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DELPHINE ARÈNE

La Passée Roman

Imprimerie Arène lWa.ntua.

193~


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début d'août pluvieux avait encore retardé la récolte et il était grand temps de couper le « Mottet rouge », si l'on voulait trouver des graines dans l'épi. Le long du chemin étroit où les grosses pluies roulaient les pierres comme dans un torrent, il y avait grand ramage dans les haies luisantes de mûres et d'épine - vinette. Les premières draînes étaient arrivées et disputaient aux merles le festin des buissons," Pierre .Huguet' allait le" preinier, sa faulx sur l'épaule, sifflant la il! adelon car il avait été soldat pendant la grande guerre, - ,et il n'aurait pas donné ses souvenirs de ce temps-là contre une belle place ~u Gouvernenlent. Derrière lui venait son 'aîné, Claudius dit Pottet, parce que, court sur pattes quand il fréquentait l'école de Billiat, ses camarades lui avaient donné ce sobriquet qui durerait autant que son exi~tence. Bon garçon, aimant mieux rire que travailler, courir les bals et les vogues que « défraîchir » les teppes du coteau couvertes de genièvres ct de cailloux, Pottet venait d'avoir dix-huit ans et sa lllère, L'Huguette (car son père c'était, pour tous. L'Huguet) l'adorait, Elle le mangeait des yeux quand - toujours le dernier levé - il descendait l'escalier dans la cuisine o~ les autres achevaient le copieux repas matinal, Le père bougonn~it : le soleil avait passé la' montagne et, à cause.du paresseux, le labour ou ·la .récolte· n'était pas commencé. Claudius riait de toutes ses dents blanches; regardant. avec complaisance dans la petite glace, à côté de la cheminée, sa figure rose et ronde encadrée de cheveux blonds épais, ébouriffés par le sommeil.


·-7-T'en fais papa, on retrouvera le boulot à la même place. Et L'Huguette admirait « mon Glaudius », à cause de sa pea~ de fille, de ses dents aiguës et du contentement de lui-même qui émanait de ses paro.Ies conlme de ses gestes. Fermant la marche, venait Angelo, l'Italien. Garçon de ferme en été, charbonnier en hiver, braconnier et contrebandier en toute occasion, autant que coureur de filles. Angelo troussait l'oreille aux "frissons d'ailes, aux bruits furtifs dans les buissons. Il était toujours à l'affût d'une proie possible, - et pas une bête, pas un jupon ne passaient inaperçus dans le champ de son ouie ou de sa vision. Angelo était venu dans le pays avec une équipe de bûcherons qui, la coupe achevée, avaient regagné le Piémont en le laissant à une embauche nouvelle. Celle-ci terminée, il avait fait le maçon, le bouvier,. le peintre en bâtiments; il servait les banquets du 14 Juillet, du 11 Novembre et les repas de noçes, aprè.s quoi il prenait son accordéon pour faire danser les invités. Enfin, le marguillier s'étant cassé la jambe, il le remplaça à l'église et, jamais les cloches ne sonnèrent aussi allègrement et les ,epons ne furent aussi bien articulés aux offices du dimanche que pendant l'intérim de l'Italien. Au dernier printemps, Angelo était entré chez L'Huguet pour la belle saison. Il n'y avait rien à reprendre sur son travail, et le fermier des Tremblettes disait souvent à Claudius· de prendre exemple sur le I>iémontais qui ne boudait jamais la besogne. _. Ecoute donc, faisait remarquer L'Huguette, quand le petit aura l'âge d'Angelo' tu lui demanderas autant


-:8Ide ~-besogne. Du -reste,: je n'aime pas ce garçon.' Quand je suis seule à la cuisine ou à l'écurie, je sens ses -,.yeux q~i"ne 'me'" quittent pas et j'ai peur. ·11 ne t'a ---pourtant jamais bien fait..• Ni rien dit, reprenait vivement la fermière qui était honnête; il ne faudrait pas qu'il s'amuse, Et c'est à cause de ce malaise qu'éprouvait L'Huguette à vivre sous le même toit qu'Angelo qu'il était eptendu qu'on remercierait celùi-ci à -la Tous~aint.

Mais, ce matin-là, il s'.agissait de moissonner la Champetière avant que le soleil ne devint intolérable. Du reste, pour lutter contre la chaleur qui montait vi.te, Claudius portait en bandoulière le petit casset rempli d'un seyssel agréable, Ils quittèrent le chemin pour couper court à travers les prés rasés et tom~rent sur la Cham.petière au moment où, d'un bond, un chien 'de ~hassê venait de sauter dans les épis qui ondu .. laient aux mouvements de sa recherche. C'e&t trop fort, ,gro-oda L~Huguet; _quand la .paille est mûre il faut être cu!olé pour envoyer un .cbien dedans! - Il chasse tQut seul; c'est une .bête en. vadrouille, - constata son fils. ·,Mais Angelo, ..avec ·ses yeux ,que ,la lumière écla:tante n'aveuglait pas, avait vu dans .l'ombre d~un ,çhêne, au fond de la terre, une s.ilhouette immobile. -- Non, dit-il, Je maître :est ~à".bas. Le fermier s'a·vança rapidement, s'uivi des deux -autres, et commença à menacer le chasseur en-termes -énergiques, qui sonnaient clairement dans l'air


-9tranquille: et il acheva, après une kyrielle d'invec,.tives : - Ah !mais ça 1,1e -s~ passera pa~ comme ça; il ry "a, des gardes, il y a les lois, et si vous vous foutez des .lois et des gardes,il y a moi avec les deux etui viennent, derrière. Il s'échauffait, L'Huguet, et sa faulx pointée vevs l'inconnu, devenait menaçante. ,Alors une voix .de ,femme railleuse et S'anore ,s'éleva, interpellant le fermier des Tremblettes : -Allons, 'L'Huguet, au lieu !-d~' tant m'eng ..•.. vous feriez mieux de m'offrir un verre, car il fait soif. - Madame Isabelle! -s'exclama le Bugiste, ah! ben vrai, si j'avais su; mais faites excuse. - Vous êtes tout excusé, car c'est vr~i que j'ai eu tort de lancer Colas dans le blé. Mais ça été plus fort que moi; quand j'ai vtt, en redescendant de la Buclaine, ce champ encore debout j'ai pensé: « Tiens, s'il y avait encore une caille ou deux attardées làdedans ). - Attention, interrompit Angelo dont le regard n'avait pas quitté le frémissement des épis froissés par le chien, il arrête. La chass~resse se . dégagea ~u groupe ,pour se mettre dans une position favora ble et appela brièvement : « Allez, Colas, allez! » Le chien bondit audessus des blés" une c,aille prit son vol que brisa aussitôt le plomb parti de l'hammerless - Colas !cria Ma~ame Isabelle, reviens ici, ici! Je ne veux pas, expliqua-t-elle aux faucheurs, qu'il fourrage le bItS pour apporter l'oiseau que vous allez trouvez en fauchant tout de suite.


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Madame Isabelle, fouillant dans la vaste poche de sa veste, tira un râle et une perdrix, ses victimes de la matinée: - Mettez-les bien au frais jusqu'à midi, recommandat-elle; avec ce diable de soleil tout s'abîme si vite. L'Huguet remercia, content de l'aubaine car il était, comme tout homme du Bugey, porté sur la bouche, puis il déboucha le barillet que Claudius venait de poser, à l'ombre, 'dans la rigole qui cernait le chanlp. Il sortit, de son large pantalon de velours, un quart noirci et déformé par l'usage, le rinça avec quelques gouttes devin, puis le remplit et le présenta à Madame Isabelle qui avait ôté son feutre pour s'éponger le front, découvrant des cheveux blancs, très doux autour d'un visage énergique. - Merci, L'Huguet; rien que de le flairer, ce petit vin désaltère. Et maintenant je vous laisse au boulot, car vous allez chauffer tout-à-l'heure. Pour moi, la chasse est finie; même le nez de Colas n'y peut plus rien quand le soleil a pompé la terre. Elle avait bu d'une seule lampée, comme un homme, le vin frais. Ses yeux très sombres s'arrêtèrent un moment sur Claudius et elle fit compliment au fermier de son gars: - Voici. un beau gaillard sur qui vous pouvez compter,à.présent; c'est LU,?ienne qui doit en être fière. - Que trop, que trop, Madame Isabelle, et çale gâte Je Glaudius; il joue à l'homme mais il ,travaille encore comme un gamin. - Ça viendra, L'Huguet,-avec le régiment. Après, nous le marierons; je pense déjà à lui pour une gen,tille petite, ... ,mais il faudra la mériter. Claudius Huguet avait 'ro~gi sous la raillerie pater-


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neUe, et il rougit encore quand, d'une voix devenue sérieuse, la dame des Solives, avait dit « Mais il faudra ]a mériter »••• Avait-elle eu vent de la première fugue du garçon, entraîné par Angelo, dans une auberge mal famée; savait-"elle qu'il avait un rendez-vous pour le dimanche suivant, avec une fille qu'il y avait rencontrée ,et qu'il emolènerait, sur sa moto, danser au Casino de Bellegarde? .. Il surprit le regard moqueur de l'Italien qui" semblait lui dire:'« Tu vois, comme elle dispose de toi! » et une sourde antipathie naquit dans le cœur du jeune Pottet pour cette femme que vénéraient ses parents et tous les gens du pays, mais qui s'occupait de trop de choses. Madame Isabelle, son bel épagneul derrière elle, -s'éloignait de son pas. mesuré de bonne marcheuse; on lui eut donné 30 ans, tellement son allure était souple, tellement elle portait avec désinvolture sa tenue un peu masculine: feutre brun, gros souliers et molletières, une jupe à larges plis et, sous la veste-carnier couleur de feuilles mortes, une blouse de linon clair. - Hé bien, patron, elle vous a eu, la fenlnle du ju~e? gouailla l'Italien, quand la chasseresse disparut dans le sentier; au lieu d'un procès elle a bu votre picolo - et la farce est jouée. - Tais-toi, macaroni! gronda L'Huguet, tu ne sais pas de qui tu parles. Mais pour critiquer Madame Isabelle, il faudrait au moins quelqu'un de son rang. Reste au tien. "Ainsi vertement rabroué, Angelo se tut et s'en alla ~ommencer son travail à l'autre extrémité du champ. Et l'on e.ntendit bientôt le crissement des troix faulx dans le blé mûr qui se couchait en ondes- miroitantes. Les~]pes avaient disparu dans les volutes chaudes


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,de la·. terre en .transpiration ; tous les· détails~ que le jour avait fait: jaillir dans· ce· grand' décor bugistes!estom~paient, s'évanouissaient dans la béatitude heureuse de t

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!l~été.

II Dans la grande salle à manger. fraîche des Soli~es, .une vieille belle maison du .temps où l'on ne.comptait, :pourcréer une solide demeure, ni la pierre, ni l'espace, JsabelleMoreau-ViUard achevait de déjeu.ner, avec Colas pour compagnon. Le superbe é.pagneul ven-ait de poser sa tête sur les .genoux de sa maîtresse; ses yeux d'or attendaient le regard de celle qui lui dispensait l'ivresse 'de la chasse ·et le bonheur .de ·la ~aresse, mais la solitaire rêvait devant· une lettr.e qu~ellev.enait de relire. Cette lettre ne la contentait pas. Sur le visage expressif de l'épouse de Monsieur Moreau-Villard, Juge ·d'Instruction à la Cour de Lyon, passaient tour à tour ,l'ennui, l'ironie et la colère. Arrivée à la dernière ligne, ".elle haussa les· épaules, remit la feuille couverte d'une haute écriture féminine dans son enveloppe et, en regar.dant Colas"'elle parla: -Mon pauvre vieux, ma stupide fille me fait oublier mon café qui refroidit ,et le sucre de ton dessert Il y a de quoi, aussi, Colas; plus ça va, plus je me demande où je suis allée pêcher ce, nl1nléro-là. Ecoute, mon chien, écoute plutôt la péroraison de Marinette Durand d'Aud.eroche, - car elle aioute cl' Al1deroche, cette bécasse! le nom du patelin de ses beaux parents pensant qu'un nom à tiroir ça .peut ennoblir, même la canaille!


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Et caressant les longues oreilles soyeuses de Colas, Madame, Môreau.. V·il}ars·rel'~tià haute voix: « En reven·antoe,La Bou.rbt~ule, nous nous aFrêterons juste une huitaine à Lyon (le temps de changer ·de gal'de-robe car ce qui convenait aux eaux n'auc-ait guère!son utilité· aux Solives), et notlS- vous arriverons ayec, mon; m,ari ·et Gilbert». Quel style. Colas·! sa cui-sinière,<ieit écrire-avec'pl.us d'aisance. cc A p.ntposde:·Gitbert~q·o·6.sa "sai'SOB~. . ·eauJ[~a·com~ piètement rétabli, je.· vous -prierai, maman,l de: ne· pas 3Yoir pour lai la complaisance iI\limitée, que~ vous' manifestez pour cet enfant dont)., cat:actère,ilAf>ossibl.è, nOlis donne beaucoup depeil:1C' à san; père et- à-moi.. « Nous sommes arrivés à.~e,discipliner·un peu après de longs et patients efforts; nous hésiterions ·à !ê!c(tnot duire aux.Solivess'i1doit, en quelques JOUI"S, y ,repren-

d-re ce goût du v~gabondage et de.l'indépendance et cette prédilection' pour les plus grossiers gamins dé' pays. « Certes, nous ne tllanqnons pas de relations·dan5 )a ~1ichaiHe et je tiens à ce· que-Gilbert fréquente le~ enfants ·des bonnes familles il qui ·nousrendrons visite à notre arrivée. j'espère malnan, que vous ne verrez aucun· inconvénient à ce que, nous· les invitions à qttel~ quesbridgeschez v?~.•; Vous· vivez vraiment trop"avec les- gens du, village, et je sais qtJe.moomari est fort offusqué lorsque, passant dans les rues, il m~entend· saluer par mon· petit nom parOles contempora·ines-et·· tutoyer par leurs parents. J'ai beau lui dire qu'il ne faut pas y attacher d'importance, que cette familiarité n'exclue pas le respect, il me répond que jamais sa famille n'aurait toléré ce sans-gêne. Evidenlnlent, il ne


-14comprend pas le caractèrebugiste, majs j'i~agine aussi que si vous aviez exigé U.I1,: peu .pl~s de respect de la. part des villageois, cela vaudrait 'mieux pour tput le monde. « Papa· est du ,même.avi$ que ..moi. Vousavezsans doute de·ses·nouvelles. Il passe d'~xcellent~s vacances à Baden-Baden avec le -premie.r:' Président et le~ de Launis'. Quand' donc, maman,··songerez-vou.sà vous désencroûter pou~ jouir des privilèges que vous offrent le, nom et la situation de pap~ et de. vqtregendre ? 1( A bient~t; maman, je vous embrasse·, votre petitJils devient fou à "la pensée de retrouver les .Solives; Ferdinand.vousbaise les mains ?>••• - .,Sotte et pécore,voilà, ~a· pauvre ··Marinette .ce que tu es devenue. Tiens,. Colas, laissons cela et..,allons travailler. .Mais 1C;l colère n'a pas cessé de bouillonner dans l'esprit 4'Isabelle qui,mon<>,logue eQco~e,., en traversant le long vestibule, dont les murs snnt ornés.d~ portra,its: - Durqnd d'Auderoche, Moreau-Villars... le nO":l! la situation. Il me semble la voir, plastronperau.milieu des dindes de son espèce. Elle va bi~ntôtêtfep~.rs~adée que son père s'est mésallié en . nl'épo~sant) Tout de même... tout de nlême... Et Isabelle Richemond se redress~ entre, les rang~es des portraits. de. tro~s siècles qui regardept passer, la f;ler~i.ère. de, leur lignée, celle q.ui a préféré, comme eux',. à I.é\ ·ville le village, l'~onnêt~té parf~ite a~x affaires Dura\ld et, aq.x obligations du monde, .la~ liberté.


La Passée  

Un grand roman de Delphine Arène publié en 1934 aux Imprimeries Arène à Nantua. L'action se passe dans le décor du Haut Bugey sur les hauteu...

La Passée  

Un grand roman de Delphine Arène publié en 1934 aux Imprimeries Arène à Nantua. L'action se passe dans le décor du Haut Bugey sur les hauteu...

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