La Noix de Grenoble. Histoire(s) d'une AOC pionnère (Extrait)

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Sommaire 9

Introduction

17 —

Chapitre I. La naissance précoce d’une filière

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L’appel de la noix

21

L’heure du noyer ?

24

La première mise en place de la filière

39

Chapitre II. S’organiser pour exister : de la coopérative

à l’appellation (1920-1938)

40

Un besoin croissant d’organisation du marché après la guerre

43

L’aventure coopérative

49

Une victoire à la noix : l’appellation

65

Chapitre III. Les temps troubles :

guerre et reconstruction (1940-1960)

66

Dans la guerre

71

Libérer… les noix

76

L’État à la relance

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91

Chapitre IV. La fabrique de l’interprofession (1960-1975)

92

Aux origines de l’interprofession

96

Organisation et régulation

100

Lancer la bataille de la noix

115

Chapitre V. Spécialisation, mécanisation, tourbillon

(1970-1992) 116

Moderniser la noyeraie

121

Des difficultés à surmonter :

L’interprofession est un combat !

127

Une noyeraie qui change

143

Chapitre VI. Des années 1990 à aujourd’hui : anciennes

et nouvelles contraintes d’un marché mondialisé

144

À la recherche de la noix de Grenoble

149

Réorganiser la profession

158

À la croisée des chemins

171 Conclusion 174

Bibliographie indicative

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Introduction Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? chantait déjà Charles Trenet dans les années 1960, nous enjoignant, au-delà des apparences, à explorer la face cachée des choses, pour y découvrir des trésors. L’histoire des produits agricoles de qualité, à laquelle appartient la noix de Grenoble, encourage à faire de même, pour comprendre, au-delà des apparences de l’« immuabilité » d’un produit agricole, l’histoire de son développement et de ses évolutions. Qui y a-t-il derrière la noix de Grenoble ? pourrait-on alors s’interroger, pour saisir le destin particulier qu’occupe ce fruit dans l’histoire – déjà longue – des productions agricoles identifiées et distinguées, en particulier au XXe siècle, le premier à avoir revendiqué et obtenu une appellation d’origine contrôlée, une distinction apparemment réservée aux seuls vins et fromages, détenteurs d’une forte identité commerciale et pionniers dans la capacité d’organisation collective nécessaire à défendre la spécificité de leur production. Et ce n’est pas faire injure à ses producteurs de constater qu’il s’agit d’un aliment dont la production et la consommation reste relativement limitées par rapport à d’autres fruits de consommation courante et bien plus largement répandu, dans les étals, les assiettes et les imaginaires, « pomme, poire, pèche, abricot ». Et la noix de Grenoble ne s’est pas contentée d’être à l’avant-garde au sein du système lui-même pionnier des appellations, elle est aussi parvenue à se maintenir et à se renforcer, s’adaptant aux mutations de l’agriculture nationale et régionale, devenant un lieu à la fois de conservation de la tradition et du savoir-faire des nuciculteurs du Grésivaudan, mais aussi un espace de renouvellement et d’innovation, qui la pousse, de temps à autre, à s’arrêter et à regarder derrière elle. Écrire l’histoire d’une production agricole sous appellation d’origine, c’est, en premier lieu, explorer l’histoire d’un produit en toute apparence « immobile » : quoi de plus intangible qu’un territoire garant de l’origine et des savoir-faire techniques et humains, des « usages loyaux et constants » qui en assurent la préservation. La quête des origines, dès l’Antiquité pour les produits viticoles ou plus « raisonnablement » aux époques médiévales et modernes, constitue d’ailleurs un passage obligé, à la fois des processus légaux de reconnaissance d’une appellation, par des tribunaux ou des institutions dédiées. Elle imprègne aussi les stratégies commerciales mises en œuvre par les filières, moines tonsurés sur les emballages fromagers ou « châteaux » viticoles, tout comme la mise en patri-

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moine des lieux et des pratiques qui doivent servir de « garant » à la préservation d’un produit immuable. Cette quête est pourtant largement illusoire, puisque toute production animale ou végétale est inséparable de la société qui la produit, l’échange et la consomme, une société elle-même en constante évolution. Et ce constat est encore plus flagrant si on se place à l’échelle du XXe siècle, celui de l’apparition et de l’essor des appellations d’origine, siècle caractérisé par une accélération sans précédent des mutations économiques, sociales et techniques. La sélection des variétés, la mécanisation des récoltes, la révolution des transports, et à l’autre bout de la chaîne, la transformation des pratiques alimentaires, de la distribution et de la consommation, modifient en profondeur la nature et l’identité du produit. S’attacher à en dévoiler les secrets et les cheminements n’en est pas moins passionnant et nécessaire puisqu’entre ces deux extrêmes, l’immuable et la constante adaptation, se situe l’histoire d’un produit – la noix de Grenoble – d’un territoire de production – la basse vallée de l’Isère et du Grésivaudan – et des hommes qui la produisent et la commercialisent, en regroupant leurs efforts au sein d’institutions et de groupes de mieux en mieux organisés. Passionnant à la fois pour les producteurs et les négociants eux-mêmes, souvent depuis des générations, et qui, pris dans le feu de l’action, n’ont pas toujours gardé la trace ni la mémoire de ces transformations rapides. Mais passionnant aussi pour les consommateurs qui, dans le courant actuel de réinterrogation de nos pratiques alimentaires, sont de plus nombreux à vouloir connaître les origines des produits et leur impact, à court et moyen terme, sur leur environnement. Passionnant enfin pour le chercheur explorant le monde agricole contemporain, qui dévoile des pans entiers d’une histoire largement méconnue. Une telle enquête peut emprunter de multiples chemins. Par exemple une approche scientifique et technique, celle du noyer et de la noix, à travers l’adaptation progressive des espèces et des variétés, l’évolution des pratiques culturales, l’usage de nouveaux outils et de nouveaux savoir-faire, face aux difficultés d’assurer une production toujours plus importante et plus régulière. Une histoire scientifique de la noix inséparable de son contexte, et notamment l’affirmation d’une recherche agronomique publique, tant pour la vulgarisation des connaissances, dès la fin du XIXe siècle, que dans la recherche appliquée, confiée après 1945 à l’INRA et à ses stations locales, et qui interagissent sans cesse avec les producteurs pour expliquer, convaincre et parfois imposer. Une approche plus économique et commerciale est tout aussi envisageable, à travers les modes de production et de consommation du produit. La culture de la noix a longtemps été exclusivement tournée vers la production d’huile, très largement autoconsommée avant l’essor des énergies fossiles et de l’électricité au mi-

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lieu du XIXe siècle. La mise au point par sélection de fruits plus gros, au goût adouci et à l’aspect raffiné, à la fin du XVIIIe siècle, lance la vogue des « noix de desserts » destinées à la vente sur les marchés urbains, dans le cadre de la spécialisation croissante des systèmes agricoles, avec une originalité forte, celle de la conquête du marché nord-américain, qui sert de détonateur à l’essor de la filière. Tout au long du XXe siècle, producteurs et négociants s’adaptent à l’évolution des marchés internationaux et de la demande, aux brutales interruptions du commerce, ainsi qu’à l’émergence de nouveaux concurrents, en France comme à l’étranger, au rythme de l’accélération de la mondialisation, que l’on peut s’efforcer de reconstituer à travers les chiffres de production et de vente. Enfin, l’histoire de la noix de Grenoble est aussi celle des agriculteurs, négociants, pépiniéristes ou mécaniciens, acteurs de l’aventure commune, d’abord de manière ponctuelle, en livrant, selon les années, quelques sacs de noix au commerce, puis en s’engageant, à partir des années 1950, dans une progressive spécialisation des exploitations, par la culture en vergers, grâce notamment à l’utilisation massive de variétés plus résistantes comme la Franquette. Des hommes qui, au-delà des logiques individuelles, ont aussi été les créateurs et les animateurs d’institutions syndicales ou coopératives, leviers essentiels d’organisation de la filière, qui s’est aussi appuyée sur un écosystème local, notamment la maind’œuvre familiale, pendant longtemps indispensable aux opérations de récolte et de tri, avant de contribuer à réorganiser l’économie agricole locale autour de cette activité principale, étendant progressivement son influence voisine sur les cantons du sud, vers la Drôme voisine. Cette histoire « totale », à laquelle aspire tous les historiens et tous les lecteurs, reste pourtant un exercice largement inaccessible, car le chercheur, pour faire revivre au plus près le passé dans toute sa diversité et sa complexité, doit s’appuyer sur des documents, des « sources », dont beaucoup, même pour des périodes qui nous paraissent proches, ne résistent pas aux assauts du temps et surtout connaissent des modes de conservation très disparates, rendant leur survie éphémère ou leur consultation impossible. Quelle que soit la pertinence, l’importance et parfois même la simplicité des questions qu’il se pose, le chercheur ne peut répondre qu’avec les documents qui ont été conservés et identifiés, laissant dans l’ombre des pans entiers de cette aventure complexe évoquée précédemment. Dans le cas présent, notre recherche a d’abord été guidée par une demande initiale, liée à la « commémoration » des 80 ans de l’appellation, obtenue en 1938 et à l’occasion de laquelle plusieurs événements ont été organisés, en particulier l’exposition réalisée au sein du Grand Séchoir, occasion de constater à la fois l’absence d’une vue d’ensemble sur l’histoire de la filière, et dans le même temps, l’intérêt et la nécessité de s’y atteler, une exposition étant par nature éphémère,

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centrée sur une dimension visuelle et sensorielle et ne permettant pas de rendre pleinement compte de la complexité d’une histoire largement centenaire. Les premiers efforts d’organisation datent d’avant la guerre de 1914, avec la mise en place des syndicats communaux de producteurs puis se poursuit tout au long du siècle, avec des moments clés, comme la création de la coopérative des producteurs à Tullins, en 1929, la mise en place du CING en 1968 ou celle de la SENURA en 1983. C’est donc autour de cette interrogation initiale d’explorer les origines et l’évolution de l’appellation… d’origine, que la recherche a débuté, et à travers elle la mise au jour d’un certain nombre d’épisodes, certains connus, d’autres moins, sur les difficultés et les succès d’une filière qui n’a eu de cesse d’aller de l’avant et de trouver des solutions – notamment collectives – face à la multiplicité des défis à surmonter. Rappeler et comprendre ces péripéties constitue, pour tous les acteurs, au-delà de la découverte d’une histoire commune que la plupart ignorent, un élément essentiel pour faire des choix et préparer l’avenir. Le terrain n’est heureusement pas totalement en friche, et très tôt, l’aventure de la noix de Grenoble a suscité l’intérêt des observateurs et des chercheurs, notamment des géographes, ainsi que des agronomes, même si la petite taille de la filière, son inscription dans une économie locale de polyculture, n’a pas suscité de travaux d’envergure et a rendu possible et pertinent ce projet. Pour reconstruire cette longue et passionnante aventure, il est indispensable d’en retrouver les traces. Beaucoup ont disparu, car les activités privées, celles des familles, des entreprises ou des institutions (associations, syndicats…) n’en laissent que des bribes, faute d’obligation légale de conservation que l’État s’impose seulement à lui-même, à travers les dépôts des services administratifs dans les archives locales, principalement départementales et nationales. Même partiels et partiaux, ces documents constituent déjà une matière précieuse d’autant qu’en France, l’administration suit de près les activités sociales, politiques et économiques, surtout à partir de la mise en place de la Troisième République et la création du ministère de l’Agriculture. Certes, la noix n’est pas un produit de première nécessité, comme le blé ou l’élevage, et l’agriculture et ses organisations, moins que le monde ouvrier, ne suscitent la crainte des pouvoirs publics qui ne s’en préoccupent qu’en cas de nécessité. Mais la quête n’est pas vaine, d’autant que plus on avance dans le siècle, plus l’intervention ou la surveillance de l’État se généralisent. Dans les circonstances exceptionnelles, notamment les guerres ou les crises, l’administration peut prendre les choses en main : ainsi, s’il est très difficile, jusqu’au début des années 1960 et la mise en place de l’interprofession, de reconstituer la production de noix de Grenoble, la période très courte de la guerre et la mise en place du ravitaillement suscite de très nombreuses enquêtes et sta-

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tistiques, mais qui s’arrêtent une fois le conflit fini. L’administration, dans le cadre de la politique agricole et forestière, surtout après 1950, développe et finance des programmes de recherche ou de relance de la production qui donnent ponctuellement des informations plus précises. Même si les archives publiques ne collectent en principe que les sources de l’administration, celle-ci est nécessairement en relation, de surveillance, d’encadrement ou de conseil, avec les individus et les organismes professionnels qui constituent progressivement la filière. Tel est le cas des chambres départementales d’agriculture, créées en 1927, qui, sans être des administrations, gèrent de l’argent public : si leurs archives à proprement parler sont privées et à ce titre conservées – ou non – dans les bâtiments qu’elles occupent, en revanche, la présence du directeur des services agricoles, et parfois du préfet, lors des séances, explique la présence dans les fonds publics d’un certain nombre de documents, enquêtes ou procès-verbaux de réunion. De même, l’administration conserve, pour son propre usage, des exemplaires de la presse locale ou professionnelle, qui constituent des sources indispensables à l’étude de la période contemporaine, surtout jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, où cette presse est très présente sur tous les territoires et reflète au plus près l’ensemble des activités sociales et politiques. Enfin, les archives, nationales ou départementales, ont aussi vocation à recevoir, sous forme de dons, des fonds privés, qu’elles conservent et mettent à la disposition du public. Reste enfin la question des archives privées proprement dites, demeurées à l’origine entre les mains de leurs « producteurs ». Là, le chercheur est soumis aux bonnes et mauvaises fortunes. Dans les structures institutionnelles petites et grandes, comme dans les familles, l’oubli, le désintérêt, les déménagements, mais aussi les disputes et les déchirements, sans parler des sinistres, incendies et autres inondations « simplifient » le travail de classement. Ainsi, l’incendie de la coopérative de Tullins en 1977, s’il a permis à celle-ci de repartir sur de nouvelles bases, a détruit les documents conservés depuis la création. Seuls les deux registres de délibération, irremplaçables, avaient été sauvés des flammes, mais, dissimulés depuis au fond d’un carton poussiéreux, ils étaient tombés dans l’oubli. Certains particuliers, comme la famille De Montal, qui ont joué un rôle essentiel dans l’origine de la filière, ont aussi conservé leurs archives familiales, fournissant des données précieuses sur la première moitié du siècle. Mais c’est l’exception qui confirme la règle et dans la plupart des cas, seuls quelques lettres ou documents sont conservés à titre sentimental ou se retrouvent, au gré des successions, en vente sur internet ! Parmi les gisements essentiels, qui ont largement rendu possible ce travail, il faut citer le cas du CING, créé en 1968, mais dont les « archives » remontent au début des années 1960, correspondant à l’entrée en action de Robert Mazin, qui a conservé une trentaine de cartons, reflet de son intense activité

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et qui sont entreposés dans le grenier de la Maison de la noix… Dans les années suivantes, la collecte est moins riche, mais au total, notamment à travers les PV des conseils, il est possible de reconstituer assez fidèlement la vie de l’organisation collective pendant plus de soixante ans. Enfin, depuis sa création, Le Grand Séchoir - Maison du Pays de la noix, a constitué une riche et toujours vivante collection de documents, là aussi irremplaçable. Ce petit détour par les archives n’est pas seulement anecdotique et permet de comprendre les vides et les pleins de cette histoire de la noix de Grenoble. Certaines périodes, certaines figures, sont ainsi bien mieux documentées que d’autres et surtout tous les points de vue ne sont pas représentés. La parole « institutionnelle » et à travers elle celle des « leaders » de la filière l’emporte très largement sur celle de la grande masse des producteurs, petits et grands, dont les traces sont beaucoup plus ténues, voire même invisibles, et qui n’en ont pas moins joué un rôle essentiel. Et même parmi les « décideurs », certaines catégories, notamment les négociants et les metteurs en marché sont beaucoup plus difficiles à saisir, car leurs archives, familiales et professionnelles, ont été le plus souvent dispersées. Il en est de même pour comprendre les stratégies d’adaptation des exploitants, notamment ceux qui choisissent de commercialiser leur propre produit, seul ou dans des petites structures que seul le témoignage peut faire revivre. Aussi, sollicitant les méthodes de l’histoire du temps présent, nous avons également conduit une série d’entretiens avec des dirigeants et responsables, passés et présents, de la filière, dont certains figurent, sous forment d’extraits filmés, dans l’exposition, afin d’enrichir et de compléter notre vision nécessairement « administrative ». Le temps nous a manqué pour engager plus avant une véritable enquête de terrain, qui aurait généré des problématiques différentes, et qui, à bien des égards, reste à mener. L’essentiel était d’abord de reconstituer, de manière la plus précise possible, l’histoire de la filière, d’en dégager les évolutions profondes, de disséquer les moments de crise ou de réorientation stratégique, de comprendre et d’expliquer autant que possible les choix qui ont pu être effectués. Cela permet d’abord de replacer cette « petite » histoire de la noix de Grenoble dans la « grande » histoire de la transformation de l’agriculture française au XXe siècle, et notamment dans les stratégies convergentes, des filières, de la profession et des pouvoirs publics, pour développer et défendre les productions agricoles, à travers des instruments dont les AOC/AOP sont un parfait exemple. C’est aussi une manière de comprendre la spécificité d’une filière qui s’est très rapidement construite autour de la double dynamique de l’action collective, entre les producteurs, mais aussi de la collaboration, souvent conflictuelle, mais salutaire, entre la production et la mise en marché et dont la coopérative constitue, sur bien des points, une épine dorsale,

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en mettant en pratique, de manière précoce et durable, cette collaboration, qui est ensuite étendue à l’ensemble de la filière dans les années 1970. Et au cœur de cette collaboration se trouve le produit, la noix de Grenoble elle-même dont il faut sans cesse assurer la « défense » de caractéristiques « originelles », tout en l’adaptant sans cesse aux évolutions de modes de cultures et des marchés. Alors cette histoire, pour qui et pour quoi faire ? Pour les producteurs, les metteurs en marché, tous les acteurs d’une interprofession qui peut à la fois être fière de son passé et de sa capacité d’adaptation, à la mesure des défis qu’elle devra surmonter. Pour les amateurs et les amoureux de ce fruit qui a façonné de manière durable les paysages, l’architecture et les écosystèmes de la vallée du Grésivaudan. Pour tous ceux enfin qui, plus largement, s’intéressent à l’histoire des sociétés rurales françaises et à leur transformation à l’époque contemporaine, et pour laquelle la noix de Grenoble constitue un point d’observation aussi méconnu que séduisant. Si l’histoire n’offre pas de solution clé en main aux décideurs d’aujourd’hui, elle permet tout au moins de mieux comprendre la lente et progressive transformation d’un système social, économique et productif, étroitement imbriqué dans la société englobante. Toute comme la spécialisation et l’intensification de la noyeraie se sont déroulées en relation étroite avec celle de l’agriculture selon le modèle dominant des années 1960-1980, dans un contexte de forte décroissance rurale, les interrogations actuelles sur les nouvelles exigences agro-environnementales exigent moins des réponses isolées ou par filière qu’une approche d’ensemble sur les rapports entre nature et société, villes et campagnes, agriculteurs et consommateurs. La connaissance du passé est d’autant plus importante qu’il s’agit ici d’un produit et d’un mode de développement qui s’est construit, comme d’autre, autour de la notion de produit origine. Même si, comme on va le voir, cette « tradition » est sans cesse reconstruite et réinventée, les générations de nuciculteurs ont assuré la pérennité de leur production en maintenant un équilibre, jamais totalement assuré, entre le passé et le présent, entre les « traditions » et les « innovations ». C’est aussi à l’aune de cette longue expérience qu’il faut affronter l’avenir.

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Chapitre I

La naissance précoce d’une filière Ce qui peut sembler aujourd’hui une évidence, l’organisation de la production par filière spécialisée, sous la forme d’une monoculture performante est, dans l’histoire de l’agriculture, une évolution très récente, remontant à moins d’une ou deux générations. Jusqu’à cette date, l’écrasante majorité des exploitations fonctionne selon le modèle de la polyculture élevage, dont seulement une partie de la production, variable, est destinée au marché, principalement local. Même pour des denrées essentielles comme les céréales, la notion de filière n’a guère de sens jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Il existe pourtant quelques exceptions, nées d’un rapport précoce au marché, liées à la rareté ou à une notoriété progressivement acquise, à l’image de certains vignobles qui, sans remonter jusqu’à l’Antiquité, font l’objet d’une organisation commerciale rigoureuse et d’un mode de production relativement concentré. D’où la surprise d’y retrouver, dès la fin du XIXe siècle, la noix, dont la culture est largement répandue, mais la consommation plutôt ponctuelle, et qui pourtant, se fait un nom de manière précoce.

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L’appel de la noix La noix dans le système agraire traditionnel Le noyer, espèce originaire de Perse, s’est rapidement étendu et acclimaté à l’ensemble de l’Europe occidentale, seulement freiné par les deux contraintes principales à son épanouissement, un besoin important d’eau et la sensibilité aux attaques d’un froid trop précoce. C’est un arbre aux racines larges et profondes, atteignant une taille considérable et doté d’une vaste et dense frondaison qui rend sa cohabitation difficile avec d’autres espèces et explique qu’il soit exclusivement planté soit de manière isolée, soit le long des chemins où son ombre est profitable. Tel est le conseil que donne Noël Chômel en 1718 : « Le noyer est un arbre qui porte une si grande ombre, que rien ne vient autour de lui, c’est pour cela qu’on le plante en campagne. […] Ce serait fort inutilement qu’on voudrait donner au noyer tout autre arbre qui fut d’une nature contraire à la sienne, il ne le souffrirait pas ou il ne tarderait guère à l’étouffer sous l’ombrage épaisse de ses branches et de ses feuilles, et de lui dérober toute la substance de la terre dont il a besoin pour se nourrir, avec ses longues et grandes racines, dont il a coutume d’occuper un grand espace de terre1. » Cette réputation de solitaire nourrit des préjugés durables, comme s’en fait encore l’écho un professeur d’agriculture au début du XXe siècle : « Les feuilles foliolées sont excessivement nombreuses, d’un grand développement, ce qui fait que cet arbre donne une ombre épaisse qui rend dangereux le repos sous son feuillage, quand on est en sueur. Certains paysans prétendent qu’il est même imprudent de s’arrêter un moment sous le Noyer, en quelque état que ce soit, parce que ses feuilles, par leurs émanations spéciales, peuvent donner la fièvre2. » Mais loin de cette légende noire, les paysans d’Ancien Régime n’ont pas attendu les agronomes pour tirer profit d’un arbre à la fois rustique, résistant et d’une grande longévité, fournissant un complément alimentaire à la fois riche et se conservant facilement, et surtout une source d’énergie indispensable à l’éclairage des logis. Les ouvrages savants, d’Olivier de Serres à l’abbé François Rozier, détaillent longuement les atouts du noyer, principalement dans la production de l’huile, aux usages multiples, permettant une conservation et une valorisation dans le temps long, y compris pour les fruits secs. Redonnons la parole à Chomel : « Le but principal pour lequel on plante des noyers est l’espérance qu’on a un jour d’exprimer des noix, qu’on en recueille beaucoup d’huile, que tout le monde sait être d’un usage très grand dans un ménage, particulièrement à la campagne, où on l’emploie en partie ou à brûler, ou à faire de la soupe et en composer des ragouts pour les domestiques. » 1  Noël Chômel, Dictionnaire économique contenant divers moyens d’augmenter son bien et sa santé, t. 2, Lyon, p. 261. 2  G. Duriez, Le noyer, sa culture, Paris, Éditions Agricoles, 1928, p. 3.

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[...] les paysans d’Ancien Régime n’ont pas attendu les agronomes pour tirer profit d’un arbre à la fois rustique, résistant et d’une grande longévité.

L’abbé Rozier, à la fin du XVIIIe, se fait l’écho des nouvelles préoccupations mercantiles des physiocrates, à destination des propriétaires aisés, précisant les revenus importants qu’apportent les plantations de noyers et la nécessité d’en favoriser le développement, notamment par la sélection des espèces. Richesse ou faiblesse enfin, la renommée du bois de noyer dans l’ébénisterie fait de celui-ci une ressource ponctuelle, mais qui peut aussi se révéler une menace pour sa production. Au XIXe siècle, l’intérêt pour le bois de noyer est relancé par un nouvel usage, celui de l’utilisation du bois dans l’armement, et notamment les crosses de fusils, fabriquées en grand nombre à partir des guerres de l’Empire et de la conscription. Concernant l’Isère et plus précisément le Dauphiné avant la Révolution, la présence des noyers est à la fois attestée et ancienne. Les conditions géologiques et climatiques ont favorisé là plus qu’ailleurs son développement, mais selon des modalités qui restent associées à une polyculture de subsistance : ils sont plantés individuellement, sur les bordures des champs et des chemins, soit dans les zones peu fertiles, humides ou de coteaux. L’importance de leur ombrage, évoquée précédemment, limite leur association avec d’autres cultures quand ils parviennent à maturité. Dans les années 1930, l’archiviste et historien Gaston Letonnelier, suivant à la trace l’émergence de la culture du noyer dans le bas-Grésivaudan, constate qu’avant le milieu du XIXe siècle, il n’existe pas de culture intensive ou en verger : « Ce n’est guère que depuis un peu plus d’une centaine d’années que cette essence est devenue la spécialité du pays. Auparavant, la situation était la suivante : c’est la vigne qui constituait la ressource principale. Le châtaignier venait ensuite, avec, dans beaucoup de communes, le mûrier. Quant au noyer, on le trouvait également, mais il n’apparaît pas qu’il fût en plus grand nombre que dans les autres parties du Dauphiné3. » Ce n’est donc que progressivement que le noyer commence à retenir l’attention des agronomes et responsables politiques, au début du XIXe siècle, soucieux de développer la richesse nationale : sous le Premier Empire, les « concours » sont en vogue pour promouvoir le développement économique et en 1809, la Société d’Encouragement pour l’Industrie nationale propose de récompenser la plus belle propriété plantée en noyers, mais choisie dans une région où la culture de celui-ci était inexistante, ce qui en excluait de fait le Dauphiné. Selon le texte accompagnant cet appel, « la culture du noyer, si importante pour les arts, les manufac-

3  Gaston Letonnelier, « Les origines de la culture intensive du noyer dans le Bas-Grésivaudan », Revue de géographie Alpine, t. 18, n° 2, 1930, p. 305.

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tures d’armes et l’économie domestique, n’est pas suivie dans plusieurs contrées avec tout l’intérêt qu’elle mérite. Les besoins en ont fait abattre un grand nombre qu’on ne remplace pas, et déjà le bois de cette espèce est monté à un prix excessif4 ». Dans cet appel à promouvoir la culture du noyer, l’accent est mis sur l’importance du greffage, qui surmonte les principales « faiblesses » du noyer, la petite taille de fruits, des récoltes irrégulières et surtout la grande sensibilité aux variations climatiques, principalement les gelées tardives qui détruisent des fleurs pas encore protégées par la feuille.

La noix dans la révolution agronomique Pour autant, dans cette phase initiale de modernisation agricole qui s’empare de l’agriculture française, la noix n’a pas que des atouts. D’abord, et il faut toujours le conserver à l’esprit, le développement des plantations sous forme de vergers, l’expérimentation de nouvelles techniques culturales et de nouvelles variétés exigent des moyens financiers et techniques réservés à une toute petite élite de grands propriétaires éclairés. Et ce d’autant plus qu’il faut entre 10 et 15 ans pour que les arbres entrent en production, de manière progressive et toujours aléatoire. Et il existe, dans le même temps, d’autres cultures « spéculatives » plus rapidement rentables, comme le montre l’exemple dauphinois, où d’abord la vigne, puis le mûrier, ont la faveur des agriculteurs les plus entreprenants. Cette évolution s’inscrit dans une dynamique plus large, une révolution agraire qui touche, après l’Angleterre, le reste de l’Europe : l’amélioration des techniques culturales (introduction des plantes fourragères, emploi d’engrais naturel) et des progrès techniques (mécanisation, transports) fait entrer l’agriculture dans un cercle « vertueux » avec une hausse progressive des rendements de céréales, permettant par contrecoup l’essor de l’élevage et des cultures spécialisées. Dès lors que la production augmente, que les circulations nationales et internationales des grains et des denrées agricoles s’améliorent, il devient à la fois possible et rémunérateur de spécialiser les productions en fonction des conditions naturelles, mais aussi de nouvelles perspectives du marché, avec le développement urbain. Cette révolution agricole s’accompagne aussi d’une révolution industrielle qui demande à l’agriculture de nouveaux produits : c’est le cas du textile qui, dans la région du Sud-Est, pousse à l’extension rapide de la culture du mûrier, qui alimente l’âge d’or de la soierie lyonnaise et qui irrigue, dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres, les systèmes agraires locaux. Cependant, en dépit de retombées positives, cette première tentative de spécialisation culturale et arboricole est brutalement interrompue par le double choc 4  Journal d’agriculture et des arts et feuille d’avis, n° 6 Bourg (Ain), 10 février 1810.

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de la maladie du ver à soie, au début des années 1860, suivi de très près par les premiers assauts du phylloxera, dans la décennie suivante, un puceron qui ravage en quelques décennies l’ensemble du vignoble national. Deux des principaux vecteurs du développement agricole régional se trouvent ainsi remis en question, laissant la place, contraint et forcé, à un essor plus systématique du noyer : « Dans nos départements du Sud-Est, où l’on avait, il y a trente ou quarante ans, arraché beaucoup de noyers pour les remplacer par des mûriers, nous voilà, par suite de la calamité persistante qui frappe notre production de la soie, réduits à faire l’opération inverse5. » Ces nouvelles perspectives ne se limitent pas à l’Isère et d’autres régions souhaitent prendre la tête de cette nouvelle croisade nucicole, notamment dans les terroirs favorables du Sud-Ouest. Ainsi la région du Périgord a été frappée, en 1830, par un hiver particulièrement rigoureux, qui a détruit de très nombreux arbres, mais la production se redresse sous le Second Empire, notamment grâce à la vente des noix en coques et des cerneaux, qui tendent à se substituer au marché plus traditionnel de l’huilerie : « Les importants rendements signalés tendent à s’augmenter pour toute la Dordogne, dans des proportions considérables. En effet, la demande des noix de dessert va croissant […] La noix du Périgord est la meilleure connue. En Amérique, elle est maintenant sans rivale : à Paris, les étalagistes qui veulent attirer les chalands placent des écriteaux portant en grosse lettre ces mots : Noix du Périgord, sur des sacs de ce fruit venant de tout autre lieu6. » Au-delà d’un chauvinisme de bon aloi qui vise à s’attirer les bonnes grâces de l’administration, ce texte rappelle des modalités assez similaires avec la situation du Dauphiné, à savoir l’importance de la dimension commerciale. Le Sud-Ouest dispose là d’une certaine avance, grâce à la proximité avec les grands ports de la façade atlantique et l’existence de flux commerciaux bien établis avec l’espace atlantique, autour du négoce viticole. C’est dans ce créneau de l’exportation que va s’engouffrer la noix dauphinoise, à la faveur d’un faisceau de conditions plus favorables et de choix techniques plus audacieux.

L’heure du noyer ? La mise au point des variétés L’essor rapide de la noyeraie dauphinoise repose sur la mise en œuvre d’un savoir-faire technique précoce et original, condition nécessaire à une production relativement homogène et tournée vers le marché. En effet, en raison des

5  Lettre d’Anselme Petetin, Journal d’agriculture pratique, juillet 1968, p. 533. 6  L. de Lamothe, Monographie du Noyer en Périgord – Mémoire adressé à M. Le préfet de la Dordogne, Périgueux, 1867, p. 10.

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contraintes propres au développement du noyer, et même si les nouvelles variétés élaborées dans la première moitié du XIXe siècle permettent de raccourcir le délai d’arrivée à maturité des arbres, le développement de ses vergers résulte d’un processus entamé un demi-siècle plus tôt, autour de la greffe. Ces expérimentations participent à la révolution agricole mentionnée précédemment, dans son versant « agronomique » et « scientifique », avec la recherche constante des progrès culturaux et les premiers apports d’une botanique basée sur l’expérimentation systématique et la diffusion des connaissances. Propriétaires éclairés et agronomes amateurs, regroupés dans des sociétés savantes locales et des comices, apparus sous la Monarchie de juillet, multiplient les tentatives pour perfectionner la gestion de leur domaine et partager leurs expériences, à travers de nouveaux supports que sont les revues savantes comme la Revue d’horticulture ou Le journal d’agriculture pratique. Ce contexte favorable explique l’émergence de nouvelles variétés qui marquent durablement l’histoire de la noix de Grenoble, sous la forme de sélections qui s’orientent vers la « noix de dessert », la plus ancienne semblant être la Mayette, dans les années 1670, puis au tournant du siècle suivant, la Parisienne et la Franquette. L’origine exacte et les modalités d’obtention restent très imprécises, au-delà de quelques détails – légendes – repris en boucle par les différents auteurs : leur nom venant de leur créateur, Mayet, Chabert, Franquet, Croizat Paris et leur caractéristique avant tout liée à l’adéquation entre le recherche de la qualité, en l’occurrence des fruits de belle taille et de belle apparence, et l’adaptation aux contraintes pédologiques et climatiques locales. Ainsi, la Mayette, obtenue à la fin du XVIIe siècle par semis, dans le village de Poliénas, convient tout particulièrement aux zones les plus ensoleillées et abritées autant que possible des gelées, et elle s’étend dans les communes voisines de Tullins, Saint-Quentin, Rovon, l’Albenc, ou la Rivière. La Parisienne, « originaire » de Vinay, se satisfait de sols plus humides et d’une exposition plus ombragée, avec une forte présence sur la rive gauche de l’Isère, sur les contreforts du Vercors, mais sa diffusion est fragilisée par une mise à fruit plus tardive et une production plus irrégulière. Enfin la Franquette, elle aussi originaire du « berceau » de noix de Grenoble, à Notre-Dame de l’Osier, aurait été au départ davantage destinée aux coteaux et aux terrasses plus élevées, une variété à la base plus « rustique » et résistant aux aléas climatiques et cryptomatiques, favorisant sa diffusion.

Le contexte favorable explique l’émergence de nouvelles variétés qui marquent durablement l’histoire de la noix de Grenoble, sous la forme de sélections qui s’orientent vers la « noix de dessert ».

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Sans entrer dans les détails techniques, ces variétés se caractérisent par une floraison plus tardive, une récolte plus abondante et plus régulière, ainsi qu’une arrivée à maturité plus précoce. Elles bénéficient également, à partir des années 1860, de la « découverte » des caractéristiques très favorables du noyer américain (Juglans Nigra) comme porte-greffe, dont les agronomes vont se faire les ardents propagandistes. Outre les variétés de noix de table, qui ont le vent en poupe, avec le déclin rapide de la consommation d’huile de noix concurrencée par de nouvelles sources de matières grasses, notamment d’origine coloniale, la Chaberte, une variété plus petite, connaît un réel succès grâce aux nouveaux débouchés que constituent la confiserie et l’emploi des cerneaux. Précisons enfin que ce processus est progressif : ces nouvelles variétés ne s’imposent que lentement au côté de nombreuses variétés locales, tant pour les noix de table, comme la Vourey, la Gautheronne, ou la Meylanaise, que pour les noix destinées à la production d’huile comme la noix de Saint-Jean.

Des réseaux de diffusions savantes L’obtention et l’amélioration de ces variétés se réalisent grâce aux progrès du greffage qui s’est progressivement diffusé parmi les propriétaires les plus aisés et susceptibles d’investir dans la plantation de vergers. Cette technique exige un réel savoir-faire, tant dans le choix des différentes méthodes (en flûte et en couronne, et, dans une moindre mesure, en fente ou en écusson) que de leur mise en œuvre, toujours délicate. Il s’agit là encore d’un savoir-faire dont le Dauphinois revendique la « paternité », sans doute dès le début du XVIIIe siècle, selon l’abbé Rozier. Au XIXe siècle, l’essor du greffage est favorisé par la création d’un véritable réseau associant techniciens, propriétaires éclairés et autorités locales, qui se côtoient et se fréquentent dans la bonne société. Ainsi la création par la municipalité de Grenoble en 1856 d’un cours d’arboriculture fruitière au Jardin botanique, confié à B. Jarlot, dont les enseignements sont mis en pratique par des maîtres greffeurs, tel Bietrix Sionnest, qui expose ses réalisations dans les concours régionaux de Bourg-en-Bresse (1850) ou de Chambéry (1863). On peut également citer le nom de Paul de Mortillet, « pépiniériste » issu d’une famille aisée de Meylan, membre de nombreuses sociétés savantes et horticoles et correspondant régulier du journal agricole Le Sud-Est. Au début des années 1870, la plantation des noyers en vergers est clairement établie dans la région de Tullins, comme en témoigne un article publié en 1863 par Paul de Mortillet : « Le noyer est excessivement répandu dans le département, et notamment dans la vallée de l’Isère ; […] Dans quelques localités même il est cultivé en plein champ et en plantations, malgré le tort que ses racines et son ombrage occasionnent aux récoltes qui l’avoisinent. […] Ce n’est guère que depuis

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un siècle qu’on s’est appliqué dans quelques localités de la vallée inférieure de l’Isère à rechercher les variétés les plus avantageuses comme fertilité et comme qualité, et qu’on les a perpétuées par la greffe. Cette culture perfectionnée est restée longtemps confinée dans les quelques villages où elle avait pris naissance. […] La vallée du Graisivaudan [sic] ne produit guère que des noix à huile ; les noix de dessert sont cultivées dans la vallée inférieure de l’Isère, et spécialement dans les communes de Tullins, Saint-Quentin, La Rivière, L’Albenc, Vinay, Têche, Beaulieu, etc. […] Aussi le noyer est-il l’objet de soins tout particuliers dans ces localités ; tous les trois ou quatre ans, il est taillé, ou, pour parler juste, émondé ; le bois mort est enlevé, le centre est dégarni, les branches confuses ou entrecroisées sont retranchées ; en un mot on permet à l’air et au soleil de pénétrer partout7. »

La première mise en place de la filière L’appel de l’Amérique Au-delà des expérimentations et des stratégies individuelles, puis de la diffusion des connaissances et des savoir-faire au sein d’une petite élite cultivée, le facteur décisif est bien la réactivité croissante des producteurs aux exigences d’un commerce agricole en constante évolution, et notamment les perspectives nouvelles offertes par les noix de dessert sur le marché national et surtout international. Dans les années 1860, des auteurs mentionnent des exportations vers la Russie et Saint-Pétersbourg, par le port de Marseille, les noix descendant le Rhône sur des radeaux de bois. Une étape décisive est franchie avec l’ouverture en 1862 de la voie de chemin de fer de Valence à Grenoble, longeant la vallée de l’Isère et offrant de possibles nouveaux débouchés. Un nouveau marché retient en particulier l’attention, celui des États-Unis, qui connaissent, en quelques décennies, un afflux massif de migrants venus d’Europe du Nord qui nourrissent une très forte croissante urbaine et industrielle. Ces migrants, traditionnellement consommateurs de noix lors des fêtes de fin d’année, perpétuent et réinventent cette pratique, alors qu’il n’existe pas encore de production locale (la Californie est le terrain des premières ruées vers l’or). Des recherches plus précises ont retrouvé des traces de la noix de Grenoble dans les grands ports américains dès la Monarchie de juillet, preuve d’un embryon de réseau commercial qui connaît dans les années 1860 une soudaine accélération, grâce à la double révolution des transports : celle des bateaux à vapeur qui alimentent le commerce atlantique à une échelle inconnue jusqu’alors et celle du chemin de fer qui permet, en France, la circulation « rapide » d’une production, qui de surcroît se transporte et se conserve aisément. 7  « Le noyer, sa culture et ses variétés », Revue Horticole, 1er novembre 1963, De Mortillet, p. 175-176.

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L’essor rapide d’une telle filière d’exportation, qui nécessite des capitaux et surtout des réseaux de correspondants déjà bien établis, explique l’importance décisive d’un négoce déjà organisé – notamment grâce à la proximité de Grenoble – même si la part de ce dernier reste difficile à mettre en évidence. La consultation des annuaires départementaux dans les premières décennies de la Troisième République ne révèle pas de spécialisation nucicole dans le commerce grenoblois. En revanche, dans les villages du cœur de la zone, des opportunités nouvelles se font jour : ainsi, à Saint-Antoine ou à Cognin-les-Gorges des marchands spécialisés en noix et en cocon (Garaud, Puget, Glenat) sont mentionnés en 1900, illustrant le basculement en cours. En revanche, à Tullins, à Poliénas ou à Vinay, figurent des marchands spécialisés uniquement dans la noix, comme Gonnet à Poliénas, Moyet-Saint Priest à Beaulieu, Carret Vial et Langon à Tullins. Très vite, la filière se complexifie et s’étoffe, avec la mention dans les années suivantes de courtiers (Bernard à Saint-Quentin-sur-Isère en 1907), ou d’« exportation ». Il ne s’agit bien sûr que de la partie « émergée » de l’iceberg et de nombreux « négociants » ou « intermédiaires » n’ont pas pignon sur rue, surtout pour une production qui reste concentrée sur quelques mois de l’année, et soumise à de fortes variations. Un véritable écosystème se met en place dès avant 1914, avec l’apparition à Serre-Nerpol d’un marchand de « Noix et Cernaux » (P. Allibe) et à SaintQuentin-en-Isère de marchands de plants de noyers (Branche, Santos-Cottin). Le succès de la noix de Grenoble profite surtout de la concentration précoce de vergers dans une zone bien circonscrite, permettant de fournir rapidement une quantité importante et – relativement – homogène, expliquant la capacité à prendre le dessus sur les départements du Sud-Ouest, dont la production, quantitativement plus importante que celle de l’Isère, mais plus hétérogène du point de vue des variétés, souffre surtout de sa très grande dispersion géographique, rendant plus difficile une exportation soumise à des conditions « d’urgence ». Le « nouveau » marché de la noix de dessert, comme celui des primeurs, accorde un avantage décisif aux commerçants pouvant livrer les premiers leur marchandise. Ainsi s’explique la croissance de la production, des exportations et des revenus qui y sont attachés, même si les chiffres disponibles sont difficiles à manier : les statistiques décennales produites par le ministère de l’Agriculture concernent le niveau départemental, et elles englobent la totalité du département de l’Isère, sans distinguer la zone de la noix de Grenoble proprement dite, qui fournit l’essentiel des exportations. D’autre part, ces statistiques, en Isère comme sur l’ensemble du territoire, englobent à la fois les noix de dessert, mais aussi celles destinées aux huileries, qui demeurent très largement majoritaires dans certains départements. C’est le cas par exemple de la Drôme, dont la production est encore très importante au début du siècle, avant de décliner rapidement.

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Quelques ordres de grandeur méritent d’être rappelés, d’abord d’un point de vue national où la diminution régulière de la production de noix est confirmée par l’utilisation des moyennes décennales qui lisse les fluctuations annuelles : de 111 152 tonnes en 1889 à 80 727 tonnes en 1900, 61 623 tonnes en 1910. Dans le même temps, la production de l’Isère se maintient autour de 4500 tonnes par an, dissimulant sans doute des évolutions différentes selon les zones.

Production de noix par département 16000 14000 12000 10000 8000 6000 4000 2000 0 1891

1892

1893

1894 Isère

1895

1895

Drome

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1899

1900

Lot

La bonne tenue de la production en Isère s’explique par des revenus toujours croissants, qui passent de 37 francs le quintal en 1893 à 40 francs en 1900 et 76 francs en 1904, dans une période de stabilité monétaire. De surcroît, comme pour les quantités produites, les prix sont plus élevés au cœur de la noyeraie. Ainsi, en 1910, alors que la moyenne départementale est de 55 francs le quintal, le prix de la Mayette, la variété alors la plus prisée, est vendue entre 110 et 120 francs. Des prix poussés à la hausse par les exportations américaines, qui connaissent alors leur âge d’or, puisqu’en 1911, elles atteignent 32 689 quintaux sur un total de 61 167, suivi par l’Allemagne (13 678) et l’Angleterre (13 009)8. Mais un tel succès se mérite, et producteurs et négociants doivent s’adapter à la concurrence et aux exigences toujours renouvelées du marché, notamment la demande de cerneaux qui permet à la fois d’économiser des frais de transport, de s’assurer une meilleure qualité et d’offrir de nouveaux débouchés, comme l’explique dès 1889 un article consacré au commerce de noix dans l’arrondissement de Saint-Marcellin :

8  Ardouin Dumazet, Journal d’agriculture pratique, « Le commerce de noix françaises en Amérique », juillet 1912.

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« En 1879, la totalité des grosses noix était expédiée en Angleterre, et surtout en Amérique, dans les emballages contenant 100 kg. Ces fruits étaient consommés dans ces pays tels qu’ils étaient envoyés. Cette année [1889], la plus grande partie des noix de dessert ont été cassées sur place et les noyaux seuls expédiés soigneusement dans des caisses ad hoc contenant 25 kg chacune […] Ces caisses de noix sont, paraît-il, destinées aux confiseurs, qui les glacent dans un caramel pour en former un certain nougat dont les Américains sont très friands. […] En commerçants intelligents et pratiques, les insulaires du Nouveau Monde économisent ainsi des frais des transports et sont par là certains de recevoir, au lieu de coquilles, d’excellents noyaux9. » Une décennie plus tard, si la position de la noix de Grenoble est toujours solide sur le marché américain, la concurrence s’intensifie et les exigences s’accroissent. La plupart des spécialistes soulignent – déjà – la nécessité de mieux maîtriser le marché et de lutter contre les mauvaises pratiques qui touchent à la fois les noix en coques, envoyées dans de mauvaises conditions outre-Atlantique, souvent pour répondre à la pression de la demande, mais aussi pour les cerneaux : « les noyaux, au contraire, se prêtent aisément à des falsifications. Le contenu des caisses de “cerneaux” du Dauphiné est de plus en plus suspect quant à l’origine même des fruits », écrit ainsi Marcel [Laurent ?] Rigotard, d’autant mieux informé que cet ingénieur agronome est aussi propriétaire d’un domaine à Chantesse10…

Une première organisation de la filière Ce double constat de l’importance des exportations, mais en même temps de leur volatilité, encourage les acteurs de la filière à se mobiliser et promouvoir des initiatives collectives. Le contexte politique est favorable, car la toute jeune Troisième République a pris des initiatives en faveur du monde agricole, dont la création du ministère, en 1880. Celui-ci installe, dans chaque département, une chaire de professeur d’agriculture dont la mission est d’appuyer le développement agricole. Achille Bernard est nommé professeur à Saint-Marcellin, en 1892 et met aussitôt sur pied des cours de greffage à destination des agriculteurs locaux. Le greffage est également encouragé dans le cadre des comices agricoles, relancés depuis le Second Empire et qui permettent la diffusion des progrès culturaux. Outre le greffage, des expérimentations sont également menées avec succès par les pépiniéristes locaux – notamment Guillot à Saint-Marcellin – qui diffusent l’utilisation du Juglans Nigra (noyer américain) comme porte-greffe. 9 10

M. Albertin « Le commerce des noix dans l’Isère », cité par Le journal d’agriculture pratique, de jardinage et d’économie domestique, janvier 1889, p. 524. Laurent Rigotard, « L’exportation des noix aux États-Unis », Journal d’agriculture pratique, de jardinage et d’économie domestique, juillet 1913, p. 404.

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Achille Bernard s’investit également dans la fondation des premiers syndicats agricoles communaux, dans la foulée de la loi de 1884. D’abord à Saint-Quentin en 1908, puis sous l’impulsion de Juvin, maire de Tullins, dans les communes voisines de Poliénas, Notre-Dame de l’Osier, Serre-Nerpol, Cognin, puis l’Albenc, tous spécifiquement dédiés à l’amélioration de la collecte de la noix, à la recherche des bonnes pratiques culturales et de la qualité. Il ne faut surtout pas décevoir des négociants qui reçoivent, à des milliers de kilomètres de là, des produits dégradés. Ces créations de syndicats sont initiées par les maires et les élus, eux-mêmes propriétaires ou négociants, entraînant derrière eux les petits producteurs. Si les uns comme les autres sont à la merci des variations de récoltes, les premiers sont plus sensibles aux fluctuations des cours qui les poussent inévitablement à privilégier des offres plus attractives au détriment de la discipline collective, ou à ne pas être très regardants sur la qualité. Comme souvent dans l’histoire du syndicalisme agricole, l’organisation collective s’impose dans les périodes de difficulté, mais tend à se relâcher dès que les conditions du marché s’améliorent, d’autant plus qu’il s’agit d’une production annexe, mais qui peut ponctuellement rapporter gros. C’est en tout cas l’un des arguments qu’avancent les premiers acteurs de la filière pour expliquer l’absence de structuration supplémentaire, avant 1914, et le ralentissement de la création de syndicats. Cette période relativement rapide de développement de la filière et sa structuration autour de l’exportation en direction des États-Unis impose rapidement une réflexion sur la définition et l’origine du produit. Le succès de la noix dans l’Isère vient de la capacité de proposer un produit relativement bien identifié et homogène, grâce aux variétés qui dominent alors le marché, principalement la Mayette, la Parisienne et la Franquette, hiérarchie établie dès le début des années 1870 et, avec elle, l’attachement au lieu de production, autour de Tullins, où ces trois variétés se sont développées. Comme le rappelle J. Ginet en 1930 : « Parmi les variétés greffées susceptibles de fournir les noix de table, trois variétés se sont imposées par leur grosseur et leur qualité : la Mayette ou noix de Tullins, la Parisienne ou noix de Cognin et la Franquette ou noix de Vinay et ont contribué à établir le renom de la noix de Grenoble11. » Le qualificatif « noix de Grenoble » s’impose progressivement à partir des années 1880 pour qualifier cet écosystème agro-commercial, à côté de la noix du Dauphiné ou de la noix de l’Isère. Originaire de Vizille, le journaliste Audouin Dumazet, fameux pour son « voyage en France » en 60 volumes, a certainement contribué à en renforcer l’usage, dont sa 9e série, parue en 1896 et consacrée au Bas-Dauphiné, avec un chapitre entier dédié à « La noix de Grenoble ». Il avance sa propre explication pour le choix de ce qualificatif,

11  J. Ginet, « la culture du noyer dans l’Isère », Journal d’agriculture pratique, de jardinage et d’économie domestique, 31 janvier 1931.

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par l’arrivée de manière précoce sur le marché grenoblois de noix Mayette récoltées dans la vallée de Romanche, près de Vizille… D’autres auteurs mentionnent le cas de la noix de Meylan, qui, par sa taille et sa couleur, possède de nombreux atouts pour s’imposer parmi les noix de dessert. Le rôle des commerçants est aussi décisif dans l’installation d’une « identité » du produit. Dans les annuaires administratifs et commerciaux, figurent dès 1900, à Tullins, des marchands de « noix de dessert dites de Grenoble », ou des « noix de Tullins » à Roybon. On suppose aussi que les confiseurs de Grenoble ont valorisé le cerneau de manière précoce, mais les traces sont limitées avant 1914. Le terme générique, Grenoble, permet aussi de maintenir la marge de manœuvre des distributeurs par le recours aux mélanges. En effet, si les variétés sont issues d’une zone de production précise, le principe des mélanges se maintient. Dans une étude très fouillée « De la culture du noyer en France », parue en 1900, le jeune agronome Arthaud-Bertet en témoigne puisque dans sa description des variétés par région, il intègre sous l’appellation « Noix de Grenoble », non seulement les trois variétés « habituelles », mais aussi la Vourey, la Meylanaise et la Gautheronne. On emploie alors parfois le terme de « noix commerciale », pour désigner ce mélange élargi, qui facilite, en fonction de productions fluctuantes des différentes variétés, la fourniture d’un stock suffisant pour le commerce. Ainsi, dès avant 1914, le terme de « noix de Grenoble » est déjà fermement établi. Cette question du nom et de l’origine n’est pas anodine, puisqu’au même moment, en 1907, les viticulteurs du Midi descendent massivement dans la rue pour obtenir la protection de leur vin « naturel », par rapport aux « vins de sucre » fabriqués dans le Nord grâce à la betterave. De cette révolte du Midi viendront les premiers textes s’efforçant de définir la question des origines et des produits agricoles. C’est également à cette période (1905) qu’est promulguée la loi sur la répression des fraudes alimentaires qui concerne au premier chef un produit comme la noix de Grenoble, dédié au commerce et à l’exportation. Et lors de la création du premier syndicat professionnel, l’article 1 précise qu’il portera le nom de « syndicat de propriétaires de Saint-Quentin-sur-Isère, Noix de Grenoble ». Et cette appellation s’impose rapidement à l’échelon national, puisque lors des interminables débats parlementaires autour des procédures de délimitation des produits agricoles, qui se déroulent après l’adoption d’une loi en 1908, la noix de Grenoble fait partie, à côté du cidre de Normandie, des poulardes du Mans, des prunes d’Agen ou du chasselas de Fontainebleau, des exemples fréquemment cités par les commentateurs. Mais elle sera la seule à obtenir, quelques années plus tard, une telle reconnaissance.

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1 RAMASSEURS DANS LES COTEAUX AUX ALENTOURS DE VINAY, VERS 1920. Hommes, femmes, petits et grands, l’intense période de la récolte exige la mobilisation de toute la main d’œuvre locale. Cliché A. Vourey, Vinay Le Grand Séchoir/ Collection Musée dauphinois, Grenoble

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UNE NOYERAIE À SAINTQUENTIN EN ISÈRE. Les arbres, âgés de 70 ans, témoignent d’une spécialisation déjà ancienne. Cliché J. Sylvestre, 1932 Le Grand Séchoir/ Collection Musée dauphinois, Grenoble

3 LE NOYER, UNE CULTURE D’AVENIR. Dès le début du XIXe siècle, les autorités s’efforcent d’encourager la diffusion des cultures spécialisées, en dehors de leur zone de prédilection. Journal d’agriculture et des arts, Bourg, 10 février 1810, Bibliothèque nationale de France

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4 GREFFE D’UN NOYER, DÉBUT XXe SIÈCLE, Dès la fin du XIXe siècle, les pépiniéristes se spécialisent dans la production de plants et participent activement à l’amélioration des variétés. Collection J.-F. Treyve

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5 LAVAGE DES NOIX À LA FONTAINE. La bonne présentation des noix préoccupe les producteurs : outre un lavage à grande eau, on utilise très tôt des détergents de toute sorte, naturel ou chimique. Cliché J. Sylvestre, 1932 Le Grand Séchoir/ Collection Musée dauphinois, Grenoble

6 GAULEUR DE NOIX À TULLINS. Le gaulage reste un exercice périlleux : chaque année, la presse locale rapporte des accidents, parfois mortels. Cliché J. Sylvestre, 1932 Le Grand Séchoir/ Collection Musée dauphinois, Grenoble

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Édition Libel, Lyon www.editions-libel.fr

Conception graphique

Crédits photographiques

Cecilia Gérard

Pages 4-5 La première récolte. © Bernard Ciancia, 2013 Coll. CING

Photogravure Résolution HD, Lyon Impression Kopa Dépôt légal : novembre 2020 ISBN : 978-2-917659-97-7

Pages 168-169 Ramasseuse au travail dans la brume de l’automne. © Bernard Ciancia, 2013 Coll. CING

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme ou par quelque moyen électronique ou mécanique que ce soit, y compris des systèmes de stockage d’information ou de recherche documentaire,sans l’autorisation écrite de l’éditeur. Première édition © Libel

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