Valbonnais en Isère, une cérémonie a rassemblé les descendants de quatre résistants abattus en ce lieu le 9 août 1944. Leurs noms avaient été gravés sur le monument, suivis de l’inscription « un algérien inconnu ». Grâce à la ténacité de Kamel Mouellef, qui mène des recherches sur la mémoire des soldats coloniaux, l’identité de cette personne a été retrouvée. Il s’agit de Maamar Ahmida, membre des FFI de l’Isère (secteur 1 Oisans). Son nom pourrait être prochainement gravé à la suite de ceux de ses camarades sur la stèle du Valbonnais. Cet hommage discret aux combattants d’Outremer27 rappelle au passant que loin d’être un phénomène marginal, l’exil fut une expérience centrale dans la vie des Européens et des peuples colonisés durant la guerre28. Alors que disparaissent les derniers témoins et les traces matérielles de leur présence en Rhône-Alpes, se pose la question de la visibilité des mémoires de ces réfugiés, internés et combattants présents sur le sol français dans un contexte certes tragique, mais aussi propice à l’hospitalité et à la solidarité. Grâce à ces initiatives, certaines mémoires occultées sont désormais agrégées à la mémoire légitime de la Résistance et plus largement de la guerre.

Soixante-dix ans plus tard, on procède nécessairement à une réactualisation de ce passé et à une réécriture

qui complète, modifie et redonne un nouveau sens à cet événement. Le présent ouvrage prétend apporter une pierre à l’édifice du savoir concernant cet objet complexe qu’est le maquis.

24 Claude Morel, « Le monument emblématique du souvenir de tous les maquisards de l’Ain et du Haut-Jura morts pour la Liberté. », DVD rom, La Résistance dans l’Ain et le Haut-Jura, AERI, 2012. 25 Joël Candeau, Anthropologie de la Mémoire, Paris, Armand Colin, 2005, p. 123. 26 Catherine Lacour-Astol, Le genre de la Résistance. La Résistance dans le Nord de la France, Paris, Presses de Sciences Po, 2015. 27 À Riouperoux (Isère), sur une stèle, est gravée la formule suivante : « À la mémoire des treize Indochinois des maquis de l’Oisans (secteur 1) victimes du nazisme au cours de l’été 1944. Une pensée pour eux. » 28 Philippe Hanus, Laure Teulières (dir.), Vercors des mille chemins. Figures de l’étranger en temps de guerre, Rochechinard, Un comptoir d’édition, 2013.

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Gageons que la mise en évidence de récits polyphoniques par les travaux les plus récents rassemblés dans

cette publication collective permettra un renouvellement de l’intérêt de nos contemporains pour cet événement majeur du XXe siècle, qui s’appuierait sur les différentes facettes de la mémoire de cette période, dont l’écrivain Annie Ernaux se plaît à souligner l’importance : «  Les jours de fête après la guerre, dans la lenteur interminable des repas [...] les voix mêlées des convives

composaient le grand récit des événements collectifs, auxquels, à force, on croirait avoir assisté.

Ils n’en avaient jamais assez de raconter l’hiver 42, glacial, la faim et le rutabaga, le ravitaillement et les bons

de tabac, les bombardements l’aurore boréale qui avait annoncé la guerre

les bicyclettes et les carrioles sur les routes à la Débâcle, les boutiques pillées

les sinistrés fouillant les décombres à la recherche de leurs photos et de leur argent

l’arrivée des Allemands — chacun situait précisément où, dans chaque ville —, les Anglais toujours corrects, les

Américains sans-gêne, les collabos, le voisin dans la Résistance, la fille X tondue à la Libération » 29.

29 Annie Ernaux, Les Années, Paris, Gallimard, 2008, p. 22-23.

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Cette carte, non exhaustive, permet au lecteur de repérer, à l’échelle de l’Hexagone, les différents territoires abordés dans cette publication, mais aussi les principales zones de maquis ainsi que les lieux et communes honorés par les pouvoirs publics à la Libération pour leur engagement dans la Résistance intérieure. Comme le constate l’historien Bruno Leroux : « Il n’existe pas de carte nationale des maquis satisfaisante, pour des raisons simples. Les maquis peuvent désigner des rassemblements allant de quelques hommes à (exceptionnellement) plusieurs milliers, ce qui pose un problème insoluble d’échelle. Par ailleurs, la plupart des maquis se sont déplacés pour survivre, ce qui complexifie toute cartographie globale [...] La guérilla mobile de la plupart des maquis combattants de l’été 1944 constitue une réalité peu cartographiable, car constamment mouvante, en fonction des parachutages, de la répression, des cibles de leur action — laquelle s’acheva souvent par l’investissement d’une ville. »  (Lettre de la Fondation de la Résistance n° 72, mars 2013)

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Jalons historiographiques sur les maquis français Jean-Marie Guillon historien, TELEMME, Université Aix-Marseille

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Le maquis est souvent l’arbre qui cache la forêt des divers aspects de la Résistance. Il en constitue une sorte de couronnement, symbolisant l’engagement par excellence, celui du combat armé, avec, par rapport au FFI « ordinaire », l’auréole romantique du hors-la-loi. Mais, dans le langage commun, « prendre le maquis » a été longtemps presque synonyme d’entrer dans la clandestinité. Et même aujourd’hui, y compris dans des travaux d’histoire, la distinction n’est pas toujours faite, ou, plus exactement, le maquis n’est pas précisément défini d’où des erreurs de datation grossières qui le font apparaître avant la fin de 1942, moment où naissent les plus précoces groupes de réfractaires aux premières réquisitions de main-d’œuvre pour l’Allemagne, le STO n’existant pas encore. Évoquer l’historiographie des maquis, c’est donc rappeler comment une description rigoureuse s’est construite et comment elle s’est insérée dans une démarche de plus en plus attentive aux évolutions des problématiques historiennes. Pour l’illustrer, notre propos s’articulera autour des trois moments qui scandent cette historiographie1.

1963-1964 Bilan d’une historisation en cours

Il faut attendre 1963 pour que la Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale consacre un numéro

spécial aux maquis2. Celui-ci est ouvert par une introduction d’Henri Michel, l’âme du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale (CH2GM), et se clôt sur l’analyse bibliographique qu’il consacre aux maquis (et qu’il reprendra dans sa bibliographie générale de 19643). Ces deux textes, qui ne négligent pas la production régionale, exposent les limites des connaissances d’alors. Le titre de l’introduction, « Maquis et maquis », est significatif des précautions que prend Michel. Il précise d’abord que le nom de « maquis », devenu générique, recouvre souvent l’entrée dans l’illégalité. Ce phénomène, que l’on qualifiera plus tard de « maquisardisation » de la mémoire de la Résistance4, engendre de la confusion. Michel distingue les maquis refuges, composés de combattants virtuels — les réfractaires au STO, souvent bien accueillis par les populations, des maquis combattants qui peuvent leur poser problème. Il constate que les Alliés, donnant la priorité à la Yougoslavie, ont méconnu les possibilités offertes par les maquis français et ne les ont armés que très tard. Insistant sur les difficultés à faire l’histoire des maquis, il considère qu’elle a pris du retard par rapport à d’autres formes de résistance, ce qu’il attribue au manque de sources. Il est vrai qu’il se méfie des récits, pourtant très nombreux, qui ont été publiés au sortir de la guerre. Ils relèvent, pour lui, d’un légendaire dont il ne comprend pas l’intérêt pour l’historien, d’où les notations réductrices qui se trouvent dans sa bibliographie5. L’histoire est pour lui trop souvent étouffée sous « l’abondance presque excessive de la littérature historique »6.

Michel minimise aussi l’intérêt de la tentative de synthèse sur les maquis — la seule à cette date — que Marie

Granet a publiée dans le premier numéro de la revue en 1950. Il trouve le tableau trop éloigné de la réalité7. Or, même si Marie Granet privilégie le maquis de type Armée secrète (AS), elle fournit un premier cadre de compréhension du phénomène, sans simplification excessive. Né spontanément du refus du STO, le maquis rassemble en fait diverses 1 2 3 4 5 6 7

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Pour réintégrer cette historiographie dans l’évolution des études sur la Résistance, voir Laurent Douzou, La Résistance, une histoire périlleuse, Paris, Seuil, 2005. Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale n° 49 du 1er janvier 1963. Henri Michel, Bibliographie critique de la Résistance, Paris, Sevpen, 1964. Philippe Joutard et Patrick Cabanel, Cévennes, terre de refuge 1940-1944, Presses du Languedoc/Club cévenol, Montpellier, 1987, p. 53. Henri Michel, Bibliographie critique de la Résistance, op. cit., p. 10, 12 et 201. Ainsi pour l’ouvrage de l’Association des rescapés des Glières, Glières première bataille de la Résistance, 1946 dont Michel sous-estime l’apport en termes de méthode et de connaissances, tout en reconnaissant que cette « vivante description [...] de la vie du maquis » fait comprendre les problèmes « que posait ce genre nouveau de combat (commandement, tactique, ravitaillement, sécurité) ». Ibid., p. 202. Marie Granet, « Dessein général des maquis », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale n° 1, 1950, p. 51-72.

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catégories menacées, jeunes juifs, Alsaciens-Lorrains, républicains espagnols, déserteurs des Chantiers de Jeunesse. Son éventail sociologique et politique est donc des plus variés. Si elle considère certaines pratiques comme des « enfantillages » souvent issus du scoutisme, elle dit bien que le maquis transforme les jeunes gens en combattants. Elle n’ignore pas l’organisation du Service national Maquis par l’AS et ses efforts d’encadrement en créant des écoles de cadres ou en recourant à des officiers issus de l’armée d’active. Elle esquisse une chronologie des maquis avec deux périodes distinctes de part et d’autre du 6 juin 1944 et une géographie qui fait ressortir l’importance de la zone Sud, du Massif central et du Sud-Est en particulier, sièges des grands maquis et des « Républiques libres » du mont Mouchet et du Vercors. Les divergences de conception stratégiques entre AS et Francs-Tireurs et partisans (FTP) sont notées, mais, comme Henri Michel en 1963, elle reste pour ces derniers sur un plan très général.

Le numéro spécial de la RH2GM de 1963 illustre sur bien des points cette description pionnière. À côté de textes

qui reviennent sur la mobilisation auvergnate et sur le différend Vercors/Alger, l’article distancié et très suggestif d’Yves Pérotin sur le maquis de Tréminis introduit véritablement à une étude sociologique des maquisards. Réexaminant leurs motivations, ramenant le STO à une place relative, il insiste sur la finalité première du milieu maquisard qui a été le sien : chasser l’ennemi du territoire8. Cet article, dont on découvrira le passionnant prolongement bien longtemps après avec la publication de La vie inimitable9, donne la tonalité dominante du numéro. À l’image du travail du CH2GM, il témoigne d’un souci de mesure et de véracité historique, éloigné d’un discours exalté ou commémoratif. La revue revient sur la question, l’année suivante, avec un numéro spécial, « Les maquis dans la libération de la France », qui rend compte des premiers travaux de correspondants départementaux — du Languedoc aux Vosges et à la Bretagne — en dehors donc des zones de maquis les plus connues10.

Au même moment, les communistes, reprenant une activité éditoriale sur ce terrain aux forts enjeux poli-

tiques, en restent avec Le Parti communiste français dans la Résistance11 à l’interprétation idéologique qui prévalait dans la Résistance et à la Libération : les maquis FTP, expressions de la capacité du Parti à mobiliser « les masses profondes de la population » et à unir ouvriers, paysans et intellectuels dans la lutte armée, participent de la marche héroïque de la Résistance vers l’insurrection nationale. Charles Tillon, qui avait pu faire enfin paraître ses FTP12, se situe dans la même veine. Cependant, son exposé sur la stratégie « des boules de mercure » et les critiques qu’il fait des « autres », tous mis dans le même sac, intéressent l’histoire des maquis, bien que très éloignés des réalités de terrain. On s’en rapproche davantage, tout en restant dans la ligne, avec la collection « Souvenirs » des Éditions sociales, qui, à partir de 1966, offre des parcours singuliers ou des récits régionaux13.

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Yves Pérotin, « Origines et tendances d’un groupe de maquisards (Trèves-Vercors 1943-1944) », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 49, 1963, p. 11-20. Ce numéro comporte aussi des extraits du journal du capitaine Poiteau, un article sur un maquis bourguignon et l’exposé des rapports entre Alger et le Vercors par l’historien lyonnais Fernand Rude. Yves Pérotin dit Pothier, La vie inimitable. Dans les maquis du Trièves et du Vercors en 1943 et 1944, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2014 (édition critique par Anne Pérotin-Dumon). Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 55, juillet 1964, avec les contributions de Gérard Bouladou, qui soutiendra quelques années après, en 1974, une thèse sur les maquis du sud du Massif central, et de Roger Leroux, correspondant du Morbihan, sur les combats de Saint-Marcel. Le Parti communiste français dans la Résistance, Paris, Éditions sociales, 1967. Charles Tillon, Les FTP. Témoignage pour servir à l’histoire de la Résistance, Paris, Julliard, 1962. De 1966 à 1976, une douzaine d’ouvrages dont certains évoquent les maquis, notamment Louis Gazagnaire, Le peuple héros de la Résistance, Paris, Éditions sociales, 1971 (sur les maquis FTP de Provence).

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1983-1984 Une prise en compte de la diversité du monde maquisard sans idéalisation

Le deuxième temps fort de l’historiographie des maquis se situe vingt ans après. Le point d’orgue en est le

colloque qu’organise les 22 et 23 novembre 1984 l’Institut d’Histoire des Conflits contemporains où Henri Michel s’est replié. Si l’initiative lui revient, elle est portée par un jeune historien, François Marcot, connu pour ses travaux sur la Résistance dans le Jura et son investissement dans le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon. Ayant coordonné l’enquête préparatoire lancée l’année précédente, c’est lui qui fournit la synthèse des travaux du colloque14. Plusieurs anciens correspondants du CH2GM interviennent. Parmi eux se trouvent Pierre Laborie dont la thèse sur le Lot a été publiée au CNRS, Eugène Martres dont les travaux sur le Cantal donneront lieu à un ouvrage important pour la connaissance des maquis auvergnats et de la répression conduite par la Wehrmacht, et Roger Bourderon qui présente la première synthèse historienne sur les maquis FTP15. Mais Bourderon est aussi l’un des organisateurs du colloque que l’Institut de recherches marxistes réunit la même année à Saint-Denis, où François Marcot intervient de façon stimulante sur les relations entre maquis et population16.

Ces rencontres sont l’aboutissement de l’effervescence qui saisit l’histoire de la Résistance depuis une

douzaine d’années. Henri Noguères a terminé les cinq volumes de son Histoire de la Résistance en France, fondée très largement sur des témoignages17. Des acteurs importants ont publié leurs souvenirs. Ceux d’Henri Frenay, Charles d’Aragon, Marcel Haedrich, notamment, concernent les maquis, leur conception et leur encadrement, tandis qu’Alban Vistel va bien au-delà du témoignage personnel et offre un remarquable tableau de la Résistance en R118. Dans le même temps, le Vercors suscite une série d’ouvrages qui, mêlant souvenirs, représentations balisées, enquêtes et, parfois, polémiques (Gilbert Joseph, Joseph La Picirella, Paul Dreyfus, Pierre Dalloz), n’en fournissent pas moins un riche matériel sur les étapes de l’organisation du massif, tout en relançant le débat sur les choix de Londres et Alger19. Avec la collection « La Libération de la France » (Hachette, 1974), dirigée par Henri Michel, d’autres acteurs de premier plan, comme Georges Guingouin, Henri Romans-Petit ou Henri Ingrand, des acteurs historiens (Marcel Baudot, Fernand Rude), mais aussi quelques universitaires permettent de mesurer toute la diversité des situations régionales20.

14 François Marcot, « Les maquis dans la Résistance », Colloque sur les maquis, Paris, IHCC et Direction des statuts et de l’information historique du secrétariat d’État aux Anciens Combattants, 1985, p. 13-31. 15 Pierre Laborie, Résistants, vichyssois et autres. L’évolution de l’opinion et des comportements dans le Lot de 1939 à 1944, Paris, Éd. du CNRS, 1980 ; Eugène Martres, Le Cantal de 1939 à 1945, Sayat, De Borée, 2004 ; Roger Bourderon, « Les maquis F.T.P. : la mise en œuvre d’une conception globale du combat clandestin », Colloque sur les maquis, op. cit., p. 87-98. 16 François Marcot, « La Résistance et la population. Jura 1944 : relations d’une avant-garde et des masses », Guerres mondiales et conflits contemporains n° 146, 1987, p. 3-22. 17 Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, Paris, Robert Laffont, 1967-1981. 18 Henri Frenay, La nuit finira, Paris, Robert Laffont, 1973 ; Charles d’Aragon, La Résistance sans héroïsme, Paris, Le Seuil, 1977 ; Marcel Haedrich, Seul avec tous, Paris, Robert Laffont, 1973 ; Alban Vistel, La nuit sans ombre, Paris, Fayard, 1970. 19 Gilbert Joseph, Combattant du Vercors, Paris, Fayard, 1972 ; Joseph La Picirella, Témoignages sur le Vercors, Chez l’auteur, 1973 ; Paul Dreyfus, Histoire de la Résistance en Vercors, Grenoble, Arthaud, 1975 ; Pierre Dalloz, Vérités sur le drame du Vercors, Paris, Fernand Lanore, 1979. À noter pour le maquis des Glières, dont l’historiographie ne bouge pas encore, l’article essentiel de Jean-Louis Crémieux-Brilhac qui resitue ses enjeux et éclaire ses choix, « La bataille des Glières et la guerre psychologique », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 99, juillet 1975, p. 45-72. 20 Georges Guingouin, Quatre ans de lutte sur le sol limousin, Paris, Éditions Hachette, 1974 ; Henri Romans-Petit, Les maquis de l’Ain, Paris, Éditions Hachette, 1974 ; Henri Ingrand, Libération de l’Auvergne, Paris, Éditions Hachette, 1974 ; Marcel Baudot, Libération de la Bretagne, Paris, Éditions Hachette, 1974 ; Fernand Rude, Libération de Lyon et de sa région, Paris, Éditions Hachette, 1974, mais aussi Roger Bourderon, Libération du Languedoc, Paris, Éditions Hachette, 1974.

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Une nouvelle génération de chercheurs a émergé. Publiant ses premiers travaux grâce à la RH2GM et notam-

ment aux numéros qu’elle consacre à des régions particulières21, elle contribue à faire sortir l’histoire de la Résistance en général de l’événementiel ou du mémoriel. Aux noms déjà cités, il faut ajouter Paul et Suzanne Silvestre pour leur Chronique des maquis de l’Isère 1943-1944, qui n’est pas seulement la description minutieuse des pérégrinations des groupes et qui relève déjà d’une approche « interne » des maquis par la multitude de notations sur la vie, les rites, la mentalité de ceux qui les rejoignent, Louis-Frédéric Ducros qui donne la juste mesure de la mobilisation de juin 1944 en Ardèche et de la répression qui a suivi, Jacques Canaud dont Les maquis du Morvan (1943-1944) proposent une morphologie du phénomène maquisard22. Ces travaux marquent une rupture sur plusieurs plans. S’efforçant de prendre une distance critique, ils insistent sur les distinctions réfractaires/maquisards, maquis refuge/maquis combattants, voire maquis « libérateurs ». Ils se soucient davantage des logiques politiques, des milieux sociaux et régionaux, des mentalités. L’action des communistes est réexaminée et réévaluée. Les maquis sont resitués dans les débats qui parcourent la Résistance (entre civils et militaires par exemple). La chronologie du phénomène maquisard intègre la saisonnalité. Les relations maquis/population ne sont plus analysées seulement sous l’angle des solidarités, mais aussi dans leurs ambiguïtés. La périphérie sociale du maquis (femmes et agriculteurs) est mieux prise en compte. Marcot avance le concept de fonctionnalité pour caractériser les engagements de certaines catégories sociales. Et, dans une appréhension dynamique de la Résistance, on mesure combien le maquis transforme la Résistance (notamment par sa « ruralisation »), mais aussi combien le maquis, création souvent spontanée, reposant sur des acteurs locaux, peut être transformé par la Résistance, tout comme les maquisards, jeunes citadins aux motivations souvent élémentaires.

1994-1997 Le maquis, objet d’histoire sociale et culturelle

Dix ans après, les colloques « La Résistance et les Français » reprennent le dossier avec des problématiques

en phase avec l’histoire politique, sociale, culturelle en train de se faire, dont on trouve l’exposé dans les Cahiers de l’IHTP n° 3723. C’est le troisième moment marquant dans l’historiographie des maquis. Ils sont abordés surtout par ceux de Rennes (1994), Besançon (1995) et Aix-en-Provence (1997)24. Il s’agissait de faire un état des travaux et d’indiquer les pistes à suivre. Le panorama régional — essentiel dans une histoire de la Résistance « périphérique » par nature — avait continué à s’enrichir. Du coup, le tableau géographique, sociologique, chronologique s’affine. Les origines du phénomène ne sont plus imputées au seul refus du STO, comme on le voit en Bretagne où les maquis, très tardifs, appartiennent essentiellement à la deuxième génération, celle du printemps-été 1944. Quand les communistes créent les maquis FTP, il s’agit d’offrir un refuge à des militants recherchés, souvent évadés des camps d’internement, et d’étendre une guérilla,

21 Cette série, commencée avec la Lorraine et le Languedoc « pendant la guerre » (n° 105, 1977 et 112, 1978), se prolonge jusqu’en 1984 et aborde notamment la Provence, la Bretagne, la Bourgogne, la région lyonnaise, les Alpes et le Midi toulousain. 22 Paul et Suzanne Silvestre, Chronique des maquis de l’Isère 1943-1944, 1re édition Grenoble, Les 4 Seigneurs, 1978 (rééd. PUG, 1995) ; Louis-Frédéric Ducros, Montagnes ardéchoises dans la guerre, chez l’auteur, Valence, 3 vol., 1974-1981 ; Jacques Canaud, Château-Chinon, Académie du Morvan, 1981 (analyse résumée dans « Les maquis du Morvan : évolution d’ensemble et aspects sociologiques », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 123, p. 51-74 et reprise dans Le temps des maquis. De la vie dans les bois à la reconquête des cités 1943-1944, Sayat, De Borée, 2011). On y ajoutera aussi la thèse de Jacqueline Sainclivier, La Résistance en Haute-Bretagne 1940-1944, Rennes, 1978, qui annonce une solide analyse sociologique de la Résistance. 23 Cahiers de l’IHTP n° 37, « La Résistance et les Français. Nouvelles approches », 1997. Voir aussi le Dictionnaire historique de la Résistance réalisé par la même équipe (Paris, Robert Laffont, François Marcot (dir.) avec Christine Lévisse-Touzé et Bruno Leroux, 2006). 24 Christian Bougeard, Jacqueline Sainclivier (dir.), Enjeux stratégiques et environnement social, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1995 ; François Marcot (dir.), Lutte armée et maquis, Besançon, Annales littéraires, Université de Franche-Comté, 1996 ; Jean-Marie Guillon et Robert Mencherini (dir.), La Résistance et les Européens du Sud, Paris, L’Harmattan, 1999.

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dont la priorité reste la ville. Prenant leur essor à l’automne 1943, ils répondent au « modèle corse »25 d’insurrection nationale et à la volonté politique de se distinguer des « gaullistes ». Le rôle de l’ORA est mieux précisé. Apparue plus tard, elle fournit à l’AS l’encadrement militaire qui lui manque, la phagocyte parfois, en liaison avec Alger, et cette évolution contribue à ce que nous avons appelé la « militarisation » de la Résistance. Les analyses reviennent aussi sur les relations maquis/population, le rôle des « intermédiaires culturels » (maires, instituteurs, militants), les représentations du maquisard (différenciées et fluctuantes selon les groupes considérés et leur façon d’agir). En les intégrant dans une problématique « nomades/sédentaires », je proposais une piste aux perspectives très larges. Elle reste d’ailleurs à suivre, de même que celle de la « pénétration » de la campagne par la ville pour tous ceux qui viennent s’y cacher — réfractaires et réprouvés de diverses catégories — ou qui viennent s’y mettre à l’abri (réfugiés des villes menacées par les bombardements). Tous jouent un rôle important dans la constitution des maquis et font du maquis et de sa périphérie la pointe avancée de la « société de non-consentement »26.

Mais ce qui caractérise vraiment ce moment de la recherche est son orientation vers une analyse anthro-

pologique de la communauté maquisarde. La voie a été ouverte par Harry Roderick Kedward dont le maître ouvrage en ce domaine, fondé sur les maquis cévenols, est publié en français peu après (À la recherche du maquis. La Résistance dans la France du Sud, 1942-194427). Inspiré par ses travaux sur le maquis comme phénomène de résistance rurale, j’avais tenté de le replacer dans la longue durée du banditisme social28. Cette approche d’anthropologie historique et d’histoire culturelle permet de renouveler la compréhension du phénomène maquisard, de le relier aux cultures régionales, de l’intégrer dans une histoire des mentalités et des représentations. Elle éclaire les rapports entre les hommes et entre les sexes, tout comme les relations de pouvoir au sein du groupe « illégal ». Elle renouvelle l’étude de la violence, qui ne relève pas seulement du politique, et celle du symbolique, même si les pseudonymes ou noms de maquis, les rituels, les chants attendent leurs historiens. Elle pose la question de la « culture de résistance ». Mais elle permet, outre des comparaisons entre époques, des comparaisons entre pays. C’est l’un des apports du moment 1994 que d’avoir ouvert sur ce comparatisme avec les pays méditerranéens, l’Italie, la Grèce, mais aussi l’Espagne où Mercedes Yusta étudie les maquis post-guerre civile en s’inspirant de ce que nous proposions pour la France29.

La mémoire a constitué un autre axe de recherche dynamique. Le corpus qui le fonde s’enrichit sans cesse

avec l’édition de nouveaux témoignages30, mais il reste à exploiter la masse considérable de journaux, récits ou souvenirs publiés depuis la Libération. Cette analyse permettrait de mieux connaître les représentations qui entourent le maquis, l’imaginaire maquisard, la mémoire ou plutôt les mémoires du phénomène. Les colloques et certains travaux qui les ont suivis ont ouvert des pistes prometteuses31, mais en s’attachant surtout à la « mémoire » des principaux maquis, son évolution et son inscription dans le temps des commémorations nationales. Outre une synthèse convaincante sur l’histoire du maquis du Vercors, l’analyse de sa mise en scène mémorielle est l’un des apports principaux du

25 Seule région où les maquis sont pratiquement absents… 26 Pour reprendre l’expression proposée par Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Paris, Bayard, 2011, p. 248 et suivantes. 27 Paris, Cerf, 1999. Voir aussi sa contribution au colloque d’Aix-en-Provence, « La Résistance et la polyvalence de la chasse » (op. cit., p. 245 et suivantes). 28 Jean-Marie Guillon, « Le maquis. Une résurgence du banditisme social ? », Provence historique, n° 147, 1987, p. 57-67. 29 En particulier, Guerrilla y resistencia campesina. La resistencia armada contra el régimen de Franco en Aragón (1939–1952), Saragosse, Prensas Universitarias, 2003. 30 Outre celui d’Yves Pérotin déjà cité, Gleb Sivirine, Le cahier rouge du maquis, Artignosc, Parole éditions, 2007. 31 Voir le texte d’Angélique Marie, « Mémoire des maquis et de la lutte armée en Bourgogne », in François Marcot, Lutte armée… op. cit., p. 459-469.

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PRENDRE LE MAQUIS...


travail de Gilles Vergnon32. C’est aussi l’intérêt de la thèse de Marina Guichard-Croset sur les Glières33. Voilà longtemps que nous savons que, dès leur début, « la légende appartient à la réalité du maquis »34. L’assimilation immédiate des maquisards aux camisards en pays cévenol en est l’une des illustrations. La reconstitution que Fabrice Grenard vient de faire du parcours de Georges Guingouin, Une légende du maquis35, en fournit une autre. Cette étude qui confronte de façon exemplaire la réalité aux représentations successives qui en ont été données — sans confondre démythification et dénigrement systématique — montre le parti qui aurait pu être pris dans le cas du maquis des Glières. Nous avons été plusieurs à dire, en accompagnant la réédition de Glières, première bataille de la Résistance, ce qu’il fallait en penser36. On est resté trop longtemps sur une vision schématique de la répression, comme si Gestapo, SS et Milice résumaient tout. Or la recherche est en train de renouveler la connaissance de la politique répressive de l’occupant, en particulier de la lutte contre les maquis et de son orientation vers une politique de terreur que le Sud-Est paraît inaugurer dès la fin de 1943. Le rôle de la Wehrmacht est réévalué, mais les responsabilités de ses états-majors, de ses divers services, de ses unités, leur articulation avec les diverses polices allemandes restent encore trop peu précisément connus, même si des travaux récents ont éclairé le rôle de certaines unités spéciales de lutte contre les maquis comme la 8e compagnie Brandebourg entre Cévennes et Provence.

Ainsi, au fil des ans, l’historiographie des maquis a évolué au sein d’une histoire de la Résistance qui est sortie

du mémoriel pour s’agréger aux problématiques de la recherche historique. Son intérêt est d’en poser tous les problèmes, de les amplifier même, puisqu’elle remet au centre des analyses ses relations avec la société et ses dynamiques. Elle les pose à tous les niveaux, ceux des individus, des communautés, des régions, de même qu’elle pose tous les problèmes qui relèvent de la construction mémorielle d’une expérience si forte que les individus qui y ont participé et les territoires qui lui ont servi de cadres en ont été profondément marqués et parfois transformés.

32 Gilles Vergnon, Le Vercors. Histoire et mémoire d’un maquis, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2002. 33 Marina Guichard-Croset, La construction d’une mémoire collective de la Résistance en Haute-Savoie : les Glières, Université Jean Monnet, Saint-Étienne, 2011. 34 François Marcot, « Maquis », Dictionnaire historique… op. cit., p. 678. 35 Fabrice Grenard, Une légende du maquis. Georges Guingouin, du mythe à l’histoire, Paris, Vendémiaire, 2014. 36 Jean-Marie Guillon, « De l’histoire de la Résistance à l’histoire des Glières, un enjeu symbolique et scientifique », Vivre libre ou mourir. Plateau des Glières, Haute-Savoie 1944, Annecy, Association des Glières, Pour la Mémoire de la Résistance/La Fontaine de Siloé, 2014, p. 209-237. Cette postface réagissait au chapitre qu’Olivier Wieviorka a consacré aux Glières dans son Histoire de la Résistance, Paris, Perrin, 2013, et non à Claude Barbier, Le maquis de Glières, Paris, Perrin, 2013, dont il était un raccourci et que je n’avais pas lu alors. Cette lecture n’a fait que confirmer mon point de vue sur les dangers qu’il y a à confondre histoire, idéologie et règlement de comptes.

PRENDRE LE MAQUIS...

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Le maquis du Haut-Beaujolais

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Sous l’objectif d’un photographe professionnel Cet ensemble de photographies a été donné au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon par Dominique Zannini, « patron » du maquis du Haut-Beaujolais, et complété et documenté par l’un des témoins historiques du musée, le résistant et maquisard Roger Zanelli (1926-2013). Le maquis du Haut-Beaujolais a pour base une vaste exploitation agricole située sur la commune de Saint-Étienne-la-Varenne, la ferme Sainte-Marie. Le lieu, isolé, domine une vallée et est entouré de quelques terrains découverts et de bois. À ses débuts, le maquis n’est composé que d’une trentaine de membres, des jeunes mal entraînés, inexpérimentés et peu armés, dirigés par un garagiste de Villefranche surnommé le « Gros Louis ». Un militaire de carrière, Dominique Zannini, est finalement envoyé pour prendre en main le groupe et, fort de son expérience, lui apporter une discipline toute militaire. Le « bataillon Dominique » étoffe ses rangs, notamment avec l’arrivée de jeunes issus des Chantiers de jeunesse, et atteint les trois cents hommes. Ils sont répartis dans la ferme ou dans les bois environnants avec des tentes de fortune. Les photographies ont été prises durant l’été 1944 par un jeune photographe du Progrès — le journal s’est sabordé en novembre 1942 — monté au maquis avec son appareil et des pellicules. La qualité des cadrages signe le travail d’un professionnel, qui vendra ses images aux maquisards à la Libération. On y découvre la vie au maquis, parfois dans des mises en scène un peu artificielles, parfois saisie sur le vif comme lors d’arrestations de soldats allemands.


Jean-Aimé Lempereur, « capitaine Jal », second de Dominique Zannini dans le maquis. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)


Poste de garde. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)


Bob Nant au fusil-mitrailleur. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)


Exercices d’alerte et instruction par le chef de groupe, en retrait, armé d’un revolver. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)

Les maquisards s’entraînent à l’embuscade. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)


Tentes de fortune installées dans les bois proches de la ferme Sainte-Marie pour abriter les maquisards. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)


Membres du maquis du Haut-Beaujolais, au centre le « Gros Louis » armé d’un fusil mitrailleur. Collection Dominique Zannini (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation)


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GĂŠographie des maquis


LES MAQUIS ET LEUR ENVIRONNEMENT EN NORD-ARDÈCHE Sylvette Béraud-Williams ethnologue indépendante

Géographie des maquis

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Deux recueils de mémoires m’ont amenée à croiser l’histoire de la Résistance en Ardèche : en 2005, à la demande de l’association Les Rias, pour mieux connaître le quotidien des habitants de Vernoux pendant la guerre, et en 2014 pour la Communauté de Communes du Pays de Saint-Félicien où était implanté, à La Cula, le premier maquis d’Ardèche. J’ai donc abordé la question par le terrain, arpentant les lieux de l’action, questionnée par les repères de mémoire — stèle de Sully Arnal, plaque commémorative de la rafle de Vernoux, ruines de maisons dynamitées, etc. — guidée par de précieux témoins qui ont vécu cette période. En suivant quelques itinéraires singuliers et avec, en toile de fond, l’ouvrage de Louis-Frédéric Ducros1, j’ai tenté de saisir le tissu humain sur lequel se sont appuyés les maquis et l’état d’esprit des jeunes impliqués dans la Résistance, l’évolution de leur engagement et ce qui leur a permis de l’accomplir.

Contexte social

Durant l’entre-deux-guerres, la campagne ardéchoise, encore très peuplée, est essentiellement paysanne.

Peu mécanisées, les activités agricoles nécessitent de l’entraide ; la solidarité de voisinage n’est donc pas un vain mot. La religion, élément incontournable de la vie sociale et politique, monte régulièrement les uns contre les autres catholiques conservateurs et protestants républicains dans la bataille des élections. Puis la fièvre retombe, aussitôt l’échéance passée. Mais les camps restent tranchés. Vernoux, dont on vante le climat et la verdure, s’ouvre au tourisme. Il existe dans les environs une tradition d’accueil structurée par les Œuvres des Enfants à la Montagne, pour les vacances d’été de petits Arlésiens, Lyonnais ou Marseillais. Les maires, curés, pasteurs, médecins, instituteurs, ont un rôle social qui se double d’un rôle moral. Un réseau de chemins très fréquenté met à peu de distance des hameaux que les routes d’aujourd’hui ont éloignés. Le vélo est un luxe, et prendre le CFD (chemin de fer départemental) dans les vallées de l’Eyrieux et du Doux, ou le car pour descendre dans la vallée du Rhône, relève de l’expédition.

Sur le plateau vernousain, l’implantation protestante est forte. L’histoire des résistances huguenotes, toujours

présente dans les mémoires, ravive les anciens réflexes de solidarité et d’accueil des persécutés. Quelques mois avant la déclaration de guerre, des réfugiés espagnols sont les premiers bénéficiaires de l’organisation établie pour l’accueil d’enfants. Arrivés par centaines au camp de Chomérac2, ils sont ensuite réorientés vers l’un des onze centres ardéchois parmi lesquels Vernoux. Des Belges, Luxembourgeois et Hollandais leur succèdent, ainsi que de nombreux réfugiés juifs. Dans l’accueil de ces populations, les réseaux protestants se montrent particulièrement efficaces.

Pendant l’Occupation, une minorité résiste au quotidien en posant des actes de refus susceptibles d’interpeller

la majorité somnolente3. En juin 1942, à Vernoux, le jeune Maurice Reyne brûle sur le feu de la Saint-Jean le portrait d’Hitler qu’il a dessiné. L’instituteur André Gounon éclaire ses élèves sur le respect dû aux Juifs, et le pasteur Rochedieu fait chanter aux enfants un cantique : « Oh ! Toi dont les bienfaits ne tarissent jamais, oh Dieu de paix ! » sur l’air de l’hymne national anglais. Le 11 novembre 1943, une poignée d’habitants de Saint-Michel-de-Chabrillanoux brave l’interdiction des autorités allemandes et rend hommage aux disparus de la Grande Guerre par un rassemblement devant le monument aux morts. 1 Louis-Frédéric Ducros, Montagnes ardéchoises dans la guerre. Contribution à l’histoire régionale, 3 tomes, Chez l’auteur, Valence, 1974-82. 2 En février 1939, 1 894 réfugiés espagnols sont conduits au moulinage désaffecté de Champ-La-Lioure, converti en centre de triage (désinfection, visite médicale). 3 Sylvette Béraud-Williams, Entre silence et oubli. Mémoires d’un quotidien rural bouleversé, Saint-Apollinaire-de-Rias, Éd. Les Rias, 2009, p. 96-99.

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Géographie des maquis


Temps de l’incertitude et du tâtonnement

L’itinéraire de Robert Combe, mécanicien à Lamastre, rend compte des difficultés d’organisation et de la solitude

des premiers clandestins. Grâce au témoignage indirect de son épouse et de son fils, mais aussi de photos et documents faisant foi de son parcours4, nous pouvons le suivre dès son refus de partir pour la relève des prisonniers de guerre en Allemagne. Son fils raconte5 : « Mon père est le premier du canton de Lamastre qui n’a pas répondu aux convocations en décembre 42. À la première convocation, il a pris le maquis. Il était allé du côté de Saint-Basile. C’était dans un secteur où il connaissait pas mal de monde, comme son père était facteur et qu’il l’avait aidé quelquefois à faire les tournées. » En quête d’un improbable passage vers l’Angleterre, il rebrousse chemin au Chambon-sur-Lignon. Les réseaux protestants l’orientent vers Saint-Basile où il est caché par un menuisier. Ne supportant plus l’oisiveté, il se rend à Saint-Apollinairede-Rias où l’instituteur André Péatier l’introduit auprès des familles Vey puis Cleinias. Désormais sous une couverture d’ouvrier agricole, il se met en contact avec des groupes qui se constituent et, à partir du 15 mars 1943, rejoint la 7102e compagnie des FTPF de l’Ardèche. Autour de Lamastre, des éléments de résistance de diverses obédiences s’organisent. C’est avec son oncle, Charles Saignol, et dans une ferme où celui-ci reçoit des clandestins (réfractaires, Juifs et autres victimes du régime de Vichy) que Robert Combe participe, en avril et mai 1943, à la genèse du maquis de la Grangette (corps franc Saignol). Parallèlement, il distribue des tracts de la Résistance entre Tournon et Lamastre et s’emploie à la récupération de tickets d’alimentation pour subvenir aux besoins de réfractaires au STO.

Fin février 1943, Raoul Galataud6 arrive en Nord-Ardèche avec pour mission d’organiser les maquis FTP. Il y

retrouve l’instituteur communiste Marcel Dumont, qu’il avait connu dans la Creuse et qui avait été muté là. Grâce à ce contact, Galataud peut se loger chez le buraliste de Gilhoc, Siméon Bouvier, acquis à la Résistance. Marcel Dumont met Raoul Galataud en relation avec Pierre Crumière, étudiant lyonnais, qui l’accompagnera dans sa tâche visant à transformer le groupe retranché à La Cula en maquis de combat.

Il y a alors à Tournon un début d’organisation de FTP légaux, dirigés par Johan Gay, moniteur de gymnastique

et communiste. Marcel Bélingard, son élève, s’imprègne auprès de lui des idées qui l’amènent à ses premiers actes de résistance7. Certains de ses camarades plus âgés, réfractaires au STO, sont les premiers éléments des FTP rassemblés par Raoul Galataud à La Cula. Ce maquis-refuge créé par Henri Villemin, militant ayant fui la région de Montbéliard, n’appartient à aucun mouvement8. Situé dans une ferme, à faible distance de Tournon, en un lieu sauvage de la vallée de la Daronne, il présente l’avantage d’être accessible à pied, en quelques heures, ou par le CFD Tournon-Lamastre depuis la vallée du Rhône, voie ferroviaire, routière et fluviale d’importance stratégique. Sur le passage, l’auberge des Vallet à La Rosière sert de lieu de contact et de boîte aux lettres pour les maquisards. L’implantation de La Cula inspirera le choix des critères pour celle de futurs maquis.

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Attestation établie après la guerre pour confirmer son engagement par Marius Bourret (lieutenant Maurice, chef du détachement Politzer). Entretien réalisé avec son fils, le 30 novembre 2004. Entretien réalisé avec Raoul Galataud, le 27 janvier 2014. Marcel Bélingard, Avoir vingt ans dans la tourmente, Saint-Apollinaire-de-Rias, Éd. Les Rias, 2008. Louis-Frédéric Ducros, Montagnes ardéchoises II., op. cit., p. 34-35.

Géographie des maquis

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Des relais et réseaux se mettent en place

Des secrétaires de mairie, médecins, gendarmes, pasteurs et curés, que l’institution du STO révolte, se font

un devoir d’alerter les jeunes convoqués, leur procurant de faux papiers et les orientant vers une cache ou des personnes-relais pour joindre un réseau. Dans le canton de Vernoux, le maire de Chalencon, M. Némoz, agit en coordination avec Joseph Rignol, le curé de Silhac, Mme Keller-Dauteville, et Sully Arnal, coiffeur. La pharmacie de Raymond et Marie-Thérèse Étienne à Vernoux est un relais sûr et un point de ravitaillement. Paul Sérillon, leur apprenti, souligne cet engagement9 : « Ils étaient très accueillants. Elle, surtout [...] Lui se méfiait. Début 44, il m’avait dit : “Ici à Vernoux, ça devient dangereux. Il y a beaucoup trop de gens qui passent à la maison [...] ils sont imprudents”. Ils avaient accueilli des Juifs logés derrière la pharmacie. Ils avaient arrangé notre passage vers le mur de l’Atlantique... »

Du maquis refuge au maquis d’action immédiate

À La Cula, Pierre Crumière10 est dépêché pour faire le point sur les forces vives disponibles et leur proposer

d’entrer dans une formation armée FTP. Presque tous adhèrent à l’idée. Il faut cependant respecter les règles de sécurité et se procurer armes et munitions. En attendant d’être équipés, les gars passent leur temps à la recherche de ravitaillement, à la surveillance des voies d’accès au camp et au repérage des sentiers et futurs lieux de sabotages de voies ferrées et de pylônes électriques. La Cula devient un maquis d’action immédiate en juin 1943, sans aucun moyen. Raoul Galataud ironise : « On nous avait donné un numéro pour former la 1re compagnie de FTP de l’Ardèche [...] Mais on n’avait ni armes ni argent, rien que des garçons de bonne volonté. C’était l’imagination au pouvoir. »11 En juin 1943, grâce aux informations de paysans voisins, 400 kg de tolite sont découverts dans des galeries de mine, entre SaintBarthélémy-le-Plain et le Pont du Duzon12. Robert Combe fait partie de l’expédition chargée de les récupérer. L’artificier de La Cula, Félix Gévaudan, ouvrier métallurgiste, va pouvoir mettre au point la fabrication de bombes artisanales. Il réalise le premier sabotage de voie ferrée fin juin, vers Bourg-lès-Valence. C’est le début d’une impressionnante série réalisée par une poignée de résistants. Robert Combe y participe régulièrement d’août 1943 à janvier 1944 sur la ligne Lyon-Nîmes, entre Saint-Péray et Tournon. Dès lors, et en l’absence de tout encadrement militaire, la Résistance s’attache à ces actions ponctuelles et très ciblées qui entravent les déplacements de convois et mobilisent des forces ennemies.

Essaimage

Il devient nécessaire de multiplier et disséminer les maquis pour faciliter leur ravitaillement et favoriser la

sécurité, mais aussi pour étendre leur rayon d’action. L’équipe de La Grangette, trop éloignée de la vallée du Rhône, déménage fin août 1943 à La Cula qui, déjà trop peuplée, l’envoie à Lardois, un nouveau camp préparé sur la commune de Toulaud. Maurice Fournier, habitant d’Alboussière, en évoque la genèse13 : « Il y avait un petit noyau de résistants, à Gilhoc notamment [...] Il y avait beaucoup de gens de Tournon, originaires de Gilhoc d’ailleurs. Lorsqu’il y a eu le STO, ils ont cherché à planquer les camarades dans le coin, d’abord des recherchés politiques, syndicaux. Les premiers qui sont 9 10 11 12 13

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Sylvette Béraud-Williams, Entre silence et oubli. Mémoires d’un quotidien rural bouleversé, op. cit., p. 178. Tapuscrit inédit de Pierre Crumière, s. d., p. 23. Entretien réalisé avec Raoul Galataud, le 27 janvier 2014. Louis-Frédéric Ducros, Montagnes Ardéchoises II., op. cit., p. 102 et tapuscrit Pierre Crumière, p. 9-10. Sylvette Béraud-Williams, Entre silence et oubli. Mémoires d’un quotidien rural bouleversé, op. cit., p. 135.

Géographie des maquis


arrivés en tant que réfractaires, c’était chez Valla à Lafaurie et chez Richioux à Champis. C’était deux gars qui étaient de Tournon. Ils étaient pas recherchés spécialement pour le STO, mais en tant que spécialistes en mécanique, en carrosserie. Ils étaient là soit comme parent, soit ouvrier agricole, sous un faux nom. Ils sont arrivés en 43 au début de l’année. Ils sont restés disséminés dans les fermes jusqu’en août ou septembre où a commencé à apparaître le premier camp de résistance ici à Lardois. Ils avaient été regroupés ici, venant des fermes de Lamastre ou d’ailleurs. »

Le camp à Lardois14 est situé à une douzaine de kilomètres de la vallée du Rhône. Le matériel de couchage,

des lainages et du ravitaillement sont récupérés, avec la complicité du maire, à la mairie de Saint-Péray où était stockée l’aide nationale aux prisonniers. À proximité de Lardois se trouve le maquis-refuge de Juventin, exploitation forestière de Ferdinand Janvier, patron des carrosseries Besset d’Annonay, qui y cache ses ouvriers, réfractaires au STO. Ce dernier transporte chaque semaine les denrées collectées pour les deux maquis. Ces maquis n’auraient pu s’installer et subsister pendant des mois — de septembre-octobre 1943 à mars 194 — sans la mobilisation de nombreuses personnes du pays. Roger Brot, fils du boulanger de Boffres, donne quelques exemples15 : « Le camp venait chercher le pain la nuit... Il a fallu les ravitailler en épicerie. Alors, avec Paul Valette on allait chez les épiciers qu’on connaissait un peu par là, qui nous trahissaient pas [...] J’allais le soir en vélo au moulin de Fauriel chez M. Faure, chez Fernand Bonnet... On en emportait un peu chaque semaine. » Roger Brot était en relation avec Sully Arnal, le coiffeur de Vernoux : « C’était lui qui nous fournissait les fausses cartes d’identité et les journaux clandestins : “Combat”, “Libération” [...] Quand on en avait besoin, Paul Valette allait chercher les cartes chez lui et puis les amenait là et je les retransmettais au camp quand ils venaient. » Lorsqu’en décembre 1943 l’évacuation du camp de La Cula est décidée par mesure de sécurité, Pierre Crumière note la sélection effectuée à cette occasion parmi les nombreux clandestins16 : « Deux mobiles principaux avaient guidé les chefs du mouvement : ne garder que les éléments susceptibles d’action. Étendre le champ d’activité de l’organisation. Quelques habitants de Colombier-le-Vieux acceptèrent de prendre un certain nombre de réfractaires, ceux qui ne se sentaient aucune disposition guerrière. Leur présence dans un camp aurait constitué une servitude. Il était préférable pour eux et pour les autres de les mettre simplement à l’abri d’un départ pour l’Allemagne. D’autres éléments, les plus indisciplinés, furent dirigés sur les camps du Vercors. La concentration, dans cette région, d’effectifs importants, rendait possible la surveillance stricte que ne permettait pas, en Ardèche, la dispersion des petits camps projetée. Ces camps, tout proches de l’ennemi, ne pouvaient se maintenir à proximité de la vallée du Rhône qu’à la condition que tous leurs éléments fassent preuve d’une vigilance de tous les instants, et ne compromettent pas, par leurs imprudences répétées, une situation déjà dangereuse par elle-même. »

Deux autres maquis d’action sont créés à partir d’éléments de La Cula : l’un à Étables et l’autre à Serre-Perron, à

proximité de La-Voulte. Ce dernier, installé par Paul Chaudier à la demande et avec l’aide de son cousin Pierre Crumière, est approvisionné en nourriture par sa ferme de Capet et par des paysans des environs. Début novembre 1943, un autre groupe se loge aux Cuves du Duzon. À chaque fois est choisi un lieu écarté pouvant bénéficier de personnes-relais pour l’approvisionnement, dont la surveillance des abords est facile, et éloigné de quelques heures de marche seulement de la vallée du Rhône où se pratiquent les sabotages.

14 Ibid., p. 168. 15 Entretien réalisé avec Roger Brot le 29 janvier 2008. 16 Pierre Crumière, op. cit., p. 24.

Géographie des maquis

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Ainsi, le maquis de Lardois, trop éloigné de la vallée du Rhône, est abandonné fin octobre pour une fermette

(le Grand-Tracol) mise à la disposition des maquisards par un paysan, puis une seconde à proximité du Grand-Tracol : Fortunière. Le Dr Bouvat, maire de Saint-Péray, pour couvrir les allées et venues qui, à la longue, auraient pu paraître suspectes, achète une coupe de bois au Tracol pour le chauffage des bâtiments communaux de sa ville. Quatre Lorrains volontaires s’attellent ainsi à la tâche, couvrant de leur activité celles du maquis. Pierre Millet, réformé suite à un accident et à l’ablation d’un rein, fait partie de ces FTP légaux qui tout en poursuivant une activité professionnelle, mettent leur liberté de mouvement au service de la résistance clandestine. Requis à la cartoucherie de Bourg-lès-Valence il en sort des munitions, y répare des armes et les cache chez lui en attente de leur acheminement vers les maquis de Toulaud. Par ailleurs, il conduit à Lardois des jeunes venus du Vercors, il participe à des sabotages de voies ferrées, à l’arrestation de miliciens, au plasticage de magasins de commerçants se livrant au marché noir, ainsi qu’au sauvetage d’un blessé, prisonnier à l’hôpital de Valence17.

Vaines représailles

La multiplication des sabotages laisse imaginer des combattants beaucoup plus nombreux qu’ils ne sont. Face

à cette « armée » insaisissable, les Allemands ne peuvent mener d’action d’envergure. En outre, les tentatives contre La Cula échouent systématiquement grâce à la complicité des gendarmes de Tournon. Il est cependant possible d’affaiblir les maquis en s’attaquant aux réseaux qui les soutiennent, dont les personnes-relais qui, contrairement aux maquisards, ont un lieu de travail et de résidence connu. La Milice effectue cette besogne, relayée dans les villages par ceux que la peur ou l’intérêt range du côté de l’occupant.

Du 15 au 22 décembre 1943, des militaires allemands et des civils armés en voiture s’acharnent sur trois

résistants du canton de Vernoux. La maison de Cécile Keller-Dauteville est détruite, mais elle-même parvient à fuir. Sully Arnal, coiffeur à Vernoux, est arrêté le 16 décembre. Son corps est retrouvé criblé de balles. Puis c’est Joseph Rignol, curé de Silhac, qui se consacrait à l’accueil des réfractaires en lien avec les résistants de Privas et le réseau Cochet, qui est arrêté et emprisonné successivement à Valence, à la prison de Montluc à Lyon puis à Fresnes18.

Le 2 février 1944, à Colombier-le-Vieux, une section de soldats allemands échoue à surprendre les maquisards.

L’opération se solde par quatre arrestations. Trois hommes sont relâchés. Mais Charles Pélissier, qui refuse alors d’atteler ses bêtes pour tirer une camionnette trouvée sur place, mourra en déportation.

Le 26 février 1944, suite au coup d’éclat des maquisards qui ont fait sauter le viaduc de Saint-Jean-de-Muzols, une

opération répressive est organisée contre le maquis des gorges du Duzon, lequel réussit à évacuer en direction de Désaignes. Le village voisin est encerclé par un bataillon de la Wehrmacht. Les habitants, menacés d’exécution, sont amenés devant un agent des FTP, Louis Bertrand, qui vient d’être abattu. Une maison est dynamitée.

Au mois d’avril, la région de Vernoux est à nouveau visée. Le 30 mars, des maquisards de Lamastre encerclent

la gendarmerie pour se procurer armes et munitions. Des Sœurs qui habitent dans le bâtiment voisin, prises de panique, alertent les Allemands. Le chef de gendarmerie, un Alsacien, parlemente en allemand et évite de justesse une prise d’otages dans la population19. Mais le 13 avril 1944, la police allemande arrête onze personnes à Vernoux : le pharmacien Raymond Étienne et sa femme, ainsi que leur apprenti, quatre Juifs, le curé Riou et son vicaire, Pierre Ponton, résistant, et

17 Entretiens réalisés avec Pierre Millet les 27 janvier et 11 mars 2014. 18 Sylvette Béraud-Williams, Entre silence et oubli. Mémoires d’un quotidien rural bouleversé, op. cit., p. 211-212. 19 Ibid., p. 163.

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un employé des PTT de passage. Parmi eux, cinq ne reviendront pas des camps. Des maisons sont pillées. L’opération de ratissage se poursuit l’après-midi à Lamastre où sont arrêtés sept Juifs et un Anglais. Force est cependant de constater l’échec de l’offensive générale contre les maquis, grâce à leur dissémination et leur tactique de nomadisation. En effet, le 8 mars, lorsque les Allemands mènent une action contre les maquis de Toulaud, ceux-ci ont déjà évacué les lieux. Quelques jours plus tôt, les maquisards du Grand-Tracol et de Fortunière traversent la vallée de l’Embroye et trouvent refuge à La Seauve où les accueille Marcel Viogeat. À Juventin, les maquisards, en train de couper du bois, voient arriver la colonne allemande et parviennent à s’échapper. En mesure de représailles, les Allemands exécutent deux habitants et un maquisard qui, malade, n’a pu s’enfuir.

Robert Combe conduit l’un des groupes FTP de la Seauve vers Saint-Apollinaire-de-Rias et la ferme Cleinias

à Galimard. Léa Cleinias, la fille de la maison, qui allait devenir son épouse, se souvient : « Je leur ai montré la grange. Les maquisards s’y sont tous cachés [...] Puis on avait prévu que les voisins en feraient manger la moitié et nous l’autre moitié, parce qu’ils étaient nombreux. » Dans la nuit, Robert Combe récupère un camion à Lamastre et transporte les maquisards à Désaignes. Un autre groupe de six maquisards se dirige vers la boulangerie de Boffres qui les ravitaille régulièrement. Roger Brot raconte leur épopée20 : « Alors, ils sont montés dans la nuit. Ils ont passé deux jours dans le fournil en bas. En haut, il y avait le café, le bureau de tabac, la boulangerie. Puis on s’est dit : “Mais qu’est-ce qu’on va en faire ?” [...] Il y avait M. Brunel à côté, mon voisin. Il avait l’autorisation de rouler en voiture parce que c’était un beurrier-coquetier. Il faisait les marchés. Il a dit : “On va aller voir M. Chizat qui était cafetier à Piquebourre. Il avait lui aussi l’autorisation de rouler. Il a dit : “Je viendrai les chercher moi”. Il était plus hardi. À ce moment-là, on chauffait le four avec des fagots. J’en avais apporté de grosses brouettées devant la boulangerie. On a mis la voiture contre et on les a embarqués dans cette fourgonnette fermée. Ils sont montés à Piquebourre, de là à Gilhoc, puis ils ont rejoint le maquis plus haut. »

À Désaignes, les résistants sont conduits à la ferme de La Raze, préparée depuis janvier par un réfractaire au STO,

Marcel Bélingard. Celui-ci, déjà fortement impliqué dans les activités clandestines de l’imprimerie Rey à Tournon où il travaille, reçoit sa convocation en janvier 1944. Une fausse carte d’identité en poche délivrée par son patron, il rejoint bientôt un collègue caché vers Désaignes pour prospecter les lieux afin de trouver des maisons abandonnées. Grâce à des contacts, il peut aménager sommairement la ferme de La Raze et accueillir, en mars, un détachement de la 7101e compagnie FTPF en provenance de Lardois. Avec le soutien de réseaux déterminés dans leur action, les maquis poursuivent une guerre de harcèlement et d’usure, préparant le terrain pour l’insurrection générale du 6 juin 1944, où 6 000 volontaires s’engagent et libèrent bientôt l’Ardèche.

Le silence des témoins, souvent adopté parce que la réalité avait été trop dure à vivre, par pudeur, prudence

ou stratégie, lève son voile ici et là devant l’urgence — avec la disparition de leur génération — à dire le rôle de chacun. Depuis 2009, une rue de Vernoux porte les noms de Marie-Thérèse et Raymond Étienne. Robert Combe est resté discret, même en famille. Marcel Bélingard a écrit ses souvenirs21. Pierre Millet témoigne devant des classes pour convaincre de l’indispensable engagement de chacun pour préserver la liberté : « Suivre les chemins de la mémoire c’est bien. Suivre les chemins de la liberté, de la fraternité et de la paix, c’est très bien »22, soulignant par là l’ambiguïté du « devoir de mémoire » posé comme un second tombeau aux morts que l’on honore lorsque se fige leur histoire.

20 Ibid., p. 160. 21 Marcel Bélingard, Avoir vingt ans dans la tourmente, op. cit. 22 Pierre Millet, Les chemins de la Mémoire, Envol n° 641, Juin 2014, p. 13.

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Les cercles de sociabilités, terreau des territoires de Résistance ? L’exemple du Secteur 3 de l’Armée Secrète de l’Isère 1920-1943

Julien Guillon historien, Université de SAINT-Étienne, Istoria-Développement

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À l’ombre du Vercors, le Secteur 3 est la porte d’entrée de Grenoble et des maquis de l’Isère, puis du Nord de la Drôme, à quelques pas de la vallée du Rhône. Lors de l’étude de ce secteur de Résistance, réalisée dans le cadre de notre thèse1, nous avons découvert que les faits d’armes, les différents lieux, qui ont porté des événements et les personnes impliquées, ne constituaient pas qu’un ensemble de juxtapositions ou d’imbrications en fonction des circonstances exceptionnelles inhérentes au contexte de guerre. Nous avons ainsi perçu l’importance des cercles de sociabilités, nés avant-guerre, et des valeurs partagées, sous-jacentes et profondes, pour cerner la construction de ce Secteur clé en Isère. Afin d’enrichir et dépasser les aspects strictement factuels (chronologie, implantation des mouvements et/ou des réseaux, figures emblématiques) recueillis dans les ouvrages et surtout les sources archivistiques, qui constituent les « garde-fous » de notre enquête, nous proposons une analyse d’anthropologie historique du phénomène résistant.

C’est notamment le verbatim relevé, directement lié aux relations sociales, familiales et professionnelles qui

ont présidé à la création de la colonne vertébrale et aux ramifications musculaires de ce Secteur, qui nous a conduit à proposer ce questionnement. Cependant, pour valider puis affiner ces données, tous ces liens ont été répertoriés, classés, ce qui a permis de mettre en exergue, dans un contexte donné, les valeurs liées à l’exercice d’un métier, ou à la pratique d’un sport collectif sans trop risquer de tomber dans l’écueil de l’« histoire-fiction ». Cette nouvelle grille a été constituée en fonction du questionnement suivant : en quoi le partage de valeurs tant professionnelles que personnelles par une poignée d’individus est-il à la base de la création d’un Secteur majeur de Résistance ?

Le Secteur 3, tel qu’il est défini, de 1942 à 1944, avec quelques variables, s’articule autour de trois espaces

au pied du Vercors. Le plateau de Chambaran, entité topographique centrale, dont le point culminant se situe à 700 mètres d’altitude, couvre dans sa longueur les départements de la Drôme et de l’Isère. C’est un pays de collines aux forêts vastes et denses, parsemées de clairières ; l’hiver est particulièrement rigoureux et soumis au vent. Dans sa partie ouest, la plaine de la Bièvre s’étend de Beaucroissant à Beaurepaire et même au-delà jusqu’au nord de la Drôme puis la vallée du Rhône. La troisième partie est également une vallée dans laquelle coule l’Isère, avant de se jeter dans le Rhône : le Bas-Grésivaudan. Surplombés par le Vercors, des bourgs d’importance moyenne jalonnent son parcours tels que Saint-Marcellin (4 200 habitants en 1936), Vinay, (environ 2 000 habitants) et Tullins (4 400 habitants).

Le serment d’Hippocrate et l’engagement politique: le soin des consciences

Trois médecins, qui ont également des mandats d’élus, sont la clé de voûte d’une résistance précoce et

durable. Victor Carrier est conseiller général du canton de Pont-en-Royans de 1932 à 1939 et conseiller municipal de Saint-Marcellin. Gaston Valois est maire radical-socialiste de Tullins et Léon Dupré, maire de Vinay. Outre les relations établies par la confraternité, les trois médecins sont amis depuis les années 1920-1930 et côtoient d’autres praticiens : «  Les docteurs Jean-Louis Payerne, Victor Carrier et Gaston Valois sont des camarades de longue date […]2 ». Les hameaux et les bourgs qui dépendent de leur territoire d’exercice sont distants de quelques dizaines de kilomètres. Jean Valois, fils de Gaston, est étudiant en médecine à Lyon, dans le sillage de son père.

1 Julien Guillon, Dessiner le territoire de la Résistance : Essai sur la transgression en Isère, thèse de doctorat, ISTHME-UMR 5600 CNRS, Saint-Étienne, 2011. 2 Pierre Deveaux, Le bataillon de Chambaran, Secteur 3 de l’armée secrète de l’Isère, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1994, p. 54.

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Portrait de VICTOR CARRIER (coll. MRDI)

Portrait de Jean Valois (coll. MRDI)

Portrait de Marcel Mariotte « Tonnel » (coll. MRDI)

Son ami d’enfance, Marcel Mariotte — futur chef du Secteur — partage les mêmes bancs à l’Université. Le

week-end, lorsque Jean rentre chez ses parents à Tullins, il s’improvise parfois vétérinaire dans le cadre de ses relations sociales quotidiennes (voisins, parents, agriculteurs, amis), ce qui est particulièrement apprécié dans un milieu rural relativement pauvre.

Si l’ouvrage de Pierre Deveaux3 a un penchant hagiographique assez net, l’estime que porte la population à

ces trois médecins est avérée. Selon l’auteur, le docteur Carrier a pour surnom « le médecin des pauvres » et Gaston Valois a pour habitude de ne pas faire payer ses consultations aux plus nécessiteux. Ils parcourent quotidiennement la campagne environnante pour dispenser les soins et en profitent pour rendre quelques services qui vont au-delà de l’exercice de leur métier. Ils jouissent ainsi d’une aura importante. De plus, leurs mandats induisent une grande proximité avec leurs concitoyens. Ils sont de véritables leaders d’opinion depuis les années 1920.

En juillet 1940, la rupture avec Vichy est nette car, en refusant de donner les listes des communistes résidant

dans leur commune et en démissionnant en bloc4, nos trois médecins participent à une prise de conscience dans la région et les liens ténus établis avec la population vont faire des émules. Le conseil municipal de Vinay démissionnera pour manifester sa solidarité. Sur la recommandation d’amis, Victor Carrier, dont il est de notoriété qu’il est un grand fumeur, quitte ses fonctions pour raisons de santé, officiellement.

3 Pierre Deveaux, Le bataillon de Chambaran, op. cit. 4 Ibid., p. 40.

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Ce groupe d’amis et de confrères est très rapidement amené à manifester son engagement auprès du Réseau

« Carte-Frager », sous-Réseau « Jean-Marie ». Selon Pierre Deveaux, c’est dès le printemps 1941 que Gaston Valois entre en contact, par l’intermédiaire de l’ancien sénateur Léon Perrier5, avec le Réseau « Carte-Frager » basé à Antibes. Initialement le Réseau était composé du peintre André Girard « Carte », d’Henry Frager « Paul », ingénieur alsacien et du docteur Levy. Ce premier cercle d’amis est rapidement rejoint par Pierre-Guillain de Bénouville et suscite l’intérêt du SOE. Marcel Ruby6 a établi que le Réseau n’avait été véritablement constitué qu’en octobre 1941, suite à l’arrivée de Francis Bazin « Olive », agent du SOE-F., par mer à bord du « Fidelity ». C’est donc a priori vers la fin de l’année 1941 que Gaston Valois est chargé d’implanter le sous-Réseau « Jean-Marie » dans le Bas-Grésivaudan. Avec l’aide de son ami Victor Carrier, il recrute des agents dont le rôle exact n’a pas pu être précisé. Marcel Mariotte, Jean Valois et Maurice7, tous les trois étudiants en médecine, servent d’agents de liaison avec Lyon. L’un d’entre eux est envoyé à Toulon pour observer les mouvements de la flotte. C’est dans le courant du mois de mars 1942 qu’un agent recruté par Gaston Valois, Auguste Lèche « Christian », accueille et guide des agents du SOE venus en reconnaissance dans l’objectif d’identifier des terrains de parachutages dans les environs de Tullins et de Saint-Marcellin. Au printemps 1942, Girard, pour des raisons de sécurité, déplace son PC à Tullins dans la maison même de Gaston Valois pour diriger le Réseau. Il déménage à nouveau en Haute-Savoie, mais il est démantelé à la fin de l’année 1942.

En août, Gaston Valois, devenu « Gamma », parvient à transmettre au SOE les plans du bassin sous-marin de

Bordeaux grâce à des amis installés en Gironde. Le 20 septembre, la BBC émet le message « Le docteur croit encore au Père Noël » annonçant un parachutage qui comprenait des médicaments. En raison de vents contraires, les deux conteneurs se perdent dans la plaine. Récupérés par la gendarmerie de Saint-Marcellin, le contenu est restitué à « Gamma ». Les militaires avaient été préalablement contactés par Victor Carrier, « Lafayette ». Albert Taillade, maréchal des logis-chef, qui commandait la brigade8, accepte de « [...] nouer des relations étroites avec la Résistance9 ». Le vol de tickets de ravitaillement le 15 mars 1944 à la mairie de Vatilieu n’engendre aucune réaction de la part de la gendarmerie malgré la plainte déposée : « Aucune recherche n’a été faite par la suite donnée aux tickets volés (Résistance étant en jeu !!)10 » note dans son carnet un jeune gendarme. De même l’emplacement des camps de réfractaires est connu des gendarmes, repérés. Ils connaissent les mots de passe et peuvent ainsi prévenir les maquisards des opérations pouvant être menées à leur encontre. Lorsque les parachutages fournissent des armes au Secteur, les gendarmes apportent leur savoirfaire : « […] pour apprendre aux Groupes Francs le maniement des armes automatiques et semi-lourdes qui étaient parachutées11 » et un appui logistique. Ils sont chargés d’éloigner les curieux et de surveiller les accès aux terrains. De plus la plupart des militaires sont rugbymen et n’ignorent rien des activités de Valois ou de Carrier.

5 Ibid., p. 45. 6 Marcel Ruby, La guerre secrète : les réseaux Buckmaster, Paris, France-Empire,1985, p. 152. 7 Nous n’avons pas eu connaissance de son nom de famille. 8 La quasi-totalité de l’effectif rejoint le Vercors dans la nuit du 15 juillet 1944 avec ses armes. Après la dispersion du Vercors, les gendarmes retrouvent les G.F. du Secteur 3 non sans avoir subi des pertes : « Sont restés à leur poste tant que leur situation est demeurée tenable puis sont passés au maquis après le fameux simulacre d’enlèvement de la brigade par les dissidents » ; A. D. Isère, 57J50/2. Témoignage de Marcel Mariotte, 1964. 9 Pierre Deveaux, op. cit., p. 59. 10 A. D. Isère, 57J32. Extraits du journal tenu par le gendarme Dufresne. 11 A. D. Isère, 57J50/2. Témoignage de Marcel Mariotte, 1964.

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Joutes rugbystiques et terroir: un terrain fécond

Le bagout et la bonhomie dont ils font régulièrement preuve le long de la « main courante », barrière symbolique

qui borde les terrains de rugby, sport particulièrement bien implanté dans la vie locale, renforcent considérablement leur charisme : ils chambrent l’arbitre, encouragent des enfants du pays et les soignent. Les banquets, les « 3e mi-temps », d’après match sont offerts par les municipalités.

Lors de l’Occupation italienne (novembre 1942-septembre 1943), l’équipe de rugby de Grenoble, le F.C.G., dont

Gaston Valois est le président, en déplacement à Toulon par le train, trouve dans son compartiment des soldats italiens installés ostensiblement et avec désinvolture sur les banquettes. Ils sont rapidement malmenés et évacués manu militari « […] grâce à l’entraînement athlétique des joueurs12 ». Leur barda est jeté dans le couloir du train sous le sarcasme des joueurs et de Gaston Valois. Lorsque sur le bord des terrains on l’accuse de trop parler, il rétorque que tous les rugbymen sont avec lui13 : ses deux fils pratiquent également ce sport, dont Jean, vétérinaire de circonstance.

Bagarreur, frondeur, le milieu rugbystique dauphinois recèle de fortes individualités lovées dans un groupe aux

affinités profondes : une véritable pépinière d’engagements. Sous l’impulsion de l’inlassable docteur Valois, des équipes entières basculent ainsi en Résistance, jusqu’à former des sixaines à part entière14. Elles sont d’ailleurs constituées en fonction des profils des joueurs. La camaraderie, née du terrain et des 3e mi-temps, est un facteur déterminant ; elle apporte un contingent non négligeable d’insoumis. Les passionnés se rencontrent le dimanche, lors des matchs, pour partager des valeurs communes telles la camaraderie virile, l’esprit du combat et l’entraide. Leurs relations avec la brigade de gendarmerie de Saint-Marcellin contribuent à créer une toile d’influence assez large dans un pays qu’ils connaissent très bien et qu’ils parcourent quotidiennement : « […] le docteur Valois ne mâche pas ses mots, tant auprès de ses confrères que de sa clientèle15 ». Lorsque les relations se nouent d’un bout à l’autre du département, même à la fin de l’année 1943, le socle commun appartient bel et bien au milieu rugbystique. Quand Gaston Valois cherche des « planques » pour ses réfractaires, c’est vers ce milieu qu’il se tourne pour obtenir le bon contact : « Contacté par M. Durand qui lui annonce la visite du Docteur Gaston Valois qu’il connaît par les milieux du sport et du rugby qu’il fréquente […]16 », Louis Cholat est disposé à offrir ses exploitations forestières. En juillet 1944, lorsqu’il envoie une personne de confiance prospecter les fermes de la Drôme afin d’obtenir des denrées pour ses réfractaires, le retour ne se déroule pas paisiblement. En effet sur la route la voiture des papeteries de Lancey attire l’attention des gendarmes de la brigade de Saint-Marcellin, mais « […] les gendarmes contrôlent mollement étant eux aussi dans un club de rugby17 ».

12 A. D. Isère, 57J50/2. Témoignage de Marc Muet, 1973. 13 Ibid. 14 Pierre Deveaux, op. cit., p. 58. 15 Alban Vistel, La nuit sans ombre. Histoire des mouvements unis de résistance, leur rôle dans la libération du Sud-Est, Paris, Fayard, 1970. 16 A. D. Isère, 57J50. Témoignage de Louis Cholat, 1974. 17 Ibid.

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Comme pour le Nord-Isère, si près de Lyon, « Combat » apparaît comme étant le Mouvement le mieux implanté

au printemps 1942 dans le Bas-Grésivaudan. Nos médecins y adhèrent massivement même si certains précurseurs militent à « Libération », qui prend ses appuis sur l’intimité et la discrétion des cercles franc-maçons. Le Mouvement « FrancTireur », quant à lui, prend pied, dans une importance moindre, à partir de la centrale grenobloise et de Léon Martin. Pour ce Secteur, à l’inverse de ses homologues des Secteurs 6 et 7 « Rhône-Isère », plus proches de Lyon, le premier contact tant attendu n’apparaît pas dans les sources. L’activisme et l’étendue des entregents de nos médecins ont eu raison des premiers émissaires de « Combat » qui battaient la campagne à la rencontre des groupes locaux. Pour de telles individualités, dès 1941, le refus a d’emblée une autre ampleur. L’apparition de « Combat » est donc en quelque sorte anecdotique. Nos médecins n’ont pas attendu. Ils sont allés chercher naturellement des liens à la source, leurs amitiés tant professionnelles que personnelles étendant leurs ramifications jusqu’à Lyon, siège des jeunes Mouvements. Identifiés, ils sont activement surveillés par l’État français. D’après les notes de renseignements datées de mars 1942, Victor Carrier, est « réputé gaulliste18 » et Gaston Valois « a conservé ses relations et son influence surtout parmi la masse ouvrière et paysanne de la région. Peut être considéré comme anti-national19 ». Véritables artisans de la création du Secteur, nos médecins en laissent la responsabilité à Georges Cazeneuve qui « [...] est déjà affilié à ce groupuscule par idéalisme20 », après la nomination de Gaston Valois à la tête des MUR du département au printemps 1943. Cazeneuve fixe le Centre à Tullins jusqu’au mois de novembre 1943, avant d’échapper de justesse à une arrestation.

Structure territoriale du Secteur 3 de l’Isère (1942-1943)

C’est à partir du printemps 1942 que le Secteur détermine son territoire selon le modèle territorial proposé par

« Combat ». Au début de la création du Secteur, le canton de Pont-en-Royans, dont Carrier a été le conseiller général, complétait le territoire21. La confrontation aux Secteurs limitrophes (Secteur 8-Vercors, Secteurs 6 et 7 « Rhône-Isère ») confirme l’étendue du Secteur. La cartographie des « morts du Secteur 3 » invite à penser le recrutement comme étant extrêmement local, venant en miroir des lieux d’exercice de nos médecins et de l’implantation des clubs de rugby. Tableau récapitulatif des unités territoriales du Secteur (printemps 1942 — décembre 1943)

(Source : Pierre Deveaux, Op. Cit.)

Unités territoriales

Responsables

Profession

Adjoints

Profession

Secteur

Georges Cazeneuve

Sous-Secteur du Grand Lemps

Maurice Grinfeder

Médecin

Paulin « Carthage »

Médecin

Sous-Secteur de Saint-Marcellin

Victor Carrier

Médecin

Louis Lemaire et « Serge »

Sous-Secteur de Tullins

Gaston Valois

Médecin

Sous-Secteur de Vinay

Léon Dupré

Médecin

« Arnaud » ?

Médecin

18 A. D. Isère, 52M131. Personnalités surveillées, 1942. 19 Ibid. 20 A. D. Isère, 57J50/1. Témoignage de Georges Cazeneuve, 1967. 21 A. D. Isère, 57J50/2. Témoignage de Roger Perdriaux, 1977.

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L’activisme et le charisme des médecins sont tels en ce Bas-Grésivaudan que l’ossature du Secteur 3 est bâtie

presque exclusivement sur ces praticiens. Au printemps 1943, le Secteur arrive à maturité : les cadres sont en place et ils fédèrent, dans les localités qu’ils connaissent, des cellules déjà formées : la sixaine de l’usine Peugeot de Saint Siméon-de-Bressieux, le SOG (Service d’Ordre Gaulliste) constitué à La Côte-Saint-André par des camarades de classe. La survie des premières installations sommaires de réfractaires, aux pieds du Vercors, dépend essentiellement des propres deniers de Gaston Valois. Par la suite ils ont pour tâche le ravitaillement du camp de Malleval, dans le Vercors, tandis que « le docteur Dupré, de Vinay est le médecin de ce camp […]22 ». Les relations « extra Secteur », constituées souvent avantguerre, permettent des appuis solides et les complicités ainsi créées participent au rayonnement de leurs actions. Ainsi, un radiologue de Grenoble fournit des radiographies truquées pour les réfractaires, évitant leur départ en Allemagne.

Ruptures et continuités

Au mois de novembre 1943, le département de l’Isère, que les Allemands occupent désormais complètement,

subit une vague d’arrestations sans précédent. C’est la « Saint-Barthélemy dauphinoise ». Les témoignages23 démontrent l’activisme de Jean Pain : ne mâchant pas ses mots, inlassable recruteur dans le département, il est rapidement appréhendé suite à quelques imprudences commises. Le carnet qu’il porte sur lui mentionne quelques noms de la Résistance dauphinoise. Gaston Valois est arrêté le 27 novembre 1943 alors qu’il s’était réfugié à Grenoble, dans un appartement discret rue Palanka, dès le mois d’août, sentant les menaces. Interrogé par les services allemands, il se donne la mort dans sa cellule pour éviter de parler, ne pouvant plus supporter les « interrogatoires »24. Léon Dupré, le docteur de Vinay, est également arrêté à son domicile ; emmené par des individus qui lui laissent croire que Gaston Valois a besoin de lui, il reçoit une balle dans la tête et est laissé pour mort dans un fossé. Reprenant connaissance, très affaibli, il parvint à rejoindre les siens. Transporté dans une maison de repos à Écully, il poursuit sa convalescence en sécurité loin du Secteur25. Victor Carrier quant à lui est assassiné le 29 novembre 1943, à son domicile, sous les yeux de son épouse et de son petit garçon, par la police allemande. C’est Albert Taillade, commandant de la brigade de SaintMarcellin, qui constate le décès. Le gendarme qui l’accompagne est chargé discrètement de prévenir le chef du Secteur, Georges Cazeneuve, beau-frère de madame Carrier...

Son épouse, après avoir subi des interrogatoires à Grenoble, est hospitalisée à l’hôpital Saint Luc de Lyon. Libérée

quelques mois plus tard, elle décède des suites de son incarcération le 20 mars 194526. Cazeneuve, prévenu à temps, parvient à fuir, laissant la direction du Secteur à Marcel Mariotte « Tonnel », assisté de Jean Valois en décembre 1943. Les jalons posés par nos médecins permettent à « Tonnel » d’assurer une transition efficace. En 1944, la militarisation progressive du Secteur induit la mise en place de GF qui constitueront la base du « Bataillon Chambaran », qui prendra part à la Libération du pays au sein de la 1re Division Française Libre.

22 Pierre Deveaux, op. cit., p. 54. 23 A. D. Isère, 57J50/1 ; 57J50/2. 24 Pierre Deveaux, op. cit., p. 64. 25 Ibid. 26 Pierre Deveaux, op. cit., p. 67.

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VICTOR CARRIER EN FAMILLE (coll. MRDI)

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CONCLUSION ET PERSPECTIVES DE RECHERCHE

À l’heure où les Mouvements sont en pleine gestation, une armature solide s’est dessinée comprenant de

fortes individualités, et ce dans un espace donné. Même si en 1940-1941 il est beaucoup trop tôt pour parler de territoire, la toile tissée par ces médecins sera une aubaine pour « Combat », « Libération » puis pour le SOE qui n’auront plus qu’à se brancher dessus. Les relations professionnelles, familiales et amicales s’entrecroisent et marquent les premiers pas de la contestation : en attendant, on s’organise entre confrères, entre beaux-frères. Les épouses qui se rencontrent fréquemment participent silencieusement à la toile qui se tisse. C’est certainement le pendant subversif de cette guerre qui active les entregents, les amitiés et les valeurs en partage. En décembre 1943, quand le Secteur est décimé, d’autres personnalités issues du sérail prennent le relais. Lorsque le Bataillon de Chambaran/Secteur 3 FFI de l’Isère pénètre dans Lyon dans la nuit du 2 au 3 septembre 1944, les âmes sont soignées et le match est gagné.

Ces premières conclusions sont partielles. En effet, lors de l’étude nous avons distingué d’autres formes de

relations qui ont concouru à la mise en place du Secteur. Ce sont notamment les cercles discrets des frères maçons qui s’entremêlent et qui sont très « prisés » par les Mouvements en raison de l’exercice habituel du secret. Les histoires d’amour ont également des effets : ravitaillement des camps, surveillance, silence et compréhension de familles ouvertement vichystes pour préserver le gendre réfractaire, mais, également, des dénonciations par jalousie. L’identification des sixaines formées dans l’usine Peugeot permet presque de cartographier les bâtiments : atelier, services. Comme pour les équipes de rugby qui forment les sixaines en fonction du profil des joueurs, les collègues d’un même atelier ont un fonctionnement similaire, la cooptation informelle étant la règle. L’ensemble des résultats devrait être publié prochainement.

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Dans les maquis de l’Ain

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La collection du Musée de Nantua: un travail continu de collecte d’images privées Les collections du Musée départemental d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de l’Ain et du Haut-Jura sont le fruit d’une remarquable collecte réalisée à partir de 1980 par les Amis du Musée. La collection (environ 11 000 pièces) est constituée essentiellement de dons de donateurs originaires du département ayant vécu ou connu les événements de la Seconde Guerre mondiale dans l’Ain et ayant pu transmettre l’histoire des objets. Ce lien direct avec la population et la richesse de la documentation rassemblée confèrent un sens tout particulier à la collection. Le fonds permet d’illustrer les événements de la Seconde Guerre mondiale dans l’Ain, de la montée des périls à la Libération, et d’évoquer la construction de la mémoire aprèsguerre. En plus d’une collection d’objets remarquables (dont on peut citer le pistolet Luger du Général Delestraint ou encore une robe de mariée en toile de parachute), le musée dispose d’une collection de 150 affiches de propagande, d’archives cinématographiques exceptionnelles et d’un important fonds photographique.


Réfractaires dans le Revermont montrant le portrait de De Gaulle, printemps 1943. Collection départementale des Musées de l’Ain


PC du groupement Nord durant l’été 1944. au centre Paulette et Noël Perrotot, et Gaby et Louise Jeanjacquot. Collection départementale des Musées de l’Ain

Construction d’une cabane en branchage au camp de Granges. Collection départementale des Musées de l’Ain


Groupe « Jo », « Pierrot », « Popol », « Dupuis » et « Braquemard », 18 août 1944. Collection départementale des Musées de l’Ain


Rassemblement de maquisards à la ferme de Terment le 14 juillet 1943. Collection départementale des Musées de l’Ain


« Groupe de Yougoslaves au camp Verduraz, 1943 ». Collection départementale des Musées de l’Ain


Parachutages dans la prairie d’Echallon, le 1er août 1944, en plein jour par 36 bombardiers B-17 de l’USAAF, escortés de chasseurs P-51 Mustang. Collection départementale des Musées de l’Ain


subsistance, de se protéger et de combattre ? Quelles relations entretiennent-ils avec leur voisinage, l’autorité française ou l’occupant allemand ? C’est à ces questions que répondent les contributions d’historiens, géographes ou anthropologues réunies ici. Au cœur de l’écriture contemporaine de la Seconde Guerre mondiale, ces travaux de recherche menés un peu partout en France sont complétés par des photographies et des dessins, inestimables témoins provenant de collections publiques ou privées. Prolongement des journées d’études organisées en octobre 2014 par Mémorha, le Parc naturel régional du Vercors et le Musée de la Résistance et de la Déportation en Ardèche, cet ouvrage propose de mieux comprendre la constitution des maquis, de découvrir la vie quotidienne des réfractaires et résistants et de saisir les modalités de transmission de cette « expérience maquis » de 1945 à nos jours.

WWW.EDITIONS-LIBEL.FR ISBN : 978-2-917659-52-6 DÉPÔT LÉGAL : AVRIL 2016

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TRACES, HISTOIRES, MÉMOIRES

ces massifs forestiers qui les font rentrer dans l’illégalité ? Quels y sont leurs moyens de

PRENDRE LE MAQUIS

cache une réalité sociale complexe : pourquoi et comment ces hommes rejoignent-ils

TRACES, HISTOIRES, MÉMOIRES

des arbres. Au-delà de cette représentation allégorique et stéréotypée du Résistant se

PRENDRE LE MAQUIS

Des hommes qui prennent le maquis, l’on imagine la silhouette armée cachée à l’ombre

ÉDITORIALE PHILIPPE HANUS RÉMI KORMAN RÉSEAU MÉMORHA

COUVERTURE-RESO_OKBR080416.indd 1

11/04/16 14:09

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Prendre le maquis (extrait)  

Issu des journées d’études organisées en 2014 par Mémorha, le Parc naturel régional du Vercors et le Musée de la Résistance et de la Déporta...

Prendre le maquis (extrait)  

Issu des journées d’études organisées en 2014 par Mémorha, le Parc naturel régional du Vercors et le Musée de la Résistance et de la Déporta...

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