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aux faits militaires. Pourtant, sans sous-estimer combien l’hécatombe des morts et l’horreur des combats marquent notre souvenir, on ne saurait oublier que la mobilisation du pays tout entier et l’effort que cela implique contribuent à expliquer que la mémoire de la Première Guerre mondiale reste vive parmi nous. Au-delà de l’histoire des combattants au front et des faits militaires, il faut faire le récit de la vie des populations civiles,

Comité départemental d’histoire 14—18 de la Drôme

Beaucoup d’ouvrages parus pour le centenaire de 1914 font la part belle

des villes et des campagnes, celui de l’arrière qui a souffert et contribué à la victoire. La volonté du Comité départemental d’histoire 14-18 de la Drôme, (CDH 14-18) a donc été de mettre à la disposition du public le plus large de

sitaires, et des passionnés d’histoire ont uni leurs efforts pour reprendre et analyser une documentation qui dormait parfois depuis un siècle. Le colloque du CDH 14-18 d’octobre 2014 a permis de restituer à un public nombreux et très intéressé le résultat de ces travaux. Ce volume reprend l’essentiel de ces contributions, enrichies d’une importante illustration, le plus souvent inédite.

Jean Patricot (1865—1928) Le départ du permissionnaire (1915)

Actes du colloque de Valence

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4—5 octobre 2014

www.editions-libel.fr

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dépôt légal : OCTOBRE 2015

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un département du « front de l’arrière »

période, sujet jusque-là peu étudié. Des historiens professionnels, univer-

La Drôme et la Grande Guerre

nouvelles connaissances montrant comment notre région a vécu cette

La Drôme et la Grande Guerre un département du « front de l’arrière »

30,00 € TTC

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ISBN : 978-2-917659-43-4

Comité départemental d’histoire 14—18 de la Drôme

Jean Patricot (1865—1928) Le tambour de la mobilisation à Taulignan


Colloque labellisé

par la Mission du Centenaire Discours d’ouverture :

A.-M. Rème-Pic, vice-présidente du conseil général de la Drôme en charge de la culture et de l’enseignement supérieur. N. Daragon, président de Valence Romans Sud Rhône-Alpes, maire de Valence. Présidents

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de séances : C. Prudhomme, B. Charenton, G. Vergnon, A.-M. Granet-Abisset.

Cet ouvrage a été réalisé Comité

à l’issue du colloque

scientifique :

La Drôme et la Grande Guerre : un département du front

M.-F. Attard-Maraninchi, P. Bouchardeau,

de l’arrière tenu les 4 et 5

R. Cazals, B. Charenton, B. Delpal,

octobre 2014 à l’hôtel du

I. Drogue-Chazalet, L. Dupuis,

département de la Drôme.

A.-M. Granet-Abisset, F. Kern, F. Lousberg,

Ce colloque a été organisé par le Comité départemental

J. Mathieu, C. Prudhomme, A. Sauger, G. Vergnon.

d’histoire 14-18 de la Drôme (CDH 14-18) avec le soutien

Un grand merci

de la Mission du Centenaire,

aux contributeurs et aux participants :

la DRAC, la Région Rhône-Alpes, le Département de la Drôme

— À tous les auteurs et en particulier

et la Ville de Valence.

les participants actifs à l’atelier de l’Université populaire de Valence, aux

/

étudiantes en histoire de l’université Mendès-France, aux collégiens apprentis chercheurs et à J.-L. Huard, leur professeur du collège Pagnol de Valence. — À la compagnie du Fenouillet et son spectacle Du front à la ferme et de la ferme au front qui a clôturé la première journée. — À G. Jouve pour son diaporama Valence pendant la guerre présenté au cours du colloque en introduction et pendant les pauses. — Au public nombreux et assidu sur les deux journées.


Les actes du colloque Sources et iconographie :

— Les services du patrimoine : Archives nationales, Service historique de la Défense, Archives départementales de la Drôme et de l’Ardèche, Archives municipales de Boulc, Bourg-lès-Valence, Crest, Die, Marseille, Romans, Saint-PaulTrois-Châteaux et Valence, Archives diocésaines de Valence, Médiathèque Suivi technique,

publique et universitaire de Valence.

sonorisation,

— Les associations et les particuliers

film et photos :

qui ont donné ou prêté des documents,

Espace Audiovisuel, D. Genin,

notamment l’association des amis

B. et I. Drogue.

du Vieil Alixan, la paroisse Notre-Dame de Valence, les ayants-droit de J. Patricot,

Administration

M. Archinard, D. Bastet, G. Berger, M. Cabanes,

du site Internet

A. Coustaury, R. Escallier-Alapetite,

www.CDH14-18.fr :

C. Gourdol, P. Granjeon, V. de Romefort,

B. Drogue

J. Valette. Organisation :

Que soient chaleureusement remerciés pour leur implication

Suivi éditorial, relectures, iconographie :

— Le CDH 14-18, association loi 1901,

B. Charenton, I. Drogue-Chazalet,

son président A. Sauger et son conseil

L. Dupuis, A. Larnaud, J. Mathieu,

d’administration composé de

A. Sauger.

P. Bouchardeau, B. Charenton, I. Drogue-Chazalet, L. Dupuis, C. Lachaize, F. Lousberg, J. Mathieu, C. Rey, J. Vinay. — Le Département de la Drôme qui a mis à disposition ses locaux pour la tenue du colloque et le personnel présent sur les lieux. — Les étudiantes du BTS Assistant manager du lycée Briffaut de Valence avec leurs professeurs F. Allegra et J.-C. Lemaire. — Le personnel des Archives départementales, en particulier : B. Charenton directeur, I. Boullay, L. Dunas-Olivier-Drure, F. Pujol, P. Rio, A. Tosan.


Sommaire 6

Préface ALAIN SAUGER

1 Les pouvoirs locaux à l’épreuve de la guerre 12 30 37 45 52 62 74

L’exercice du pouvoir en temps de guerre : l’administration civile du département de la Drôme en 1914-1918 BENOÎT CHARENTON

La justice pénale dans la Drôme ALAIN BALSAN

L’évêque de valence et l’Union sacrée en 1914 JEAN-MICHEL LALANNE

La vie municipale à Valence YVES JOUVET

La Drôme, terre de refuge MARIE ROUFFY

La Drôme, terre de rétention : les camps d’Alsaciens et de Romanichels à Crest ROBERT SERRE

Les prisonniers DE GUERRE allemands à Romans JULIEN DUTERTRE

2 La Drôme où l’on souffre et où l’on soigne 82 93

Les hôpitaux militaires en Drôme MICHEL BONNEAU

Les infirmières de la Grande Guerre : entre images familières et destins oubliés FRANÇOISE KERN

3 Réquisitionner pour nourrir et approvisionner 112

Le ravitaillement à Valence

ANNIE GAY

122

La GESTION LOCALE DE LA pénurie deS combustibles à Valence : 1915-1919

PIERRE FAVRAT

134

Union sacrée et convergences agrariennes : les organisations agricoles DRÔMOISES de 1914 aux lendemains de la guerre

JULIEN MATHIEU

151

Trois acteurs de la mobilisation des entreprises

PHILIPPE BOUCHARDEAU

161

La cartoucherie nationale à Bourg-lès-Valence

IDELETTE DROGUE-CHAZALET


4 Mobiliser les esprits 184

Union sacrée, guerre et CROISADE (1914-1919)

BERNARD DELPAL

194

Les protestants et la guerre

MICHEL MAZET

204

les 14 Juillet de GUERRE (1914-1919)

DAVID VINSON

215

La Grande Guerre vue par un poète-paysan : Adrien Gilloin

CHRISTIAN REY

223

Un poète nyonsais dans la guerre : Adrien Bertrand (1888-1917)

YVES GUÉRIN

234

Les spectacles à Nyons durant la grande guerre

MARIE-CHRISTINE HAUSSY

240

« Et pendant la guerre, le spectacle continue »

INÈS GAILLARD — PAULINE MOREL

5 Se souvenir : la GRANDE Guerre, matrice du XXe siècle 252

Les conséquences démographiques de la guerre

BRUNO POINAS

256

Les monuments aux morts de l’arrondissement de Montélimar

MICHEL BEAUREPAIRE

266

Querelle de clocher autour d’un monument aux morts

SYLVAINE LABORDE-CASTEX

275

Le retour du « Boche » : l’ÉVÊque de Valence face à la guerre de 1939-1945

BERNARD DELPAL

286

Quand l’écrit témoigne de la GRANDE guerre

MARIE-FRANÇOISE ATTARD-MARANINCHI

294

Je suis mouton comme les autres, un témoignage sur la Grande Guerre

JEAN SAUVAGEON

299

Écrire la guerre : Je suis mouton comme les autres

MICHEL ET CLAUDE SEYVE

303

Anne Pierjean, unE auteurE de romans pour enfants et la guerre

AGNÈS RENARD

312

Les enfants et la guerre 1914-1918

élèves du collège MARCEL Pagnol (Valence) — JEAN-LUC HUARD

6 Conclusion générale du colloque 328

ANNE-MARIE Granet-Abisset — CDH 14—18

334

LISTE DES ABRÉVIATIONS


PrÉface

6

Alain SAUGER — président du CDH 14—18

À sa création en mai 2012, dans le but de mieux faire connaître la période de la

Grande Guerre dans la Drôme, le Comité départemental d’histoire de la guerre 1914-1918 s’était donné deux tâches : d’une part, promouvoir des études nouvelles sur cette période et d’autre part restituer au public le plus large le résultat de ce travail. Le colloque d’aujourd’hui résulte de cette double préoccupation.

Depuis deux années, des historiens amateurs de l’Université populaire de l’agglo-

mération valentinoise, de la Société des études nyonsaises, de la société Dea Augusta de Die, aidés s’ils le désiraient par les divers services d’archives ou par des membres de notre association, ont exploré les ressources des différents dépôts d’archives publiques ou certaines collections privées. Des historiens des différentes universités du sud-est de la France ont apporté leur concours à cette entreprise, soit en nous proposant la contribution que l’on lira dans les pages de ces actes, soit en nous apportant le conseil critique d’une participation au conseil scientifique mis en place. Les trente communications de ce colloque sont l’aboutissement de cet important travail de première main.

Un peu partout en France, ce centenaire de 1914 est l’occasion d’un renouvelle-

ment de l’approche historiographique de la période de la guerre et de ses conséquences 1

sur la longue durée. Comme le souligne Éric Alary « Que sait-on au juste de ces millions de familles qui ont vécu la guerre en dehors des tranchées, à l’arrière […] ? À vrai dire, on en sait bien davantage sur les poilus, héros de la Première Guerre mondiale, que sur les “civils”. Troublant. » Notre souci a donc été de nous focaliser sur le « front de l’arrière », pour reprendre l’expression 2

de Nicolas Beaupré . Avec la mobilisation, c’est la vie du pays tout entier qui souvent bascule 3

dans un autre temps et nous ferions volontiers nôtres ces quelques lignes de Giono : « J’ai été mobilisé en 1915 avec ma classe, mais d’août 1914 à janvier 1915, j’ai pu me rendre compte que le personnage le plus important — et de loin — qui avait la première place dans la pensée des gens de la Grand-rue où j’habitais, c’était le facteur. Ce n’était pas Joffre qui pouvait dire si Dieuze ou la Marne étaient des victoires ou des défaites : c’était Félicien Chabrier, le facteur, selon qu’il avait une lettre à donner ou pas. De même que Dieu avait déserté l’église et l’empyrée pour se matérialiser sous les traits d’un petit secrétaire de mairie chauve et très emmerdé qui distribuait de porte en porte les avis de décès. Voilà l’histoire qu’on appelle négligemment la petite et qui, à mon avis, est non seulement la grande, mais la seule. »

À des degrés divers, la vie des civils est en effet affectée par une mobilisation qui

saisit l’ensemble de la nation. Pendant plus de 52 mois, tous vont devoir s’adapter à des conditions qui remettent en cause leur manière habituelle de vivre : paysans privés de la 1 2 3

ALARY (Éric), La Grande Guerre des civils (1914-1919), Perrin, 2013. BEAUPRÉ (Nicolas), Les Grandes Guerres (1914/1945), Histoire de France, Colin 2012. GIONO (Jean), Voyage en Italie, 1954.


7

force de travail des hommes mobilisés ou du cheval réquisitionné, ouvrières à qui l’on confie (provisoirement !) des responsabilités nouvelles, femmes et enfants qui connaissent la souffrance de la séparation et de l’incertitude quant à la survie de l’être aimé parti au front. Les blessures, corporelles ou psychologiques, seront longues à se refermer. Au long de ces pages, le lecteur pourra donc approcher le foisonnement des situations et mieux comprendre comment les Drômois ont vécu cette tragédie qui ouvre le XXe siècle.

ADD, 112 FI 250


1

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de la guerre


/ 1er août 1914. Le battement lancinant du tocsin semble ébranler le monde tout entier. Il va falloir combler les vides laissés par les hommes qui bientôt partent ; on va devoir résoudre des problèmes nouveaux auxquels on n’avait pas toujours songé. « Tout à coup un personnage nouveau est entré dans la pièce », écrira Bergson. Dans ce monde qui bascule, on s’entraide souvent, on se méfie aussi, en particulier de l’autre qui prend vite les allures de l’ennemi. Les réfugiés alsaciens, les civils fuyant les zones de combat, pour peu qu’ils soient blonds et parlant avec un accent auquel l’on n’est pas habitué, sont un temps internés. Les « romanichels », comme on les appelle, nomades donc nécessairement suspects, seront jusqu’à la fin des hostilités enfermés à Crest. Pour affronter le climat d’inquiétude générale, on se rassemble autour de la volonté d’Union sacrée. Les autorités religieuses, ralliées à la défense de la république agressée, espèrent que, face à une guerre signe du courroux de Dieu, leurs ouailles reprendront le chemin des églises. Les autorités civiles, un moment subordonnées à l’autorité militaire avec laquelle il leur faudra toujours composer, doivent trouver les moyens de répondre aux nouveaux besoins d’un conflit qui saisit le pays tout entier. L’état de droit demeure la règle, tant dans l’exercice de la justice, où l’émergence d’infractions propres à l’état de guerre demeure anecdotique, que dans le sort réservé aux prisonniers allemands, sort conforme aux grands engagements internationaux. Au total, le traumatisme de la guerre met en valeur la stabilité d’une société unie autour des valeurs de défense de la patrie qui s’incarne dans la république.

/


L’exercice du pouvoir

12

en temps de guerre : du dÉpartement de la Drôme en 1914-1918 Benoît CHARENTON En 1914, la Drôme est administrée par le préfet Charles Maulmond, en poste depuis 1911. Ce fonctionnaire d’autorité représente l’État dans le département. Il y assure l’application des lois, le maintien de l’ordre public et l’administration générale. Il est assisté de trois sous-préfets à Die, Montélimar et Nyons. Outre les bureaux de la préfecture, il coordonne l’action des différents services publics départementaux : inspection d’académie, services agricoles, d’assistance, des contributions directes et indirectes, service des ponts et chaussées, service vicinal, inspection du travail... Aux niveaux départemental et municipal, maires, conseillers généraux et municipaux bénéficient d’une réelle légitimité politique tirée de leur élection et de certains pouvoirs pour l’administration du territoire. Cependant, leur liberté de manœuvre reste limitée par la présence forte du représentant de l’État. Celui-ci assure en effet l’exécution des délibérations du conseil général, qui sont préparées et soumises par ses services au vote des élus. De plus, les délibérations des conseils municipaux doivent être soumises au contrôle préalable de la préfecture avant d’être appliquées. La représentation parlementaire drômoise est assurée par cinq députés, élus en mai 1914, 1

et quatre sénateurs. Certains occupent également des mandats municipaux ou cantonaux . La guerre constitue un bouleversement sans précédent dans la vie des Drômois. Elle entraîne aussi un profond changement dans l’administration du département. Les responsables politiques et administratifs, en charge de la défense des intérêts du territoire, sont confrontés concrètement à des problèmes matériels et humains qu’ils n’avaient dû envisager jusqu’alors que du point de vue théorique. De nouvelles questions doivent être réglées sans attendre : prise en charge de réfugiés ou de soldats blessés, ravitaillement des populations, soutien économique à l’effort de guerre… tous problèmes auxquels le pouvoir en place doit trouver des solutions pour continuer d’apporter aux populations drômoises les services publics les plus importants. Retracer le rôle de l’administration civile drômoise en 1914-1918 revient à tenter d’évaluer par qui le pouvoir et l’autorité ont été incarnés à cette époque dans le département. L’autorité civile, où le préfet joue un rôle de relais administratif entre le niveau national (par ses 1 C’est notamment le cas du sénateur Maurice Faure, conseiller général de Chabeuil et du député Maurice Long, conseiller général de Crest-Nord. Le nombre de sénateurs est ramené à trois après le décès de René Bérenger, sénateur inamovible, en 1915.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

l’administration civile


13

relations avec les différents ministères et les parlementaires) et le niveau local (par ses liens quotidiens avec les administrations municipales), voit en effet sa prééminence concurrencée, un temps, par l’autorité militaire. Elle finira par retrouver la plus grande partie de ses prérogatives et par mettre en œuvre une sorte de modus vivendi avec l’armée car l’administration est nécessaire pour résoudre dans son exercice quotidien, et souvent dans l’urgence, les

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

différents problèmes engendrés par l’état de guerre. La question est d’importance, car c’est de la capacité des services publics du département à satisfaire les besoins essentiels de la population que dépendent la solidité institutionnelle du régime et l’adhésion du corps social 2

à la « guerre totale » qui se déroule alors . Enfin, tout au long la guerre, le personnel politique local et les services administratifs doivent trouver de nouveaux modes de fonctionnement pour s’adapter aux circonstances et poursuivre leur activité. Pouvoir civil, pouvoir militaire : de l’affrontement au modus vivendi

Dès le 2 août 1914, la Drôme, comme tous les autres départements métropolitains

et l’Algérie, est mise en état de siège. Cette mesure exceptionnelle découle de la loi du 9 août 1849, complétée par une instruction d’octobre 1913. Elle a « pour effet de permettre à l’autorité militaire de s’attribuer tout ou partie des pouvoirs dont est investie normalement 3

l’autorité civile pour le maintien de l’ordre et de la sécurité publique ». Le territoire tout entier est considéré comme appartenant à la zone des armées, ce qui entraîne un transfert d’autorité des préfets vers les militaires. Le préfet se trouve marginalisé, puisque l’essentiel de ses pouvoirs de police est transféré au chef de la XIVe région militaire, le général Meunier, gouverneur militaire de Lyon. L’état de siège se caractérise par l’application d’un certain nombre de mesures restrictives dictées par la gravité de la situation. La circulation des personnes est soumise à la possession d’un sauf-conduit, délivré par le commissaire de police ou le maire de la commune de domicile ou de résidence, qui doit être visé à chaque étape. La circulation en automobile nécessite la possession d’un permis, avec photographie, délivré par l’autorité militaire. Le port d’armes et les attroupements sont interdits. Les salles de spectacles, cafés, hôtels et restaurants peuvent être fermés par simple décision de l’autorité militaire. Aucun spectacle ne peut être présenté sans autorisation préalable. Les « livres et publications reconnus dangereux pour le maintien de l’ordre et de la discipline » peuvent être interdits ou supprimés et la censure vérifie les nouvelles publications avant leur parution. Ces dispositions sont renforcées par la loi du 5 août 1914 qui interdit la publication d’informations sur les opérations militaires et le déroulement de la guerre autres que celles données par le gouvernement. Des restrictions pèsent aussi sur le colportage, la vente de journaux ou l’apposition d’affiches. Enfin, un certain nombre de crimes et délits normalement traités par les tribunaux civils 2 La question du rôle des autorités civiles durant la Grande Guerre, notamment auprès des populations de l’arrière, a été peu traitée par l’historiographie. Plusieurs articles récents ont pourtant évoqué cette question, notamment Krumeich (Gerd), « La République plus forte que l’Empire », in Les collections de l’Histoire : 14-18, la catastrophe, n°61, oct. 2013, p. 62-64 ; Chave (Isabelle), Nivet (Philippe), « Préfets et municipalités en août 1914 : une organisation civile de la guerre », in Août 1914 : Tous en guerre !, catalogue d’exposition, Paris, Archives nationales, 2014, p. 15-32. Un colloque intitulé Les mises en guerre de l’État a également été organisé sur ce thème par le CRID 14-18 à Paris, Laon et Craonne, 30 oct.-1er nov. 2014. 3 ADD, 1 M 200 M 120, instruction du ministre de l’Intérieur du 1er sept. 1915.


Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

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Maurice Long, député de Crest, ici en compagnie du maréchal Joffre en 1922. — Coll. Bastet.


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deviennent passibles du conseil de guerre, notamment la diffamation ou la provocation à la désertion pour les militaires. Dans la XIVe région militaire, ces dispositions sont appliquées avec sévérité, complétées par d’autres mesures qui semblent parfois d’initiative locale. Le 17 août 1914 est édictée une interdiction totale de la vente d’absinthe aux militaires et aux civils. À partir du 28 août,

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

les débits de boisson doivent fermer leurs portes à 21 h 30, sauf à Valence et dans les sous-préfectures et villes de plus de 5000 habitants où une tolérance est accordée jusqu’à 22 h. La circulation des automobiles sans sauf-conduit est interdite la nuit. Les communications téléphoniques interurbaines sont limitées au département de la Drôme. Pendant la mobilisation générale, le trafic des trains est suspendu pour laisser la priorité aux convois miliaires. Certaines mesures d’ordre public peuvent prêter à sourire, comme l’interdiction du port de brassards pour les civils, complétée par celle des bannières, drapeaux, fanions et insignes sur les voitures autres que celles du service de santé (27 août 1914). En pratique, le gouverneur militaire s’appuie sur les administrations civiles en place — préfet et maires — pour mettre en application ses instructions de police. Le préfet, habitué à recevoir l’essentiel de ses instructions du ministère de l’Intérieur, se trouve amené à promulguer des mesures prises pour l’essentiel par l’autorité militaire, sans pouvoir les modifier ni toujours faire remonter ses observations. Les administrateurs locaux voient ainsi leur pouvoir d’initiative fortement réduit et leur rôle borné à l’application de mesures décidées par la haute hiérarchie militaire. Un exemple illustre bien cette marginalisation. Le 24 septembre est promulguée l’interdiction de vendre les journaux à la criée, pour des raisons d’ordre public. Cette mesure entraîne de vigoureuses protestations, notamment de la part de l’éditorialiste du Journal de Valence, 4

Charles Legrand, qui l’estime excessive . Lors de la séance du conseil général du 22 septembre, interrogé sur cet arrêté qu’il a lui-même signé, Charles Maulmond doit expliquer : « Il s’agit d’une mesure générale que le gouvernement militaire de Lyon fait appliquer. Je connais les protestations qui se sont produites et j’ai signalé les conséquences de cette interdiction dans le département, où il n’y a eu aucun abus (très bien ! très bien !) ; mais le Gouverneur vient de m’informer qu’il ne voyait pas, en présence des instructions formelles qui lui ont été 5

adressées, la possibilité d’accorder ce que je lui demandais. J’ai donc dû prendre un arrêté . » Les élus départementaux votent un vœu pour le rétablissement de la vente à la criée que le préfet transmet aux ministres de l’Intérieur et de la Guerre. Cette intervention entraîne finalement la levée de l’interdiction, le 6 octobre. La première année de guerre voit également une forte emprise de l’autorité militaire dans l’administration du département. Cette mainmise se fait particulièrement sentir dans divers domaines de la vie économique : réquisitions de biens et denrées par l’intendance militaire, réquisitions de locaux scolaires pour l’installation d’hôpitaux militaires, surveillance de la production des usines de guerre… Lorsque les prélèvements excessifs de bétail ou de semences semblent menacer l’avenir de l’agriculture, le préfet essaie de défendre son département des réquisitions. Le 28 août 1914, Charles Maulmond fait ainsi part de son inquiétude pour les moissons et les semailles, suite aux réquisitions d’animaux de trait… inquiétude 4 Le Journal de Valence, 25 sept. 1914. Ce même journal parvient rapidement à contourner l’interdiction : ses vendeurs, à défaut de pouvoir crier le titre de leur quotidien, porteront un brassard au nom du journal (au mépris des règlements de police…) et, munis d’un sifflet, siffleront trois fois dans les rues pour annoncer leur venue. 5 ADD, 1 N 110, séance du 22 sept. 1914, p. 142-143.


confirmée le 5 mars 1915, lorsqu’il note que 37 % du cheptel bovin a été prélevé et qu’il de-

16

6

mande l’arrêt des réquisitions . Mais ses objections semblent peser de peu de poids face à la lourde machine de l’intendance militaire. Pendant toute cette période, face aux problèmes parfois critiques dont lui font part les maires, le préfet paraît dépourvu d’initiative et réduit à un rôle de « courroie de transmission » pour le compte de l’autorité militaire. Toutefois, cette mainmise militaire sur la vie départementale s’atténue une fois passée la ments de la zone de l’arrière. L’administration civile retrouve une partie de ses pouvoirs, avec recommandation du ministère de l’Intérieur de maintenir au maximum les mesures d’ordre public prises pendant l’état de siège. De plus, l’autorité militaire conserve certains pouvoirs exceptionnels dus aux circonstances, notamment le droit de perquisition de jour et de nuit, le pouvoir d’éloigner certains repris de justice et individus suspects ou encore celui d’interdire les publications et réunions « jugées de nature à exciter ou à entretenir le désordre ». C’est au nom de cette disposition que le général Meunier interdit encore le 17 décembre 1915, sur tout le territoire de la XIVe région, toute représentation cinématographique et théâtrale, 8

conférence, concert et causerie publique sans son aval . L’autorité civile reste aussi fort démunie pour réprimer les débordements dus à des militaires, même lorsque des civils y sont mêlés. Ainsi, le 5 juillet 1918, le commissaire spécial de Valence fait l’amer constat des limites de ses pouvoirs lorsqu’un désordre est occasionné par des soldats qui entonnent des chants antimilitaristes à l’occasion d’un arrêt en gare : il faut attendre le départ de leur train 9

pour que cesse le scandale . Même si certains points de frictions demeurent, civils et militaires sont pourtant amenés à travailler ensemble sur un certain nombre de sujets au croisement de leurs compétences. Il en va ainsi des mesures de réquisitions et de ravitaillement, qui répondent au double besoin d’assurer aux combattants un approvisionnement suffisant tout en ménageant les intérêts de la population civile. Le préfet Victor Gilotte, successeur de Maulmond en avril 1918, organise ainsi des tournées auprès des maires, en collaboration avec le lieutenant Lévy, chef du service départemental du ravitaillement, pour expliquer sur le terrain l’organisation du ravitaillement et des prélèvements de produits agricoles effectués par l’armée. La gestion des équipes de territoriaux ou de prisonniers de guerre affectées aux travaux des champs constitue une autre occasion régulière de travail en commun entre la direction des services agricoles et les commandants d’armes des différentes places, au sein de « commissions mixtes de la main-d’œuvre agricole ». La gestion des sursitaires et affectés spéciaux est une autre occasion de collaboration : les demandes de rapatriement du front de certains spécialistes (boulangers, meuniers, maréchaux-ferrants, vétérinaires, ouvriers spécialisés, etc.) sont formulées par les maires et 6 Ibid., 2 R 305 7 La question de la prééminence du pouvoir militaire sur le pouvoir civil en France au début de la Grande Guerre a été étudiée au plan national par Cochet (François), « Les débuts de la Grande Guerre en France : “dictature” imposée du militaire ou retrait du politique ? » in Revue historique des armées, n°248, 2007, p. 60-70. L’auteur cite le mot du soussecrétaire d’État Abel Ferry le 30 déc. 1914 : « Les généraux mangent du civil. Ils sont, dans toute la France, les maîtres. Les préfets n’existent plus. Les parlementaires sont brimés. Il y a aussi un peu de mauvaises intentions réactionnaires : le cléricalisme s’habille en militaire pour mieux partir en guerre […] contre la République ». Il faut attendre la destitution de Joffre en 1916 et l’arrivée de Clemenceau au gouvernement, le 16 novembre 1917, pour que cesse définitivement l’empiètement du militaire dans la sphère politique. 8 ADD, 4 M 200 M 120 9 Ibid., 1 M 200 M 113/4

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

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première année de guerre . L’état de siège est levé le 1er septembre 1915 pour les départe-


17

envoyées au préfet, qui les transmet pour décision à l’autorité militaire. Le résultat de ces requêtes n’est pas toujours positif, mais en 1917, le préfet tient à signaler aux conseillers généraux sa bonne coopération avec l’armée : « Il faut se dire que le problème qui consiste à distraire des mobilisés pour les besoins de l’intérieur est souvent difficile à résoudre. En ce qui concerne la main-d’œuvre agricole, j’ai donné

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

satisfaction à l’ensemble des communes. Je suis heureux notamment de rendre hommage au colonel de Carmejane, commandant d’armes de Valence, qui a fait tout ce qui dépendait de lui pour faciliter ma tâche. L’autorité militaire m’a secondé de son mieux : mais il ne lui est pas toujours possible d’ac10

corder ce qu’on lui demande . » Pourtant, des rivalités sous-jacentes demeurent. Dans un rapport du 26 avril 1916, le sous-préfet de Montélimar se plaint ainsi de certains commandants de dépôts qui laissent les hommes désœuvrés dans les casernes au lieu de les employer à des travaux agricoles. Il termine son rapport par une appréciation vengeresse : « il conviendrait à l’avenir de tenir une main ferme à ce que l’autorité militaire exécute loyalement les instructions formelles 11

données à ce sujet par ministre de la Guerre ». À bien des égards, cette collaboration forcée s’apparente donc davantage à une paix armée qu’à une réelle entente entre civils et militaires. Pour répondre aux besoins, l’administration étend son champ d’action

L’état de guerre entraîne des problèmes aussi urgents qu’inédits dont les respon-

sables de tous niveaux doivent se saisir. Il s’agit en premier lieu d’appliquer les instructions venues de Paris, malgré leur aspect parfois flou ou contradictoire. Le préfet est responsable de leur diffusion auprès des maires, par voie de circulaires, et du contrôle de leur application. Jouant un rôle de relais entre l’administration centrale et les communes, il est aussi à l’écoute des opinions remontées du terrain. Dans certains cas, pourtant, maires et préfet doivent faire face à des situations totalement inédites : ils doivent alors improviser des solutions et faire remonter à Paris le résultat de leurs initiatives. Cette suractivité administrative pèse sur des services publics pourtant dépeuplés par la mobilisation générale. Au niveau départemental, ce sont les services de la préfecture et quelques autres qui assument l’essentiel de ce surcroît de travail. Le 24 juin 1917, alors que les conseillers généraux viennent de voter des augmentations de salaire au personnel départemental, le préfet Maulmond rend un hommage au travail de ses collaborateurs : « Je vous en ai déjà remerciés en rendant hommage au dévouement de ce personnel qui, bien que réduit, me permet d’accomplir une tâche considérable. Les plus jeunes, les plus actifs de mes employés sont sur le front. Je reste avec des hommes âgés ou d’une santé insuffisante pour faire des soldats. À la différence d’autres services dont l’activité a diminué du fait des circonstances, mes bureaux sont surchargés. C’est les questions économiques, le ravitaillement, les réfugiés, les allocations militaires, la surveillance des étrangers, la main-d’œuvre agricole, les sursis, tout ce que la guerre a fait naître ou développé. Avec le concours d’auxiliaires, je parviens à assurer tous les services, mais, après deux ans d’efforts continus, j’ai vu 12

fléchir des collaborateurs à qui j’ai dû prescrire un repos . » 10 Ibid., 1 N 113, séance du 25 sept. 1917, p. 186. 11 Ibid., 1 M 200 M 110/1 12 Ibid., 1 N 113, séance du 24 sept. 1917, p. 100.


Au rang des problèmes les plus prégnants figure la prise en charge de réfugiés, dont le

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nombre dans le département oscille entre 13 000 et 15 000. Originaires des régions envahies ou de la zone des combats, voire de pays étrangers, ils affluent dès août 1914, rejoints en février-mars 1915 par des civils français qui avaient été retenus en Allemagne avant d’être rapatriés par la Suisse. La préfecture joue surtout un rôle de répartition de ces nouveaux reposent essentiellement sur les communes. Faute d’une administration spécifique dédiée aux réfugiés, on procède en novembre 1914 à la nomination de cinq contrôleurs des réfugiés, recrutés parmi des fonctionnaires du département qui mettent entre parenthèses leurs activités habituelles : on compte parmi eux trois professeurs d’agriculture (il en existait alors un par arrondissement), un juge de paix et un agent voyer. Ils ont pour mission l’inspection des cantonnements des réfugiés, leur surveillance sanitaire et médicale ainsi que le règlement de tout problème les concernant, notamment dans leurs relations parfois tendues avec les populations locales. Les réfugiés bénéficient du versement d’une allocation leur permettant de subvenir à leurs besoins élémentaires. Pour leur éviter de tomber dans l’oisiveté, toutefois, l’inspection du travail s’efforce de leur procurer des emplois : mais l’inadéquation entre les aspirations ou les qualifications de ces nouveaux venus et les tâches proposées, souvent dans l’industrie et l’agriculture, ne règlent que partiellement la question. Si certains sont logés chez l’habitant, les conditions d’hébergement de ceux qui sont cantonnés dans des locaux publics préoccupent l’architecte départemental qui, en 1918, consacre encore l’essentiel de son budget à des travaux « consécutifs à l’état de guerre » : aménagement d’un « dépôt principal » et d’un « dépôt de répartition » dans l’ancien couvent Sainte-Marthe à Valence, installation d’un groupe de vieillards et incurables dans l’ancienne usine Serrel de Chabeuil, d’un dépôt de jeunes enfants alsaciens à Étoile et Saint-Sorlin… Tous ces travaux ont pour but d’accueillir 13

les réfugiés avant leur répartition dans les communes . La régulation du marché du travail devient une question décisive pour maintenir une production agricole suffisante et soutenir l’industrie de guerre. C’est le rôle de l’inspecteur du travail, François Lenoble, dont le métier se transforme de façon brutale. Chargé avant la guerre de surveiller les conditions de travail des ouvriers de l’industrie, il se voit confier dès le début de la guerre la mission de fournir à tout prix de la main-d’œuvre aux usines de guerre pour « maintenir la plus grande intensité possible à l’activité nationale ». Ce productivisme acharné s’accompagne d’un relâchement du contrôle des conditions de travail dans les usines de guerre, comme le préconisent les circulaires nationales. Observateur lucide de ce bouleversement, l’inspecteur du travail note chaque année dans son rapport l’état des différentes branches de l’industrie, en distinguant celles dont la guerre a paralysé l’activité (imprimerie, construction, industries de luxe) de celles qui prospèrent grâce à la commande militaire (chimie, draperie, cartoucherie, cuir…). Les problèmes d’approvisionnement de matières premières et de transports, néanmoins, vont en s’aggravant au fil des mois et gênent l’activité de ces usines. Ce rôle de pourvoyeur de main-d’œuvre est confirmé en 1916 avec la création d’un office départemental de placement gratuit, dont l’inspecteur prend la tête. Assisté d’un rédacteur 13 Ibid., 1 N 114, session de sept. 1918, rapports des chefs de services, p. 79.

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venus qui arrivent tout au long de la guerre. L’hébergement et la prise en charge matérielle


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détaché de la préfecture, il reçoit ainsi, en 1917, 444 offres d’emploi, 162 demandes et 14

effectue 91 placements . À la fin de 1914, le chômage a presque disparu dans la Drôme ; par la suite, les industries de la Défense nationale ne cessent de réclamer toujours plus de main-d’œuvre. La raréfaction de celle-ci pendant la guerre entraîne une augmentation des salaires, largement contreba-

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lancée pourtant par la hausse du coût de la vie. L’administration suit de près les grèves et mouvements sociaux qui éclatent à partir de 1917 : les revendications ouvrières obtiennent alors souvent satisfaction. Dès août 1914, l’organisation d’hôpitaux temporaires pour la prise en charge des blessés de guerre revêt une importance considérable. Dans un département où n’existent avant la guerre que cinq hôpitaux « mixtes » pouvant accueillir à la fois des civils et des militaires (Romans, Valence, Crest, Die et Montélimar), il s’agit de trouver suffisamment de locaux libres — qu’ils soient publics ou privés — pour accueillir les 5000 blessés prévus par le Service de santé des armées. Le recensement est mené par le préfet, en collaboration avec les maires. Un réseau de 45 hôpitaux complémentaires, auxiliaires et bénévoles, d’une capacité de 7000 lits, est mis en place en quelques semaines. Pourtant, certains petits établissements éloignés de l’axe de la vallée du Rhône, tenus par un personnel bénévole, attendent longtemps leurs malades. À la séance du conseil général du 21 septembre 1914, le préfet expose ainsi que l’« on garde les blessés là où le service médical est complètement organisé. Les autres hôpitaux sont réservés aux convalescents. Au moment où l’ennemi avançait, on attendait […] des convois considérables dans la XIVe région. C’est ce qui a déterminé le Service de santé à 15

lancer un appel auquel il a été répondu de façon admirable dans la Drôme ». Lorsque ce réseau hospitalier est fonctionnel, les autorités locales essaient de développer des institutions sociales ou hospitalières poursuivant des buts plus spécifiques. Le devenir de l’orphelinat du Valentin préoccupe ainsi beaucoup les conseillers généraux. L’établissement a été partiellement reconverti en hôpital complémentaire dès août 1914. À la séance de septembre 1916, les élus projettent d’y installer après la guerre un établissement agricole destiné en priorité aux orphelins de guerre. Maurice Faure milite de son côté pour un établissement spécifiquement destiné aux orphelines. Une école de rééducation de mutilés à l’agriculture ouvre bien ses portes au Valentin à partir de mai 1917, mais les projets d’orphelinats n’ont pas encore vu le jour lorsque la guerre s’achève. En 1916, en revanche, le département met sur pied la station sanitaire de Portes-lès-Valence, destinée à l’accueil des militaires tuberculeux réformés. Les communes ne sont pas en reste, à l’image de Romans, qui sollicite en 1915 l’aide du conseil général pour l’aménagement d’une école professionnelle pour la réadaptation des mutilés. La surveillance du moral des populations est l’une des préoccupations constantes des autorités. Il s’agit de sonder régulièrement l’opinion pour y percevoir tout signe de fléchissement, mais aussi de prévenir toutes les tentations défaitistes ou pacifistes qui viendraient compromettre la victoire. Les services de police y veillent, comme en témoigne la saisie à Romans, dans la nuit du 6 au 7 juin 1917, d’affiches manuscrites appelant à la grève générale et à l’union du prolétariat mondial 14 Ibid., session d’avril 1918, p. 29. 15 Ibid., 1 N 110, séance du 22 sept. 1914, p. 182. 16 AN, F 7/13601

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. Le préfet, dans ses allocutions officielles,


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Affiche pacifiste placardée à Romans, saisie par la police le 7 juin 1917. — AN, F 7/13601.


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vante en général la bonne tenue et le courage des populations drômoises. Le rapport qu’il envoie au ministre le 20 juin 1917 donne pourtant une image autrement plus inquiétante du moral de ses administrés : « J’ai l’honneur de vous signaler que depuis environ deux mois, un certain fléchissement très apparent a pu être constaté parmi certains éléments civils dont la belle tenue morale a fait place, principalement dans la classe ouvrière, à la lassitude et au

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désir de la paix prochaine. […] Si la cause de cette dépression peut être recherchée dans la durée inattendue des hostilités, elle tire pour la plus grande part son origine des difficultés qui ont marqué le ravitaillement en charbon et de l’augmentation incessante du prix de la vie que ne compense plus de manière suffisante l’attribution des diverses allocations créées depuis la guerre. Les événements de Russie et l’arrêt de notre offensive, sur laquelle on avait fondé les plus grands espoirs, ont défavorablement influencé l’opinion publique, qui n’a pas envisagé sous 17

son ampleur réelle l’importance de l’aide américaine . »

Pour le préfet, le principal danger vient des mobilisés eux-mêmes qui répandent des 18

propos défaitistes dans leur courrier ou lors de leurs permissions . Pour y remédier, outre un contrôle postal rigoureux, il préconise d’exercer une surveillance particulière aux alentours des gares, pour empêcher d’éventuelles menées pacifistes envers les soldats. La censure des publications se poursuit sans relâche : le 8 janvier 1917, le sous-préfet de Montélimar se voit reprocher de manquer de fermeté dans l’interdiction des publications « de nature à 19

affaiblir le moral des populations et à porter ainsi atteinte à la Défense nationale ». Les réunions socialistes sont sévèrement encadrées, tout comme celles des syndicats ouvriers qui doivent se cantonner à des sujets exclusivement professionnels. Le personnel des usines de guerre est tout aussi étroitement surveillé. Pour seconder le commissaire spécial de Valence, Fabre, dans la surveillance de ces établissements, le préfet prévoit en 1917 d’affecter un réfugié du Nord en poste à la cartoucherie, Oscar Elvire, sur un poste d’agent de 20

police : ce projet est pourtant refusé à plusieurs reprises par le ministre . La lutte contre l’espionnage est une autre préoccupation des autorités qui diffusent des conseils de prudence par voie d’affiches, notamment dans les tramways et voitures publiques. Le contrôle de la correspondance postale et télégraphique par la police s’exerce aussi bien à l’encontre des pacifistes supposés que des ressortissants des puissances ennemies. Parmi ceux-ci figurent les sujets allemands, austro-hongrois, mais aussi bulgares ou ottomans présents en Drôme avant la guerre ou arrivés avec les flots de réfugiés. À l’automne 1914, les hommes considérés comme suspects sont recensés et parfois brièvement internés dans quelques dépôts de regroupement, notamment celui de la rue Pêcherie à 21

Valence, que ses 27 derniers occupants quittent le 21 octobre 1914 . Certains regagnent leur pays via la Suisse, d’autres s’engagent dans la Légion étrangère. À partir de 1915 ne restent plus que 25 ressortissants ennemis environ, qui ont obtenu un permis de séjour pour des raisons particulières : conjoints de Français, parents d’enfants sous les drapeaux, anciens légionnaires ou personnes ayant apporté la preuve de leur francophilie. 17 SHD, 16 N 1538 18 On est alors au cœur du mouvement de mutineries qui affecte l’armée française suite à l’échec de l’offensive du Chemin des Dames. 19 ADD, 2 Z 200 M 931 20 AN, 19940493/29, lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, 16 fév. 1917. 21 ADD, 1 M 200 M 460-462


La peur des espions conduit les autorités à diffuser des conseils de prudence (1915). — ADD, 4 M C 230.

Les ressortissants des puissances ennemies font l’objet d’une surveillance soutenue de la police. Ceux qui ne souhaitent pas regagner leur pays d’origine sont vivement incités à s’engager dans la Légion étrangère, pour la durée de la guerre. — ADD, 200 M 462.

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On peut rappeler en revanche que la commune de Crest héberge de juillet 1915 à juillet 1919 un camp d’internement de Tsiganes alsaciens-lorrains, population que son caractère nomade et son appartenance nationale incertaine rendent doublement suspecte aux autorités. Les internés sont astreints à un règlement sévère qui tranche d’ailleurs assez largement avec les mesures de police prises envers les autres catégories de personnes suspectes, trai-

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tées avec plus d’égards. Mais c’est le soutien économique à l’effort de guerre qui mobilise le plus fortement l’administration. La direction des services agricoles est tout entière dévolue à son nouveau rôle d’assurer coûte que coûte le maintien de la production agricole pour les besoins de l’armée et des civils. Pour ce faire, après avoir recensé les besoins auprès des maires, elle s’efforce de fournir des bras en suffisance : main-d’œuvre militaire détachée dans le cadre de permissions agricoles ou équipes de territoriaux dévolues à un canton, réfugiés, prisonniers de guerre et même, à partir de 1916, main-d’œuvre coloniale et étrangère. Le 24 septembre 1917, le préfet, saluant la nomination du député Maurice Long au poste de ministre du Ravitaillement, résume bien cette obsession productiviste : « Produire et se priver ! tel est le double résultat que le patriotisme commande d’obtenir et qui procurera aux Français éloignés du danger 22

l’honneur d’avoir participé à la préparation de la Victoire . » Les services agricoles siègent également dans diverses instances régulatrices telles que le comité d’évaluation des réquisitions et les commissions locales de ravitaillement. La lutte contre la spéculation et les accapareurs se traduit dès le début de la guerre par la taxation (ou fixation du prix maximum) de certaines denrées, notamment la farine, les pommes de terre et la viande. Ces mesures s’appliquent aux principales communes du département où les citadins viennent se fournir en pain et en viande. Elles touchent moins la population rurale fidèle à ses habitudes d’autoconsommation. Les prix maximum sont révisés régulièrement, en accord avec le ministère du Commerce, pour suivre le cours des matières premières. En parallèle, préfet et sous-préfets multiplient les appels à la population pour la collecte de l’or dans le cadre de l’emprunt national. Enfin, la question du ravitaillement des civils rend nécessaire la mise sur pied d’une administration spécifique, dans un contexte de raréfaction des produits de première nécessité et de difficultés de transport. Le rationnement des civils se manifeste d’abord par la fixation de journées, en semaine, pendant lesquelles la vente de denrées est interdite : journées sans pâtisserie (février 1917), sans viande (mai 1917)… La première alerte sérieuse concerne l’approvisionnement en charbon, qui connaît une véritable crise à l’hiver 1916-1917. En novembre 1916, le bassin houiller de Saint-Étienne, qui représentait la moitié de l’approvisionnement de l’arrondissement de Valence, cesse ses envois, sa production étant réquisitionnée pour les besoins de la Défense nationale. À l’inverse, le charbon continue d’être livré normalement dans le sud du département, approvisionné par le bassin minier d’Alès. Devant cette inégalité criante, le préfet tente d’organiser une distribution équitable en créant un office centralisateur et répartiteur du charbon en décembre 1916. Il sollicite également une augmentation des livraisons en provenance du Gard, qui n’est effective qu’à Valence et laisse Romans, Saint-Vallier ou Saint-Donat privées de charbon. Ses efforts se soldent pourtant par un échec car, selon un 22 Ibid., 1 N 113, séance du 24 sept. 1917, p. 63.


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Les épargnants peuvent souscrire à l’emprunt national dans la plupart des établissements bancaires. — ADD, 1 Num 984/71, coll. MPUV.


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rapport de la préfecture resté manuscrit, « les mines ont toujours ignoré l’office de la Drôme 23

et le charbon a continué à être distribué au petit bonheur ». La situation ne s’améliore finalement qu’à partir de mai 1917. Devant le conseil général, le 17 avril 1917, Charles Maulmond lui-même explique ainsi l’échec de ses démarches : « Je crois que le comité de l’arrondissement minéralogique d’Alais, où, contrairement à ce qui a été dit, les départements ne sont

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pas représentés pour surveiller les attributions, laisse aux Compagnies, après avoir opéré des prélèvements pour le chemin de fer et les usines de guerre, une liberté d’action à peu près complète. Le Gouvernement se préoccupe de la question. Nous sommes à la veille d’une 24

organisation d’État . » Lors de cet hiver glacial, le département semble avoir fait les frais d’une situation inédite et non prise en compte par le Gouvernement. En l’absence de limitations réglementaires, les pouvoirs des préfets pèsent bien peu face à la puissance des compagnies houillères qui restent libres de réserver le charbon à leurs grossistes. L’expérience drômoise sert pourtant, dans sa modeste mesure, à l’élaboration de mesures nationales. À l’été 1917, sous l’égide du sous-secrétaire d’État à l’Armement Louis Loucheur, un Bureau national des charbons est créé tandis que les préfets voient leurs attributions confirmées pour la répartition de la consommation domestique ou destinée à la petite industrie. Après cette première alerte, le conseil général, dans sa session de septembre 1917, se préoccupe d’organiser un plan de ravitaillement départemental « destiné à l’achat et à la revente de denrées et matières premières nécessaires au ravitaillement de la population civile du 25

département ». Le préfet, dans son exposé, se veut pourtant rassurant : le rationnement du blé et du charbon étant mis en place, celui de la viande et des pommes de terre n’étant pas jugé utile, une organisation du ravitaillement plus poussée ne semble pas nécessaire. C’est pourtant au premier semestre 1918 que les principales difficultés se concentrent. À partir de janvier, le rationnement du pain est mis en place et des tickets de rationnement sont distribués aux Drômois. La question de la « soudure » avec la récolte de l’été 1918 préoccupe vivement les autorités. Pourtant, une bonne collaboration avec l’autorité militaire, ainsi que l’arrivée de stocks de blé d’Amérique, permettent finalement de limiter l’impact de ce rationnement. Ainsi, le ticket de pain ne descend pas au-dessous de 100 grammes et des rations supplémentaires peuvent même être octroyées aux travailleurs de force. La bonne 26

récolte engrangée à l’été 1918 permet de refermer cette parenthèse difficile . Tous ces nouveaux services administratifs finissent par se trouver à l’étroit dans leurs bureaux. Comme le souligne le préfet en avril 1918 : « En raison de l’énorme extension qu’ont pris mes services depuis le début de la guerre et des organisations nouvelles que j’ai dû créer, les locaux départementaux affectés par le conseil général à mes bureaux se sont trouvés rapidement trop à l’étroit. J’ai dû installer des employés dans des salles réservées à vos commissions et ces salles mêmes devenant insuffisantes, j’ai songé à détacher de la préfecture certains services auxquels je peux laisser une demi-autonomie. C’est ainsi que le Bureau des charbons, qui est définitivement organisé, et l’office départemental de Placement qui prend et prendra surtout après la guerre une grande importance, peuvent échapper à mon

23 Ibid., 10 R 40, note sur le ravitaillement en charbon, 18 juillet 1917. 24 Ibid., 1 N 113, séance du 17 avril 1917, p. 120. 25 Ibid., session de sept. 1917, p. 168. 26 Ibid., 1 N 114, séance du 23 septembre 1918, p. 54-56.


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contrôle direct et, tout en restant à proximité de la préfecture, être placés au-dehors . »

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C’est donc dans les anciens locaux de la Caisse d’Épargne, 5, rue de la Préfecture, qu’emménagent ces nouveaux services courant 1918. Ils y sont rapidement rejoints par l’office départemental du Ravitaillement qui a pris, depuis 1916, « une importance considérable […]. Le bureau permanent des céréales occupe à lui seul 12 employés. Je ne parle pas des services 28

L’office est finalement institué en administration quasi autonome. Pour assurer son bon fonctionnement, le préfet obtient deux postes de chefs de bureaux, payés sur les fonds spéciaux de ce service, mais appelés à réintégrer la préfecture après sa suppression.

Le personnel politique et les services publics

adaptent leur fonctionnement aux circonstances

pour poursuivre leur activité

Le contexte de guerre entraîne donc une certaine suractivité administrative

concentrée sur certains services. Pour le reste de l’administration, la préoccupation principale est de continuer à assurer un fonctionnement minimal avec des moyens réduits. De fait, certains services, notamment ceux qui sont chargés de l’entretien des routes ou des bâtiments, voient leur fonctionnement très ralenti. À l’automne 1914, 20 agents voyers sur les 50 que compte le service vicinal sont mobilisés. Comme l’indique l’agent voyer en chef, « les agents dégagés de toute obligation qui sont restés ont assuré le service des agents qui sont partis. Dans certains cas, nous avons fait appel à des auxiliaires et à un agent re29

traité ». Parmi les 411 cantonniers du département, « tous [ceux] aptes au service ont été mobilisés. Plusieurs d’entre eux comptent également parmi les tués, blessés ou disparus. Les cantonniers qui sont restés ont été chargés d’une partie, sinon de la totalité, du cantonnement voisin du leur dont le titulaire était absent ». À ce personnel restreint s’ajoutent des difficultés d’autres ordres : « l’état de guerre a déterminé un ralentissement sensible des travaux d’entretien et un arrêt complet des travaux neufs. L’absence de main-d’œuvre, la difficulté des approvisionnements, le prix d’élévation de matériaux expliquent cette situation ». Dans ces conditions, les objectifs du service, pendant la durée de la guerre, se bornent « à 30

maintenir praticable et en bon état la plupart des voies de communication ». La baisse des effectifs n’épargne pas le conseil général lui-même, dont 8 conseillers généraux sur 29 sont mobilisés en 1914 (même s’il s’agit pour l’essentiel de médecins mobilisés au sein du Service de santé des armées). Dans certains services à faibles effectifs, il arrive même que toute activité cesse. C’est le cas aux Archives départementales, dont le directeur, Joseph Estienne, mobilisé, est absent 57 mois durant. L’un de ses deux collaborateurs décède pendant sa mobilisation ; l’autre est versé pour toute la durée de la guerre au bureau de la comptabilité. L’inspection d’académie fournit un bon exemple d’adaptation au contexte de guerre pour continuer à faire fonctionner les écoles coûte que coûte. Pendant l’année scolaire 191427 Ibid., session d’avril 1918, p. 35-36. 28 Ibid., session de septembre 1918, p. 191. 29 Ibid., 1 N 111, session de septembre 1915, rapports des chefs de services, p. 58-60. 30 En 1919, le conseil général se trouvera d’ailleurs à la tête d’un reliquat de crédits important, initialement destinés à l’amélioration du réseau routier, mais n’ayant pu être dépensés pendant la guerre.

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de la carte d’alimentation, légumes secs, pommes de terre, pétrole, essence et sucre ».


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1915, 166 instituteurs du département sont mobilisés. L’inspecteur d’académie doit supprimer 15 classes trop peu fréquentées et rassembler tous les élèves dans une « école mixte », confiée à une seule maîtresse, dans 23 cas. 56 réunions de classes ont lieu dans des écoles de filles ou de garçons. Toutes ces mesures permettent de pallier l’absence de 94 maîtres. Pour les 55 restant à remplacer, on retarde des départs en retraite, on fait appel à

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des élèves-maîtres, à 5 retraités et à 7 instituteurs réfugiés. En plus de leur service, tous ces enseignants sont très sollicités pour diverses tâches annexes : « Très nombreux sont ceux et celles qui ont assuré le lourd service du secrétariat de mairie, avec ses annexes : services du ravitaillement, des émigrés, des réfugiés, des allocations diverses, etc., etc. D’autres […] se sont consacrés au service des malades et des blessés dans les hôpitaux militaires et les dépôts de convalescents. Pendant les vacances, [le] personnel a organisé des garderies de jeunes enfants, des 31

ouvroirs pour les hôpitaux, pour les diverses œuvres d’assistance . » Il est vrai que le rôle des instituteurs est central dans les petites communes où l’administration municipale, peu fournie, est encore réduite du fait de la guerre. Le 28 novembre 1915, le maire de Saint-Sauveur-en-Diois (128 habitants) expose ainsi au préfet que « les agents municipaux de Saint-Sauveur consistent 1° au secrétaire de la mairie, septuagénaire, 2° au commissionnaire ou garçon de bureau de la mairie, mobilisé, sa femme le remplace, 3° un 32

cantonnier communal ayant dépassé l’âge mobilisable »... L’application des mêmes méthodes de regroupement (qui permettent de réaliser, selon l’inspecteur d’académie, une économie de 100 000 F) permet la scolarisation de 37 000 enfants pour l’année scolaire 1915-1916. Pourtant, ce fonctionnement dégradé finit tout de même par susciter des inquiétudes dont l’inspecteur se fait l’écho dans son rapport de 1917 : « [Les élèves] ont, il est vrai, travaillé en classe, dans beaucoup de communes, avec beaucoup moins de régularité. Les occupations domestiques, les travaux des champs les ont parfois détournés de l’école. L’absence du père, le dur hiver, les épidémies ont contrarié la fréquentation. Les congés de santé demandés par un personnel en grande partie féminin, les congés motivés par les permissions militaires, la crise du papier, la suppression, dans beaucoup de communes, de crédits affectés à l’acquisition des livres scolaires, ces causes nombreuses ont agi sur la régularité, la valeur, l’efficacité du travail scolaire — et il sera de nécessité absolue que les générations qui ont pâti en classe pendant la guerre trouvent dans une organisation sérieuse, solide et pratique de l’éducation post-scolaire le moyen d’affermir et de 33

compléter leurs connaissances . »

Malgré ces circonstances difficiles, une certaine tradition gestionnaire se poursuit

et la chaîne administrative continue de fonctionner presque normalement. Maires et préfet échangent quotidiennement lettres, circulaires, enquêtes et tableaux statistiques, qui 34

s’avèrent a posteriori riches en informations sur la vie quotidienne des communes . Le préfet et les sous-préfets font de fréquentes tournées pour évaluer la situation sur le terrain et soutenir les maires — dont certains, épuisés par la lourdeur de leur tâche, sont près de 31 ADD, 1 N 111, session de septembre 1915, rapports des chefs de services, p. 168. 32 Ibid., 2 R 279 33 Ibid., 1 N 113, session de septembre 1917, rapports des chefs de services, p. 185-186. 34 Dont la plupart nous sont parvenus, essentiellement dans les séries M (administration générale), R (affaires militaires) et Z (sous-préfectures) des AD.


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démissionner à l’automne 1914 . Les allocutions du préfet aux conseillers généraux rendent

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toujours compte de la bonne tenue de la population des communes visitées, optimisme parfois de circonstance. En revanche, les relations entre élus et hauts responsables administratifs semblent marquées par un réel esprit de consensus. La connivence est manifeste entre les préfets successifs et les parlementaires membres du conseil général (Maurice Long, Maurice 36

pales villes du département paraissent correctes, sinon cordiales. Cette atmosphère d’Union sacrée chez les dirigeants s’explique sans doute par la coloration majoritairement républicaine du département. Malgré leurs divergences, notamment sur la question religieuse ou scolaire (qui reparaissent parfois au détour d’un débat anodin), les hommes politiques locaux — des socialistes aux républicains modérés — semblent avoir eu à cœur de mettre en sourdine leurs dissensions pour travailler dans un esprit de concorde à la conduite des affaires publiques. L’absence d’élections politiques pendant la guerre constitue également un facteur de stabilité évident qui renforce les élus dans leur rôle gestionnaire. Conscients de vivre des heures graves, ils entendent assumer avec sérieux leurs responsabilités d’élus de l’arrière, état d’esprit qui transparaît dans leurs déclarations solennelles et proclamations officielles. Fiers de leur rôle de représentants de la population, ils utilisent cette prérogative pour se faire les porte-parole des Drômois et transmettre des motions d’encouragement et de soutien au gouvernement, qui y répond régulièrement. Au conseil général, chaque ouverture et clôture de session donne lieu à un discours patriotique. Le 1er mai 1916, par exemple, le conseiller général de Grignan, Perreymond, qui préside la séance, apostrophe ainsi l’assemblée après avoir rendu hommage aux soldats au front : « Quant à vous, chers collègues, que le poids des ans empêche de les suivre, n’oubliez pas que vous avez des devoirs à remplir. Il vous appartient de semer, d’entretenir la confiance, d’encourager toutes les énergies, de consoler ceux qui pleurent leurs chers disparus, et si autour de vous un jour vous entendiez quelqu’un prononcer des paroles de doute, de hâte ou de désespérance, prenez-le par la main, conduisez-le vers ces nécropoles où reposent ces 37

superbes Titans qui sont tombés pour notre rédemption . » En septembre 1916, c’est au tour du préfet d’appeler à l’unité : « Le devoir le plus élémentaire commande de soutenir sous toutes les formes l’effort des combattants. Dans l’union et dans le travail, dans la résolution inébranlable de ne pas faiblir parce qu’il y va de l’existence même du pays, dans notre admiration pour l’héroïsme des autres et jusque dans nos deuils, nous puisons l’énergie, inspiratrice des actes par lesquels toutes les bonnes volontés participent à la lutte. Nous ne ferons jamais assez. La lassitude à l’arrière serait odieuse et ridicule. Comment oserait-on regarder à leur retour les hommes qui offrent généreusement leur vie et comment pourrait-on pleurer sincèrement ceux qui ne reviendront pas ? Il y a des remords auxquels 38

personne ne peut s’exposer . » C’est dans le même esprit qu’une délégation du conseil général, au nom de tous les Drômois, va visiter la Somme dévastée par la guerre, en septembre 1917. 35 On a notamment conservé les rapports des sous-préfets suite à leurs tournées auprès des maires de leurs arrondissements au printemps 1916 (ADD, 1 M 200 M 110). 36 Tous trois interviennent pour obtenir la Légion d’honneur aux deux préfets, après leur départ du département, (AN, F 1b I 627 et 653, dossiers personnels des préfets Charles Maulmond et Victor Gilotte). 37 ADD, 1 N 112, séance du 1er mai 1916, p. 41. 38 Ibid., séance du 25 septembre 1916, p. 70.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

Faure et le sénateur Charles Chabert ). Les relations du préfet avec les maires des princi-


29

Ces proclamations patriotiques au style gourmé sont sans doute loin de refléter l’opinion d’une majorité de Drômois, et même celle des élus dans leur for intérieur : elles tendent bien davantage à « lisser » les différentes réactions du corps social face à la guerre. Elles n’avaient d’ailleurs aucune portée pratique. En revanche, elles paraissent emblématiques de l’état d’esprit qui animait les acteurs du pouvoir local pendant cette période et permettent

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

en ce sens d’éclairer le mode de fonctionnement de ces assemblées politiques pendant la Grande Guerre. Conclusion

Dans le département de la Drôme, on assiste pendant la guerre à un net accrois-

sement des prérogatives et du rôle de la puissance publique. Administrateurs et hommes politiques sont amenés à étendre leur sphère de compétences à de nouveaux problèmes et tentent de leur apporter des solutions, parfois dans l’urgence, avec des moyens limités. L’état de guerre et l’augmentation conjointe des mesures de police ont en outre entraîné certaines restrictions des libertés publiques. Elles demeurent pourtant limitées : la population semble les avoir acceptées, dans sa grande majorité, comme un mal nécessaire, d’autant que les règles les plus élémentaires de l’État de droit étaient maintenues. Même dans les moments de crise de l’année 1917, aucun mouvement social d’ampleur ne vient contester le pouvoir en place. Cette relative modération n’empêche pas, il est vrai, que des mesures plus dures s’abattent sur certaines catégories marginales de la population : le camp d’internement de Crest en est l’exemple le plus net. Il n’est pas évident de porter une appréciation globale sur la façon dont hommes politiques et administrateurs ont relevé les défis qui se présentaient à eux. Seule une étude plus fine sur certaines de leurs attributions fournirait une évaluation précise de leur action. Sans occulter certaines approximations ou échecs (comme la crise des charbons de 1916-1917) ou certaines mesures de police contestables au regard du droit des gens, on peut remarquer à l’inverse que le département n’a pas connu de situation sociale catastrophique, ni d’effondrement économique. Bien au contraire, les fonctions vitales de la population (son ravitaillement, notamment) ont été préservées et les services publics minimaux ont été rendus. La structure politique et administrative du département a réussi à encaisser le choc de la guerre. En ce sens, on peut se demander si la relative qualité de cette administration et sa capacité à répondre aux besoins de la population ne sont pas aussi un facteur d’explication de la bonne tenue globale de la société de l’arrière. L’exemple drômois ne se distinguerait ainsi 39

pas foncièrement du schéma défini, pour la France entière, par Gerd Krumeich : les civils ont progressivement réaffirmé leur place face aux généraux, cantonnés à la conduite des opérations militaires. Le pouvoir démocratique, ayant repris ses droits, a réussi à associer la population à une guerre totale, en lui assurant en contrepartie un niveau minimum de services publics et de sécurité.

39 Krumeich (Gerd), La République plus forte que l’Empire, op. cit.


La justice pÉnale

30

dans la Drôme

La vie judiciaire, et tout particulièrement son activité pénale, donne depuis toujours

— et aujourd’hui encore — un reflet fidèle de la société. Tous les jours comparaissent devant les cours d’assises, les tribunaux correctionnels ou les tribunaux de police des hommes et des femmes qui se voient reprocher un comportement contraire à la règle sociale. Celle-ci évolue, pas toujours assez vite peut-être, au gré des progrès de la science, de la technique et plus généralement des mentalités. Parfois, mais c’est rare, sans attendre l’intervention du législateur nécessairement retardataire, la justice anticipe même ces progrès, la pratique judiciaire dépénalisant des infractions jugées obsolètes, correctionnalisant des 1

crimes ou, plus rarement, alourdissant la sanction d’infractions . Le goût pour l’actualité criminelle peut toutefois être qualifié de voyeurisme malsain. Les quelque 4000 spectateurs venus assister à Valence en mai 1755 à l’exécution de Louis Mandrin n’entendaient pas recevoir une leçon publique de civisme, pas plus que ceux qui se disputaient des places dans la salle d’audience de la cour d’assises de la Drôme pour le procès des fameux « Chauffeurs » en 1909, un siècle et demi plus tard. Néanmoins, l’analyse objective des rôles d’audience ou des plumitifs permet de mieux comprendre l’état d’esprit d’une société à une période donnée. C’est ce que nous nous proposons de faire pour la Grande Guerre en tentant de déterminer à travers les archives judiciaires si le conflit a eu une influence sur les comportements des Drômois à l’égard de la loi pénale. Quels ont été les instruments de notre recherche ?

Une déception de taille dans notre démarche : le Compte général de l’administra-

tion de la justice criminelle, publié chaque année depuis 1825, a cessé d’être établi pour les années 1914 à 1918. On peut néanmoins tirer de cet outil capital pour les recherches historiques relatives au domaine judiciaire une comparaison entre les années 1913 et 1919. Le Compte général de cette année 1919 comporte en outre une série d’observations utiles pour la période qui nous intéresse. Nous avons en revanche disposé des registres des juridictions de la Drôme. Ceux de la cour d’assises départementales, qui siège à Valence, sont complets comme le sont ceux des tribunaux de première instance. Ce n’est pas toujours le cas en matière de statistiques ; celles concernant les affaires correctionnelles pour Valence cessent en effet d’être établies en 1914 pour ne reprendre qu’en 1926. Rappelons que la Drôme est administrativement divisée en quatre arrondissements, Valence, Montélimar, Nyons et Die. Chacun de ces arrondissements est doté d’un tribunal de première instance. Les quatre juridictions seront remplacées en 1958 par un tribunal de grande 1

C’est le cas de nos jours en matière d’infractions sexuelles.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

Alain BALSAN


31

instance départemental qui fonctionne toujours selon ce schéma. Dans chacune des quatre juridictions de première instance, un juge d’instruction reçoit d’une part les plaintes, d’autre part les commissions rogatoires. Quatre constats s’imposent : — une baisse considérable du nombre d’affaires jugées durant cette période par la cour d’assises de la Drôme et les tribunaux correctionnels ;

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

— un accroissement important de la criminalité des mineurs ; — l’intrusion des femmes dans le paysage judiciaire ; — l’émergence d’infractions nouvelles, liées à l’état de guerre.

La chute significative de la répression pénale

En matière criminelle

Il est légitime d’aborder la criminalité par son aspect à la fois le plus spectaculaire

et le plus grave, le crime et la juridiction qui le juge, la cour d’assises. De 1909 à 1913, la cour d’assises de la Drôme a examiné 76 affaires, soit une moyenne de 15 par an. De 1914 à 1918, elle a examiné 37 affaires, soit un peu plus de 7 affaires par an ce qui représente une réduction supérieure à 50 % par rapport à l’avant-guerre. De 1919 à 1923, nouvelle séquence de cinq ans, le nombre des dossiers évoqués remonte à 65, soit 13 par an. Affaires jugées par la cour d’assises de la Drôme de 1909 à 1920

NOMBRE 1909 D’AFF.

1910

1911

1912

1913

1914

1915

1916

1917

1918

1919

1920

18 17 16 15 14 13 12 11 10 9 8 7 6 5 4 3 2 1

À s’en tenir à la rigueur des chiffres, on constate que la période de guerre a vu se réduire le nombre des affaires d’assises de moitié, mais cette observation doit être largement relativisée, car elle n’est valable que dans le cadre d’une comparaison avec le passé. Si l’on se projette en effet dans les douze années qui ont suivi la guerre, on ne relève que 110 affaires traitées, soit une moyenne de l’ordre de 9 dossiers par an.


Affaires jugées par la cour d’assises de la Drôme de 1919 à 1930 1920

1921

1922

1923

1924

1925

1926

1927

1928

1929

1930

18 17 16 15 14 13 12 11 10 9 8 7 6 5 4 3 2 1

Si l’on élargit encore la période d’observation en amont, on constate en un siècle et demi une forte tendance à la baisse du nombre des affaires traitées par les cours d’assises. Les chiffres de la cour d’assises de la Drôme de 1856 à 1916

2

ANNÉE

NOMBRE D’AFFAIRES JUGÉES

NOMBRE D’ACCUSÉS JUGÉS

ACQUITTEMENTS

PEINES AFFLICTIVES ET INFÂMANTES

PEINES CORRECTIONNELLES

1856 1866 1876 1886 1896 1906 1916

40 37 50 20 13 23 3

100 51 56 36 24 39 4

43 18 10 6 2 18 1

33 20 22 12 12 12 0

24 13 24 18 10 9 3

Comment expliquer cette baisse sensible de la matière criminelle ? D’une façon générale, une approche purement statistique peut être lourdement trompeuse. Pour l’année 1856, par exemple, le nombre exceptionnel d’accusés (100) s’explique par la tenue, fin août, d’une session extraordinaire consacrée exclusivement à la comparution de 52 accusés pour 3

avortements et provocations à l’avortement . La région de Montélimar est essentiellement concernée. Le chiffre « normal » de cette année 1856 doit être ramené à 48. Le Compte général de la justice criminelle pour 1927 se réjouit de relever que tous les indicateurs de la criminalité sont en baisse : diminution des procès-verbaux, réduction du nombre des affaires instruites, de celles déférées devant les juridictions répressives… Il en voit la raison essentielle dans la diminution de l’alcoolisme. 2 On relève une légère distorsion entre les statistiques nationales et les chiffres puisés dans l’analyse des registres du greffe. Pour 1896, par exemple, nous avons comptabilisé 15 affaires et 21 accusés. Le compte général donne 13 affaires et 24 accusés. Pour 1876, les chiffres sont exacts : 4 femmes, 2 vols domestiques, 2 infanticides (travaux forcés 5 et 10 ans). 3 30 accusés sont acquittés, 6, condamnés à la réclusion criminelle de 5 à 10 ans et 16 à un emprisonnement de 1 à 2 ans.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

NOMBRE 1919 D’AFF.

32


33

Il demeure qu’en matière criminelle, la guerre a marqué dans la Drôme une incontestable chute du nombre des crimes jugés et si ce mouvement s’est inversé dans le reste de la France dès la fin de la guerre, il s’est maintenu dans notre département.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

En matière correctionnelle

Nous avons analysé de façon comparative les dossiers de 1913, l’année précédant

le conflit avec ceux de l’année 1916, en plein cœur de celui-ci d’une part pour Die, caractéristique d’un tribunal rural, puis pour Valence d’autre part.

Pour Die, le tribunal correctionnel a rendu 157 jugements en 1913, 74 jugements en

1915, 69 jugements en 1916, 99 jugements en 1917. Si la guerre réduit le nombre des jugements correctionnels de moitié, le fléchissement constaté se « relève d’année en année » selon la formule des rédacteurs du Compte général, qui ne cachent qu’à peine une certaine satisfaction, et en tout cas à partir de 1917. Ajoutons que, d’une façon générale, les infractions jugées par le tribunal correctionnel de Die sont particulièrement bénignes, en 1913 comme en 1916. Sur les 157 dossiers analysés en 1913, on recense 20 % de vols simples qui ne sont que des larcins mineurs : une saucisse, quelques morceaux de bois et plusieurs fois un parapluie… On trouve encore 25  % de vagabondages avec mendicité, 15  % de délits de chasse ou de pêche, 6 % de filouteries sur les lignes du PLM ; ainsi plus de la moitié des infractions poursuivies nous semblent aujourd’hui dérisoires. En 1916 les 69 dossiers concernent des délits de chasse ou de pêche (18), des vagabondages avec mendicité (7), des vols (13) et des coups et blessures bénignes (6). On peut estimer à 70 % la proportion d’infractions mineures. Prenons un autre exemple avec le juge d’instruction du même ressort de Die. Ici encore, les dossiers locaux marquent une diminution sensible : 1913 (544 dossiers ouverts), 1914 (420), 1915 (289), 1916 (276), 1917 (297) et 1918 (449). En 1916, année la plus caractéristique comme étant au cœur de la guerre, le nombre des dossiers représente exactement la moitié de celui de 1913, mais dès 1918 — alors que l’armistice n’est signé que le 11 novembre — l’activité judiciaire a retrouvé une allure presque normale.

Pour Valence, cette observation, qui corrobore les statistiques nationales, est

néanmoins catégoriquement contredite par l’analyse des dossiers ouverts dans le cabinet 4

du juge d’instruction de Valence . Celui-ci a enregistré 124 dossiers en 1913, 147 en 1914, 140 en 1915, 153 en 1916, 203 en 1917 et 266 en 1918. À l’encontre de toutes les statistiques, nationales ou locales, le magistrat instructeur de Valence voit presque le nombre de ces dossiers doubler entre 1914 et 1918. Comment expliquer ce phénomène ? Nous avons analysé deux échantillons de 50 dossiers dans les années 1914 (avant la déclaration de guerre) et 1917. Une constatation saute aux yeux : l’augmentation du nombre de mineurs impliqués dans les dossiers concernés : 8 en 1914, 27 en 1917. Nous y reviendrons infra. Cet accroissement des infractions de mineurs explique l’apparente inflation des dossiers d’instruction du juge valentinois. 4

ADD, 17 U 76


La question importante est celle de savoir si, indépendamment de la baisse du

34

nombre des poursuites et des sanctions pénales, la délinquance a véritablement diminué. Le Compte général de l’administration de la justice criminelle de 1919 expose que la diminution considérable observée est due à une conjonction de plusieurs phénomènes : — La réduction du nombre des agents de surveillance et la désorganisation de la police jufaute de personnel suffisant. — L’extension de la compétence des conseils de guerre. L’état de siège est proclamé pour l’ensemble du territoire dès le 2 août 1914, le lendemain de la déclaration de guerre, et un transfert de compétence se produit. Rappelons simplement que les conseils de guerre sont les tribunaux militaires prévus au code de justice militaire de 1857 pour juger les crimes et délits commis par des militaires. Plus des trois quarts concernent des désertions ou abandons de poste. — L’effet bénéfique de la législation concernant l’alcool. La loi du 16 mars 1915 relative à l’interdiction de la fabrication, de la vente en gros et au détail, ainsi que de la circulation de l’absinthe et des liqueurs similaires, qui n’a été abrogée — sans que cela ne fasse grand bruit — que le 17 mai 2011, est largement commentée par le ministère de la Justice. Criminalité des mineurs

Nous l’avons vu, sur un échantillon de 50 dossiers ouverts par le juge d’instruction

de Valence au début de l’année 1914, huit concernent des mineurs de 18 ans traduits devant le juge d’instruction valentinois au début de l’année 1914, soit 16 % ; ce chiffre passe à 27 en 1917, soit 54 %. Leur nombre est ainsi multiplié par trois. Ils ont entre 10 et 18 ans. Le tiers d’entre eux sont poursuivis pour des délits de chasse. Traduits devant le tribunal correctionnel, ils sont généralement déclarés irresponsables et remis à leurs parents.

L’arrivée des femmes sur la scène judiciaire

Le Compte général de 1919 met en priorité l’accent sur la constatation la plus marquante, selon ses auteurs, la féminisation de la criminalité. Certes, l’appel des hommes sous les drapeaux du fait des hostilités a nécessairement eu pour conséquence directe une augmentation proportionnelle de la participation des femmes dans les statistiques pénales. Mais le Compte général s’alarme d’une augmentation très significative en valeur absolue. Avant la guerre, la criminalité des femmes est huit fois moindre que celle des hommes (12 %) ; elle passe à 30 % à partir de 1916, représentant près du tiers de la criminalité totale, s’étonnent les rédacteurs du Compte général. Pour la Drôme, les chiffres paraissent particulièrement révélateurs de ce phénomène : en 1909, 18 affaires sont jugées par la cour d’assises de la Drôme, intéressant 25 accusés. On trouve une seule femme et 24 hommes. Toujours avant le conflit, en 1910, les 15 affaires jugées intéressent 21 accusés : 19 hommes, 2 femmes. En s’en tenant à ces deux années de référence, la moyenne est de 6,5 % de femmes. En 1917, en pleine guerre, les 11 affaires jugées concernent 15 accusés : six hommes et neuf femmes ; le pourcentage passe de 6,5 à 60 %. Un autre exemple vient conforter cette analyse : en 1914, le juge d’instruction de Die ouvre 431 dossiers. 286 concernent des hommes, 48 des femmes et 95 des personnes non dénommées,

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

diciaire. Autrement dit, de nombreuses infractions n’ont pu être soumises aux juridictions


35

car non identifiées. En 1916, il ouvre 276 dossiers concernant 299 personnes. 162 hommes, 47 femmes et 90 non dénommées. Là encore, le rapport passe de 16 à 30 %. Les auteurs du rapport général de 1919 s’alarment vivement de cette statistique, mettant l’accent sur deux crimes exclusivement féminins : les infanticides et les avortements qui ont marqué une augmentation de 100 % au-dessus de la moyenne constatée au cours des

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

périodes antérieures. Qu’en est-il pour notre département ?

Les infanticides

En 1911, si les quatre-vingt-six cours d’assises de métropole ont jugé 96 infanticides, la Drôme n’en a compté aucun. En 1912, pour 85 dossiers sur l’ensemble du territoire national, la Drôme en compte un. En 1913, on recense 92 infanticides dont un dans la Drôme. Notre département s’inscrit donc, avant la guerre, dans une moyenne « normale » ; il représente 0,7 % de la population d’ensemble et le taux d’infanticides y est rigoureusement identique. De 1915 à 1919, six dossiers d’infanticides sont examinés par la cour d’assises de la Drôme, soit un taux légèrement supérieur à un par an. Manifestement, ce taux n’a pas marqué de croissance sensible. Cinq accusées font d’ailleurs l’objet d’un acquittement, une seule est condamnée à quatre ans d’emprisonnement avec sursis. Il faut ajouter quelques dossiers d’instruction sur le fondement de la « suppression de part » (i.e. suppression des traces de la naissance d’un enfant), faisant tous l’objet de non-lieu.

Les avortements

En 1916, le juge d’instruction de Die ouvre quatre dossiers d’avortement, tous quatre classés sans suite. À Valence, le juge d’instruction ouvre deux dossiers en 1915 (nonlieux), deux en 1916 (un non-lieu, une condamnation par le tribunal correctionnel à deux mois d’emprisonnement), un en 1917 (deux mois d’emprisonnement). On relève donc dans notre département une tendance très marquée à la bienveillance à l’égard de ces deux crimes, spécifiquement féminins, tant de la part des juges d’instruction que de la cour d’assises.

Des infractions nouvelles

La guerre génère une législation particulière dont on peut donner quelques aperçus :

août 1914 et 4 avril 1915 : loi sur les propos alarmistes ; avril 1915 : loi sur le commerce avec l’ennemi ; 17 août 1915 : exportation et importation prohibées ; 12 février 1916 : loi sur le trafic des monnaies ; 24 avril 1916 : loi sur les spéculations illicites ; 1er octobre 1917 : loi sur la répression de l’ivresse publique ; 10 février 1918 : loi sur le ravitaillement. Les infractions nouvelles apparaissent très vite, même dans une région assez éloignée de la vie urbaine, comme le Diois. Le juge d’instruction de Die ouvre un dossier d’espionnage contre X à Crest dès le 27 octobre 1914 et un autre de la même qualification à Saoû le 15 novembre. À Valence, le juge d’instruction ouvre six dossiers d’espionnage entre 1915 et 1918, mais en clôture cinq par un non-lieu, renvoyant le sixième au conseil de guerre. Le 4 du même mois,


la guerre n’est déclarée que depuis deux mois, une trentaine d’habitants de la région de

36

Crest se voit reprocher une « non-présentation d’un cheval à la commission permanente de réquisition ». Tous feront l’objet d’un classement sans suite. La méfiance est de mise. Le juge d’instruction de Die classe sans suite une plainte qualifiée de « recherche de trois étrangers paraissant être des prisonniers de guerre » à Vaunaveys. c’est le cas d’Henri Monier de la 6e coloniale et de Rouchon, de la 52e division, en 1917. En 1916, le juge d’instruction de Die ouvre un dossier de falsification de billets émis par la chambre de commerce de Valence avec l’autorisation du gouvernement pendant la durée de la guerre. Le ravitaillement fait aussi l’objet de rares poursuites sanctionnées de façon symbolique.

En résumé, la vie judiciaire, dans le domaine pénal, n’affiche pas, pour cette pé-

riode de guerre, de particularité notable. Deux éléments dominent néanmoins cette brève étude. En premier lieu, une réduction considérable du nombre des affaires traitées, tout au moins au cours des trois premières années du conflit. Il s’agit là d’un phénomène national, parfaitement explicable. En second lieu, cette période voit apparaître les femmes sur la scène judiciaire, jusqu’alors domaine presque exclusivement réservé aux hommes. Rappelons néanmoins que Jeanne Chauvin fut la première femme à s’inscrire, non sans mal, au barreau en 1907. Elle fut alors considérée comme excentrique. Aujourd’hui, les femmes représentent 53 % des effectifs des barreaux français, près de 58  % des effectifs de la 5

magistrature et plus de 87 % des greffiers . Mais s’agit-il là d’une véritable avancée sociale ?

5

Ministère de la Justice, 2009.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

Les déserteurs à l’ennemi font l’objet de commissions rogatoires des conseils de guerre ;


L’ÉVÊque de Valence

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et l’Union sacrÉe en 1914 Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

Jean-Michel LALANNE En août 1914, l’Église catholique se rallie à l’Union sacrée, malgré les attaques vigoureuses portées par la République laïque, en particulier les lois scolaires des années 1880 et surtout la loi de Séparation de 1905. Pour illustrer cette « conversion », nous avons suivi l’évêque de Valence, Mgr de Gibergues, tout au long de l’année 1914, à partir de la Semaine religieuse du diocèse, des bulletins paroissiaux et de la presse valentinoise.

1

Mgr de Gibergues est nommé sur le siège de Valence en février 1912, à cinquante-sept ans. Auparavant, il a été vicaire dans deux paroisses parisiennes, secrétaire particulier du cardinal Richard archevêque de Paris et enfin, depuis 1890, l’un des organisateurs puis le Supérieur des Missions diocésaines de Paris chargées d’évangéliser les populations de la capitale et de la proche banlieue qui connaissent alors une forte urbanisation. C’est un prédicateur « aux accents de conviction profonde », auteur aussi de plusieurs publications sur la foi et la famille. « Ascète au regard profond, à l’enveloppe fragile » qui « sous des apparences faibles cache une âme d’acier », il est très présent auprès des fidèles de ce diocèse à forte tradition républicaine qu’il parcourt inlassablement avec sa limousine rapide.

2

De forts antagonismes

Comme partout en France, on est dans un climat d’affrontement. Le 9 mai 1912, Mgr de Gibergues est accueilli à la gare de Valence. Dans le discours d’Eugène Bruyère, président de l’Action libérale, relevons ces mots : « Vous trouverez Monseigneur — j’allais dire mon général — des troupes animées d’une nouvelle ardeur et prêtes à lutter contre les ennemis de Dieu et de la patrie. […] Monseigneur, nous vous suivrons partout, […] s’il le faut 3

jusqu’à la mort … » Pour assurer cette défense religieuse, l’évêque relance, en avril 1914, 4

l’Union catholique . C’est un édifice pyramidal qui comprend des comités paroissiaux, cantonaux et un comité diocésain dont le noyau, le Bureau diocésain, anime l’ensemble, et où chaque échelon est placé sous la direction du clergé : curés, archiprêtres, évêque. L’Union regroupe une élite de chrétiens-apôtres qui doivent s’afficher par une pratique religieuse et une communion assidues, et défendre les œuvres catholiques : école, bonne presse, patronages, syndicats, mutuelles… et « bien voter », en cette année électorale ! Il compte ainsi attirer les indifférents et étendre l’autorité de l’Église.

1 La source principale utilisée est la Semaine religieuse du diocèse de Valence aux Archives diocésaines de Valence. Les autres organes de presse ont été consultés aux Archives départementales de la Drôme : Bulletins paroissiaux (hélas très incomplets) ; La Croix de la Drôme et Le Messager de Valence, journaux catholiques ; Le Journal de Valence et La Tribune républicaine, journaux laïques. 2 S.R., 10 janvier 1920, p. 45. Voir par exemple son oraison funèbre prononcée par Mgr Chesnelong le 3 janvier 1920 : « Le moyen de locomotion rapide dont il disposait lui a permis […] de se prodiguer partout ». 3 Ibid., 18 mai 1912, p. 405-406. 4 ADV, 1 E 12, Mgr de Gibergues, Lettre pastorale… n° 12, 9 avril 1914, p. 187-225.


Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

38

Mgr de Gibergues : un évêque pour qui l’Église apparaît comme le rempart de la civilisation, experte en patriotisme et dévouement. — ADD, 39 Fi 77.


39

En 1914, de nouveaux comités paroissiaux voient le jour, ainsi que plusieurs comités de dames sous l’impulsion de la Ligue des Femmes françaises et de la Ligue patriotique des 5

Françaises, entre lesquelles l’évêque partage le diocèse . 6

Un autre axe de l’action épiscopale est l’affichage de la vitalité des forces catholiques . On le voit avec la forte participation aux rassemblements religieux ; avec les progrès de la fête de

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

Jeanne d’Arc depuis sa béatification en 1909 par Pie X ; et encore le 7 juin au clos Saint-Pierre à Granges où, sous la présidence de l’évêque, se rencontrent plus de mille gymnastes de dix-huit sociétés sportives venues de la Drôme, des départements voisins, du Jura, du Puyde-Dôme et de Marseille, « manifestation spéciale de la vitalité de nos Œuvres de Jeunesse », 7

écrit la Semaine religieuse . On le voit surtout le 22 mars à Valence avec le 3e congrès de l’Union catholique, parfaite illustration du travail de bâtisseur de Mgr de Gibergues : construction de l’Union catholique dans le diocèse avec deux rapports sur son bilan et ses perspectives, et une conférence célébrant le catholicisme « grand bâtisseur et merveilleux reconstructeur » ; et bâtisseur au sens propre, puisque c’est ce jour-là qu’est bénie et inaugurée la salle des Conférences populaires au clos Gaillard, la salle Sainte-Madeleine, « le théâtre de l’action apostolique, […] le champ de manœuvre de l’armée diocésaine ». L’évêque craignait qu’à cause « des vastes proportions de la salle on ait […] à constater beaucoup de places vides ». Il est rassuré : elle accueille trois mille hommes qui, pour la messe de 11 heures et la cérémonie de clôture, rejoignent la cathédrale par deux défilés destinés à produire « une impression forte ». La Semaine religieuse décrit : « Pendant une demi-heure, […] un véritable fleuve humain coulant jusqu’à la cathédrale […] d’hommes résolus et fiers qui ne craignent pas de prouver leurs convictions, 8

[…] la conscience de la force catholique affirmée ainsi publiquement ». La presse catholique donne des chiffres impressionnants : à Valence, plus de quatre mille 9

femmes en mai pour la fête de Jeanne d’Arc ; à Montélimar plus de vingt mille fidèles le 12 10

juillet ! D’autres chiffres, très précis, révèlent aussi une véritable obsession du comptage : à Ancône pendant les deux semaines de retraite de janvier, on a noté vingt-quatre « retours » 11

d’hommes et trente « retours » de femmes  ; pour la fête de Jeanne d’Arc, à La Garde-Adhémar en 1913, une façade pavoisée de plus que l’année précédente et à Pierrelatte en 1914, 12

cent cinquante drapeaux contre cent vingt-neuf en 1913 . Les communions progressent : à Saint-Nicolas de Romans, deux mille deux cents de plus en 1912, deux mille supplémentaires en 1913, et on espère atteindre vingt mille en 1914

13

; à la cathédrale de Valence,

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environ 65 000 en 1911, 72 450 en 1912, 77 300 en 1913  ! 5 ADV, 2 A 3, Relatio ad limina…, 1917, p. 42 question n° 131. De l’arrivée de Mgr de Gibergues en 1912, jusqu’en 1917, les comités paroissiaux sont passés de 80 à 180 (sur 350 paroisses), les comités cantonaux de 7 à 25 (sur 29 cantons). 6 BOUCHARDEAU (Philippe), « Un épisode de la séparation des Églises et de l’État dans la Drôme. L’expulsion de Mgr Chesnelong », in Revue drômoise, n° 516, juin 2005. 7 S.R., 6 juin 1914, p. 516 et Le Messager de Valence, 6-7 juin 1914, p. 2. 8 L’importance de ce congrès se voit aussi au fait qu’on peut en suivre les préparatifs et le déroulement sans interruption pendant deux mois dans la Semaine religieuse. 9 S.R., 30 mai 1914, p. 494. 10 « Plus de 20 000 » pour la Semaine religieuse de Viviers, 17 juil. 1914, p. 250 ; « foule énorme que l’on pouvait évaluer à 24 000 » pour La Croix de la Drôme, 19 juillet 1914, p. 2. 11 S.R., 31 janvier 1914, p. 89. 12 ADD, AP 279/1, L’Église et le foyer (Bulletin paroissial), La Garde-Adhémar, juin 1913, p. 10 ; Pierrelatte : juin 1913, p. 3 et juin 1914, p. 8. 13 Ibid., AP 331/1, Bulletin paroissial de Saint-Nicolas, fév.1914, p. 3. 14 Ibid., AP 337/1, Bulletin paroissial de la cathédrale de Valence, janv. 1914, p. 2.


Hélas, rien de tout cela n’est vérifiable, faute d’archives policières notamment ! Par contre,

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aux élections législatives d’avril-mai, certes la droite progresse dans le département, de 35,3 % à 40,3 % des suffrages exprimés, mais elle n’a toujours pas d’élu. Dans la 1re circonscription, celle de Valence, Eugène Bruyère, déjà candidat en 1906, après un léger progrès au premier tour en 1910, recule en 1914 de 32 % à 26,3 %, perdant près de 1100 voix. Au second 15

contre-société catholique. Tout au plus, la foi devient-elle — peut-être — plus profonde, plus assumée, chez les catholiques. Mgr de Gibergues dans la guerre C’est dans ce climat que la France entre en guerre le 3 août. Mgr de Gibergues aussi, 16

avec sa lettre pastorale du 6 août, une lettre longue et assez singulière : « La guerre qui planait sur nos têtes est devenue l’atroce réalité, écrit-il, […] le vaste plan de mobilisation et de guerre […] va se dérouler superbe, grandiose, dans des luttes sans précédent, entre les premiers peuples du monde. […] À d’autres les responsabilités ! […] Nous sommes en légitime défense.  » Cette guerre, il l’ajoute à une longue liste de conflits commencée avec Clovis, passant par saint Louis, Jeanne d’Arc évidemment, et qu’il clôt avec Marengo, Austerlitz et Sébastopol ! « Il faut mettre Dieu avec nous si nous voulons vaincre », dit-il. Et c’est ainsi qu’il explique la victoire de Jeanne d’Arc dont il détaille tout ce qu’elle exigeait des soldats en matière religieuse. Il demande donc aux fidèles de multiplier les communions et les prières « afin d’attirer sur nos armées les bénédictions célestes » et « les grandes vertus qui ont toujours fait des soldats français les premiers soldats du monde. Et plutôt la mort, oui mille fois la mort, plutôt que le déshonneur ou la défaite ! » La lettre se termine ainsi : « Aux armes, à la frontière, officiers et soldats […] dans un même amour pour Dieu et pour la Patrie ! […] À la prière Français ! À la prière, à la messe, à la communion, Chrétiens ! Tous haut les cœurs et sans défaillance ! Que le Dieu de Clovis et de Jeanne d’Arc protège la France ! Que le “Capitaine Sauveur” nous baille la victoire ! Vive l’Armée ! Vive Dieu ! […] Vive le Christ qui aime les Francs ! Vivent les Francs qui aiment le Christ ! » Il offre immédiatement son secours aux soldats. Pendant la première semaine d’août, il préside lui-même un service chaque soir à la cathédrale où les soldats viennent nombreux et où se presse la foule

17

, et dès la fin du mois, il inaugure une longue suite de visites aux 18

blessés des hôpitaux de Valence , puis de Romans et bientôt des autres villes du diocèse. Il y apporte « la joie au cœur de ceux qui […] gardent leur âme pleine d’entrain et de vaillance 19

pour reprendre bientôt, s’il plaît à Dieu, le chemin du champ de bataille ». En décembre, à la cathédrale, devant des militaires de la garnison de Valence, des artilleurs, il célèbre « sur le champ de bataille de Tolbiac, l’artillerie de la prière ». Il leur rappelle le passage du pape 15 Ibid., BH 1425, p. 59 à 61, et ADD BH 1426, p. 59-60, 67 et 72. DELLÉAUD (André), PUSATÉRI (Stéphane), Les comportements électoraux dans la Drôme, 1848-1981, thèse de doctorat, IEP Grenoble, 1983, 5 volumes, On peut ajouter qu’aux élections de 1919 qui voient en France le succès du Bloc national, la droite recule dans la Drôme de 40,3 % à 27,7 % des suffrages exprimés. 16 S.R., 8 août 1914, p. 762 à 770. 17 Ibid., p. 773 et La Croix de la Drôme, 9 août 1914, p. 1. 18 Le Messager de Valence, 29 août 1914, p. 2. 19 S.R., 12 sept. 1914, p. 847.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

tour, il stagne au score de 1906 à quelques unités près . On ne voit donc pas émerger une


Drapeau des conscrits d’Alixan (1916) : « Il faut mettre Dieu avec nous si nous voulons vaincre » explique Mgr de Gibergues dès le début de la guerre. — Coll. Association des amis du Vieil Alixan.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

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Vitrail et tableau commémoratif des églises de Sahune et de Parnans : de la patrie à la terre devenue « sacrée ». « Je n’aurais jamais imaginé à quel point la guerre, même cette guerre moderne toute industrielle et savante, est pleine de religion. » — R. Hertz (octobre 1914) — Coll. Coustaury.


Urbain II à Valence en 1095, en chemin vers Clermont où il allait prêcher la première croisade,

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et leur lance : « Vous serez les fils des Croisés, les Croisés de 1914 contre les barbares en20

vahisseurs . » Enfin, il garde son ton martial le 28 décembre, dans sa réponse aux vœux de son clergé. Il la bâtit sur cette formule : « Jusqu’au bout ! » empruntée, dit-il, aux présidents du Conseil et de la Chambre. Il la martèle : « jusqu’au bout, dans le courage et les sacrifices… dans la guerre… dans la vérité, la justice et le droit… dans l’amour… dans l’amour de la patrie… En septembre, il rédige un Exercice du Chemin de la Croix pour le temps de la guerre qui sous 22

23

sa forme initiale , puis sous celle d’une brochure de petit format , connaît quatre tirages successifs en un mois. Ceci illustre le réveil religieux bien connu en cette période de guerre. Dans la Drôme les églises se remplissent

24

et les communions progressent : à Donzère leur nombre « a plus

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que quadruplé ». À Saint-Nicolas de Romans, l’objectif de 20 000 pour 1914 est largement 26

dépassé et on atteint 23 300  ; à la cathédrale de Valence enfin, elles ont bondi de 77 300 en 27

1913 à 108 970 en 1914 (+ 41 % ). Ainsi Mgr de Gibergues est bien représentatif de la démarche du clergé français se plaçant « à 28

la tête du grand service de la prière publique » pour défendre l’Union sacrée. En novembre, il parle des espoirs « dans l’union de tous les partis qui ont oublié comme par enchantement, 29

les querelles d’antan ». La réalité est quelque peu différente cependant. Mais toujours des tensions En effet, catholiques et laïques, campent toujours sur leurs positions. En novembre, Mgr de Gibergues cite l’ordre du jour de Joffre à la veille de la bataille de la Marne ([la] « troupe […] devra coûte que coûte, garder le terrain conquis, et se faire tuer sur place plutôt que de reculer »), et il le reprend pour demander, de la même manière, à son clergé de « maintenir coûte que coûte [les œuvres] : catéchisme, écoles, patronages, ligues, comités, presse, bulletins paroissiaux. Nous ne devons pas laisser […] péricliter et disparaître les œuvres si belles 30

que nous avions organisées au prix de tant de sacrifices ». Au même moment, les républicains appellent à la vigilance et à se préparer « à reprendre […] la défense des conquêtes sociales et laïques, […] veiller à ce que ne se produise pas […] ce recul qu’escompte déjà 31

certain parti de réaction ». Les passes d’armes reprennent rapidement. Voici deux exemples de tracasseries, en vérité échos de polémiques nationales. Tout d’abord, dans les nouveaux hôpitaux militaires, à la suite d’une circulaire du ministère de la Guerre du 1er octobre, de très nombreuses chapelles 20 Ibid., 26 déc.1914, p. 1165-1167. 21 Ibid., 2 janvier 1915, p. 11-15. 22 Ibid., 26 sept. 1914, p. 876-882. 23 ADV, 3 G 9, brochure, Imprimerie valentinoise, 24 p. 24 S.R., 22 août 1914, p. 802. 25 ADD, AP 279/1, L’Église et le foyer (Bulletin paroissial), nov. 1914, p. 10. 26 Ibid., AP 331/1, Bulletin paroissial de Saint-Nicolas, fév. 1915, p. 3. 27 Ibid., AP 337/1, Bulletin paroissial de la cathédrale de Valence, fév. 1915, p. 3. 28 BRUGERETTE (Abbé Joseph), Le prêtre français et la société contemporaine (1815-1936). Tome III. Sous le régime de la Séparation. La reconstitution catholique (1908-1936), Paris, Lethielleux, 1938, p. 574 (consultable sur Gallica.bnf.fr). 29 S.R., 28 nov. 1914, p. 1054. 30 ADV, 1 E 53, Mgr de Gibergues, Lettre pastorale n° 19, 30 nov. 1914, p. 300 et 307. 31 La Tribune républicaine, 7 nov. 1914, p. 2.

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

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de nos forces… jusqu’à la mort ! » La formule est reprise vingt-quatre fois  !


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sont fermées. C’est le cas à Valence et à Bourg-de-Péage

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. Alors, le 26 octobre, Mgr de

Gibergues adresse une lettre ouverte au président de la République pour « faire valoir les droits des blessés catholiques au libre exercice de leur religion » et pour ne pas compromettre « l’union sacrée faite dans l’amour de la patrie ». Une nouvelle circulaire ayant assoupli la réglementation, Mgr de Gibergues écrit à nouveau au président de la République le 3 novembre pour le remercier au nom des catholiques. Ces deux lettres sont publiées in extenso dans Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

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la Semaine religieuse . Par contre, quand Le Messager de Valence les reprend, elles sont — légèrement — victimes de la censure

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! Quelques mots et expressions sont supprimés

comme « l’interdiction change la neutralité en oppression », « prosélytisme antireligieux », « vexations », « entraves » ou « injustices et persécutions ». Disparaît aussi tout le postscriptum de la première lettre où l’évêque cite une circulaire du 16 octobre qui recommande le respect des usages musulmans pour les funérailles et il conclut ainsi : « Nos blessés militaires […] seront-ils traités avec moins d’égards que les Musulmans ? » La censure avait fait 35

son apparition quatre jours auparavant dans La Croix de la Drôme ; Mgr de Gibergues en est donc la première victime importante. Il en est aussi la seule pour l’année 1914, dans Le Messager de Valence. Il en coûte de réveiller les vieilles querelles ! La deuxième affaire concerne les attaques contre le clergé. Le 15 août, trois habitants de Saint-Michel

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arrêtent, séquestrent dans la mairie, injurient et menacent le curé de la paroisse.

Ils sont condamnés à Valence le 26 novembre. Cela fait l’objet de trois articles en un peu plus d’un mois. Le premier donne brièvement l’information, le suivant détaille longuement les faits, le 37

dernier publie le jugement . Le deuxième article précise aussi que le prêtre a été soutenu par la Ligue de défense sacerdotale, organisme ancien créé sur tout le territoire pour ce type d’affaires, dont le représentant diocésain est le curé de Notre-Dame de Valence. Insistance dans la presse avec trois articles, incitation évidente à adhérer pour les prêtres du diocèse, avertissement lancé aux calomniateurs, manifestement l’incident a été exploité autant que possible ! Les choses ne changent pas en 1915. Mgr de Gibergues est encore visé par des polémiques et à nouveau censuré ! L’anticléricalisme marquait trop profondément et trop anciennement la société française pour pouvoir s’effacer. Mais, et c’est ce qu’il faut retenir, à son poste, 38

l’évêque continue à soutenir les militaires : il apporte son propre or , appelle à souscrire à 39

l’« Emprunt pour la Victoire  », rédige et publie plusieurs méditations « pour le temps de la 40

guerre ». Cette attitude illustre bien l’adhésion totale de l’Église de France à l’Union sacrée, contre l’agresseur. « L’idée de nation […] dépasse la simple idéologie : elle est une force d’aimantation qui parvient à faire converger, sans qu’elles se confondent jamais, des opinions 41

opposées . » À cet égard, août 1914 reste pour notre pays, et jusqu’à nos jours, le dernier 42

moment d’unanimité nationale dans une période tragique . 32 La Croix de la Drôme, 25 oct. 1914, p. 1. ADD, AP 230/1, Bulletin paroissial, nov. 1914, p. 2. 33 S.R., 31 oct. 1914, p. 970 à 975, et 7 nov. 1914, p. 995 à 998. 34 Le Messager de Valence, 31 oct. et 3-4 nov. 1914. 35 La Croix de la Drôme, 25 oct. 1914. 36 Aujourd’hui Saint-Michel-sur-Savasse. 37 S.R., 5 déc. 1914, p. 1071 ; 2 janv. 1915, p. 22 à 24 ; 9 janv. 1915, p. 47-49. 38 Ibid., 7 août 1915, p. 873-874 : « L’or pour la Patrie », avis officiel, 1er août 1915. 39 Ibid., 4 déc. 1915, p. 1375-1376, « L’emprunt national français », avis officiel, 1er déc. 1915. 40 « Heure Sainte pour le temps de la guerre », S.R., 13 fév. 1915, p. 182-198 ; « Le Saint-Rosaire médité pour le temps de la guerre », S.R., 25 septembre 1915, p. 1093 à 1108 ; « Le Pater commenté pour le temps de la guerre », S.R., 27 nov. 1915, p. 1340-1350. 41 GODO (Emmanuel), Pourquoi nous battons-nous ? 1914-1918 : les écrivains face à la guerre, Paris, Le Cerf, 2014, p. 42. 42 BECKER (Jean-Jacques), « L’Union sacrée. L’exception qui confirme la règle ? », in Vingtième siècle, n° 5, 1985, p. 121.


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Une union sacrée de tous les Français pour défendre la patrie ? — ADD, 337 J 127/74.


La vie municipale

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à Valence Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

Yves JOUVET

valence, une ville tranquille

À la veille de la Première Guerre mondiale, on peut dire que Valence est une ville tran-

quille ; une ville tranquille de 28 706 habitants ; une ville tranquille de négoces, de services où les activités administratives et militaires sont importantes ; une ville tranquille, bourgeoise à forte implantation protestante et radicale ; une ville à l’image de son maire, Henry Chalamet, qui dirige la commune avec une équipe de notables radicaux et radicaux-socialistes. Certes, Valence a connu sous l’épiscopat de Mgr Chesnelong des conflits et des troubles d’ordre religieux, notamment en décembre 1906, mais la nomination en 1912 de Mgr Martin de Gibergues, « esprit plus ouvert et plus attentif à la modernité », a ramené une certaine quiétude dans les rangs catholiques et des relations apaisées avec la municipalité radicale. Certes en 1912, 1913 et au début de 1914, des grèves, des manifestations émanant de mouvements pacifistes ont lieu à Valence pour montrer leur ferme détermination à faire « la guerre à la guerre ». En décembre 1912, Henry Chalamet a même interdit un meeting à Valence, réunion qui, à l’appel de la CGT, a rassemblé 500 personnes à Bourg-lès-Valence mais, dès le début du conflit, Valence se retrouve dans « l’Union sacrée ». À la veille de la Première Guerre mondiale, Valence, comme c’est le cas pour la plupart des villes du pays, jouit de la tranquillité de la Belle Époque. Personne ne s’imaginait que l’été 1914 marquerait le début de la fin d’un monde. Malgré les crises qui pourtant se succèdent avec l’Allemagne depuis 1905, les risques de guerre ne semblent pas inquiéter outre mesure, ni la population valentinoise, ni la presse locale, ni la municipalité. D’ailleurs, lors de la séance du conseil municipal du 16 juin 1914, personne n’évoque la possibilité d’un conflit et quelques conseillers municipaux font remarquer que les sociétés musicales ne donnent pas assez de concerts et demandent que la municipalité fasse établir un règlement auquel ces sociétés devront se soumettre. Le Journal de Valence, proche de la municipalité radicale d’Henry Chalamet, n’est d’ailleurs pas plus alarmiste, ni au moment de l’attentat de Sarajevo ni lors de l’assassinat de Jaurès auquel il consacre, le 2 août 1914, un petit encart qualifiant « cet acte d’abominable qui soulèvera l’indignation de tous les honnêtes gens ». Par contre, ce même quotidien, le 26 juillet, fait une large place au procès de Mme Caillaux.

Valence, une ville radicale

À l’image de son maire, Valence en ce début de XXe siècle est une ville radicale.

Certes Henry Chalamet a été battu aux législatives de 1910, dans le cadre d’une triangulaire, par le socialiste Roux-Costadeau mais les socialistes sont incapables de présenter des listes aux élections municipales deux ans plus tard. Lors de ces élections municipales des 5 et 12 mai 1912, trois listes se disputent les suffrages des électeurs valentinois. La liste radicale du conseil municipal sortant obtient 19 élus, la liste de défense des intérêts de Valence com-


posée essentiellement de commerçants et d’industriels n’a aucun élu et la liste libérale n’a

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aucun élu non plus. Au terme du second tour, ne reste plus que la liste Chalamet qui obtient l’élection des huit candidats en ballottage. Au cours de la campagne électorale, à aucun moment n’est évoquée la situation internationale ; par contre la guerre laïque, l’anticléricalisme sont des thèmes largement utilisés. Le parti radical, à Valence, comme dans beaucoup de véritable leader national et ne doit sa force qu’à ses comités locaux et à ses élus. Dès le début de la guerre, il s’engagera dans l’Union sacrée, faisant passer l’intérêt du pays avant ses propres vues politiques et à la fin du conflit, les radicaux seront jugés responsables des difficultés dues à la guerre et des affaires qui troublent l’opinion publique. Un souhait de renouvellement se fait alors sentir dans le pays, mais aux élections municipales de 1919, les premières depuis 1912, la liste républicaine, radicale et radicale-socialiste conduite par Henri Perdrix, ancien adjoint du maire sortant, est entièrement élue face à la liste de défense des intérêts de Valence.

Le maire Henry Chalamet

Depuis 1896 et jusqu’en 1919, Henry Chalamet est le maire de Valence. Après avoir

été conseiller municipal, il a succédé à Jean-François Malizard. Né le 16 septembre 1849 à Tournon, il mourra à Valence le 17 mai 1935. Conseiller général du canton de Vernoux, il sera, après avoir quitté ses fonctions de maire, sénateur de l’Ardèche de 1920 à 1930. Henry Chalamet, comme le dira le bâtonnier Pize dans son éloge funèbre, est « le symbole de la réussite des protestants ardéchois à Valence ». Élu modéré, Henry Chalamet fut un gestionnaire avisé plus qu’un véritable homme politique. Il n’interviendra que deux fois sur le conflit lui-même : une première fois lors de la déclaration de guerre, dans une adresse aux Valentinois publiée par Le Journal de Valence des 3 et 4 août 1914 où il souhaite du fond du cœur « bon courage aux vaillants patriotes prêts à tous les sacrifices, confiants dans les destinées de la patrie ». Une deuxième fois, lors du conseil municipal du 15 novembre 1918 qui suit la signature de l’armistice où, avant de procéder à l’examen des questions à l’ordre du jour, il rappelle les grands événements qui se sont produits depuis la dernière séance et les manifestations de joie qui ont accueilli la nouvelle de la signature de l’armistice. En termes émus et d’une voix légèrement altérée, il évoque « l’héroïsme de nos soldats » et propose une adresse d’admiration et de reconnaissance à [nos] soldats, au maréchal Joffre et à M. Georges Clemenceau. Durant toute cette période, la gestion d’Henry Chalamet permit de démontrer qu’en période de conflit grave, l’administration républicaine tenait bon, faisait face.

Les réunions du conseil municipal

Le conseil municipal durant la Première Guerre mondiale, se réunit quasiment au

même rythme qu’avant ou après le conflit c’est-à-dire en moyenne une fois par mois. Ses séances ont lieu la plupart du temps l’après-midi, preuve que les conseillers municipaux étaient en grande majorité des commerçants, des artisans ou des membres de professions libérales ayant la possibilité de se libérer à ce moment de la journée. Un absentéisme important frappe ces réunions et beaucoup d’élus ne prennent même pas le temps de s’excuser. On ne peut pas expliquer cet absentéisme par la mobilisation de certains conseillers municipaux

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villes françaises, représente incontestablement une puissance, mais il est dépourvu d’un


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Henry Chalamet (photographié alors qu’il était sénateur de l’Ardèche) : un notable radical gestionnaire avisé plus que véritable homme politique. — ADA, 4 Fi, cliché non coté.

Henry Chalamet apparaît dans cette chanson due à Harry Chevalier, frère de Maurice Chevalier, employé pendant la guerre de 1914-1918 au Central (atelier de réparation de toutes les machines) à Valence. Citée par Jean Perdrix, Scandale sur Valence (imprimé à Valence, sans date de parution).

L’attaque de Valence par les Boches Sur l’air du Pendu de Saint-Germain Ayant dans le nord de la France Entendu dire bien souvent Qu’à Valence le Midi commence Les Boches se dirent triomphants C’est le chemin des Dardanelles Il est bon de s’en emparer Ils vinrent donc en ribambelle ​ Par la route de Saint-Péray​ […] Le lendemain ils débouchèrent Par l’avenue Sadi-Carnot Et largement se désaltérèrent Au restaurant de la « Poule au Pot » Si bien que voyant par-derrière Le ministre Montalivet Ils lui trouvèrent tout l’air d’un maire​ Et le prirent pour Monsieur Chalamet

] ] Bis

] ] Bis


puisqu’ils ne seront que quatre à l’être durant le conflit. La fonction d’élu municipal était

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considérée par beaucoup comme tout simplement et uniquement honorifique. Afin d’éviter le report des séances, le conseil municipal se réunit en session extraordinaire. Ces séances se dérouleront avant, pendant et après le conflit sans aucun débat à caractère politique. Il n’y a pas d’opposition et le maire et son équipe veulent limiter l’assemblée municipale à son rôle des séances du conseil municipal de 1912, 1913 et au début de 1914, aucune intervention relative aux déclarations nationales et internationales annonçant un conflit imminent. Le conseil municipal de Valence est à l’image de la population valentinoise et de la population française, il ne croit pas à la guerre.

Le rôle de la municipalité pendant le conflit

1er août : c’est la mobilisation générale. À Valence, le maire fait placarder des affiches d’ordre de mobilisation générale que Le Journal de Valence reproduira. Comme dans un grand nombre de villes et de départements, on ne saurait parler, à Valence, à cette annonce d’un enthousiasme débordant. Les hommes soumis aux obligations militaires sont calmes, résignés et prêts à faire leur devoir. Beaucoup de femmes pleurent. Les enfants comprennent et cessent de jouer. La conviction profonde est que la France ne fait que se défendre contre une agression, qu’elle a tout fait pour sauvegarder la paix, que la guerre ne sera pas longue au vu de l’évolution de l’armement et que l’appui des alliés et en particulier de l’armée russe est gage de succès. Toutefois, le 1er août à 4 heures de l’après-midi, le maire, un représentant du préfet et tous les notables de la ville sont présents avec la population pour acclamer les artilleurs du 6e régiment, si aimés de tous, qui s’embarquent à la gare. Une manifestation délirante d’enthousiasme se produit à cette occasion, aidée par quelques libations excessives et nécessitera rapidement un arrêté municipal interdisant la vente d’absinthe aux militaires. Dès le 2 août, les Valentinois vont devoir s’adapter aux conditions nouvelles imposées par l’état de guerre qui instaure de nouveaux rapports entre les différents acteurs sociaux ou professionnels. La circulation des hommes et de l’information est confiée à l’autorité militaire, les journaux ont de plus en plus tendance à se limiter à la publication de communiqués officiels qui, souvent, cachent la réalité militaire. La municipalité assure le bon fonctionnement de la vie des Valentinois. L’accueil hospitalier constitue l’une des grandes contributions de la municipalité à la guerre. Tous les moyens locaux sont mobilisés pour accueillir les blessés : l’hôpital municipal, le centre des Beaumes et même l’École normale de Valence qui devient l’hôpital auxiliaire n° 201. La contribution financière des Valentinois est un autre aspect de l’effort de guerre consenti par la Ville. La municipalité participe à l’intense propagande ayant pour but de répondre favorablement aux quatre grands emprunts de guerre émis de 1915 à 1918. Un comité local de propagande est constitué où cohabitent l’évêque, le pasteur, le président de la chambre de commerce et le maire Henry Chalamet. Pour alimenter la machine de guerre, la municipalité va veiller à l’organisation des réquisitions et des restrictions en produits alimentaires de base. Ainsi lors de sa séance du 18 novembre 1915, le conseil municipal informe les bouchers que s’ils ne baissent pas les prix sous huit jours, sera créée une boucherie municipale comme à Lyon et à Aix-en-Provence. Le 12 octobre 1916, le conseil municipal refuse l’augmentation du prix du pain formulé par le syndicat de la boulangerie. Le 18 décembre 1917, le conseil municipal appelle les Valentinois à faire un effort

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de gestion de la commune dans l’intérêt des Valentinois. On ne trouve dans les comptes rendus


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Le maire s’adresse à ses concitoyens pour tenter de les convaincre, preuves à l’appui, de l’intérêt de souscrire à l’emprunt de guerre (s. d.). — AMV, 3 D 5/8.

pour réduire la consommation de pain journalière à 50 g par personne et à lutter contre le gaspillage. La question du charbon et des combustibles mobilise également la municipalité. Elle met en place des cartes pour l’essence et le charbon et intervient souvent pour obtenir de l’État un approvisionnement en combustibles. La municipalité met également en place des soupes populaires pour les femmes et les enfants privés de ressources par le départ à la guerre du chef de famille. Elle organise des garderies l’été dont s’occupent les institutrices et les instituteurs non mobilisés. L’obsession assimilant vite l’autre à un traître ou un espion, le maire et la municipalité doivent dès le début du conflit prévenir les populations que la ville « va recevoir un grand nombre de réfugiés comme bouches inutiles et parmi eux beaucoup de femmes et d’enfants ». Le maire demande aux Valentinois de ne pas avoir peur ; l’identité de ces réfugiés sera contrôlée par la police et leur état sanitaire sera vérifié par les médecins. Enfin, à côté de toutes ces décisions concernant l’aide à la population, la municipalité veille aussi à ce que la ville demeure propre et à ce que la moralité soit parfaite. Elle peut compter sur l’évêque Mgr de Gibergues qui tient à rassurer le maire : « malgré les 160 prêtres mobilisés, je vais faire en sorte qu’il n’y ait au moins pas un mourant qui puisse, s’il le désire, avoir un prêtre à son chevet. »


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En pleine crise du charbon, Henry Chalamet souligne les efforts de sa municipalité pour améliorer l’approvisionnement des Valentinois (28 avril 1917). — AMV, 15 F 1.


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La municipalité et la victoire

Le 11 novembre 1918, à Valence comme dans le reste du pays, le soulagement est

grand d’autant plus que même si « l’Union sacrée » a bel et bien duré, la lassitude est apparue à partir de 1917. Elle se traduit par des grèves (celles des femmes de la cartoucherie) et des

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manifestations contre les restrictions (les Valentinois revendiquent une meilleure répartition du charbon). Informés par le préfet de la signature de l’armistice, Henry Chalamet et son conseil vont organiser la manifestation de joie populaire des Valentinois. Comme cela sera lors de la signature de la paix, le maire demande aux curés de faire sonner les cloches des églises et organise une retraite aux flambeaux. Le Journal de Valence dans son édition du 13 novembre traduit cette « joie populaire » mais très rapidement, la vie municipale reprend ses droits et l’on revient vite à la gestion quotidienne dans l’intérêt des Valentinois. Toutefois, la municipalité n’oublie pas que Valence a payé un tribut à la Grande Guerre. Le nombre de soldats valentinois tués au front s’élève à 736. Elle décide, dès l’armistice signé, l’érection d’un monument aux morts. Sa réalisation est confiée à l’architecte valentinois Henri Joulie, la sculpture à Dintrat, artiste drômois. Il sera placé au parc Jouvet dans un cadre de verdure plutôt qu’au centre-ville et inauguré le 24 mars 1929. En conclusion, on peut dire que la Grande Guerre, contrairement à la Seconde Guerre mondiale, n’a pas laissé de traces notables dans l’histoire de Valence. Point de destructions, de ruines, mais les difficultés économiques, les restrictions et surtout la saignée humaine des soldats ont laissé aux Valentinois un souvenir amer, d’autant plus que le drame qui s’achève en appelle deux autres : la grippe espagnole qui fera de nombreuses victimes surtout parmi les jeunes adultes déjà décimés par la guerre et la catastrophe de la salle Sainte-Madeleine. Durant cette période, le comportement du maire et de la municipalité auront été à la hauteur de la situation. Comme ce fut le cas dans tout le pays, ils auront montré la capacité de la République à faire face à une situation de grave crise. La population valentinoise sera d’ailleurs reconnaissante en réélisant une municipalité radicale en 1919. Henry Chalamet deviendra sénateur de l’Ardèche et recevra, lors du conseil municipal de fin de mandat en décembre 1919, un bel hommage du plus ancien des conseillers municipaux, M. Huguenel, lui traduisant la reconnaissance des Valentinois.


LA DRÔME,

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TERRE DE REFUGE

Les populations déplacées

Dès les premiers jours de la guerre, des civils, vieillards, femmes et enfants,

originaires des départements du Nord de la France et de Belgique, fuient de leur propre chef l’avancée allemande. D’autres sont évacués de force par l’armée française des places fortes et de la zone des combats, et transportés par trains spéciaux. Le 17 août 1914, le préfet de la Drôme fait un état détaillé des groupes de « bouches inu1

tiles » ainsi accueillies dans le département, soit 1481 personnes . Le 10 décembre 1914, le 2

sous-préfet de Montélimar recense 3000 étrangers « arrivés depuis le début des hostilités » . Entre 1914 et 1918, l’Allemagne déplace outre-Rhin les Français qui se trouvent sur son territoire lors de la déclaration de guerre ou qui habitent les zones conquises lors des premières 3

opérations militaires . Ces internés civils font un séjour de plusieurs semaines dans des camps de rétention. En décembre 1917, des accords bilatéraux, signés à Berne (Suisse) par les pays belligérants voisins de la Suisse, permettent le retour dans leur pays d’origine des civils non mobilisables, c’est-à-dire les femmes, les enfants, les adolescents de moins de 17 ans et les hommes âgés de plus de 60 ans ou malades ou infirmes de 45 à 60 ans.

L’accueil des réfugiés

Suite aux premiers accords signés entre les belligérants, le Bureau de rapatriement

des internés civils, créé à Berne le 22 septembre 1914 par le Conseil fédéral suisse, assure la prise en charge et l’acheminement des civils non mobilisables sur le territoire helvétique jusqu’en février 1915 puis c’est le Service territorial de l’armée helvétique, assisté par la Croix-Rouge suisse, qui prend le relais. De son côté, le gouvernement français crée pour les populations déplacées un service des Rapatriés dépendant directement du ministère de l’Intérieur, implanté à Annemasse (Haute-Savoie) puis à partir de 1917, à Évian (Haute-Savoie) promue station d’accueil. Le flux des premiers rapatriements est irrégulier, mais devient quasi ininterrompu à partir 1 ADD, 10 R 44, gestion de l’arrivée des réfugiés et rapatriés : « 248 bouches inutiles évacuées des places fortes d’Épinal, Belfort, Lyon et Vesoul ; 1183 étrangers évacués de la zone occupée par les armées comprenant 168 AustroAllemands évacués à Valence (50 y ayant trouvé du travail, 40 demandant à travailler aux vendanges et les autres à partir dans le Sud-Ouest) et 604 Austro-Allemands évacués à Montélimar ; 5 Italiens évacués à Valence et 267 à Montélimar ; et 139 personnes d’autres nationalités sans localité connue ; 50 étrangers de provenance autre que la zone occupée par les armées dirigés sur Montélimar. Parmi les 1 052 étrangers de toute provenance évacués à Montélimar, on compte 277 enfants. » 2 « 1900 Allemands, Austro-Hongrois, Alsaciens Lorrains, Italiens et sujets de nationalités diverses […], 400 émigrés isolés, 700 employés de la Compagnie des chemins de fer de l’est […] ». 3 Dix départements du Nord et de l’Est de la France sont occupés totalement ou partiellement par l’Allemagne. Par ordre alphabétique : l’Aisne, les Ardennes, la Marne, la Meurthe-et-Moselle, la Meuse, le Nord, l’Oise, le Pas-de-Calais, la Somme et les Vosges.

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MARIE ROUFFY


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de décembre 1916. Toute réception de rapatriés comprend une visite médicale obligatoire. Le Service d’identification et de recherches établit des fiches individuelles et le Bureau du Travail détermine si les réfugiés sont aptes au travail. Après 24 heures de repos, 50 % d’entre eux reprennent le train, vers une affectation d’office, dans une localité de l’Ouest ou du Sud de la France.

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Les maires des communes d’accueil sont tenus de dresser tous les quinze jours la liste des réfugiés. Le médecin de la commune vérifie l’état sanitaire des rapatriés d’Allemagne et les classe en trois catégories : « les bien-portants, les personnes à hospitaliser immédiatement et les personnes à surveiller pour des visites périodiques ». De nombreux aliénés et des tuberculeux sont signalés. Le préfet recense régulièrement le nombre de lits dont les hôpitaux disposent pour accueillir les réfugiés des zones évacuées : il y a peu de places libres. À la déclaration de guerre, l’État français n’a pas prévu l’arrivée des réfugiés. De ce fait, la loi du 4 août 1914 attribue à l’autorité militaire, et pour la durée de la guerre, « le droit de pourvoir par voie de réquisitions, au logement, à la nourriture, au chauffage, et en cas de maladie, au traitement des individus et à la subsistance des individus qui, ayant été évacués comme bouches inutiles […] auront déclaré se trouver sans moyens d’existence », tant pour les nationaux que pour les étrangers. Le ministère de l’Intérieur déchargera l’armée de ces obligations le 15 septembre 1914. Ce seront alors les préfets qui fixeront le nombre de réfugiés que chaque commune aura l’obligation de loger, le maire assurant la répartition entre les habitants. L’habitant qui aura logé des réfugiés réclamera une indemnité. La Drôme recevra durant les quatre années de guerre entre 13 000 et 15 000 réfugiés répartis dans au moins 280 communes différentes. Les réfugiés arrivent par convois d’évacuation ou de rapatriement à Valence. Ceux qui ne repartent pas de suite sont logés gratuitement et provisoirement dans les hôtels à proximité de la gare, à la bourse du travail ou à l’École normale de garçons. Ils sont nourris dans les restaurants avoisinants ou à la cantine municipale. Le Journal de Valence relate, depuis 1915 jusqu’au printemps 1918, leur arrivée en gare de Valence où la Croix-Rouge leur sert des boissons chaudes, le préfet leur adresse des paroles de réconfort.

Leur hébergement

Pour faire face à l’arrivée continuelle de réfugiés, les logements chez l’habitant 4

étant insuffisants , les autorités recherchent des locaux susceptibles de les recevoir. Ainsi s’ouvrent, à Montélimar, les cantonnements du Fust, Guigon, Hugonnet et Villeneuve. Il existe aussi des dépôts à Romans, Chabeuil (au quartier Béranger), Étoile (dans une usine), Saint-Sorlin, Tain (dans l’immeuble Rambaud). En 1917, Valence propose le couvent Sainte-Marthe (rue Faventines), l’ancienne usine Juston (avenue de Chabeuil), la salle Sainte-Madeleine (près de l’École normale) et l’école élémentaire de la basse ville. 4 Au cours de la délibération du conseil municipal de Valence du 3 septembre 1914, le maire Henry Chalamet informe « la population que plusieurs groupes de réfugiés venant de la frontière belge et française ont commencé à arriver à Valence. Certains ont des ressources et seraient bien aises de trouver des logements. D’autres n’ont pas les moyens de payer leur logement. Ils sont provisoirement cantonnés. Mais parmi eux se trouvent un grand nombre de femmes et d’enfants ; il serait désirable qu’on pût leur fournir des matelas et couvertures, et mieux encore que les habitants qui ne sont pas logés trop à l’étroit veuillent bien leur offrir l’hospitalité. Ces pauvres gens sont profondément malheureux ; ils ont tout perdu et souvent les familles se trouvent dispersées. Le maire compte sur la générosité des Valentinois. Les personnes qui voudraient bien donner ou prêter des couvertures et matelas sont priées de s’inscrire à la mairie. Un registre est ouvert pour les logements soit payants soit gratuits […] ».


Les réfugiés dans la Drôme

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de 1914 à 1918 de 1 à 9 de 10 à 19 de 20 à 49 de 50 à 99

plus de 1000

Au moins 280 communes drômoises sont concernées par l’accueil de réfugiés. — ADD, conception B. Poinas, cartographie G. Marais.

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de 100 à 999


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La gestion de ces dépôts est confiée à des gestionnaires-régisseurs. Les contrôleurs des réfugiés et les agents-voyers, nommés par le préfet, dépendant du service des Réfugiés, font des rapports réguliers sur les conditions d’hébergement des réfugiés, leur nourriture, leurs conditions de travail, leur état sanitaire, leurs vêtements, et l’accueil qui leur est fait par les populations locales.

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En plus des évacuations collectives, les armées alliées éloignent les « suspects » se trouvant près du front, comme les Alsaciens-Lorrains, qui seront conduits dans des centres de triage puis dirigés vers des camps d’internement ou des communes éloignées. 5

Les Alsaciens-Lorrains sont classés et traités d’une manière spécifique : le 2 avril 1916, le ministère de l’Intérieur adresse au préfet un « résumé des instructions administratives actuellement en vigueur concernant les Alsaciens-Lorrains d’origine française ». Il réglemente leur résidence dans les dépôts, libres ou surveillés, leur permis de séjour, les conditions de délivrance de la carte tricolore, leur classement, les dépenses pour leur logement, leur subsistance et leur entretien, les soins médicaux et pharmaceutiques, les allocations qui leur sont versées, les sociétés françaises agréées s’occupant d’eux, leurs déplacements… Les autorités distinguent ainsi les Alsaciens de catégorie 1, d’origine française reconnue, mais d’attitude incertaine, qui reçoivent un certificat d’origine (carte blanche). Ils sont de « sentiments douteux » parce qu’ayant occupé des fonctions officielles rémunérées par les Allemands ou exercé une profession mal déterminée (ambulants, forains, romanichels). Ils sont placés en résidence dans des dépôts dits surveillés, à Crest, pour la Drôme. Ils peuvent travailler, se loger, se nourrir à l’extérieur, mais doivent se présenter deux fois par semaine au directeur du dépôt. L’Alsacien de catégorie 2, « reconnu de sentiments français » parce que Français avant le 20 mai 1871 (Traité de Francfort) ou dont les ascendants paternels l’étaient à cette date. Il possède la carte tricolore qui l’assimile en théorie aux réfugiés français. Il peut quitter les camps de concentration surveillés pour des camps libres, sortes d’hôtelleries. L’Alsacien de catégorie 3 est un suspect, soumis au régime de l’internement pur et simple

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soit parce qu’il a tenu des propos hostiles contre la France, soit commis des actes compromettant la Défense nationale ou subi des condamnations. Les catégories 1 et 3 impliquent donc l’existence de centres de rétention. Ainsi ces réfugiés sont soumis à un régime étroit de surveillance, codifié par la direction du Contrôle et de la Comptabilité, au ministère de l’Intérieur. Les règles particulières à leur appliquer concernent les mesures d’assistance proprement dites et les mesures administratives. Ainsi les réfugiés devront constamment être recensés, fichés. Ils doivent présenter une carte orange de résidence, un permis de séjour, une carte verte ou carte d’identité, une carte tricolore pour les Alsaciens-Lorrains de catégorie 2, une carte blanche ou certificat d’origine pour 7

les Alsaciens-Lorrains de catégorie 1, un sauf-conduit en cas de déplacement . L’arrivée de ces populations déplacées pose également des problèmes d’intégration et 5 « La question des Alsaciens-Lorrains, civils allemands, a été posée tout au long du conflit. Certains sont redevenus français dans la partie de l’Alsace réoccupée par la France en 1914, d’autres jugés non fiables par la France, en particulier les fonctionnaires d’origine allemande, sont traités comme des étrangers très dangereux car ils proviennent du système impérial allemand. Ils sont donc internés dans des conditions jugées particulièrement insupportables » selon Annette Becker faisant référence à Jean-Claude Farcy. 6 Courrier du ministère de l’Intérieur, 6 déc. 1915. 7 Instructions portant fixation du régime des réfugiés rassemblées dans un texte unique paru au J.O. du 17 février 1918.


d’accueil par les Drômois : le 12 août 1914, le maire de Valence doit annoncer ainsi leur

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arrivée : « Valence va recevoir un grand nombre de réfugiés, refoulés de la zone frontière, comme bouches inutiles et parmi eux, beaucoup de femmes et d’enfants. La municipalité fera de son mieux pour leur donner logement et nourriture. N’ayez pas peur d’eux : leur identité sera vérifiée par la police, leur état sanitaire sera vérifié par des médecins. Dans le nombre,

dès à présent rendus à la France. Parmi eux, il y aura des étrangers : après examen de leurs papiers, on leur donnera, s’il y a lieu un permis de séjour. Si dans le nombre il se rencontre des Allemands, montrez que la France n’a pas de façons teutonnes et évitez tous mauvais procédés. Du reste, si la France est chevaleresque et généreuse, elle n’entend pas être dupe : fiez-vous aux autorités pour surveiller ceux qui mériteraient de l’être. »

Leurs moyens de subsistance :

Les allocations et les secours en nature

Le 2 août 1914, le maire de Valence prend un arrêté créant un Comité général de

secours pour aider les réfugiés. Le Journal de Valence

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nous apprend que « Le maire de

la ville de Valence vient de prendre l’arrêté suivant : […] La ville de Valence aura à recevoir un nombre probablement élevé de personnes contraintes de quitter les places de guerre où elles avaient leur domicile ; considérant que dans de telles circonstances la municipalité sait pouvoir compter sur le concours matériel et moral de tous ; qu’il y a utilité à créer un Comité général, ayant pour mission de collaborer avec l’autorité communale et sous son contrôle, à la constitution et au fonctionnement des organisations à réaliser ; Arrêtons : Art. 1 : il est institué pour le temps que durera la mobilisation un Comité général de secours […] Art. 2 : liste des personnes le composant […] Le secours en argent distribué à tout réfugié sans ressources est équivalent à celui versé aux femmes de mobilisés, soit 1,25 F pour les adultes et 0,50 F pour les enfants de moins de 16 ans. Ce secours sera réévalué par la loi du 4 août 1917 : 1,50 F par adulte et 1 F par enfant de moins de 16 ans. Ce secours peut être donné sous diverses formes. Si les réfugiés sont logés et nourris chez l’habitant, c’est ce dernier qui reçoit en principe l’allocation. Si le travail du réfugié peut être considéré comme l’équivalent de la nourriture et du logement, c’est le réfugié qui reçoit l’allocation. Si les réfugiés vivent isolément, ils reçoivent directement l’allocation et si les réfugiés vivent en groupe dans un local commun, « un régisseur nommé par le maire procède aux achats nécessaires à la subsistance et à l’entretien de tous et assure la répartition des secours » (c’est le cas pour les dépôts de Crest et de Chabeuil). Les listes des bénéficiaires sont constamment révisées. En sont éliminés ceux qui cumulent allocations et travail suffisamment rémunérateur. De même, à compter de septembre 1915, il ne sera plus possible de cumuler l’allocation du réfugié avec l’allocation militaire versée aux réfugiés dont le soutien est sous les drapeaux.

8 Le Journal de Valence, 12 août 1914, n°185. Avis municipal du maire Henry Chalamet. 9 Ibid., 3 et 4 août 1914.

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il y aura des Alsaciens-Lorrains. Tâchez de ne pas les prendre pour des espions, sous le prétexte qu’ils ont l’accent germanique ou les cheveux blonds. Traitez-les comme des Français


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L’opinion publique est sensibilisée au sort des réfugiés, souvent séparés de leurs familles. — ADD, 112 Fi 243.


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Carte du service de secours aux familles de réfugiés. — ADD, 10 R 57

Plaque du service des réfugiés à Valence : une prise en charge largement assurée par les communes. — ADD, 10 R 45.


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En principe, « toutes les dépenses relatives aux réfugiés sont à la charge de l’État ; mais les 10

communes peuvent et doivent en outre faire largement appel à la bienfaisance privée ». C’est la direction du Contrôle et de la Comptabilité, au ministère de l’Intérieur, qui répartit les fonds de secours aux populations des régions envahies. À l’aide d’un questionnaire, en 1915, le ministère de l’Intérieur recense le nombre de réfugiés, en vue de leur fournir des secours

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en nature. Ils seraient, en mars 1915 : « 4296 Français, 151 Belges et 74 Alsaciens-Lorrains en dehors des camps de concentration pour lesquels il faudrait 310 draps et autant de linge de toilette ». Une première somme de 2000 F pourrait « être distribuée aux familles qui se 11

trouvent dans une situation intéressante ». Le 22 juin, le préfet comptabilise 5165 réfugiés et demande « des pièces d’étoffe pour chemises et jupes ». Ainsi l’État verse au département de la Drôme 15 400 F pour l’exercice 1915 et 15 850 F pour l’exercice 1916. Si la commune ne peut faire l’avance des dépenses, le maire doit demander d’urgence à la Préfecture la somme nécessaire. Les maires s’adressent aussi au préfet pour obtenir des vêtements, des chaussures, du mobilier, des ustensiles de cuisine et tout ce qui peut faire défaut aux réfugiés nécessiteux. Les réfugiés eux-mêmes transmettent leurs demandes au maire de leur commune d’accueil, au préfet, au député de leur commune d’origine, aux associations pour obtenir des vêtements, des chaussures, du travail, de l’argent, des bons de nourriture ou de chauffage.

Le travail

La mobilisation massive a désorganisé l’économie. Des entrepreneurs de l’Est de

la France manquent de main-d’œuvre et demandent au préfet d’autoriser leurs ouvriers réfugiés dans la Drôme à quitter le département pour qu’ils puissent reprendre leur travail. En février 1915, c’est la Société alsacienne de constructions mécaniques, à Belfort, qui recrute. En mars 1916, la Société anonyme des usines d’Ornans dans le Doubs, recherche des ouvriers spécialisés pour fabriquer des obus et du matériel de guerre. La manufacture de toiles Yvose-Laurent, à Paris, demande des tisserands, des ouvriers fileurs et des jeunes gens non spécialisés. En octobre 1916, la Société anonyme des automobiles et cycles Peugeot, à Audincourt dans le Doubs, recrute des ouvriers « en vue de satisfaire aux demandes pressantes de l’autorité militaire pour augmenter de plus en plus l’intensité de [sa] production en munitions de guerre de gros calibre et perfectionner [son] outillage ». Des réfugiés travaillent à Valence, chez Gilibert et Tézier, fabricants de pâtes alimentaires, à la chocolaterie de Tain, à la cartoucherie de Bourg-lès-Valence qui emploie « 15 hommes, 40 femmes mariées et 23 demoiselles » en octobre 1916, à Romans dans les tanneries ou les fabriques de chaussures. Les internés civils peuvent travailler à l’intérieur des dépôts, pour le compte du dépôt (cuisinier, personnel d’entretien), pour le compte des internés (dentiste, cordonnier, coiffeur) ou pour le compte d’industriels. Ils peuvent aussi travailler à l’extérieur pour les travaux agricoles ou industriels, seuls ou en équipes, avec l’établissement d’un contrat de travail. Chaque type de travail est rémunéré. 10 ADD, 10 R 44, Service des réfugiés - « instructions sur le service des réfugiés » - IIIe partie - Règlement des dépenses. 11 Ibid., 10 R 57, réponse du préfet de la Drôme datée du 25 mars 1915.


À la demande du ministère du Travail, le préfet recense les chômeurs qui recherchent une

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occupation et établit une liste par profession. Ce sont essentiellement des ajusteurs, des tisseurs, des mineurs, des métallurgistes. L’office départemental de Placement tente de leur trouver un travail, mais souvent les emplois offerts ne correspondent pas à leurs aptitudes ou à leur ancienne profession. On leur propose surtout des emplois dans l’agriculture ou comme En avril 1918, l’armée américaine fait appel « aux travailleurs inoccupés » : « Réfugiés qui voulez hâter l’heure du retour dans vos foyers, Rapatriés qui voulez libérer ceux des vôtres qui n’ont pu revenir avec vous sur le sol natal […] venez travailler pour l’armée américaine » (extrait du Journal de Valence du vendredi 19 avril 1918). Lorsqu’un réfugié a trouvé du travail dans un lieu différent de celui dans lequel il réside (dans 12

ou hors du département d’accueil), il a besoin d’un sauf-conduit délivré par le préfet . Il peut bénéficier éventuellement d’un bon de transport gratuit, s’il est sans ressources.

La solidarité

La solidarité s’organise dès 1914, en faveur des populations du Nord de la France et 13

des Belges. De nombreuses associations, agréées par l’État , se constituent pour leur venir en aide, car ils manquent de tout : argent, vivres, vêtements, logement, travail. Ce sont tout d’abord des associations de compatriotes originaires de la même zone géographique qui sont mises en place. Le Comité des Ardennais réfugiés dans la Drôme, chez M. Rouyer au 43 rue des Alpes, remet à la préfecture des demandes de vêtements et de chaussures pour les réfugiés et les rapatriés ainsi que des demandes de transports gratuits, vote des secours en argent et donne des aides (par exemple, le paiement d’un mois de pain). La commission nationale de secours à l’Alsace-Lorraine et la Société des Alsaciens-Lorrains œuvrent de la même manière. Il existe aussi la Société amicale des originaires de l’Oise, la Société amicale de la Marne (chez M. Himonet, route de Montélier), l’Amicale des réfugiés de la Meuse (chez M. Gallani, avenue de Romans), le Comité de l’Aisne, la Croix-Rouge française, le Comité des Ardennes, le Groupement amical des réfugiés valentinois se réunissant au café Grangeon, rue Pasteur, ou à la salle du Skating, avenue Victor-Hugo. À Paris, le Comité central des réfugiés du département du Nord répartit les secours aux comités de province. Le Comité officiel belge de secours aux réfugiés, installé au Havre, propose une bourse du travail, un répertoire des réfugiés, un office des correspondances. Des associations étrangères ou des ambassades apportent aussi leur aide. L’ambassade américaine envoie « des vêtements et de l’argent pour répondre aux besoins utiles ». Le French relief fund (fonds britannique de secours aux Français), l’American Relief Clearing House (Comité central des secours américains), la Croix-Rouge américaine, l’Œuvre des enfants serbes font de même. 12 Ibid., 10 R 43, mesures de police concernant les réfugiés, suite aux instructions du ministère de l’Intérieur du 25 novembre 1914, « tendant à obvier aux inconvénients et au danger qui peuvent résulter, pour l’ordre public, des déplacements effectués sans raison par certains réfugiés, […] art. 1er - il est interdit à tout réfugié, quelle que soit sa nationalité, de s’éloigner de plus de DIX KILOMÈTRES de la commune où il a été mis en résidence, sans être muni d’un sauf-conduit […] délivré que si le réfugié justifie par écrit qu’il se trouve dans la nécessité de se déplacer […]. » 13 La loi du 30 mai 1916, relative aux œuvres qui font appel à la générosité publique, concerne « toute association créée antérieurement ou à l’occasion de la guerre, ayant pour but principal ou accessoire, de soulager les souffrances occasionnées par la guerre […] ».

Les pouvoirs locaux à l’épreuve de l a guerre

domestiques.


Couverture du programme de la soirée du 8 février 1915, organisée à Valence au profit de l’ensemble des réfugiés. — AMV, 2 R 5/34.

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Le rapatriement puis le retour dans les régions libérées

Le deuxième accord de Berne, entre le gouvernement de la République française et

le gouvernement impérial allemand, entrant en vigueur le 15 mai 1918, prévoit le rapatriement des civils : les ressortissants d’un état, actuellement internés ou remis en liberté après avoir été internés, quitteront le pays où ils ont été retenus. Le retour des réfugiés dans les régions libérées, dès août 1918, est très encadré par les pouvoirs publics et soumis à des règles strictes. Il a lieu très progressivement, jusqu’en 1920. Dès novembre 1918, le préfet demande aux maires d’indiquer les desiderata des AlsaciensLorrains concernant leur retour en Alsace-Lorraine : certains souhaitent partir, d’autres attendent la signature de la paix et d’autres préfèrent rester. L’état-annexe de la circulaire du 21 juin 1920 recense les réfugiés n’ayant pas renoncé à retourner dans leur pays d’origine et ayant demandé la continuation du bénéfice des allocations, les réfugiés ayant renoncé volontairement à retourner dans leur commune d’origine et à être considérés comme réfugiés et les réfugiés n’ayant pas renoncé à retourner dans leur pays d’origine, mais ne demandant pas la continuation du bénéfice des allocations. En 1921, le ministère des Pensions, en charge des sépultures militaires, propose « le transfert gratuit, aux frais de l’État, sur la demande des ayants droit, du corps de leur parent, dans le lieu d’où ils ont été évacués ou duquel ils ont fui à l’approche de l’ennemi ». Des listes par communes sont transmises au préfet, indiquant le nombre de décès et le nombre de corps rapatriés (peu de corps ont été rapatriés). Le versement de l’allocation aux réfugiés est supprimé le 1er mai 1921. Le Service central des réfugiés au ministère de l’Intérieur est dissout à la fin de l’année 1922.


aux faits militaires. Pourtant, sans sous-estimer combien l’hécatombe des morts et l’horreur des combats marquent notre souvenir, on ne saurait oublier que la mobilisation du pays tout entier et l’effort que cela implique contribuent à expliquer que la mémoire de la Première Guerre mondiale reste vive parmi nous. Au-delà de l’histoire des combattants au front et des faits militaires, il faut faire le récit de la vie des populations civiles,

Comité départemental d’histoire 14—18 de la Drôme

Beaucoup d’ouvrages parus pour le centenaire de 1914 font la part belle

des villes et des campagnes, celui de l’arrière qui a souffert et contribué à la victoire. La volonté du Comité départemental d’histoire 14-18 de la Drôme, (CDH 14-18) a donc été de mettre à la disposition du public le plus large de

sitaires, et des passionnés d’histoire ont uni leurs efforts pour reprendre et analyser une documentation qui dormait parfois depuis un siècle. Le colloque du CDH 14-18 d’octobre 2014 a permis de restituer à un public nombreux et très intéressé le résultat de ces travaux. Ce volume reprend l’essentiel de ces contributions, enrichies d’une importante illustration, le plus souvent inédite.

Jean Patricot (1865—1928) Le départ du permissionnaire (1915)

Actes du colloque de Valence

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4—5 octobre 2014

www.editions-libel.fr

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dépôt légal : OCTOBRE 2015

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un département du « front de l’arrière »

période, sujet jusque-là peu étudié. Des historiens professionnels, univer-

La Drôme et la Grande Guerre

nouvelles connaissances montrant comment notre région a vécu cette

La Drôme et la Grande Guerre un département du « front de l’arrière »

30,00 € TTC

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Comité départemental d’histoire 14—18 de la Drôme

Jean Patricot (1865—1928) Le tambour de la mobilisation à Taulignan

La Drôme et la Grande Guerre (extrait)  

Beaucoup d’ouvrages parus pour le centenaire de 1914 font la part belle aux faits militaires. Pourtant, sans sous-estimer combien l’hécatomb...

La Drôme et la Grande Guerre (extrait)  

Beaucoup d’ouvrages parus pour le centenaire de 1914 font la part belle aux faits militaires. Pourtant, sans sous-estimer combien l’hécatomb...

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