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UN SEMESTRE DE RAP FRANÇCAIS

Dossiers LE RAP FRANCAIS ET LES FEMMES LES MEDIAS RAP

INTERVIEWS

AL - LOKO PHASES CACHEES GEORGIO - LOMEPAL HOLOGRAM LO’ LARTIZAN -PUMPKIN LADEA - GRUNT LE BLAVOG - SADEK L’ABCDR DU SON MOISE THE DUDE MITCH OLIVIER

CHRONIQUES kery james - roce booba -ideal j casey - OXMO LA RUMEUR - IAM lucio bukowski l’ANIMALERIE - AL ANTON SERRA SHURIK’N - 1995 GAEL FAYE - DEF

PORTRAITS rapgenius faya braz

ROCE

ENTRE LE FLINGUE ET LA FLEUR l’album du debut d»’annee


Zaven Najjar


Abder est parisien. Il est l’auteur de la belle chronique sur l’album Frandjos d’Anton Serra ainsi que du live-report de l’Animalerie. Il a aussi participé à l’interview de Jean et Quentin de Grünt. Il officie aussi sur Flaak Magazine.

JH Floyd est parisien. Il est l’auteur de l’interview de Lomepal.

David Carré est un ancien membre de la rédaction puisqu’il a rejoint l’ABCDR Du Son. Il a eu le temps de nous léguer les chroniques sur Kalash de Booba en plus de l’interview de Lartizan. Bonne route à toi !

Guy Laguitt est lyonnais. Il est l’auteur de la chronique sur le dernier grand album de Rocé.

Augustin Legrand vit à Tours. Il est l’auteur des interviews de Phases Cachées mais aussi des chroniques d’Arts Martiens d’IAM et du classique Où Je Vis de Shurik’N. Il écrit aussi pour le site de la FNAC.

Pauline Motyl vit en région parisienne. Elle a écrit l’article Le rap en France, mysogine ? relayé par Rue 89.

Jibé est aussi un nouveau venu. Il est le rédacteur de la chronique sur Le Combat Continue d’Idéal J et de celle sur l’album de DEF Au Mic.

REDACTION

Juliette Durand est une nouvelle arrivée parisienne dans la rédaction. C’est elle qui a réalisé l’interview de Moïse The Dude. Elle officie aussi sur IndieMusic.

Simon est parisien. C’est un nouveau venu dans la rédaction et c’est lui qui a écrit la chronique sur Opéra Puccino.

Mandarine vit en région parisienne. Elle a interviewé Georgio, Lo’, Faya Tonton Walker est l’auBraz et Mitch Olivier. Elle a chro- teur de la très longue et très niqué le concert de 1995 et a parti- réussie interview de Loko. cipé aussi à l’interview de Grünt.

Alexandre Pitot vit dans la région parisienne. Il est l’auteur de la chronique de Sans Signature de Lucio Bukowski et de Paris Sud Minute de 1995. RN est l’auteur de la chronique de Dernier MC de Kery James. Alexandre Funk est parisien. Il a interviewé Al et écrit la chronique de son album ainsi que le live-report de Casey, sans compter le retour sur La Rumeur.

EDITO Et voilà, la première partie de 2013 est déjà terminée. Un nombre affolant de projets réussis sont sortis et bien que nous ayons fait de notre mieux, il était impossible de parler de tout si on voulait le faire bien. Ne nous en voulez donc pas si votre rappeur préféré ne fait pas partie de ces colonnes, ce n’est pas une question de goût. Enfin, dans la limite du raisonnable, évidemment. On avait mille projets pour 2013. Forcément, le temps glisse entre les doigts. Mais on a pris celui de vous livrer ce web-magazine. Nous tenions à apporter la qualité graphique à l’exigence d’écriture qui nous caractérise. Pourquoi Rocé en couverture ? Tout simplement parce qu’il a signé le meilleur album des six premiers mois de l’année. Il nous était donc impossible de ne pas lui faire cet honneur. Et même si vous n’êtes que 4.000 à nous suivre sur les réseaux sociaux, on s’est dit que c’était déjà beaucoup. Donc, en toute simplicité, MERCI à vous. Et j’adresse personnellement mes remerciements à toute l’équipe qui travaille avec moi et sans qui rien de tout ça n’aurait vu le jour. Stéphane Fortems.


SOMMAIRE.

LES INTERVIEWS. Loko : Il n’existe pas plus capitaliste qu’un rappeur qui reussit.

Le Blavog : Vous savez que lui est encore plus con dans la vraie vie ? Hologram Lo’ : C’est par passion avant tout. Georgio : Je puise mon inspiration dans tout ce que je vois. Ladea : L’image du rap n’est pas representative : ce n’est pas un milieu misogyne.

CONCERTS. Casey X La Maroquinerie : liberez la bete de scene. L’Animalerie X Pan Piper : en direct du zoo.


Phases Cachees : Ce melange entre instruments et machines donne la texture de notre musique. Moise The Dude : Mes gouts en rap francais vont du Klub des Loosers a Booba.. Grunt : De plus en plus de gens se rendent compte qu’on leur fait bouffer de la merde. Mitch Olivier : La musique c’est organique, ca provoque des emotions. L’ABCDR Du Son : Sadek : Il y a plein de choses L’unanimite, ca n’existe pas sur Internet. que je n’ai pas mises dans cet album, par pudeur. Lomepal : Il y a le sens, la technique et le style. Pumpkin : Homme ou femme, l’essentiel est d’etre bon. Al : C’est le probleme du rap : on fait trop de jeunisme. 1995 X Palais des Sports : Concert a domicile.


CHRONIQUES. Roce : Gun’z N Roce Booba : Kalash Le rap en france, misogyne ? Gael Faye : Pili-pili Sur Un Croissant Au Beurre

GRANDS CLASSIQUES. Shurik’N : Ou Je Vis Oxmo Puccino : Opera Puccino


IAM : Arts Martiens

Anton Serra : Frandjos

Kery James : Dernier MC Faya Braz et le beatbox

La Rumeur : les premices du rap de fils d’immigres. DEF Au Mic : Petit Artiste Local Lucio Bukowski : Sans Signature

Ideal J : Le Combat Continue


KERY

JAMES

DERNIER

MC


chronique. Alors voilà, le Kery James nouveau est arrivé. Logiquement, ça devrait être un événement dans la sphère hip hop. Comme il le dit si bien lui-même, la rue se souvient. Elle se souvient d’une carrière remplie de classiques, de changements de direction, de clashs, de violences (Mc Jean Gab’1 et Black V.Ner sont encore là pour témoigner), de contradictions. Bref, une carrière à l’image de l’Homme en général : instable, parfois génial, parfois médiocre, sans goût, et d’autres fois, magnifique. Et pourtant, il revient sans trop de bruit, la promo de cet album ayant été bien plus discrète que celles des années précédentes. Pour dire vrai, il a été quasi invisible depuis 4 ans. L’année dernière, on l’a vu réapparaître sur l’album de Youssoupha, ainsi que dans quelques clips. Et puis, cette année, l’album. Alors on se pose des questions : qu’en serat-il de ce come-back ? Ou cet album n’aura-t-il la couleur que d’un énième disque estampillé rap conscient, où les thèmes sont déjà connus à l’avance (racisme, pains au chocolat, c’est difficile de réussir à l’école mais faut s’accrocher, etc…), et où est absente toute notion de nouveauté puisque tous ces discours conscients ont été répétés un millier de fois chacun par des dizaines de rappeurs différents? Pour répondre à tout cela, plongeons-nous au cœur du projet. Déjà, le rappeur nous gratifie d’un album garni, 19 pistes, parfois très longues (entendre : trop longues pour passer en radio sans être coupées), sans interlude, ni outro/intro qui sont très souvent pauvres musicalement. Non, ici le plat est consistant, et vous pouvez prendre fromage et dessert, bref il y en a pour tout le monde. Il a gardé ça de l’ancienne école : pas d’EP, de CD à 12 titres dont trois sont des remix ou des titres déjà présents sur d’anciens projets. Cette considération peut paraître futile mais à l’heure où les gens n’ont plus forcément les moyens de consommer du culturel, 14 euros pour 19 titres c’est finalement pas si mal. D’autant que les titres contiennent des thèmes assez diversifiés, quoiqu’assez banals pour un album de Kery James : amour, unité contre le système, egotrip, histoires de rue, etc… Ce n’est donc pas un album uniforme que l’artiste tente de nous livrer ici, mais plutôt sa vision, ses impressions sur les aspects les plus divers de notre société. L’album est à la fois très personnel et également assez ouvert sur les thèmes qu’il aborde.

Alors bien sûr, il y a toujours cette fameuse première track, celle qui ouvre les albums de Kery, souvent une des meilleures de chaque projet. Ici, Le Dernier MC remplit parfaitement sa tâche. L’instru, déjà, avec un petit air de déjà vu : du piano, des cœurs, un peu comme dans Le Combat Continue part.3. Le titre est très efficace. Ici, le MC nous rappelle l’essentiel de son combat, contre les imposteurs, contre les racistes et toutes formes de discrimination, tout en faisant dans l’egotrip. Un morceau où il se prend pour Le Dernier des Samouraïs version 9.4. C’est bien fait, c’est léché, le clip est efficace, bon point donc. Le remix de ce titre, à la fin de l’album, est encore meilleur, enrichi par un Lino en bonne forme, un Tunisiano toujours aussi brailleur, un REDK avec de sacrées punchlines, un Médine on fire, et de très bonnes surprises (ou plutôt confirmations?) à la fin du morceau, avec Ladéa, Fababy, 2ème France, puis un Orelsan qui conclut le morceau d’une plutôt belle manière dans un registre où il n’est pourtant pas le plus habitué à rapper. Ces deux morceaux sont peutêtre à mon sens parmi les meilleurs de l’album. Ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas écouter le reste du projet. Quelques bons morceaux comme Constat Amer, qui parle du manque de solidarité entre les différentes communautés des banlieues. Kery continue de combattre pour l’unité, dans cette chanson où il énonce de nombreuses vérités parfois dures à entendre (comme celle-ci : On peut se poser la question : qui sont les plus racistes ? Y’a qu’à observer les problèmes que posent les mariages mixtes).

Le rap est une musique qui a pour vocation, entre autres, d’être jouée sur scène et de faire vibrer les foules. 8


chronique. Il est donc fidèle à son rôle d’éveilleur des consciences qu’il essaie tant bien que mal d’assumer (il avoue lui-même dans le morceau ne pas avoir les épaules et la droiture pour être un leader). Autre excellente piste, le titre Contre Nous avec Médine et Youssoupha. Une chanson où ils mettent en scène un faux clash entre les trois, pour finalement, encore, le même message : unissez-vous au lieu de vous clasher. Ça semble déjà avoir été dit mais c’est toujours bon à entendre. L’instru colle bien au thème et les punchlines des trois Mcs sont affutées là aussi (mention spéciale pour celle-ci, de Youssoupha : Tu t’dissimules, parle de Din afin de laver ton image, à un moment il faut choisir soit t’es rappeur soit t’es imam). A trois, ils détruisent les rumeurs qui parlent d’une rivalité entre ces trois MC, à cause d’une certaine proximité des thèmes abordés dans leurs textes. Le morceau n’est peut-être pas indispensable mais le couplet de Youss a au moins le mérite de pointer les véritables limites de Kery James et de son rap. Bien malgré lui, le lyriciste bantou pointe des faiblesses qui sont bien réelles chez le rappeur du 94. Car ce n’est pas un album parfait que nous livre ici Kery James, loin de là. Pour commencer la liste des reproches, on pourrait dire à Kery qu’il rappe lentement. Parfois trop lentement, et on a l’impression qu’il a totalement lâché le rap pour faire quelque chose qui se rapprocherait vocalement plus du slam ou simplement de la poésie. Mais ce n’est plus tout à fait du rap : le rap est une musique, qui a pour vocation, entre autres, d’être jouée sur scène et de faire vibrer les foules. Parfois, ça manque terriblement de rythme (Des Mots, La Mort Qui Va Avec, Le Mystère Féminin). Ensuite, lui qui était un MC qualifié de plume, il convient de noter qu’elle est, dans l’album, assez faible. A part, là encore, dans Dernier MC ou Contre Nous, où on sent l’épée aiguisée. Kery en est donc encore capable. Mais finalement, le discours reste assez gentil, dans le sens où presque rien de choquant, provoquant, n’est énoncé au cours de l’album. De plus, la majorité des rimes s’étalent sur deux ou trois syllabes. Loin de nous l’idée de faire l’apologie de ceux qui rappent sur huit syllabes en omettant d’inclure du sens dans leurs lignes mais au niveau des sonorités c’est

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quand même plus agréable. Les figures de styles sont nombreuses (beaucoup de métaphores, de références, quelques allitérations et assonances) mais la rime est relativement pauvre et facile. Et avec cette manie de couper la fin de ses phrases, on se surprend parfois à déjà connaître la fin de ses vers avant qu’il ne la rappe… En fait, comme le dit Youssoupha dans Contre Nous, Kery semble fatigué. C’est malheureux à dire mais son rap commence terriblement à tourner en rond et ça n’est pas en rappant sur une bande-son dubstep que Kery nous fera croire qu’il y a du changement. Il ne semble clairement plus capable de nous offrir quelque chose de nouveau dans le rap conscient, pas sur tout un album en tout cas. Prenons l’exemple du morceau Quatre Saisons : il raconte une histoire, celle d’un jeune de banlieue qui plonge dans les trafics. Il l’a déjà fait (Deux Issues, L’Impasse), et il le faisait mieux à cette époque. Ça n’est malgré tout pas un mauvais morceau en soi, mais si le rappeur continue à se répéter de cette manière, avec une copie moins bonne que l’originale, bientôt, plus personne ne l’écoutera rapper. Et ce serait dommage, on sent qu’il lui reste des choses à dire. • RN.

C’est malheureux à dire, mais ce n’est pas en rappant sur une bande-son dubstep que Kery nous fera croire qu’il y a du changement.


chronique.

Zaven Najjar


grands classiques.

Idéal J x Le Combat Continue.

Le Combat Continue, classique du rap français, chef d’œuvre d’un art décrié. Difficile d’en parler vu le nombre d’auditeurs qui le connaissent par cœur et qui entretiennent avec cet album un lien d’affection presque déraisonnable. Impossible d’être exhaustif, de définir précisément ce qui fait cet album aussi du fait de sa richesse et de son aboutissement, qui maintient prisonnier l’auditeur de son univers sombre, où les caisses claires sont des cliquetis de chaînes et les cuivres autant de complaintes de détenus invisibles. La voix de Kery James résonne ainsi à la fois comme l’autorité locale et aussi la seule part d’humanité présente aux alentours. Au fil des pistes, le MC change et se transforme, parlant de lui et sa bande comme la pièce maitresse tout en ironisant sur son art, alors qu’il exprime des sentiments divers, voire contradictoires. On peut alors penser cet album en termes de distinctions et de paradoxes, mettant en lumière la richesse et la diversité des thèmes et de l’écriture.

Egotrip/introspection : En naviguant entre les pistes de l’album, l’auditeur est constamment pris entre deux feux, dont l’un est un domaine à part entière du rap et l’autre une implication de la mise à distance, par l’écriture, d’une situation. L’egotrip, avec toute la mégalomanie qu’il met en scène, impose les personnalités des Mcs dans le paysage rapologique, autant dans le message que dans la pratique. Ideal J devient donc la pièce maîtresse (Le Combat Continue Part 2), ne serait-ce que parce qu’elle le déclare. Cette autorité qui retient presque en otage l’auditeur le pousse à acquiescer et accepter le statut de ceux qu’il écoute.

De plus, Ideal J tient à s’imposer non seulement dans le rap mais aussi dans le show-business, débarquant en studio comme dans une rue piétonne un samedi après-midi, méprisant cet univers tout en essayant d’en prendre les rênes. En parallèle, Kery James nous décrit dans d’autres morceaux son processus de remise en question. Retraçant son parcours et exposant erreurs et errements, le mélancolique MC se fait méditatif. Sentant qu’il a failli dans ce qu’on attendait de lui (j’reste de ceux dont on dit qu’ils ont gâché leurs possibilités, Si Je Rappe Ici). Si la voix de l’Ideal rappe ici, c’est par nécessité, celle de reconnaître ses torts, aussi hardcore que cela puisse être.

Mélancolie/rage : Ces deux sentiments sont omniprésents et ce, aussi bien dans les textes que les instrumentaux. Depuis l’amour nous a rayés (L’Amour) jusqu’à Les flics noirs ne sont que des traîtres et j’en bave de rage (Hardcore), les extrêmes se rejoignent toujours et vont jusqu’à se nourrir l’un l’autre (L’amour trop souvent flirte avec la haine, L’Amour), conduisant parfois jusqu’au nihilisme, même face aux représentants de la loi (Si ils savaient qu’ils perdraient beaucoup moins de temps en me suçant la bite, Pour une poignée de dollars). Ajoutant les méfaits de la drogue et de l’alcool au tableau (Un Nuage De Fumée), dont les effets peuvent aussi bien conduire à l’un comme à l’autre. L’apogée étant bien sûr Hardcore, aux accents journalistiques, qui nous décrit le monde à travers les pires faits divers et historiques, sur un ton des plus rageux. Rage de l’injustice, mélancolie de l’éternel oppressé, ne se sentant jamais à sa place : le monde d’enculés dans lequel nous

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sommes obligés d’évoluer. Message.

Tristesse/dignité : L’histoire racontée en détails par les Juniors est triste. Entre la drogue, le racisme, la délinquance, la répression et la prison, l’horizon des jeunes des quartiers du 94 semble terne, pour ne pas dire carrément sombre. L’amour, pourtant recherché et désiré, fuit le poète maudit depuis le jour de [sa] naissance. J’ai Mal Au Cœur termine d’asseoir ce climat sombre, décrivant la vie des jeunes délinquants, qui ne sont plus que des objets du système qui trace nos vies, délimite nos limites. Malgré tout, les Mcs assument leurs actes et font preuve de dignité allant parfois jusqu’à la vanité. On passe ainsi de J’ai fait mes choix et aussi hardcore qu’ils soient sur Hardcore, au railleur espèce de connard, accuse le pouvoir sur Pour Une Poignée De Dollars. Cette dignité presque forcée veut en fait effacer la fatalité décrite pour chercher à se détacher des institutions qui de toute façon ont décidé de ne s’occuper d’eux seulement dans un contexte répressif.

Pour Une Poignée De Dollars : me demander ce que je ferais pour une poignée de dollars, c’est demander à Chirac ce qu’il ferait pour conserver le pouvoir. En parallèle, les membres du Ideal se rebellent parfois contre le destin pour s’affirmer, pour eux-mêmes et pour les autres. Le rap apparaît d’ailleurs comme le seul acte de création, la seule porte de sortie de cet univers. Tournant le dos à la misère pour rentrer dans le monde de la musique, ils veulent y régner en maîtres comme ils le faisaient pour la rue. A la différence que leur règne sur la rue était installé de fait, comme une couronne cloutée sur leurs têtes et dont ils ne pouvaient se débarrasser, alors que le monde du showbusiness doit être conquis. Ose, lève le glaive face à ces mecs qui pèsent […] Nous dans le showbizness, sachez que personne nous baise, Show-business annonce clairement la couleur : le schéma que les anciens délinquants appliquaient à leur monde va être appliqué à celui du divertissement, les amenant à accomplir quelque chose qu’ils n’auraient jamais soupçonnés, devenir finalement des artistes plutôt que simplement des mecs riches.

Fond/forme – Conclusion : Déterminisme/détermination : En exposant son parcours, le groupe ne cherche pas la rédemption mais fait parfois preuve d’un fatalisme exagéré. Les règles ont été fixées, malheureusement restent fixes (L’Amour), constat de départ qui laisse peu de place à l’invention, l’improvisation, l’imagination. Puisque le monde n’est rempli que de tards-bâ comme ces profs qui avant d’avoir des preuves nous montraient du doigt (Pour Une Poignée De Dollars), alors ces jeunes n’ont eu d’autres choix que de se tourner vers la délinquance et la marginalité. Ils en viennent même à se justifier par le fait qu’ils ne sont qu’humains, avec tous les défauts que cela implique. Ainsi Hardcore devient l’énumération des vices de l’homme, dont la plupart sont bien plus dérangeant et destructeurs que ceux de DJ Medhi et ses kickeurs. La comparaison va plus loin en rapprochant Kery James et Jacques Chirac, à l’époque président, sur

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Ce statut d’artistes, qui ne semble pourtant pas être le but recherché, est en fait tout à fait atteint sous l’angle de cette distinction. Formellement, on se trouve en permanence plongé dans cet univers musical à la fois riche, ambigu et cohérent, piégeant comme dit précédemment l’auditeur irrémédiablement en imposant un fil conducteur sombre et lancinant. DJ Medhi redouble ainsi d’efforts, épaulés par ses comparses beatmakers, pour imposer un style, une signature musicale, qui fait que l’on reconnaît instantanément une instru du Combat continue. Les textes aussi profitent de cette symbiose entre fond et forme et même si le style reste sobre, on sent que l’auteur peut rebondir à n’importe quel moment comme sur Blast Masta Killa : Sachez que la rime cé aurait pu ne jamais cesser et se permet néanmoins quelques fantaisies ([Hardcore] fut la Révolution française, un-septhuit-neuf). Cette sobriété est bien évidemment mise au service du fond, en étant en perpétuelle symbiose avec lui. Elle laisse une grande impression de maîtrise et d’aboutissement qui reste ancré profondément, même après l’écoute. Qui, comme le combat, continue toujours depuis 1998. • Jibé.


chronique. Zaven Najjar


SADEK. «Il y a plein de choses que je n’ai pas mises dans cet album, par pudeur.»


entretien.


entretien.


Est-ce que tu peux nous raconter ton enfance ?J’ai eu une enfance tout à fait normale. Quand j’étais petit, je faisais beaucoup de sport et puis quelques conneries à l’âge du collège mais rien de méchant. Sur Mektoub, tu parles d’un accident qui t’immobilise pendant un an ? Oui, c’était à la fin de l’année de CM2. J’étais en roller, je me suis fait renverser au pied de mon immeuble. J’ai eu beaucoup de membres cassés et de lésions. J’habite au cinquième étage sans ascenseur, j’ai passé presque un an sans pouvoir aller à l’école. Tu fais quoi pendant cette année ? Je ne fais que d’écrire. Je regarde aussi la télé et je fais les quelques devoirs qu’on me ramène mais j’ai la chance d’être doué à l’école donc ça ne me perturbe pas trop. Cette épreuve passée, tu te lances dans le rap via les battles. Voilà, 8Mile venait de sortir. Eminem était déjà une icône. On regardait ce film avec beaucoup d’intérêt. De notre côté, on n’avait pas grand-chose à dire alors on a commencé à écrire nos textes en se gazant. C’est aussi la vie à la cité, ça chambre et vanne sans arrêt. C’est ça. La vie à la cité, c’est des coups durs mais surtout beaucoup de sourire. C’est une enfance classique dans le 93. T’es entre les cours et tes parents. A côté de ça, on nous vend beaucoup de rêve et on a envie de s’en sortir. On essaie de se débrouiller mais ce n’est pas le MacDo qui va nous aider. On tombe dans deux ou trois bêtises. Mais je ne veux pas m’élargir sur ça, ce n’est pas important. Tu revendiques le côté 93. Est-ce que tu te sens comme un porte-parole de ton département ? Tout à fait mais ça fait partie aussi de l’art du rap. Même si je devais habiter dans la dernière campagne de France, je représenterais à mort. Pour moi, le rap c’est parler de ce qui t’entoure. C’est donc important de représenter ta provenance. D’ailleurs, j’ai lu dans une interview qu’adolescent, tu n’écoutais pas de rap français parce que ça te renvoyait trop à ton quotidien. C’est vrai. Je ne comprenais pas comment les gens pétaient un câble sur le rap français alors que les mecs ne faisaient que

raconter la réalité. Mais c’est ta réalité à toi, pas celle de tout le monde. C’est ça, ce n’est pas le ressenti de tous les français. Mais comme je suis camouflé dedans, je n’ai pas le recul pour m’en rendre compte. J’ai toujours aimé m’évader, j’aime beaucoup les films comme Le Seigneur des Anneaux. Ça t’emmène dans un tout nouvel univers, tu t’immisces dans du neuf. Donc le rap américain me parlait plus parce que c’est une réalité à laquelle je n’avais pas accès. Après à seize piges, je comprenais plus les textes des rappeurs français. Il faisait référence à des événements qui me sont arrivés et forcément, ça résonnait plus. On sent le travail sur la punchline dans tes textes. Comment tu travailles ça ? C’est très instinctif. Je le travaille, c’est-à-dire que je le peaufine mais la base est spontanée. Je me pose sur ma feuille pour écrire un son et si ça ne démarre pas dans les cinq minutes, c’est que ça ne va pas être bon. C’est l’exemple de Jay-Z qui parlait de feeling sur une production et qu’il ne faut pas forcer. Le premier son de ton album s’appelle Rapublicain. Que penses-tu de la polémique engendrée par Nathalie Goulet, qui veut censurer tout le rap agressif ? C’est une très mauvaise chose. A partir du moment où on ne s’en prend pas à l’intégrité des gens, aux races, aux handicaps et à l’orientation sexuelle, tout le reste est critiquable. Ce qui avait l’air de la déranger, c’était que des rappeurs s’en prennent aux institutions. Le problème est plus profond. Elle ne voit que la forme mais le fond, ce serait de réfléchir à l’existence même de ce rap agressif. Pourquoi il y en a ? On voit des choses dans la rue qui peuvent nous rendre haineux envers l’état. Pas de subventions, les contrôles abusifs que tu sois ou non dans les activités illicites de ta cité et j’en passe. J’ai des amis qui étudient à la Sorbonne mais qui se font contrôler régulièrement quand ils rentrent au quartier. Via Rapublicain, implicitement tu expliques que le rap peut très bien se fondre dans la république. Si tu veux

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entretien. résumer ce titre, c’est un éveil sur le monde. Tous les faits évoqués sont des faits concrets. J’ai décidé que mon vrai combat est dans le rap, pas dans la république. Je fais partie de ces jeunes qui ne votent pas parce qu’ils ne croient plus en rien. Ma politique, c’est le rap.

un Rohff qui va faire un son avec Jena Lee. Même ça pour moi, ce n’est pas négatif. Je trouve que le morceau n’est pas négatif. Il ne faut pas qu’on soit fermés comme ça. Quand Eminem ou Lil Wayne appelle Bruno Mars aux USA, ça passe très bien.

Tu as signé en major jeune. Que penses-tu de cette tendance qui vise à prôner l’indépendance comme une valeur ?Pour moi, la réussite va de pair avec la vente de disques. Ça me correspond à moi, après chacun son avis. Je me souviens d’une très belle phrase de Despo qui dit «Indépendant ce n’est pas un gage de qualité, arrête de bluffer pédé. T’es pas meilleur parce que tu vends moins de cd.»

Puisqu’on parle de chanteurs, tu chantes sur certains sons. C’est quelque chose de naturel ? Ouais, certaines instrus ne peuvent être prises que comme ça. Quand j’ai ce feeling, j’y vais. Je ne suis pas le meilleur chanteur du monde mais j’ai fait ça avec sincérité. C’est le cœur qui a chanté.

On a évoqué un peu ton physique, comment tu vis toutes les attaques ? Ça m’amuse. Au début, ça m’énervait parce que je suis quelqu’un de vrai et d’entier. Je me demandais comment il pouvait m’insulter sans me connaître, sans savoir ce que je vaux. Mais j’ai compris, c’est juste amusant pour eux. C’est comme quand nous étions petits et qu’on allait sur les tchats, l’objectif était de mettre le plus d’insultes avant de se faire virer. On était morts de rire alors qu’on énervait peut-être les gens à fond ! Je le prends à la rigolade, certains me font même rigoler parfois. Rentre aussi en compte le fait que tu sois une célébrité donc une cible plus facile. Je ne me sens pas du tout comme une célébrité. J’ai une petite notoriété mais je reste simple. Je n’ai pas ce truc de me promener avec une équipe, je reste comme j’étais. Ce n’est pas parce que je pose avec Meek Mill que je vais changer d’attitude. Tiens justement, comment on en vient à avoir cette connexion ? Par des collaborations artistiques. DJ Kore, qui a composé une bonne partie de mon album, a ses contacts là. Mon but est de donner de la bonne musique aux gens qui nous écoutent. Si je peux faire des lourds featurings comme ça sur mon premier projet, allons-y. Ce n’est pas vraiment pas une question de nom, c’est juste que je kiffe Meek Mill et que j’avais envie de mêler nos univers. Ça fait une belle vitrine. Ça t’ouvre une fenêtre, ça peut élargir ton public mais ça n’a rien de négatif. Ce n’est

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Tu aimes la chanson française ? J’aime beaucoup Jean-Jacques Goldman, Renaud, Gainsbourg, Piaf et j’en passe. Dans Secret, tu parles d’homosexualité. On sait que c’est un sujet très compliqué à aborder dans le rap français. Ça fait juste partie de la tolérance qu’on m’a inculqué dans la cité. On est tous de milieux et d’origines différentes, je ne me vois pas juger quelqu’un sur ses choix sexuels. Surtout que c’est gratuit et inutile. Ça ne regarde qu’eux. Est-ce que ça t’empêche de serrer des meufs ? Ah non, au contraire. Il y en a plus pour nous ! (rires) Sur cet album, il y a un morceau nommé Johnny Cauchemar. Ta tape précédente s’appelait Johnny Niummm. Qu’as-tu avec le prénom Johnny ? C’est le prénom américain par excellence. C’est le prénom des films, ça n’a rien à voir avec le rêve américain ou quoi. Ton album est beaucoup plus personnel. Ce n’est pas difficile d’écrire sur soi ? C’est très dur et très instinctif. Il y a plein de choses que je n’ai pas mises dans cet album, par pudeur. Je suis encore trop proche de cette réalité pour dévoiler les mauvais côtés de ma vie. C’est le chemin classique : la tape sert à montrer tes aptitudes et l’album permet de se révéler en tant qu’artiste. Et le moment où tu fais écouter ton album aux parents, il n’est pas un peu compliqué ? Je suis assez malin. Je dis à mon père de ne pas s’inquiéter, que c’est inventé de A à Z. Je lui dis que c’est comme Al Pacino et


Scarface. Ma mère est plus consciente de la part de réalité. Tu attends quoi de cet album ? Toujours avancer. Je ne me fais pas d’illusions, je ne pense pas qu’on devienne numéro un avec un seul album. Mon but est de devenir le meilleur, ça prendra le temps qu’il faudra mais c’est mon objectif. C’est toujours par palier, j’en ai déjà franchi quelques-uns. Pour l’instant, je veux montrer que j’ai un univers et que ça kicke. Tu travailles déjà sur un projet après cet album ? Oui, bien sûr ! Je ne veux pas en parler maintenant pour rester concentré mais ce sera une mixtape avec plus de featurings. Tu aurais une collaboration de rêve ? Mon featuring de rêve, ce serait Daft Punk. On n’est pas du tout dans les mêmes sphères mais c’est vraiment un groupe que j’ai kiffé. On peut ne pas en parler si tu le souhaites mais j’aurais aimé revenir sur la vidéo avec Tonton Marcel. Comment tu en viens à être énervé à ce point ? Ce n’est pas trop de l’énervement. On avait juste des choses à se dire de l’ordre du privé puisqu’il avait parlé de moi sur certaines vidéos. C’était rien de méchant mais ça

méritait une explication. Malheureusement, il est venu directement avec une caméra alors que c’était la première fois que je le voyais. Je lui ai dit ce que j’avais à lui dire tout en conservant le respect nécessaire. Je n’oublie pas qu’il n’a pas mon âge. Demain, si un petit de douze ans me parle mal, je vais être outré. J’ai le respect nécessaire mais j’ai aussi la franchise de dire ce qui me déplait. Il mérite aussi le respect parce qu’il va sur le terrain, il essaie de ramener du contenu au rap français. C’est parfois un peu maladroit mais il a la démarche. • Tous propos recueillis par Stéphane Fortems.

Le fond, ce serait de réfléchir à l’existence-même de ce rap agressif.

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chronique.

Booba, Jack, Kaaris, Kalash, Pasqua

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Ce n’est pas un scoop, Booba ne livre plus les albums qu’il a un temps été capable de livrer. Si la période post-2006 est celle d’une domination sans pareille sur l’ensemble du rap jeu, elle est aussi celle de la baisse qualitative de ses projets et de choix artistiques douteux. Si bien qu’il faut souvent chercher du côté de la série Autopsie pour retrouver chez B20 la verve de ses débuts. Un comble, alors que son troisième solo Ouest Side est encore à ce jour la plus belle représentation d’un rap français mainstream à la violence esthétiquement superbe et à la gracieuse vulgarité totalement décomplexée. En revanche, s’il ne tient plus la distance passée la douzaine de titres, il faut toujours compter sur l’ourson bodybuildé pour déployer à l’occasion, le temps d’un morceau, une puissance verbale digne de ses plus belles apparitions. Car le matérialisme tant décrié et toujours plus ostentatoire qui découle de ses clips par Chris Macari n’y change rien : Booba même bourré de deniers reste un monstre d’écriture capable de fulgurances formidables. Et Kalash en est l’exemple le plus probant qu’il nous a été donné d’entendre depuis un bon moment. A vrai dire, c’est même un gigantesque doigt – de pied – à tous ceux qui trouvaient Caramel mou. Impressionnant de constater à quel point le dernier single en date de Futur représente toutes les facettes de son auteur et même au delà. Kalash est Booba dans tout ce qu’il a de plus excessif. Et le clip alcoolisé à l’imagerie militaire qui flirte allègrement avec le porno n’est rien face à la gigantesque fresque d’obscénité dépeinte dans les paroles. Les occurrences des mots chatte, mère et grand-mère, d’ailleurs jamais très éloignées, n’ont jamais été aussi nombreuses au sein d’un seul morceau. Si bien qu’on ne les compte même plus et qu’elles finissent par passer comme une loi Pasqua : violemment mais sûrement. Oublié le flow à la guimauve, Kalash signe le retour d’une métrique implacable, d’une intonation puissamment orchestrée. D’où des références, même les plus pauvrement écrites comme ce J’suis Marlo Stanfield, ta mère la hyène, t’es McNulty, qui semblent sortir d’ailleurs. Quant au J’ai des gros bras la chatte à Popeye, comment commenter un truc pareil ?

Au-delà de B2O lui-même, il y a deux choses franchement impressionnantes dans Kalash. La première, c’est le refrain. A l’image du morceau dans son ensemble, c’est une mine de gimmicks conçus pour durer. Caramel faisait déjà fort de ce point de vue là, ce n’était qu’un en-cas. Il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour constater que le Qu’est-ce j’vais faire de tout cette oseille ? à déjà sensiblement marqué les esprits. Moi et mes kheys on part sur la Lune, amuse toi bien en Meurthe-et-Moselle est une autre phrase qui concentre en elle seule toute l’arrogance du rappeur, et ce non sans la sale pointe d’ironie habituelle. La seconde chose impressionnante, c’est Kaaris. Kaaris, sur Kalash, est un petit miracle. Personne n’avait jamais tenu tête à B20 dans son propre registre comme il le fait ici. Son couplet, le tranchant d’une hache dans un crâne. Il retourne les esprits pour théoriser ses biceps taille mollet, retourne une fille pour la pratique, ré-invente le code de la route et prostitue ta grand-mère. Gratuit, y’a pas de quoi. Violence verbale à son apogée, que les salopes n’osent pas approcher et que ça reste ça-comme. Ces paroles tirées de Première Catégorie siéent à la perfection à un titre du calibre de Kalash, véritable orgie autant sauvage que maitrisée, que les excès ne rendent que plus jouissive. A ceux qui le disent rouillé, Booba prouve qu’il est encore capable d’aligner sa cible, il lui faut juste un peu plus de balles. Et dommage pour elle, il n’a pas l’air d’en manquer pour l’instant. • David Carré.

‘’Qu’est-ce j’vais faire de tout cette oseille ?’’ 22


chronique.

Š Lucas Perrigot 23


concerts. Casey x La Maroquine

rie.

Coup de couteau ou coup de griffe ? Présentée comme l’opportunité de découvrir sur scène quelques morceaux du troisième album de Casey, prévu initialement en février 2013, cette date restera comme une cicatrice à l’oreille pour les spectateurs présents, malgré le report de la sortie de l’album. Au milieu de la population massée rue Boyer devant La Maroquinerie, l’excitation est palpable. Les gens se demandent peut être de quel métal seront forgées les nouvelles chansons que Casey présentera sur scène avant la sortie de son nouvel album. Ils sont aussi tout simplement contents à l’idée de retrouver une artiste habituée aux performances scéniques de haute volée. Malgré le line up aussi attractif que familier pour les habitués, Prodige et VîRUS en première partie, personne ne semble se presser pour rentrer. Une fois dans l’obscurité de la salle, VîRUS en profite pour casser l’ambiance avec son flow abondant, ses textes acides et son énergie sombre. Après l’incruste, Le décor est planté et la foule devient plus compacte. Elle salive déjà en pensant à la suite. Après une brève attente, DJ Hamdi (Urban Shoot & 1 micro 2 platines) s’installe discrètement derrière les platines et Prodige prend le relais. Encore une fois, les morceaux s’enchainent et le temps passe vite, avec comme point culminant l’iconoclaste Angélique et Bernard, débité de façon insolente. Tout le monde n’a pas encore récupéré que les lumières s’éteignent à nouveau.

DJ Kozi (Underground Explorer et Hip Hop Résistance) arrive et chauffe la salle à blanc avec quelques prouesses sonores sur des samples de morceaux de Casey qui finit par arriver sur scène en rappant sans forcer. A la fin de la première chanson, elle est déjà en transe et la foule est ravie. Comme à son habitude, elle enchaîne 4/5 morceaux dont Pas à vendre, avant de s’adresser à la foule. C’est là que la nouvelle tombe: la sortie de l’album est repoussée à une date indéterminée. Malgré la déception, la foule reste motivée, encore électrisée par ce début de concert. Il faut dire qu’avec la spontanéité et la causticité de l'artiste du Blanc-Mesnil, la nouvelle est passée comme une lettre à la poste. Bien qu’étant une artiste connue pour son talent textuel et scénique exponentiels, depuis La Parole est mienne jusqu’à ZONE LIBRE, Casey a trouvé les moyens de surprendre encore son public par un feeling vocal et une science rythmique qui relèvent du surréalisme. En plus de rapper ses morceaux avec un instinct déconcertant et sans backs, elle n’a pas hésité à découper, telle une chirurgienne, ses textes de rock tels qu’Une tête à la traine pour les kicker sur des beats complètement revisités par DJ Kozi. Après cette séance de maïeutique artistique en direct, Prodige et B.James d’Anfalsh arrivent sur scène pour achever avec Casey ceux qui respirent encore. Bilan : aucun survivant. • Envoyé spécial : Alexandre Funk.

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entretien. © Souad Boualam

LOMEPAL. «LE RAP, C’EST UN JEU DE FEINTES.» 25


Après un message sur Facebook et quelques textos échangés, c’est lors d’un lundi soir glacial et humide que nous avons rencontré Lomepal. Dans un lieu qu’il connaît bien, un petit fast-food mexicain de la rue Mouffetard, le rappeur aussi longiligne que parisien nous accueille pour nous raconter ses débuts dans le rap, ses projets passés et à venir et nous présenter qui il est. On aura eu le temps d’échanger autour de l’écriture, longuement, et de la famille plus succinctement. Peux-tu te présenter ? Puis présenter Lomepal ? Je m’appelle Antoine, je suis un gars de Paris Sud, j’ai passé la moitié de ma vie à faire du skate et à rigoler. J’ai le bac et je suis en école de vidéo. Je travaille de temps en temps pour essayer de survivre et je vis encore avec ma mère. Sinon Lomepal : ça fait deux ans plus ou moins que j’existe. J’ai trouvé ce nom parce que j’ai le teint assez pâle. Au début, c’était Jo Pump. J’ai gratté mes premiers textes sous le nom de Lomepal avec Fixpen Sill. Mon premier projet est sorti en septembre, 20 mesures, puis j’ai collaboré sur leur projet Le Sens de la Formule. Pendant toute cette période-là chez Walter, on a fait notre projet 22h-06h, sorti en mai 2012. Parallèlement à ça, j’ai rencontré un gars qui s’appelle Caballero. Avec lui et Hologram Lo’ que je connaissais déjà depuis longtemps, on a fait un projet à 3 qui s’intitule Le Singe fume sa cigarette sortie en octobre dernier. Là je suis sur deux projets solo différents: je garde la surprise. Mais le premier qui sortira, c’est une collaboration avec Meyso, un beatmaker de Poitiers qui est très talentueux ! Belle présentation. Tu penses qu’on est obligé d’avoir un blaze pour être rappeur? Non c’est pas obligé mais après c’est difficile de retenir deux noms plutôt qu’un (prénom/nom de famille). Il peut aussi y avoir d’autres gens qui l’ont, ça peut créer la confusion. Et puis c’est plus drôle d’avoir un nom, c’est plus simple pour rimer dessus, faire des gimmicks. C’est aussi bien pour avoir un univers autour de cette entité artistique mais après je ne pense pas que ça empêcherait quelqu’un qui rappe avec son nom de famille de bien le faire ! Il y a des gars comme Kendrick Lamar ou Alpha Wann par exemple qui rappent très bien !

On t’a vu avec Fixpen Sill, Caballero et Hologram Lo’ et le Val Mobb mais concrètement tu n’appartiens à aucun crew à part entière, pourquoi ? Spirituellement, j’appartiens au Thanxlave avec Doum’s et Walter. Sinon j’aime bien avancer en cavalier seul. Après peut-être qu’un jour je ferai partie d’une entité mais je pense qu’un groupe c’est vraiment intéressant si c’est fait dès le début : si t’as commencé tout seul et que t’en crées un, je pense que dans tous les cas ton nom s’est d’abord fait tout seul. Donc avec Caballero c’est fini ? (Rires.) Non ! C’est très possible que je le réinvite sur mes projets et vice-versa. Il est aussi possible qu’on fasse un jour un deuxième volume. Il va sortir son projet solo qui s’appelle Laisse-Nous Faire, il y aura pleins de featurings dessus et on pourra me retrouver. Sinon je suis bien en solo. Tu trouves que la prestation de Caballero est différente entre son premier EP (Laisse-Moi Faire) et votre projet commun ? C’est cet EP qui m’a fait découvrir Caba et qui m’a beaucoup parlé mais il y a surtout une grosse différence de niveau. Avant il était surtout sur des rimes simples dont beaucoup pouvaient être déjà vues. Aujourd’hui il a un truc plus original qu’avant même si l’univers de son premier EP est plus sombre que sur Le Singe Fume. En tout cas, niveau technique il est dix fois plus fort et original aujourd’hui. Et pourquoi Caballero en première grosse collaboration ? Ça s’est un peu fait tout seul. A la base, quand il est passé sur Paris j’ai voulu faire un morceau avec lui. On s’est très bien entendu humainement et musicalement puis nous est venu l’idée de faire une collaboration, donc on a proposé à Lo’ de faire les prods et c’était parti. Pas trop compliqué de gérer une collaboration entre Paris et Bruxelles ? J’ai dû aller 5-6 fois en covoiturage à Bruxelles pour le projet. Idem pour lui à Paris. Maintenant on se voit pour les concerts. Aujourd’hui je peux aller là-bas quand je veux, il y a une grande famille d’amis qui m’accueille très bien! Penchons-nous

sur

l’écriture.

Pour

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entretien. comment puises-tu ton inspiration ? J’ai le même smartphone que toi et depuis que j’ai commencé à écrire dessus, je peux écrire n’importe quand et n’importe où. Dès que j’ai une idée je la note. J’écris beaucoup dans le métro, le train, le covoiturage… Je mets le mode mp3 + blocnotes et comme j’ai rien à faire d’autre dans les transports, ça me permet d’écrire tout le temps. La plupart de mes textes sont des pièces recousues que j’assemble par-ci par-là après les avoir gratter à la volée. Je compose avec des petits blocs de 2/4 mesures pour faire des morceaux entiers. J’ai comme 25 catégories de bloc-notes sur mon portable donc quand j’ai une idée ou une mesure je me dis que celle-ci irait bien dans ce morceau, ou même parfois je me dis que la mesure que je viens de gratter sera la dernière mesure de tel couplet parce qu’elle claque bien. Alors après, j’écris ce qui est avant du coup, je vais dans le sens inverse du temps. Et c’est pas déstabilisant pour toi ou ceux qui t’entourent d’écrire dans les transports ? Dans ces cas-là, je pratique une sorte de rap muet où j’entends à peine le bruit de ma bouche. Comme il y a du bruit dans les transports, ce n’est pas gênant. Au niveau de la fréquence d’écriture, ça donne quoi ? Aujourd’hui, par exemple, je n’ai pas encore écrit mais en moyenne j’écris tous les jours. Cette semaine j’ai passé beaucoup de temps à monter le clip Libérez Le Virus avec KLM de la 75e session. Sur ce projet très familial, il y a 22 morceaux mais comme le dit KLM lui-même, il y a seulement 8 vrais morceaux, le reste c’est de la rigolade : c’est une vraie mixtape quoi ! Un peu comme VALD ? J’ai écouté VALD mais j’ai l’impression que c’est plus contrôlé. 2Fingz joue plus sur le côté plus spontané de la chose, même si j’aime tout autant les deux ! Dans La Folie des Glandeurs, par exemple Doums sort un medley de morceaux qui datent d’il y a 4 ans, des impros, j’apprécie ce côté un peu décalé. Doum’s c’est un peu le branleur du délire non ? Tout le monde sait qu’il rappe bien mais il y a aucun projet en son nom pour le moment… C’est clair ! Le nombre de morceaux où il est censé poser mais il finit pas son texte parce qu’il se met à fumer un gros joint ou rigoler avec d’autres gens. Limite il se met à faire

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de l’impro ! Pour l’anecdote, sur le morceau Rien à battre de Fixpen Sill, il est allé avec son ordinateur dans la cabine alors qu’il était en visio-conférence avec quelqu’un et là il demande à son interlocuteur de pas faire trop de bruit pendant qu’il enregistre ! Il est vraiment à l’arrache. Sur le projet de L’Entourage qui sort bientôt, il y a de gros couplets de Doum’s. Tu as des thèmes de prédilection ? Ouais, la solitude. C’est large mais j’en reviens souvent à ça. Au début je parlais souvent de voyage, de tout quitter, etc. Je lie ça aussi au thème de la solitude. Mais maintenant j’essaie surtout d’écrire des morceaux à thèmes. Tu peux le voir sur Le Singe Fume Sa Cigarette, on a quasiment fait que des morceaux à thèmes. J’ai trouvé que c’était une bonne idée d’ailleurs parce que je pense que c’est ce qui manque parfois à la nouvelle génération de MCs qui se perd trop souvent dans les freestyles. C’est deux versants différents du rap. Comme dans un sport, il y a le moment où tu cours, celui où tu vises. C’est totalement différent : ça fait partie du même sport mais ce sont deux approches différentes. Quand est-ce que tu as commencé à rapper ? Quel a été l’élément déclencheur ? J’étais jeune, j’avais 18 ans. Je trainais avec mes potes d’enfance que je vois moins aujourd’hui malheureusement. Il y avait un gars de la 75e Session qui rappait, ça me faisait kiffer de le voir faire ça. Et puis j’écoutais du rap depuis longtemps donc j’ai commencé à écrire. T’écris avec une instru en fond ? Ouais mais aussi avec des morceaux ! Plus en cainri, comme ça je ne suis pas trop déconcentré par la voix du gars. Je m’imprègne de l’ambiance du morceau. Il y a l’instru mais il y a aussi la voix du rappeur qui crée une ambiance qui peut m’influencer. Ca me donne des idées sur des flows, des manières d’attaquer la rime. Tu parles souvent de phases mathématiques, qu’entends-tu par-là ? Personnellement j’ai une manière d’écrire très mathématique, je m’explique : il y a des manières de rapper très spontanée, très libre, parfois la rime ne vient pas… Les instru ont des


boucles répétitives, si tu t’adaptes dessus ça fait des structures. C’est ce qu’on appelle les structures de rimes. Tu te mets dans des petites cases tout le temps : t’as un espace pour faire tes rimes, si jamais tu tombes après tu ne seras pas dans les temps donc à partir de ce moment-là tu te retrouves forcément avec une organisation de rimes et donc ça devient mathématique. Le rap c’est un jeu de feinte, le but du jeu c’est de surprendre l’auditeur. Réussir à faire venir la rime là où il ne l’attend pas et cacher le plus de rimes possibles. Fixpen Sill fait beaucoup ça aussi. Ouais, eux, c’est vraiment un concentré de rimes et de sens. Ils laissent pas la place à autre chose. Après, ils évoluent aussi à ce niveau-là dans le sens où ils laissent plus de place aux blancs pour que musicalement ça fasse plus d’effet. Vidji travaille ça sur ces derniers textes et ça rend vraiment pas mal. C’est un bosseur, il écrit énormément, il ne fait jamais un texte à la va-vite. J’ai l’impression que le rap est composé de sens et de technique. Deux forces opposées qui tirent chacune de leur côté : si tu insistes sur la technique tu perds en sens, et inversement. Et à partir de ce constat, je trouve que le rap d’aujourd’hui a beaucoup évolué vers la technique, en opposition à des rappeurs comme Oxmo ou Booba chez qui tu trouves pas cette manie de la multisyllabique, du roulement de la rime à foison. Moi, je rajouterai une force qu’on

pourrait appeler musicalité et Oxmo par exemple est surtout porté là-dessus : il a des textes qui du début à la fin n’ont pas de sens établi mais qui renferment une poésie, un vrai style. Voilà je dirai qu’il y a le sens, la technique et le style en troisième force. T’es toujours tiré plus par une force que l’autre à des moments et donc tu dois faire des compromis. Ils sont petits mais plus tu passes du temps sur ta feuille plus le compromis s’élargit et laisse de la place à chacune de ces forces. Les multisyllabiques ça permet aussi d’éviter ce genre de phases téléphonées où t’as limite le temps de prévoir la rime qui suit. Les mesures où seul le dernier mot sert de rime, ça crée souvent des phases cramées. Par exemple, qu’est-ce que j’ai qui me vient en tête… Persévère, père sévère, perds ces vers ? (Rires) Ca c’est pire encore. On appelle ça carrément les cramponnez avec mes potes, genre : crampe au nez, cramponnez. C’est vraiment désagréable, c’est trop prévisible. Comme dirait Haroun, je peux te backer en impro. (Rires) Ouais, je sais plus quel texte j’ai écouté ces derniers temps qui m’a fait penser à ça. Mais bref, tout ça pour dire que c’est important de varier son flow pour éviter ça. Pour moi, un des plus forts dans la mise de feinte c’est Alpha Wann : il trouve toujours un truc pour que tu puisses pas le suivre ! Même en tant que rappeur, tu t’attendrais à ce qu’il fasse quelque chose…

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entretien.

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Et il le fait même pas. Même en impro il s’amuse à mettre des feintes, au dernier Planète Rap par exemple, il lâche une rime genre structure et il enchaîne en faisant Alpha est pas dans le… présent. Et tu penses qu’un MC qui prend de la bouteille délaisse peu à peu la technique pour se concentrer sur le sens ? Ça dépend. Il y a des anciens frustrés qui en font un style de pas laisser place à la technique pour faire puriste. Après il y a beaucoup d’anciens que je respecte énormément. Il y a des anciens qui apprécient ce qu’on fait, d’autres non mais ils ont des arguments, c’est cohérent. Ceux qui m’énervent ce sont les rappeurs frustrés que les temps changent, qu’il y ait de nouvelles vagues de rap qui voient le jour. La critique n’est pas intéressante et ça n’avance à rien. Et encore je dis pas ça seulement par rapport à moi, je pense pas que je percerai ou que je vais bouleverser la France – même si j’espère laisser ma petite trace ! -, mais il y a des anciens qui ne supportent pas que des petites jeunes soient connus, que les générations se renouvellent mais c’est la vie qui est comme ça ! En revanche, il y a pleins d’anciens qui gardent un très bon état d’esprit. Sear Lui-Même par exemple, ça m’a vraiment fait plaisir de voir que le gars partage simplement cette passion, jeune ou vieux ça a pas de sens. Il me disait : Avant ça kickait, aujourd’hui ça kick, c’est comme ça il y a des bons et des mauvais rappeurs de tous temps et il a raison ! En terme de niveau, tu penses avoir eu un déclic ou les choses se sont faites progressivement ? J’ai eu un déclic. J’ai beaucoup travaillé et j’ai pris conscience d’une nouvelle manière d’écrire grâce à une discussion avec Vidji justement! Suite à ça j’ai gratté le premier texte dont j’étais vraiment fier. Tu penses pouvoir encore progresser? Sans prétention, au niveau de l’écriture je pense aujourd’hui avoir vu pas mal de manières d’écrire, être allé assez loin au niveau des structures de rimes… Même si je pense pas avoir rippé le truc, je suis allé assez loin pour moi : maintenant, je m’applique plutôt sur la musicalité. J’essaie vraiment de rendre mes morceaux plus audibles, plus accessibles aux gens – tout en gardant mon style bien entendu. J’essaie dans un morceau

d’insérer deux refrains différents par exemple, faire en sorte qu’ils reviennent à différents endroits du morceaux, des petites phrases récurrentes qui peuvent accrocher les gens. C’est ça que je travaille en ce moment. Faire des vrais morceaux, les freestyles ça m’a un peu saoulé! J’espère pouvoir faire des morceaux qui parlent aux gens, ouvrir un peu plus mon univers. Quel genre de feat souhaiterais-tu faire ? Sans me donner de noms, ça te tente de faire quelque chose avec un ancien ou avec quelqu’un venu d’un autre genre musical ? Un autre genre musical au niveau de la voix, ça m’intéresse pas vraiment. Dans le rap, il y a des gens avec qui je voudrais faire des morceaux : avec Espiiem, ça fait longtemps que je voulais faire un morceau avec lui et on pourra le retrouver dans mon prochain projet. Dans mon entourage aussi il y a des gens avec qui j’ai jamais vraiment collaboré et ça me tenterait bien aussi. Comment tu concilies rap et famille? Moi je vis avec ma mère, elle aime bien ce que je fais : elle comprend pas vraiment ce que je fais mais au moins elle est ouverte. Il y a des gens dont les parents sont totalement fermés à ça… Ma mère est venue quelque fois à mes concerts, et il y a ma petite sœur aussi, mais elle s’en fout un peu… (rires) Même mon père est ouvert à ça. Parfois je fais écouter un texte à ma mère ou à ma copine, elles me donnent leurs avis, ça fait plaisir. • Tous propos recueillis par JH Floyd.

Je dirais qu’il y a le sens, la technique, et le style, en troisième force. 30


gunz’ n’ rocé.


chronique. Rocé est un leader incontesté du rap underground. Cet artiste représente la finesse de la plume, la justesse et l’intelligence d’écriture accordées à une musique épurée. Chacun de ses albums est un classique, et il avait annoncé, voilà un an, la sortie du suivant Gunz n’ Rocé. Il est aujourd’hui vraisemblablement le meilleur punchliner puisque chacune de ses phrases percute, comme il le prouve dans son premier single En Apnée (à déguster sans faim et fin): Les MCs appellent punchline ce que j’appelle écrire. Retenez votre respiration, nous allons faire une plongée dans l’univers d’un des seuls trentenaires à rapper comme un adulte. Ce qui frappe dans cet album est l’homogénéité des titres, qui s’enchaînent en toute fluidité. Les productions sont de haute volée et ne donnent que plus de poids et de conviction à ses paroles. Rocé nous délivre, avec brio et clairvoyance comme toujours, sa vision globale du rap, de l’homme et de son comportement social. Le plus bel exemple de l’album est le morceau Habitus, dans lequel il critique le regard que l’on a sur les jeunes, principalement de banlieue. Après tout un cheminement de constatations et réflexions, il explique comment notre enfance influence ensuite la façon dont on est perçu dans la société. Pour au final conclure que ces habitus ne nous quittent jamais. Ce sujet est souvent rabâché dans le rap, mais cette chanson est concise, précise et ne verse pas dans la caricature. Rocé aborde par contre un thème original lorsqu’il dénonce une société qui veut aller trop vite dans la formation des jeunes: ne pas redoubler, obtenir rapidement des diplômes, choisir sa voie à 15ans. Ces derniers sont déboussolés, suivent un mouvement dicté par leurs aînés, et ne prennent pas de recul sur leur situation. Luimême avoue perdre ses repères lors d’interviews. Le titre est bien servi avec cette musique oppressante qui défile tel un train. L’autre texte marquant est le morceau Actuel interprété en duo avec JP Manova, rappelant le tandem MC Solaar-Bambi Cruz. Ils se définissent comme étant actuel et non à la mode, ce qui leur permet de durer. Un peu comme un certain groupe Jamais dans la tendance mais toujours dans la bonne direction. Rocé critique un rap qui ne s’ouvre pas sur le monde, et souhaite lui-même échapper à ce modèle.

Cela rejoint l’idée générale de l’album L’Être Humain Et Le Réverbère. JP Manova, en rajoute une couche avec un couplet convaincant. L’homme a le choix entre être un pantin ou tenir sur un fil. Rocé consacre le premier couplet de cette chanson à dénoncer le fait de suivre le mouvement, d’être le fruit d’un modèle unique. Il choisit pour sa part d’être sa propre marionnette quitte à être sur le fil du rasoir. Il opte donc pour la prise de risque et l’indépendance, on n’en attendait pas moins de lui. Rocé se livre personnellement sur sa facette de rêveur dans le titre Assis Sur La Lune. Il évoque les nombreuses difficultés qu’il a rencontrées et rencontre encore dans Du fil de fer au fil de soie. Il en profite pour accuser la télévision d’être le porte-voix de la médiocrité. Tout comme il critique le sourire des villes, synonyme d’hypocrisie, de méchanceté. Il n’est plus le signe de la spontanéité, mais il est un moyen d’arriver à ses fins. Le sourire des femmes est notamment façonné par l’homme, qui les pousse à en abuser. Sur le titre anglophone Magic, on verse dans la définition poétique du travail d’artiste au travers d’un vibrant hommage à DJ Mehdi le Lucky Boy, dur d’en parler en restant pudique, j’abdique / Je préfère laisser la musique jouer son rôle magique. Avec le bref couplet de Manu Key, le trio magique est réuni. La présence de son ex-mentor semble d’ailleurs décontracter la diction de Rocé. Alors que les deux précédents albums traitaient d’une thématique globale, où Rocé critiquait l’homme et son attitude d’individualisme ou d’immobilité, ici il évoque divers sujets. Il reprend certaines idées phares quitte à ressasser, mais comme il le dit si bien, la variété parle bien tout le temps d’amour. On retrouve aussi le cri de singe, déjà présent sur sa précédente galette. Cet opus réaffirme son militantisme et répond à la non-reconnaissance de son travail et de son talent (on ne nourrit pas sa famille avec un succès d’estime). Il contient moins de samples jazzy que les 2 précédents albums, et a même des touches plus hip-hop avec les quelques scratches de rap américains. Rocé est donc loin d’avoir passer le gunz à gauche, et tel le sniper, il a observé, visé et touché sa cible en plein coeur, les amateurs de rap et de textes. • Guy Laguitt.

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entretien.

Phases Cachées, interview à découvert Interview Augustin Legrand. Photos MonsieurTok.


entretien. Les lecteurs les plus attentifs de Le Rap en France vous connaissent déjà. Inutile de refaire de trop longues présentations. Mais, en quelques mots, dans Phases Cachées, qui est qui? Et comment vous définiriez-vous les uns les autres ? Cheeko : Je suis peut-être celui qui inspire le côté rap alternatif du groupe et je me définis essentiellement par mon côté kicker. D’Click, lui, se démarque par une véritable science de la technique. Dans l’écriture, c’est le mec qui se prend le plus la tête sur les schémas de rimes. Et Volo, c’est l’âme reggae. C’est une voix. C’est même un instrument à lui seul, qui fait que ce que l’on fait est si différent. D’Click : C’est vrai que Volo est notre touche de musicalité. Grâce à lui, nous avons commencé à penser nos morceaux de manière moins terre-àterre. On est plus dans la structure basique couplet-refrain, couplet-refrain. Sa voix donne tout de suite du relief. Pour ma part, cette envie de musicalité a déteint sur moi également, puisqu’en plus de la technique, je mise sur ma voix. Je veux que mon flow soit le plus dansant possible. Quant à Cheeko, c’est la personnalité forte du groupe. C’est notre showman (rires). Volodia : Pour moi, Cheeko et sa personnalité sont des mystères (rires). Plus sérieusement, il est un peu le leader, puisque c’est lui le plus avenant, celui qui va le plus facilement au devant du public et qui a la plus grande aisance face aux médias. Pour ma part, je ne viens pas du hip-hop à la base. J’ai eu beaucoup d’autres expériences avec des groupes divers. C’est de là que me vient cette musicalité et cette façon différente de travailler. Mais, si j’ai apporté une forme de rigueur musicale, D’Click, notamment, m’a beaucoup appris au niveau de la rigueur dans l’écriture. Vous semblez avoir une base de fan déjà conséquente et solide. Comment l’avezvous fidélisée ? D’Click : Cela fait six ans que l’on tourne et que l’on se fait connaître sur scène. Ensuite, on s’est mis aux clips sur internet, qui ont été bien visionnés et ont été bien relayés. Après tout est une question de bouche-à-oreille. Cheeko : Le concours Emergenza a été aussi un très bon coup de projecteur. Ce fut aussi un gros coup de pied au cul en termes de rigueur scénique. Ce stress, tu apprends à le gérer et c’est ce qui fait que, plus tu enchaînes les dates, plus tu trouves à chacune d’elles des raisons de kiffer.

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Vous êtes aujourd’hui signés sur un jeune label indé du nom de Baccorecords, d’ordinaire plus habitué à promouvoir des artistes reggae. C’est la petite touche de Volo qui a fait la différence ? Volodia : C’est vrai que cela a joué. Mais, je pense qu’ils étaient aussi en recherche de quelque chose en hip-hop qui leur correspondait. Ils venaient de sortir Brahim et Natty Jean et ils voulaient un son qui se démarque de ces derniers. De notre côté, l’idée de travailler avec eux nous plaisait bien. C’est un label crée par Danakil, un groupe de reggae français. De fait, ce sont des vrais zikos qui savent ce qu’ils font, tant sur disque que sur scène. C’est pour ça que l’on s’est tourné vers eux. Dans quel état d’esprit étiez-vous en préparant cet album ? Plutôt stressés ou détendus ? Volodia : Il y avait une certaine pression, liée justement à la rigueur du travail que nous devions fournir. Avant, nous faisions les choses un peu à l’arrache et même de manière un peu compulsive. Nous avions sorti deux EP dans cette logique, très vite, parce que nous avions besoin que tout se fasse en speed et soit entendu tout de suite. Boule à Facettes, nous l’avons préparé pendant un an. Nous avons vraiment acquis la patience qui nous manquait. D’Click : Même si nous sommes bien épaulés par notre label, le fait d’arriver véritablement dans le grand bain met effectivement une pression. C’est comme le trac avant la scène. Au niveau de notre état d’esprit, le plus dur a été les changements en termes d’organisation et de management. D’ailleurs, on a encore un peu de mal


à lâcher le bébé sur certains aspects. Parfois, ça nous fait bizarre de ne plus avoir la mainmise sur tout. Mais on s’y fait, car l’équipe est cool et, forcément, ça se passe bien. Comment s’est passée la rencontre avec S.E.B vôtre beatmaker ? Cheeko : J’ai rencontré S.E.B sur un forum hiphop, il y a environ trois ans. Il est luxembourgeois mais, à l’époque, il faisait des études à Lyon. On s’est très vite mis d’accord sur le fait qu’il fallait absolument qu’on fasse des sons ensemble. Et un jour, à force d’échanger, je suis descendu le voir. On a mis du temps à bosser véritablement avec lui, parce qu’il a un tel niveau et que nous n’avions pas la maturité pour rider ses prods. Avec le recul, tu m’aurais filé une prod comme celle de What Else ? il y a trois, ça aurait été une catastrophe. Volodia : Il faut savoir qu’au départ, le projet ne portait que sur un EP. Mais, le truc a tellement bien pris dès les deux premiers morceaux, à savoir 4 Consonnes, 2 Voyelles et Des Pesos pour mes Soss’, on a vite décidé de voir plus loin. Côté production, il y a aussi des musiciens. Dans leurs cas, il s’agit de potes de très longue date. Il y a donc François Chatal au clavier, Julien Raulot à la guitare et Isaac Adeyemi qui, eux aussi, apportent une vraie richesse à l’album. Ce mélange entre instruments et machines donne la texture de notre musique ! Par souci de variation d’ambiances, il est souvent préférable de choisir de bosser avec plusieurs beatmaker. Pas vous. N’était-ce pas un peu risqué? D’Click : Non, car S.E.B a un univers tellement riche que nous n’avions aucun doute sur sa

capacité à nous livrer des instrus variées. Pour nos futurs projets, nous ferons sûrement appel à d’autres. D’ailleurs, Volo fait des prods, et notre DJ aussi. Mais S.E.B sera toujours là. Car, il y a une vraie confiance entre nous et une vraie osmose entre nos textes et ses sons. Cheeko : Nous sommes encore tous jeunes et donc en phase d’apprentissage, même sur ce côté prod’. Le fait de ne travailler qu’avec un seul beatmaker n’est pas toujours facile. Parfois, le mec n’est tout simplement pas joignable. Donc, ça peut créer des moments de vraie galère. Mais encore une fois, avec cet album, on a énormément appris en matière de direction artistique. On sera de plus en plus en mesure de savoir très vite ce vers quoi on souhaiter aller. Vous êtes de ceux qui écrivent en fonction de l’instru ou est-ce que vous la choisissez en fonction d’un thème déjà prédéfini ? Cheeko : Ca dépend. Généralement, c’est en fonction de l’instru. Mais par exemple, la prod’ d’un morceau comme Sous Pression existait depuis super longtemps. Elle a dormi pendant au moins deux ans, jusqu’à ce que D’Click apporte cette idée de thème. Et là, on a commencé à écrire dessus. Pour Des Pesos, je voulais parler d’argent. Donc, on a cherché la prod’ qui collait le mieux. Et d’autres fois, on a l’instru brute et on balance nos lyrics dessus. D’Click : Et parfois, Volo va trouver simplement une ligne de mélodie pour un refrain dont va découler tout le reste de l’écriture. C’est assez élastique. Et toutes ces influences jazzy-soul présentes dans l’album, c’est des

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influences qui vous sont propres ? D’Click : Du fait que S.E.B produise l’album, on retrouve essentiellement ses influences. Mais, le côté boom-bap, c’est ce qui nous parle le plus à nous tous, de toute façon. Les tueries de Pete Rock, DJ Premier, The Roots ou Jay-Dee, on s’est littéralement baigné dedans. Cheeko : S.E.B a aussi ce truc d’être dans un vrai délire de digger. Il va chercher le sample dans des pépites de vinyles soul-funk à tomber. Ou même dans des délires de musique coréenne que d’autres n’auraient pas forcément eu l’idée de travailler. Volodia : Ce qui intensifie notre dynamique portée vers la musicalité, c’est que nous sommes très ouverts. On aime bien sûr le hip-hop et le reggae, mais aussi l’électro, le rock, le jazz, la soul. C’est vraiment ce qu’on a voulu retranscrire dans Boules à Facettes, justement. Phases Cachées, ce n’est pas du rap blingbling ni bagarreur. Cela ne vous tente pas d’avoir quelques jolies filles autour du coup ? Volodia : Cela ne serait pas déplaisant (rires). Non, sérieusement, je ne vois pas l’intérêt. D’Click : Pour l’instant, on n’a de toute façon pas les sous pour les payer (rires). Mais, de toute façon, ça ne nous ressemblerait pas du tout. Nos clips, jusqu’à présent, sont simples. A notre image. On va tenter pas de plus en plus de choses, des délires dans la lignée du clip de J’étais pas là, pour se marrer. Et d’autres seront plus sérieux. La vidéo est, de toute façon, une vitrine qu’il ne faut pas négliger. Mais, on restera fidèles à ce qu’on veut retranscrire dans nos textes. Cheeko : J’ai l’impression que quoi que l’on fasse, on sera toujours un peu hors carcan. Par notre formation, d’abord. Des groupes de deux MC’s et un chanteur, tu n’en as pas des masses. Et par notre jeunesse, ensuite. Quand on fait nos vidéos, on n’a pas forcément encore les moyens ni l’envie d’aller chercher des vidéastes qui ont des codes hip-hop hyper carrés et presque stéréotypés. Alors, on fait un peu tout en décalé. On est sans doute un des rares groupes de rap à être signé sur un label de reggae… etc. Mais, c’est ce qui nous plait et nous caractérise. Il y quelques thèmes sociétaux un peu rudes, comme sur les titres Peur sur la ville, Sous Pression et Des Pesos pour mes Soss’…

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Cheeko : Peur sur la ville et Sous pression sont effectivement traités de manière un peu rude. En revanche, Des Pesos aborde la question taboue de l’argent de façon un peu décalée. On ne voulait pas être plombant. C’est juste la vision de trois jeunes de 23 ans, parfois en galère, qui aimeraient claquer un peu plus d’argent. On a essayé de retranscrire les différents sentiments que suscitent l’argent et le manque d’argent. D’Click : Le côté jazzy de l’instru fait qu’on a pu balancer effectivement des choses un peu rudes de façon légère. Ensuite, c’est aussi pour nous une manière d’évacuer, de relativiser nos propres situations. Surtout que depuis le début de la préparation de l’album, on a dû lâcher nos boulots. Ce n’est pas rose tous les jours (rires). Volodia : De toute façon, si on voulait arriver à nos fins, il le fallait. C’est vrai que quand tu as un rendezvous de dernière minute à telle heure, concilier musique et taf devient ingérable. Mais, on est jeune et on a la santé. Même si ce n’est pas toujours drôle, à 23 piges, on peut encore se le permettre (rires). Même si on n’est pas dans le virulent, vous faites preuve d’un ego-trip latent qui submerge un peu l’album… Cheeko : C’est vrai. La raison est simple. On voudrait être en mesure de traiter plus de vrais thèmes, à proprement parler. Mais, pour l’instant, nous n’avons pas réussi à explorer complètement cette démarche, parce que les thèmes doivent se chercher et se trouver à trois. Cela met beaucoup plus de temps qu’un texte ego-trip où chacun balance ses lyrics, presque comme s’il s’agissait d’un freestyle. D’Click : Les gens ont l’impression que c’est beaucoup plus facile de faire des morceaux à trois. Or, il faut trouver des thèmes où l’on se rejoint. Ce qui est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. C’est ce sur quoi nous travaillerons pour nos prochains projets. Mais, le


côté égo-trip et festif restera, puisque c’est quelque chose qu’on adore, surtout Cheeko et moi. Votre album ne compte que deux featurings. Le premier avec Milk Coffee & Sugar sur What Else ? et le second avec Toki Wright sur A l’américaine. Vous auriez souhaité plus de sollicitations ? Volodia : Non, car ces feats nous les avons choisi. Ensuite, nous n’avons de toute façon pas l’habitude d’en faire, car du fait que nous soyons déjà trois, c’est plus difficile. Cheeko : Le fait d’être déjà trois nous amène à faire des morceaux déjà assez longs. Alors, c’est vrai que d’ajouter une ou plusieurs participations n’est pas évident. Ne serait-ce que par la présence de Volo, on a souvent l’impression de nous suffire à nous-mêmes. Après, c’est encore une histoire de rencontre. Vu la manière dont MC&S est un groupe qui nous pousse vers le haut, il nous paraissait évident de les inviter. Ce à quoi ils ont gentiment répondu. Et on les en remercie. D’Click : Cela s’est fait à l’humain. Prendre un feat juste pour avoir un feat, ça n’avait pour nous pas grand intérêt. Ce qui nous intéressait c’était le feeling. Celui qu’on a eu par exemple avec Toki Wright était aussi évident. D’ailleurs, on nous pose souvent la question, mais on n’a pas choisi de bosser avec Toki juste pour être sûr d’avoir un featuring américain. Toki est un rappeur, maisaussi un pur militant hip-hop. Il lutte aussi pour les droits de l’homme dans son ensemble. Le gars est une vraie personnalité. Je suppose qu’il y a tout de même d’autres rappeurs US avec lesquels vous auriez aimé bosser ? Cheeko : Bien sûr. Une session avec Brother Ali ou Dilated People, je n’ose même pas imaginer le massacre (rires). D’Click : Des Method Man, Redman et tellement d’autres. Mais, on va encore travailler pour essayer d’arriver à la cheville de leurs chevilles. Et du côté de la scène française ? Volodia : Némir nous parle bien. C’est la très bonne surprise de cette année. Après dans le délire un peu plus reggae, il y a des groupes comme Maya Vibes qui me branchent assez. Cheeko : C’est vrai qu’ayant toujours plutôt bien sû conjuguer la maîtrise du web et de la scène, on est assez confiant sur le fait que de nombreuses rencontres sont encore possibles. Des gars

Oxmo, c’est serait magique. Ou même un mec comme A2H, qui est bourré de talent. Concrètement, cet album est une première vraie pierre. Quelles sont vos attentes ? D’Click : Des dates, des dates et encore des dates, histoire de pouvoir toucher le maximum de gens. On sait un peu comment marche le business. Donc, on reste humble sans être trop en attente du buzz internet monstrueux. L’important, c’est que cet album puisse nous mettre sur la route. Cheeko : Si une petite reconnaissance de la part du milieu pouvait se confirmer, ce serait aussi un bon point. A Paris, c’est la guerre ne serait-ce que pour faire des premières parties. On espère que cet album facilitera nos entrées dans certaines salles. Volodia : J’aimerais ouvrir le hip-hop à des gens qui n’en écoutent pas forcément, par notre son qui est un vrai mélange des genres. Et pour finir, vous espérez quoi de l’avenir ? Volodia : C’est un peu difficile de se projeter. Surtout que, pour le moment, on profite du travail accompli pour Boules à Facettes. Mais, on a toujours été dans une dynamique de bosser sur des projets collectifs et ou en solo. Cela va continuer. D’Click : L’avenir, je le vois avec un second album encore meilleur. Nous avons beaucoup appris du premier et il y a donc des petites erreurs d’organisation, notamment, que nous ne referons pas. Tout sera encore plus carré. Cheeko : Je ne peux pas dire si, dans deux ou trois ans, on sera au Bataclan, au Zénith ou au Stade de France, mais on espère que le hip-hop nous aura au moins rendu un peu de l’amour qu’on lui porte. • AL.

«Ce mélange entre instruments et machines donne la texture de notre musique.» 38


Lucio

Bukowski -

Alexandre Pitot

Sans Signature. Il ne faut pas se mentir l’album de Lucio Bukowski était sans doute le plus attendu de l’année par certains membres de la rédaction. Entre EP réussis et freestyles aux textes ciselés, l’une des figures de proue de l’Animalerie avait laissé entrevoir un potentiel considérable. Celui-ci a-t-il résisté au test du long format ? Verdict. Dès la première écoute du projet, on est frappés par la variété des ambiances qui se dégage de Sans Signature. On peut ainsi passer d’un extrême à l’autre en quelques pistes : d’un son agressif tout en égotrip sur indépendant à une introspection très personnelle sur quelques notes de piano sur Ludo. Toutefois grâce au travail de Lucio et d’Oster Lapwass, auteur de sept des onze prods, l’ensemble conserve une certaine cohérence

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et s’apprécie comme un recueil tote, Ol Dirty Bastard, de poèmes où chaque piste a son Rocky et Jean-Pierre Mocky. Excusez du peu ! propre univers. Lucio Bukowski, c’est avant tout une plume comme il en existe peu à l’heure actuelle dans le rap et dans la musique française en général. En grand amoureux des livres et logiquement quand on se surnomme Bukowski, Lucio multiplie les références littéraires. On retrouve donc l’inévitable Dylan Thomas, James Joyce, ou encore Fiodor Dostoïevski pour ne citer qu’eux. Toutefois, et c’est peut-être sa grande force, le lyonnais démontre que l’on peut écrire de façon lettré et cultivé sans tomber dans une espèce d’intellectualisme chiant. Ainsi Lucio arrive à nous transporter au sein d’une même chanson (Confiture D’Orties) auprès de Benjamin Constant, Aris

En termes de qualité d’écriture, le projet ne déçoit pas. Si l’album est relativement court, Sans signature fait partie de ces œuvres sur lesquelles il faut revenir plusieurs fois pour en saisir toute l’étendue des subtilités. Sans Signature est un album sombre et sans illusions : le regard d’un homme désabusé sur le monde qui l’entoure et d’un rappeur dégouté par son milieu. L’aversion de Lucio pour le monde du rap est prépondérante dans le projet. Pas moins de trois titres – Sans Signature, Indépendant, Tout plaquer – traitent de ce sujet. Le lyonnais y renvoie dos à dos rappeurs matérialistes, moralistes chiants et amateurs de misérabilisme et y


chronique. livre sa vision du mouvement et plus généralement sa conception de l’art. Outre la critique du rap, le maître mot de ces titres – comme de l’ensemble de l’œuvre de Lucio – est clair : Indépendance. Comme il l’avait déjà démontré dans ces projets précédents, Lucio maîtrise le sujet : les rimes claquent, cinglantes et teintées d’ironie. Mais paradoxalement, les meilleures preuves qu’il donne à son discours se situent dans le reste de son album où le lyonnais dévoile tout simplement sa façon de faire du rap. Sans signature prend alors sa véritable dimension. Dans ces huit titres, Lucio se confie avec sincérité et aborde, au-delà de son ras-le-bol de la société moderne

(Confiture D’Orties, Le Clin D’Œil Du Borgne), des thèmes plutôt originaux par rapport aux sujets classiques du rap français comme le temps qui passe, la mort, la perte des illusions avec l’entrée dans l’âge adulte. Clairement, l’album vise à faire réfléchir. Si les chansons sont le fruit de la réflexion personnelle d’un homme de presque trente piges sur ses angoisses existentielles, toutes les questions qu’il soulève renvoient à nos propres pensées. De fait, qui ne s’est jamais interrogé sur le temps qui passe comme dans l’émouvant Ludo ? Qui ne s’interroge pas face à la mort comme dans Memento Mori ? Ou qui n’a perdu ses illusions de gosse avec l’entrée dans l’âge adulte comme dans D’Abord ?

Choisis avec goût les featurings, de qualité, apportent une complémentarité bienvenue au flow de Lucio. On notera donc l’apparition du toujours technique et trop méconnu Hippocampe Fou, du très bon Anton Serra pour un renversement des rôles intéressants et de Arm qui livre un couplet sombre sur Plus Qu’Un Art. Un peu déroutant au premier abord, l’album de Lucio impose que l’on s’y attarde pour en saisir tout le sens. Sans Signature est une œuvre intelligente, intense et sans concessions. Loin de toute recherche d’un éventuel succès commercial, il s’agit du fruit du travail d’un artiste libre et qui le revendique. Finalement Lucio Bukowski nous offre un véritable paradoxe : il est un des meilleurs promoteurs d’un mouvement qu’il n’apprécie que peu. •

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chronique.

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concerts.

L’animalerie x Pan Pi

per.

20h30, le 20 avril 2013. Rendez-vous dans le 11ème arrondissement de Paris, munis de nos vaccins antirabiques pour assister au premier concert de L'Animalerie dans la capitale. Juste le temps d'éventrer quelques 8.6 achetées chez le rebeu à un prix bien au-delà de celui du marché, et nous voici à l'entrée du zoo : Le Pan Piper. Première constatation : la salle est nickel, c'est blindé mais on peut lever le bras sans mettre un coup de coude à son pote. Les t-shirts aux couleurs de L'Animalerie sont légion et le public est bouillant pour assister sans mauvais jeu de mot - à ce à quoi l'on pouvait s'attendre : une boucherie. On vous raconte. Hormis l'absence regrettable d'Ilenazz, rien n'est venu noircir un concert qui s'annonçait depuis longtemps comme phénoménal. La technique du trop rare Petit Nadir, le show du Kacem Wapalek, la complémentarité du trio Cidji, Dico, Kalams, l'énergie d'Anton Serra, les lyrics de Lucio Bukowski, l'humour corrosif de Missak, le flow d'Ethor Skull, l'animal Enapoinka sans oublier Thriller et Libann Style: l'arche était remplie, et au milieu de ce déluge de Mcs, Oster Lapwass enchaînant les beats, en patron tel Noé. Rajoutez à cela la présence de Marie, qui a permis à tout le monde de reprendre son souffle, celle de Vald, Mc proche du groupe venu refaire son couplet tiré du freestyle n°18012013, le cousin Liqid des Gourmets, groupe aussi originaire de Lyon, et un petit aquashow du déjanté Hippocampe Fou pour couronner le tout. Les textes se sont enchainés (Indépendant de Lucio, les freestyles n°68,999[...]1995, Pas D'Doute de Kacem, Le Bras Long de Dico...)

et la faune sur scène a laissé assez peu de répit à un public qui est parvenu tout de même à suivre le rythme de la meute. Le tout dans un très bon esprit. Il nous est impossible de ne pas évoquer par ailleurs, la véritable démonstration de Dj Fly (champion du monde DMC en 2008 tout simplement) en clôture du concert, finissant de nous achever, mais aussi la prestation audacieuse de Milka, beatmaker membre du crew. On pourrait revenir en détails sur chaque prestation, mais ça ne serait pas rendre hommage à l'ambiance générale de la soirée, difficilement transmissible derrière un ordinateur, deux jours après l'évènement. Après, il est évident que les qualités d'écriture de chaque membre du crew ne sont plus à prouver. Au-delà des freestyles, la clique d'Oster Lapwass a récemment sorti de très bons albums : La Mousse de Dico, les très récents Antoster Lapwasserra et Frandjos d'Anton Serra ou encore le magnifique Sans signature de Lucio Bukowski. Il sera peut-être exagéré de dire dans quelques années j'y étais, mais nul doute que L'Animalerie nous a vraiment offert un show bestial, et digne de la qualité des sorties respectives des membres du collectif. On a pu aussi remarquer à quels point les mcs étaient abordables. Ils ont pris le temps de saluer la foule, discuter ou prendre quelques photos. C'est est assez rare pour être souligné. Certes on ne tarit pas d'éloges sur la soirée mais il y'a tellement de concerts ratés sur la capitale (coucou les américains), qu'il ne faut pas faire la fine bouche quand on assiste à un show d'une qualité pareille. On sort de ce zoo épuisé, rassasié et avec une seule certitude : ces gars-là n'ont jamais croisé un véto' de leur vie. • Abder.

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chronique.

Anton Serra Frandjos. Premiers souvenirs floutés, éclaircis par J’m'amuse sur cette croisière, j’m'efforce de quelques diapos, une collection de sou- garder le sourire/ de triste moussaillons se rires figés sur un paquet de photos. demandent pourquoi son rafiot chavire/ pas de sauvetage sans bouée le moral a mis Jaquette en noir et blanc, illustrée des clichés les voiles/ insensible, blasé d’s'assoupir des proches d’Anton Serra, on ouvre la boîte sous mille étoiles). Nous interpellant même de de Frandjos comme si le Mc de L’Animalerie manière provocatrice sur l’amour dans Aimer tue nous faisait découvrir son propre album photos. (Hein, aimer tue? Je te pose la question), Car c’est au travers de douze titres (et deux sentiment sur lequel il ne semble avoir que peu d’ilremix) que le rappeur lyonnais nous propose de lusions, Anton Serra ne paraît accorder de crédit découvrir sa vie, parfois teintée de mélancolie, qu’à sa famille et, bien sûr, à l’amitié. Pourtant mais souvent embellie par l’amitié. Celle-ci oc- celle-ci semble elle aussi en proie à la méfiance en cupe d’ailleurs une place prépondérante dans toute fin d’album dans l’excellent morceau La cet opus, tant les différents titres de l’album Carte De L’Ignorance (« J’ai plus confiance semblent comporter à chaque fois un clin d’œil, en l’amitié les potes sont aussi putes/ Y’a une dédicace, ou une révérence. Le seul mor- qu’une lettre de différence, et pour un difféceau clippé en est d’ailleurs le meilleur exemple. rend tu pourrais crever sous leur nez ils seSur un beat pourtant énergique, presque dan- ront indifférents »). A la fin de Frandjos, on sant, produit par Bonetrips (qui a longtemps sent Serra déçu, mais réaliste. sévi au côté des Gourmets, autre crew lyonnais) Anton fait honneur à Karim Dib, dit Réaliste sur le monde qui l’entoure (La vie est Zaïro, proche décédé en 2011 et graffeur lui bien plus belle quand elle est romancée), aussi. mais surtout sur lui-même («j’ai fait l’effort pour être ainsi comme un espèce de tremA la manière de l’hommage magnifique rendu plin/ pour ma vie j’garde le sourire et la capar Rocé à Dj Mehdi dans Magic, Anton rapace de Franklin»). L’auditeur quant à lui, est Serra opte ici pour la subtilité puisqu’il nous loin, très loin d’être déçu à la sortie de ce diaponarre à travers sa passion pour le graffiti, ses rama. La technique d‘Anton Serra est toujours moments partagés avec son ami défunt, pre- impeccable, mais surtout son écriture s’est encore nant ainsi à contre-pied l’auditeur, qui s’atten- enrichie depuis Sale Gones, son premier album. dait sûrement à une instru agrémentée de On ne saurait que trop vous conseiller d’écouter atviolons. Ce contraste, entre énergie et tristesse, tentivement les métaphores filées de Navigator et est d’ailleurs entretenu durant tout l’album. Le Aimer tue pour voir à quel point le vandale n’a pas phrasé dynamique et ardent de Serra se à rougir devant son pote poète, Lucio Bukowski, conjuguant souvent avec mélancolie et regrets. tant chaque phase est réfléchie et travaillée. Ce derTantôt blasé sur Toujours Le Même Thème nier accompagne d’ailleurs Anton Serra sur le sur les attitudes policières ; tantôt morose sur morceau Not’ Ville, visite guidée (rappelant forSans Toi (J’porte ma souffrance comme tement le morceau Ma Ville de Psykick Lyrile moustique transporte le palu), morceau kah), retranscrivant parfaitement l’ambiance de la peut-être le plus intime de Frandjos; souvent capitale des Gaules. Quelques morceaux plus légers désabusé comme en témoigne le morceau viennent bien évidemment ponctuer l’album, noNavigator. tamment le déroutant Why Not Groove aux

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sonorités reggae qui ne feront pas l’unanimité, et le désormais habituel morceau J’Voulais Pas faisant écho à J’Voulais du premier opus, et à J’Voudrais (Pas) du récent Antoster Lapwasserra.

Et pour ceux qui ne souhaiteraient pas se poser sur le canapé avec une bière devant le rétroprojecteur d’Anton Serra, on vous conseille vivement de choper Antoster Lapwasserra, maxi sorti le même jour que l’album, et tout aussi rafraîchissant. • Abder.

Au niveau des prods, outre Bonetrips, on retrouve notamment Tcheep son autre acolyte des Gourmets, et naturellement l’inépuisable duo Oster Lapwass – Dj Fly. En ce qui concerne les featurings, on est ravi de retrouver Dico et Petit Nadir pour ce qui reste sûrement l’un des meilleurs morceaux de l’album (La Carte De L’Ignorance), l’habitué Enapoinka, et surtout Missak qui nous livre un très bon couplet sur le titre Hé oui. Plus intime que son prédécesseur, Frandjos dévoile l’artiste lyonnais sous un autre aspect. Sans jamais tomber dans un pessimisme stérile, Anton Serra nous conte une partie de sa vie, et de sa construction à travers les gens qui l’entourent. Certes les thèmes abordés ne sont pas révolutionnaires, mais l’habilité du Mc et l’efficacité des prods font que l’auditeur se retrouve lui aussi dans cette introspection.

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entretien.


LOKO l’interview. Jeudi 24 Janvier, 13h00, rendez-vous avec Loko, l’homme aux multi-casquettes dans le milieu du rap en France, à quelques jours de la sortie de son premier album Vis ma vie. Quelques minutes de retard suite à une galère de voiture en raison du froid glacial qui règne sur Paris et l’artiste nous reçoit dans son studio du 20ème arrondissement situé à deux pas de Nation. Première mission : brancher un petit chauffage d’appoint puis ouvrir une Heineken. Une fois le dictaphone activé, LOKO nous retrace son parcours dans l’industrie musicale, de la création du posse ATK à son passage à Générations 88.2 en qualité d’animateur en passant par l’aventure Néochrome jusqu’à la sortie imminente de son tout premier opus. D’emblée, nous sommes frappés par l’assurance de sa dialectique, la justesse du ton employé et le sens aigu de ses formules. Toujours avec beaucoup de recul, le MC producteur et co-fondateur de label devenu ingénieur du son fait preuve d’une lucidité sans faille lorsqu’il évoque sa traversée dans le mouvement ces 15 dernières années. En quelle année es-tu né LOKO et où as-tu grandi exactement ? Je suis né à la fin de l’année 1978 et j’ai passé mon enfance dans le Nord de Paris jusqu’à mes 15-16 ans à Porte de la Chapelle où a débuté mon parcours avec Yonea ! C’est d’ailleurs en partie pour cela que mes parents ont souhaité déménager par la suite dans le Sud-Est de Paris vers Porte Dorée en vue de me voir évoluer dans un cadre plus propice aux études, à mon grand regret sur le moment bien entendu ! Pourtant, j’ai lu récemment que tes parents étaient plutôt cools et qu’ils t’avaient toujours encouragé à poursuivre la musique quand tu as débuté ? Oui, c’est

vrai, mon père est musicien de profession donc il a dû affronter étant plus jeune les inquiétudes de la famille ainsi que les railleries des amis au sujet de son avenir. Au final, la musique fut son unique métier et il s’en est sorti convenablement donc il apparaissait naturel pour lui de faire preuve d’ouverture d’esprit quant à la passion de son fils. Tu as baigné depuis tout gamin dans la musique, quelles étaient les influences de ton père ? Mon père était guitariste à la base surtout au niveau rock, jazz et funk mais a touché également au classique, flamenco etc. Bref, quarante années de métier derrière lui dans divers univers musicaux. Sans le savoir, j’avais déjà un doigt sur un clavier à 4 ans et à 10 piges, enregistrer un signal n’était plus un secret pour moi ! Comment s’est faite la rencontre avec les futurs membres d’ATK ? Lorsque mes parents et moi avons déménagé, j’ai atterri au collège/lycée Paul Valery dans le 12ème arrondissement où nous étions quelques éléments à être branchés son et à rapper. Nous nous sommes naturellement regroupés et avons fait les démarches nécessaires auprès de la principale pour obtenir du matériel, une salle de répétition et au niveau associatif pour organiser des petits concerts. Cela nous conférait une certaine notoriété au niveau de notre établissement ce qui était assez encourageant et flatteur pour notre égo ! A cette époque, j’étais dans la même classe que Kesdo des Refrés qui faisait partie intégrante de la Section Lyricale avec Axis et Cyanure. Pour ma part j’appartenais au Dispositif sachant que dans mon esprit, le nom du groupe signifiait 10 et positif d’où ma volonté de recruter du MC en nombre par affinité pour légitimer coûte que coûte notre appellation!

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entretien. Vous n’étiez quand même pas tous dans le même lycée ! Comment s’est faite la connexion avec les autres membres? En fait, pas mal de rencontres se sont opérées sur le terrain de basket du lycée qui attirait des gens extérieurs notamment en raison de la hauteur des paniers légèrement en-dessous de la moyenne. Cela rendait le dunk accessible, créait une émulation supplémentaire et attisait les rivalités ! C’est là, entre deux matchs, que j’ai fait connaissance avec Test, Antilop SA et que nous avons tapé nos premiers freestyles ensemble. ATK s’est construit logiquement autour de jeunes rappeurs du même âge qui habitaient à peu près le même quartier et qui partageaient une passion commune. Quelque temps après, alors que la formation regroupait 21 MC’s, nous avons réalisé notre première scène significative dans le 19ème arrondissement à l’occasion de la fête de la musique en 1995. Comment expliques-tu la dislocation du posse ATK qui s’est rapidement opérée par la suite ? Je pense tout simplement que nous n’avions pas tous les mêmes aspirations. C’est compliqué lorsqu’on est aussi nombreux d’être en phase au même moment sur les finalités de sa musique et de gérer les motivations de chacun quand les envies, les façons de s’investir mais aussi les moyens qu’on est prêt à mettre en face de sa passion sont disparates. Pour ma part, je m’inscrivais dans une démarche plutôt ambitieuse au-delà du kiffe et souhaitait exploiter au maximum le matériel que j’avais à ma disposition depuis un petit bout de temps afin de développer mes compétences. Lorsque les premiers samplers Akaï sont apparus et ont permis de prélever un signal, d’en faire une boucle, la triturer et rajouter un truc par-dessus, on a assisté à l’avènement de quelque chose de fou et de complètement inédit à l’époque. Si mon père musicien n’avait pas été concerné par l’évolution technologique et que je ne l’avais pas convaincu d’investir dans cet outil coûteux, je n’aurais pas eu la chance de m’essayer si tôt à la production d’instrumentales. Le groupe avec lequel tu as posé le plus de morceaux à la fin des années 90 était Le Barillet, qu’est-ce qui vous a autant rapproché avec Méka à cette période?

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Méka était le meilleur ami de la personne qui est devenue par la suite mon meilleur ami. Nous avons beaucoup trainé ensemble ; il était particulièrement intéressé par la musique et voyait en moi quelqu’un qui en faisait de manière concrète. Cela a motivé nos premières combinaisons et étant donné qu’il était déterminé, réactif et productif dans l’écriture, nous avons petit à petit augmenté nos fréquences de travail jusqu’à 5 ateliers d’écriture par semaine ! Pour la petite anecdote, le seul frein à notre activité commune était la série X-files car Méka était un fanatique de Scully. Nous pouvions être en train d’écrire le 16 du siècle mais si, arrivés à la 10ème mesure ½, la série allait démarrer, il me checkait vite fait pour rentrer chez lui se poser devant la TV! Le Barillet a perduré selon moi en raison du parfait équilibre amitié / musique qui existait entre nous deux. Qu’est-ce qui a mis fin à votre collaboration et qu’est devenu Méka par la suite car il a été difficile de suivre son parcours ? Je pense que notre dynamique de travail s’est enrayé petit à petit, peut être en raison de l’aventure Néochrome, lorsque Yonea et moi avons fondé le label, qui m’a pris beaucoup de temps et dans laquelle Méka n’était pas partie prenante. Nous sommes restés proches et en bons termes au point où quand j’ai monté mon dernier studio, il est venu m’aider 7 jours sur 7 pour mener à bien les travaux. Aujourd’hui il réside en Suède avec sa nana et se consacre au beatmaking ce qui n’est pas surprenant car il a toujours eu une bonne oreille et une musicalité certaine. Ces aptitudes lui permettaient déjà à l’époque d’avoir un train d’avance au niveau composition avec une très grande curiosité sur tout ce qui avait à trait au groove, à la décantification…Pour info, c’est lui qui a signé la prod’ sur le morceau Ma Main Droite sous le pseudo de Phenovenom. Concernant ton passage sur la radio Générations FM, comment en es-tu arrivé à devenir animateur de 88.2 et combien de temps cette expérience a-t-elle duré au final ? Engagé dans la promo d’une cassette sortie par Le Dispositif je harcelais 88.2 pour que l’on puisse passer à l’antenne et défendre notre projet. Je pense que la radio, lassée par nos sollicitations, a fini par nous recevoir ce qui m’a permis de faire connaissance avec Marc, l’animateur phare de l’antenne, mais qui était aussi, ce que j’ignorais à


l’époque, directeur des programmes. Il a été séduit par notre intervention, minutieusement planifiée, et la conduite des rappeurs qui m’accompagnaient assez professionnelle et sans débordement. Étant donné que Générations était à la recherche d’animateurs à ce moment précis pour combler des plages vides dans leur grille de programmation et que Marc avait apprécié ma façon de m’exprimer à l’antenne, j’ai rapidement fait mes débuts après un bref délai de réflexion. Je me rappelle de mes premières émissions où je me retrouvais parfois débordé et enchainait les morceaux en catastrophe sans parvenir à les présenter sereinement ! Je me mettais pas mal la pression parce que j’avais à l’esprit les freestyles mythiques de Time Bomb et voulait être à la hauteur de la confiance que Marc m’avait accordée. Cette aventure a finalement duré près de 9 ans avec des fréquences d’émissions hebdomadaires plus ou moins importantes en fonction des années. Quel souvenir mémorable pourrais-tu dégager de toutes ces années d’antenne ? Je repense à mon premier anniversaire d’antenne au début de l’année 1999 où une pléiade d’MC’s ont défilé à la radio. C’était totalement spontané, je pouvais appeler des mecs et une heure après ils débarquaient à Générations pour kicker un freestyle ! Cela créé une émulation de dingue et on était en pleine euphorie ! Grâce à 88.2 j’ai vraiment pu rencontrer tous les gens que j’appréciais dans ce milieu que ce soit sur le plan humain ou artistique. Sans ces rencontres via la radio, penses-tu que l’épopée des mixtapes Néochrome aurait-été possible ? Comment s’est déroulé l’enregistrement du premier volet? C’est clairement grâce aux connexions

opérées sur 88.2 que j’ai pu étoffer mon carnet d’adresses et envisager le concept de Néochrome 1 à savoir « 96 rappeurs en freestyle français inédit ». Il est vrai que par mon statut d’animateur à Génération les mecs prenaient mon coup de fil au sérieux et prêtaient plus particulièrement attention à ce projet qu’à une tape lambda. Yonea, mon pote de galère de l’époque, m’a accompagné dans cette initiative et on a enregistré dans la chambre de mon père sur une durée de 8-9 mois aux créneaux sur lesquels lui ne travaillait pas. Quand tu sais qu’un MC ne vient jamais seul, en réalité le concept c’était plus « 300 personnes en freestyle inédit dans ma chambre » ! Nous n’avions pas du tout conscience à ce moment-là qu’on était en train de réaliser un truc qui allait laisser une trace dans l’histoire du rap français, tout se faisait à l’arrache à commencer par la pochette. Avec un bout de carton, de l’alcool à 90°, des cassettes cassées en vrac et un briquet, on s’est retrouvé avec des flammes dans la chambre jusqu’au plafond ! Quand mon daron est arrivé en panique pour nous signifier qu’on était complètement tarés, au lieu d’éteindre le feu, on était en train de réaliser le cliché choc pour la pochette avec un appareil photo jetable ! Quel sentiment t’anime au regard de la carrière de certains artistes qui sont passés chez toi à cette période, je pense à des gens comme Diam’s pour le 2ème volet ou encore Sinik, comment expliques-tu qu’ils soient sortis du lot alors que le talent était multiple au sein du tracklisting ? Cela revient à ce que je te disais tout à l’heure sur les disparités d’ambition au commencement d’ATK. Tout le monde n’a pas la même motivation au même moment et certains ont su saisir les bonnes opportunités ; je ne

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entretien. mettrais pas en avant le hasard ou le bol comme explications. Certes, parfois on pourrait parler d’un bon alignement des planètes mais encore faut-il être présent pour y assister ! J’ai vu des MC’s passer à côté d’une carrière parce qu’ils étaient davantage occupés à sauter des pétasses dans des Formules 1 qu’à se rendre compte qu’il se passait quelque chose pour eux musicalement parlant. Me concernant, peut être que je n’ai pas suffisamment défendu mon rap à cette période et que j’aurais pu m’engouffrer dans les quelques brèches musicales qui se sont présentées à moi. Je n’ai aucun regret car professionnellement parlant je suis toujours parvenu à avancer et pour en revenir à ta question il n’y aucune amertume au regard de la carrière de ceux qui ont réellement percé, bien au contraire. Au sujet des gens qui réussissent, les gens disent souvent t’as vu il a changé, il ne se rappelle plus d’où il vient. En réalité et pour avoir vécu cette situation en recroisant Diam’s par hasard alors qu’elle était sous les feux de la rampe, je me suis rendu compte que c’est souvent les aprioris qu’on peut avoir sur les stars qui installent un certain malaise. C’est précisément cette gêne qui attriste les célébrités parce qu’en réalité c’est souvent le regard des autres qui changent.

de suite figure d’ancien mais du fait que je fais assez jeune et que je reste à la page au niveau langage et vestimentaire, je reste malgré tout dans le coup ! Concernant les personnes qui font appel à mes services, je dirais que c’est du 50 / 50. Le bouche à oreilles pour ma rigueur en tant qu’ingénieur du son et mon goût du mix bien fait fonctionne autant que le vécu rapologique amenant certains clients à solliciter des conseils plus artistiques notamment sur la construction d’un morceau.

Comment te perçoit la nouvelle génération, est-ce qu’elle a conscience de ce que tu as apporté au mouvement ? Globalement, les gens qui font appel à toi pour tes compétences d’ingénieur du son, est-ce en rapport avec ton passé ou davantage par le biais de connaissances actuelles ? Je relativise beaucoup mon parcours qui fait selon moi office de buzz de trentenaires passionnés de musique. Tout le monde aujourd’hui n’a pas 30 ans et il faut vraiment que je présente mon CV en détail pour que les plus jeunes se remémorent les tranches de vie que j’ai pu partager avec leurs grands frères. Quand tu parles de cassette, tu fais tout

Si je devais résumer ta musique, je dirais que c’est un savant mélange de technique et d’entertainment. En effet les thématiques sont souvent légères et les textes décalés. Que réponds-tu aux gens qui considèrent le rap comme une musique exclusivement militante, engagée à vocation sociale et politique ? Je leur préconise de bien se frotter les yeux pour observer la réalité avec objectivité. Passé le moment, comme ça l’a été pour le rock, de la rébellion, cette conception militante du rap est devenue d’après moi une vaste entourloupe. J’ai côtoyé un paquet de MC’s qui intégraient à leurs débuts des revendications sociopolitiques fortes dans leurs textes avant que la tentation commerciale ne passe quasi systématiquement par là. Il n’existe pas plus capitaliste qu’un rappeur qui réussit. C’était encore plus vrai à l’âge d’or quand les mecs pouvaient décrocher un gros chèque de la part des maisons de disques au moment où ils signaient leur premier album. Premier réflexe, on achète une voire deux voitures. Qu’on ne me dise pas que je fabule, je suis monté dans ces caisses ! Le côté « je

Il n’existe pas plus capitaliste qu’un rappeur qui réussit. 49

N’est-il pas trop difficile lorsque l’on a 34 ans d’assumer faire du rap quand on se présente au regard des clichés qui règnent autour de cette musique en France ? Effectivement ce n’est pas quelque chose que je mets automatiquement en avant de but en blanc. Après, tout dépend à qui on s’adresse bien entendu. Lorsque l’on rencontre sa belle-famille par exemple, c’est plutôt quelque chose qui va arriver sur le tapis en dernier et du bout des lèvres ! Maintenant concernant mon 1er album solo, c’est vraiment un objet dont je suis fier et dorénavant, lorsque je vais parler de mon activité, je vais parvenir à la rendre significative à l’aide de ce CD. Cela apparaitra surement plus concret aux yeux des gens.


vais mettre bien la famille » n’existe ait peut-être que j’y songe ». Il existe un autre virus dans le milieu du rap en France, c’est l’absence d’entre-aide des artistes qui ont percés vis-à-vis de ceux qui sont en train de grimper. Au lieu de leur tendre la main, ils préfèrent souvent faire tomber l’échelle pour éviter qu’ils les rejoignent. Tout cela développe une configuration spécifiquement française où même lorsqu’il s’agit d’initiatives Ce problème n’existe pas aux Etats-Unis où on a pu voir un Biggie dépasser Puffy ou encore Eminem devenir plus populaire que Dre, la mentalité française fait que nous sommes de mauvais businessmen en fin de compte. L’argent issu du succès d’albums est souvent mal réinvesti avec des gens qui préfèrent acheter des bouteilles en boîte que de capitaliser dans des structures et pour ceux qui essayent de monter des labels, ça part vite en « je fais croquer les mecs de mon tier-quar même s’ils sont nuls ». Pour en revenir à ta question d’origine, la rébellion est étouffée au premier chèque, on assiste simplement à un capitalisme raté. Pour en revenir à l’épopée Néochrome mais au niveau de la fondation du label cette fois, comment s’organisait la répartition du travail entre Yonea et toi et qu’est-ce qui a provoqué ta prise de distance à terme de cette structure ? L’enregistrement des deux premières tapes ne nous a pas forcément marqué de la même manière. C’était une aventure vraiment enrichissante, épanouissante et lucrative. Mais cela m’a beaucoup éprouvé dans le sens où tout s’est déroulé chez moi et que j’étais aussi embarqué dans d’autres missions comme celle à Générations. Ce côté multicasquettes pouvait être pesant pour moi alors que Yonea était plus relax car il n’avait pas les mauvais côtés du quotidien à gérer comme l’agacement des parents, l’utilisation permanente de son matos, les verres renversés sur la moquette etc. Au démarrage de Néochrome 3, j’étais déjà davantage tourné vers la musique ou plutôt l’envie d’avoir un vrai métier dans la musique à savoir devenir ingénieur du son et développer mon propre studio d’enregistrement. Yonea, lui, avait les yeux ouverts sur une autre possible profession à savoir faire tourner un label. N’étant pas investi à 100% dans le 3ème volet, il a dû parfois faire appel à d’autres home-studio pour mener à bien le projet. C’est à ce moment-là que

Je pense qu’il existe un déterminisme géographique qui peut influer sur les choix. la répartition des tâches a clairement été identifiée au sein du label avec l’un qui gérait la partie son et l’autre l’aspect marketing. Sur les projets qui ont suivi comme le Mains Sales de Seth Gueko, j’étais bien présent au niveau de l’orientation artistique. Pour le Barillet Plein, j’étais un peu plus en retrait. Et pour Néochrome Hall Stars, j’étais ingénieur du son à 100% et pas directeur artistique notamment en raison de la nouvelle vibe un peu caillera qui affluait sur la place parisienne et dans laquelle je ne me reconnaissais pas forcément. L’envie pour chacun de développer ses propres artistes à commencer à se faire ressentir entre nous. Yonea privilégiait le côté street et moi plutôt la composante rap technique. Le morceau Petites Crasses Entre Amis constitue quelque part pour moi un tournant dans l’aboutissement de ce que j’avais envie de faire. Pourtant à l’écoute du vieux morceau Les Kanceva à l’époque du Barillet, tu t’étais déjà essayé au rap théâtral, non ? Oui, tu as raison mais je n’en avais pas forcément conscience. Depuis que je suis petit, j’ai toujours eu un imaginaire développé, je me faisais déjà des films dans ma tête avec mes jouets ! Il m’a fallu un peu de temps pour réaliser que les storytellings appartenaient à un style de rap qui me correspondait et que j’avais envie de suivre. Ce délire-là n’était pas forcément compatible avec les choix musicaux que Yonea pouvait faire à cette période même si je reste persuadé que cela l’intéressait à la base. Disons plutôt que les fréquentations n’étaient plus les mêmes sachant que nous n’habitions plus dans le même quartier. Pour être honnête, quand je me remémore mon existence dans le 18ème, j’en ai un souvenir assez gris, on rigolait certes mais c’était dur. En revanche, mon passé dans ParisEst m’apparait plus lumineux. Je pense qu’il existe un déterminisme géographique qui peut

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entretien. influer sur le choix de tes amis, ta scolarité, ton moral quotidien et donc par effet boule de neige, ton approche du rap. Même si je n’ai plus trop de nouvelles de Yonea aujourd’hui, il n’en reste pas moins un ami d’enfance très cher à mes yeux, nous ne nous sommes simplement pas entendus sur certaines choses et nos chemins se sont séparés voilà tout. Je continue de garder un oeil attentif sur ce qu’il fait et je suppose inversement. Qu’est-ce qui diffère le plus selon toi au niveau de vos activités respectives ? Je pense que je n’aurais jamais pu être producteur de label parce que tu te retrouves contraint à opérer des choix à certains moments pas forcément humains ou artistiques mais plus mercantiles. La dualité j’aime bien ce gars mais il n’est peut-être pas au niveau pour l’instant donc je le mets à gauche en attendant ou humainement ce mec me casse les couilles mais il a du buzz alors allons-y même s’il n’est pas sérieux représente un paramètre fort qu’il m’aurait été difficile d’intégrer. J’ai toujours envisagé la musique comme un plaisir et quand tu as un label à faire tourner, pour le que le résultat soit positif, il faut souvent écarter de l’équation le côté purement humain ou musical. Justement, certains MC’s qui ont officié au sein du label semblent être restés en désaccord avec les orientations humaines et artistiques prises par Yonea à un moment donné, je pense à ADES qui a posté quelques vidéos sur youtube à ce sujet. ADES est un mec entier et il ne s’embarrasse d’aucun filtre. Le laps de temps entre le moment où une idée lui vient et où il prend la décision de la diffuser sur le net est souvent très court quitte à risquer le manque de recul. Il ne fait pas dans le calcul et partage son ressenti en instantané. Son approche de la musique est parfois comparable, il est capable d’écrire un morceau à 14h, faire la prod’ à 15h, l’enregistrer à 16h, tourner le clip à 17h et le tout se retrouve sur internet à 19h le soir ! C’est pour cela qu’il nous arrive d’être en décalage, il a du mal à comprendre pourquoi je mets autant de temps à sortir mes projets ! Quand on envisage un morceau ensemble et que je lui propose de réfléchir au choix de l’instru et lui demande un délai pour soigner mon couplet il me dit : ah non on fait ça tout de suite sinon tu ne vas rien

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branler encore, on va se revoir dans 6 mois et rien n’aura avancé. Peut-être que le bon ratio de productivité d’un MC serait le juste milieu entre nos deux façons de travailler. Avec tout ce qu’on a partagé, ADES reste pour moi un mec en or, un passionné de musique, c’est mon fou préféré ! Au sujet de ta musique, on ressent chez toi une réelle passion sans visée commerciale. Je me rappelle pourtant l’un te tes textes où tu disais : je ferai de la maille dans l’son, ça j’le jure sur mes deux yeux. N’y vois-tu pas une petite ambiguïté quelque part ? Écoute, jusqu’à preuve du contraire je ne suis pas devenu aveugle donc c’est que j’ai dû réussir à faire un peu de maille dans le son ! En fait, il faut distinguer mon taff d’ingénieur du son qui est mon vrai métier, qui me permet de payer mes factures tous les mois, m’offrir une prod’ si ça me chante ou partir en vacances quand j’en ai envie, de ma carrière de MC bien moins lucrative. Cet album qui sort et dans lequel j’ai mis les moyens nécessaires pour obtenir un beau produit s’apparente à un rêve de gosse. Dans ce cadre-là les retombées en terme de ventes sont accessoires au regard de la satisfaction que je ressens à être parvenu à concrétiser mon objectif de toujours. J’ai cumulé pas mal de frais sur ce projet, je ne voulais surtout pas faire preuve de foutage de gueule vis-à-vis de mon public. On a opté pour un digipack de qualité, j’ai payé la plupart de mes prods en direct ou alors en échange de bons procédés, j’ai investi dans de l’image et même si au final tout cela me revient moins cher ayant opté pour ne travailler qu’avec des potes, ce CD ne sera jamais rentable. Ne ressens-tu pas une pression supplémentaire du fait que tu sors ton 1er album après toutes ces années, ce CD doit à coup sûr susciter une grande attente de la part du public qui te suit depuis tes débuts ? Je suis partagé par deux sentiments à ce sujet. D’un côté j’y vais relax car l’album n’a pas été conçu à la va vite. Le choix du tracklisting, des prods et des featurings ont été mûrement réfléchis, je ne regretterai rien quoi qu’il arrive. De plus des morceaux écrits de longue date résident sur l’album, je n’ai pas cédé à la frénésie du moment qui consisterait à considérer que tout ce que j’ai fait à l’ancienne est nul et seuls les morceaux récents sont géniaux. D’un autre côté effectivement, on est obligé de se poser la question


entretien. du ressenti final des auditeurs. Je prends ma musique à cœur et forcément les doutes subsistent à partir du moment où mon produit se retrouve lâché dans la nature ! Pour ceux qui sortent 3 ou 4 albums en 5 ans, on peut toujours se dire que si l’accueil n’est pas terrible ce n’est pas grave, le dernier a cartonné et le prochain sera mieux. Comment as-tu procédé à la sélection des instrus sur Vis Ma Vie ? Je n’ai travaillé qu’avec des proches, de A à Z. Il n’existe aucune personne sur l’album avec qui je ne pourrais passer une soirée ou un week-end sans que l’on se marre. Au niveau beatmaking, j’ai quand même réalisé un 1/3 des prods avec en plus la participation de Casaone, I.N.C.H. qui je trouve fait preuve de beaucoup de justesse quant au choix de la caisse, toujours en adéquation avec le sample pour un résultat tout en simplicité, sans surcharge. Comme je te l’ai annoncé tout à l’heure, on retrouve également Phenovenom, mon ancien acolyte du Barillet, Dolor avec qui j’ai passé des nuits blanche à refaire le monde, Alex Kick et Lofty du BR Crew qui m’ont chacun fait une instru et enfin Tryss mon pote de vacances, il peut nous arriver de taper des délires d’ados lorsque nous sommes bourrés! Ce dernier fait figure du beatmaker le plus versatile du rap français puisqu’il produit à côté des artistes comme Zaz et son single Je Veux. C’est un mec qui est à des années lumières de notre musique, accueilli à bras ouvert en maison de disque et qui n’a plus grande chose à prouver au niveau carrière. Toujours est-il qu’il est doué pour le rap et qu’il produit pour moi, je ne vais pas m’en plaindre ! Et au niveau du choix des featurings ? Toujours dans le même esprit, que des personnes avec lesquelles je m’entends très bien et avec qui j’ai pu étroitement collaborer. A un moment ou à un autre, j’ai été soit l’ingé son, soit l’arrangeur, soit le beatmaker de tous les artistes qui posent avec moi sur l’album. C’est le cas d’Hugo TSR ; j’ai passé pas mal de temps sur la réalisation de son dernier projet. Pour en revenir au beatmaking, quel regard portes-tu sur le travail de composition d’Al’ Tarba, Char du Gouffre, Mani Deiz ou encore I.N.C.H.

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sur lequel tu t’es déjà exprimé tout à l’heure ? Ma position d’ingé son fait que je suis devenu extrêmement ouvert sur les prods actuelles à 70 BPM que j’arrive à kiffer. Pourtant, mes préférences ont toujours été les instrus basse-batterie sample à 90 BPM mais avec le temps, mes goûts sont sortis de leur carcan d’origine. Cette évolution se ressent au niveau de mon album et pourra apparaitre déroutante aux oreilles de ceux qui ne m’ont pas écouté depuis longtemps. En effet, de nombreuses ambiances musicales variées se retrouvent sur mon projet ce qui correspond au concept Vis Ma Vie avec clairement l’expression successive d’humeurs en tout genre. Pour répondre à ta question, je suis admiratif du travail des personnes citées car au-delà de la qualité flagrante de leur production, ces beatmakers incarnent selon moi une certaine forme de résistance avec la défense d’un rap en rupture avec les tendances commerciales actuelles. D’ailleurs j’ai toujours pour ambition la construction d’un site internet nommé La Résistance qui assurerait la promotion et la distribution centralisée de tous les albums s’inscrivant dans cette démarche.

Cet album est un rêve de gosse. Quand on se retrouve derrière le micro mais aussi aux manettes, comme c’est le cas pour ton album, n’est-il pas trop difficile de trouver le recul nécessaire pour évaluer son travail ? Disons que cela revient un peu au vieil adage du cordonnier mal chaussé. Il est plus facile de s’appliquer sur les projets des autres parce que c’est mon métier, je suis payé pour cela et je peux apporter un point de vue artistique extérieur. S’agissant de mon album, beaucoup de morceaux ont été enregistrés à la 12ème heure de ma journée passée au studio sachant qu’aller dans la cabine tout seul, sans conseil, sans vibe venue de l’extérieur, c’est dur ! Malgré tout, je ne pense pas que cela se perçoit à l’écoute des tracks, c’est plus un ressenti intrinsèque au moment de l’enregistrement. Heureusement que chaque invité de l’album, à qui j’ai soumis mes morceaux à un moment donné, a pu m’apporter ce recul Heureusement que chaque invité de l’album, à qui j’ai soumis mes morceaux à un moment


donné, a pu m’apporter ce recul nécessaire à une construction objective. Les plus impliqués ont été Chris Taylor et Karna parce qu’ils me connaissent suffisamment pour me dire les choses avec franchise. En parlant d’eux, où en est le projet Trois Éléments dont la sortie est repoussée depuis des lustres ? Écoute, il sort en même temps que mon album en mode collector VPC juste pour les copains d’internet qui me demandent où cela en est depuis un bail donc content de pouvoir enfin leur apporter une réponse concrète ! Cela fait longtemps que le projet est terminé mais Chris est devenu père et il souhaitait mettre le rap de côté pour élever son fils, ce qui apparait plutôt louable ! Karna quant à lui est retourné vivre à Saint-Barthélemy dont il est originaire et où se trouve toute sa famille. Son épopée parisienne ne fut qu’un intermède dans sa vie et même s’il a profité de son passage dans la capitale pour actionner pas mal de choses, il est retourné à son territoire d’attache. Si on s’arrête sur le morceau éponyme de l’album Vis Ma Vie, c’est de l’ordre du réel ou de la fantasmagorie ? Ah non, c’est trait pour trait une journée de la vie de Loko ! Bon après, à un moment de ma vie où je suis en couple, je ne vire bien entendu pas de meuf de mon lit salement le matin ! Pour le reste, c’est typiquement le genre de quotidien que je pouvais passer il y a encore un an, en été et avec le statut de célibataire. Est-ce que tu as la volonté de défendre cet album sur scène ou la tournée ne fait pas partie de tes priorités ? Honnêtement je ne calcule pas trop cet aspect-là mais heureusement il y a des gens dans mon entourage qui le font pour moi ! J’attends notamment les coups de fil de Chloé Oxid, chargée de communication à Canal 93 à Bobigny, qui va certainement m’organiser quelques dates. L’aspect positif de mon taff c’est que je suis mon propre patron donc si je dois m’absenter une journée ou deux pour un concert à l’autre bout de la France, il me suffit d’appeler mon client pour reporter. Cela me laisse également de la latitude pour gérer ma promo comme je l’entends et répondre présent quand il le faut. Justement au niveau promo, quelle a été

ta façon de faire monter un peu le buzz ? J’ai été pas mal actif sur mon site et sur les réseaux sociaux. J’ai mis en place un calendrier de l’avent interactif pour la décompte de mon album. J’ai essayé d’aborder la promo avec décalage un peu comme dans mes textes et éviter les schémas habituels. Pour les premiers jours du calendrier, on pouvait retrouver des pépites du passé avec des vieux sons de la fin des années 90 puis des vidéos freestyles. Il y avait aussi des petits teasers humoristiques ou encore un big up de Karna à 8000 km d’ici en direct de sa plage ! Je considère ne pas avoir un public forcément étendu mais fidèle, c’est pour cela que j’essaye de rester en accord avec ma ligne directrice en proposant des idées toujours divertissantes. Si j’avais à choisir ma carrière, je préfèrerais qu’elle s’apparente à celle de la Scred Connexion ou encore La Rumeur, non pas que nos raps soient analogues, mais plus sur l’aspect faire du mieux possible avec notre public fidèle sans retourner notre veste. Cependant, Si un jour tu m’entends en duo avec une chanteuse de variété, cela ne constituera pas un problème pour moi. Ce sera juste dans le cadre de mon travail au studio avec une copine dont j’aurais mixé et enregistré l’album, avec qui on aura tapé de bons délires et envisagé un titre ensemble. Je te dis ça parce que j’ai récemment fait un titre avec Zaz mais complètement désintéressé du buzz, pour preuve il n’est pas sur mon album. Je mets ce morceau à gauche et il sortira quand le moment sera venu. Comment te vois-tu dans 10 ans, toujours dans la musique je suppose ? Ingénieur du son restera mon métier, ça ne bougera pas. C’est une place dure à obtenir et quand tu l’as il faut la défendre. Cela fait appel à des compétences que tu ne peux pas acquérir en quelques années et considérant aujourd’hui que je continue de m’améliorer, je suppose que dans 10 ans je serai encore meilleur. Par contre, je me vois fatigué par la musique parce qu’en écouter 8 heures par jour, ça n’est pas très reposant surtout quand ce que tu enregistres n’est pas à ton goût. Tu n’opères pas une sélection par affinité musicale au niveau de ta clientèle ? La sélection est soit qualitative soit humaine. Je ne reçois pas de mauvais rappeurs qui soient désagréables, jamais ! Concernant le rappeur en devenir qui est super cool, on essaye de tirer son projet vers le haut et puis on retrouve aussi le

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entretien. mec vachement fort artistiquement, carré dans son travail mais avec qui je n’ai pas d’affinité spéciale. L’idéal bien entendu, c’est lorsque ces deux profils sont réunis. Parmi les jeunes artistes que tu as aidé, ou tiré vers le haut comme tu dis, considères-tu qu’ils te l’ont correctement rendu à la suite de leur carrière ? Je n’attends jamais de retour à posteriori. Le retour est immédiat, on passe un bon moment ensemble. Je suis content et fier d’avoir participé au développement d’un artiste et me dire que s’il avait enregistré dans un autre studio, peut être que le rendu ne serait pas aussi bon. C’est vraiment ça mon plaisir personnel. Te dire s’ils me l’ont rendu ? Franchement je ne calcule pas, si le mec m’a payé un grec et qu’on a rigolé après la séance, cela me suffit. Après j’avoue que lorsqu’on me crédite en tant que réalisateur, cela me fait particulièrement plaisir. Pour finir Loko, as-tu un message particulier à adresser aux auditeurs qui te suivent depuis longtemps ? Je les remercie pour leur soutien dans un premier temps. Tous les commentaires d’encouragement que l’on peut recevoir lorsqu’on met en ligne un morceau nous confortent énormément dans notre travail et dans notre volonté de continuer à faire de la musique. Ensuite, moi qui viens de décrocher le permis et découvrir les joies de l’autoradio, je recommande simplement aux personnes qui vont diffuser mon CD dans leur voiture de faire comme moi à savoir laisser une chance à chaque piste afin de s’immerger complètement dans l’album. Aujourd’hui avec l’avènement d’internet, on a tendance à zapper un morceau à compter que les 4 premières mesures n’ont pas plu. Je pense que si l’auditeur fait cela pour mon album il risque de passer à côté de certains moreaux qui ne peuvent se juger qu’à la dernière phase. Si cela n’est pas à ton goût aucun problème mais par contre dis-moi pourquoi ! Je peux comprendre qu’un morceau comme Ma Main Droite puisse ne pas être kiffant pour un gaucher ! Plus sérieusement, donnez-moi ma chance au-delà de la vidéo internet qui aura le plus de vues, il y a des choses plus intéressantes à découvrir. • Tous propos recueillis par TontonWalker.

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chronique.

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grands classiques.

Oxmo Puccino x Opéra Puccino. Oxmo Puccino n’a pas attendu son premier album pour faire parler de lui et montrer toute l’étendue de son talent. Il a déjà une place de choix au sein de l’écurie Time Bomb, venant se mêler à l’école prometteuse du rap français (Booba, X-Men , Ali…) et à de nombreux freestyles d’anthologie. Deux collaborations marquent les esprits : le morceau Pucc Fiction avec le jeune premier Booba sur la compilation L432 et le morceau Mama Lova sur la compilation Sad Hill de Kheops, le DJ d’IAM. Le rappeur du 19ème arrondissement de Paris se paye le luxe de naviguer entre l’underground de la capitale et la planète Mars, son flow et sa plume étant aussi demandés par les siens que dans le sud. Alors que les talents commencent à quitter le nid du collectif et après une signature chez Virgin, Oxmo Puccino prend son envol pour sa première aventure discographique en solo. La pochette. Le charismatique Puccino apparaît de profil, son regard perdu dans le vide. Pourtant, son oeil, toujours lucide, semble nous suivre du regard ou du moins, se doute qu’il se trame quelque chose dans son dos. Ses émotions contradictoires, la joie et la peine, symbolisées par deux masques, se rappellent à lui dans la lumière rougeâtre d’une supposée nuit parisienne. Si la couleur des lueurs est courante, une ombre plane sur son oeil, toujours vif. Le flow. Oxmo, c’est l’art de la diction, un cuisinier de la littérature qui tranche, cisaille, découpe les syllabes et les mots avec délectation. Son articulation parfaite nous fait savourer les rimes et les punchlines, douceurs à l’oreille, intenses à la compréhension. Le flow qu’il nous présente est d’une telle musicalité que le maestro pourrait se

permettre de rapper a capella, le son devenant accessoire. Il va même jusqu’à s’arrêter de rapper pour mieux nous parler droit dans les yeux dans le titre Peu de gens le savent. Les textes. Si son album porte le nom d’Opéra Puccino, le cinéma aurait pu lui aller à ravir au regard de l’intensité du scénario de chaque morceau comme autant de longs-métrages. Les pistes s’enchaînent et les images défilent devant nos yeux. On imagine les acteurs patibulaires, les décors urbains, les lumières sombres. Le black Jacques Brel enfile les métaphores, les oxymores et les descriptions saisissantes de réalisme comme des perles. L’enfant seul, le sommet de l’album, est une magnifique réussite, nous laissant jongler entre universalité et autobiographie. L’album se clôture sur Mourir 1000 fois, un testament musical mélancolique d’une noirceur intense. Le morceau s’imprègne dans l’esprit de l’auditeur pour ne jamais repartir. Les aventures du superhéros Jon Smoke et du Black Mafioso ne pouvaient se terminer autrement, six pieds sous terre, entre quatre planches, à se demander si l’amour est mort par la même occasion. Conclusion. En cette année 1998 où l’art urbain hexagonal est à son apogée, le magazine Groove désigne Opéra Puccino comme l’album français de l’année. Une belle reconnaissance du milieu même si celle du public se fera attendre. Il lui faudra 8 ans pour décrocher une certification Disque d’or. Osons le dire, Puccino n’est pas un rappeur. Après ce premier opus, devenu un classique du rap français, il est un artiste. On sent déjà que le rap ne lui suffira pas, comme un besoin de voir plus large, plus loin, de toucher l’horizon. Un être à part entière parfois incompris, l’enfant seul, un cactus de Sibérie, un Roi sans carrosse… • Simon.

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BRAZ FAYA nous raconte LE BEATBOX.

Faya Braz nous a offert un petit cours sur l’histoire du beatbox. Amis profanes, c’est le moment de découvrir un univers très fort en bouche. L’HISTOIRE DU BEATBOX. À l’origine du beatbox, il y a l’idée de faire de la musique avec sa bouche. Faya Braz, passé expert dans son art, en connaît tous les tenants et aboutissants aussi bien que toutes les personnes qui ont contribué à faire évoluer le mouvement. L’idée de musicalité avec la bouche est une des choses les plus vieilles, cela vient de nombreuses cultures ancestrales. Il faut aller puiser loin ses origines. Ainsi, les femmes esquimaux ont toujours fait des joutes vocales où le but est de se souffler dans la bouche le plus rapidement possible sans perdre le rythme. Les africains ont toujours raconté des histoires sur des djembés. Les langues zoulous d’Afrique du Sud sont très percussives. Déjà au XIXe siècle, puis au XXe, le fait de reprendre des instruments avec la bouche s’installe. Ella Fitzgerald le pratiquait. On peut également citer The Mills Brothers dont l’un des membres pratiquait la batterie vocale. Pourtant, c’est bel et bien avec le hip-hop que le beatbox nait en tant que tel. Les codes de la boite à rythmes sont arrivés, de nouveaux sons, bruits. Certains viennent directement des MPC. Le beatbox n’est pas arrivé de manière insidieuse, ce sont des personnes en particulier qui ont amené à sa construction petit à petit. «La popularisation arrive par des personnes spécifiques. Ce sont vraiment des déclics. Ils sont tellement peu nombreux, qu’à chaque fois, c’est une étape au-dessus ».

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Un des premiers artistes vocaux qui s’est fait connaître est Bobby McFerrin. Rare sont ceux n’ayant pas fredonné son célèbre Don’t Worry, Be Happy où il n’y a aucun instrument. « C’est le père du beatbox moderne si on veut y trouver un démarrage. Il n’est pas encore dans le vrai, mais il tape le rythme sur sa poitrine. Dans ce qui n’est pas du beatbox, c’est une référence ». Michael Winslow, bruiteur vocal de talent et acteur dans la série Police Academy a également apporté sa pierre à l’édifice. Steven Spielberg et George Lucas l’ont d’ailleurs engagé pour faire des bruitages sur Star Wars notamment. Les Fat Boys sont véritablement reconnus comme les premiers beatboxers. Buff Love, un de ses membres, est d’ailleurs décédé d’une crise cardiaque après une de ses prestations. Doug E Fresh fait partie de cette première génération instigatrice. Il était très technique. Le beatbox lui doit, entre autre, la technique de click roll, c’est à dire le fait d’imiter les claquettes avec la langue. En 1988-1989, les choses sérieuses arrivent. Rahzel des Roots se fait connaître. Les techniques changent et se travaillent en profondeur. Ce beatboxer a marqué et maitrisé toutes les années 90. D’abord connu aux Etats-Unis, il se fait vite une réputation au delà des frontières et en France particulièrement grâce aux scratch vocaux qu’il pose sur Dangerous d’IAM (Kheops n’y était pour rien cette fois-ci). En 1999, Rahzel sort Make The Music 2000, une véritable bible à l’intention des beatboxers bien que l’on ne trouve pas uniquement cette pratique sur la galette. Une grosse base de travail vient alors d’être éditée, renforcée sur une chanson cachée et par un invité alors peu connu mais qui deviendra un des monuments et référence de cette culture : Kenny Muhammad. C’est sur la piste The Four Elements que


naitra la wind technique de ce dernier. Une caisse claire toute simple qui permet de respirer, la première prestation vidéo tournée à la Colombus University, Kenny Muhammad a révolutionné le beatbox. “80 % des techniques de beatbox aujourd’hui sont des dérives des techniques de Kenny Muhammad et Rahzel. Ce sont les charnieres”.

LE BEATBOX AUJOURD’HUI. Aujourd’hui, le beatbox est un update de toutes les pratiques vocales : l’imitation (de son, de voix, d’instruments), le chant, le rap, les percussions vocales, le vocalisme… Il y a un réseau de disciplines et le but du beatboxer est de toucher un peu à tout. « Dans l’idéal, il faut être un beatboxer complet ». Le donne a changé avec les différents moyens de communication.

«Nous il fallait vraiment rencontrer des gars pour te rendre compte qu’il y avait d’autres techniques faisables et après, on développait notre style parce qu’on était seul dans notre coin. Aujourd’hui, tu as un accès plus facile, et donc, un style vache“Il y a une vidéo mythique où DJ Qbert se ment plus uniforme. C’est pour ça, que l’on trouve en battle face à Sly au Rex. Elle peut parler d’école ». commence par une vue de la salle, on entend des scratchs et on ne sait pas de qui Maintenant, les grandes écoles sont l’anglaise et la ils viennent, de la platine ou du beatbox. française. Et bien que les pays de l’Est commenMême moi, je me suis fait avoir. Qbert a cent à imposer leur propre style, ils restent tout de même dit que Sly lui avait donné des même très influencés. Ainsi, alors que le style franidées et qu’il avait réalisé des choses que çais est assez percussif, précis et technique, les anle célèbre DJ ne savait pas faire avec les glais ajoute un grain, les sons glissent davantage. Les grosses basses et l’univers dubstep sont plus platines”. En Angleterre, Killa Kela apporte de nouvelles techniques, influence et entraine cette Middle School où s’épanouit le Saïan Supa Crew en France. Sly “The Mic Buddha” est aujourd’hui un des meilleurs scratcheur vocaux.

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présents. Pourtant, cela n’empêche pas les français de toucher à la grime. Il y a énormément de variantes et les choses ne sont pas figées. La France a certainement la plus grosse communauté de beatbox. Nos voisins outremanche s’amusent ainsi à dire que la plus petite battle ici a un niveau de fou. Les scènes ont toujours beaucoup de public. «Ce qui fait que certains pratiquants de l’étrangers font quasiment partie de la communauté beatbox de France. Ainsi, Big Ben de Belgique est devenu officiellement un ressortissant de la Team Paname (ndlr : une des plus prometteuses équipe). Il traine tellement en France, qu’il pourrait faire les championnats ».

LE BEATBOX D’UN POINT DE VUE TECHNIQUE. D’un point de vue technique, le beatbox n’est pas toujours accessible. Tout est une histoire de groove. Ainsi, chaque style de musique pourrait, en théorie, être repris avec la bouche. C’est avec le travail que l’on peut être capable de le faire. La deep house est, par exemple, plus difficile à jouer que de la dance. On peut également parler de la vague dubstep qui inonde la pratique ces derniers temps. « C’est nouveau, mais on peut s’y intéresser de manière rythmique. À partir de là, elle n’est pas si dure en soi. Ce qui est compliqué, c’est d’incruster les grosses basses avec des petits bruits aigus tout en conservant le groove. Ce sont les placements qui vont être importants ». Dans la même veine, la composition d’un morceau se fait comme une musique normale avec des instruments. Il émane d’une idée aussi bien que d’une improvisation. Scoop pour les néophytes, le beatbox est une illusion. Techniquement, il est impossible de faire plus de trois sons en même temps, et généralement, il y en a deux. « Quand tu écoutes du beatbox, c’est que tu veux déjà bien te laisser avoir. C’est comme quand tu regardes un magicien, tu sais qu’il y a un truc ». Le beatbox est la simulation des instruments. On ne reproduit pas exactement, le même bruit, mais les couleurs entre les différents

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sons, sont assez proches pour rappeler le bruit d’une batterie par exemple. Le but est ainsi de reproduire des sons qui ne sont pas des vrais tout en les alliant de manière précise. L’illusion se joue également sur le temps. Les bruits sont faits si rapidement que l’on a l’impression que c’est en une seule fois alors qu’ils s’enchainent simplement. La fluidité et la rapidité sont donc la clé. « C’est le principe des pixels. Si on les regarde de près, on va tous les détailler.» Pour y arriver, il faut s’entrainer. Le principe est simple, comme on s’entrainerait à la guitare ou à la batterie. L’avantage est d’avoir en permanence son instrument avec soi. Toutefois, le rapport à la pratique est différent pour chacun. Certains font leurs gammes, d’autres regardent des vidéos. Comme dit Reeps, « Il faut cibler ses faiblesses». Ainsi, pour s’améliorer, il faut aller vers ce que l’on maitrise le moins et essayer de progresser. De son côté, Faya Braz ne s’impose jamais de travailler. «Je beatboxe assez souvent pour ne pas avoir à le faire». Sinon, il travaille son art, partout, tout le temps, notamment lors des compétitions, le meilleur endroit pour progresser grâce aux techniques des autres. «Il n’y a pas besoin de parler la même langue. L’autre va te montrer quelque chose, c’est de l’échange instinctif. Les freestyles sont le meilleur moyen.» Il faut donc avoir une certaine discipline sans trop se forcer. Avis aux amateurs.


Les collaborations ne sont pas le but ultime, puisque la discipline s’est développée et vit très bien par elle-même. Faya Braz a été invité à collaborer avec Rocé, et le 27 mai est sorti l’album de Yoshi (Hip Hop Momo) pour lequel il a participé aussi bien en immisçant quelques phases des beatbox comme le scratch vocal qu’en tant que beatmaker. «Ce n’est pas la forme du projet qui me fait plaisir, mais l’énergie qui s’en dégage. Ça m’a fait kiffer de le faire avec lui. S’il avait été chanteur lyrique, je l’aurais fait quand même.»

LA ZULU NATION.

SA PLACE DANS LE HIP-HOP. «Aujourd’hui, il y a des beatboxers qui considèrent qu’ils ne sont pas Hip Hop. Je ne suis pas d’accord avec eux. Tout simplement parce que le beatbox est la première discipline du Hip Hop : le beatmaking. Sans beat, il n’y a rien. Sans battement, il n’y a pas de rap. Il faut un beat, c’est le premier élément. Certains veulent s’en libérer parce qu’ils ne sentent pas proches des mecs à casquette, mais dans la démarche, le beatbox sera toujours hip hop.» Le beatbox est un instrument et non un genre musical. Ainsi, selon lui, peu importe le style de musique que l’on fait avec sa bouche, la démarche tiendra toujours de l’essence du hip hop.On ne peut nier que l’un des plus grands beatmakers, Timbaland est un beatboxer. Il crée ses morceaux à partir de sa bouche. Mickael Jackson était aussi un grand beatboxer, ses sons sont présents en trame de fond sur la plupart de ses titres. Le beatbox est partout et s’est libéré du joug du rap. Poser pour un rappeur n’est pas le rêve des beatboxers car les beats sont relativement normalisés et brident généralement la créativité de ces artistes. Faya Braz a attendu longtemps avant de fréquenter les rappeurs. La barrière s’est rompue récemment, car les beatboxers sont souvent considérés comme à part.

Justement, suite à cette association avec Yoshi, on ne peut que s’interroger sur l’avis du du beatboxer sur la Zulu Nation. Véritable héritage, elle est un des fondamentaux. «Aujourd’hui, dans le Hip Hop, je ne sais pas si être Zulu te confère quelque chose de plus. C’est simplement que les gars du Hip Hop t’ont validé.» Faya Braz pourrait devenir Zulu Lord tant il a contribué à l’évolution de la discipline tout en gardant cette essence, mais cela ne l’intéresse pas plus que ça. Selon lui, on ne peut malheureusement plus lui accorder autant de crédit qu’avant. Bambataa, parti dans la techno, joue certainement là dessus. «Dans les fondements, c’est bien, ils véhiculent vraiment les bonnes valeurs. Tant qu’ils sont là, c’est une espèce de garantie que tout n’est pas pourri. On est un peu tous des Zulus.» Le beatbox, le hip hop, un état d’esprit, que Faya Braz porte aujourd’hui tout en laissant la place aux jeunes générations. Il sera d’ailleurs jury dans de nombreuses compétitions, notamment les Championnats de Suisse. Un artiste à part entière à découvrir sur scène ou grâce à l’album One d’Under Kontrol. • Tous propos recueillis par Mandarine.

La France a certainement la plus grosse communauté de beatbox. 62


entretien.

MOISE THE DUDE Moïse est, aujourd’hui, en solo. Il vient de sortir, en mai dernier, son premier EP : The Dude vol.1. Pour l’occasion, un jours pluvieux, place de Clichy, il a répondu à nos questions autour d’une bière. Suit une rencontre, où le garçon parle de son projet et du concept Lebowsky. D’égotrips et de rap sudiste. Du Bhale Bacce Crew et de son envie d’aller voir ailleurs. Si tu devais te présenter, que dirais-tu ? Je m’appelle Moïse et je suis rappeur, depuis un peu plus de dix ans. A la base, j’ai commencé avec le collectif Bhale Bacce Crew, qui est un sound system reggae / hip hop. Au bout d’un certain temps, j’avais envie de faire quelque chose de plus personnel et qui se détache de l’univers du collectif. Donc dans un premier temps j’ai fait deux projets, avec Cosmar, qui vient lui aussi du collectif. On a sorti deux albums, tous les deux produit par Dj Monkey Green. Après ces deux albums, j’avais envie de faire un truc tout seul. Il me fallait la maturité pour trouver le bon concept. Donc me voilà en solo !

Tu parles de rap sudiste. J’écoute 90 % de rap au quotidien et dans ces 90 % il y a 80 % de rap sudiste américain, en gros les scènes de Houston, Atlanta, Miami, la Nouvelle Orléans. C’est le rap que je préfère écouter. Je connais très bien le rap Newyorkais, j’en ai énormément bouffé, mais un moment donné je me suis pris le rap sudiste en pleine tronche et je me suis passionné pour cette sous culture qui a ses particularité : les rythmes sont lents. De rap alternatif, aussi. C’est parce que j’ai l’impression d’être assez proche de la scène dite spé, de l’époque des TTC et autres. Je fais un truc qui s’inscrit sûrement dans cette mouvance-là, alors que c’est quelque chose qui n’existe plus du tout aujourd’hui. Je ne fais pas du Booba, alors que c’est ce qui marche en ce moment. Je ne fais pas un rap ghetto. Pour être prétentieux je fais un truc qui n’appartient qu’à moi, car mes références sont diverses. D’ailleurs en référence, tu cites Booba et Doc Gyneco. C’est pour montrer qu’il faut faire des grands écarts, que tout ça c’est le rap. J’écoute tout.

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Mais précisément, quelles sont tes références ? Au départ, c’est les grands classiques : IAM, NTM, l’âge d’or du milieu des années 90 du rap français. Après on arrive sur toute cette vague spé, avec Le Klub des Loosers, La Caution ; et puis en parallèle le rap sudiste américain qui est arrivé jusqu’à mes oreilles. Mais mon rappeur préféré, c’est Serge Gainsbourg.

Parce que c’est un fainéant mais qu’en définitive, il fait ce qui lui plaît. Et moi j’aime bien faire ce qui m’intéresse et me foutre du reste. Après, le bowling, c’est marrant.

Pour ton Ep, tu incarnes un personnage, est-il si différent que le Moïse que j’ai en face de moi ? On va dire que c’est 50 / 50. Pour cet Ep là, je me suis fixé sur le personnage du Big Lebowsky et ça m’a donné une ligne directrice. Par-dessus ça, j’ai brodé avec Moïse, avec ce que je peux avoir envie de rapper. C’est pour ça, que c’est un mélange de clin d’œil au film et le reste. Le reste c’est moi.

Cette coolitude, c’est un moyen de tourner la page sur quelque chose de plus politisé et militant ? C’est une manière de tourner la page, de dire que je peux faire quelque chose d’autre. C’est une autre facette de ce que j’ai envie de faire. Puis je ne renie pas du tout Bhale Bacce, au contraire. Mais j’avais déjà commencé avec Cosmar, dans le projet Moïse et Cosmar, à prendre la tangente. Et là, j’enfonce le clou !

C’est donc plus un concept autour d’un Ep, qu’un projet dans l’avenir. Là, c’est sûr que le concept est en place sur cet EP. Après dans le titre j’ai mis Vol.1, pour donner une suite. Enfin je te dis ça j’en sais rien, car le truc vient de sortir et qu’il faut qu’il vive sa vie. Mais dans l’absolu j’aimerai bien donner une suite, faisant évoluer le personnage. Là, j’estime avoir fait le tour de ce que je pouvais faire, en faisant des clins d’œil explicites au film. Donc la suite, même si ça sera The Dude, probablement Vol. 2, ça sera un Dude, un petit peu différent, avec d’autres angles d’attaque, mais il y aura toujours Moïse derrière. The Dude, ton nom de MC est aussi une référence ? The Dude, je le pique carrément à un rappeur de Houston, qui s’appelle Devin the Dude. D’ailleurs je fais complètement comme lui, parce que pour son premier album il s’appelait Devin, tout court, et le nom de son album était The Dude. Et c’est resté Devin the Dude… Du coup, je fais un gros plagiat. Le Big Lebowsky est fainéant et amateur de bowling, c’est un peu toi ? Gros fainéant pas tant que ça, car il faut vivre! Ce qui m’intéressait ce n’était pas de passer pour un fainéant, mais j’aime bien l’idée d’un personnage qui ne culpabilise pas s’il ne fait rien.

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Certains disent que c’est le film de la coolitude, ça te correspond plus ? J’avais clairement envie de dire fuck à un tas de chose, en gardant le sourire, et en restant cool.

Parlons précisément de ton EP ? Présente-le nous ! Ce sont sept titres de nonchalance cool, teintés d’arrogance et de j’en ai rien à foutre de vos gueules, mais vous me faites marrer quand même. Et je suis le meilleur mais personne ne le sait. Ouais c’est un peu ça l’esprit du truc. Il y a beaucoup d’égotrip. Je voulais exactement être en équilibre sur l’égotrip pur et dur, figure imposée du rap. Je kiffe l’égotrip, mes premiers textes étaient de l’égotrip, c’est un genre que je n’ai jamais vraiment abandonné. Malgré tout, pour me l’approprier j’ai cherché à être dans cet équilibre entre l’égotrip pur et la dérision dans l’égotrip. Du coup ça collait bien avec le personnage. Est-ce une façon de ne pas tomber dans des clichés ? Les clichés du rap je m’en fous, car j’aime tous les raps. Mes goûts en rap français vont du Klub des Loosers à Booba, alors je n’ai vraiment pas de problèmes avec les différents genres. Je ne suis pas nostalgique d’une certaine époque, comme certains. Mais, c’est vrai qu’en tant que rappeur j’essaye de ne pas trop être dans le cliché. J’y suis aussi de temps en temps, car c’est libérateur. La plupart du temps, j’écoute 90% de rap. Alors les clichés je les connais, je les assimile, je les accepte. Quand on connaît la culture rap, on sait d’où ils viennent les clichés. Bien sûr qu’il y a des excès et des dérives. Mais malgré tout, la violence, les femmes, la drogue, ça ne vient pas de nulle part. Ce n’est pas un rappeur qui s’est levé un matin « je veux mettre des


entretien. filles à poil dans mon clip, et ça va être cool ». entre deux rimes, il faut que je remplisse. Non, il y a des fondements à tout ça. Alors avec les clichés, je n’ai vraiment pas de Là, tu as un concept autour d’un film. Les problème, j’essaye juste d’être subtil. références de ton écriture, ce sont le rap, les films, l’art en général ? Ici, c’est forcément Sur tes sept pistes, tu as différentes pas mal le film. Mais le rap en général aussi. Parce personnes qui s’occupent des prods, qu’il y a des figures de style, il y a un ton, il y comment tu choisis ? Comment se a effectivement le côté égotrip… Mais tout peut passent les collaborations ? Sur les sept m’inspirer car comme on dit toujours « Oui la vie pistes, il y a déjà Monkey Green qui me suit m’inspire »… Mais c’est vrai que j’aime m’inspirer depuis Bhale Bacce. Il m’a fourni trois prods. de toutes les œuvres d’art, les films, les peintures, L’avantage avec lui c’est qu’il a des centaines de les livres. D’ailleurs avec les bouquins, je me suis prods, j’ai donc pu piocher ce qui me semble le souvent dit que j’aimerais en faire des adaptations mieux pour le texte que j’ai. Parfois je n’ai pas le musicales. Après il faut avoir l’inspiration, et ça ne texte, j’ai juste la prod et j’écris dessus, vient pas toujours. directement. Monkey Green c’est vraiment ma base, je vais d’abord aller voir ce qu’il a en Tu t’attaches beaucoup au visuel, d’ailleurs magasin, et après les autres beatmakers, c’est tu viens de sortir un clip, est-ce important des gens que j’ai rencontré sur le net, que j’ai aujourd’hui d’avoir une image à côté d’un croisé dans la vie. C’est au coup de cœur. Si ça projet musical ? Aujourd’hui c’est très simple, si me plait, je prends ce qu’on me propose. tu n’as pas de clip, ton son n’est pas écouté. Vraiment. C’en est même dramatique. Je le vois en Et toi, tu mets la main à la pâte ? Non je ne soirée, avec des amis, on écoute de la musique sur mets pas vraiment la main à la pâte, sauf avec Youtube. La dictature Youtube, c’est un truc de fou. Monkey Green, parce que c’est lui qui a, Donc je fais des clips parce qu’il faut en faire, mais techniquement réalisé l’EP. Là je l’accompagne aussi parce que ça me plait. J’aime bien faire le con beaucoup dans les phases de mix et même sur devant la caméra.Et puis là, avec le personnage, ça certaines de ses prods. Du coup, comme je suis se prêtait bien au visuel. Rien que les habits ça pose proche de lui, l’avantage c’est que je peux déjà une ambiance. donner les directions, avoir quelques exigences. Sinon pour les autres beatmakers, je touche à la structure. Enfin ce n’est pas moi qui le fait, mais je vais dire au beatmaker « ton morceau, il est cool, je vais le prendre, mais je veux que tu fasses telle structure ». C’est à dire que je donne mes directions pour mettre la partie refrain à tel endroit, de telle durée… Et pour tes textes, la phase de création se passe comment ? Ça dépend. Il y a des textes que je vais avoir écrit en entier sans avoir de prod’, du coup après il faut que je cherche le son qui va vraiment aller. Et parfois ça m’arrive d’avoir un bout de texte et de trouver la prod’ et du coup je finis le texte en connaissant la musique. Et des fois, même si c’est plus rare sur cet EP, ça m’arrive d’écrire le texte en direct, juste avant d’enregistrer. En général ça part d’un truc réel. J’ai des mots, des formules, des phrases, des images, des situations, et à partir de là j’ai des choses qui s’ouvrent, que je déforme. Une rime en appelle une autre. Parfois je cherche la rime. Parfois, je recherche ce qu’il faut mettre

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Le rap médiatisé est plutôt un rap gangsta ou parfois conscient, tu aimerais que le rap prenne une autre direction, celle de la musique de « divertissement » ? Le rap c’est beaucoup de choses, donc je n’ai pas envie qu’ilprenne une direction en particulier. Que tous les styles de rap puissent être représentés. Comme je te disais tout à l’heure je peux écouter La Rumeur comme je peux écouter Seth Gueko, et je vais avoir le même plaisir à les écouter mais je ne vais pas y chercher la même chose. Il faut que le rap garde cette diversité-là. Après, médiatiquement, le problème c’est que lorsqu’on invite un rappeur à la télé, c’est pour lui parler de société et pas de musique. Il est très mal représenté et surtout les gens qui en Pour en revenir à ton rap, toi qui vient parlent n’y connaissent rien. Youtube et Internet sont quand même une chance pour diffuser facilement de la musique. Je pense qu’Internet est à double tranchant. C’est très bien de pouvoir diffuser ses sons, plus ou moins, au plus grand nombre, sans que ça ne coûte à qui que ce soit. Mais, le problème, c’est que tout le monde peut le faire. Il suffit d’avoir un micro, un ordi et un 5d. On le voit tous les jours, sur les réseaux sociaux. Ça crée des embouteillages et un zapping. Je me dis que les gens n’ont pas assez de temps de cerveau disponible pour tout le monde. Alors il faut se démarquer, il faut être le meilleur. Mais ça aussi ça ne veut rien dire, car tu es dépendant des modes et des gens. d’un collectif nombreux, envisages tu des featurings ? Sur ce projet-là, honnêtement je n’avais pas envie d’avoir de featurings. Le concept est tel que j’imaginais mal d’autres rappeurs dans cet univers-là. Ceci étant, sur le Vol.2 peut être. Mais là, j’avais envie de tenir la baraque tout seul.

Comment et pourquoi on passe d’un collectif tel que Bhale Bacce à Moïse tout seul ? Bhale Bacce est assez militant dans l’esprit et dans les textes. Pour dire les choses franchement, je n’avais plus envie d’écrire des choses engagées. D’ailleurs, je n’étais pas le membre dont les textes étaient les plus militants, j’étais dans cette chose plus introspective mais avec un côté vision de la société. J’en avais juste marre, j’avais envie d’autre chose. C’est complètement un grand écart, mais entièrement assumé. Je suis dans une musique de divertissement mais avec quelques subtilités. Je m’inscris dans quelque chose de plus rap. Dans cette transition, tu as sûrement perdu une partie de ton public ? Oui, ça c’est un problème. J’ai forcement perdu une partie du public Bhale Bacce qui n’adhère pas à ce que je fais aujourd’hui. Ce qui est normal et que je comprends. La difficulté est de conquérir un public nouveau, du coup tu as le sentiment de repartir à zéro. Parfois, ça génère un peu de frustration. Mais je n’ai pas envie de refaire du Bhale Bacce pour ravoir un public, pour capitaliser sur la popularité du groupe.

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C’est aussi une musique populaire, mais mal aimée. Le rap a mauvaise réputation, il est maltraité dans les médias, même aux Victoires de la Musique il n’y a pas de vraies catégories. Les mecs ça les fait flipper, c’est épidermique. Pourtant c’est une musique qui vend des disques. C’est une musique qui reste marginale. Pourtant une poignée d’artiste sont très médiatisés. Après ce n’est peut-être pas pour les bonnes raisons. Et ce ne sont peut-être pas les bons… En ce moment, je me pose vraiment une question. On se réjouit que le rap ait pénétré toutes les couches de la société mais parfois je me demande si ce n’est pas une mauvaise chose. Ne devrait-elle pas rester une musique de niche ? • Propos recueillis par Juliette Durand.

Mes goûts en rap français vont du Klub des Loosers à Booba.»


entretien.

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chronique.

La Rumeur de 1997 à 1999: LES TROIS VOLETS OU LES PRÉMICES DU RAP DE FILS D’IMMIGRÉS. 69


Les meilleurs albums de rap sont ceux que l’on peut écouter et réécouter en y trouvant toujours des trésors cachés. La propriété de ceux qui n’ont pas encore passé l’épreuve du temps est de donner envie de replonger dans ses classiques. Alors que La Rumeur a sorti en 2012 son quatrième album, ceux qui ont eu envie de se replonger dans l’ambiance de leurs débuts ont sûrement été frappés par l’écho assourdissant que renvoient les trois premiers volets aux opus qui ont suivi. En 1997, La Rumeur toque à la porte à sa manière. Là où l’usage est de lancer le groupe avant les individualités (rappelez vous du Wu Tang qui sort Enter The 36 Chamber en 1993 avant les albums solos de ses membres), La Rumeur décide de faire l’inverse. Le premier volet, intitulé Le Poisson d’Avril (1997), est l’EP qui met en avant Ekoué, tandis que le deuxième, Le Franc-tireur (1998), et le troisième, Le Bavar & Le Paria (1999), font respectivement la part belle à Hamé et au duo Phillipe et Mourad. Curieuse façon de se présenter. Quel est le degré de cohérence d’un groupe qui s’introduit de cette façon? Réponse tout de suite. Le premier élément est formel. Les 3 EPs sont construits selon la même structure avec une prépondérance des individualités auxquelles ils sont dédiés et une chanson où le reste du groupe est aussi présent. Cet équilibre témoigne de la concertation et de la réflexion collective qui encadrent ces projets. Le second élément de cohérence est encore plus grand et force davantage le respect à la lueur de la carrière qui va suivre. Il était en effet impossible de réaliser à quel point le rap de fils d’immigrés était déjà en germe dans ces maxis. Décryptage. La première onde de choc, Blessé Dans Mon Ego, où Ekoué se livre sur son vécu de franco-togolais, laisse bien entendre que le rap de La Rumeur a quelque chose d’ailleurs. Cependant il reste intéressant d’en voir les retombées. La première est dans l’EP d’Hamé où, sur On m’a Demandé d’Oublier, il se révèle déjà sur un registre qui le caractérise, celui de la mémoire lyrique du peuple immigré qui a été bafoué. Philippe et Mourad ne font pas non plus l’impasse avec Des Champs de Canne à Paname

dans le troisième volet. Cependant, la difference de traitement est flagrante, intimiste chez Ekoué, l’im elle est collective chez les autres. Par la suite, cette réalité ne restera pas figée, puisque sur le premier album, L’Ombre sur la Mesure (2002), Phillipe nous confiera également ses 365 Cicatrires sur le registre intime. Ekoué boucle ce qui doit l’être avec Là Où Poussent Mes Racines, en 2007, dans Du Coeur à l’Outrage. Dans le registre collectif, suivront aussi Premier Matin De Novembre, Écoute Le Sang Parler et Nature Morte. Mention spéciale pour Le Cuir Usé d’Une Valise, bijou d’écriture du rap français. Ensuite, vient De l’Eau Dans Mon Vitriol. Même si il est difficile de voir en quoi La Rumeur a mis de l’eau dans son vitriol au fil des années, la thématique pécuniaire demeure l’un de leurs pêchés mignons avec Marché Noir, Le Coffre-fort Ne Suivra Pas Le Corbillard et de façon plus diffuse dans les mixtapes NordSud-Est-Ouest. Le Franc-tireur n’est pas sans rappeler Hommage à La Marge sur le dernier album. Dans l’intervalle de ces deux chansons, la marginalité reste un thème central de La Rumeur. Autre parenthèse longue durée ouverte par Hamé dans son maxi, Le Pire est une chanson qui parle de comment la société positionne les gens sur une échelle d’appréciation. En cela elle fait penser à La Meilleure Des Polices, qui est le versant comportemental du même thème, mais aussi à Soldat Lambda ou encore au morceau A les Ecouter Tous. Sur leur maxi, Philippe et Mourad ouvrent également la voie à l’un des grands thèmes de La Rumeur, la banlieue, avec Pas De Vacances. Abordé sous l’angle du sentiment d’abandon social, on le retrouvera plus tard dans A 20000 Lieues De La Mer, mais aussi par extension sous l’angle parisien dans Paris Nous Nourrit, Paris Nous Affame, Quand La Lune Tombe ou encore La Périphérie Au Centre.

« LES TROIS EP SONT CONSTRUITS SELON LA MÊME STRUCTURE AVEC UNE PRÉPONDÉRANCE DES INDIVIDUALITÉS.»

Finalement, sans y paraître, ces trois premiers maxis de La Rumeur ont ouvert au public un portail qui donne sur le sombre jardin de La Rumeur. Un jardin où cohabitent orchidées, chrysanthèmes et roses piquantes. Malgré tout, quel auditeur aurait pu savoir à cette époque, que les jardiniers arroseraient ces fleurs avec du feu ? • Alexandre Funk.

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IAM n’a plus besoin d’être présenté. A moins d’avoir vécu sur Pluton durant les vingt dernières années, il y a peu de chance d’être passé à côté du groupe phare de la planète Mars. Ombre et Lumières, L’Ecole du micro d’argent, Sad Hill, Chroniques de Mars, Comme un aimant, Revoir un printemps… Autant d’albums, de bandes-originales et de compilations qui ont fait les beaux jours d’un rap français qui sait être constructif, réfléchi et généreux. Six ans après Saison 5, les quatre pharaons et leur samouraï sont enfin de retour avec ce sixième album studio. A l’heure où le rap, en proie à ses bisbilles, a bien besoin d’une sortie par le haut. La cité phocéenne semble s’être endormie. En effet, il est loin le temps où Marseille inondait les bacs d’albums d’artistes ou de groupes à succès, pour la plupart issus du Côté Obscur et des studios de La Cosca d’Akhenaton. L’effervescence qui, en son temps, avait fait jaillir la Fonky Family, 3ème Œil, Def Bond ou autre K.Rhyme Le Roi semble s’être éteinte. Et parmi toutes les jeunes pousses de l’époque, Les Psy 4 de la Rime sont visiblement les seuls à avoir su maintenir la flamme intacte. Mais IAM, bien que secoué par le départ brutal d’un de ses membres (Freeman en 2008) n’en démord pas, et est bien décidé à encore et toujours assurer sa propre relève. Si les stylos et la MPC sont les outils traditionnels du rap, on peut dire, dès l’écoute du premier titre, Spartiate Spirit, qu’IAM y semble plus que jamais fidèle. Très critiqué sur les réseaux sociaux, pour son manque d’originalité sonore, ce morceau reste toutefois digne d’intérêt, puisqu’il souligne l’état d’esprit du groupe. Shurik’N, très attaché (on le sait) à la notion de clan et de famille, parle d’IAM comme si le groupe comptait encore six membres. Tout au long de l’album, même si certains textes reflètent une certaine amertume existentielle, il n’est aucunement question d’aigreur, de rancœur ou de quelconques bisbilles. Certes, aucune piste ne laisse de place à la rigolade. Mais cette direction, le groupe l’avait définitivement emprunté dès 1997, avec L’Ecole du micro d’argent, dont on retrouve ici quasiment la même Akhenaton, dont le flow est ici

chronique. IAM rend sa meilleure copie depuis L’École du Micro d’Argent ! et là un peu inégal, nous gratifie toutefois d’un florilège de couplets superbement écrits. Et sur La Part Du Démon, c’est surtout son phrasé ici impeccable– qui impressionne. L’instru de violon à l’ambiance pesante, scratchée par Kheops, permet aussi à Shurik’N de s’introduire de manière –presque– aussi efficace. C’est sur le titre Misère que Shurik’N semble le plus décidé à convaincre de la rigueur de ce flow qui lui est propre. Soutenu par une très bonne instru orchestrée par le pianiste Sébastien Damiani, le morceau s’inspire habilement du rap de NYC un peu sombre, comme celui de Mobb Deep. Une même ambiance new-yorkaise, grosse caisse et surtout caisse claire bien lourdes à l’appui, que l’on retrouve notamment sur Les Raisons De La Colère. Au-delà du nom de l’opus, Arts Martiens laisse pour la première fois une place proéminente à l’univers de Shurik’N, par des sons très orientaux. Benkei & Minamoto, sur lequel les deux MC’s repartent dans de nouveaux délires schizophréniques (après s’être fait appelés notamment Sentenza et Jo l’indien dans Sad Hill), est le parfait exemple. Sur le même registre sonore, on note aussi Habitude et même, plus surprenant, Pain Au Chocolat dont le titre à lui seul évoquerait volontiers des inspirations plus chauvines et franchouillardes. Le populisme et autres dérives en ligne de mire, un passé tortueux en guise de repère dans cette carrière qui ne fait que continuer, AKH et l’oncle Shu, par une écriture volontaire et souvent guerrière, nous servent un album à la fois sombre, imagé et poétique, porté par la lueur de deux plumes toujours aussi éclairées. Avec Arts Martiens, IAM rend, à coup sûr, sa meilleure copie depuis L’Ecole du micro d’argent ! • Augustin Legrand

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grands classiques. Shurik’n x Où Je Vis?

Où je vis apparaît sans doute comme le point culminant de la domination phocéenne des années 2000 sur le paysage du rap français. Marseille et son flambeau IAM, en pleine effervescence, prenaient le temps de faire naître des vocations, entre l’enregistrement de Sad Hill ou de Chroniques de Mars, boostés par le retentissant L’Ecole du Micro d’Argent. Parmi tous ces succès, c’est bien cet album qui permettra le mieux de découvrir la plume du ciseleur Shurik’N. Et encore aujourd’hui, il n’est pas aisé de citer un disque de rap rassemblant autant de maturité, de sérieux et de véracité. Car la force du MC est d’avoir su choisir des mots intemporels (et toujours d’actualité), et ce peu importe les thèmes personnels ou sociétaux qu’il a pris le soin d’aborder.

Cette notion de clan, même en filigrane, transfigure l’ensemble de l’album. Elle est sans doute le fruit d’une inquiétude, face à l’incapacité des politiques à enrailler la montée de la violence. Esprit Anesthésié, avec son frère Faf La Rage au refrain, est l’un des plus marquants de l’opus, encore une fois, tant pour son intemporalité que pour sa lucidité . La notion de famille, quant à elle, est abordée de manière plus franche au travers de textes comme Mémoire ou Lettre. Le premier aborde le passage de l’enfance à l’âge à adulte tandis que le second s’attarde sur la parentalité et sur la transmission. Plus précisément sur l’héritage que l’on souhaite laisser, en couchant quelques mots sur une lettre avant de disparaître. Pour ce texte, Shurik’N s’est sans doute inspiré du poème de Rudyard Kipling intitulé Tu seras un homme mon fils tant les échos sont nombreux. Car, comme le texte de Kipling, La Lettre de Shurik’N est une véritable leçon de vie. On choisit pas ses parents. T’es pas trop mal tombé. Pense à ceux qui vivent en foyer avant de grimacer devant ta purée.

La lucidité de Shurik’N sur son environnement est à applaudir. Loin des clichés misérabilistes dont on accuse souvent le rap, cet observateur du quotidien parvient, lui, à dresser un tableau sociologique d’une justesse sans doute inégalée. Provoquer le rire n’est pas le but recherché. Sur Demain C’est Loin ou encore sur Si j’avais su, il démontrait déjà son aisance à combiner rigueur et mélancolie du verbe. Par ailleurs, Shurik’N ne fait pas mys- L’égotrip est très discret tout au long de l’opus. tère de sa préférence pour les délires asiatiques Lorsqu’il surgit sur Oncle Shu, ce n’est pas de manière hautaine, nombriliste ou agressive. Les feaplutôt que pharaoniques. turings eux, tous marseillais, ont su brillamment Et sans toutefois en abuser, il distille quelques s’adapter aux productions toutes concoctées par touches de son univers chargé d’une sauce sa- leur ami Jo. mouraï brûlante, notamment sur le furieux titre phare du même nom. Outre son instru recon- Aussi pessimiste que réaliste, Où je vis est peutnaissable entre mille, l’un des points forts de ce être l’album de rap le mieux rédigé. Sa construction morceau réside dans son thème, cette notion de instrumentale est sobre, comme pour faire la part famille et de clan à laquelle le rappeur semble belle au flow lui-même sans fioritures de Shurik’N. très attaché (Samouraï, Mon Clan, Les Ce n’est pas du rap de rue, comme il en est question Miens) : Devant l’adversité les coudes se aujourd’hui. Pourtant, la vision du rappeur, sur cet soudent (…) prêt à mourir comme un sa- univers qu’il surveille, est de loin la plus convainmouraï, scande-t-il. cante de toutes. • Augustin Legrand.

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chronique.

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concerts.

1995 x Le Palais des S

ports.

1995 était de retour chez eux, dans Paris Sud, pour un concert ponctué d’invités prestigieux. Les jeunes membres du groupe aiment ce qu’ils font et l’ont montré une fois Le clou du spectacle arrive en même temps que de plus sur la scène du Palais des Sports. les deux membres mythiques d’IAM, Report. Akhenaton et Shurik’n. Les lyrics de Petit Frère se font entendre, comme un passage de Le Palais des Sports se remplit gentiment flambeau. Le premier savoure le plaisir d’être en début de soirée et c’est avec une joie com- sur scène quand le second dévoile tout son tamunicative que les Super Social Jeez s’at- lent et son sérieux. Bien que l’audience soit tèlent à chauffer la salle. Le public, pas assez jeune, les patrons du rap français en imforcément venu écouter ce type de musique, posent. se prend au jeu des mélodies funky du groupe. L’ambiance gagne quelques degrés Entre temps, malgré quelques irrégularités et rapidement. Le moment opportun pour que notamment une déception sur Baisse ta le trop peu connu Georgio monte sur Vitre, 1995 occupe parfaitement l’espace et scène. Après des débuts hésitants, le rap- offre un concert à la hauteur des attentes. peur du 18e conquiert rapidement la scène D’une phase où chacun montre ses capacités en avec ses incontournables. Saleté de Rap, interprétant son couplet solo préféré, aux clasqui a dépassé les 120 000 vues sur Youtube, siques des premiers EP (comme La Source, est exécuté d’une main de maître à l’aide de Milliardaires ou Renégats) en passant par son gars Sanka. Un Homme de L’ombre des morceaux de Paris Sud Minute, tout y plus tard, le public est bouillant pour ac- est. Les 5 MC sautent et font le show pendant cueillir les 6 membres de 1995. plus de deux heures Après un blackout, Hologram Lo ouvre les toujours surplombé par le magistral DJ. festivités en brulant un T-Shirt du groupe. Le ton est donné. La voix de Big L résonne Rien n’est épargné aux spectateurs qui courent et annonce le tube Flingue Dessus. Les dans tous les sens ou se font taquiner lors du chansons s’enchainent avec ingéniosité et la désormais célèbre Battle entre Nekfeu et première surprise débarque avec le chevelu Alpha. Mention spéciale au beat box de Orelsan venu interpréter Jimmy Punch- Fonky Flav. Comme à son habitude, Sneazzy line. Flow parfait et présence évidente pour montre que le rap peut être rock’n roll et le MC de Caen. Areno Jaz apporte cette touche smooth essentielle. Les autres invités ne se font pas trop attendre. Le S-Crew entre en scène avec son Pour terminer, le rappel se fait avec Pleure nouveau morceau Incompris avant de re- Salope et La Suite avant que 1995 dispaprendre Métamorphose, davantage solli- raisse sur l’instrumental 103. Un final parfait cité par le public. Une prestation de bon qui laisse le public sur des douces notes. augure pour leur album Seine Zoo à venir. • Mandarine.

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Hologram Lo’ fait partie des beatmakers sur lesquels il faut miser aujourd’hui. Exigeant et modeste, le producteur attitré de 1995 est un hyperactif de la MPC. Il compose également pour d’autres projets comme sa collaboration avec Lomepal et Caballero sur Le Singe Fume Sa Cigarette ou sa récente actualité, son EP commun avec Georgio.

Entretien.


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entretien. Comment t’es-tu mis au beatmaking ? Depuis longtemps avec les logiciels DJ. Quand j’étais au collège, on m’avait prêté ça. J’ai testé tranquillement la version gratuite, je ne m’y étais jamais mis réellement. Et, en 2010, j’ai acheté ma MPC d’occasion et je m’y suis mis. Donc, ça fait trois ans que je suis dedans réellement. Il n’y a pas vraiment eu de manière, je me suis mis les mains dedans à fond et voilà. Le rap a-t-il toujours été l’idée ? Oui, parce que, au final, quand tu es beatmaker, c’est plus facile d’accès. Et surtout, parce que depuis que je suis gamin, je suis un grand amateur de rap. C’est par passion avant tout. Je voulais rentrer dans ce milieu-là. Quelles sont tes inspirations ? Ton univers de prédilection ? J’écoute plein de trucs. Principalement du rap, mais j’écoute aussi beaucoup d’électro, d’Allemagne par exemple, de la scène française, du rock, de la soul. Vu que je fais du sample, je suis obligé de taper dans tous les univers, même de la musique latine… Sinon, les beatmakers qui me gifleront toujours c’est Alchemist, Marco Polo, J Dilla, Premier, Pete Rock. Beaucoup de mecs. 20 Syl en France, Dj Sek. Comment travailles-tu d’un point de vue matériel et technique ? C’est au feeling, de l’écoute. J’ai un disquaire, j’y vais une fois par semaine ou toutes les deux semaines. Dès que j’ai le temps j’y vais, je me pose pendant une heure. Je prends une pile de vinyle. Ça peut être tout et n’importe quoi. Je retiens, je note, je les achète. Et je bosse direct à la maison. Il n’y a pas vraiment de trucs. Parfois, tu as un pet de folie et tu te dis Non, ça, je ne vais pas le mettre là et ça fait des trucs. Ce n’est pas vraiment explicable.

c’était un peu une connerie. Ça fait longtemps qu’on entend parler de ton EP. Es-tu exigeant envers ce que tu fais ? Estce la raison pour laquelle il n’est pas encore sorti ou par manque de temps ? C’est les deux. J’ai eu une première version de prête. Je l’avais fait écouter à plein de gens, ils me disaient que c’était cool, donc je me suis dit que j’allais le faire écouter à des professionnels de la musique. Je suis parti voir mon éditeur, qui lui écoute de la musique tous les jours. Il m’a dit que ce n’était pas assez équilibré. Ce rendez-vous m’a permis de prendre du recul là-dessus et de me rendre compte que ce n’était pas ce que je voulais. J’ai tout viré et j’ai recommencé. Là, j’arrive encore à quelque chose, j’espère que ce sera la bonne. J’espère le sortir en septembreoctobre, mais bon… Je n’en ai vraiment aucune idée. Est-ce que tu te vois continuer dans le rap ou t’ouvrir vers l’électro ou autres ? Je veux continuer dans le rap, à fond. Mais bosser avec un groupe de pop, de rock, bosser avec un artiste électro … Le jour où ça va se présenter, il ne faudra pas s’étonner de voir Hologram Lo’ avec un groupe de pop. Le rap, ce n’est pas la seule musique que j’écoute, et donc, ce n’est pas la seule musique que je vais faire. Vas-tu te mettre à rapper ? Non ! C’est simple, clair, net et précis. Mais tu aimes écrire ? Oui et encore. En fait, j’ai vu des commentaires et des analyses de ce que j’avais écrit et ils m’ont dégouté. Depuis que j’ai vu ça, je n’ai plus gratté une rime. J’ai vu un site, dont je ne citerai pas le nom, qui analyse. Ça dénature tout ton truc. « Ha, c’est ça que j’ai voulu dire, bon, bah autant ne pas rapper ». C’était plus des commentaires aussi, sur Youtube..

Te verrais-tu t’exporter à l’international ? Vu que je fais de la musique, il n’y a pas de frontières. Tu vois des français comme Onra, qui joue à Un de tes derniers coups de folie par l’international. C2C, c’est le meilleur exemple exemple? Il date d’il y a une semaine et c’est actuel. un truc qui sera sur mon EP. Elle sonne électro et franchement, pour le coup, c’est de As-tu déjà eu des contacts ? Oui. Je suis un gros la folie. fan de Joey Bada$$ et des Pro Era, un crew de Brooklyn, qui commence à bien prendre du poids. Comment définirais-tu tes prods, leur Je leur ai envoyé des trucs et ils ont tous kiffé, même sonorité? J’ai lu le mot aquatique. Je n’en le manager, et voilà, ils ne te donnent pas de nouai pas. En fait, le problème, c’est que je n’ex- velles. Ils te laissent en chien. C’est un truc que je celle pas dans un truc. Je peux toucher à tout, déteste, sachant que j’ai plein de potes qui mais je ne serai jamais une pointure dans un rappent et qui n’attendent qu’une chose, c’est avoir truc. Oui, l’univers marin me fait rire, mais des prods.

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Et donc, dans l’idéal, tu aimerais produirepour qui ? En 2012, il y énormément d’Américains qui sont arrivés et qui ont remonté le rap. Des grosses têtes : Action Bronson, 2 Chainz, les A$AP. Avec Flav à New York, on a eu la chance de rencontrer un des mecs des A$AP. Danny Brown défonce. Mac Miller aussi. Il y en a plein. Et en France ? Il y a des gens que j’écoute depuis leur premier truc et leur dernier album, j’écoute encore : Lino. C’est Georgio qui m’a remis dessus. J’étais un fan d’Ärsenik et il m’a poussé à réécouter. Joke, je kiffe son délire. 3010. Je ne cite pas les gars de mon entourage, parce que je pourrais travailler avec eux. Nemir, je sais qu’il travaille vraiment avec ses gars. C’est cool, parce que ça lui donne vraiment un univers. Je le connais très bien, c’est un pote. Le jour où je vais prévoir un truc pour Némir, il faudra vraiment que ce soit parfait, qu’il n’y ait rien à redire, parce que c’est vraiment un mec avec qui j’ai envie de bosser.

Je n’ai pas la flemme. Pendant deux-trois ans, je m’y mettais, j’essayais de travailler, mais je suis nul. (Georgio précise que Lo a fait les scratch de Saleté de rap). C’est rien. Ils sont à leur place, mais techniquement, ils ne valent rien. La phase des mecs du 113 qu’on a samplé, ça défonce à la fin du morceau, mais ce n’est pas fou. Es-tu toujours dans Jihelcee entreprise ? Oui, oui, j’y suis toujours. C’est le label de Areno Jaz, moi je fais partie de l’équipe. C’est à dire qu’il produit des rappeurs avec La Rue du Bon Son, des mecs de Paris Sud. On a comme projet de sortir une mixtape Hologram Lo’ 100 %, avec uniquement des beats. Je fais mon truc en solo. Je vais peut-être monter mon propre label, je ne sais pas, mais en tout cas, je fais partie de la team de Jihelcee. Tu ne mixes pas trop dans les soirées, pourquoi ? C’est parce que je me suis retrouvé à des soirées, même si au final, je voyais que les gens kiffaient, ils me remerciaient à la fin du set, je rentrais chez moi, j’étais déprimé. En fait, ça me soûle. Je kiffe être en soirée avec des potes, avoir un bon DJ qui mixe, mais moi ça ne me va pas. Mais, actuellement, je travaille un live solo de beatmaker, que ce soit moi à 100 %. Si tu montes derrière les platines, essaies de faire des trucs, des scratch. Ça c’est bon, ce n’est pas pour moi. Je reste là où je suis bien.

Combien de temps ça te prend de faire une prod’ ? Ça dépend. Saleté de rap, je l’ai faite en une demi-heure, 3/4 d’heure. Des prods comme Soleil d’Hiver ou l’intro de l’EP, ça m’a pris des jours. Je ne fais pas que ça, mais genre je me mets 4-5 heures dessus et puis j’écoute, je rajoute un synthé, j’enlève ça… Quels sont les sons dont tu es le plus fier ? Flingue Dessus de 1995, Saleté de Rap de Ça peut prendre énormément de temps. Georgio, parce qu’on a un bon clip aussi. Ma Réussite de Lomepal et Caballero. Renegats Est-ce que tu fais les mix aussi ? Je m’y de 1995, l’instru tue, mais au final, le morceau a un suis mis. Sur mes prods, je commence tout problème. On a eu un souci au mix, c’est à dire que juste à pré-mixer. Je ne viens pas du tout du le début du couplet de Sneaz, on ne l’entend pas, son, moi, à la base. J’ai commencé avec cet EP, ça a un peu tout cassé, mais c’était de notre faute. à faire mon propre truc. Mais, après c’est La Rue du Bon Son qui a mixé tout le projet. 1995 reste ta priorité ? On travaille sur un deuxième album, tout douceJoues-tu d’un instrument ? Tu aimerais ment. Histoire que chacun s’aère l’esprit, qu’il aille ? Non, je n’en joue pas. J’aimerais bien voir un peu à droite, à gauche. 2014, je pense qu’on apprendre, mais je suis incapable. J’ai un gros essaiera de sortir un nouveau truc. problème d’attention et de concentration. J’aimerais apprendre la guitare. C’est bien Quelles sont tes références culturelles ? pour les filles. Moi, je n’ai pas besoin, je dis que J’aime beaucoup le cinéma : Spike Lee, Wes Anderson et j’aime aussi des gros blockbusters. Je je suis DJ Lo de 1995 et ça marche direct. vais voir Iron Man 3, je kiffe les Marvel en général. Et où en es-tu dans le scratch ? Ohlala ! Koutrajmé, Kim Chapiron, Mathieu KassoC’est pour ça que je ne m’appelle plus DJ Lo. vitz. J’ai arrêté de lire avec l’école. Je ne le cache J’ai lâché l’affaire. Je valide le scratch. C’est un pas. Beaucoup de séries télé, beaucoup de magapratique monstrueuse, trop chaude, c’est spec- zines, mais pas de livres malheureusement. J’étais taculaire, mais c’est pareil, ça demande un ap- un gros lecteur en plus au lycée. Je lisais beaucoup. • Tous propos recueillis par Mandarine. prentissage de longue haleine.

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GEORGIO. « Je puise mon inspiration dans tout ce que je vois.» Georgio est un jeune rappeur du 18e. À tout juste 20 ans, ce MC a déjà imposé ces textes justement écrits et son énergie dans deux EP et sort cette semaine sa nouvelle tape Soleil d’Hiver en collaboration avec Hologram Lo’. Sa plume incisive raconte sa vie avec simplicité et poésie, parce qu’il l’aime ce Saleté de Rap. Et nous aussi. Qui es-tu ? Je suis Georges, le fils de mes parents, d’origine guadeloupéenne. J’ai vingt ans. Je rappe et j’habite dans le 18e arrondissement de Paris. Comment es-tu arrivé au rap ? Je suis arrivé au rap parce que depuis tout petit, c’était un peu la musique à la mode. J’ai toujours plus ou moins écouté du rap. À partir de là, j’ai eu très vite envie d’écrire pour moi-même faire du rap. Quel est l’élément qui t’a, justement, donné l’envie d’écrire ? Personne en particulier, et surtout pas les cours. C’est le rap qui m’a donné envie d’écrire. C’est le fait d’écrire des morceaux, la musique, tout simplement. Comment définirais-tu ton style ? C’est du rap très introverti, sur ma vie. C’est à partir de là que les autres peuvent s’identifier. Quand j’écris, il peut y avoir un côté très égoïste, à raconter ma vie, mes problèmes, ma vision des

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choses, mais au final, il y a du monde qui arrive à se retrouver là-dedans. C’est pour ça que ça marche un minimum. Mon univers, c’est celui d’un jeune mec de Paris Nord, qui vit dans son quartier. Je ne suis pas le plus gros trafiquant de crack de Marx Dormoy, ni la plus grosse baltringue du 16e. C’est le monde d’un mec qui mène sa petite vie avec ses aléas. Quelle est ta technique, ta mécanique d’écriture ? Je fais tourner une prod’ en boucle, ou plusieurs quand il y en a une qui ne m’inspire plus. J’écris en roue libre le plus possible. Après, je structure les couplets, je reviens. Je retourne sur d’autres textes que j’ai écrit avant, je récupère des mesures à droite à gauche. Pour un morceau, généralement, j’aime bien écrire sur les prods que je kicke. Parfois, j’ai des petites mesures qui me viennent, je les écris sur mon téléphone. Je les note quand je rentre chez moi. Il y a en qui ressortent dans des textes parce que je les ai encore dans la tête. Quand je n’ai plus vraiment d’inspiration, je fouille un peu partout et je retrouve ces petites notes. C’est là que la partie puzzle rentre en compte dans mon écriture. Est-ce que tu puises ton inspiration principalement dans ta vie, dans ton quartier ? Je puise mon inspiration dans tout ce que je vois, ce que je vis. Je lis beaucoup, et la lecture m’aide à réfléchir, à percevoir les choses différemment. Du coup, ça va m’aider à écrire. Je m’inspire de tout. Je suis un peu une éponge. Dès que je sors, je regarde. Quel genre de livre lis-tu ? Ça dépend. Des ro


entretien.

ce tu penses que ce projet va jouer ? Clairement. Du coup, avec ce projet, je commence à atteindre des sites auquel je n’avais pas accès. Comme Booska-P par exemple, avec qui j’ai fait un freestyle qui va sortir bientôt. D’autres médias du rap commencent à s’intéresser un peu à moi, je commence à être un peu partout. On me joue dans la nocturne sur Sky depuis Mon Prisme. À chaque fois, on monte Tu as arrêté l’école jeune, est-ce que tu des étapes et je deviens de plus en plus connu. penses que tu compenses cette éducation en la faisant par toi-même ? Ça Est-ce que la suite logique est un album ? Oui, m’aide à compenser. Avec ça, mon cerveau tra- c’est la suite, mais ça prendra le temps. Il y aura vaille toujours, mais c’est par plaisir. Je ne me peut-être d’autres EP, une mixtape entre-temps, mais c’est sûr que c’est dans les prochains projets. dis pas du tout qu’il faut que je compense. l’occupe et du coup, je ne m’ennuie jamais. Tu as attendu un an avant Soleil d’Hiver, qu’as-tu fait entre-temps ? J’ai fait ce projet. J’ai Qui sont tes modèles ? Mes premiers modèles sont mes parents. Je pense qu’on se mené ma petite vie, j’ai un peu travaillé, beaucoup lu, passer du temps avec mes potes. calque sur ses parents au départ, sur son éducation. Après, dans le rap, mes plus grosses influences sont Hugo TSR et Lino d’Ärsenik. Que retiens-tu aujourd’hui de ton parcours dans le rap ? Des erreurs, des réussites ? Je Après Une Nuit Blanche pour des Idées suis un humain ! Je fais des erreurs. Quelques Noires et Mon Prisme, qu’attends-tu de erreurs, mais qui sont humaines, donc aucun Soleil d’Hiver ? J’attends, comme pour regret. Chaque jour, je monte une nouvelle marche, chaque projet, de monter une marche, d’avoir petit à petit. Je les construis, je me construis. Il n’y a le plus de visibilité possible. De plaire le plus aucun morceau que je n’assume plus aujourd’hui. possible aussi. J’aimerai aussi faire plus de Tes titres sont très sombres, pourquoi ? C’est concerts. là-dessus que tu préfères écrire ? Je suis assez Tu restes encore un peu méconnu, est- sombre dans mes pensées, même si ça ne se voit pas.

romans. J’aime beaucoup Romain Gary comme auteur. Il a écrit La vie devant soi (ndlr : écrit sous le pseudonyme Émile Ajar) et Chien blanc. C’est le dernier livre que j’ai lu d’ailleurs. J’aime beaucoup la philosophie aussi. Je lis Épictète, Marc Aurèle, Pensées pour moi-même.

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La vie n’est pas tout le temps rose. En fait, j’écris par rapport à des états d’âme, des moments. Mon écriture vient souvent de la colère, de la rage que je transforme positivement dans l’écriture. Par exemple, mon freestyle Daymolition qui est sorti il y a quelques jours, je l’ai écrit parce que j’ai eu des galères d’électricité pendant trois jours. Il n’y avait rien à faire, le soir je ne pouvais pas écrire et la journée je ne pouvais pas bouger. Ça part d’un sentiment de haine, d’énervement et je le transforme. C’est ce que je fais beaucoup. Ce n’est pas tout le temps sombre, c’est aussi des choses plus impersonnelles. Elles sont peutêtre plus importantes que certains autres trucs. Je fais des soirées avec mes potes, mais est-ce c’est pour autant que je vais faire un morceau sur tous mes samedis soirs ? Pas forcément. Ce n’est pas assez intéressant. Comment choisis-tu tes prods ? Généralement, je contacte les beatmakers avec qui j’ai envie de travailler parce que j’ai entendu des prods sur d’autres projets ou parce que j’aime ce qu’ils m’ont envoyé. On parle de ce dont j’ai envie, le style etc. ou je leur demande simplement d’envoyer des trucs qu’ils ont. Je trie par rapport à mes préférences. Comment choisis-tu tes prods ? Généralement, je contacte les beatmakers avec qui j’ai envie de travailler parce que j’ai entendu des

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prods sur d’autres projets ou parce que j’aime ce qu’ils m’ont envoyé. On parle de ce dont j’ai envie, le style etc. ou je leur demande simplement d’envoyer des trucs qu’ils ont. Je trie par rapport à mes préférences. de visibilité,et lui il va m’aider parce qu’il va me permettre d’avoir un beau graphisme pour le projet. Et pareil, via les clips etc. Ce n’est pas obligé, mais au final, quand je les ai connu, je me suis retrouvé à un moment de ma vie où on était souvent ensemble parce qu’on était potes. En plus, on se servait dans le rap, donc ça s’est fait tout seul, je suis rentré dans le collectif. Rooster, par exemple, quand il a fait les scratchs sur L’Homme de l’Ombre, il n’était pas encore vraiment de la 75e session. À force de faire des scratchs pour aider à gauche à droite, il roule avec moi pour les concerts, et au final, il en fait partieaujourd’hui. Et quels sont tes rapports avec le milieu ? Je ne suis dans aucune guerre. Je n’aime pas tous les rappeurs, ça serait mentir de le dire. C’est un milieu un peu hypocrite. Je suis dans le rap, mais pas tellement dans le rap game. Je fais ma musique et le reste, à côté, je ne calcule pas trop. Si tu me vois en feat avec un mec, c’est que j’apprécie ce qu’il fait et aussi humainement. Les autres, ils font leur truc. Après, il y a des gens que j’écoute qui ne se doutent peut-être pas que je les écoute et vice versa. D’autres ne m’intéressent pas. Tu penses pouvoir vivre du rap bientôt ? Survivre du rap, pourquoi pas. Vivre bien, je ne sais pas.


« Je suis fier de cette musique. »

entretien. qui va faire un refrain et, au final, ça ne me plaît pas du tout. J’ai cette liberté artistique, et si une major ne me l’enlève pas, et au contraire, m’aide à promouvoir cette liberté, je suis totalement ouvert.

Qu’est-ce qu’on pourrait te souhaiter auC’est super aléatoire, un peu compliqué de pré- jourd’hui ? On pourrait me souhaiter d’avoir le dire ça. Je vais me donner les moyens pour que meilleur succès d’estime possible, que le plus de mon truc marche le plus possible. Si je peux en personnes découvre ma musique, l’aime et achète mon EP avec Lo’ Soleil d’Hiver. vivre, c’est super. Sinon, je continuerai. Un plan B au cas où ? Oui. Depuis le départ, je n’ai jamais voulu miser ma vie sur le rap, parce que comme je dis, c’est trop aléatoire. Ce n’est même plus le talent qui compte, il y a trop d’autres choses qui rentrent en jeu. Je ne peux même pas te dire j’ai un restaurant, je vais être cuisinier. Je suis un peu comme un chat, quoi que je fasse, je retombe toujours sur mes pattes. Ça peut paraître super prétentieux. Tu vois, j’ai arrêté les cours, mais je savais que même sans les cours, j’allais réussir à faire quelque chose. Le rap, ça marche bien. Quoi que je fasse, je n’ai pas peur de l’avenir. Quelles sont les difficultés pour se faire connaître quand on est indépendant ? Je crois que tout le monde les connaît. Les majors ne signent plus d’artistes pour les faire monter et les faire devenir des icônes. Si tu es indépendant, tu fais ton buzz, et dès que tu marches, ils viennent à toi. Je matraque Internet de freestyle, de clips, de sons, de projets. Il faut donner beaucoup de temps, il faut être patient. Et avoir de l’argent aussi, pour payer les studios. J’ai la chance d’être bien entouré pour ça, au niveau des prods, des mixs, des clips. Je ne paye quasiment à rien, on s’arrange à coup de service. Tout le monde n’a pas ma chance.

Qu’est ce qui tourne dans ton Ipod ? En ce moment, ce qui tourne le plus c’est Ali Farka Touré, un musicien Malien si je ne me trompe pas, décédé il y a quelques années maintenant, super musicien africain et j’adore ce style. Il n’y a pas longtemps, j’étais à Angers et j’ai passé une heure et demi de train à écouter un album, ça m’a reposé. Sinon, la mixtape de Kaaris, Z.E.R.O. qui tourne beaucoup. C’est un peu du rap entertainment, mais ça me plait beaucoup. Et Lino aussi, l’album Radio Bitume. Enfin, qu’est-ce que tu penses du rap français et est-ce que tu es fier d’en faire partie? Je suis fier de cette musique, sinon je n’en ferais pas, tout simplement. Je suis fier d’en faire. C’est un rap qui a bien évolué, qui a des trucs superbes et des trucs un peu moins bons, il faut trier. De toute façon, il y a plein d’artistes et il y a moyen d’écouter du super bon rap. Après ce sont les goûts et les couleurs. C’est un mouvement qui évolue bien avec le temps, surtout ses derniers temps. • Tous propos recueillis par Mandarine.

Serais-tu prêt à signer chez une major ? Tout dépend le contrat, mais si on ne bafoue pas ma musique et qu’on ne change pas mon image ni mes principes, je suis ouvert. Je trouve que c’est de la connerie de rester fermé. Mais s’il faut changer ma musique, ça ne m’intéresse pas. J’ai la chance depuis le départ de me dire que je n’ai pas besoin de faire de la musique pour vivre, je vais me débrouiller autrement. À partir de là, tu peux faire vraiment la musique que tu aimes. Je ne suis pas en train de me dire: là, il me faut de l’argent, il faut que je fasse un tube donc on va mettre une petite meuf blonde

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GEORGIO ET LO’. « Un morceau, c’est 50 % de rap et 50 % d’instru. » Soleil D’Hiver est certainement un des projets les plus attendus en ce printemps. Georgio, un des rappeurs les plus prometteurs de sa génération, gratte les couplets alors qu’à la prod, c’est Hologram Lo’ qui prodigue tout son savoir-faire. Le premier extrait, Saleté de Rap, est un parfait exemple de ce que cette collaboration peut apporter de meilleur. En attendant la sortie de l’EP le 6 mai, Le Rap en France est allé à leur rencontre. D’où est venue l’envie de collaborer ensemble ? Lo : Je connaissais Georgio de vue. Il roulait plus ou moins avec des mecs avec qui je bossais à savoir Lomepal, Walter etc., des gens de notre entourage au sens large. On a enregistré un premier freestyle avec Alpha, Caballero et tout. On a kiffé. J’ai aimé comment il rappait. Je lui ai proposé de faire un cinq titres. Georgio en voulait plus, donc on est parti sur un neuf titres. C’est comme ça qu’est né Soleil d’Hiver.

demandé des prods, c’était plus pour un projet comme ça. Mais, c’est lui qui m’a proposé que l’on fasse les cinq titres ensemble. En fait, Lo, tu aimes les projets avec des MC, comme tu as pu faire avec Le Singe Fume ? Lo : C’est ça. Vu que je me considère comme un artiste en tant que beatmaker, autant qu’un rappeur est un artiste. Donc, je me dis que quitte à faire un projet autant que ce soit autant son projet que le mien. Il y a autant son empreinte avec sa voix que la mienne avec mes beats.

Tu as composé en pensant à Georgio ou c’était des prods que tu avais déjà ? Georgio : Les deux. Lo : Oui, il y a les deux. Il est venu à la maison plusieurs fois. Il a écouté des trucs. Je lui en ai envoyé d’autres … Saleté de Rap, par exemple, il est venu à la maison, il y avait une soirée. Je faisais une prod et je ne savais pas ce que j’allais en faire. Il m’a dit qu’il avait gratté un mille mesures la veille. Il gratte toujours des textes de fou. (Georgio rit). Il a kické le truc et je me suis pris le texte en pleine gueule. Il m’a annoncé que c’était pour un freestyle qu’il allait enregistrer. Je lui dis non, ce n’est pas Donc, c’est toi qui a fait le premier pas pour un freestyle, tu vas le faire sur cette vers Georgio ? Non, c’est moi qui lui ait prod là. Il a avoué que ça pouvait sonner pas mal.

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entretien.

Georgio : Autre exemple, l’intro. On était en studio, on venait de finir un son. Il m’a montré d’autres prods qu’il avait fait et pour lesquelles il n’avait pas eu de réponse. J’ai écouté et j’ai grave kiffé. Et pour le son avec Koma et C. Sen, c’est moi qui lui avais dit que j’aimerais bien une ambiance un peu 18e avec un piano etc. J’avais plus ou moins mis les idées que je voulais et il l’a fait. Donc ça dépend vraiment. C’est au feeling à chaque fois.

les concerts 1995 etc, on a beaucoup arrêté, beaucoup repris.

Qui le produit ? Lo : C’est une structure que Fonky Flav a monté pour ses projets personnels. Il était super intéressé par notre projet et du coup, comme il est très organisé, super professionnel, il s’est rattaché au projet il y a deux mois pour finaliser la paperasse, les discussions avec Est-ce que vous échangiez pendant vos les distributeurs. Il nous a facilité les choses. phases de création ? Georgio : Ça s’appelle Pressing. Lo : Non pas trop. Nous, notre école, c’est vraiment ça. Les beatmakers font leurs beat tranquille d’un Il y a neuf titres, est-ce qu’ils sont tous côté, les rappeurs aussi. Toi tu kiffes gratter tout dans une certaine continuité ou au seul, non ? contraire, c’est assez éclectique ? Georgio : J’écris que quand je suis seul. Lo, ça lui Lo : C’est assez éclectique et musical. On atarrivait de faire des prods devant moi, je lui disais teint le juste milieu entre le délire freestyle rien, ou peut-être un ou deux trucs, des petits dans lequel Georgio excelle, je trouve, et des détails. Et c’est arrivé que je sois dans la cabine et morceaux autour d’un thème. C’est variéautant qu’il me dise au lieu de ce mot-là, tu mets ce musicalement que lyricalement. Tu t’y synonyme, ce sera mieux, ou plus dans les retrouves. temps, ça va taper sur le beat. Mais j’écris tout Georgio : Mais si tu écoutes tout dans sa seul et il fait ses prods tout seul. C’est normal de se continuité, ça ne fait pas comme si on avait fait conseiller un petit peu. des morceaux comme ça. Lo : Pour ce qui est de la réalisation du morceau, là Lo : En même temps, quoi que tu kiffes dans on échange vraiment. Comme il a dit, changer un le rap, tu trouveras forcément ce que tu veux. mot, recule-le un peu, ça tapera sur la caisse Tout y est. Il y a du freestyle, du rap dit de rue, claire. Ce n’était pas trop dur, avec vos emplois du du cool. temps, de vous caler ? Quand l’EP a-t-il commencé à se faire ? Lo : Franchement, si. On a mis un peu moins d’un Et donc, quelle est la couleur globale du produit fini ? an. Georgio : Ça a commencé l’été dernier. Entre tous Georgio : C’est assez mitigé en fait. Il y a

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plusieurs couleurs. C’est pour ça que cela s’appelle Soleil d’Hiver. Il y a du rap hivernal, un peu froid et il y a des morceaux un peu plus chauds, un peu plus ensoleillés. Lo : Étant donné que l’on a mis un an à le bosser… On a commencé en juillet dernier, on a bien cravaché, et du fait de nos emplois du temps, on a un peu arrêté et on s’y remis vraiment cet hiver à fond. Donc, c’est un peu l’opposé. L’intro, par exemple, c’est un morceau très froid, mais avec une ambiance super introspective. Et après, la piste 2, c’est un morceau beaucoup plus chaud, qui te donne le sourire. Georgio : Dans tous les morceaux, il y a un peu des deux. Si la prod’ est froide, mon texte peut être un peu plus simple, un peu plus léger, moins prise de tête. Et d’autres ça va être l’inverse, un peu comme Saleté de Rap. Lo : Oui Saleté de Rap, l’instru est simple, j’ai laissé un maximum de place au rap. C’est une boucle simple, il n’y a rien de plus. Alors que l’intro, il y a beaucoup plus d’enchainements. On s’est laissé la place pour chacun. Vous étiez sur la même longueur d’ondes dans les différents univers que vous alliez aborder ? Il n’y a jamais eu des avis divergents ? Georgio : Non, parce que si Lo fait une prod pour le projet et qu’au final ça ne me correspond pas, je ne la kicke pas et c’est tout. Lo : La première prod que je lui ai envoyé, il voulait la kicker et finalement, il ne l’a pas retenue. Et puis, on a plus ou moins les mêmes influences, le même délire cainri. Le même délire français : gros fan de Lino, Kaaris … Georgio : On aime les mêmes trucs donc ça aide à être sur la même longueur d’ondes. Êtes-vous amis à la base ? Lo : On est devenu potes avec ce projet. Georgio : Avant, on se connaissait, mais sans plus. Au départ, quand on acommencé ce projet, c’étair vraiment pro. On s’entendait musicalement, mais maintenant on est vraiment potes. On est presque tout le temps ensemble pour défendre le projet. Qu’est-ce qui vous lie et qu’est-ce qui vous éloigne ? Lo : Nos différences de poids, ça nous éloigne pas mal (ndlr : ils rient tous les deux). La

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passion nous lie. J’ai découvert Georgio, le rappeur. Mais surtout sa détermination. Il se bougerait n’importe où. Il pourrait monter à Lille pour un freestyle. Georgio : Ce qui nous lie à la base, c’est clair que c’est la musique. Avec le projet, il y a une amitié sincère qui s’est créée. Il y a des soirées où on devait faire des prods et au final, on ne faisait que jouer à Fifa. J’ai pu rencontrer des potes à lui qui n’ont rien à voir avec la musique et pareil pour lui. Ce qui nous éloigne… Ensemble : Ce sont les concerts de 1995. D’où est venue l’idée de donner toutes les instrus avec en pré-commande ? Lo : C’est toujours un plus que tu peux apporter à ton projet. Aujourd’hui, on ne va pas se cacher, iTunes, ça rapporte plus d’argent à l’artiste. Il est aussi moins cher sur Itunes. C’était un argument en plus. Georgio : Ça nous faisait plaisir. C’est un argument en plus pour vendre, mais ça nous faisait plaisir que les gens puissent kicker les prods. Lo : C’est l’expérience Le Singe Fume. On a sorti la première édition gratuite sur Internet. J’ai eu beaucoup de retours super positifs sur mes instrus. J’étais agréablement surpris. Donc, du coup, on a sorti la version CD avec un CD d’instru. C’est le même concept. Si tu veux les instrus, tu les as sur Itunes et si tu veux acheter le CD … Georgio : Et si tu es un collectionneur, tu as le vinyle. Comment se sont passés les feat ? De qui vient l’initiative ? Lo : Les deux. Il y a deux pistes avec des feats sur l’EP. Un morceau avec la crème de la crème du 18e arrondissement, des anciens. Georgio : En fait, Koma m’avait envoyé un message sur Twitter. Il avait bien aimé un de mes clips : 1001 Rimes. À partir de là, on a parlé de faire un son ensemble. Ça date de l’époque de Mon prisme, il devait poser dessus. En termes detemps, on ne s’est pas capté, ça ne s’est pas fait. Du coup, quand je me suis mis sérieusement sur le projet avec Lo, je l’ai appelé naturellement. Et le C. Sen, je kiffais, Lo aussi. Il y a un terrain vague où on traine à Marx Dormoy, on appelle ça le parking. Il était là-bas en train de graffer, on s’est rencontré, il me connaissait via ma musique. Il avait déjà entendu parler de moi et aimait bien ce que je faisais, du coup, on a sympathisé. Un jour, je lui ai demandé s’il voulait kicker sur le projet. Il était chaud. Lo : Le deuxième morceau, on a invité des mecs de notre génération, des potes, issus de notre école.


entretien. Vald, je ne le connaissais pas avant cette session studio. C’est Georgio qui l’a ramené. Et moi, j’ai amené Lomepal et Alpha, qui sont, peut-être, mes deux rappeurs parisiens préférés. Et c’est des potes. Georgio : Pareil. C’est aussi des potes. Lo : On a fait ça naturellement. Comment expliquer cette mise en avant du DJ ? Lo : Au début du rap, c’était le contraire. C’était le DJ qui ramenait son rappeur : Eric B. et Rakim. Gangstarr, c’est DJ Premier et Guru, Kool G. Rap & DJ Polo. C’est plus ou moins cette ambiance. Un morceau, c’est 50 % de rap 50 % d’instru. On est un groupe éphémère sur un projet. C’est plus ou moins naturel. Es-tu voué à le faire de plus en plus ? Lo : Je me suis rendu compte que j’ai aussi des ambitions solo et que ça empiétait sur le temps de production que je pouvais passer en solo, ça me dérange pas. Je travaille mes projets avec le cœur. Là je suis

en train de finaliser mon projet avec Areno Jaz de 1995, mais après, je ferai une pause avec les rappeurs et je me remettrai sur un truc solo. J’y reviendrai forcément, mais ça ne va pas se multiplier. Y a-t-il des concerts de prévu ? Georgio : Oui, mais je ne sais pas si il y aura forcément Lo sur ces concerts. Quand il ne sera pas là, je serai avec A Little Rooster, qui est mon autre DJ, de la 75e session. Lo : Avec ce projet, je voulais vraiment ramener le délire sur Georgio. Pour qu’il puisse se faire connaître. On l’a mis sur la grande scène du Palais des Sports pour la première partie de 1995. Il a été très efficace. J’avais un peu peur, je ne l’avais jamais vraiment vu sur une grosse scène. Il était venu avec nous à Toulouse, à la Dynamo, il avait mis le feu en freestyle. C’était le premier pas. Je suis convaincu qu’il peut tout donner sur scène. Avec ce projet, que je sois là ou pas, je sais qu’il peut le défendre.

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entretien. Avec un peu de recul, êtes-vous fiers de Soleil d’Hiver ? Georgio : Grave ! Lo : On est surtout heureux de l’avoir enfin. On a les promos à la maison, les premiers exemplaires. Ça fait plaisir. Pour le coup, on a galéré à le faire. Avec les emplois du temps et tout … Par exemple, Le Singe Fume sa Cigarette, on avait le problème de Bruxelles-Paris, donc on s’était mis une semaine en studio et il était enregistré. Là, ce n’était pas pareil, on était tous les deux sur Paris. Georgio : Au final, comme on est tous les deux ensemble, on pense avoir plus le temps que si c’est difficile, alors on perd du temps. Comme on était déterminés, on est heureux. Quels sont les projets après ? Est-ce qu’il y a d’autres clips de prévu ? Georgio : Là on a tourné un autre clip et on en tourne un autre début mai. Lo : Le clip, quand tu es en indé, c’est vraiment le truc le plus difficile. Est-ce qu’un collectif aide dans ce sens ? Lo : Ça dépend du collectif. Georgio : Il faut de l’argent surtout. Il faut avoir des beaux clips. Le collectif, s’il n’y a pas d’argent pour louer des belles camera, des beaux éclairages … Ça dépasse les idées.

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Quel est votre son préféré de l’EP ? Georgio : C’est Soleil d’Hiver, l’outro. C’est sans doute le son qui sonne le plus Georgio. Il dure six minutes. Il doit y avoir 4-5 couplets. J’écris sans me structurer des couplets de 16 mesures, en roue libre. J’ai fait mes structures après, pour que cela soit des 16. En même temps, c’est une grosse prod’, gros boom-bap. Un violon, un saxo. C’est un des sons qui me tient à cœur. Lo : C’est le morceau le plus riche. On a bien travaillé dessus. Pour mon préféré, j’hésite entre Saleté de Rap et le featuring avec Vald, Lomepal et Alpha Wann qui s’appelle Sex, Drug and Rock’n’roll. Georgio : J’aime beaucoup À l’ombre du Zenith aussi. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas écouté parce que c’était un des premiers morceaux qu’on avait fait et en le réécoutant, je me dis, sans faire le mec, la prod’, je l’ai tuée. • Tous propos recueillis par Mandarine.

«Ce qui nous lie, à la base, c’est clair que c’est la musique.»


Zaven Najjar 90


chronique. Après deux EP sortis en moins de 2 ans – La Source et La Suite – le groupe 1995 présente enfin, à la veille de 2013, son premier album, Paris Sud Minute. Le Rap en France n’a pas manqué l’occasion de se pencher sur le projet du groupe parisien. Alexandre Pitot.

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Une des grandes qualités – ou défaut diront certains – de 1995 est de maitriser parfaitement l’art du teasing. Ainsi les gars du ninety five ont su savamment faire grimper la pression avant la sortie de cet album. Dès le mois d’octobre, un premier single efficace, Flingue Dessus, agrémenté d’un clip était diffusé sur Youtube. En novembre, le groupe présentait la pochette, par ailleurs très réussie, de l’album. Enfin début décembre, les rappeurs parisiens offraient à leurs fans un freestyle clipé de haute volée (Freestyle PSM). En ajoutant la sortie de La Suite début 2012 suivie par une tournée dans toute la France, dire que le projet était attendu tient de l’euphémisme. Inutile de faire durer le suspense plus longtemps, Paris Sud Minute est une réussite. S’il reste dans la lignée des précédents projets du groupe, l’album dévoile une nouvelle facette, plus mature, du crew parisien. Paris Sud Minute fait référence à New-York minute, expression apparue à la fin des années 60 qui veut qu’une minute pour un Texan ne soit qu’un instant pour un New-yorkais et que la vie se déroule à 100 à l’heure dans la grande ville américaine. Vu la densité du projet, le titre sied parfaitement à l’album des jeunes rappeurs parisiens. Paris Sud Minute, c’est tout simplement 1h10 de son, 17 titres, des kilomètres de lyrics et des thèmes variés. C’est surtout l’impression d’avoir à faire à une œuvre beaucoup plus complexe qu’il n’y parait après la première écoute. Derrière une simplicité apparente voire une certaine nonchalance dégagée par le groupe, on ressent rapidement que cet LP est le fruit d’un immense travail où rien n’est laissé au hasard tant au niveau des instrus que des lyrics. Paris Sud Minute est surtout porté par la richesse, la puissance et la variété de ces instrumentaux. Dj Lo, le beatmaker du groupe, auteur de 12 des 17 instrus del’album, semble maintenant parfaitement maitriser son art. Il n’hésite plus à oser et prendre des risques. Certains sons comme ceux de J’participe, Baisse ta vitre, Paris Sud Minute ou Réel sont impressionnants d’efficacité et permettront aux rappeurs parisiens de continuer à faire parler d’eux dans les mois à venir avec la sortie de nouveaux extraits. Toutefois pas de surprises, nous sommes bien face à un album de 1995 et l’univers du groupe reste présent, marqué par des sonorités jazzy et l’influence du rap des années 90.

Limiter Paris Sud Minute à ces singles potentiels serait pourtant réducteur. Forts d’une solide culture musicale ne se limitant pas au rap, Alpha Wann, Areno Jaz, Fonky Flav, Sneazzy West, Nekfeu et Hologram Lo livrent un album ambitieux et dévoilent le large éventail de leurs possibilités. Techniquement les rappeurs maitrisent et ils ne se laissent pas déborder par la puissance et la variété des instrus. Inutile de se lancer dans la recherche du meilleur rappeur des 5. La force de 1995 tient dans la variété tant lyricale que technique de ses membres et dans la synergie et l’osmose qu’ils arrivent à créer entre eux. Au niveau des lyrics, certains couplets peuvent sembler manquer de fond ou paraitre maladroits mais ces défauts sont vite oubliés face à la sincérité qui se dégage de l’œuvre. Les rappeurs de 1995 ne cherchent pas à s’inventer une vie. Leur objectif est bien de coller au plus près de la réalité. C’est ça notre vie comme l’affirme l’outro de l’album sur un sample du 113. Ainsi les différents thèmes tels le quotidien (Paris Sud minute), la morale (Pleure salope), les ragots (Bla bla bla) sont abordés avec une authenticité touchante. L’ensemble reste cohérent et on se laisse transporter par les cinq rappeurs dans leur univers : la vie de jeunes dans le Sud de Paris. La capitale française tient d’ailleurs une place essentielle dans le projet. Paris est ainsi présente dans le titre de l’album, le morceau Flotte mais jamais ne sombre est la traduction de la devise de la ville Fluctuat nec mergitur et le blason de la capitale apparait à la fin du clip de Réel, le nouvel extrait de l’album. Cette revendication quasi-permanente de venir de Paris va sans doute apporter de l’eau au moulin de ceux qui taxent la musique de 1995 de rap de bobos. Toujours est-il que les jeunes rappeurs parisiens tentent d’apporter quelque chose de nouveau à un rap français parfois trop replié sur lui-même. L’album n’est pas parfait mais fait souffler un vent de fraicheur sur le mouvement. Avec Paris Sud Minute, les 6 membres de 1995 répondent aux attentes placées en eux et s’affirment encore un peu plus sur la scène du rap hexagonal avec un projet massif. Finalement Sneazzy West avait peut-être raison avec sa punchline dans La Source : Le rap c’était mieux demain donc laisse-nous faire. •

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dossier.

En octobre dernier, Flynt s’employait à s’attaquer aux clichés circulant sur le hip-hop en France, dans l’excellent morceau Les Clichés Ont La Peau Dure. Et pour cause, les rappeurs mis sous le feu des projecteurs médiatiques font rarement office d’exemples à suivre pour la jeunesse française, en particulier lorsqu’il s’agit de qualifier les rapports hommes-femmes. En France comme ailleurs, nombre de préjugés restent ancrés dans l’inconscient collectif, et nombre d’inégalités demeurent. Et sur le plan artistique, force est de constater qu’au XXIème siècle, il est toujours vendeur de dénigrer la moitié de l’humanité. Le paradoxe c’est que ce même thème qui fait vendre fait aussi jaser. C’est ainsi que des chroniqueurs peuvent se permettre de dire sur une chaîne publique, à une heure de grande écoute : Le rap est une sous-culture… Vous avez entendu les paroles des rappeurs ? Loin de nous l’idée de dénigrer ce versant du peura français qui est régulièrement déprécié par les bonnes mœurs. Il suffirait juste à ces détracteurs de fouiller un peu pour constater qu’il existe pourtant un autre rap, qu’il soit respectueux, égalitaire, ou même féministe… De Médine à IAM, on a décortiqué pour vous certains morceaux qui sont de véritables odes à la gente féminine, et qui n’ont rien à envier à Miss Maggie de Renaud. Alors le rap français, misogyne ou pas ?

MÉDINE, RAPPEUR FÉMINISTE. S’il y a un rappeur qui puisse se targuer de féminisme, c’est bien Médine. Le Havrais signe une véritable performance en la matière. Ses deux morceaux phares sur le sujet, Combat De Femme et À l’Ombre Du Mâle font figures de références imparables à rétorquer au bec de ceux qui vous feront remarquer, lors du prochain déjeuner en famille, que le rap est quand même une musique bien misogyne, à grands coups de références au fameux Sale pute d’Orelsan. Le premier morceau qu’il signe sur le sujet, Combat de femme, passe en revue les

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situations de trois femmes susceptibles de partager la vie d’un homme : une mère, une sœur et une épouse, à travers trois couplets. Le premier rend pudiquement hommage aux parcours des mères pour leurs enfants : 270 jours dans le repos de la matrice, une destinée insufflée dans l’éternelle institutrice / Voyager vers la vie dans ses entrailles, insouciant du nouveau monde quand elle te pose sur les rails / Cuillère d’argent et nourriture dans la bouche, la peau du dos entre les crocs lionceau n’est plus farouche / préserve du vinaigre et le remplace par le miel, avant d’être sociale ma couverture est maternelle. Médine se distingue ici de l’habituelle rengaine du respecte ta mère inhérente à un bon nombre de morceaux sur le sujet. Ce qui fait la force de Combat De Femme, c’est justement l’absence de cette parole moralisatrice destinée aux petits frères : un simple constat, fait à la première personne et dans lequel chacun peut se reconnaître. Il se distingue du lieu commun des chansons destinées aux mamans en évitant le misérabilisme. Oui, vous savez, cette rengaine qu’on a tendance à retrouver dès que ce thème est abordé : Maman t’as trop souffert, ta vie a été trop dure, un jour je t’achèterai une maison. C’est mignon mais souvent vu et revu. Surtout, ce manque de simplicité donne parfois l’impression d’un manque de sincérité. Ici, point de lyrics larmoyants faisant référence à une trajectoire personnelle, mais une simple description du rôle maternel qui en fait un morceau universel. Et c’est bien ce qui fait la force de cette piste. En l’écoutant, on ne peut s’empêcher de penser à sa propre mère et de percevoir la dimension héroïque qu’il y a à être une maman, tout simplement. Le deuxième couplet se penche sur la position d’une petite sœur dans une société par rapport à celle de son frère : il est plus facile qu’un homme, de faire perdre l’honneur d’une femme, un seul geste de travers et le monde entier la condamne. Médine fait ici référence à la pression sociale qui s’exerce sur les filles dans toutes les sociétés, consistant à considérer qu’un simple geste d’une fille peut entraîner le déshonneur sur une famille entière, et enfermant ainsi les femmes dans un


épiage permanent. Une logique qui est dénoncée dans ce morceau qui analyse même les raisons culturelles de cette inégalité de traitement : Un truc qui daterait depuis la première femme pour avoir incité à l’interdit l’homme et son âme. Enfin, le dernier couplet évoque le rôle que joue une épouse dans la vie d’un homme, au travers de métaphores pudiques : La moitié pleine qui remplit la moitié vide, qui nous secourt quand on a la tête dans le vide […] Préserve-moi, je préserverai ton nom, sanctuaire de la vie et de la procréation / et va savoir pourquoi tes sourires m’inspirent, la première lettre de mon nom comme le mot que je voudrais te dire. Ici, ce n’est pas l’amour porté à une épouse qui est mis en avant, mais le rôle que tient celle-ci dans la vie d’un homme. On ne peut que constater que pour une fois, la moitié pleine n’est pas la moitié masculine. Autrement dit, c’est une femme qui vient au secours d’un homme. Cette chanson est résolument féministe. Elle ne résume pas à livrer une morale simpliste. Elle pointe et définit clairement les inégalités sociales et culturelles, et bouleverse les schémas habituels. Ici, la femme n’est pas une petite chose fragile attendant qu’un homme vienne lui assurer sécurité et protection. Elle est actrice de son destin mais

surtout de celui d’un homme à qui elle est essentielle, qu’elle soit mère ou épouse. Le refrain de cette chanson en résume la ligne directrice : Lorsque les mères enfantent les filles et les filles deviennent femmes / deviennent des sœurs, des demoiselles, puis des dames, combattre au féminin et ceux depuis les premiers âges / et quel que soit leur nom elles sont synonymes de courage / le visage qui réconforte nos carcasses, éloigne du tracas, soulage des sarcasmes / et qui au moindre problème se jette dans l’arène / combats de lionnes, combats de princesses et de reines. Le deuxième morceau de Médine sur ce thème est plus abouti thématiquement bien que moins puissant lyricalement. Il s’intitule À L’Ombre Du Mâle et s’inscrit dans la continuité de Combat De Femme. Moins personnel, ce morceau est plus politique. Et c’est ce qui en fait une œuvre certainement plus aboutie. J’ai mis de l’eau pas dans mon vin mais dans mes vers, pour celles que l’on ne juge qu’entre les oreilles et les ovaires, ainsi commence ce réquisitoire à l’encontre du machisme ordinaire. La métaphore est subtile mais claire. Médine livre ici une analyse sociale fine de ce qui constitue le grand dam des femmes et filles à travers le monde : le qu’en-dira-ton, et cette étrange manie de juger de la valeur d’une femme à travers sa sexualité. Le morceau est même parfois agressif envers la gente masculine, et c’est pourquoi on peut parler de réquisitoire : •••

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dossier. ••• J’ai le même problème que des millions/ pour m’arracher un Je t’aime faut un canon sur mon caisson / garçon avec le cerveau dans le caleçon / et un appareil génital placé au plafond / qui tire une tête d’enterrement à la naissance de sa fille […] Trop de choses qui me désolent/ alors qu’ici, ce sont des femmes qui font de nous des hommes / et que bien plus que les hommes, elles sont chastes/ que chez les lions ce sont les femelles qui chassent.

Bref, s’il est moins personnel et peut-être moins poignant que Combat De Femme, À L’Ombre Du Mâle n’en est pas moins engagé. La dimension politique et sociale du féminisme est ici clairement exposée. Médine prend le parti de s’opposer à la pression sociale qui s’abat sur les femmes d’ici et d’ailleurs, en s’attaquant aux mentalités patriarcales qui sévissent dans toutes les cultures. Et de conclure pour réconcilier tout le monde : Si t’as mordu à la cédille de Koxie, je t’affirme qu’on n’a pas tous l’esprit au niveau du coccyx. Parce qu’il ne se contente pas d’encenser les femmes mais qu’il pointe clairement les inégalités de traitement mais surtout parce qu’il intègre dans ses morceaux le thème des femmes aux champs social et politique, le rap de Médine est féministe. Si vous en doutiez encore, ces deux chansons prouv[ent] par A+B, que les plus grands féministes sont des keumés.

PROSTITUTION ET TRAFIC DE FEMMES: LE RAP, UNE VOIX DES SANS VOIX. Le troisième morceau s’intitule Nid De Guêpes, d’Akhenaton. C’est un morceau unique, parce qu’il soulève une question banalisée par la société : la prostitution. Faut-il le rappeler ? Nous vivons dans une société où il est totalement légal de consommer de la femme. Un fait de société dont peu de gens s’indignent, et c’est ce à quoi s’attelle le membre d’IAM au travers d’une histoire vraie. C’est le parcours de Claudia Iliescu, prostituée originaire de Roumanie, morte assassinée à Paris. En se mettant dans la peau du frère de cette prostituée, Akhenaton rend son humanité à cette femme : il met en lumière sa vie avant d’être prostituée. On voit la fille, la sœur, la femme, avant de voir la pute. La démarche d’Akhenaton est de rendre à travers ce morceau leur humanité à celles qu’on considère comme des objets.

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Rappeler qu’elles sont des femmes, qu’elles ont des familles, qu’elles ont eu des rêves avant de se retrouver sur un trottoir ou dans un bordel sordide. Il rappelle aussi, à travers le cas de cette jeune femme assassinée, que la prostitution est une activité à hauts risques, qui met les femmes en position de vulnérabilité et de domination en toutes circonstances. Le sujet est peu banal. Le titre même de la chanson sied parfaitement à la situation décrite par Akhenaton : un nid de guêpes, c’est un piège, quelque chose dans lequel on se retrouve embourbé sans le vouloir. C’est la situation de ces femmes se retrouvant prostituées: en tentant l’aventure d’une vie meilleure, elles se retrouvent embourbées dans une situation qu’elles jugent sûrement provisoire. Leur soif de vivre les mène dans un piège qui les brise et les retient prisonnières par la nécessité économique. Chill utilise cette expression pour insister sur le fait qu’aucune femme ne choisit sciemment et volontairement d’être prostituée. Qu’elle soit forcée ou non, la prostitution est toujours un nid de guêpes, un bourbier inextricable. Le refrain en appelle à la conscience de chacun : Nid de guêpes, sur les trottoirs modernes à l’Ouest, dans les rues de Milan, en vitrine à Amsterdam. Dans un bordel sordide au Kosovo, dans les bras d’un soldat de la NATO. Dans les montagnes d’Albanie ou de Calabre, là où la loi de l’état en place n’est pas valable. Il nous pousse à nous interroger sur le parcours des femmes se retrouvant dans cette situation, que chacun d’entre nous a presque inconsciemment intégrées au paysage de nos villes d’Europe. Il fait aussi référence aux trafics de femmes dans les situations de guerre. Les armées sur place s’arrogent toujours le droit d’avoir des prostituées à disposition, y compris lorsque ces forces armées sont membres de coalitions internationales telles que l’OTAN. L‘Ouest et ses vitrines cossues, ces gens pervers et ces clients qui croient tout se permettre / De la Terre maîtres, qu’ils aillent en Enfer se fairemettre / Ma sœur n’a pas eu sa chance, c’était une môme/ enviant parfois le sort de nos frères qui font l’aumône / […] Yeux tristes dans l’étreinte de gens sans amour, de gens sans avenir, de gens sans atours / Gens qui la serrent mais qui à ses cris demeurent sourds. En bref, le rappeur marseillais livre ici un récit poignant qui nous pousse à percevoir l’autre dimension de la prostitution: celui d’un frère dont l’industrie du sexe a tué la sœur. C’est un réquisitoire efficace mais loin d’être moraliste. Akhenaton nous raconte simplement le parcours d’une femme dont la vie, qu’elle voulait meilleure, a été brisée. Décédée d’un excès de rêves, comme il conclut le morceau. En poussant


Akhenaton.


Oxmo Puccino.


dossier. chacun à ne pas banaliser ce qu’on appelle – comme pour relativiser – le plus vieux métier du monde.

ODE À LA MÈRE. Dans un registre un peu moins sordide, nous nous sommes penchés sur deux classiques du rap français. Mama Lova d’Oxmo Puccino et Une Femme Seule d’IAM : deux odes à la figure maternelle. Mama Lova est une déclaration d’amour à toutes les mères de Ouagadougou au fin fond du Pérou, dans un registre joyeux et qui use habilement des mots. Dis-moi combien de femmes es-tu sûr d’aimer toute ta vie, où sur la tête de qui les frères te jurent tous qu’ils ont raison ? Souvent beaucoup d’mômes à élever, seule, fidèle au poste, pour ses gosses peut même faire l’aumône . Sans prétention, et là encore, sans misérabilisme, cette chanson tient simplement à rappeler l’importance d’une mère dans une vie. Elle reste un repère irremplaçable et un soutien indéfectible en toute situation, comme le dit Oxmo : Même le dernier des meurtriers a sa mère pour pleurer et crier son affection sans questions […] Ce soir tu ranges ton gun, laisse ton shit, range les dangers, les risques, car avant d’être un scarla t’es son fils. Un morceau simple, mais pas simpliste, qui fait prendre conscience de l’essentialité d’une mère pour chacun en jouant habilement avec les mots: Grandir sans père c’est dur/ même si la mère persévère ça suffit pas à trouver ses repères c’est sûr. Le morceau Une Femme Seule, présent sur Ombres Et Lumières d’IAM, est une narration nous contant la vie d’une femme comme il en existe des millions d’autres. Elle est issue d’un quartier populaire, mariée à 17 ans, mère très tôt et délaissée par un mari absent. Elle finit par divorcer et est contrainte d’assumer ses enfants seule. Le morceau s’attaque à une situation-type qui traduit une des manifestations les plus flagrantes de l’inégalité hommes-femmes dans la société : la monoparentalité. Le morceau ne dévoile l’identité de la protagoniste qu’à la fin : si je vous parle de cette manière sincère, ouverte / c’est que cette femme seule était ma mère. Si bien que pendant toute la chanson, chacun peut assimiler les paroles à la vie d’une proche ou d’une connaissance, et c’est là la force de la chanson. En choisissant de personnaliser la figure de cette mère célibataire à la fin du morceau, Akhenaton en fait une icône représentant toutes les

mères célibataires du monde. Car au-delà de la dimension personnelle du récit, il nous décrit ici un fait de société : celui de millions de mères assumant seules la responsabilité d’enfants pourtant conçus à deux. Il soulève l’impossibilité faite par cette situation de s’accomplir personnellement, la charge d’une famille étant trop lourde à porter pour une seule personne pour que celle-ci puisse, par exemple, s’épanouir professionnellement. Il déplore que la vie de la femme dont il est question ici n’[ait] vraiment commencé qu’à 35 ans. Ce morceau s’attaque donc à un travers de notre société dont le combat constitue une des luttes pour l’égalité hommesfemmes.

LA MISOGYNIE, UNE QUESTION DE SOCIÉTÉ. On l’aura donc compris : bien des morceaux de rap s’attellent à dénoncer les inégalités hommes/femmes. Que ce soit en s’attaquant à la monoparentalité, à la prostitution ou en livrant une analyse sociale du machisme ordinaire. Nous ne nierons pas qu’il existe des chansons dégradantes envers la femme. La misogynie est une réalité sociale qui trouve un écho, entre autres, dans le rap. Mais est-il juste de s’attaquer uniquement au rap quand le malaise émane d’une société toute entière ? Quand Jack Lang déclarait à propos du viol présumé dont était accusé Dominique StraussKahn, qu’il n’y [avait] pas mort d’homme ? Quand Alain Finkielkraut, concernant l’accusation de viol sur mineure dont faisait l’objet Roman Polanski, avait jugé bon de rappeler que la victime n’était pas vierge ? Où sont les indignations et les levées de boucliers face à de tels propos émanant de représentants ou soi-disant intellectuels ? Monsieur Valls, le ministre de l’Intérieur, a récemment jugé de bon de pointer une fois de plus le rap du doigt. Il disait vouloir s’attaquer aux paroles de rap qui donnent une image dégradée de la place de la femme au sein de notre société. Nous aimerions dire à Monsieur Valls : si la misogynie continue d’être acceptée, banalisée par la société et pratiquée dans les plus hautes sphères, il ne faut pas s’étonner qu’elle se répercute dans le rap. En d’autres termes, Monsieur Valls, c’est à la misogynie présente dans toute la société qu’il faut s’en prendre. À commencer par celle pratiquée par certains de nos représentants, et non au rap qui n’est ni plus ni moins qu’un miroir de la société dans son ensemble. Pour le meilleur et pour le pire. • Dossier coordonné par Pauline Motyl et Stéphane Fortems.

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entretien.

l


e a a ld é e i l‘ d d’un

nouveau

p r a féminin.


entretien. Nous n’avions encore jamais interviewé de rappeuses. Pas par misogynie mais par manque d’opportunité. Le tir est rectifié avec cet interview fleuve de Ladea. La rappeuse du Vaucluse nous a accordé une heure : elle raconte tout, de ses débuts à son futur. Qui veut ça ? Peux-tu nous raconter ton enfance ? Je viens du sud de la France, de Pertuis pour être exacte. J’ai eu une enfance heureuse au sein d’une famille soudée et aimante. Ma phase d’adolescence a été plus difficile, plus révoltée à cause d’un mal-être survenu pendant mes années collèges. Le fait de m’être sentie seule, incomprise, m’a poussé à écrire mes textes, dès mon année scolaire de 5ème. J’ai eu une scolarité laborieuse que j’ai stoppé en cours de bac professionnel : ce n’était vraiment pas fait pour moi, alors j’ai tout arrêté. Je n’ai jamais été une vraie mauvaise élève, j’étais dissipée car je m’ennuyais : je n’arrivais pas à canaliser mon énergie pendant des heures, assise derrière une table. Pas motivée, je faisais acte de présence pour que ma mère et mes profs me laissent tranquille, mais c’est vrai que cette énergie aurait pu être bénéfique pour mes études : j’en veux un peu au système scolaire de ne pas m’avoir comprise et de m’avoir laissée de côté, mais on est nombreux à avoir été dans ce cas. Tu commences à écrire dès cette époque ? Non, pas du tout : à cette période, je mettais par écrit mes humeurs du jour, les choses qui m’avaient emmerdées pendant ma journée, qui me chagrinaient un peu. Je me rendais compte que ça me soulageait vraiment de mettre sur feuille ce qui n’allait pas. Je sortais de ma tête les choses qui ne passaient pas et ma feuille était là pour les digérer. De plus, ça m’aidait à prendre du recul face à certaines situations. Et puis, au fur et à mesure, l’amour du rap est apparu. J’ai commencé à m’y intéresser vers l’âge de quatorze-quinze ans, grâce à des albums comme ceux de la Fonky Family: j’ai vite compris que je pouvais allier mes écrits et ce que j’avais dans la tête avec la musique. Ma rencontre avec le rap a été magnifiquement violente : j’ai pris une vraie gifle musicale ! Je capte alors une réelle force et une

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liberté complète : avec le rap, tu peux dire ce que tu veux, de la manière que tu veux, sur la prod’ que tu veux… Tu trouves donc une certaine énergie dans tes écoutes. Oui, complètement : je me retrouve dans cette musique. Elle me parle car les artistes que j’ai écouté ont un peu le même processus que moi. Ils ont tous la même envie d’écrire, l’envie de s’exprimer. Je les comprends et d’une certaine manière, eux me comprennent aussi. Toute cette force, cette dynamique, je la ressens lorsque que j’écoute l’album Si Dieu veut… de la Fonky Family, l’album de Diam’s Brut de Femme, le premier album de Sniper Du Rire aux Larmes. Je peux en citer pleins ! Le premier album de Factor X, aussi, car ils avaient des textes de fous, des bons refrains chantés mais surtout, de vrais thèmes. Après ton parcours scolaire, tu te lances dans le rap directement ? Non, pas vraiment. Je suis d’abord rentrée dans la vie active en enchaînant les petits boulots : j’ai vendu des chaussures, des fleurs, j’ai travaillé dans un hôpital. J’ai fait énormément de choses tout en gardant le rap en tête. Il fallait que je m’assume financièrement : j’étais partie de chez mes parents, donc il fallait payer le loyer, les courses et la vie du quotidien. Mais dès que je finissais ma journée de travail, ma vie d’artiste commençait : je fonçais au studio jusqu’à quatre heures du matin pour reprendre le travail à huit-neuf heures. J’espérais vraiment faire quelque chose de concret dans le rap, mais comme rien n’était sûr, le travail à côté était ma porte de sortie si ma musique ne donnait rien de concluant. Il y a tellement de rappeurs qui croient dur comme fer en leur musique avant de devoir redescendre sur Terre brutalement ! Ça m’a fait cogiter… C’est dur de passer par cette déception, donc j’ai envisagé les choses autrement et j’ai fait l’inverse : j’ai travaillé et quand j’ai vu qu’il y avait moyen que ça fonctionne, j’ai tout lâché pour ma passion. N’est-ce pas compliqué d’annoncer à sa famille qu’on va faire du rap ? Ma famille était déjà au courant : j’avais seize ans la première fois que je suis montée sur une scène. C’était pendant une fête de la musique et il y avait de fortes chances que mes parents sortent ce soir-là et tombent sur le concert. J’avais pris les devants en leur expliquant que j’envisageais de faire du rap


entretien. sérieusement. J’ai toujours été responsable, je me suis assumée assez vite donc ça n’a pas posé plus de problèmes que ça pour mes parents : ils savaient que quoi qu’il arrive, je n’allais pas tout lâcher si je n’étais pas assurée d’y arriver artistiquement. Au départ, c’est vrai que l’image du rap les a effrayés, forcément ! Mon père n’était pas tranquille et pour ma première scène, donc il a tenu à rencontrer tout le monde présent ce soir-là. Mais c’est bon, le temps a passé et ils sont sereins, maintenant. Ton parcours musical débute avec la mixtape Qui veut ça I?: tu peux nous en parler ? Qui veut ça I ? sort dans l’urgence car cette mixtape a vu le jour sur un coup de nerf. Comme je l’expliquais, à cette époque, je menais une double vie professionnelle : j’arrivais à dégager des sous pour le studio et la liste de mes sons devenait de plus en plus conséquente. Et puis, à un moment, il fallait bien que ça sorte : c’était le moment. Il fallait que je prenne les devants, que je me lance concrètement. J’ai tourné quelques clips pour que le projet ait de l’impact, donc c’était ma première exposition, ma première visibilité. Je me disais de toute manière, qui ne tente rien n’a rien : il fallait que mon projet débouche, quoi qu’il advienne. Qui veut ça I ? a eu de bons retours, ce qui m’a permis de rentrer en contact avec pas mal de monde. Et il me restait quelques morceaux donc l’idée de faire un Qui veut ça 2 ? m’a paru logique. Déjà pour moi, personnellement, et pour tous ceux qui l’avait téléchargé. Alors, j’ai refait la même chose : des sons en studio, des clips, des scènes et, au bout de tout ça, j’ai signé avec Hostile. La suite, c’est Milk Shake, mon premier projet commercialisé et pris en charge par une grosse structure, donc c’est vrai que j’en suis assez fière. Tout mon parcours m’a appris énormément : commencer en amont à faire des petites scène pour se faire connaître du public, pour se faire des contacts, pour prouver qu’on a sa place dans ce milieu. Tout ça aide pour la suite car à la sortie de Milk Shake, les gens me connaissent déjà grâce au travail fourni précédemment. Je ne me serais pas rendu compte de tous ces facteurs qui jouent en ma faveur si j’avais été assistée dès le départ par un gros label : ça m’a permis de me connaître moimême, de juger ma qualité de travail.

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rap n’est pas Le

u e i l i m un

misogyne.” LADEA.

C’était vraiment une belle expérience, j’ai appris énormément et je peux maintenant donner mes avis lorsque des équipes travaillent un peu à ma place car je suis passée par-là. Ta participation au Rap Contenders Sud a été aussi pour toi une façon de te mettre en danger artistiquement. C’était une vraie prise de risque. Mais ma première mixtape était sortie donc je ne comptais pas sur ce concours pour me faire repérer et connaître. Ça m’a mise en danger car j’étais plus attendue au tournant que les autres participants : te faire battre par l’adversaire peut remettre en cause ta crédibilité face au public. J’aurais peut-être pu m’en passer mais j’ai un caractère compétitif, donc c’est vrai que lorsqu’on m’a proposé, j’ai tout de suite répondu positivement. J’étais dans l’optique que cette pression et cette expérience seraient bonnes à prendre, qu’importe le résultat de ma prestation. Que je perde ou que je gagne, cela revenait au même : je veux rapper et kicker quoi qu’il m’en coûte, c’est clairement en moi. Mais c’est vrai qu’après tout ça, je voulais me concentrer sur moi-même et sur mes projets, donc quand on m’a proposé de participé au Rap Contenders de Paris, j’ai refusé : la préparation monopolise une grosse partie de ton temps et de ton cerveau à cause de la pression. Je ne voulais pas m’éparpiller, je voulais garder toute mon énergie pour l’écriture et la mise de place de mon projet. Et puis, faire ce concours dans la précipitation ne sert à rien : bâcler son travail, c’est inutile, surtout face à un public.


Il faut travailler sérieusement ou ne rien faire lors d’une première partie, les gens ne sont pas du tout, je pense. venus pour te voir et sont impatients d’entendre l’artiste pour lequel ils se sont déplacés, donc c’est un public difficile à convaincre quand tu débutes. Une Tu as fait la première partie de Disiz au fois qu’on a connu cette pression, on peut tout faire. Bataclan. Comment arrive-t-on à cette opportunité ? En fait, je fais partie de la même boîte de tour- Tu peux nous raconter ta rencontre neurs que lui et d’autres rappeurs. Ces artistes avec Pand’Or ? étaient intéressés par ce que je faisais et ils Je l’ai rencontrée chez Goom Radio, qui commenm’ont donc offert un tour de chauffe car ils çait à parler de son travail. On a fait un freestyle envoulaient que je participe à leurs projets res- semble pour Daymolition et on a vraiment appris pectifs. C’est une chance et des expériences à se connaître. énormes ! C’était la première fois que je pre- C’est une personne que j’apprécie beaucoup par sa nais contact avec un aussi gros public dans personnalité et sa musique. J’aime les gens qui d’aussi belles salles comme l’Olympia avec s’acharnent, qui ne lâchent rien de leur façon de Youssoupha ou le Bataclan avec Disiz. penser et qui ne sont pas influençables. Puis, avec mes dates dans le sud, j’ai pu ren- Je ressens aussi cette personnalité chez Keny Arcontrer beaucoup de monde proche de moi kana : elles se battront jusqu’au bout en restant figéographiquement. Ça a été vraiment béné- dèles à elles-mêmes et j’admire vraiment ça. Un fique pour moi et mon envol : j’ai envisagé une autre nom se rajoutant à la liste des personnes que autre manière d’écrire mes textes avec cette ex- j’admire artistiquement, c’est Casey. Je ferai sa prepérience acquise de la scène car je me suis vrai- mière partie en mars et ce sera pour moi la première ment rendu compte que le public est acteur fois que je vais la rencontrer: je suis vraiment d’un concert, on peut le faire participer. Cet as- contente car j’aime beaucoup son travail. pect, on ne peut pas le ressentir si on n’a jamais fait de grosses scènes, si on a jamais été On a parlé de beaucoup de femmes et donc la dans le vif du sujet. Je vais donc pouvoir gérer question sur le rap féminin en France doit se poser mes concerts de manière plus carrée et plus : comment gères-tu le fait d’être une femme dans professionnelle car je suis plus sereine. Et puis, ce milieu majoritairement masculin ? avec le temps, je connais de plus en plus mon Je pense qu’il y a deux façons de voir la chose : c’est équipe : on se complète. Il n’y a que le temps compliqué dans la vie quotidienne et privée face à la et l’expérience commune qui peut nous aider gente masculine comme le père ou le petit ami. C’est dans ce sens, ça se fait petit à petit. Sentir son dur pour eux d’assumer que leur fille ou leur copine équipe dans cette osmose est rassurant car ne va passer que du temps avec d’autres hommes. De plus, la vie privée d’artistes masculins est moins étalée et donc moins visible que la vie privée d’une rappeuse : le jour où je tomberai enceinte, tout le monde le saura alors que pour un homme, c’est plus dur à savoir s’il ne le dit pas lui-même. Et puis, dans chaque carrière, c’est comme ça pour une femme : ça ne concerne pas seulement que la sphère du rap. Le bon côté de la chose, c’est le facteur médiatique : comme le rap est majoritairement masculin, dès qu’une femme est là, le public se rappelle plus facilement d’elle. Si en plus elle gère, c’est dans la poche. L’image du rap n’est pas représentative : ce n’est pas un milieu misogyne. C’est un facteur de notre société, de notre système. Pour preuve, je dois faire partie d’un des rares secteurs professionnels où je peux être mieux rémunérée qu’un homme, à compétences égales !

“Je veux

rapper et kicker quoiqu’il

m’en

coûte.”

LADEA.

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entretien. Revenons à Milk Shake, sorti mi-janvier 2013. Es-tu au courant de son impact face au public, ses ventes ? Non, pas du tout : je ne suis pas quelqu’un qui s’attarde sur les chiffres. Bons ou mauvais, je ne préfère même pas savoir, en fait. Je laisse Milk Shake faire son chemin, je verrai plus tard. Je fais sa promo, je fais mes concerts. Quand tout ça sera en place, je me poserai la question. Non, et puis je me rendrai compte de son ampleur au moment où je consulterai ma fiche de paye. En attendant, je ne veux pas savoir. Je préfère rester dans le suspense, comme je l’ai fait avec les deux projets Qui veut ça ?. Je ne m’étais jamais préoccupée du nombre de téléchargements. Je trouve que ça peut couper dans son élan de s’occuper des chiffres, ça peut changer le regard d’une personne : si les chiffres sont bons, on peut se dire que tout est acquis. A l’inverse, ça peut faire peur et mettre un coup à notre motivation. Je préfère défendre mon projet comme je l’entends et on parlera des chiffres plus tard. Es-tu plus préoccupée par la critique ? Ça dépend de quelle critique on parle : il y a des critiques constructives, d’autres non. Les retours que j’ai eu sont plutôt bons, mais je pense aussi que les personnes qui veulent me faire de mauvaises critiques ne me le feront pas parvenir de vives voix. Tout se fait généralement sur Internet. J’ai pas mal de commentaires sur les réseaux sociaux, je les regarde un peu pour voir ce que les gens pensent : il y a des commentaires bons à prendre et d’autres non. En fait, je prends plus en considération les avis de personnes qui me suivent depuis le départ car ils ont une réelle réflexion sur le travail que j’ai fourni et sur ma progression. Ces gens-là ne voient pas Milk Shake seulement comme un projet rap. Toutes les critiques ne sont donc pas bonnes à prendre. Je vais vraiment faire attention aux retours des personnes qui m’entourent. Elles sont là depuis le départ et je sais qu’elles ne seront pas tendres avec moi. Et heureusement qu’elles sont comme ça, car ça m’évite de me perdre. Quand je fais des textes assez mauvais, ils me le disent. C’est important d’avoir des gens autour de soi pour nous guider.

Milk Shake est un maxi. On se dirige vers un album ? Oui, et je le prévois en septembre-octobre prochain. Entre la promo de Milk Shake et les scènes, je travaille déjà dessus. Je suis en pleine phase de création. On va dire que j’ai déjà la colonne vertébrale de l’album : j’ai les dix premiers morceaux. Je travaille énormément sur l’atmosphère, l’ambiance que je veux transmettre. Je vais me laisser le temps de tourner les clips des chansons qui me paraissent importantes. J’anticipe, je veux que tout soit carré. Ce sera mon premier album, donc c’est mon vrai petit bébé : je me prends la tête juste pour lui trouver un nom. C’est dur ! Je pense que je vais l’appeler comme le titre d’une chanson qui sera présente dessus. Je suis en train de voir les titres qui se dégagent le plus. Il faut que le titre représente bien le projet. Quels sont les thèmes que tu vas aborder avec ce premier album ? Il n’y aura pas vraiment de thèmes précis, ça va être moi : mes coups de gueules, mes réflexions sur la société, sur ce qui m’entoure. Comme sur Milk Shake, ça allait de la chanson consciente et un peu triste, à la chanson égotrip limite agressive. Il va y avoir des sons chantonnés, avec des refrains plus ouverts. De toute manière, je suis éclectique : j’écoute vraiment de tout et donc je suis ouverte musicalement. Les prods me parlent, et c’est par rapport à elles que j’écris : ça peut passer d’un piano à du dirty. Les deux peuvent m’inspirer. Les instrus sont mes copines : on discute ensemble pendant quelques temps pour se mettre d’accord sur le thème abordé et c’est parti ! Il y a un vrai travail de beatmaker derrière tout ça. Bébou est un de mes principaux compositeurs. Il a travaillé sur Qui veut ça I et II, Milk Shake, et l’album qui arrive. Je travaille aussi avec Sokar qui a fait Fusée et J’ai le Power. Et mon troisième beatmaker, c’est Moustik. Je travaille avec des personnes chez qui je reconnais un talent. Je veux profiter de leur génie. Quelqu’un qui me rend ouf avec ses intrus, c’est Proof, le beatmaker de Médine : il est super fort. Tu travailles maintenant avec une maison de disques. Ça n’a pas été trop compliqué au début ? Je travaille avec eux sous conditions assez spéciales. Comme j’ai monté mon propre label, BrainWashMusic, je gère ma production exécutive. Je ne suis donc pas signée en tant qu’artiste même.

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entretien. En “indé

ou signé c’est

la façon

d’assumer

qui fait la

différence. ” LADEA.

Personnellement, je pense que mon rap serait malheureux s’il était resté en indépendant car il serait mal défendu. Il n’aurait pas eu les bonnes armes. Après, il y a du bon rap indépendant, et, à l’inverse de moi, leur musique serait triste en maison de disque car incomprise, mais beaucoup d’indépendants ne cracherait pas sur le fait de vivre de leur musique confortablement. Beaucoup aussi font l’amalgame entre signer en maison de disque et être intéressé par l’argent. C’est dommage, car proportionnellement, on gagne plus à rester indépendant. Je pense qu’on peut apprendre énormément de choses en maison de disque. La rigueur, la promo, la pression et les bonnes méthodes de travail. Après, en indé ou signé, c’est la façon d’assumer les choses qui fait la différence. • Tous propos recueillis par Stéphane Fortems.

C’est mon label qui a le dernier mot sur ma production. Après, on discute énormément tous ensemble, mais on ne m’impose rien. C’est de l’investissement, mais j’ai des gens qui m’entourent. Ils connaissent ce milieu et les pièges à éviter. Et puis, j’ai mes propres idées. Je sais où je veux aller, et personne ne me dit quoi faire. Je n’ai pas peur de me lancer non plus. C’est moi qui décide de prendre mes virages tout en étant épaulée par mon équipe. On va dire que c’est une collaboration, car eux, de leur côté, ont une réelle expérience : ils ont géré pas mal de monde dont une fille dans le rap, Diam’s. C’est un point positif et ça m’a rassurée. Et puis, c’est un relais : je peux déléguer en toute confiance les choses qui me mettait dans le jus et que je bâclais sur mes anciens projets. D’être secondée sur certaines tâches me permet de rester concentrée sur d’autres, comme l’écriture et la création. Que penses-tu de tous les rappeurs préconisant l’indépendance pour rester ‘vrais’ ? Je pense que c’est une idée fausse. Ils la préconisent en plus comme gage de qualité, ce qui n’est pas vrai du tout. Il y a des gars en indé qui font de la merde et des gars signés qui éclatent tout. De plus, ceux qui prônent l’indépendance, c’est souvent parce qu’ils n’ont pas le choix : le jour où on leur proposera de signer, ils le feront sans hésiter.

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PUMPKIN ENTRE LES LIGNES.


entretien.

“J’ai du mal à me dire que je suis . ” e s u e p rap - PUMPKIN.

Pour poursuivre nos investigations dans le rap féminin, nous sommes allés à la rencontre de Pumpkin Pumpkin. Ses textes laissent présager d’un propos intéressant et d’une discussion enrichissante. C’est dans une pièce toute blanche que l’entretien a été réalisé, en toute simplicité. Plongée dans l’univers orange de la rappeuse. Interview Stéphane Fortems, photos Ben Lorph. Peux-tu nous raconter un peu ton enfance ? Je suis née en 1980 près de Brest, à Saint Renan exactement, d'une maman espagnole et d'un papa niçois. J'ai vécu en Bretagne jusqu'à l'âge de 20 ans : à 16 ans, je suis partie une année en Australie et puis j'ai passé 6 ans en Espagne. Et je suis sur Paris depuis 5 ans maintenant. Comment découvres-tu le rap, dans tout ça ? Musicalement, j'ai découvert le rap vers 16ans, grâce à Mc Solaar et son album Qui sème le Vent récolte le Tempo. J'ai tout de suite accroché avec ce style de musique, son côté chanté sans chanter et ce côté poétique. J’écrivais déjà un peu à cette époque et son

écriture m'a réellement touchée. Le côté visuel aussi m'a vraiment transporté : à cette période, il y avait beaucoup de danse, de chorégraphie dans les clips et c'est toute cette atmosphère qui m'a plu. L'ambiance était joviale, positive, décrivant la vie quotidienne : on se retrouvait dans les textes. J'étais super fan de Solaar : j'allais à ses concerts, je découpais les photos et les articles qu'il donnait dans les magazines... Plus tard, j'ai commencé à vraiment m'identifier à d'autres artistes comme Melaaz, tout d'abord parce que c'était une femme. J'ai eu envie de faire la même chose, tout simplement. Quand on habite en Bretagne

et qu’on commence à aimer le rap, comment réagit l’entourage ? De manière très stéréotypée. En plus, à cette époque, les sketchs des Inconnus faisaient fureur donc les remarques et les blagues étaient fréquentes. Ça n’a pas vraiment changé. On subit toujours les yo yo et les wesh wesh. Ma famille proche s’est habituée alors ils évitent de faire ça. Mais évidemment, on subit les caricatures. Je te pose cette question en grande partie parce que je sais que beaucoup de rappeurs évitent de dire à trop de monde qu’ils sont dans le monde du

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entretien. rap. C'est vrai que je suis pudique à ce mot : j'ai du mal à dire et à me dire que je suis rappeuse. Je trouve que c'est une connotation hyper réductrice dans l'opinion publique. C'est dommage. J'ai envie que les gens comprennent que cette musique est riche, qu'il faut qu'elle sorte de tous ces clichés négatifs. Je me présente souvent comme hip-hop artist : je trouve ce terme plus inspirant, mais j'aimerais contribuer à ce mouvement de rappeurs/rappeuses qui se revendiquent comme tel, avec cette image positive qui pourrait faire changer et évoluer les mentalités.

enflamme ? Mon voisin sait même pas qu’j’rappe. Le statut de rappeur cristallise beaucoup de fantasmes. C’est vrai mais après c’est chacun sa vie aussi. J’ai un ami espagnol qui est rappeur et prof d’anglais et il a fait la démarche de montrer à ses élèves et aux parents ce qu’il faisait. Mais, ceci dit, à la fin des années 90’, à Brest, c’était plus complexe. Mon grand frère écoutait plutôt les Pink Floyd ou Michael Jackson, et comme il n’y avait pas internet, je me cantonnais à un rap grand public, celui de la radio.

C’est Nakk qui dit à ce sujetlà: qu’est-ce qu’tu veux qu’j’m’

Et à cette époque, à part Mc Solaar ? En fait, je suis restée

sur lui assez longtemps. J’étais adolescente et il m’a vraiment marquée. Je me suis ouverte bien après. Tu peux nous parler de tes projets musicaux ? J'ai sorti mon premier projet en 2006, Le Vernissage, mais, en 2003, j'avais déjà sorti un son: Traversée Verbale. Ça me tient à cœur de le dire car il a une forte symbolique pour moi : c'est mon premier son en solo, créé pendant une période de mauvaise santé. C’est un jalon dans ta carrière. C'est vraiment le premier morceau de Pumpkin, un morceau que j'écoute et que je pourrais interpréter encore aujourd'hui malgré les années. C’est assez rare, les textes si vieux qui plaisent encore. Tu rappais uniquement pour le plaisir à cette époque ? Oui, l’intensité n’est venue que bien plus tard. Tu sors un projet en 2006. Le Vernissage, c'est ce qu'on peut appeler une maquette. Ça a vraiment été un tournant dans ma vie, je voulais quelque chose de plus sérieux. Enregistrée en Espagne, je voulais que les Français écoutent ce que je faisais, sachent que j'existais. La démo a donc été une idée logique : je l'ai mis en téléchargement gratuit sur Internet tout en faisait quelques copies CD car je tenais à l’objet. Ça a vraiment été mes premiers pas dans la gestion concrète d'un projet, sans être forcément encore très professionnelle. Tu as un creux de quatre ans après ça. Il s’explique comment? J'ai fait de nombreuses

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«J’y vais lentement, mais sûrement, c’est mon credo.» collaborations. J'ai été choriste dans un groupe de hip hop espagnol : j'ai appris énormément de choses et acquis beaucoup d'expérience. Ce n’est pas forcément évident d’être backeur. Beaucoup de gens dénigrent cette position mais c’est une très bonne expérience. Tu goûtes à tes premières scènes sans avoir la pression du projet qui repose sur tes épaules. C’est très enrichissant. Pendant ces 3 années de stand-by, j'ai tâtonné, je me suis cherchée, j'ai essayé pas mal de choses. On arrive en en 2009, il y a L’Année en Décembre, un projet de 16 titres. Malgré les bons retours, il est resté très confidentiel : il n'y a pas eu de distribution, très peu de concerts. Je n'avais pas encore l'entourage adéquat, ni l'énergie, ni les épaules pour l’emmener plus loin. Et en 2010, je sors Ainsi de Suite, un maxi qui inclut des remixes et des versions originales de morceaux de L'Année en Décembre.

mon univers initial quelque chose qui me parlait vraiment. Il fait partie de mon entourage musical maintenant. Toutes mes dernières prises de son, je les ai faites avec lui. C'est une personne qui a tout de suite su me comprendre musicalement avant que je le comprenne moimême. Il a compris où je voulais aller sans m'influencer dans sa propre voix. Il a capté l'essence même de ce que j'avais en moi et m'a permis de l'exploiter au maximum. Sur L'Année en Décembre, il a réalisé 80% des prods. Ton dernier projet, Silence Radio, est sorti fin 2012. Tu peux nous en dire quelques mots ? Silence Radio, c'est une prise de confiance, un bilan et une mise en œuvre de toute l'expérience que j'ai acquis au fil des années. C'est une nouvelle étape, je prends les rênes. Il m'a fallu du temps pour comprendre et pour m'assumer, pour vraiment aimer ce que je faisais. J'y vais lentement mais sûrement, c'est mon credo.

Au niveau des influences de tes sons, le choix de tes prods, tu t'entoures de qui ? J'ai rencontré SupaFlow avant la sortie de L'Année en Décembre via MySpace et ça a vraiment été une vraie rencontre. Il a commencé à faire le remix entier de Le Vernissage : c'était sa maTu es beaucoup plus reconnière à lui de me montrer ce qu'on pouvait faire ensemble ar- nue qu’à la sortie de tes précétistiquement. Il a créé autour de dents projets, est-ce dû à un

changement de fonctionnement au niveau de la promotion ? C’est un changement à tous les niveaux. Sur les autres projets déjà, il n’y avait pas eu de distribution. J’ai mis des années à comprendre comment tout fonctionnait et, à avoir les couilles de me mettre en avant. Je n’ai plus honte d’aller défendre mon projet devant les gens, de les regarder dans les yeux en vendant mon projet. C’était impossible avant. Je n’avais pas cette confiance. 20Syl produit ton album. Tu étais invitée à la Bellevilloise avec Gaël (Faye) et Edgar (Sekloka), pendant leur carte blanche. Comment on en vient à avoir des parrains prestigieux ? Ce ne sont que des rencontres, au fil du temps, fortuites ou pas. Je connaissais 20Syl depuis l’époque MySpace. On n’était pas amis, mais on avait eu des échanges. Je pense qu’il a toujours un œil bienveillant et encourageant. Je l’ai rencontré dans un festival à Madrid, un festival hip-hop où l’on jouait sur la même scène qu’Hocus Pocus, C2C, Booba. Nous sommes deux timides, et c’était pire à l’époque, donc on s’était

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entretien. retrouvé : Bonjour ? Ça va ? Oui, et toi ? Mais bon, ça nous a permis de rester en contact par la suite. J’aimais bien ce qu’il faisait, et je me suis dit que ce serait chouette de faire un truc avec lui, donc j’ai eu de la chance. Ça a mis un peu de temps. N’est-il pas débordé en ce moment ? J’ai eu de la chance, parce que c’était juste avant que C2C ait le succès qu’on leur connaît. Il m’avait invité au studio à Nantes pour bosser le morceau. A cette époque-là, ils préparaient le live, parce que tout était déjà enregistré. Il m’a donc dit : «Le plus simple, c’est que tu viennes. » Donc j’y suis allée un peu nerveuse, je t’avoue. C’était super cool. Collaborer avec des gens comme ça, c’est quelque chose qui me plaît. De rentrer, comme une petite souris, dans leur univers, et voir comment ça marche. Ce sont des gens que j’observe et qui sont inspirants. Son beatmaking est impressionnant. Moi, j’avais déjà enregistré, et il a fait tous les scratches. Des fois, je lui disais : Tu sais, tu peux prendre une pause, hein ou Surtout ne te sens pas obligé parce que je suis là et il s’est retourné et m’a dit : Tu sais, quand je suis parti, je suis parti. C’est exactement ce qu’on imagine de lui, du coup, ça m’a fait rire. C’était une expérience vraiment très cool. Et pour Gaël ? Pour Gaël, c’était un jour où il était invité par Enz sur scène. On a discuté pour je ne sais plus quelle raison. Il enregistrait son album, qui est sur le point de sortir. Du coup, il nous a invités à son studio, vers Pigalle, où il enregistre. C’est vraiment un mec

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sympa, Enz. Un jour, alors que je sortais d’un entretien pour une formation, le moral complètement dans les chaussettes, les larmes aux yeux, je le croise et il me dit : Qu’est-ce qui t’arrives ? Donc, je lui raconte mes misères (rires), et il me dit: Mais non, il ne faut pas se laisser abattre ! Tiens, Gaël m’a invité à faire ce truc, je ne peux pas y aller, je vais l’appeler pour qu’il t’y invite ! C’est vraiment un bourrin (rires). Et il l’a fait, donc Gaël m’a contacté plus tard en me disant qu’il n’avait pas pensé à moi alors que ça le ferait carrément. Il est passé à la maison il y a une semaine

bien sûr, de me faire connaître un peu. Tu es donc prête à défendre ton projet ? Oui, ça y est ! Je me suis décoincé le fion (rires) et puis on y va ! Mais, tu vois, au début, ce projet je ne voulais que le sortir en vinyle. Puis, des personnes nous ont conseillé d’aller plus loin, en CD. Ça implique plein de choses, mais on l’a fait. Je me suis retrouvée au chômage au mois de juin. J’ai interprété ça comme un signe du Destin. J’ai vu une lumière blanche (rires). Du coup, je me suis dit que si ce n’était pas maintenant, ça ne le serait pas dans quarante piges.

On a tendance à se focaliser sur ce qu’on n’a pas et pas forcément sur ce qu’on a déjà. pour me parler d’un projet qu’on fait à plusieurs, dans le cadre de Mentalow. Qu’attends-tu de ce projetlà ? En fait, ça a été un investissement énorme, à tous les points de vue. Tu te prends à ton propre jeu. Tu commences par faire tes morceaux, mais, après, il faut les sortir, les défendre, les distribuer. Ça se met en marche donc tout implique une exigence. Donc, comme tous les artistes, j’en attends un peu de reconnaissance de mes congénères, déjà, et, ensuite,

Du coup, tu as eu des entretiens avec la presse ? En fait, on a commencé tout seuls, parce qu’on avait très peu de budget. Tu sais, on a tendance à se focaliser sur ce qu’on n’a pas et pas forcément à creuser ce que l’on a. Du coup, on était à fond dedans, mais on s’est rendu compte qu’on avait vite épuisé notre réseau. Et puis, des fois, ça plaît, mais il faut être validé, en quelque sorte. C’est compliqué alors que parfois tu peux avoir un coup de cœur sur une personne qui fonce tête baissée. Tu peux aussi en avoir qui attendent les réactions des autres, et


n

Je suis dans la perpétuelle recherche d’évolution.


entretien. c’est super lourd. Par contre, on a eu de très bons retours de la part de plein de gens. Après, il y a eu plein de gens du milieu de la musique, que j’aime bien, que j’admire, qui sont venus me féliciter. Grems, par exemple, que je ne connaissais ni d’Eve, ni d’Adam, qui m’a contacté sur Facebook. Sly Johnson, aussi. Il y en a d’autres, et ce n’est quand même pas énorme, mais c’est gratifiant. Même si ce n’est pas quelque chose que j’attends, nécessairement. Penses-tu que le fait d’être une femme te pénalise dans le Rap Français ? Je pense que c’est tout à fait l’inverse. Ça ne m’a jamais créé de problèmes, et ça m’a même toujours apporté du positif. Parce que ça éveille la curiosité, tout simplement. En plus, souvent, on me dit : « Je n’aime pas le rap, mais j’aime bien ce que tu fais. ». Et, souvent, ça vient du fait que je sois une femme, donc les gens sont curieux et ont envie d’écouter. Ça change des clichés. Exactement. Tu vois, on me pose souvent cette question. J’y répondais la dernière fois que c’est parce qu’on me pose cette question que j’analyse et que fais l’effort d’y penser. Sinon, ça n’est vraiment pas quelque chose auquel je pense. J’ai toujours été à l’aise à être entouré de mecs – parce que c’est vrai qu’il y a beaucoup d’hommes, c’est sûr. Je te pose cette question parce qu’on a vraiment une image de misogynie dans le Rap Français et dans l’opinion publique. Je ne me suis jamais retrouvée dans ces mouvanceslà.

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Là où j’ai grandi et vécu, je n’ai jamais eu ces rapports-là avec les gens autour de moi qui faisaient du rap. J’ai eu cette chance de me retrouver avec des gens qui ne sont pas cons mais je sais très bien que ça existe. Après, est-ce que ça a un rapport avec le rap français ou la société en général ? Moi, je pense que c’est avec la société en général. Si je m’entoure des gens que je côtoie, c’est qu’il y a un minimum de respect. Ce qui se passait, par contre, c’est que quand j’étais avec mon copain, les gens s’adressaient à lui. Quand on parlait de musique, ou de mon projet, il est souvent arrivé qu’il y ait une espèce de malaise. Comme si, du fait que ce soit un homme, et qu’il soit avec moi, on sous-entendrait qu’il faille passer par lui. Comme je suis petite et que j’ai l’air jeune, c’est peut-être pour ça (rires). Est-ce que tu connais Pand’Or ? Oui, mais alors pas hyper bien ou même personnellement. On la ramène constamment à son apparence. C’est vrai ? Dans quel sens, tu veux dire ? On la critiquait du fait qu’elle ressemble à un mec, qu’elle ne soit pas féminine du tout, et elle se défend en disant que si elle avait été ultra féminine, on dirait qu’elle n’était qu’une salope qui avait réussi comme ça. C’est toujours très délicat. Moi, ce qui me plaît, chez les gens, c’est qu’ils soient eux. Ce qui m’embêterait, c’est que Pand’Or, ou autre, adopte

un style par rapport aux critiques des autres. Quand tu vois Casey, est-ce que tu crois qu’on l’emmerde parce qu’elle a l’air d’un bonhomme ? Elle est comme elle est. Elle est authentique, elle fait les choses comme elle en a envie. C’est ça, l’important. Le truc, c’est que quand on voit des meufs qui s’habillent comme des biatches, c’est aussi une posture. Donc si Pand’Or est authentique et naturelle, c’est ça qui est important. Et je pense qu’elle doit continuer à faire ce qu’elle veut comme elle veut, même si je n’ai aucune leçon à donner à personne (rires) ! C’est triste d’entendre ce genre de choses.


Pour changer de sujet, j’ai noté une évolution dans ton flow : il est beaucoup plus incisif. Est-ce que c’est voulu ? Est-ce que c’est travaillé ? Bien sûr, mais c’est à cause des blocages. Ce manque de confiance en moi que j’avais, il se traduisait dans ma musique. Quand tu es à l’aise, tu es capable de t’exprimer derrière un micro, tu t’amuses. Tu n’as pas forcément peur ou honte. Tu essayes des choses, et, à force d’essayer, tu trouves un juste milieu. Par contre, je suis dans la perpétuelle recherche de l’évolution. Je pense que je m’en approche, parce que je

commence vraiment à prendre du plaisir, mais, ceci dit, j’ai encore du chemin à faire. Et puis, je pense qu’on s’emmerde aussi si on n’est pas dans cette démarche-là (rires). On ressent beaucoup l’influence de Mc Solaar dans tes textes. Est-ce que c’est voulu ou, au contraire, est-ce que c’est plus inconscient ? Pour le coup, c’est vraiment inconscient. Je n’analyse pas du tout cela, je ne calcule vraiment pas du tout. As-tu d’autres influences dans le Rap Français ? Le mot

« influence » est toujours assez délicat, parce que je pense qu’on a beaucoup d’influences qui sont inconscientes. J’ai des influences artistiques et non-artistiques. C’est-à-dire que, par exemple, Hocus Pocus ou le label On And On représentent des influences dans la manière de gérer des projets. Ce sont des gens que j’admire, que j’observe, et je pense que beaucoup de gens auraient intérêt à s’inspirer de leurs manières de faire. Après, je ne parle pas du tout d’artistique. Il y a un truc vraiment intéressant en France, c’est cette manière de faire très pro, très carrée, qui me plaît

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entretien. beaucoup. Par contre, dans mes influences artistiques françaises, sincèrement… Tu penses à des choses, toi, quand tu m’écoutes ? (rires.) Après Solaar, j’ai noté que ça faisait très années 90’. Oui, il y a Melaaz, que je mets dans la même case, parce que c’était vraiment ma première influence. Je la regardais beaucoup parce que je pensais qu’elle avait une attitude qui était chouette. J’ai aussi beaucoup écouté « l’époque La Haine » (film de Matthieu Kassovitz, 1995, ndlr). Quels artistes admires-tu ? Grems, par exemple. Je l’aime bien dans sa manière de voir les choses. C’est trop rare, les mecs comme ça, en France. Il s’en fout. Il est totalement décomplexé, à l’anglaise. Il y va, c’est tout, et je trouve ça super rafraîchissant. J’avais beaucoup de mal avec sa musique, au départ. Je suis plus dans la valve de son album Algèbre 2.0., qui est sorti l’année dernière. Il collabore avec plein de monde, à droite, à gauche. Il est différent, il va où on ne l’attend pas. Il dit toujours que la musique, c’est son hobby, qu’il s’amuse, parce qu’il a un métier à côté. Donc, dès le départ, il ne se met pas cette pression de la réussite. Ça enlève ce poids que vachement de gars se mettent. La plupart des gens qui font de la musique sont indés, et, malgré nous, on arrive à s’enfermer dans des schémas qui sont imposés par des gens qu’on critique et que l’on n’aime pas. Il y a très peu de gens qui osent ou qui, finalement, sont capables – peut-être – de sortir de ça. Peut-être parce que derrière

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derrière ils ont une stabilité financière qui leur permet de faire ces choses-là. Ça n’est pas tellement au niveau de la thune, mais dans la manière de faire les projets. De les penser. De les défendre. Il y a plein de choses à faire. Et puis c’est cool de s’exporter, d’aller voir ailleurs, de voyager, juste histoire de voir comment on gère les projets à l’étranger. Quand le Saïan a débarqué au Chili en 1999, ça a été la meilleure évolution. Je suis allé les voir en concert dans une ferme au fin fond de la Bretagne, dans une salle à Barcelone, avec des foules de dingues. D’ailleurs, j’ai travaillé avec l’ingé-son qui a tourné au Chili avec eux. En fait, j’ai l’impression qu’on se restreint à beaucoup de choses alors qu’il y a vraiment des possibilités. A l’heure actuelle, on se pose la question de savoir si notre musique marcherait ailleurs alors qu’on devrait foncer. On m’a proposé, via un projet, de tourner avec des MC féminines. On me l’a proposé, mais on m’a dit clairement que ce serait juste sur les dates francophones, parce que je suis francophone. Ils se sont dit que ça ne marcherait pas ou que ça les empêcherait de booker le show. Avec des rappeuses d’autres nationalités ? Anglophones, en tout cas. Je trouve que c’est un peu con. On me présente souvent comme un problème, en fait, alors que je voudrais transformer ça en un atout. C’est pour ça que nous, français, sommes complexés : on part déjà perdants. Il y a tellement

d’exemples qui prouvent le contraire. Et puis le Français, avec un F majuscule, ça vend. On vend des baguettes dans le monde entier, Gainsbourg, Mylène Farmer… C’est une piste, pour toi, les concerts à l’étranger ? Oui, il y a Berlin, en mai. Barcelone, à la fin de l’année, aussi. La difficulté, c’est que, pour l’instant, on n’a pas de tourneur, donc c’est un peu compliqué. Mais il est clair, que, dès le départ, on regardait international, bien sûr sans renier la France. •


«Ce qui me plaît chez les gens, c’est qu’ils soient eux.»


Zaven Najjar


Zaven Najjar


Dossier :

LES MEDIAS RAP.

L’ABC

RAP GENIUS

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CDR

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LE BLAVOG


Zaven Najjar


© Simon betite (crumb)

entretien.

GRÜNT, L’INTERVIEW. Propos recueillis par Abder, Mandarine et Stéphane Fortems.


entretien. D’où vous venez avant l’aventure Grünt ? Jean : J’ai été étudiant, de façon assez basique. J’ai étudié la littérature en khagne avant un master d’histoire. Après, j’ai été à Sciences-Po. En parallèle, je tenais un blog qui s’appelait Great Music Today et qui était très mauvais. Ce qui est amusant, c’est que je n’écoutais absolument pas de rap à cette époque alors tu n’y trouveras pas de hip-hop du tout.

En parlant d’amitié, comment vous êtesvous rencontrés ? Jean : On a squatté pendant un an dans une coloc’ où on était presque tous ensemble. La première émission a été enregistrée là-bas. Cet appartement était fou parce que les loyers n’avaient pas été réévalués depuis quinze ans alors on a pu tous s’y installer. On était étudiants alors on passait nos journées à écouter du son.

Si je comprends bien, tu découvres le rap tardivement. Jean : Sur le tard, oui. Je ne m’en cache pas. J’ai commencé à mettre le doigt dedans il y a trois ans. Je suis un boulimique de musique, j’ai vraiment envie d’avoir une culture encyclopédique. J’ai vraiment envie de tout connaître et je ne veux pas être pris à défaut par n’importe qui.

Comment vous en venez à vouloir monter un projet ensemble ? Jean : Le truc avec moi, c’est que quand je décide de quelque chose, je vais jusqu’au bout. Et là où j’ai eu de la chance, c’est d’avoir trouvé des gens aussi motivés que moi.

Tu as découvert le rap via quel artiste ? Jean : C’est une vraie logique encyclopédique. Tu prends les grands classiques et tu rentres dedans. J’ai commencé par IAM, NTM, Les Sages Po’ etc. La porte d’entrée mainstream. Et pile à ce moment-là, je me suis pris des premiers projets de mecs undergrounds. Je suis tombé sur le 5 Majeur le jour de sa sortie. Je me suis vraiment dit qu’il y avait quelque chose qui se passait. J’écoutais ce qui s’était fait dans le passé et ça me permettait d’avoir les clés de lecture pour comprendre ce qu’il se passait dans le présent.

Ce qui est étrange avec Grünt, c’est qu’on a l’impression que ça a pris de l’ampleur instantanément. Jean : Quand j’étais encore sur Great Music Today, j’avais invité 1995 à leurs tous débuts. C’était pour la radio de mon école et Sneazzy et Alpha étaient venus. Ce sont des mecs qui n’oublient pas. Ils nous ont mis en contact avec Lo’, qui nous a mis en relation avec Fixpen Sill. Donc pour la première vidéo, on avait déjà des gens installés. Puis Nekfeu s’est pointé pour kicker un couplet. Alors évidemment, une vidéo avec Nekfeu, en termes de rayonnement, c’était déjà colossal.

Quentin : Là où Jean a été intelligent, c’est qu’il Et toi, Quentin ? a très bien fait son travail de communication. Et Quentin : Alors moi, je revenais du rap. J’en puis la veille du freestyle, il me demande si je avais beaucoup écouté mais j’avais un peu arrêté. saurais enregistrer l’ensemble. J’étais parti plus dans le jazz. Comme on était potes avec Jean, j’ai participé à la première Jean : Mine de rien, j’ai eu du flair aussi. Quand émission avec lui et ça m’a remis le pied à l’étrier. j’ai invité Sneazzy et Alpha, Dans Ta Réssoi n’était J’ai écouté ce qu’il se faisait de nouveau et j’ai même pas encore sorti. J’ai bénéficié d’une apprécié. conjoncture particulièrement favorable quand même. Et au niveau de ton parcours ? Quentin : J’ai fait un BTS audiovisuel, j’ai fait un Donc ce premier freestyle est la première master en sociologie et économie du cinéma. Je apparition de Grünt ? suis opérateur du son maintenant. Je travaille Jean : Tout à fait. J’avais créé une page Facebook pour le cinéma, les évènements etc. Je fais aussi deux semaines avant et je disais aux quatre mecs le son pour des groupes comme Disidenz. qui avaient liké par hasard qu’il allait se passer des trucs de ouf. Vous êtes même pas prêts, ce Combien êtes-vous dans Grünt ? genre de conneries. Jean : On est cinq. Quentin pour le son, Simon pour la vidéo avec Théo, Costo pour les Quentin : Le plus marrant, c’est que la veille du productions et moi-même. freestyle on n’avait pas de matos. Il m’a ramené

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du matériel de Nova mais on ne pouvait rien faire Jean : Carrément. Et celle qu’on vient de tourner avec. Deux heures avant, on n’avait pas les avec le 5 Majeur, c’est tourné avec des 5D. On logiciels. vend des sweats alors on peut s’imaginer devenir potentiellement indépendant au niveau du Jean : Rien n’était carré au départ. D’ailleurs, il matériel. On continuera à faire de la qualité, en faut savoir que le premier n’aurait même pas dû posant des questions pertinentes et en faisant du être filmé. J’étais stagiaire chez Nova à l’époque journalisme intelligent. Si vous continuez à et j’avais parlé de mon projet à Adrien qui a soutenir, on fera ça ensemble et on marquera de décidé de venir. Il avait une petite caméra dans grandes victoires par rapport à des mecs qui sont sa poche et il a pris l’ensemble. C’est pour dire à là depuis trop longtemps, qui font de la merde et quel point ce n’était pas pensé au départ. qui se gavent. La différence, c’est que j’ai de l’humilité. C’est-à-dire que, quand je me compare, Effectivement, parce que si ce n’est pas dans la mesure où l’on parle de musique ou de filmé, Grünt a beaucoup moins d’impact. hip-hop, qui n’a pas la même portée qu’un truc Jean : C’est clair qu’on aurait mis ça sur d’actualité, je ne me permets pas de juger les Soundcloud, on aurait eu mille écoutes. A l’heure autres médias, parce que je ne fais pas la même actuelle, la vidéo est à 256.000 vues alors qu’on chose. Si j’arrive à faire en sorte que l’on combatte n’a même pas passé les 10.000 sur le sur tous les mêmes coins, si j’arrive à dire qu’on a Soundcloud. C’est la culture web. Tout morceau eu une interview avec telle ou telle personne qui clippé d’un projet aura plus d’impact que le son sont sur d’autres plans que le hip-hop, j’ouvrirai seul. ma gueule par rapport aux gens qui font ça. Pour le moment, on ne fait que du hip-hop, donc je ne Quand vous démarrez, c’est quoi parle que sur le hip-hop. Après, je trouve qu’il y a l’ambition ? de plus en plus de projets dans le hip-hop qui sont Jean : Déjà, il y a une certaine idéologie. Je le dis intéressants. directement : dans la première vidéo, je dis « les formats vieillissent, on a pour but de mettre en Quentin : Juste pour rebondir, c’est une critique avant la culture contemporaine parce qu’elle générale des médias, mais elle est d’autant plus n’est plus relayée par les médias dominants. » intéressante qu’elle s’applique totalement au rap Je fais déjà le constat de dire que tout ce qui se et au hip-hop. Il y a une image qui s’est fait dans les médias est de la merde et que mon construite, dans les médias, et même dans projet est d’incarner la nouveauté. l’opinion publique, du rap et du hip-hop qui est totalement différente de tout l’univers qu’ils Quentin : Tu parles des médias hors internet concentrent. parce que tu kiffes bien certains sites internet. Jean : Là où les médias sont au summum du Jean : En vrai, pas tant que ça. Rares sont les sites internet que je respecte vraiment. L’Abcdr bien évidemment. Je respecte votre taf à vous parce que c’est vraiment bien. Le magazine Magic sur la pop, que je trouve vraiment propre. Mais je les compte sur les doigts d’une main. Après, le vrai sens de ma critique, c’est qu’il n’y a que de la merde à la télé ou à la radio. Et qu’on veut combattre ça. De plus en plus de gens se rendent compte qu’on leur fait bouffer de la merde. Et nous, on est dans une logique participative où on sait qu’on réussit par le public et avec le public. Et d’ailleurs, il a été indulgent avec nous parce que les premières vidéos ne ressemblent vraiment à rien.

Le vrai impact du

rap, c’est la survie de l’industrie musicale.

Ils vous ont donné la première impulsion.

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entretien. cliché, c’est quand ils parlent de hip-hop. Ils sont clichés tout le temps, ça atteint des paroxysmes ! Tu te retrouves en face du mec qui te demande : Comment ça se fait que vous faites du rap si vous n’avez pas volé de voitures ? C’est du langage, c’est une science. Je repense à Laurent Ruquier qui invitait je sais plus qui et qui commence par : C’est du rap, je n’aime pas le rap, donc je n’ai pas écouté. Sérieux, gros ?! Tu démissionnes de ton propre métier par ta phrase d’introduction. Je ne connais pas, ça ne m’intéresse pas, donc je n’ai pas écouté. A la rigueur, tu vois, Ruquier c’est le mec qui dirige, qui peut dire qu’il n’a pas forcément eu le temps, mais les chroniqueurs, eux, ils n’aiment pas et n’ont pas écouté et ils peuvent t’en parler pendant un quart d’heure. Et elle dit de Nekfeu et de Flav’ : Vous avez un look bourgeois, pourquoi vous faites du rap ? Jean : Il a une formule encore pire que ça, c’est bien sous tout rapport. Je reviens sur Grünt. Est-ce que vous vous êtes inspirés des grands freestyles de Greg Frite, Générations ou Deenastyle ? Jean : La première chose à laquelle j’ai pensé, c’est Deenasty. Tu as le rapport avec Nova, en plus. Jean : Déjà mais aussi, je ne retrouvais ce format sur aucune radio. Sur Skyrock, ils considèrent que Planète Rap est du freestyle avec un son compressé dégueulasse. Et dans l’inspiration qu’on a toujours, c’est aussi que Deenasty n’a jamais dérogé un centimètre de sa ligne conductrice. Après je ne suis pas en train de me comparer à lui, ce monsieur a fait des choses cent fois supérieures à moi. Il a amené le hip-hop en France alors que je n’ai fait que raviver un format qui existait déjà depuis longtemps.

Quentin : On a ce côté critique via le travail journalistique de Jean qui a une approche très réfléchie de son travail. Et on réfléchit à la forme aussi. On ne veut pas faire les mecs totalement underground, on pense vraiment à ce qu’on fait quand on propose quelque chose. Est-ce qu’on coupe toutes les deux secondes ? etc.

Jean : Déjà, le format est pensé. 35 minutes de freestyle, c’est rare. On est à l’époque du snaking, les gens sont sur trois vidéos Youtube en même temps. Là, ce qui nous fascine, c’est qu’on a des commentaires de mecs qui disent Oh, le couplet Quand vous démarrez Grünt, l’idée est de à 38’05 est trop chaud ! On a réussi quelque proposer une alternative aux médias chose, mine de rien. Les gens qui nous suivent sont suffisamment intéressés pour aller au bout. lambdas ? Jean : Pas vraiment. Plutôt de proposer de la qualité où il n’y en a pas. Je n’avais rien vu de Est-ce une réponse à l’absence de rap dans qualitatif autour de moi et nous avions juste envie les médias dominants ? de respecter les artistes. Quand on invite des Jean : Ce qui me désole, c’est qu’on en parle mais mecs comme Cyanure ou Sear, ce sont des n’importe comment. Il n’y a pas d’émission légendes. Leur laisser un micro est un honneur. spécialisée, pas de chroniqueurs dédié. Les

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rappeurs sont invités quand on ne peut plus les occulter comme un Youssoupha et son disque d’or. Quand un rappeur est invité, on ne lui pose jamais de questions sur le rap. Jean : C’est vrai, ils interviennent toujours comme des acteurs sociétaux. C’est presque et qu’est-ce que ça fait de prendre le RER ? Alors que le vrai impact du rap, c’est la survie de l’industrie musicale. Mais le rap français ne se nourrit-il pas de ce rejet aussi ? Jean : Si, carrément. Les mecs qui débarquent avec leur premier album, ils ont la rage. Si ça s’était démocratisé, un autre mouvement subversif aurait sûrement apparu. C’est plus la symbolique que ça dégage qui dérange. Le rap a beau avoir 25 ans, il est toujours un peu marginal.

Jean : C’est plus la symbolique que ça dégage qui dérange les gens. Ce sont les jeunes issus des banlieues qui réussissent. Et ils rappent des idées qui sont antithétiques avec la méritocratie. Et les rappeurs ne sont pas vraiment poussés à s’exprimer sur leur travail. Jean : Voilà, on ne leur pose pas les bonnes questions. Personne ne leur demande d’expliquer leur structure de rimes ni de raconter les heures qu’ils ont passés sur un texte. Mais il y a de nouveaux courants de pensée qui apparaissent quand même. On entend dire que le rap est le vrai héritage de la poésie française via tout ce travail sur la langue. Brassens, en son temps, avait complètement poussé le concept. Va expliquer à un mec de la France profonde que Brassens et le rap peuvent avoir quelque chose en commun… Jean : C’est clair. On va crier au scandale parce qu’il y a tout un cadre de lecture qui est imposé.

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entretien. Cela dit, on oublie un peu de nos jours que les poètes n’étaient pas forcément très appréciés par leurs contemporains. Jean : Bien sûr ! Molière a été enterré dans de la boue alors qu’il a écrit les plus belles pièces de théâtre de ce pays. Quentin : Cela dit, ce raisonnement est valable pour tous les mouvements. C’est la construction des médias qui veut ça. Si tu prends les œuvres d’art contemporain, tu en entendras encore moins parler !

tout. Mais si tu regardes notre évolution, il y a un an on tournait presque la première émission sans caméra. Aujourd’hui, on est en passe d’avoir les nôtres. A ce rythme, qui sait jusqu’où ça peut aller ? On en revient donc à la notion de passion. Jean : C’est sûr ! Il faut accepter de ne pas mener la vie des clips. Tu ne vas pas commencer à balancer des billets mauves.

Mais votre passion se ressent. Il y a Jean : Il y a une démission de la presse cultuvraiment une image familiale autour de relle. Ça dépasse largement le cadre du rap fran- Grünt. çais. Jean : C’est le plus beau compliment que tu pouvais nous faire. Pour revenir sur le modèle Je change de sujet. Grünt arrive-t-il à économique, si on prend l’exemple de So Foot, être indépendant financièrement ? ils ont réussi à être viable en ne misant que sur Jean : Pas vraiment. Mais on ne prend pas les le qualitatif. gens pour des cons : on vend les t-shirts à 12€ et les sweats à 25€. On a décidé de se faire la plus D’ailleurs, ils ont décliné le concept au cipetite des marges possibles. On en vendra peut- néma et au vélo. être plus comme ça et tout l’argent est réinjecté Jean : Carrément mais toujours en prônant la pour l’achat du matériel. Mais c’est un honneur qualité. que les gens portent nos couleurs sur leur dos ! Depuis un an ou deux, on vit une J’insiste un peu. Grünt peut-il être véritable effervescence autour du rap. viable ? Comment l’expliquez-vous ? Jean : Je pense qu’on n’y arrivera jamais. Mais Jean : Il y a quand même toujours eu des bons il y a quand même eu un sacré changement de crews de rappeurs. Et même pendant le creux, paradigme avec l’arrivée d’internet. Maintenant, des projets solides sortaient comme ceux de tu peux toucher des gens plus facilement mais il Flynt ou Youssoupha en 2007. Mais il y a faut arrêter de croire que tu peux en vivre. deux explications à ça. La première, c’est qu’internet a permis de mettre en lumière des mecs La culture va peut-être finir par se resqui ont toujours kické comme ça, des Seär et treindre aux passionnés. L’Indis par exemple. Et la seconde, c’est que Jean : Les gens qui ont une vraie nécessité beaucoup de gens ont réagi par rapport à la d’écrire le feront toujours. Peu importe l’enjeu merde dont on les abreuvait en permanence via financier. Mais aujourd’hui, un mec en Noules radios. Ils ne voulaient plus que leur muvelle-Zélande peut acheter ton cd même s’il sique soit galvaudée. n’est vendu qu’à la FNAC Saint-Lazare. On parle des artistes là mais quid des structures de presse etc. ? Jean : Oui mais si tu prends Kistune, ils ont réussi leur modèle. Si tu arrives à fédérer autour de ton projet, si les gens se reconnaissent dans tes valeurs, tu peux réussir à vendre des produits dérivés. Un label Grünt pour bientôt alors ? Jean : Non, on n’a pas cette prétention-là du

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Les rappeurs sont invités quand on ne peut plus les occulter.


Tiens, est-ce que pour vous Grünt est un média ? Jean : Complètement. A partir du moment où on offre une information, on est un média. Après, nous sommes un média à format hybride sans n’en avoir inventé aucun. On fait du freestyle comme ça se fait depuis 30 ans et des interviews comme ça s’est toujours fait. La simple différence se situe dans l’état d’esprit. On travaille à travers un prisme qui n’entrave ni le contenu ni les valeurs. Justement, quelles sont les valeurs ? Jean : Le partage, le respect, la bonne musique et les bitches (rires). Vraiment, en numéro 1 : le partage. On n’existe que via internet et sans partage, c’est bien simple, on n’existe pas. C’est super cliché mais ils nous aiment et on les aime. Continuez à nous aimer et on donnera encore plus d’amour. Après, on pourra faire d’énormes partouzes numériques. Est-ce que vous allez rester sur le modèle du freestyle vidéo ? Vous n���avez pas peur de l’essoufflement ?

Jean : Ça fait 30 ans que ça existe alors si ça s’essouffle à cause de nous, on aura quand même bien raté notre mission. Je voulais plutôt savoir si vous comptiez diversifier vos activités. Jean : Tout à fait mais le cœur de ce qu’on fait restera le freestyle. On réfléchit à des formats d’interviews qui seraient innovants. On voudrait y mettre cette pâte qui est la nôtre. On va essayer de rentrer dans l’intimité des rappeurs afin d’expliquer l’œuvre par l’artiste. Vous aviez aussi un projet avec des normaliens pour analyser des textes non ? Jean : Ah, ils sont lents nos amis normaliens ! Le principe est simple : c’est du Rap Genius puissance 1000. Le premier texte sélectionné est un texte de Fabe et ils vont l’analyser comme une vraie œuvre de littérature. Vous avez des invités de rêves pour les freestyles ? Jean : Oui mais on sait déjà qu’ils ne viendront pas.

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entretien.

Via Nova, on a essayé de contacter Oxmo et AKH et ils ont dit non. On peut les comprendre, ils ont la quarantaine et ils n’ont plus forcément envie de se frotter à ça. Cela dit, vous avez eu Rocé et Kohndo quand même. Jean : Ouais mais ce sont des mecs qui n’ont jamais lâché l’affaire. Un Oxmo n’a plus vraiment le temps pour ça et on respecte vraiment ses choix. Le rêve ultime, c’est Fabe mais on sait tous que ça n’arrivera jamais.

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Mais vous connaissez internet, les reproches vont vite. Maintenant, on a droit à des gens qui nous disent que les premières étaient meilleures. Cependant, on n’a pas encore eu de vrais haters. Mais ça va forcément arriver, c’est le jeu. Pour l’anecdote, vous saviez que Grünt était aussi l’acronyme des Grandes Rencontres de Ukulélé de Navarre et de Toulouse ? Jean : Bien sûr qu’on est au courant ! Il y a même parfois des gens qui nous tweetent « trop cool la Grünt 10 » et qui mettent le lien du ukulélé !

Les artistes qui viennent freestyler sont obligatoirement des mcs que vous avez validés ? Jean : Tu fais bien de poser cette question parce qu’on nous a reprochés de mettre les mêmes têtes à chaque fois. Mais c’est faux parce qu’il y a une diversité folle.

Mais d’ailleurs, d’où vient le nom de Grünt ? Jean : De nulle part, vraiment. Tout le monde nous demande mais c’est sorti de ma tête. Ça a une signification en allemand et en anglais, c’est aussi un fantassin dans Warcraft. Je le sais parce qu’un mec m’a arrêté dans la rue un jour alors que j’avais le sweat. Il m’a demandé si j’étais fan, je n’ai pas trop compris sur le coup.

On commence à vous faire des reproches ? C’est étonnant parce qu’on a le sentiment que vous faites l’unanimité. Jean : C’est rarement dirigé contre nous.

Et les sessions freestyles, vous les tournez où? Jean : Un peu partout, chez les uns et les autres. Dès qu’on voit un appartement sympa, on saute sur l’occasion. D’ailleurs, c’est sympa chez toi (rires). •


Zaven Najjar


portrait.

Clément Letourneur, genius en chef Il a la dégaine de l’homme de la rue. Cheveux longs, taille moyenne. Un lambda, un jeune homme parmi les autres. Sauf que le mec sous la veste orange, comme le logo de Rap Genius, brasse deux millions de vues par mois. Rencontre et portrait. Cette histoire commence dans la banlieue d’Orléans. Pas forcément le lieu le plus propice pour tomber amoureux du rap. Et pourtant en 2003, c’est Sniper qui vient frapper le cerveau de Clément. D’abord Gravé Dans La Roche puis Du Rire Aux Larmes. «Déjà à l’époque, j’essayais de convertir mes amis», se souvientil entre deux gorgées d’un soda. Cette volonté d’ouvrir le rap français aux autres se retrouve bien dans cette idée. C’est tout à fait le concept de Rap Genius. Pour les profanes, il s’agit d’un site participatif qui regroupe les explications de textes de rap. Vous ne comprenez pas une référence dans une chanson ? En deux clics, vous l’avez. Clément abonde dans notre sens. «Ça a complètement changé notre manière d’écouter du rap. Avant, quand on ne comprenait pas une référence, on n’avait aucun moyen de découvrir son sens. Et même avec Google, c’était compliqué.» Avant de devenir la machine à clics qui phagocyte tous les référencements google en terme de rap français, il y a d’abord un énorme coup de culot. Qui prend la forme d’un mail nonchalamment envoyé aux fondateurs du Rap Genius US en leur intimant de créer une version française. Réponse ? « Tiens, fais-le. » Cette réponse n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Clément monte sur Paris pour assurer l’essor du site, admettant que d’Orléans, ça aurait été

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compliqué. L’enfant du Loiret se remonte les manches et commence à expliquer les premiers textes. La pierre angulaire sera Self-Défense de Médine. «Arabian Panther venait de sortir et je me disais que c’était important d’expliquer ses textes. Moi-même, je ne comprenais pas toutes les références». Puis il enchaîne avec Pourvu qu’elles m’aiment de Booba «pour contenter tout le monde». Car sa volonté profonde n’est pas de dévoiler ses goûts en matière de rap. C’est simplement de le rendre plus accessible, sans prendre parti. Ainsi, tous les rappeurs ont leurs places sur Rap Genius. Le site met du temps à décoller et les débuts sont durs. Il fait énormément de promotion via Facebook, en parle tout autour de lui. Au fil du temps, il attire des collaborateurs, ravis de pouvoir partager leurs onnaissances. Ensemble, ils s’axent sur les nouveautés afin d’avoir du contenu exclusif. Sans oublier d’étoffer le reste de la base de données. Voilà comment, deux ans après sa création, Rap Genius France est devenu le site le plus visité dans le rap français. Si on lui parle d’exploit pour une structure si jeune, Clément reste lucide. Il sait que «c’est l’idée qui fait le succès. Ce n’est pas moi à titre personnel. C’est le mouvement engendré par les gens qui alimentent le site.» Il parle d’une grande aventure humaine et ne tarit pas d’éloges sur ses plus proches collaborateurs : «Certains mecs n’ont même pas 18 ans mais ils écrivent déjà des articles qui explosent la presse.» Une telle réussite amène forcément à une question évidente. Quid de l’argent ?


«RapGenius me paie un demi-salaire. Mais il faudrait trois mecs à temps complet pour faire tourner le site à plein régime.» Alors, en substance, pourquoi ne pas démarcher des sponsors pour mieux gagner sa vie ? La réponse est honorable. «Non, franchement je préfère être indépendant. Je suis un gros prolo’ alors ça ne me dérange pas d’être pauvre. Si je ne dois pas gagner des mille et des cent tout de suite, je m’en bats les couilles. Je préfère avoir raison sur le long terme.» Le long terme, justement. L’avenir, Clément le voit sereinement. Il a lancé Music Genius à travers lequel il ambitionne d’expliquer tous les genres musicaux. Il avoue même vouloir aller « bien au-delà de la musique. » On sait déjà le côté complexe du rap français alors quand on s’interroge surt le pertinance

d’une déclinaison à toutes les sauces musicales, il balaie nos doutes sans hésiter : «Il y a des raisonnements intéressants dans tous les genres musicaux. Il n’y en aura peut-être pas autant mais assez pour que ce soit instructif.» Ambitieux et sûr de lui. Et son avenir personnel, dans tout ça ? Il monte une boîte dans le multimédia avec des amis afin de profiter de cette expérience. Quant à Rap Genius, il se voit bien tourner la page quand le site tournera tout seul. Pour passer à la vitesse supérieure. «J’ai un autre objectif, c’est celui de monter un label et qui sait, pourquoi pas, un album un jour.» On retrouverait alors ses propres textes expliqués sur son propre site. Ce serait boucler la boucle. Et en beauté. • Stéphane Fortems.

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C’est un peu notre père à tous. L’ABCDR est le plus ancien des sites de rap français encore en activité sur la toile. Au fil du temps, il est devenu une référence pratiquement incontestable. Avec les fondateurs, c’est un parcours chronologique que nous vous proposons afin de revenir sur ce qui a fait l’histoire de ce petit monument. Entretien à trois voix. Quelles sont les personnes à l’origine de la création du site ? Nico : C’est moi et un de mes potes d’enfance qui s’appelle Arnaud. Puis Elias, un autre ami d’enfance, nous a rejoint après. En été 2000, il nous est venu l’idée de monter quelques pages web pour parler de rap, parce qu’on en parlait constamment entre nous. On a décidé de monter quelque chose autour de ça. On a commencé à écrire sur les disques et les artistes qui nous plaisaient, très modestement dans nos chambres respectives. Et on a commencé à se prendre au jeu. A quoi ressemblait le site au départ ? Nico : C’était une première étape, une première pierre à l’édifice. Après, il y a eu plusieurs versions du site. JB : En fait il y a eu trois incarnations du site. Il y a eu la première période de 2000 à 2003, le site préhistorique. Ensuite, 2004-2007 qui était une version un peu améliorée, dynamique, avec une interface pour publier les contenus.. Et depuis 2007 la version actuelle, qui est surtout une évolutiongraphique, plus lisible. Nico : On a grandi avec le site et puis on s’est amélioré. À la fois dans la partie très technique de la chose et puis aussi dans les écrits, dans la façon de mener les interviews. Quand on regarde les premiers papiers qu’on a pu faire en 2001… Quels étaient les premiers articles justement ? Nico : La première interview c’est Hocus-Pocus en 2001. D’ailleurs c’est l’interview la moins professionnelle qu’on ait pu faire de nos vies ! C’était à l’image du site,

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très simple. Pour ce qui est des chroniques, je sais qu’il y avait du Lunatic et du Rat Luciano. JB : Ma première chronique c’était The Blueprint de Jay-Z, et c’était une catastrophe. J’étais plein de bonne volonté, plein d’envie et de passion mais le problème c’est que j’avais une méconnaissance à la fois de l’écriture et du genre rap dans son ensemble. Ça été une sorte de tutoriel géant l’ABCDR ; un tutoriel de web et de journalisme. A l’époque, vous étiez les premiers sur ce créneau-là ? Nico : Non, il y avait déjà des magazines de hiphop. Lehiphop.com était déjà là, et il y avait Hip-Hop Section qui était intégré dans le magazine Pop News. Il y avait une petite poignée de webzines qui étaient articulés autour de forum. Il y avait d’ailleurs une communauté très soudée, notamment autour du forum de lehiphop.com. A l’époque, ce forum était pour moi le site le plus généraliste sur le hip-hop que tu puisses trouver. Toutes tendances confondues, c’était le lieu où tu pouvais te retrouver si t’aimais le rap et que tu voulais lire à ce sujet. Ça a fermé quand ? JB : Il y a trois ans mais déjà vers 2006 ce n’était presque plus mis à jour. Je m’en souviens, j’étais à la fac en ce temps-là et tous les jours j’allais sur le hiphop.com pour voir si y’avait des nouvelles chroniques. Je me rappelle quand ils ont sorti la chronique de Mauvais Oeil ou d’Asphalte Hurlante, je m’en délectais. Ils avaient un système de notation, ils avaient mis 10/10 à Mauvais Oeil ! C’était cool parce qu’il y avait un nouveau d’information sur le rap que tu ne trouvais pas ailleurs.


entretien. Nico : J’aurais peut-être dû commencer par ça mais c’est vrai qu’au début, tu arrives avec plein de certitudes. Tu te dis les autres c’est tous des merdes et moi je vais faire mieux. Et puis, tu te rends compte que tu n’es pas si bon que ça et que c’est loin d’être aussi facile qu’on l’imagine. Tu apprends beaucoup de choses et il y a plein de choses dont tu n’as jamais entendu parler. Avec le recul, il y a des sujets qu’on a bien traités et d’autres pour lesquels on n’a pas été très bons. Quand je relis la chronique que j’ai écrite sur le Rat Luciano, je me dis que j’avais le sens de l’humour à l’époque ! JB : Surtout quand tu commences, tu as cette espèce de passion mal dégrossie pour le rap. C’est souvent à ce moment-là que tu as plein d’idées toutes faites sur ce que doit être le rap et ce que doit être le journalisme. Tu arrives un peu poing levé, tête baissée dans tes sujets. Moi aujourd’hui, ça fait vingt ans que j’écoute du rap. Et plus j’en écoute, moins j’en sais. En tout cas, moins j’aurais envie de porter des jugements hâtifs sur des artistes. Je ressens aussi cette évolution. Il y a quelques années, j’aurais refusé de

parler de certains artistes. Aujourd’hui, c’est différent. Nico : Il y a une donnée importante, c’est que tu commences avec des convictions qui n’ont pas grand-chose à voir avec la musique. Genre « ce mec-là c’est un faux, celui-là c’est un vrai donc il faut penser ça » et ensuite tu écoutes la musique. Et quand tu sors de ce schéma de pensée, tu te mets à écouter la musique et tu perçois les choses très différemment. JB : Tu es très idéaliste au début. Tu as une vision plutôt héroïque du rappeur. Au final, quand tu décortiques un peu la réalité des choses et que tu t’ouvres à l’ensemble du genre et à la production, ça te remet un peu les idées en place. Nico : Ça te rappelle aussi la réalité de l’industrie du disque, la réalité du journalisme. A l’époque, tu te serais peut-être dit ouais lui c’est un vendu alors que le mec a 35 balais, il doit bouffer et payer un loyer. C’est ça aussi la réalité. JB : Réussir à faire une carrière, à sortir un disque, ça demande des efforts, de la rigueur, de la discipline. Toi au final, et même si la critique est importante, t’es quand même dans une position de simple donneur d’avis. Plus j’écris et plus j’ai envie de respecter les artistes. Je pourrais

l’abcdr tel qu’il était en 2006.

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dire ouais Soprano c’est de la merde alors que le mec a réussi à accomplir ce que la majorité des rappeurs n’ont pas réussi à faire. Au tout départ, vous n’aviez pas de ligne directrice ? Nico : Au tout départ, on voulait juste parler des groupes qui nous intéressaient. On voulait donner notre avis parce qu’on trouvait que ce n’était pas forcément fait ailleurs et selon notre regard. D’ailleurs, on n’a pas forcément changé là-dessus depuis toutes ces années. On parle toujours de ce qui nous intéresse, avec les mots que l’on veut même si on fait une petite revue interne avant publication. On se dit simplement que quand tu n’as pas grand chose à dire sur un sujet, c’est bien de fermer sa gueule. JB : En fait, ce qui n’était pas une ligne directrice au départ en est devenue une. C’est-à-dire qu’au début, chacun faisait un peu ce qu’il voulait quand il voulait. Aujourd’hui, l’ABCDR c’est plutôt une somme d’avis différents sur le rap et de goûts différents au sein d’une même rédaction, qui essaye de donner une image un peu complète du genre. Combien vous êtes à écrire à l’heure actuelle ? Nico : On est une douzaine, avec une base de

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quatre-cinq personnes très actives, et on a des contributeurs réguliers. Sachant qu’on écrit sur ce que l’on a envie, et avec le rythme qu’on peut donner. L’idée c’est que depuis le début c’est une activité complètement bénévole. Ça veut dire que quand t’as un travail et des contraintes familiales, tu fais ce que tu peux. Est-ce qu’à l’heure actuelle, le site pourrait être viable économiquement ? Est-ce que l’idée de mettre de la publicité par exemple vous a déjà traversé l’esprit ? JB : En l’état non, le site ne pourrait pas être viable, même si on a déjà mis de la publicité. Au départ, il y a eu une espèce de première idéologie à l’ABCDR que l’on pourrait qualifier d’incorruptibles bénévoles. C’était le côté nous sommes des cœurs purs, nous ne serons pas corrompus par le système qui est une posture complètement idiote puisque le bénévolat n’est pas synonyme de qualité. Après avec les années, on ne s’est juste pas intéressés à cet aspect-là. On a fait notre truc, publié nos articles et on a kiffé sans se poser la question. Aujourd’hui, je pense qu’on aimerait développer un modèle économique autour de l’ABCDR, mais disons que, quelque part le fait de n’y avoir jamais pensé nous a permis d’éviter un certain nombres de déceptions. Ce qui explique aussi notre longévité.


entretien. Nico : On a beaucoup d’exemples de sites qui ont été créés dans une logique de levée de fonds, d’investissements et qui se sont écroulés car la finalité qui était donnée n’est pas accessible aujourd’hui. JB : Si on voulait gagner du pognon, il ne fallait pas qu’on fasse un webzine rap. C’est un domaine qui reste encore pestiféré en termes de marketing et on ne peut pas vraiment dire que les médias du web ont trouvé la formule ultime pour tenir le coup économiquement. Mais il y a des solutions, des opportunités et c’est vraiment un travail de longue haleine. Gérer le site demande déjà beaucoup d’énergie. Est-ce que vous envisagez d’en faire un magazine papier ? Nico : C’est un vieux serpent de mer chez nous. La réalité c’est que si tu veux faire ça très bien, ce qui est un peu notre objectif quand même, ça te demande un temps infini. Que ce soit pour démarcher et choisir ta publicité et faire un magazine vraiment réussi. Si tu veux faire un truc vite fait, déjà sponsorisé, avec des pubs pour la RATP, tout ça pour gagner cinq euros par mois, ce n’est pas très intéressant. JB : Moi personnellement, j’adorerais parce que je suis un gros lecteur de magazines. Mais la vraie question, c’est de savoir ce que ça nous apporterait aujourd’hui. Je ne suis pas sûr, qu’à l’heure actuelle, avec un magazine papier on réussirait à toucher plus de monde. Pourtant vous êtes une référence en matière de rap français. Et si un magazine sortait titré ABCDR Du Son, je pense que ça attirerait pas mal. JB : C’est la séduction du papier. Mais le but est de fournir une information. C’est documenter le rap. Et aujourd’hui, est-ce qu’on serait bon sur un magazine de 120 pages disponible en kiosque tous les mois par rapport à ce qu’on fait déjà ? Et puis avec les technologies actuelles, est-ce qu’un magazine papier ce n’est pas choisir un cheval au lieu de prendre tout simplement une voiture? Nico : Déjà, un webzine qui perdure avec un niveau d’exigences relativement haut, ça te prend beaucoup de temps. Alors si en plus tu veux rajouter un support papier… C’est del’organisation, c’est un changement fondamental dans ta vie et c’est un challenge qu’on a décidé de ne pas

relever. Pourtant, on en a déjà parlé plein de fois mais je préfère faire un webzine qui défonce et pour lequel je maitrise mieux le support. JB : Si on devait un faire une sortie papier, moi je préfèrerais sortir une sorte d’anthologie de nos meilleures interviews. Ça serait à la fois pour les gens qui aiment l’objet papier et aussi un peu pour immortaliser. Vous envisagez donc à l’heure actuelle de faire une série de recueils des interviews ? JB : Ça fait partie du projet, disons que c’est une piste intéressante. Aujourd’hui, on a quand même un volume d’articles dans nos archives qui pourrait connaître une deuxième vie ou être regroupé sous des volets thématiques. Nico : Pour être très honnête avec toi, c’est une vraie piste. Il y a de la place pour ce genre de projet aujourd’hui. Concrètement, à l’heure actuelle, il n’y a quasiment plus de journaliste rap, plus de noms connus. JB : Thomas Blondeau est encore actif, il écrit régulièrement dans les Inrocks. Je pense qu’il y

«L’utopie parfaite, c’est le fond et la forme au top. Et le businessmodel qui les finance.»

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entretien. a eu plusieurs générations de journalistes rap. Et la première génération, celle des Olivier Cachin, Sear et Stéphanie Binet, a fait un boulot de défrichage. Ce sont des gens qui sont arrivés dans des milieux totalement hermétiques au rap et qui ont dit il se passe un truc là, c’est important, il faut en parler. Ça a été quelque chose d’essentiel. Après aujourd’hui, est-ce qu’Olivier Cachin a encore envie de parler de rap au présent ? Je n’ai pas l’impression et je le comprends. Cela dit, je pense qu’il y a une nouvelle génération de gens qui ont grandi avec le rap, qui n’ont pas connu autre chose que le rap et qui peuvent aujourd’hui infuser des rédactions ou des univers médiatiques. Je pense qu’il y a des raisons d’être optimiste. A sa manière, Mouloud Achour est un peu comme ça : il n’est pas là pour enfoncer des portes ou défendre le rap. En revanche sa personnalité et sa manière de faire des clins d’œil contribuent à donner de la visibilité au genre et à le dédramatiser. Souvent les instrus du Daily Mouloud au Grand Journal, c’était des instrus de rap français. JB : Mine de rien, un truc comme ça, ce n’est pas un gros article mais c’est plutôt cool. Nico : Après, pour revenir à l’absence de journaliste rap, c’est aussi une question d’absence de support. Ce qui était le sujet de référence pour dire untel est journaliste, c’était le magazine papier dédié au rap. Maintenant, les mecs qui faisaient ça dans des magazines dédiés au rap le font dans des canards plus globaux. Comme Thomas Blondeau qui écrit dans Les Inrocks. On va dire qu’il représente le rap à travers un magazine plus généraliste. JB : Mais ça bouge quand même. Les Inrocks ont recruté Sindanu Kasongo qui fait une chronique hebdomadaire sur le rap. Ça vient progressivement. Il n’y a pas encore d’écosystème médiatique autour du rap en France. C’est ça l’enjeu, qu’il y ait des voix différentes qui apparaissent sur des supports différents. Je ne dis pas nécessairement qu’il faut qu’il y ait un mec en CDI à Libé qui ne parle que de rap. Juste des points de vues qui se complètent dans les blogs amateurs, la presse musicale et les médias généralistes. Après naturellement, ça créera un cercle vertueux.

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Nico : L’autre réalité aussi c’est qu’il y a beaucoup de canards qui parlent un petit peu de rap. Ce ne sont que des petites touches, à défaut d’avoir le magazine dédié. Par contre c’est très difficile d’avoir un bouquin ou un magazine culturel qui ne parle pas du tout de rap. Ça serait super bizarre aujourd’hui que Les Inrocks ne parlent jamais de rap. Ça fait complètement partie du paysage. Télérama va parler de rap à leur sauce, avec leurs mots et avec les artistes qu’ils préfèrent mais ils en parlent forcément un petit peu. On sent quand même toujours une sorte de défiance. JB : C’est clair que le rap, malgré tout, c’est encore une musique de pestiféré en France. Quand tu fais la comparaison avec les Etats-Unis, ils sont beaucoup plus apaisés. Tu peux en parler de manière beaucoup plus naturelle et dans le détail. Jay-Z est invité chez le Président. JB : Et même, tu lis les papiers sur le rap dans des publications comme le New-York Times, c’est de la haute qualité. Leurs meilleurs critiques musicaux, notamment Jon Caramanica, sont issus de la presse rap. Ce n’est pas les jeunes adorent, on va en parler, c’est juste : le rap est là, on en parle et on le documente comme n’importe quel autre phénomène culturel. Je pense que c’est vers ça qu’il faut tendre en France. Nico : C’est la grosse différence qu’on fait entre les Etats-Unis et la France : l’approche du rap. Dans un pays comme les Etats-Unis, c’est complètement intégré dans une culture, avec des références. Tu peux te permettre de faire un papier assez fouillé et assez précis dans un canard très généraliste. En France tu lis un papier du Monde, ce n’est pas la même chose. Plus globalement, c’est le sujet même de la musique tout court. On manque de culture musicale en France. Nico : Il y a toujours un rapport particulier avec le rap. Très souvent, tu lis un papier sur le rap et on n’y parle pas de rap, on ne parle jamais de musique. C’est pris dans le versant sociétal. JB : Ceci dit, quand je vois la façon dont est traité Sébastien Tellier sur le plateau de


Ruquier, il est dans une position comparable à celle d’un rappeur. Globalement, la discussion qu’on est en train d’avoir sur le rap, je pense qu’il y a des gens issus d’autres courants musicaux qui l’ont aussi. La musique aujourd’hui, dans les médias et en particulier à la télévision, c’est quand même niveau zéro. Et pour le rap fatalement encore plus. Nico : Tu vois les interviews de rappeurs… Moi j’ai un souvenir d’une tristesse absolue. C’est Drucker qui doit parler à Akhenaton et on voit qu’il se dit : qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? Je vais être obligé de lui parler de foot. Ils se disent : finalement, on ne va pas leur parler musique parce qu’on n’y connait rien. JB : Après ce n’est pas non plus le rôle de Michel Drucker que d’éduquer les foules au hiphop. Il vaut mieux ne pas compter sur l’establishment médiatique français pour faire des choses pour le rap. On a l’exemple de Nagui qui a mis au moins vingt ans à comprendre que le rap n’était pas juste du bruit. JB : Cela dit, tu parles de Nagui, il m’a fait kiffer récemment. Sexion d’Assaut a repris le morceau California Love sur le plateau de Taratata avec Pony Pony Run Run. Quand j’ai vu ça je me suis dit : c’est exactement ce qu’il faut faire. Il faut faire des trucs originaux, des ponts entre les artistes, du live. Bon après, c’est une exceptions.

Nagui disait qu’il refusait les rappeurs parce que pour lui des DJs n’étaient pas des musiciens. Il disait qu’il avait mis longtemps avant de comprendre qu’un DJ était peut-être quelqu’un d’accompli musicalement. JB : Cette génération, ce sont les enfants du rock. Les mecs comme Antoine de Caunes tenaient la baraque à la fin des années 80. J’ai vu des images de reportages sur Public Enemy à la fin des années 80 sur Canal, qui les présentent en gros comme des antisémites homophobes. Aujourd’hui, ils sont ultra-respectés. C’est un peu le principe du rockisme : des gens dont la culture musicale a été définie par le rock et qui ont des idées préconçues sur ce qu’est la musique de qualité. Donc évidemment, quand les rappeurs sont arrivés avec leur look, leurs platines et leur interprétation sans mélodie, les mecs n’ont rien capté. Nico : Après dans cinq ou dix ans, les anciens rappeurs vont être vraiment aux manettes. C’est une partie du morceau de Rocé Plus d’feeling. C’est ce qu’il dit, il n’a pas forcément tort. Tu auras d’anciens rappeurs aux postes de directeurs artistiques, c’est juste que ça prend du temps. Ce sont ces gars-là qui te diront « ça c’est bien, ça c’est pas bien ». Et à l’heure actuelle, le futur de l’Abcdr vous l’envisagez comment ? Dans un monde utopique. JB : Moi j’aimerais que ce soit un putain de magazine en ligne. Avec une qualité éditoriale

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extrêmement pointue, des idées originales et une interface qui peut tenir la dragée haute à un site comme Pitchfork. On a l’impression, au niveau de l’interface et du graphisme, que vous tendez vraiment vers ce qui se fait dans la presse papier. C’est peut-être le design qui donne cette impression notamment sur les 100 classiques du rap français. JB : L’influence vient du web en l’occurrence. La même année, le magazine Empire en Angleterre, un magazine de ciné que j’adore, a recensé les 500 plus grands films de tous les temps. Ils l’avaient fait sur papier et en ligne. J’avais adoré, je trouvais ça hyper ludique et j’avais envie de tout dévorer. C’est ce qu’on a essayé de faire pour Les 100 classiques du rap français. Après on s’inspire de la presse magazine dans le sens où on essaie d’avoir une hiérarchisation de l’information qui est élégante, sans ambiguïté et lisible. A ce jour, les modèles sont sur papier mais ce n’est pas le but en tout cas. Nico : Après dans un monde utopique, il y a aussi avoir accès aux artistes qu’on rêverait d’interviewer parce qu’on a des milliers de choses à leur dire. Il faudrait le faire dans de bonnes conditions et avec le temps nécessaire. Un Kanye West, au hasard ! On a dit qu’on était utopiques, soyons-le jusqu’au bout ! Après la satisfaction qu’il y a, c’est que quand on regarde les interviews qu’on a pu faire ces deux dernières

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années, on a réussi à faire quelques interviews de mecs super établis dans de bonnes conditions. Quand on a publié Booba en interview, on a eu le temps qu’il fallait pour faire une belle interview de Booba. On fait l’interview de Kendrick Lamar et on a eu 25 minutes posées avec lui. L’utopie, ce serait aussi de réaliser les projets annexes qu’on a en tête. Le bouquin en fait clairement partie. Le deuxième projet utopique, ce serait réussir à monétiser tout ça, rémunérer les gens. Moi j’adorerais filer un peu de thunes à plein de gens, tous ceux qui sont contributeurs réguliers, Mehdi, Raphaël etc. C’est une forme de remerciement de l’investissement depuis des années, pouvoir dire voilà les gars, on vous propose peut-être sur d’autres médias de gratter un petit bifton, vu le temps que vous passez depuis longtemps, on a envie de rémunérer tout ça. C’est aussi pour ça que j’ai envie de creuser ce côté monétisation. JB : L’utopie parfaite, c’est le fond et la forme au top. Et le business-model qui les finance. Je sais pas si on arrivera à faire tout ça, mais je préfère me fixer un objectif très haut et ne pas l’atteindre mais faire la moitié du chemin plutôt que de me dire allez on fait ce qu’on peut et faire un truc pourri. Nico : Il y a une donnée qui ne bougera pas, le magazine web doit défoncer. On va voir ce qu’on peut faire autour, en sachant que la ligne directrice c’est qu’on n’a pas envie de faire de la médiocrité. Je préfère ne rien faire que de lancer


entretien. un projet dont on n’est pas pleinement satisfaits. Ça se ressent dans le rythme des publications. JB : Et encore, on a accéléré. Nos lecteurs de 2006-2007 se rappellent encore qu’à l’époque l’Abcdr, c’était une interview tous les quinze jours et une chronique tous les dimanches. On était des gros pantouflards. Aujourd’hui on est presque en surchauffe. Nico : Aujourd’hui, on a deux interviews par semaine qui sont assez fouillées. On va se retrouver aussi avec trois ou quatre news par semaine. Parfois des chroniques parallèles à ça, des billetsblogs etc. JB : En dix jours, on a publié Booba, Oumar et C2C. Avant, on faisait ça en deux, trois mois. Nico : Après effectivement, on pourrait toujours faire plus de chroniques, ce serait facile. On a la main donc ça vient naturellement. Mais faire des trucs vite faits, c’est sans intérêt. Il y a quelque chose qu’on n’a pas évoqué, c’est la vie interne de la rédaction et c’est aussi le niveau d’exigence qu’on y met. Aujourd’hui, quand tu sors des papiers en interne, tu te dis je ne dois pas faire n’importe quoi, je veux un truc qui bute. Et on se rend compte de ça quand on a des gens qui intègrent la rédaction, qui se disent : c’est l’Abcdr, il faut que je fasse ça vraiment bien. C’est une émulation collective. L’émulation qu’il y avait au tout début, je pense qu’elle est allée crescendo les années passant, au travers de personnes-moteurs et de gens de qualité. Il y a aussi une autre donnée, c’est que toutes les premières années de l’Abcdr, de 2000 à 2007, on a toujours fait un peu notre truc dans notre coin. On n’a jamais vraiment rien calculé, que ce soient les artistes ou les maisons de disques. C’est après qu’on a

un peu changé quand on s’est rendu compte, à notre surprise, que les gens ont une certaine considération pour l’Abcdr. Ils se reconnaissent, ils se disent que c’est un média. Justement, est-ce que vous avez conscience à l’heure actuelle d’être devenus des références ? JB : Oui, on voit tous les commentaires positifs et ça nous fait plaisir. Le truc, comme dit Nico, c’est qu’on a opéré en autarcie pendant longtemps. J’ai l’impression que notre véritable acte de naissance, ce sont Les 100 classiques du rap français. Ce mini-site, on le sort en 2009. Le site a neuf ans à ce moment-là, il s’est passé des trucs avant. Et j’ai l’impression que pour beaucoup de gens, l’Abcdr a commencé à ce moment-là. Clairement, ça a été un point de bascule pour nous. C’est devenu un point d’ancrage pour définir ce qu’est l’Abcdr. J’en suis assez content parce que c’est l’un des premiers moments dans notre histoire où on a réussi à trouver un point d’impact entre le contenu et le design. Nous qui écrivions énormément auparavant, on a réussi à synthétiser tout ça sur une belle interface en allant chercher des artistes qu’on n’avait pas forcément interrogés avant. Et en faisant ce partenariat avec les Haterz qui a apporté une vraie plus-value. Ça a fait kiffer tout le monde et ça a un peu ouvert notre champ de possibilités. Il y a moyen de faire des trucs mortels, d’aller encore plus loin. Nico : Ce mini-site, il symbolise aussi le côté travail d’équipe. Il y a beaucoup de choses qui ont été faites chacun dans son coin. Tu fais tes chroniques, tes interviews, à deux ou trois, tu rassembles tes questions. Ce truc-là, c’est la combinaison de tous les rédacteurs de l’Abcdr. Tout le monde a écrit sur cet article-là ou a mené une interview.

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C’est ce qui fait ce patchwork : il y a le design graphique qu’a fait JB, y a aussi ses textes mais y aussi les textes de Antho, de Mehdi, d’Aurélien, de Raphaël… Quand tu réfléchis à tout ça, tu te dis que c’est la combinaison des connaissances et de l’envie de chacun qui fait un projet qui défonce. Si tu pars tout seul, tu peux faire ça bien, mais tu ne feras jamais aussi bien que si l’équipe entière, avec ses affinités communes, est impliquée. JB : Après, il faut aussi relativiser la position dans laquelle on est. Effectivement, beaucoup de gens qui nous considèrent comme une référence. Mais aujourd’hui, on opère quand même de manière relativement confidentielle. Il y a plein de médias et de fans de rap en France qui n’ont jamais entendu parler de nous. On apprécie que les gens nous considèrent comme des références, mais je ne vais pas m’en contenter car on a toujours été des outsiders. Cette position me plaît car elle donne envie de crever d’autres plafonds. Nico : Après ce ne sont que des chiffres mais si tu compares Booska-p à l’Abcdr, en terme de visites et de visibilité, ce sont deux mondes. Niveau trafic, vous êtes à combien de visites mensuelles ? Nico : Ce n’est pas du tout une donnée qu’on suit. À part quand on a des grosses interviews qui sont relayées, on se dit tiens ça va nous faire des visites. Mais on doit être à du 10 000/15 000 visites par jour. Évidemment, avec des pics : quand on fait l’interview de Booba, t’as tous les fans de Booba qui sont très nombreux. Et le contexte Rohff-Booba. Une interview où il en parle, tout le monde se jette dessus. Nico : Oui, en sachant que cette interview aborde plein de thèmes différents. Diamantaire a très bien mené cette interview, il a abordé ce sujet-là comme tous les autres sujets. JB : Si on avait vraiment voulu faire du clic, on aurait titré titré Booba : il clashe Rohff !et on aurait mis tous les mots clés référencés, on aurait mis des liens partout. Au final, ce n’est qu’une interview de Booba où il parle de Rohff. Certains ont reproché à Diamantaire d’avoir abordé le sujet, mais s’il ne l’avait pas

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fait, il se serait fait critiquer par d’autres qui lui auraient dit qu’il n’avait pas osé lui parler de Rohff. C’est toujours comme ça sur Internet. Elle était réussie. Ça ne doit pas être évident d’interviewer Booba. JB : C’est un peu l’examen de passage de tout journaliste rap. Booba n’est pas antipathique du tout, au contraire. Ce n’est pas un grand raconteur d’anecdotes, il est très professionnel mais il faut aller le chercher. C’est vrai que c’est un exercice un peu particulier. Une question que j’ai oublié de poser au départ : pourquoi ce nom de l’Abcdr ? JB : Ça je ne sais pas, j’aimerais bien qu’on m’explique. Nico : Il n’y a pas d’histoire super complexe et recherchée, c’est un jeu de mots à la con. La base de tout ça, c’est quand on a monté les premières page de l’Abcdr avec Arnaud (Mase pour ceux qui s’en rappellent encore !), on écoutait pas mal le Saïan Supa Crew. Et il y avait un morceau qui s’appelait L’Abécédaire des Cons. On ne voulait pas forcément un nom du genre Strictly HipHop ou Hip-Hop Machin. Avec le recul, je pense qu’on changerait 25 fois de nom (tu n’imagines pas la galère quand tu donnes oralement l’adresse du site !). D’un point de vue stratégie Web c’était complètement pourri, mais en même temps c’est cool, c’est nous et ça fait parte de l’histoire du truc. JB : Autant l’interface on a pu la changer, autant l’adresse on a dû composer avec. Changeons de sujet. Comment avez-vous eu l’idée des 100 Classiques ? JB : Ça commence sur notre forum. Si mes souvenirs sont bons, c’est un mec appellé Alchi qui nous avait proposé l’idée : ça vous dirait de faire un top 100 Rap français en faisant voter les gens? On en a parlé entre nous et on a commencé par mettre en place un formulaire de vote. Au départ, ça devait ressembler à un article classique, dans l’esprit des Abcdr d’Or, des petits trophées qu’on a faits pendant quelques années, où les lecteurs pouvaient voter pour leurs albums de l’année. L’un des éléments déclencheurs du projet, ça a été une discussion avec Aspeum – ancien pilier du site – qui m’a dit, en gros, Vous avez l’opportunité de faire un gros truc, ne faites pas les choses à moitié, vous verrez, ça vaudra le coup.


entretien. «L’unanimité, ça n’existe pas sur Internet.»

siment mécanique. Il y a des critiqués fondées et il y a la simple malveillance, mais tout ça, ça fait partie du jeu, il faut juste faire le tri. Ce classement, en tant que classement « officiel » des 100 plus grands morceaux du rap français est totalement contestable. Il y a des artistes qui ne sont pas du tout représentés, comme le 113, TTC, La Caution et c’est dommage.

Sur Internet, il y a souvent cette idée qu’il faut courir après l’actu du moment, mais si tu prends le temps de concevoir un projet hyper-solide, sans penser à ta prochaine mise à jour, ça peut avoir bien plus d’impact que la somme de tous les autres petits articles que tu ferais à la place. Moi qui avait pété un plomb en voyant l’interface du classement d’Empire, j’ai donc commencé à bosser une interface similaire. Puis on a eu le soutien d’un statisticien pour le dépouillement, puis il y a eu l’idée d’aller chercher les artistes pour leur faire commenter les morceaux, puis on a proposé aux Haterz d’illustrer les pages, etc. Au fil des mois, le projet est devenu de plus en gros, on avait de plus en plus d’idées et on n’en voyait plus le bout. Sur la fin, Nico disait Bon les gars faut qu’on se fasse une deadline parce que sinon le truc ne sortira jamais.

Nico : De toute façon, les critiques viennent en majorité de gens qui n’ont pas votés. Mais ce classement est une photographie du rap français faite par un panel d’auditeur à un moment donné. Il n’y a pas une vérité générale, on parle de musique et de sensibilités. C’est justement ça qui est intéressant.

Nico : C’est comme les interviews qu’on obtenait. Au départ, on se disait qu’on allait faire une interview complémentaire. Puis on en faisait trois, quatre. Ensuite, on s’est dit que ce serait bien d’avoir les mecs qui sont au sommet du classement. Ceux qui te semblent complètement inaccessibles.

Envisagez-vous de faire la même chose avec des albums ? JB : Je pense que si on le faisait avec des albums, on n’en mettrait pas 100. Ce serait mortel, on en parle de temps en temps, mais ça me paraît un peu trop évident de notre part. Je préférerais faire de nouvelles choses, essayer de surprendre.

JB : Finalement, on se retrouve à interviewer Booba. Alors que ça faisait dix ans qu’on se disait que c’était impossible, on se retrouve au téléphone avec lui. Il ne se rappelait même pas de ses vieux morceaux (rires). Ce qui est drôle, c’est qu’au final certains considèrent encore que c’est notre classement alors que c’est le classement des lecteurs. D’ailleurs si c’était notre classement, il aurait probablement été très différent. Tu évoquais plus tôt les critiques que vous aviez reçus à ce sujet. JB : L’unanimité, ça n’existe pas sur Internet. La barre J’aime/J’aime pas sur YouTube en est l’illustration parfaite : même si tu fais le truc le plus mortel de la terre, il y aura toujours deux ou trois types qui diront que c’est de la merde. C’est qua

JB : Et puis j’ai beaucoup répété à l’époque que les classements ne sortent pas d’un laboratoire. Ce qui est cool dans un classement, c’est de se demander ce qu’il y aura sur la page suivante. C’est ce parcours ludique qui est intéressant – ha ils ont mis ça ? Et qu’est-ce qu’ils disent sur ça ? Quand ça devient un aspirateur à clics, comme certaines listes racoleuses de Complex Magazine, c’est relou, mais quand c’est bien réalisé, ça peut être passionnant. C’est ce qu’on a voulu faire.

Nico : Il y a plein d’autres sujets à creuser, plein d’autres idées en stock. On peut être capables de faire des projets vidéos, des mini-documentaires. Il n’est jamais sorti pour pas mal de raisons diverses mais on avait fait trois heures de vidéos avec Orelsan pendant la préparation de la sortie de son deuxième album. On s’était dit qu’avec autant de matière, on devrait sortir ça comme un documentaire. Finalement ça ne s’est pas fait comme ça, c’est devenu une mini interview de 25 min. Mais il y a plein d’autres possibilités aujourd’hui de sortir des plus gros projets. C’est une idée comme une autre. JB : On a longtemps été des gens qui écrivaient des pavés. Mais aujourd’hui, on fait très

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attention au format. Quelle est la forme la plus appropriée pour évoquer un sujet : une vidéo ? un reportage photo ? Un classement ? Unentretien fleuve ? On a longtemps ignoré ces questions mais elles sont essentielles. Nico : Ce qui est sûr, c’est que si on fait des vidéos, il faut que ça défonce. Si on ne l’a pas fait plus tôt, c’est qu’on n’avait pas les bonnes connaissances, pas forcément des gens très compétents dans notre entourage pour réaliser nos envies. Et quand tu prends un peu de recul, tu vois qu’on a déjà amélioré pas mal de trucs visuellement ces dernières années,notamment la photographie. On s’est imposés d’avoir aussi souvent que possible nos propres photos, avec des vrais photographes, question d’appuyer l’écrit avec des éléments visuels de qualité. JB : On a liberté de pouvoir se planter, alors autant en profiter. Ça nous fait apprendre de

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nouvelles choses et ça nous évite de stagner. Les premières images de ce documentaire sur Orelsan n’étaient pas terribles. Le peu qu’on avait filmé ne fonctionnait pas trop, et à partir de là le projet s’est délité. C’est comme écrire un article sur un disque : ça demande de la discipline, de la précision, du rythme. Pour faire de la vidéo, il faut penser au cadrage, au son, à la lumière, à la narration… Toutes ces choses-là, on ne les maîtrisait pas. Mais on fera mieux la prochaine fois. Nico : C’est un travail très différent. Tu n’es pas en train d’écrire une chronique où tu peux peser tes mots . Tout le monde a des idées tous les jours mais après il faut qu’elles soient réalisables. On ne s’arrête jamais, on se dit toujours que l’on manque de chroniques, d’articles, etc. Il faut être très volontaire, essayer d’être un moteur, sinon personne ne fait rien. Tout ça dans un contexte de bénévolat absolu. Ça surprend encore les gens


entretien. mais on n’a même pas de local, pas de budget et La petite question de la fin, quel est votre pas de modèle économique défini. C’est à la fois article préféré de l’Abcdr ? notre force et notre faiblesse. Nico : Pour moi, il y a le top 100. Pour les souvenirs et le résultat final. Après, si tu veux continuer Vous recrutez comment ? à avancer, à faire mieux, il faut toujours te dire que Nico : Au départ, il y a deux pistes. Les gens qui ton meilleur article, c’est le prochain. Celui qui n’a ont intégré l’équipe sont soit des potes – notam- pas encore été imaginé. ment au tout départ où les trois membres d’ori- JB : Moi dans mes meilleurs souvenirs, je metgine sont mes amis de toujours, soit des gens qui trais certaines situations d’interviews où, au cours se font connaître, qui s’intéresse à ce qu’on fait de la discussion, tu sais que ça va défoncer. Tu vois en nous proposant des trucs. Après nous, on fait presque l’article s’écrire devant tes yeux, et t’as le tri, on rencontre les gens. Il faut que ça passe qu’une seule envie, c’est de le faire lire à tout le humainement. Et ce n’est pas une aventure dans monde. Ça nous est arrivé avec Thibaut De Lonlaquelle tu vas faire une chronique et te barrer geville, par exemple. On s’attendait à un échange demain. intéressant, mais on est allés bien plus loin. En rentrant chez moi, ma hantise était de faire tomJB : Si on prend l’exemple de Diamantaire : ber mon dictaphone sur les rails du métro, alors quand je suis allé sur son blog, il y avait déjà de qu’il était au fond de mon sac ! la densité dans ses interviews, et ce côté obses• Stéphane Fortems. sionnel dans les questions. Tu sentais le mec qui était prêt à aller chercher un mec au milieu de nulle part, l’interviewer pendant deux heures, rentrer chez lui et faire la retranscription pendant huit heures. Ça ne pouvait que coller avec l’Abcdr. Recruter pour recruter n’aurait pas trop de sens. Mais si je devais faire un appel à la candidature, ce serait à des gens qui ont cette passion et ce souci du détail. Nico : C’est très familial, les gens sont là depuis longtemps. JB est là depuis 11 ans, Kiko et Greg depuis un bail aussi. Comme je te disais, les membres d’origines sont mes amis d’enfance. Certains ne sont pas forcément très actifs mais ils sont là, ils proposent des idées et donnent leurs avis. JB : Il faut que les gens soient souples quant à leur vision du rap. Individuellement, on n’écoute pas les mêmes trucs, on est rarement d’accord, on finirait surement par s’étriper si on devait définir un consensus collectif. Mais pour nous, ce qui importe, c’est pas de quel rappeur tu parles, mais comment tu en parles. Si demain, un membre de la rédaction arrive en me disant qu’il a passé du temps avec Mister You, qu’il en a fait un portrait de 20 000 signes et que l’article défonce, je le publie direct. Nico : Il arrive que des chroniques d’albums te donnent envie d’écouter le disque parce qu’elles réussissent à bien en parler. C’est notre petite victoire, d’être capable de parler de quelque chose avec suffisamment de passion pour convaincre les lecteurs. C’est le meilleur compliment que l’on puisse me faire d’ailleurs.

LE BUT, C’EST DOCUMENTER LE RAP.

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WHAT THE FUCK IS BLAVOG ? Par Stéphane Fortems.


entretien.

Si vous avez l’esprit alerte sur le web français, vous savez d’ores et déjà que pour rire un bon coup, il suffit d’aller se promener sur le Blavog. Cette salle de théâtre virtuelle abrite bien des pépites de drôleries dialoguées. Après tout, où d’autre pourriez-vous voir Oxmo renifler ses pets ? Et Rohff avec sa pelle? Rencontre avec les deux timbrés derrière tout ça, fidèle au poste. C’est quoi le parcours des 2 lascars derrière un concept comme le Blavog ? Spleenter : A la base on ne se connaissait pas, on s’est connus sur internet via un forum de rap. On kiffait tous les deux le rap. Teo : On avait aussi une certaine façon de voir le rap. Parce qu’il y a plein de gens qui kiffent le rap ! Tu prends sur internet, il y a toutes sortes de spécimens. Certains vont prendre le rap très au sérieux, d’autres vont te parler comme si c’était de la religion genre l’autotune c’est pêché, une meuf au refrain c’est blasphème. Ça reste de la musique. Même si tu sors un single de merde, sauf si c’est vraiment très pourri, tu ne vas pas en enfer quoi ! Et puis on avait d’autres références en commun comme South Park, les Simpson etc.

J’ai lu une interview sur Captcha (que nous vous conseillons, au passage) où vous étiez comparé aux Guignols de l’info, est-ce que justement la comparaison ne serait pas plus judicieuse avec les Simpsons ou South Park ? Dans le sens où il y a un humour récurrent et des personnages qui sortent de nulle part. Spleenter : C’est encore plus flatteur ! On ressemble aux Guignols par rapport au côté réel, c’est pour ça qu’il nous avait dit ça. Dans le sens où on prend des gens qui existent et qu’on essaye de les tordre pour en faire une caricature. Mais c’est clair que South Park est une référence majeure. Parfois, je mets des clins d’œil pour les connaisseurs, genre une fontaine dans un hall parce que c’est classe. Ou encore quand on avait fait un truc avec Al K-pote et qui dit que salopes anales 4 c’est aussi soft que blondes salaces 2. Au tout départ du Blavog, quelle était l’idée directrice ? Teo : Au début, il n’y avait vraiment pas d’idée. J’ai proposé à Spleenter d’écrire quelques conneries sur mon blog. C’était juste pour déconner. Spleenter : Au départ, on se parlait via internet. Un jour, il y avait un sujet sur Booba. J’ai juste

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entretien. fait un brouillon de quatre lignes, mais entre nous. Un pote a eu vent de ce truc et nous a conseillé d’en faire un dialogue. On a commencé comme ça. On pensait que ça toucherait entre 20 et 40 personnes parce que déjà quand tu parles de rap français, tu te limites. Mais alors quand tu commences à dire moi ce que je vais faire c’est un dialogue fictif entre des rappeurs… Tu veux aller où avec ça ? Les plus psychologues vont déduire que t’as eu une enfance de merde, mais ça n’ira pas plus loin.

justement jamais sacralisés les rappeurs. Après, c’est peut-être une question de vécu aussi mais quand tu connais des gens qui côtoient certains rappeurs au quotidien et que tu les entends en parler, pour eux ce sont vraiment des bouffons. On essaie juste d’appliquer au rap le regard qu’on peut avoir sur un film. Donc après, ça ne veut pas dire qu’on va insulter tout le monde ou manquer de respect mais on peut se marrer un peu. Quand on en a capté pas mal en vrai, il s’est avéré que ça leur manquait un peu. Une écrasante majorité des rappeurs kiffe. Après je pense que, au bout Je reviens un petit peu en arrière : d’un moment c’est chiant d’avoir soit les médias pourquoi le Blavog ? traditionnels qui vont t’ignorer ou te mépriser, Teo : Je ne voulais pas me faire chier à chercher soit à l’inverse les médias spé qui vont que te un nom alors le Blavog. C’est un peu le truc du sucer. 18ème/19ème de mettre des ave comme ça en plein milieu, ça sonnait bien. Teo : Et avec pas vraiment de raisons derrière. Ils vont juste dire que tout est bien dans ton Mine de rien, le nom marque bien. album. Après, moi je viens de province et il n’y a Spleenter : C’est parce qu’il y en a un autre qui pas de rappeurs ni de mecs connus, donc je était connu : le Blavog, le blog de Navo. Mais on n’avais pas cette image. Mais c’est vrai que tu as ne le savait pas. C’est quand on a vérifié sur Goo- des mecs qui se sont pétés une dent et qui ne veugle qu’on a vu. Il n’existe plus maintenant. High- lent pas la remettre parce que Rohff ne remet pas lander state of mind. la sienne. Ce ne sont pas des prophètes, les mecs. Je n’ai pas grandi avec l’image du rappeur intouEst-ce qu’avec le recul vous avez la chable. Si j’écoute du rap au début, c’est aussi sensation d’avoir un peu décoincé le rap parce que les mecs qui te parlent sont proches de français ? nous. Quand j’étais petit, je n’aimais pas la variété Spleenter : Non parce que pour moi c’est trop parce que le mec parlait d’amour tout le temps. déjà trop cliché ce qu’on fait, donc pour prétendre On ne comprenait pas de quoi ces gens nous parà un truc… laient donc au bout d’un moment t’as des mecs qui rappent et qui sont normaux. Tu as l’impresCe que je veux dire c’est que vous avez sion que c’est des gens comme toi qui font de la commencé en 2008… musique finalement. C’est pour ça que quand t’as Teo : (il coupe) Dans les années 90 et 2000, il y des mecs qui écoutent la radio et qui voient les avait déjà des blagues à la con. Il y avait des trucs, rappeurs comme des superstars… Oh les gars, t’en as toujours eu plus ou moins, mais c’est vrai faut redescendre. que c’était plus fermé. T’en as plusieurs maintenant des sites qui font de l’humour sur le rap, Vous avez eu assez de recul finalement. mais honnêtement avant nous je me souviens pas Spleenter : Il faut dire que juste au moment où d’un blog où c’était que ça. Peut-être qu’on est le ça nous démangeait de faire un truc comme ça, il point de départ de quelque chose. Mais après est- y avait eu aux USA, un petit dessin animé qui ce que le Blavog lui-même a changé le rap ? Pour s’appelait Lil Hop. C’était des designs tout dire ça, il faut de l’aplomb, il faut renifler ses pets. simple façon South Park avec des rappeurs kainris et des petites histoires à la con comme ça. Quand je disais ça c’est parce qu’il y a toute une aura autour des rappeurs, et que vous Teo : De l’humour vraiment débile, tu voyais tous êtes les premiers à avoir eu les couilles de les mecs du Dirty South en couche-culotte. Tu te désacraliser les mecs. dis que les gars vont vraiment loin dans leur déSpleenter : Ça, ça tient à deux trucs en fait. Déjà lire. t’as le fait qu’on pensait que personne ne nous li- Spleenter : Tu avais tout un truc qu’on ne peut rait. Puis tu as aussi le fait qu’à la base, on n’a pas avoir en France, du genre des comédies amé-

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ricaines où ils rigolent AVEC les rappeurs, ils ne rigolent pas DES rappeurs. Donc voilà il y a tout ça qui te motive à faire autre chose qu’un site classique sur le rap Teo : Genre la chronique de tel album, j’ai bien aimé la prod’ de la 3, elle a un beau sample. Ouais super. Mais quelque part, quand tu lis les mecs qui écoutent du rap, tu te demandes si ils écoutent vraiment le mec qui rappe ou si ils sont à l’affût d’un truc à dire pour leur chronique. Spleenter : C’est dérangeant. Parfois tu lis une chronique et tu te dis ce mec-là ne pourrait jamais côtoyer le rappeur qu’il est en train de chroniquer parce qu’il le prendrait pour un attardé.

«On pensait que ça toucherait entre 20 et 40 personnes.»

réponses que de rappeurs. Teo : Après tu as ceux qui vont te dire un peu comme des robots que le rap doit avoir un message puisqu’il vient des quartiers etc. Tu ne sais pas s’ils te répondent ça parce que ça fait bien de dire ça en interview, s’ils te répondent ça parce qu’ils n’ont pas d’idée ou s’ils le pensent vraiment dans cerA quel niveau ? Spleenter : C’est souvent un peu condescen- tains cas. dant. C’est flagrant notamment pour Booba. Tu as des gens qui aiment Booba mais qui ne veu- Du coup, vous ne pensiez pas du tout avoir lent pas admettre le côté un peu bourrin du bon- un tel impact avec ce blog ? homme. Donc ils vont te dire oui y’a des Spleenter : Au départ, on n’imaginait ni capter des rappeurs ni que ça plaise à autant de gens, métaphores partout… Teo (il le coupe) : Ils ne vont pas te parler de c’était vraiment un délire quoi. jeux de mots pourris, des références à la con qui Teo : Ni même se faire interviewer ! font partie du personnage. Spleenter : Voilà, il faut aussi d’assumer le côté Est-ce que vous vous rendez compte qu’à un peu débile du rap, pas dans le sens péjoratif, l’heure actuelle vous devenez des mais dans le sens du divertissement pur. Sans références ? qu’il y ait forcément un message de fou ou une Spleenter : Ça c’est parce qu’ils ne nous connaisécriture où t’es obligé de faire des parallèles avec sent pas ! (rires). Teo : Ça fout la trouille. Si c’est pour entendre des la littérature. gens parler à notre place dans quinze ans en disant C’est marrant parce que quand tu poses le Blavog pensait comme-ci, faisait comme ça la question aux rappeurs, est-ce que pour comme ils le font pour Time Bomb aujourd’hui. vous le rap ça doit avoir un sens? , les ré- C’est pas que je nous compare avec Time Bomb attention mais si tu parles de références dans le rap ponses elles vont de A & Z. français, c’est juste le meilleur exemple. Déjà Spleenter : C’est parce que tu as autant de quand tu vois maintenant comment les gens nous lisent parfois…Pour résumer disons que parfois les gens tu peux être des références pour eux, mais pas pour des raisons que tu as choisi. Par exemple quand on avait fait Capitale du green avec La Fouine, tu avais des mecs qui mettaient en commentaire « ouais vous avez raison La Fouine c’est un enculé, c’est un fils de pute ».

« Le piège, c’est de se dire: “Eux, ils me

connaissent.”»

Spleenter (il le coupe) : C’est vrai qu’on a eu des petits champions dans les commentaires, il y a parfois un gros malentendu. Ce qui fait que quand on taillait d’autres gens genre AKH, tu avais les mêmes qui revenaient et qui ne comprenaient pas.

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entretien. Alors que ça n’a aucun rapport. A la limite, même nos propres goûts n’entrent presque plus en ligne de compte. Après si tu lis entre les lignes, nos préférences sont évidentes, ne serait-ce qu’avec les liens qu’on met.

remettre dans les conneries qu’on écrit. Parce que c’est chaud si t’aimes bien quelqu’un artistiquement et après tu découvres que c’est une merde humainement, mais l’inverse est pire: détester des rappeurs et s’apercevoir qu’en vrai c’est des crèmes. Y’en a qui nous ont déjà fait le coup, je Le fait qu’on ne vous voit pas rajoute aussi trouve ça inadmissible. du mystère. Spleenter : On peut nous capter sur Twitter, on Teo : Par exemple, t’as des mecs tu les connais en n’est pas cachés. Surtout que ça n’aurait aucun in- vrai mais tu ne peux pas mettre les vraies exprestérêt. Au contraire, moi je kiffe quand un rappeur sions qu’ils utilisent si les gens ne les connaissent voit ce que c’est moi qui fais ça. On discute et c’est pas. Un mec qui te sort une bête de phrase quand souvent marrant. Non mais c’est cool en tout cas, tu es en train de manger un kebab, tu peux bien j’espère que ça va m’aider à baiser cette histoire. la ressortir où tu veux, tout le monde s’en fout s’il n’a pas dit ça en interview ou dans un morceau. Le rapport avec les rappeurs n’est-il pas (C’est le drame du rap français, ça. Les mecs sorétrange parfois ? tent leurs meilleures phases quand y a personne.) Spleenter : On essaie de mettre des capotes la plupart du temps. A chaque fois qu’un rappeur Spleenter : C’est limite plus gratifiant quand on nous dit qu’il aime bien tel ou tel article, il y a un ne connaît pas du tout la personne. Ça nous est petit mec dans ta tête en train de se rouler par arrivé plusieurs fois : on ne connaît pas du tout la terre en disant : c’est absurde, c’est toi qui es ou les personnes, on écrit un truc, à partir des incensé lui dire ça. Pour garder ma sérénité je me terviews, des sons et bien sûr de la voix de Leslie force à repenser à la fois où j’ai uriné sur la Nielsen qu’on entend dans nos têtes. voiture de Benoît Magimel, mais ça marche pas à tous les coups. Teo : On voit par rapport au parcours du mec. Même s’il n’a pas donné 36 000 interviews, on Teo : Parfois, on n’a même plus besoin de se pré- voit qu’il a été dans tel label, qu’il s’est barré au senter. On a été au concert Can I Kick It, on voit bout de 2 ans. Que tel label il s’est barré au bout Flynt. C’était la première fois qu’on le voyait mais de six mois, le gars n’a jamais rien sorti de sa vie. on s’était déjà parlé sur internet. Joe Lucazz arrive à un moment, on le connaît déjà donc il était Spleenter : On écrit à partir de n’importe quel super content de nous voir. Il se barre et il revient truc, en tant qu’auditeur extérieur. On ne côtoie avec Aketo et Sheryo et les mecs sont là mais je pas la personne, on n’a pas de connaissances en vous connais déjà. Avec Aketo, on a parlé du Bla- commun pour nous aiguiller ni rien. On écrit vog, il connaissait. Même pas besoin d’expliquer notre truc et le mec nous capte : qui c’est qui vous ce qu’on avait fait, il nous parlait de tel et tel arti- a renseignés ? Ça nous est arrivé plusieurs fois, cle. des mecs qui croyaient dur comme fer qu’on était en studio, ou alors qu’on connaissait des gens. Spleenter : Tant qu’on n’a pas cette réaction en Dans ces moments là je te cache pas que tu te sens vrai, ce n’est pas un truc qu’on peut imaginer. un peu comme Ryan O’Reilly dans Oz quand il fait C’est un peu la création qui dépasse le maître, s’entretuer deux cons sans bouger le petit doigt. c’est Frankenstein. Alors qu’on préfèrerait que ce soit Code Lisa. Teo : Après le piège, c’est de se dire eux ils me connaissent : faut qu’on fasse ça, ça, ça pour qu’ils kiffent.

Vous savez que

Il faut rester soi-même. Teo : On dirait que tu veux vendre du parfum, c’est sympa ce slogan. Spleenter : C’est plus compliqué quand tu es amené à côtoyer les rappeurs pour ensuite les

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lui est encore

plus con dans la vraie vie ?


Vous ciblez donc très bien les personnages. Spleenter : C’est super satisfaisant, tu te dis c’est cool on a visé juste. C’est bien marrant à chaque fois, mais parfois c’est inquiétant. Ça veut quand même dire qu’untel est insupportable en studio ou qu’un autre est un abruti fini. Le truc qui nous a tués c’est quand un mec nous a dit : mais vous savez que lui est encore plus con dans la vraie vie ? Je change de sujet. Vous faites combien de visites sur le site ? Teo : On a un compteur journalier, on ne tient aucun compte. Ça dépend vraiment du billet, suffit que tu mettes Booba et Rohff, tu tapes leurs deux noms et tu peux tomber sur nous assez rapidement. Le Clashico a été pas mal relayé, d’ailleurs. Spleenter : Il y avait une demande de papiers comme ça sur ce sujet. Car il y a eu un bon article de l’Abcdr de Mehdi, et des gribouillages de Haterz et c’est tout. Teo : Et Rachid Santaki qui a téléphoné à Rohff pour avoir son point de vue là-dessus. Spleenter : Donc, il n’y avait pas tellement de trucs et vu que c’est un truc qui excite vraiment tout le monde, ça a bien marché. C’est Bip Bip et le Coyote cette histoire, tu peux la décliner comme tu veux. Puisque tu parles des Haterz, on voit que le format extra-court marche à merveille alors que vous vous faites chier à écrire des dialogues de ouf. Est-ce que vous ne pensez pas qu’internet a tué le format long ? Spleenter : Le format long uniquement écrit, carrément. Même au niveau de mon vrai taff,

ça se voit : les formats courts cartonnent. Les autres, beaucoup moins parce que les gens n’ont pas le temps. Même parfois tu as des commentaires qui découragent, du genre je n’ai pas lu, c’est trop long. C’est logique, tu vas pas gaspiller 10 minutes sur un texte surtout si t’as le QI de Brick Tamland, les vidéos de chats sont plus adaptées. Après faut dire aussi que notre présentation pue la merde : les pages mettent dix mille ans à charger quand t’es pas direct sur l’article. C’est très artisanal. Teo : Ouais, mon format est le plus long. Ça fait aussi le charme du site quelque part, ce côté système D. Spleenter : Ouais, un couple de babouins aussi ça a son charme, mais tu vas pas les inviter au restau pour autant. Parfois on est juste en retard. Là, on essaie de se mettre un peu à la vidéo. Teo : Non pornographique, je préfère préciser. Vous m’offrez une bonne transition. Spleenter : C’est vrai qu’on a été plutôt fortiches sur ce coup là. Justement, vous ne pensez pas qu’il y a un potentiel à exploiter dans la vidéo ? Votre écriture est très visuelle. Spleenter : Notre problème, c’est qu’on se base sur des mecs qui existent. Le truc qui se rapproche un tout petit peu de ce qu’on voudrait faire dans l’idéal, ce serait la version 2 du Clashico. Ce que Genono de Captcha nous a fait : une espèce de version BD. Ce serait un début si on pouvait faire ça. Maintenant pour revenir à la vidéo, je pense juste qu’en faisant des interviews un peu décalées, tu peux faire un truc. Tu prends le format classique d’une interview de rap (questions sur écran noir, réponses du mec) sauf que tu poses des questions vraiment marrantes, vraiment décalées. Tu intègres des séquences de films, des conneries. Après,

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tous les rappeurs ne se prêteraient pas au jeu mais les gens kifferaient. Et au pire si ça marche pas on pourrait toujours filmer des combats de bébés. Teo : Quand tu captes un rappeur pour une interview écrite, ça va souvent être au calme. Vous vous posez dans un café et c’est cool. Mais quand tu parles d’interview vidéo, c’est plus compliqué de se poser dans un coin calme et de faire le truc bien. Quand y a du bordel autour de toi, à l’écrit tout le monde s’en fout, en vidéo c’est un facteur important. Spleenter : L’idéal serait ce qu’on a pu faire avec les trois mecs des Kaïra. Eux ils ne nous connaissaient pas de base. C’était par rapport à mon taff et puis je me suis dit autant gratter la vidéo, que je l’utilise pour le Blavog. Avec certains rappeurs ce serait possible, surtout que certains sont demandeurs de ça, surtout ceux qui sont pas du tout exposés parce que tout le monde les prend pour des sauvages voire des enculeurs de poules, parfois à raison. Vous avez des références pour l’écriture, au-delà de Southpark et des Simpson ? Finalement au niveau du format, c’est presque théâtral les enchaînements de dialogues. Spleenter : On est un peu ce qui est arrivé de mieux à la littérature depuis la collection Chair De Poule, n’aie pas peur de le dire. Sinon on n’a pas vraiment de modèles directs parce que c’est inconscient. Maintenant, au niveau de la forme,

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ça s’explique connement. C’est le plus simple à faire : tu n’as pas de narration. Effectivement, ça se rapproche de dialogues de film ou de théâtre avec juste deux-trois indications sur une mise en situation toute conne. C’est ça qui explique cette forme-là. Maintenant dans l’écriture, chacun ses goûts et ses influences en matière d’humour. Lui par exemple il va être vachement…. Teo : Finis ta phrase, ça m’intéresse ! (rires) Spleenter : Je ne sais pas comment expliquer. J’allais dire qu’il est plus jeux de mots que moi mais en fait pas forcément tout le temps donc ça veut rien dire… Teo : Plus simplement, on va voler une réponse de Nikkfurie : Lui c’est plus John Woo et moi c’est plus Philip K. Dick. Spleenter : Je me désolidarise complètement de cette comparaison, faut pas déconner. Teo : C’est un truc qu’il avait dit pour son écriture et celle d’Hi-Tekk. C’est un peu ce délire-là, on n’écrit pas spécialement pareil. Mais par contre, j’ai jamais lu de K Dick. Déjà parce qu’en Frinçais ça fait K Bite et je refuse de lire cette personne, mais également parce que je ne sais pas lire et n’ai donc jamais rien lu d’autre. Parfois je regarde les images. Et c’est ce que je fais aussi avec le Blavog. Spleenter, je le trouve vraiment bourrin et parfois je le trouve vraiment bon. Moi je vais plus me faire chier à essayer de trouver une phrase qu’un rappeur a dit dans tel morceau pour la faire répondre à ce qu’a dit un autre. C’est le dialogue lui-même qui va faire la structure de l’histoire. Le dialogue


entretien. commence, tu ne sais pas où il va. C’est après, comment tu imagines tel ou tel personnage qui influence la suite. Spleenter : Teo est plus freestyle quand même. Perso je suis très comédie américaine stupide. Tu sais les dialogues très à froid où tu as un truc absurde et puis l’autre qui fait hmmm. Ça va être dur à retranscrire ça, bon courage. (rires) Teo : C’est Kaaris qui fait Hmmm. Il l’a repris à Juicy J. Merci les cours d’Histoire par correspondance. Est-ce que vous n’envisagez pas de faire un recueil de tout ça ? Spleenter : Je pense que ce n’est pas possible par rapport aux dialogues fictifs. Ça me paraît compliqué d’utiliser des personnes réelles comme ça. On pourrait faire comme dans les vieux PES à modifier les noms mais bon. A l’écrit, je ne suis pas sûr que tu ne puisses pas le faire. Spleenter : Dans l’absolu, ce serait un kiff. Après qui va acheter ça ? Qui va éditer cette merde ? L’idéal, ce serait d’y mettre l’article sur les rappeurs blancs, celui sur les rappeurs et les personnages de comics, toutes nos pseudo-analyses quoi. Un genre de recueil à la Olivier Cachin mais en n’importe quoi. Mais on n’a pas assez de matière pour l’envisager. Par contre, ce qu’on aime c’est être lu alors on cherche à être diffusés un maximum. Vous ne sentez jamais d’appréhension au niveau des partages ? Teo : Non, avec des capotes, c'est plutôt sûr, normalement... Merci à tous. Spleenter : On l’a senti quand on a sorti l’article sur la Booska-Tape. J’avais partagé l’article sur twitter à Fif et Amadou de Booska-P et ça les avait marrer malgré la petite phrase pas forcément très élogieuse à l’égard du fonctionnement du site. Ils se sont posé la question de savoir s’ils partageaient l’article mais ils ont eu peur de la réaction des rappeurs. Ça l’a refait avec le Clashico. Ils ont fait un article « Internet parodie le clash », ils ont cité Willax… Teo : Les Hautres cons. Spleenter : Mais pas nous. Par contre, ils étaient forcément au courant parce qu’on a commencé à voir plein de redirections du

forum de Booska-P vers chez nous. Mais je pense qu’ils ne voulaient avoir des problèmes avec les rappeurs concernés alors que c’est sûr que non. Sinon on aurait déjà eu des soucis. Après, la réflexion est valable pour tous les sites qui ont des annonceurs. Ils ont peur de se mettre à dos certains rappeurs. Spleenter : C’est vrai mais c’est bête. C’est rare qu’on soit super durs sur les rappeurs, c’est juste de la petite vanne marrante. Teo : A part avec des Sinik ou Kennedy, ce n’est pas trop méchant. Et encore eux, c’est juste parce que c’est récurrent. Spleenter : Quand j’avais fait l’article sur 1995, on avait eu plein de commentaires pour nous dire qu’on était que des haters. Mais 1 ou 2 mecs de chez eux avaient golri et même foutu la vidéo sur leur page, comme quoi. Vous avez dû recevoir quelques compliments bien gratifiants non ? Spleenter : Pour moi, c’était Ill dans l’article « fête de la zizik » que j’invite tous les lecteurs de cette interview à aller lire (rires). (voir ci-dessous) Teo : C’est sale ce que tu viens de faire.

« C’est spécial, parce que d’un côté c’est complètement abusé et d’un côté c’est un peu moi quand même. Du coup je comprenais pas, ça m’a surpris, parce que comme tout le monde je me considère comme quelqu’un d’unique, et là je vois un double imaginaire qui me ressemble un peu. Mes potes disaient que c’était bien, ça nous mettait en valeur moi et Cass, mais moi j’étais surtout très surpris, ça me ressemble pas mal alors que vous n’aviez aucun moyen de me connaître.» ILL. 156


entretien. Et vous avez bien dû en froisser quelquesuns. Spleenter : J’ai que Disiz en tête, qui n’a pas du tout apprécié une allusion dans l’article sur le rap de blanc. Quelle allusion ? Spleenter : Et bien, j’invite tous les lecteurs de cette interview à aller lire l’article (rires puissance 2). Teo : Tu ne l’auras pas comme ça ! Spleenter : Mais je l’ai croisé à Can I Kick It ? et ça s’est bien passé. Le fait que j’y aille et que je me présente a désamorcé le truc, je pense.

l’équation talent/mec agréable n’existe pas. Tu as des mecs dont tu adores les sons mais qui vont te dégoûter quand tu vas les rencontrer. Cela dit, ça ne nous est pas tellement arrivés. A l'inverse, y'a beaucoup de rappeurs très déçus quand ils nous voient, probablement parce qu'on se balade pas avec un slip sur la tête comme ils l'imaginaient.

Il fallait bien une question un peu débile : quel est le compliment le plus étrange que vous ayez reçu ? Spleenter : Y a un mec qui m’a dit qu’il trouvait ça super bien mais qu’il ne comprenait rien. C’était marrant. Sinon on a eu des gens qui nous suspectaient d’être en studio avec eux. C’était Vous êtes donc dorénavant connus chez étrange aussi ça, ils se demandaient qui était la les rappeurs. taupe. Spleenter : Ouais, ce sont eux qui nous contactent carrément. Hype nous a trouvé via Teo : Nakk nous a dit qu’on était méchant, mais des potes. avec un grand sourire. Teo : C’est clair qu’on n’est pas vraiment cachés. Spleenter : AH SI ! Il y en a un que j’adore. C’était Zekwe Ramos sur Twitter qui avait mis une Ce qui revient à ce que je disais : vous de- seconde de trop à capter le Niro + Niro : De Niro. venez des références puisque les rappeurs Il avait mis «Niro + Niro… Bande de trisoviennent vous chercher. Le processus est miques en fin de vie». C’est mon compliment inversé. préféré. Teo : Je ne sais pas trop. Pour le coup, Hype n’est pas vraiment un rappeur dans le sens pre- Et des anecdotes ? mier du terme. C’est juste un mec qui a envie de Spleenter : Sinon Teo a traumatisé Aelpéacha capter les gens qu’ils aiment bien sur internet. Il en lui envoyant un mail. Il lui racontait des fait du rap pour le kiff mais si tu lui enlèves, sa blagues comme s’il le connaissait depuis longvie reste la même. temps. J’avais été obligé de le recontacter de mon Spleenter : Ce sont souvent les rappeurs les plus sereins d’ailleurs. Il ne doit rien y avoir de pire que faire de la musique en sachant que ça doit remplir le frigo. Du coup, je comprends aussi les mecs qui ont des réactions extrêmes quand leur travail est dénigré. Et c’est pour ça que je salue tous les mecs qui kiffent notre délire parce que ce n’est pas évident non plus. Ça casse l’image du rappeur. Teo : C’est clair, comme tout le monde, ils ont de l’autodérision. Même si on n’a pas forcément le même humour, ils comprennent. Spleenter : Après, il y en a qui ne savent pas lire et qui font semblant. Au-delà de ne pas être les abrutis que l’opinion publique a en tête, ce sont surtout des mecs cools. Spleenter : Et tu te rends compte que

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côté pour qu’il accepte de nous voir. Mais quand on lui avait raconté ça, plus d’un après, il nous avait dit « aaah mais c’est vous avec le mail bizarre ? ». Mais attends, il y avait quoi dans ce mail ? Teo : Juste des blagues de merde, c’était un mail que j’aurais pu envoyer à Spleenter. Mais Aelpéacha n’a pas compris, évidemment. J’étais complètement bourré, à trois heures du matin. C’était du grand n’importe quoi. Notamment le moment où je lui dis qu'il doit déjà nous connaitre vu qu'on était dans les rares sites à parler des westeux et que donc, comme chacun d'entre eux, il devait avoir une statue de nous dans sa salle de bain. Evidemment, toute cette partie n'avait aucun rapport avec le reste du mail. Le plus marrant, c’est que je suis dans un de ces clips et il ne m’a rien dit. Spleenter : Je crois qu’il refuse de croire que c’est la même personne. Enfin je crois que c’est tout pour les anecdotes et compliments. T’en as d’autres ? Teo : Bah Flynt, c’était étrange aussi. Il nous a dit qu’il attendait la suite et il avait l’air de penser qu’on pouvait viser plus haut. C’est pratique, vous m’offrez toutes les transitions. Spleenter : On est des putains de génie, je me tue à te le dire. Comment vous voyez l’avenir pour le Blavog ? Spleenter : Idéalement, plus de vidéos. Plus de diffusions aussi donc on ouvre notre contenu à qui le veut. Tant qu’on est crédité, c’est cool. Mais dans l’utopie totale, un dessin animé serait cool ! Sinon une BD ce serait pas mal aussi, et, le fin du fin, ce serait un porno. Vous aimeriez en vivre ou vous vous en foutez ? Teo : Bien sûr qu’on aimerait ! Mais comment tu vis d’une connerie internet ? Spleenter : Le seul moyen, c’est la publicité. Mais qui voudra financer un truc pareil ? Tu sais, nous on est déjà contents quand on nous file des places de concerts. Moi, ma vraie lutte c’est d’avoir des t-shirts gratuits, et même ça j'y arrive pas. Get t-shirt gratuit or die trying.

QU’ ESTCE QUI SE PUTAIN DE PASSE ?! «‘AH MAIS C«EST VOUS AVEC LE MAIL BIZARRE ? ’ AELPEACHA 158


Zaven Najjar


Zaven Najjar


MITCH OLIVIER

Interview : Mandari

Doc Gyneco, Saian Supa Crew, Booba, tout le mon connaît leurs albums, fredonne leurs titres et boug sur leurs instrus. Pourtant, la musique ne se fait p qu’avec les rappeurs et des hommes travaillent da l’ombre pour faire d’une chanson un chef d’oeuvre cachés dans les studios, leur nom se murmure dan oreilles des rappeurs comme des références. Mitch fait partie des réalisateurs-mixeurs de talent à qui beaucoup. Son CV ressemble à une des meilleurs p rap dans nos Ipods. Rencontre avec un monument


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En quoi consiste le métier de mixeur et quelles sont ses particularités ? En gros, techniquement parlant, c’est de mettre en valeur un morceau. Il s’agit d’en tirer toutes les possibilités. Chacun a sa méthode de travail. Il y a des gens qui vont écouter des grosses caisses tout seul pendant une heure. Je trouve que ça n’a aucun intérêt. Moi, ce que j’aime mettre en valeur, c’est la chanson, surtout quand j’arrive sur un mix dont je n’ai pas fait les prises, avec l’oreille fraîche. Quand je suis réalisateur, c’est à dire, producteur artistique, je fais des propositions. Je ne suis pas juste un électricien. Je propose et les gens disposent. Parfois, j’amène des choses auxquelles ils n’auraient même pas pensé. C’est là où une émulsion se passe. Notre métier, c’est aussi beaucoup de relations humaines. A partir de là, on crée des liens. Avec le S-Crew par exemple (ndlr : Mitch Olivier vient de finir le mix de l’album Seine Zoo), à la fin, ils m’appelaient tonton. C’était devenu familial. Ca ne peut être que positif pour la musique. C’est dans l’échange. Si quelque chose ne me plait qu’à moitié, je préfère rester chez moi. Dans ma manière de travailler, je sais que je ne pourrais rien amener dans ces cas là. Il y a des gens qui font ça mieux que moi. Il faut que ça me plaise. A ce moment là, je m’investis et ça change la donne. Je crois que c’est pareil pour tout. Moi, c’est comme ça que je vis depuis quelques années. Depuis combien de temps faites-vous ce métier ? 34 ans. Des musiques de films, des albums. J’ai commencé les films avec Bashung. J’ai fait Le Roi Lion aussi. A l’époque, tout était centralisé à Paris, toutes les versions européennes. C’était un drôle de boulot. Comment en êtes-vous arrivé là ? À l’époque, j’étais assistant d’un ingénieur son star, Roland Guillotel. On faisait de la variété toute la journée parce que c’était surtout ça qui tournait. On passait de Sardou à Sylvie Vartan, on enregistrait les numéros 1. Le patron du studio a ouvert le Palais des Congrès. J’étais là depuis quelques mois. Au début, j’ai fait des séances par la force des choses, pour savoir comment ça marchait. Un jour, mon patron m’a appelé et m’a donné l’album de Bashung, Pizza, pour faire des maquettes pour une musique de film. Nous voilà partis pour faire la musique d’un film dans lequel jouait Bashung et qui s’appelait Cimetière des Voitures de Fernando Arrabal.

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Bashung avait la cote. Il était en pleine ascension. Il y avait en numéro 1 Vertiges de l’Amour et en numéro 2 Gaby, donc ça tournait vraiment pour lui. On a fait cette musique un peu bizarre, puis on est parti à Londres mixer avec le mec d’Elvis Costello. Une pointure donc. Je pense que j’avais surtout été emmené pour porter les bandes, parce qu’à l’époque, on était encore en 24 analogue. Quand je suis rentré, j’étais un peu dégouté, parce que j’en avais pris plein les yeux pour pas un rond. C’était vraiment un autre métier. Au bout d’une semaine, il m’a appelé pour me dire qu’il revenait travailler à Paris. Les mix ne collaient plus à l’image du film. Je ne comprenais pas trop ce qu’il voulait dire. On a recommencé à mixer. Ce qui lui plaisait, en fait, c’était plus l’approche naïve, les erreurs que je pouvais faire à l’époque. C’était plus bizarre, plus glauque. Après, on a fait un deuxième film puis on m’a dit : Tu pars avec nous à la campagne, tu vas faire un deuxième album. Ça s’est bien passé, mais il s’est fâché avec son parolier. Quand on est rentré à Paris, il m’a annoncé qu’il avait réussi à brancher Gainsbourg pour écrire des paroles. Ils écrivaient tous les jours au café en face du studio. J’arrivais vers 17h, la table était pleine de verre et je ne savais même pas en quelle langue ils parlaient. J’étais assis entre les deux pendant des semaines. À 20 ans, c’était incroyable, d’être en face de tels dinosaures. Il y avait une émulsion entre les deux. A l’époque Gainsbourg était un peu dans le creux de la vague, mais en même temps, c’était quand même Gainsbourg. Il avait rencontré une sorte d’alter égo un peu plus jeune. Même passion pour les boissons et d’autres choses, ils étaient vraiment dans un drôle d’état. Il y a eu six pages dans Libé dessus. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il se passait. D’un côté, tout le monde disait que c’était génial et d’un autre ce n’est pas un album qui a vraiment marché commercialement. Par contre, pour moi, ça a déclenché plein de trucs. C’est à dire que tous les cheveux rouges de France et de Navarre m’ont appelé pour travailler avec moi. Je me suis retrouvé à faire un circuit indépendant rock français : Sapho, KAS Product … J’ai rencontré plein de gens. Et puis, ça m’a suivi, plein de choses se sont passés. Passer du rock au rap est un sacré virage. Comment cela s’est opéré ? Le rap, je l’ai commencé avec EJM, de Vitry, il figurait sur la compile RapAttitude avec NTM. C’était les premières compiles en fait. C’était un de mes amis


travaillait chez BMG qui nous a mis en contact. On s’entendait assez bien. On est devenu ami avec le temps. Je n’étais pas encore dans le rap game, mais je comprenais bien qu’à chaque fois que NTM sortait un truc, lui il voulait sortir un album. Banlieue Sud, banlieue Nord. Un jour, il m’a présenté Rudlion, qui a fait la première compile de rap indépendant : Ghetto Youth Progress. Dessus, il y a tous les jeunes de l’époque : Melaaz, Expression Direkt qui avaient 16 ans. De ça, est sorti le morceau Mon esprit part en couille, qui est un titre culte, tout le monde le connaît. J’ai du le mixer en 92 je crois. Je ne sais pas si c’est le début du rap, mais il se passe quelque chose. Même eux n’ont jamais réussi à renouveler ce truc là. Pour moi, c’est le démarrage d’une autre histoire. Petit à petit, les gens m’ont appelé, ça avançait. Les Liaisons Dangereuses de Doc Gyneco, c’est une grosse étape aussi. On a passé huit mois ici. C’est énorme. Des budgets comme ça, il n’y en aura plus aujourd’hui. C’est un album qui a démarré chez les Rita Mitsouko. Cela venait de Fred Chichin, qui était ami avec Bruno. Ils voulaient faire un truc ensemble. Ils faisaient venir des rappeurs chez les Rita et finalement il y a eu une embrouille et c’est Virgin qui a racheté les bandes à Fred Chichin. On s’est donc retrouvé avec le DJ du Minister A.M.E.R., Guetch, Iso Diop, qui est un guitariste-bassiste qui jouait avec Bruno, les Rita et Trust. Avec Bruno aussi. L’aventure pouvait démarrer. Le concept de l’album est que tout est joué. Ce ne sont pas des machines. Il n’y a pas de sample. Il y avait la moitié des rappeurs français qui venaient poser un couplet. Un truc fou. Chico nous envoyait tous les rappeurs qu’il croisait. Ça a duré 8 mois. Au bout de huit mois, à priori on avait terminé, et on devait partir dans un autre studio pour mixer. EMI sont venus écouter les mix et là, le titre avec Bernard Tapie, qui avait un peu disparu, est ressorti des tablettes. Tapie est revenu poser. C’était assez fun d’ailleurs. Puis, Liaisons Dangereuses est sorti. Moi, ça m’a donné l’opportunité de croiser tous les rappeurs, les mecs du Secteur A, que je connaissais déjà un peu, mais qui étaient là tous les jours. A la fois, il y avait un petit truc familial et en même temps, il y avait tout le monde qui venait. Il y a des anecdotes, des histoires assez fun. Après, j’ai enchainé, Première Classe 1, Soprano... À un moment, il y a une certaine

lassitude. Dans mon métier, ce qu’il y a de bien, c’est que tu passes d’un projet à un autre. La j’avais l’impression de toujours faire le même chose. Quand tu fais dix albums de rap dans l’année, que tu fais les suivis, les cut, au bout d’un moment tu deviens fou. Un jour Virgin m’a appelé pour produire le premier album d’Anis. Ça a été le début d’une nouvelle période ? Je me suis vraiment éclaté en faisant ce disque et je me suis dit qu’il n’y a pas que le rap dans la vie. Ensuite, j’ai fait plein de choses, je suis parti à Berlin faire du Rock’n’Roll. C’est le hasard des rencontres. Souvent les gens me disent : Tu étais où avant ? Je pense que ça ne sert à rien de courir après les gens. Quand les choses doivent se faire, elles se font. C’est ton travail qui provoque les choses, les gens viennent parce qu’ils aiment un truc, ils ont entendu parler de toi ou ils te croisent. Quand tu sors du studio plutôt, parce que malheureusement je suis souvent enfermé, je ne vais pas trop dans les soirées. Je vais voir de temps en temps des petits groupes avec qui je vais travailler, mais je ne suis pas trop showbiz, Universal, Sony etc. Après avoir travaillé avec des grands rappeurs (NTM, Expression Direkt entre autre), vous avez arrêté le rap pendant quelquesannées pour y revenir récemment. Que s’est-il passé ? Si tu veux quand tu bosses avec Bruno ou des mecs comme Arsenik, des mecs qui ont du talent, c’est toute une génération qui a fait des trucs terribles, et qu’après on t’envoie des morceaux où tu te demandes ce qu’est cette merde, ça change la donne. J’ai vu le truc sombrer et je n’avais pas envie de sombrer avec eux, moi j’ai autre chose à faire. J’ai arrêté le rap pendant quelque temps. J’en avais trop fait et je voyais que ça commençait à baisser. Un jour je faisais un groupe de rock, on était en train de mixer un titre et j’ai croisé Antoine (ndlr : Fonky Flav de 1995) qui m’a demandé si j’étais Mitch Olivier et proposé de faire un titre ensemble. Je me suis dit pourquoi pas, je ne les connaissais pas du tout, en fait. Et puis finalement, c’était super, donc on s’est dit que l’on ferait un autre morceau. J’en ai fait 10, je crois, sur leur dernier album. Ensuite, Nekfeu m’a appelé, j’ai mixé un titre pour le S-Crew Incompris. Il m’a dit qu’il me tenait au courant pour l’album et un mois après, on était en studio. C’est une génération qui a grandi avec les trucs que j’ai mixé il y a quelques années. Tous les jeunes que je rencontre là, sont des gens cool, je ne sais pas si c’est le terme

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Une petite partie de la discographie de Mitch Olivier.


exact. Il y a une fraîcheur, une envie. Ils peuvent venir, s’ils sont tous comme ça, il n’y a pas de souci. J’attends juste que l’album de S-Crew sorte là, parce que ça va être quelque chose. Il y a quatre personnalités. Il y a les deux frères, Mékra et Framal, il y a 2-Zer, qui lui est fou, et Nekfeu. Si la nouvelle génération est comme ça, c’est positif ! Ils arrivent à l’heure, s’excusent, ils sont très respectueux de tout. Antoine en est l’exemple. Tout ça c’est du jamais vu dans le rap français. Avant, ils te disaient qu’ils venaient, mais tu ne savais pas quel jour. Avez-vous des regrets dans votre carrière ? Non, parce qu’il y avait des choses que je ne pouvais pas refuser. J’ai refait mon site et j’ai glissé Ces soirées-là de Yannick, entre Lunatic et JazzMatazz. Ca veut dire que j’assume. L’année où j’avais fait le premier album de Soprano, j’avais fait Kamini aussi. Je fais le grand écart, je m’en fous. Le manager c’était Myspace. Il m’avait envoyé un mail, c’était mon CV qu’il préférait. Il m’avait mis le genre de clip, je ne connaissais pas. Ça m’a branché et maintenantj’ai un disque de platine à la maison. On avait fait un album qui avait un peu moins bien marché, mais j’avais l’impression de mixer l’inspecteur gadget. C’était rigolo. Ce qui est moins rigolo, c’est qu’il avait un buzz en indé, et dès qu’il a signé chez Sony, le buzz s’est arrêté. Ça veut dire qu’il y a un problème quelque part.

terrible. Quand certains chantent, il y a un drapeau blanc qui sort, parce que, même lui, il ne sait pas quoi faire. C’est horrible. N’est-ce pas une question de génération ? Pourquoi les jeunes achèteraient des disques où il y a un ou deux titres qui sont biens ? Il y a toute une éducation à refaire. Ce que je vois à la télé ou le peu que j’entends à la radio, c’est franchement mauvais. Le problème est là. Cela serait si simple de leur faire des bons disques, que les maisons de disques signent des vrais artistes qui nous mettent le poil. La musique c’est organique, ça provoque des émotions. Quand tu entends Skyrock toute la journée, il ne se passe rien. C’est aussi bête que ça. Que t’écoutes de l’électro, du rap, du rock ou du métal, il faut au moins que ce soit bien. Il y a des trucs qui font l’unanimité. Pour revenir à Amy Winehouse, j’étais vraiment triste parce que je me suis dit qu’on venait de perdre quelqu’un qui aurait pu faire quelque chose pour le business. Les maisons de disques ont-elles un problème à s’adapter aux nouveaux enjeux? Oui, je pense qu’il y a un truc qu’elles n’ont pas réussi à trouver. Parfois, il se passe des choses, mais c’est souvent malgré eux. Ils n’ont pas encore trouvé les clés pour s’en sortir. D’ailleurs, plein de gens survivent sans eux. Pour en revenir au côté pratique, quels sont les liens entre les maisons de disques, les studios, les artistes et les ingénieurs du son ? Avant, je travaillais dans plusieurs studios. Il y en a pas mal qui ont fermé. J’aime bien bosser ici (ndlr : Twin Studio) et c’est à cinq minutes de chez moi. Je connais vraiment cet endroit par cœur. Je travaille ici depuis les années 90. C’est l’artiste qui loue le studio ou la maison de disque. En général ce sont les artistes qui ont envie de travailler avec moi qui m’appellent, ou leur manager. Et après, ils me mettent en relation avec les maisons de disques si ce sont elles qui paient. Par exemple, j’avais rencontré Seth Gueko avec qui je me suis éclaté. C’était le DA d’EMI qui m’avait appelé pour que je travaille sur le projet et que j’apporte mon savoir-faire sur quelques titres. Ça m’a permis de le rencontrer et de vraiment l’apprécier. Il n’y a pas de formule précise finalement.

Quel est le problème dans la musique ? Dans la musique en général, ça tire vers le bas. Pourtant, cela serait si simple de penser un autre modèle. Quand j’étais petit, il y avait des James Brown, Marvin Gaye ou Stevie Wonder dans le même mois. Ces disques, je les écoute encore aujourd’hui. Ce serait facile de signer des bons artistes que les gens vont acheter. Amy Winehouse en est le meilleur exemple. Elle a fait un album incroyable et tout le monde l’a acheté. Il y a des trucs qui me font pleurer. Le jour où j’ai mis tout Stevie Wonder dans mon ipod, le soir, j’étais joyeux. Cela provoque des émotions. Quand j’écoute Hurt de Johnny Cash, je pleure. C’est triste. C’est ce que ça provoque. La musique c’est ça, c’est comme un film. Ça les véhicule. Maintenant, tout est estompé, fait à la va-vite. Aujourd’hui, il y en a qui chantent vraiment mal. Auto-Tune a été fait pour ar- Y a-t-il une certaine concurrence entre les ranger un peu les gens qui ne chantent pas différents ingé ?

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Je ne sais pas. Je ne m’occupe pas trop de ça. Il y a moins de concurrence entre les studios maintenant. Chacun essaie de sauver sa barque. C’est vraiment dur depuis deux ans parce que, je crois, que mêmes les maisons de disques n’ont plus d’argent. J’ai pas mal d’amis qui font du mastering et qui m’ont dit qu’ils recevaient des productions de mauvaise qualité. Il y a beaucoup d’ingénieurs qui tournent et qui ont été mes assistants, donc c’est rare que l’on ne soit pas potes. Les autres, je ne m’en occupe pas. J’ai passé l’âge.

jeunes mecs qui se sont mis à s’amuser avec la musique. Je suis un fan de The Tribe Called Quest. Par exemple, eux, je ne sais plus quel âge ils avaient à l’époque, mais pour moi, ils ont fait prendre 10 ans à Prince qui était au dessus de tout le monde. Il contrôlait la situation et ces gens-là sont arrivés. D’un seul coup, tu écoutes Prince et tu te dis que c’est devenu chiant, même si je l’adore. Le rap, ça peut me speeder. J’ai travaillé un peu avec Guru, Das EFX, j’adore Redman. Le premier Wu-Tang, on se l’est pris comme une claque. Il y a du swing, un truc nouveau qui est arrivé, qui a fait du bien, vraiment. Après il y a les dérivés, c’est Quel est concrètement votre rôle dans la comme tout. Il y a dix trucs qui sont biens pour collaboration avec les artistes ? Le terme quarante autres qui sortent. anglais c’est producer. Il y a un peu une ambiguïté sur le terme en français parce que quand Et dans le rap français ? tu es producteur, c’est plus un point de vue fi- Il y a des gens que je respecte. Il y en a beaucoup, nancier. En fait, quand tu es producer en an- comme Oxmo, NTM. J’aime bien les débuts de glais, tu es réalisateur artistique et en France, Booba, parce que j’y ai participé. Temps mort quand tu vois réalisé par, cela veut dire que tu par exemple, que j’ai fait et que j’aime. C’est le es responsable, que l’on te confie le titre. J’ai les début de quelque chose. Maintenant, quand je vois deux casquettes, celle de réalisateur et celle ce qu’il fait, je trouve que l’on dirait une parodie de d’ingé-son mixeur. Quand tu es réalisateur, tu lui-même. Il doit kiffer, tant mieux. Les clashs, ce peux voir avec l’artiste les structures du mor- que l’on voit sur Youtube etc. … Je ne comprends ceau, les tonalités, faire le casting des musiciens. pas ce qu’ils font. La meilleure promo qu’il pourrait Si tu es aussi prod-éxé, tu organises aussi les se faire, c’est de faire des bons albums. Si un jour, séances, tu diriges les voix. C’est assez complet. Booba fait un deuxième Temps Mort, je ne vois Ce n’est pas toujours évident de réaliser et de pas ce que l’on pourrait dire derrière. Il sait où me mixer parce que souvent tu as écouté les mor- trouver. J’ai croisé une fois Booba ici dans le couceaux pendant des mois, des semaines, et à la fin loir. J’étais un peu sorti du truc et les mecs de 1995 il faut prendre une décision. C’est bien d’arriver et du S-Crew, c’est une fraîcheur qui arrive, tant sur un projet les oreilles fraîches, comme sur mieux. celui du S-Crew. Tu deviens mixeur alors les artistes te confient le morceau. Ils sont là parce Pensez-vous que cette effervescence est anqu’ils ont confiance en toi. Tu vois les petits dé- nonciatrice d’une bonne période ? tails. Moi je suis comme ça, si quelqu’un vient J’espère vraiment. J’ai vu Nemir. Ça s’est super tous les jours pour que je mixe son album et qu’il bien passé. On veut bosser ensemble. C’est mara toujours quelque chose à redire comme je rant, il me rappelle un peu Soprano au début. n’aime pas trop la caisse claire, là ou autres, c’est Dans la voix et dans l’accent, c’est quand même des qu’il n’est pas fait pour travailler avec moi. Il faut trucs où il y a un peu plus de soleil qu’ici. Tu sens me faire confiance et il faut que l’on ait les qu’ils sont gentils. Il y avait un respect pendant l’almêmes affinités, les mêmes goûts. Un moment, bum de S-Crew qui était terrible. on a plus besoin de se parler. Si il y a un truc qui ne va pas tous les jours, c’est qu’il faut voir Enfin, quels sont vos projets ? quelqu’un d’autres. L’alchimie n’est pas bonne. Là, dans les projets à venir, il y a l’album de L’Entourage. Je vais avoir du boulot, ça a l’air d’être Qu’est-ce qui vous attire dans le rap d’une un gros bordel, mais les gens sont cool donc ça va. manière générale ? Au début, ce que j’aimais Il y a un petit groupe qui est venu, ils ont fait deux bien dans le rap, moi je suis plutôt rock’n’roll, titres avec S-Crew, Les Super Social Jeez. Les c’était une attitude, une culture. C’est comme le deux titres sont super bons. Et sûrement Nemir. pop art à une époque. Ça peut être du graff, de Dans les projets familiaux, il y a tout ça. S’ils ont la danse. Pour moi, le rap, c’est surtout des envie de travailler avec moi, c’est un plaisir. •

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chronique.

LE RAP AFRO-URBAIN EN PANORAMA.

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ALEXANDRE FUNK


J’rentre dans mes couplets comme on rentre dans un braquo, Un majeur tendu en effigie sur mon drapeau, C’est self defense puisque ce bled veut ma peau, C’est à base de coups d’feu quand la rue me dit bravo. Comme incarcéré derrière ce grillage qui ne laisse transparaitre qu’un paysage flouté en arrière plan, AL arbore sur la pochette de son deuxième album un regard froid et insondable. Cette image à la fois grave et mystérieuse semble être au croisement entre l’homme et l’artiste. La résonance qui en résulte invite à aller plus loin dans la découverte de ce nouvel opus. AL, GUERRIER D’UNE CAUSE PERDUE? Dès les premières mesures, AL ne laisse place à aucune ambiguïté sur les ingrédients de cet album. Il y sera question de conflits (souvent en milieu urbain), de violence plus ou moins symbolique, d’introspection et d’éthique de vie. La première chanson, Alpha Lima, reprend d’ailleurs le champ lexical guerrier qui irrigue l’œuvre et la pensée de AL, puisque Alpha Lima correspond à l’épellation codée de AL dans le langage militaire (A=>Alpha L=>Lima). La notion de combat est omniprésente, notamment avec des titres comme Self-Défense ou encore dans Tous Les Problèmes Du Monde, où AL pose son dilemme entre le fight ou la fuite, au détour d’une rime. Les luttes que AL invite à entreprendre sont résolument sociales et intellectuelles. Elles visent à s’interroger sur le rôle de l’espoir et à constater l’hostilité de l’environnement social, qui stigmatise arbitrairement la différence et la banlieue, dans Pas Né Innocent et Terminal 3, ou va jusqu’à la décadence, dans Pandémonium et Sans lui. Dans cette dernière, AL livre brutalement : je visualise les crashs dont mon pessimisme raffole quand la cote de mon ave-

nir s’effondre comme les réserves de pétrole, alors qu’il s’exprime sur l’avenir de la Terre et de l’Homme. AL, RAPPEUR SOLITAIRE MAIS BIEN ACCOMPAGNÉ. Dans cet album annoncé sans featuring, AL surprend ses frères dès la première chanson avec la participation de B.James d’Anfalsh qui vient lui prêter main forte en écho. Mais ce n’est pas tout. Sur le dernier morceau intitulé Tout seul, Vîrus s’invite aussi sur ce remix de la chanson du même nom. Cette surprise de dernière minute ne fait que renforcer le propos du refrain : faut admettre qu’on peut pas rester replié sur soi-même du berceau au cercueil. D’ailleurs, AL n’est pas le seul à partager son espace, puisque DJ Saxe qui avait œuvré quasiment seul à la composition musicale du premier album, High-tech & primitif, est également concerné. Hery et Laloo, habitués à travailler avec Anfalsh, sont respectivement crédités pour Alpha Lima et Sans lui, tandis que Banane signe l’incroyable Scar où AL explique en quoi les blessures nourrissent et définissent l’individu. Enfin, Vinz Vega, des 4 Fantastiks (groupe du Blanc-Mesnil), et Nizi ont respectivement accouché de Tout Seul et de Je Suis AL. AL, L’EXORCISTE PASSIONÉ PORTEUR D’ESPOIR. Constamment défiant envers les écueils de la facilité et de la paresse intellectuelle, AL s’attaque à la tentation récurrente des rappeurs à s’inventer une vie dans Ça doit faire rêver. Bien que cela soit un bon sujet de dérision, le style introspectif de AL laisse entendre qu’au-delà de la dérision, il y a peut-être aussi une volonté d’exorciser la tentation. Mais ça, on n’en sait rien. En revanche, dans Je suis refait , AL nous donne la certitude que sa passion pour le Hiphop est aussi permanente qu’intense, au point de devenir pape si il y avait eu Hip Hop au catéchisme. Enfin, à ceux qui s’interrogeraient encore sur les raisons qui poussent à s’abreuver de Hip-hop, AL répondrait sûrement que ça permet d’assouvir sa Soif de liberté. Nous aussi, on est al. •

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Al “C’est le problème du rap: on fait trop de jeunisme.” Comment t’es tu décidé à appeler ton album Terminal 3 ? Terminal 3 à Charles de Gaule c’est le terminal d’où partent les charters, donc d’où partent les gens du milieu dans lequel on vit. Ils vont là-bas pour rentrer chez eux en été en Afrique de l’ouest ou dans le Maghreb. Ou alors c’est des gens plus jeunes qui trouvent des vols en all inclusive. Donc le Terminal 3 c’est le point de départ du pauvre en France. Dans ce que je fais la condition de ces gens apparait souvent en fil rouge. C’est aussi en rapport avec mon activité parce que je bosse dans ce domaine. Je n’avais pas de morceau dans l’album qui semblait prendre un peu le dessus sur les autres donc j’ai pensé que ça avait un petit coté anecdotique, mystérieux et technique à la fois. J’ai l’impression que ta technique d’écriture est différente sur cet album par rapport à ce que tu as pu faire avant: Il y a beaucoup plus de choses qui sont diffuses. Tu veux dire plus suggérées ? Oui parce que même quand tu traites d’autres thèmes il y a toujours des petites insertions qui renvoient à la précarité. Oui, ça apparait toujours plus ou moins en fil rouge. Je trouve que ça donne un caractère climatique à cet album. Tu n’as pas tort. C’est peut être une question de maturité où on est

moins manichéen et plus dans l’analyse. Moi en général je trouve qu’il y a plus de richesse quand les choses sont suggérées. C’est plus prenant. C’est comme au cinéma. Tu peux montrer froidement une scène de meurtre ou de viol mais, quand c’est suggéré, avec juste un bruit derrière une porte fermée, tu vas peut être plus ressentir les choses parce que ça laisse aussi la place à l’imaginaire. En général je trouve que c’est plus fort et que ça a plus d’impact. C’est peut être pour ça que j’aborde plus les choses de cette façon là. Malgré ce goût pour l’imaginaire, tu alternes avec des images fortes. Ouais, c’est un peu un mélange des deux. Il y a un paradoxe dans ton album : l’omniprésence du thème de la solitude contraste avec un entourage très présent et il y a même deux feats dont un avec VîRUS sur un morceau qui s’appelle Tout seul. Honnêtement, je m’en suis rendu compte un peu avec du recul. C’est un feat qui est né à travers la suggestion de Tcho (graphiste de l’album). J’avais déjà découvert l’univers de Vîrus à travers ses EP et je l’ai rencontré grâce à Tcho qui travaille avec lui et c’est lui qui a vraiment mis l’idée en place. Moi je n’y avais pas pensé du tout parce qu’au départ j’étais vraiment parti pour faire un disque sans featuring. Mais l’autre paradoxe c’est que ce morceau où je parle le plus de moi c’est le morceau qui a touché le plus de gens j’ai l’impression. Des fois quand tu penses être seul, tu t’aperçois que vous êtes très

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nombreux à penser être seuls. En général, les d’un autre coté ne pas être quelqu’un de forcément morceaux d’introspection sont ceux qui parlent pessimiste. Quand j’écris Sans lui, c’est un texte le plus d’humanité. qui est né d’une des dernières phrases du livre de Claude Levi-Strauss Tristes Tropiques. Ce qui m’a aussi amusé sur ce morceau Même si j’aime pas du tout dire « j’ai besoin de c’est la complicité que tu as avec VîRUS bouquiner pour ensuite réingurgiter le où sur le refrain tu te décris comme un truc à ma sauce », parce que je ne suis pas ce chien noir et il te répond qu’il est chien genre de MC qui dit qu’il a besoin de lire parce que blanc. Vous vous êtes bien trouvés ? certains milieux adorent ça, j’aimais juste cette On se voit à travers le rap, on s’appelle, on discute. On a beaucoup de points de vue en com- phrase « le monde a commencé sans mun. On a aussi nos divergences mais c’est l’Homme et il s’achèvera sans lui » et souvent quelqu’un avec qui je m’entends bien. Et puis le les textes partent seulement d’une phrase. talent c’est rare, ça court pas les rues. Il a un rap super riche, très intelligent et moi j’aime bien. Donc c’est à l’inspiration. Oui mais quand je dis qu’un jour on sera peut être Toujours dans tes associations, qu’est ce plus là, même si c’est très fataliste, c’est juste dans qui t’a poussé à aller au delà de DJ SAXE le constat. C’est pas en mode « il faut faire attention pour la composition musicale ? » ou « il faut bien se tenir » en mode Nicolas Je n’ai pas vraiment été poussé. Avec le temps tu Hulot. deviens plus difficile au niveau des instrus et pour assouvir cette exigence j’ai maintenant ten- Pour rester sur le thème de l’espoir, dans dance à aller voir à droite à gauche ce qui se Soif de liberté, il y a une vraie différence de passe. C’est aussi pour que la sonorité soit difféton. rente. Mais il n’y a pas de volonté particulière. A part Nizi (Je suis AL) que je ne connaissais pas Oui mais dans Soif de liberté, au delà de l’espoir, et que j’ai rencontré à travers le son, c’est des c’est plus une sorte d’hymne à l’indépendance. gens que je côtoie plus ou moins depuis long- L’indépendance dans le rap, l’indépendance d’estemps comme Hery (Alpha Lima) et Laloo prit, et dans la personnalité. La soif de liberté c’est (Sans lui). Vega (Tout seul) qui habite à coté de ne pas être sous influence. de chez moi, je le connais depuis quelques année et Banane (Scar) c’est le beatmaker de Vîrus. Quel est le style musical de cette chanson au niveau du rythme ? Dans cet album, tu entretiens un rapport C’est avec un sample de Soul country. complexe à l’espoir : tu sembles plutôt pessimiste mais il y a aussi des chansons Il y a une guitare aussi, ça fait penser à comme Je suis refait et Soif de liberté. l’Afrique de l’ouest. Je suis refait c’est plus par rapport à la passion C’est une guitare sèche du sud des Etats-Unis mais que j’ai vis-à-vis du rap. Je vais avoir 40 piges et je vois ce que tu veux dire, c’est une rythme un peu j’écoute du rap depuis que j’ai 16 ou 17 piges, et Mbalakh (musique sénégalaise). ça me saoule pas alors que je revoie des gens d’il y a très longtemps qui me disent « je suis passé C’est aussi pour ça qu’elle est différente, tu à autre chose ». Alors je ne sais pas s’il y a un dis que c’est un appel à l’indépendance mais côté optimiste mais même si ça peut arriver que c’est aussi une envolée émotionnelle dans le les gens changent, il y a aussi des gens qui res- ton. C’est vrai que ça contraste beaucoup avec mon tent passionnés. Après dans le fait d’aborder l’es- univers en général mais ça me correspond aussi. poir il y a des contradictions parce qu’à travers l On se met aussi à nu au fil des morceaux et des alécriture ça transparait pas mais je ne suis pas bums. Les gens sont amenés à découvrir différentes quelqu’un de triste. Dans la réflexion, si je pense facettes même si on sait plus ou moins qui est qui. à l’avenir et au contexte dans lequel on vit en Et heureusement parce que ça veut dire qu’il y a un France, à ce que je vois ou à ce que je peux lire renouvellement, qu’il y a toujours quelque chose à fournir. ou aux rapports qu’on a avec les gens, je peux

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Dans Pas né innocent et dans Ça doit faire rêver, tu parles aussi de ne pas se laisser imposer une étiquette, comme dans Ma perception sur ton premier album. Tu crois au fait qu’on puisse s’auto-définir en tant qu’individu? J’aime y croire même si on est influencé par l’environnement social et humain. Quand on te regarde dans la rue, il ya deux façons de réagir. Ou tu ne fais pas attention ou tu vas vers les gens et tu leur dit qu’est ce qu’y a ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? Vous voulez que je vous casse la gueule ?, mais là t’es sous l’influence de leur regard au final. L’autodéfinition j’aime y croire mais c’est un grand combat parce que forcément on a cette influence et le poids de nos cultures ou du monde dans lequel on vit sur les épaules et dans nos têtes. Ce qui fait la personnalité c’est de pouvoir se dire que malgré ça on assume ce qu’on pense, ce qu’on veut et ce qu’on est malgré que la famille, le travail ou les gens qu’on fréquente exercent une pression sur nous. Mais c’est rare dans le monde dans lequel on vit car, au final, tout le monde a le discours du groupe auquel il appartient.

Puisque tu en parles, tu appartiens à quel groupe toi ? J’aime me dire justement que je n’appartiens à aucun groupe et parfois je sais que à travers ma famille ou mes potes on peut me dire « toi t’es chelou ». Après il faut l’accepter et bien le vivre. Pour rester sur ce registre, dans Je suis refait, tu parles de la passion comme définition de l’individu. Oui, ça en fait entièrement parti. D’ailleurs au début du morceau il y a un extrait du film qui s’appelle Dans ses yeux (ndlr : film argentin, Oscar du meilleur film étranger en 2010), un bon film, et je crois que la passion est quelque chose qui fait partie de nous quand c’est sincère mais pas quand c’est passager ou opportuniste. Dans Scar, tu dis aussi que les blessures construisent l’individu. Oui, dans l’ensemble c’est ça. Mais c’est aussi un morceau qui parle de la désensibilisation due aux blessures qu’on a tous en nous. Et ça va jusqu’au cynisme parfois.

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Quand tu dis que le rap est ton reflet, ça veut dire qu’en écoutant ta musique on peut prétendre te connaitre ? J’espère, car j’aime me dire qu’il y a une part d’honnêteté dans ce que je fais. Après il a des gens qui confondent le fait d’écouter la musique et le fait que ça leur appartienne. Ils ne font pas trop la part des choses. Mais moi en tous cas, chez les gens que j’écoute, j’ai l’impression de percevoir beaucoup d’honnêteté. C’est ce qui fait aussi leur spécificité au niveau de l’écriture parce que tu ne peux pas être plus différent des autres qu’en étant toi-même. Après tu peux essayer d’écrire comme les autres ou faire ce que tout le monde veut entendre, il y a des gens qui le font bien et avec qui t’as quand même l’impression de ressentir quelque chose, mais à 99% quand t’écoutes tu te dis c’est du archi déjà vu.

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Mais qu’est ce que tu penses des artistes qui arborent un personnage fictif ? C’est comme les blockbusters au cinoche, il y en a avec qui tu prends quand même une tarte et il y en a où tu dis « non, c’est un gros navet, on a déjà vu ça 120 fois ». Il y a des mecs qui font du rap, qui ont sorti une mixtape à 50 exemplaires et qui disent « ouais on roule en Ferrari, on est tous les soirs en boite avec des prostituées et du champagne». Quand c’est concilié avec de l’inexpérience au niveau technique, tu crames tout suite qu’il y a quelque chose qui va pas. Mais il y a des gens qui le font bien aussi. Des fois j’écoute des trucs plus légers mais mes disques de chevet ce ne sont quand même pas des gens qui sont sur cette tendance là.


Comment tu fais pour concilier pudeur et introspection artistique ? Tu dis souvent que tu es pudique mais tu te confies beaucoup dans tes textes non ? Quand je parle de pudeur c’est plus au niveau des gens. Je garde une distance avec les gens parce que les rapports humains mènent à la déception.

Oui, peut être, je n’avais jamais fais le rapprochement comme ça.

Ça veut dire que tu écris inconsciemment ? Oui, j’espère. De toute façon j’ai l’impression que les meilleurs textes sont des accidents. Quand tu cogites trop, tu n’avances pas. L’inspiration c’est bizarre : du coin de l’œil tu vas voir une scène qui va Et dans la musique tu ne trouves jamais te parler tout de suite et t’as une rime qui va en sorde déception ? Si mais au final je pense qu’il tir. Tu sens quand c’est bon mais tu ne sais pas d’où y a quand même plus de satisfaction que de dé- ça vient, c’est totalement inconscient. ception. C’est comme dans tout. Mais comment tu fais pour être à la fois Dans toute ta carrière, tu utilises un vo- spontané et aussi cohérent alors ? cabulaire guerrier : c’est ta vision de la Je sais pas, mais c’est vrai que ça m’arrive d’écrire vie ? C’est du constat. C’est aussi le fil rouge de des trucs et de me dire que si je dis ça mes potes mon écriture : nos conditions de vie à nous fai- vont me dire mais c’est pas toi ça. Je sais pas si ça sant partie d’une minorité et habitant dans les m’est nuisible ou pas, mais je filtre. En écrivant Ça banlieues. C’est ce qui engendre cet état d’esprit doit faire rêver, cette approche du rap où tout va chez moi. Le regard des gens dans la rue ou au bien, ça peut être tentant et c’est à la portée de tout boulot. T’es pas dupe, tu sais ce que tu repréle monde mais il faut l’assumer. J’aurais pu écrire sentes et l’image que les gens ont de toi. J’ai du ce morceau sans intro ni outro mais après on te dit mal à me défaire de ça. c’est quoi ce morceau où tu dis que t’as de Pour poursuivre cette image, tu penses la coke dans le coffre ? Comment je le justifie ? que les banlieusards sont en territoire Je dis ouais je bicrave de la coke ? Après j’aime bien hostile ? Pour beaucoup, vu l’histoire de être en paix avec moi-même et assumer tout ce que France, tu peux presque dire que ce sont les au- j’écris. J’écris de manière spontanée mais après j’ai tochtones des néo colonies. Quand tu vois que cet espèce de garde-fou qui me dit d’être fidèle à les gens qui représentent notre pays au niveau moi-même. institutionnel n’ont rien à voir avec les gens des banlieues. Ils sont en décalage total. Vas voir au Pour finir sur une note décalée, à 50 ans tu Sénat t’as des vieux blancs de 60 à 70 piges. À te vois rapper avec des Air Force ? travers les colonies, la traite négrière et l’esclaJ’en sais rien, pourquoi pas ? C’est ça le problème vage, tu as des gens qui tiennent les rennes de du rap : on fait trop de jeunisme. On ne veut pas ce pays. Chez eux l’état d’esprit qui a mené à ces tragédies est loin d’être dissout. Quand tu al- laisser cette musique vieillir. Toutes les musiques, lumes ta télé, tu entends partout le mot décom- le jazz, le rock, on les a laissé devenir grandes, plexé. Les gens sont capables de balancer des hommes, femmes ou matures. Il y a des rockeurs insultes de manière frontale à n’importe qui au qui sont vieux et j’ai pas l’impression qu’on les sujet de sa couleur ou de sa religion. Même si pointe du doigt. J’aime me dire que je fais la muon est dans le pays des Droits de l’Homme et sique de mon âge et me dire qu’il y a aussi des gens des Lumières, il y a aussi le coté officieux où il pour cette musique. C’est une musique à travers lay a plein de choses qui sont à l’inverse de ces quelle on peut tout aborder et c’est forcément une principes et qu’on tolère. musique qui va au-delà des générations et qui doit traverser les années. Le jeunisme dans le rap c’est Tu fais aussi beaucoup référence au pé- un cancer. En tous cas je sais pas si je serais encore trole dans ta carrière (Matière premièrelà à 50 ans avec mes Air Force mais le rap c’est pas le nom du label-, Quand le brut juste une question d’Air Force, tu l’as dans le crâne. s’enflamme-nom d’une mixtape sortie en 2006…) et dans ton album. Comment ex- • Tous propos recueillis par Alexandre Funk. pliques-tu ça ?

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chronique.

GAEL FAYE, UNE SUCRERIE EPICÉE. SYLVAIN CRETON.

Avec un parcours atypique, Gaël s’est toujours plongé dans l’écriture pour exprimer ses maux. D’abord dans le slam où il sera vainqueur en 2005 d’une finale face à Grand Corps Malade puis dans le rap à proprement parler. Avec Pili Pili sur un croissant au beurre, on a donc affaire à un mélange intéressant, entre textes énoncés clairement, presque dictés et flow acéré (comme sur Blend). Au niveau production, n’ayant pas trouvé son bonheur parmi les beatmakers actuels, Gaël a préféré faire appel à Guillaume Poncelet, musicien reconnu qui a déjà travaillé avec Michel Jonasz ou Mc Solaar pour ne citer qu’eux.

paternel, comme dans l’introduction de l’album (A-France) dans lequel il dit combien le lac Tanganyika et ses amis de là-bas lui manquent. Il dit d’ailleurs Souffrance, par pudeur faut pas que j’l'exhib’ / c’est ça qui me tue écartelé entre Afrique et France. Les sonorités africaines sont présentes dès les premières notes et sont ensuite parsemées entre les quinze titres, alternant avec des titres plus urbains, preuve de son métissage. On sent un homme au regard particulier, intéressant et qui arrive à mettre les bons mots ensemble pour faire comprendre son histoire. Il nous ouvre une porte sur sa vie actuelle avec le morceau Ma Femme, véritable déclaration d’amour qui laisserait peu de femmes indifférentes Le résultat donne un son très orchestral, assez et qui comporte ce fabuleux trait d’esprit : « original pour un disque de hip-hop avec des so- J’aime pas la voir partir mais j’adore la norités teintées d’Afrique (A-France) et un en- voir s’en aller ». semble très jazzy grâce au travail de Guillaume Poncelet justement (membre de l’Orchestre Na- Mais des déclarations, il n’en fait pas qu’à sa tional de jazz). À ses côtés, on retrouve les parti- femme. Dans sa chanson Fils du hip-hop, c’est cipations de Ben l’Oncle Soul, de son acolyte au rap qu’il déclare son amour. De la bouche des Edgar Sekloka ou encore de Tumi du groupe égouts est sorti un mouvement qui s’invite Tumi & The Volume. dans les cocktails du bourgeois condescendant. Comme un hommage, la production de cette Du côté des textes, ce disque est très personnel, chanson trouve un rythme lancinant, sans progresmarqué par l’histoire ancienne et récente de son sion harmonique, très répétitif, qui rappelle les auteur. En effet, lorsqu’il était encore jeune productions classiques des années 1990. Mais les Gaël, franco-rwandais, a dû quitter son pays textes de Gaël peuvent se montrer plus engagés natal, le Burundi, à cause de la guerre, laissant comme sur Métis ou Président. Dans la prederrière lui sa famille et ses amis. Aujourd’hui di- mière, il traite d’un sujet actuel avec son point de plômé français, il est une représentation du mé- vue très pertinent puisqu’il est un exemple de métissage (auquel il consacre une chanson Métis). tissage. Selon lui, le métissage n’est qu’une contiUn peu paradoxalement, Gaël a su livrer un nuité et non une obligation, se mélanger avec les disque très personnel, où il se raconte tout en autres devrait être dans les gênes de chacun, et il gardant toujours sa pudeur naturelle et un cer- devrait en naître une culture encore plus grande. tain regard sur les choses. On y retrouve un atta- Malheureusement ce n’est que rarement le cas et chement au Burundi sans limite, d’être presque le métissage est une idée excellente sur le papier

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mais très différente dans la réalité. Il l’illustre par des pensées savoureuses : J’ai le cul entre deux chaises, j’ai décidé de m’asseoir par terre ; Je suis chez moi partout sans être jamais à ma vraie place. Pour la chanson Président, texte le plus engagé de l’album, Gaël évoque avec tristesse la situation politique compliquée du Burundi, entre coups d’état, censure, intervention de l’ONU et la peur permanente de la guerre civile. C’est vraiment ce qui marque l’ensemble de ce disque, l’attachement sincère de son auteur au Burundi et plus généralement à l’Afrique. Pour conclure ce disque, L’ennui des après-midi sans fin marque un retour

au slam et à la poésie, véritables passions de Gaël. C’est une chanson très lancinante, où les mots importent plus que la musique qui ne comporte d’ailleurs qu’une légère mélodie de piano. Ce qu’on pourrait reprocher à ce disque, c’est aussi ce qui en fait sa force. Il vise un public large, plus proche d’un disque d’Abd Al Malik ou de L’Arme de Paix d’Oxmo Puccino, et le public actuel du hip-hop ne s’y reconnaitra pas forcément. Mais est-ce vraiment un reproche ? L’enfant du Burundi a déjà prouvé qu’il savait fédérer. Pour son coup d’essai en solo, Gaël Faye signe un album très réussi, aussi personnel et touchant que musicalement coloré. On attend avec impatience la suite, en solo ou avec Milk Coffee & Sugar. •

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© Thomas GoBLET

LARTIZAN

Parce que les acteurs les plus intéressants d’un milieu sont rarement ceux qui sont le plus mis en avant, on a eu envie de placer en première ligne un label au sens large, qui trouve sa définition dans non pas une mais deux entrées du dictionnaire. Structure aussi qualitative que musicale, LZO Records dispose déjà d’un catalogue impressionnant d’éclectisme et d’exigence, qui n’est voué qu’à s’étendre. Rencontre avec Lartizan, directeur artistique et beatmaker pas comme les autres, pour parler de lui et de sa maison musicale. Ce sera aussi l’occasion d’un retour sur sa collaboration avec Sept, et d’une discussion autour de l’album à venir d’un putain de poète, plastiqueur de verbe et exploseur de codes. Par David Carré. Est-ce que tu peux nous faire une petite présentation du label LZO et de ce que tu y fais, te présenter rapidement ? LZO est un label qui vient du rap à la base, et qui s’est élargit via les évolutions de producteurs à d’autres musiques depuis quelques années. Pour ma part, je suis beatmaker donc, j’ai lancé ce label y’a bientôt dix ans, en 2003, pour sortir un CD avec Skeezo (ndlr : qui se fait aujourd’hui appeler Skeez’up) avec qui je faisais des remixes. C’est un label indépendant

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toutce qu’il y a de plus simple, basé sur la qualité de son catalogue, et j’en suis donc le directeur artistique.

agréable, donc je pense que c’est naturel mais en effet c’est un point que l’on m’a déjà fait remarquer et maintenant que j’ensuis conscient, j’en fait un point On a le sentiment que c’est principal. Sortir des disques un label très porté sur la agréables à écouter, vraiment, musicalité, c’est voulu au qui ne soient pas juste des départ cette position ? disques de posture. C’est naturel en fait, c’est le fait d’être qui je suis qui fait cette Personnellement, quelles position là. J’écoute des trucs sont tes influences musitrès musicaux depuis que je suis cales, ce qui t’as poussé à petit, plus que des musiques faire ce métier ? bruitistes ou à textes particuliè- A la base, je pense que c’est ce rement. Je suis beaucoup dans que mon père me faisait écouter quand j’étais petit. C’est à dire tout ce qui est harmonieux et


d’un côté toute une partie chanson française : Gainsbourg, Brassens, Reggiani, tout ça… Donc ça, ça m’a un peu apporté le côté amour de la langue. D’un autre côté beaucoup de soul, Marvin Gaye etc, et puis après moi en grandissant je me suis pas mal penché sur la pop anglaise, le rock, les seventies évidemment, c’est un peu ça les principales influences. Comment tu en es arrivé au rap ? (Il réfléchit un instant) Par le sampling je pense. En fait, au début j’aimais pas ça du tout. Et puis à force d’avoir des potes qui en écoutaient un petit peu, je me suis penché dessus. J’ai toujours trainé avec des musiciens en fait depuis que je suis petit, qui ne faisaient pas du tout du rap, qui étaient plus dans d’autres styles musicaux, et moi qui ne suis pas musicien à la base j’avais peutêtre une frustration par rapport à ça. Quand j’ai commencé à redécouvrir des musiques que moi j’aimais, qui étaient mises ensemble dans du rap, ça m’a attiré et m’a fait écouter plus de rap, d’autres morceaux, ça m’a fait découvrir un maximum de choses jusqu’à finalement plonger dedans complètement. Pendant peut-être 8 ou 10 ans je n’ai écouté quasiment que ça, j’écoutais beaucoup moins les autres choses qui sortaient. J’ai lu un truc qui m’a beaucoup plu sur ta mini-biographie, sur le site LZO : tu écoutes toujours un album du début à la fin. T’es conscient que c’est un truc qu’on voit plus beaucoup aujourd’hui, pourquoi c’est si important pour toi ? J’en ai aucune idée, c’est peutêtre un côté rituel, un petit peu

le côté sacralisation de l’oeuvre. C’est moins vrai entre le moment où je l’ai écrit – ça devait être il y a quatre ou cinq ans – et maintenant.

Mais sinon oui, c’est plutôt rare.

Ca a changé depuis ? C’est pas que ça a changé, mais c’est vrai que je me laisse plus prendre maintenant à mettre des modes shuffle sur un Iphone, ou à laisser tomber ce qui vient. Mais je pense que c’est juste un truc de sacralisation de l’oeuvre en fait. Quand je m’écoute un disque que j’aime depuis longtemps, j’aime bien mettre play, le morceau un, et écouter jusqu’à la fin. Bon souvent je suis arrêté avant la fin parce que y’a des activités, des choses… Mais dans l’absolu oui, je ne me mets pas les trois morceaux que j’aime, et j’oublie le reste…

Moi, j’ai été trouver Sept pour lui proposer de lui produire un album entier, avec l’idée que c’était super pour moi d’avoir un mec qui rappe bien et de pouvoir concevoir tout, pas juste un morceau. De pouvoir réfléchir à différents morceaux, différentes ambiances, une intro, comment on finit les choses… Et en fait c’est plutôt lui qui, quand je lui ai proposé ça, m’a dit « ok mais alors on se mets tous les deux sur la pochette, tu mets ton nom » et tout. Moi j’étais pas trop… Enfin, c’était l’action de le faire qui me branchait plus que d’avoir écrit mon nom ou quoi. Je lui avais même proposé au début des premières pochettes où j’avais essayé de mettre mon nom rajouté en petit… Mais il tenait vraiment à ce que ce soit écrit pareil, donc ça s’est présenté comme ça en fait, voilà pourquoi c’est Sept & Lartizan.

C’est quelque chose qu’on ressent dans ton album avec Sept (ndlr : Le Jeu du Pendu, 2008), qui s’écoute très bien de bout en bout. C’est plutôt rare un album rappeur/beatmaker en France, j’ai même pas le souvenir qu’il y en ai eu… (Tout de suite) Si je pense quand même, pas mal. T’as D.Abuz System, c���était Mysta D et Abuz… Je veux dire comme Sept & Lartizan, avec les deux artistes présentés de façon indépendante. Ah d’accord. Il y en a eu mais dans des petits trucs pas trop connus, tu vois DJ Tren & Rappeur Dezé ? Ils avaient fait un truc qui s’appelle Connoisseur où c’était un peu le même concept, un beatmaker qui faisait tous les sons et un rappeur qui faisait tous les titres

Et comment est venue cette volonté de vous mettre tous les deux sur un même plan ?

Y’a une vraie osmose entre ses textes et tes productions… Comment vous avez travaillé ça ? Ca, je pense que ça vient pas mal de moi pour le coup. Parce que lui avait sélectionné des boucles que j’avais, je lui avais proposé tout ce que j’avais en fait, je lui avais dit « fais-toi plaisir ». La plupart des trucs qu’il a pris c’est des choses que j’avais pas l’intention de poursuivre plus loin, et en fait j’ai travaillé comme des remix la plupart de l’album, à un titre ou deux près, allez peut-être trois titres maximum qui ont été posés sur ces versions. Comme avant j’avais fait trois albums de

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remix avec Skeezo et qu’à cette époque j’arrêtais pas d’en faire, pour la plupart des morceaux j’ai recréé des musiques en repartant de zéro autour des a capella qu’il avait posé. C’est un peu mon truc d’essayer de trouver des ambiances autour des voix, c’est ce que je préfère en fait… Tu vois par exemple, quand je fais des instrus… Je ne sais pas faire des instrus en fait quelque part, genre ça y est mon instru est faite et je passe. Il faut que j’ai un appui avec une voix, j’ai toujours travaillé comme ça. Ca m’a permis d’avoir dix-huit ou seize a capella, de vraiment pouvoir choisir que ce morceau là allait être plus comme-ci, un autre plus comme ça… Pour revenir sur la pochette, elle est particulièrement originale, d’autant que chez la plupart des duos rappeur/beatmaker, je pense à Pete Rock & CL Smooth ou Gangstarr par exemple, c’est toujours leurs têtes qu’on voit dessus. Tu peux nous dire d’où elle vient, et ce qu’elle symbolise ? Alors d’où elle vient c’est hyper

simple, c’est Sept qui était en vacances aux Philippines et qui est tombé sur une carte postale. Il me l’a envoyé en ayant écrit dessus « ce serait cool pour la pochette non ? ». A ce moment là on devait être à la moitié de l’album, même si on pensait qu’on en était bientôt à la fin. C’était vachement bien parce que sans le dire, ça représentait plein de trucs qui nous plaisaient. Moi j’adore le côté enfant déjà, à savoir que LZO par exemple, je vois ça comme un truc où on essaie de garder un esprit d’enfant dans un monde d’adulte. Il y avait aussi ce côté »notoriété et musique », vue comme une course, comme des gamins qui veulent aller plus haut que les autres, où tout le monde regarde celui qui monte. Après c’était plus des trucs sousjacents que ça nous a évoqué l’un et l’autre. Lui te répondrait sûrement des trucs totalement différents, moi par exemple ça m’a évoqué le fait que quand tu montes, t’as tendance à ne plus être avec tes copains, c’est un peu un classique dans l’industrie du disque, dans la vie. Et même si tu montes pas, t’évolues et c’est la même. Quant à savoir

pourquoi on a pas mis nos gueules dessus, et bien écoute moi j’ai jamais été dans une optique de mettre des gueules sur des pochettes. Ca nous est déjà arrivé, Dreyf par exemple le voulait pour sa mixtape, pour Taipan c’était une photo bien particulière ou on le voit, mais à part ça Soklak ne montre pas sa gueule sur ses pochettes, Sept ne l’a jamais fait non plus. Puis j’aime bien développer un catalogue d’images un peu originales, quand tu regardes la pochette de Maow Airlines, des Courants Fort, du Jeu du Pendu, ça dénote par rapport à ce qui se fait en rap français quoi. Une pochette avec juste l’artiste dans une pose, tu en as des milliers. Celle-là elle est très colorée, l’agencement des couleurs est super beau, tu ne l’oublies pas tu vois. Si un jour on fait un poster des covers de notre catalogue, j’aimerais qu’il soit magnifique. En parlant d’enfants, qui est celui qu’on entend à la fin de ‘Memento Mori’ ? C’est mon premier fils, Basile, quand il avait trois ans et qu’il commençait à parler. On lui a donné la liste de tous les prénoms d’enfants qui sont nés dans notre entourage entre le moment ou on a commencé l’album et le moment où il est sorti. C’est un petit clin d’oeil privé, sur une très bonne idée de Sept. Comme on aimait bien la petite musique derrière et sa manière de parler, on l’a fait. Il y a une suite de prévue à cet album ? Pas du tout. Ca a toujours été prévu comme un one-shot. Pour Sept, c’était censé être un petit intermède dans ses projets persos. On devait faire ça en six

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voulait, donc on a été démotivés et on est reparti à zéro. Finalement, j’ai décidé de le mixer moi-même, chez moi. Et puis c’était la première fois que je mixais un vrai album de mon côté, donc c’était beaucoup de pression et de galère, j’ai mis vraiment du temps à trouver ce que je voulais, d’autant que c’était un album consistant avec beaucoup de choix à faire. C’était surtout ça quoi, le mélange de nos deux caractères, et les caractéristiques techniques d’un projet indé vraiment auto-prod, où t’as pas de facilités avec un studio, un ingénieur, où tout ce passe bien et où il n’y a plus qu’à Morflé, à quel niveau ? C’est vachement engageant de enregistrer. faire un album entier avec quelqu’un. On a tous les deux Sept a réalisé un petit coudes caractères forts donc on s’est plet récemment (ndlr : pas mal pris la tête sur plein de ‘Edito‘), ça n’annonçait points artistiques. En plus de ça, donc rien ? on a investi dans un studio et ça Non, c’était une façon de…(hésis’est très mal passé avec l’ingé- tant) En fait, pendant deux ans nieur du son et le studio, on ar- il n’a rien fait du tout, il s’est complètement retiré et on n’a rivait pas du tout à ce qu’on mois au début, et faire huit ou dix titres. Finalement on l’a fait en trois ans et demi et il fait dixhuit titres, donc ça a pris beaucoup d’espace sur ce qu’il avait envie de faire, et je pense que si il fait d’autres choses ce sera pas avec moi sur un projet complet. D’ailleurs je ne sais pas s’il a envie vraiment de faire d’autres projets. Des morceaux ça oui j’en suis sûr. Mais nous en tout cas on a pas du tout de suite de prévue, et je ne pense pas qu’on en fera une parce qu’on a vraiment vraiment beaucoup morflé quand on l’a fait.

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pas entendu parlé de lui, même nous ses potes on ne savait pas trop ce qu’il devenait, plus ou moins… Puis en discutant après on s’est dit que le meilleur moyen de réessayer de faire des choses, au lieu de se mettre sur un projet et tout, c’était d’écouter des petits sons, de voir ce qu’il avait envie de faire puis il s’est retrouvé à écrire ça parce que c’était la période des élections, c’était un peu relié. Donc c’était un peu spontané.

Est-ce qu’il y a d’autres rappeurs avec lesquels t’aimerais bosser ? T’as sûrement lu l’interview de Ill sur l’Abcdrduson. Quand il dit qu’il recherche des productions, ça te donne pas envie d’en faire ? Oui et non. En fait j’avais proposé à Daphné – la manageuse de Cassidy en fait vu que XMen n’existe plus mais qui s’occupe un peu de lui aussi apparemment, de lui proposer

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des choses. Apparemment il cherche des instrus oui, mais ça ne m’a pas plus motivé que ça, ce qui m’étonne moi-même finalement. Donc non aujourd’hui, au moment où je te parle, j’ai pas d’envies spéciales. J’ai envie de réaliser un super album pour Ahmad, pas forcément de faire les sons moi-même mais de coréaliser le tout avec lui, l’oeuvre au sens propre. Sinon à part ça, en France il n’y a pas grand chose qui me motive.

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soit du chant ou du rap, tu peux faire un truc super sombre et lent, ou doubler le tempo et faire un truc jovial… Commencer un remix pour moi c’est la promesse ne pas savoir à quoi ça va ressembler à la fin, mais de faire un truc nouveau que je n’avais pas fait jusque là. C’est comme un jeu pour un enfant, comme si tu avais un nouveau jeu à finir, c’est fun (sourire).

Ce manque de motivation, c’est la raison pour laquelle on te voit très peu à droite à gauche ? Je sais que tu as produit un morceau pour Nakk… Oui, c’était un hasard total. Ce ne sont que des hasards en fait, je n’ai jamais vraiment démarché. C’est en rapport avec ce que je te disais, je ne sais pas faire des sons finis moi-même à partir de zéro en fait, limite il faudrait que je fasse des remix, que j’enlève les voix et que je les propose aux gens pour qu’ils voient ce que j’ai envie de faire parce que sinon je ne sais proposer que des petites ébauches, des petites boucles. A l’époque j’avais essayé deux ou trois fois avec des gens, mais ils ne rentraient pas dans le délire d’avoir la vision d’un tout petit truc qui tourne et qui pourrait devenir bien en morceau. Ca m’avait un peu démotivé et depuis, ben en parallèle je m’intéresse plus tant que ça au rap français donc bon…

Pour en venir à Ahmad, quand tu fais le remix de ‘Big Ben’, quel est ton but ? En fait mon but à la base c’était de faire un morceau avec Ahmad. A la toute base j’avais vraiment envie de faire un morceau avec ce gars que je kiffe depuis longtemps. Celui-là il l’avait posé sur une face B de Pusha-T, donc il avait pas vraiment de morceau fait, d’habitude il arrive avec des morceaux déjà faits. En fait moi ce que je voulais faire, c’était que ce truc là ne soit même pas diffusé, juste qu’il pose une face B pour avoir un a capella, pour avoir un support et faire un morceau, tu vois. Il se trouve que son label à l’époque (ndlr : Noy-Lab) l’a diffusé directement et a fait une vidéo, après ils ont diffusé l’a capella à d’autres gens qui ont fait des remix aussi… Donc c’était un peu… Je l’ai fait quand même mais c’était un peu par défaut en fait. Pour moi c’était pas un remix à la base, plus une façon de travailler un morceau.

Tout ça concourt à expliquer ta passion pour les remix. Qu’est-ce qui te plait dans cet exercice ? C’est que tu peux faire ce que tu veux en fait, tout en ayant une sorte de grille qui est l’a capella du mec que tu utilises, que ce ce

Il est devenu plus ou moins la version officielle… Oui. Ce qui était mon but à la base. Et le fait que Steve Lejeune ait choisi de le clipper et de faire ça bien, ça a terminé de l’officialiser sous cette forme finale.

Il y a une vraie montée en puissance sur cet instru, une évolution, chose qu’on retrouve pas souvent en France… C’est bien possible, d’autant plus que je ne l’aurais pas fait moimême. C’est Ahmad qui m’a amené à ça. Au début je lui avais donné un truc assez droit finalement. Et c’est lui qui m’a dit « j’aimerai vraiment que ça démarre pas quand je commence, qu’il y ait un temps où je me pose, que les instruments arrivent petit à petit ». C’est même lui qui m’a proposé par exemple de ne laisser qu’une caisse claire dans quatre mesures et de ne rien mettre d’autre. Donc je me suis laissé porté, lui a vraiment une vision réalisation de morceau qui est hyper intéressante. Et ça fonctionne à fond. Oui, il fait beaucoup d’instrus aussi. Il fait des instrus aussi, et en général, et je ne sais pas si tu as remarqué mais souvent ses instrus, il ne fait pas vraiment de réalisation dessus justement. T’as une boucle, t’as un couplet, t’as des scratchs au refrain, d’autres couplets, mais tu n’as pas ce côté évolution musicale. Donc là il s’est plus fait plaisir avec quelqu’un qui pouvait le faire pour lui j’imagine, et à qui il proposait. Et je testais des choses, je lui proposais, jusqu’à ce qu’on tombe d’accord sur une version. En revanche, l’instru de ‘Mon Polo’ était d’Ahmad. Pourquoi avoir choisi de le remixer ? Le rendre meilleur ? Lui donner une nouvelle dimension ? Je vais te répondre la même chose, je voulais juste faire un remix d’Ahmad, parce que je


suis fan du mec. J’aime bien le son de ‘Mon Polo’ dans sa version originale, mais quand j’ai eu l’opportunité de me faire plaisir avec son A Capella qu’il m’a passé lui-même, j’ai foncé. Et puis c’était une occasion pour Steve, qui avait envie de faire une vidéo de beatmaking, de tester en direct, de me filmer chercher des sons, ça s’est combiné comme ça. Je suis fan de remix comme je te l’ai dit, je fais ça depuis toujours. Je ne voulais pas vraiment apporter quelque chose en particulier, juste le faire, prendre ma petite dose de plaisir égoïste, puis ensuite partager le résultat et le plaisir. Ce making-of dont tu parles est assez drôle justement. Ca rejoint ce que tu disais, cette volonté de garder une âme d’enfant. Au début il n’était pas drôle en fait, même un peu austère, voir poseur. Puis en le postant sur Youtube j’ai vu qu’on pouvait mettre des petits vignettes dont les gens se servent pour faire des liens promo. Moi j’ai préféré en faire des petites légendes marrantes, en effet, pour enlever un

peu le côté « ouais t’as vu je est collé à lui à ce moment là, au fais de la production, filme- moment où il l’a fait. C’est moi ». comme des blocs, c’est des morceaux qui sont plus durs à reJe sais que tu as entière- mixer que d’autres. ment remixé le EP d’Ahmad, Justin Herman Plaza. Tu peux en dire un peu Tu comptes en faire plus sur cet album d’Ahquelque chose ? mad en préparation ? Tu y Je ne sais pas du tout. Je ne suis fais quoi ? pas satisfait de la moitié en fait, Moi je fais la réalisation, la diil y a plein de trucs à finir, j’ai rection artistique. On prend des pas le temps, et on a un super sons de plein de monde, d’un album en cours qui me motive maximum de monde. J’espère dix fois plus. Peut-être que j’en quand même placer un titre ou diffuserai un ou deux autres deux, mais ce n’est pas du tout dans les semaines ou mois qui l’objectif. viennent, mais je ne vais pas faire ce que j’avais un moment Pas forcément des sons de envie de faire, qui était de sortir proches de LZO ? un remix total du EP. Il y a des Non pas du tout, le but c’est juste titres où je n’ai pas réussi à ap- de faire le meilleur album possiporter vraiment un truc, et dans ble, donc tout est ouvert. Il fait ceux qui me plaisent vraiment il des sons lui-même, il récupère y en a un où il va récupérer l’ins- des sons de plein de gars qu’il tru pour lui du coup, pour faire connait lui de son côté, je lui un morceau. Je ne trouve pas propose des sons de notre côté que ces instrus étaient dingues, que ce soit de Skeez’up, des mais je trouvais que ça lui collait ébauches que je fais moi ou des tellement bien que c’est vrai- gens autour. Là il est en grosse ment dur de… Enfin tu vois des phase d’écriture qui devrait se morceaux comme ‘Il neige éter- finir d’ici fin 2012, après on nellement’ ou ‘Défaite d’estime’, passe à une vraie phase de réalic’est vraiment son son à lui, qui sation, c’est à dire qu’on voit ce

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qu’il a posé, sur quelle maquette, autour, s’ils veulent être le profil et comment faire aboutir tout ça. de l’artiste moderne « entrepreneur » qui se prend en main, qui Il va sortir des sons avant fait des vidéos, qui est présent sur internet pour répondre aux l’album ? Je ne sais pas, on se focalise vrai- gens et qui gère ses pages, son ment sur faire un petit bijou de business ou s’ils veulent être le dix titres, affiné, le reste c’est du profil du poète à l’ancienne. Je plus quoi tu vois. On ne se pose veux absolument que notre label pas trop la question pour l’ins- garde la possibilité d’accueillir tant. Au début on s’est posé ces des gens qui n’ont pas du tout questions et en fait ça nous dé- envie de jouer le jeu qu’on nous tournait de la vraie question oblige à jouer aujourd’hui, qui peuvent passer six ans dans leur qu’est cet album. coin à faire leur vie, écrire un Qu’est-ce que tu entends morceau par an et à la fin se contenter de faire un dix titres. par vraie question ? Concrètement, ce que je propose S’ils n’ont pas envie de faire de aux artistes avec qui on bosse, live, de répondre à des interc’est d’essayer de faire le meil- views ou autres, je veux leur leur disque possible, qui puisse fournir une maison où ce profil rester dans le temps. C’est l’al- là est apprécié et où les sorties bum qui reste, pas autre chose. sont adaptées aux volontés de Ahmad n’est pas quelqu’un de chacun. On ne va pas leur dire « très productif à la base, il prend ok c’est bien ce que tu fais, on le temps pour chaque titre, pour peut sortir un album mais est-ce chaque chose. Il a lui aussi une que t’es prêt à faire ceci, cela… », vie chargée à côté de la musique. on ne veut mettre aucune condiSi on commençait à prendre du tion qui finalement empêcherait temps pour des petits objets de vivre plein de disques supers. promo, des vidéos ou des inédits Par exemple Fred Yaddaden, il faudrait qu’il s’y implique vrai- ce n’est pas un mec qui a envie ment. Il fait pas comme la nou- de penser matin et soir à sa carvelle génération qui te sort cinq rière, son développement ou sa vidéos par semaine. Il pourrait notoriété, c’est un mec qui a sûrement, mais c’est pas son état envie de penser au disque qu’il d’esprit actuellement. Donc va faire et à ce qu’il va laisser, et quitte à se qu’il se prenne vrai- de vivre à côté, comme tout le ment la tête pour écrire des trucs monde. De nos jours on dirait bien et qu’on cherche des bons que si tu n’es pas prêt à te fondre sons, autant que ça fasse l’album dans le costume de l’artiste-endirectement. Et quand on aura le trepreneur, tu n’aurais pratiquetracklist final, on verra ce qu’il a ment plus le droit de sortir un envie de faire en plus, s’il y a des disque. En général, ça se traduit sons ou des textes non utilisés par des gens qui pensent leur pour animer autour de la sortie. disque comme un produit en Mais dans le fond de l’histoire, amont, ou qui n’ont plus le ce qui m’intéresse en tant que temps d’être vraiment créatifs. label, c’est de développer un ca- Entre tous les réseaux à entretetalogue qui défonce, sortir le nir et satisfaire, la pression de ne meilleur album possible de tel pas être dans la course, le disartiste à tel moment. Après, à cours insupportable de l’induseux de voir ce qu’ils veulent faire trie du disque, il y a de quoi se

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détruire mentalement à ce petit jeu. Et je pense que plus on est talentueux et différent dans son art, plus on est fragile à ce niveau. Il faut préserver la magie. OK, ce n’est pas le rôle du label, qui fait plutôt du commerce, mais ça fait partie de notre démarche quand même, de protéger la création non formatée. Tu parles d’un « bijou de dix titres, affiné ». On pense à Illmatic ou à Paid In Full en entendant ça. C’est ta conception d’un classique ? D’autant que les disques de ce calibrage se font rares… Ca se voit toujours, Virus par exemple a sorti un douze titres très sobre où rien ne dépasse. Pour moi, ça remonte à quand j’étais très jeune, bien avant le rap. What’s Going On de Marvin Gaye fait neuf titres, dure 37 minutes et c’est le disque de toute ma vie. Pink Floyd, Wish You Where Here, dure 40 minutes, il y a cinq titres et c’est magnifique. C’est vrai que plus le temps passe et plus je me rends compte que c’est ça mon format ultime d’album. D’autant plus qu’aujourd’hui on va avoir moins tendance à s’attacher à 70 minutes de musique. Avoir un 35-40 minutes super bien pensé où il n’y a ni déchets ni remplissage, pour nous c’est jouable en tant que réalisateurs parce que c’est pas un chantier de dix-huit titres où faudrait rien laisser passer et où ça nous prendrait des années, et en même temps ça nous permet de cibler des petits bijoux. Les Courants Forts d’Iris & Arm fait dix titres. C’est vrai que c’est contredit par Le Jeu du Pendu parce qu’on s’est retrouvés embarqués dans notre truc, mais comme je t’ai dit à la base je le voyais pareil, en dix-douze titres.


© Thomas GoBLET En invitant Dany Dan et Sako, Ahmad a montré avec succès qu’il pouvait s’entourer de figures importantes du rap français. Ca se reproduira sur l’album ? On en parle pas mal, tout est possible mais aujourd’hui je n’en sais rien. C’est possible qu’il y ait un ou deux featurings avec des proches à lui pas connus du tout, comme il est possible qu’on arrive à faire un ou deux featurings avec des mecs un peu « cultes » qu’on a en tête. Je ne vais pas dire qui parce qu’on est pas sûr que ça se fasse, mais oui il y aura probablement deux ou trois featurings, pas plus vu le format.

peut ressortir et qu’il faut orienter la chose avec un titre ou un visuel, mais on le sait rarement au début, en tout cas pour nous. Mais on ne pense pas vraiment en terme de thème. J’en suis arrivé à une réflexion super simple vis à vis de la musique : bon morceau, pas bon morceau. A mon oreille, parce que tout le monde n’a pas la même, et si ça se retrouve avec l’artiste c’est parfait. Mais thème ou pas thème, à la limite c’est un peu le dernier des soucis tu vois. Si tu as envie de réécouter le morceau, c’est gagné. Si c’est addictif, c’est gagné. Tout simplement. Enfantin.

Ahmad est tout le contraire d’un rappeur à thème, il déroule un sujet plus qu’il ne le creuse. Est-ce qu’il y a malgré tout un concept autour de cet album ? Aujourd’hui non, mais ça peut arriver en cours de route. C’est souvent en construisant qu’on se rend compte qu’une thématique

Il se détache une sorte de liant entre ses quatre derniers morceaux, dans une posture qui se veut supérieure mais jamais connotée négativement. Ce côté un peu egotrip intelligent sera toujours de la partie ? De ce que j’ai entendu, c’est du pur Ahmad dans le fond. La

forme change un peu et va évoluer. Mais le fond, c’est les textes qu’on lui connait depuis Justin Herman Plaza. Il y a toujours ce côté détachement, voir les choses de l’extérieur peut-être, plutôt que se mettre au dessus je pense. Cette façon de se considérer comme un observateur. Quand il dit C’est que des rappeurs, je suis un putain de paradoxe pour moi c’est vraiment le côté Je m’en fous des règles du jeu, de ce que tout le monde s’inflige comme obligations et je fais ma bulle, ça montre simplement qu’il n’est pas dans le troupeau. Avec Ahmad, on s’est retrouvés parce qu’il est lui aussi dans l’intemporalité, et c’est vraiment ce que je cherche à faire avec les disques qu’on sort. Il déroule une philosophie qui lui est bien particulière. A mon avis, c’est un puits sans fond son inspiration. Il n’a pas besoin de se dire J’ai déjà fait un morceau sur les femmes, j’ai déjà fait un morceau sur l’argent. • DC.

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Sur les traces

d’un artiste local.

DEF.

Dans la masse des artistes indépendants du rap français, difficile parfois de faire le tri entre les beatmakers Fruity loops, les voix saisies au micro de karaoké d’occasion et les lyrics tellement hardcores qu’elles en perdent tout impact. Alors quand on tombe sur une pépite du genre de l’album de DEF Au Mic, sorti en Décembre dernier, à l’esthétique travaillée, aux paroles intelligentes et au Mcing juste et équilibré, forcément ça tourne en boucle. Débarquant du Havre, ville peinte et dépeinte par des artistes aussi divers que Claude Monet, Léo Ferré ou encore Médine, DEF revendique son identité normande en exposant les travers de cette ville, entre grisaille des murs, du ciel et de la vie et en fait l’étendard de son rap, comme un art de prolétaire ambitieux. Tout le paradoxe d’une ville neuve sans être moderne, l’album de DEF sent le boum-bap à l’ancienne, sans pour autant tomber dans l’obsession du old school. Le petit artiste local ne reste pas pour autant prostré dans sa ville ou son quartier mais sait aussi extrapoler et livre un regard incisif avec une plume qui fait mouche. Parce que DEF est indépendant, Havrais, prolétaire et fier de tout ça à la fois, il expose son statut dans le titre de son album. Si l’intro pose les thèmes et les grandes lignes de la suite, la piste suivante présente l’art, voire même l’artisanat, redéfinie par l’artiste. Les mots mon essence, le titre est évocateur et s’il s’y retrouve plus dans l’argot que dans le latin, c’est pour mieux plier le matériau de base à sa volonté, le tout sur une boucle

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de piano posée par son compère Efdy, dont le rôle dépasse celui du simple assistant d’atelier. Même sur des morceaux plus personnels tels que Trois lettres (ma plume me rend unique au monde), le beatmaker et le MC semblent en parfaite osmose, à l’image des grands binômes du rap. Si les premières pistes de l’album sonnent comme une quête d’identité à travers l’art et la création, la suite explore un peu plus le personnage, son histoire et ses aspirations. DEF, citoyen de la dernière ville communiste du pays (Vague à l’âme), refuse son destin prolétarien et tente de s’en défaire par le rap (sans le rap je ne s’rais qu’un autre, Je peins des maux) ou s’en sortir par d’autres moyens (en attendant c’est les barrettes et les skeuds que j’vends, Les pieds dans la flaque). Le succès pas vraiment au rendez-vous vire alors à la mélancolie plus fortement sur Les cordes, performance lyricale sur le thème de l’intitulé et ses variations. Exprimant ce sentiment complexe qu’est le spleen, le MC explore les tréfonds d’un champ lexical et convoque toute la richesse et l’ambiguïté de la langue française. En réaction, l’égotrip de Z’étes trop marrant permet de relever la tête en se réinventant (dans le rap, j’suis pas le patron mais je me suis embauché). Mais DEF ne vire pas à la mégalomanie pour autant et reste local comme peuvent l’attester


chronique.

les phases p’têtre qu’on a fumé le même shit dans une même caisse ou encore j’écris pour la populace que j’connais pas non plus dans Beatmaker MC, ode old school méta-rapique ; citons aussi simplement le titre Accent Franchouillard, assumant l’héritage populaire de sa condition. Il nous invite alors à la pensée individuelle libre sur le bien nommé Libre arbitre, un thème en béton. Morceau existentialiste qui pousse à nous projeter et penser qu’avec des si l’homme coupe des arbres et ne refait plus le monde.Dans tout cela, DEF n’oublie pas de s’indigner et de nous offrir son point de vue sur le monde et ses travers toujours avec cette rage. Si on peut émettre quelques réserves sur l’anti-américanisme un peu primaire de Et maintenant ?, les réflexions se font plus intéressantes sur par exemple Controverse, faisant l’analogie entre les sentiments contradictoires qui l’anime et les travers du monde qui l’entoure (Adorer ou haïr ce monde et ces controverses ?). L’artisteartisan met en lumière les sous-entendus et ambiguïtés du discours politique et moral de référence dans nos sociétés. Le tout agrémenté d’instrus énervées, parsemées de guitares saturées et de caisses claires aux allures de fouet.

Le morceau Premier abord enfonce le clou, clamant qu’au milieu de ce marasme, il est encore possible d’être bon si on le veut, en s’affranchissant des slogans imposés : c’est nous le futur ? Nan, mais c’est à nous de le faire. Comme on est plus fort ensemble, cette track est la seule à accueillir un invité, qui tombe à pic. On retrouve donc ainsi Tiers Monde (un featuring bien local lui aussi), sorti du Mont-Gaillard pour un couplet abattant préjugés et divisions à coup de haches lyricales. En conclusion, il suffit d’évoquer la piste Vague à l’âme qui condense très bien l’état d’esprit de cet album. Entre l’étau du système et la fierté d’être indépendant, DEF au mic se livre et délivre un disque aux allures artisanales mais abouti et taillé comme le diamant. Et si la drogue et l’alcool lui [évitent] d’éclater sa tête à coups de pourquoi ?, l’écriture semble un échappatoire voire un exutoire pour ce p’tit artiste local qui fuck la télé (Accent franchouillard). Le rap devient ainsi le principal repère culturel et fait du Havre la Californie à deux heures d’Paris. • Jibé.

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Zaven Najjar


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