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13 Avril → 13 Mai | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois | 3,90 €

SECTES DE MOON À LA SCIENTOLOGIE,

COMMENT ELLES S’IMPLANTENT

DANS LE 13

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REPORTAGE

PHOTOREPORTAGE

VICTIMES DES MARCHANDS DE SOMMEIL

MEAUX-PARIS À BORD D'UNE PÉNICHE DE FRÊT

DANS L'ACTU DU 13e MUNICIPALES 2014 NATURE ET PETITE CEINTURE BON PLAN RESTO * SORTIES

3 760208 771023

F : 3.90 € R 28895 - 0028 -

N°28


SOMMAIRE

Avril 2013 — www.le13dumois.fr

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n°28

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p.03

Édito

POLITIQUE

p.06

Courriers

p.07

Le 13 en bref

p.46

Billet - Franck Évrard

p.10

p.57

Billet - L'inconnu-e du 13

p.12

p.58

L'image du mois

p.09

Municipales 2014 : Tieu y va, pas Le Guen SOCIÉTÉ

p.16

La démocratie locale sous-traitée — Sans-papiers : entretien avec Sarah Belaïsch de la Cimade — Petite ceinture et biodiversité

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DOSSIER

SECTES DE MOON AUX SCIENTOLOGUES,

COMMENT ELLES S’IMPLANTENT DANS LE 13e Illustration de couverture : Julien Paris

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13e ŒIL p.30 p.36

Photoreportage : à bord d'une péniche de frêt — Reportage : victimes des marchands de sommeil

PAR-DESSUS LE PÉRIPH' p.52

LOISIRS

p.56

Un resto, un chef, une recette : Dominique Laborde de l'Auberge Etchegorry — Bon plan resto : À Côté

P.03

S'ABONNER

P.47

COMMANDER LES ANCIENS NUMÉROS

p.54

MÉTRO MON AMOUR, MA HAINE p.40

Les croqueurs de métro

À Vitry, microlycée pour méga soutien

PORTRAIT p.42

Les sœurs Cat-Berro, femmes de jazz CULTURE

p.48

Sélection sorties

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SOCIÉTÉ

Avril 2013 — www.le13dumois.fr

«

— Entretien avec Sarah Belaïsch, de la Cimade, sur la politique migratoire de François Hollande

Cette première année est synonyme de beaucoup de désillusions

»

On connaît la Cimade pour ses missions d’accompagnement des étrangers migrants, en voie d’expulsion, demandeurs d’asile ou réfugiés. Des personnes « invisibles » à la société, sauf en période de crises ou d’élections. Quasiment un an après l’accession de François Hollande à l’Élysée, nous avons voulu savoir ce qu’il en était de la politique migratoire du nouveau gouvernement en place. Entretien avec Sarah Belaïsch, responsable des commissions et des actions de la Cimade, rencontrée au siège national de l’association, rue Clisson, dans le 13e.

Par Pierre-Yves Bulteau Photographie : Mathieu Génon

Le 13 du mois : Le mercredi 2 mai 2012, lors du débat d’entre-deux-tours qui l’opposait à Nicolas Sarkozy, François Hollande disait qu’il allait revoir à la baisse le flux des travailleurs migrants qui arrivent chaque année en France. Qu’en est-il un an après son élection ? Sarah Belaïsch : Dans les prochains mois, les parlementaires devraient se pencher sur la question des travailleurs professionnels et des étudiants autorisés à s’installer en France. Cela pourrait nous convenir s’il ne s’agissait pas une nouvelle fois des migrants les plus qualifiés, les plus diplômés. Pourquoi faire venir ces personnes dans notre pays alors qu’il y en a tant d’autres à écouter, à régulariser ? D’ailleurs, sur cette question, Hollande avait dit que s’il était élu, il y aurait chaque année une discussion au Parlement pour savoir exactement le nombre de ces personnes que la France pourrait ou non accepter au titre de l’immigration économique. Cette circulaire dite de « régularisation économique » n’a pas encore été débattue que le gouvernement annonce déjà qu’il n’y aura pas plus de 30 000 travailleurs régularisés cette année... Cela veut dire, selon vous, que la politique des quotas mise en place sous la présidence Sarkozy va se poursuivre sous l’ère Hollande ? Oui, cela signifie clairement la fixation de quotas sur ces questions. Pour en revenir au chiffre de 30  000  régularisations économiques, cela interroge sur la réelle opportunité politique d’établir une circulaire si cela ne permet pas de régulariser la totalité des travailleurs immigrés qui vivent et cotisent en France. Je soulignerais au passage qu’une circulaire n’a pas valeur de texte de loi et que si le candidat Hollande avait certes affirmé écarter toute idée de régularisation massive, il avait également précisé qu’elles se feraient sur des « critères précis » et non à la seule discrétion des préfets. Parmi ces critères, il y avait notamment l’engagement pris sur la protection des demandeurs d’asile... Effectivement. François Hollande avait promis qu’aucun demandeur d’asile ne serait expulsé avant qu’un recours effectif ou suspensif ne soit étudié par un juge. Pour nous et les autres associations qui s’occupent des migrants, cette mesure est fondamentale au bon équilibre d’une politique migratoire digne d’un pays comme la France. Or, ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui. Qu’est-ce qui bloque, selon vous ? Le fait qu’il n’y ait toujours pas de réelles réflexions sur le sujet et que Manuel Valls n’ait toujours pas opéré, dans son ensemble, une véritable mise à plat du dispositif d’asile. À la Cimade, nous regrettons que le gouvernement ne s’attaque pas plus sérieusement et courageusement à la question."

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SOCIÉTÉ

« C’est bien la politique actuelle, dans la continuité de celle de l’ancienne présidence, qui fait que les Roms ne trouvent pas leur place dans la société »

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DOSSIER

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DOSSIER

Par Pierre-Yves Bulteau, Rozenn Le Carboulec, Jérémie Potée, Philippe Schaller et Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon Illustration : Julien Paris

T

out le monde a encore en tête ce vaste bazar que devait être le 21 décembre 2012. « La fin du monde », prophétisaient les plus apocalyptiques. « La fin d’un monde », relativisaient ceux qui ne croient plus au mythe de la croissance. Le barnum médiatique a pris les proportions que l’on sait, puis s’est dégonflé aussi rapidement. Pourtant, plus de trois millions de pages Internet ont été créées sur cet événement de par le monde. À la question de savoir si ces sites pouvaient être considérés comme « folkloriques », la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a clairement répondu. Pour elle, c’est non : « Il s’agit bien d’outils de propagande, de recrutement et de prosélytisme.  » Si le phénomène n’est pas nouveau, celui de sa prolifération sur la Toile l’est bien. D’après Catherine Picard, présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu (Unadfi), « quand certaines personnes tapent dans un moteur de recherche des mots liés à leur envie d’arrêter de fumer ou de commencer un régime, elles peuvent, en quelques clics, être dirigées vers des sites trompeurs.  » Georges Fenech, ancien président de la Miviludes, avait fait le même constat en pointant notamment du doigt cette Commission des citoyens pour les droits de l’homme (voir page 24)  : «  Un intitulé qui peut mettre faussement en confiance l’internaute. » Tests de personnalité, coaching, bien-être, développement personnel... La palette est large et une simple demande de conseils peut vite être transformée en doutes existentiels. «  Notre société a changé, évoque Mgr Denis Lecompte, de la Coordination nationale ecclésiastique sur les nouvelles croyances. Par le passé, nos sociétés possédaient des repères fixes. Aujourd’hui, toutes les grandes idéologies ont reculé. Avec ces crises de confiance successives, l’homme au naturel païen est redevenu l’animal religieux qu’il n’a jamais cessé d’être. » À ce retour annoncé de la religiosité, Serge Blisko, actuel président de la Miviludes, apporte des nuances (voir page 20). Si ésotérisme et nouvelles croyances ne riment pas toujours avec dérives sectaires, on peut parfois y déceler un sérieux risque de manipulation marchande et psychologique menée par des groupes ou personnalités captant l’actuelle séduction devant l’irrationnel, le magique ou tout simplement le mystérieux. Or, juridiquement, sectes comme religions ne sont pas définies par la loi française. Respectant la liberté de conscience, l’État se limite à lutter contre les dérives sectaires et non contre les sectes elles-mêmes. C’est donc devant les tribunaux que se joue la politique antisecte et ce, une fois l’infraction constatée. Qu’elles soient pénales, civiles ou administratives, les plus communes sont l’escroquerie financière, la rupture avec l’environnement familial ou la mise en danger de la santé d’autrui. Outre ces infractions de droit commun, une secte peut également être attaquée, depuis 2001, pour « emprise mentale » sur une personne. Cette dérive pouvant s’appliquer à des religions établies et reconnues. " P.Y.B.

LES CAUSERIES DU 13 DU MOIS #2 — Venez débattre de notre dossier en compagnie de Chantal Gatignol de la Miviludes à l'occasion de la deuxième édition des "Causeries du 13 du Mois" le mercredi 24 avril à partir de 18h30 à l'Âge d'or, 26 rue du Docteur Magnan.

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DOSSIER

— L’État français face aux nouvelles croyances

« LES DÉRIVES SECTAIRES SONT SOUVENT DÉCONNECTÉES DE LA RELIGION » Suite à la démission de Georges Fenech, élu député UMP du Rhône, c’est le socialiste Serge Blisko qui a été nommé par Matignon, le 1er août dernier, à la tête de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Entretien avec cet ancien médecin toujours conseiller du 13e arrondissement.

Le 13 du mois : Aujourd’hui, aux crises économique et écologique s’ajoute une crise en l’avenir qui provoque un retour à une certaine forme de religiosité. Quels sont les critères de la Miviludes pour faire le tri entre ces différents mouvements et les Églises traditionnelles ? Serge Blisko : En vertu de la Constitution française et de la loi de 1905 sur la laïcité, la Miviludes ne regarde ni ne juge aucune religion, même celles que l’on pourrait considérer comme « étranges ». En revanche, nous nous préoccupons des dérives sectaires qui peuvent apparaître au sein même de groupes religieux déjà constitués. Je tiens d’ailleurs à souligner que la majorité de ces dérives se déroulent dans des contextes le plus souvent déconnectés de la religion. Je pense ici à l’affaire des « reclus de Montflanquin », une histoire jugée l’année dernière, dans laquelle l’emprise sectaire a conduit une famille à la ruine et au drame (1).

« L’argent public devrait être reversé aux victimes, plutôt que d’aller engraisser les comptes bancaires de ces mouvements sectaires »

On constate également que ces nouvelles croyances et dérives sectaires envahissent le Net. Comment la Miviludes agit-elle concrètement face à ce procédé qui fonctionne en deux temps : d’abord celui de

guérison à un malade. Des cas de ce type, hélas très graves, ont été évoqués dans notre rapport remis au Premier ministre en 2010. Suite à ces procédés de dérives sectaires, la Miviludes lance toujours un

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l’escroquerie, puis celui de la mise en place de techniques d’emprise sur l’individu ? Votre description est très juste. Nous sommes effectivement inquiets face à ces nouvelles croyances. En quelques clics, ces dernières proposent des réponses et/ou des solutions dans ce grand supermarché actuel qu’est la quête du sens et du bien-être. Notamment, ces mouvements que l’on nomme thérapeutiques et dont certains peuvent conduire à une dérive sectaire. Ici, le danger principal auquel nous faisons face est celui de l’abandon ou du refus de suivre un traitement médical utile - et souvent très lourd - qui peut faire perdre des chances de

processus d’alerte auprès des différents ordres des professionnels de la santé, de l’Agence régionale de la Santé. Et, dans les cas les plus dangereux, nous saisissons également le Procureur de la République. En tant qu’ancien médecin, quelle est votre position sur ces sectes guérisseuses qui remettent en cause les médecines et croyances occidentales en matière de santé ? Une chose est de compléter des ordonnances ou d’équilibrer son rythme de vie avec des traitements alimentaires ou des séances de relaxation. Une autre est d’accepter de suivre des protocoles

de médecines dites alternatives, dont la plupart n’ont jamais été correctement validées en France. Sachez que tous les progrès médicaux des dernières décennies sont passés par l’établissement et la


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DOSSIER

LA PSYCHIATRIE DANS LE GIRON DE LA SCIENTOLOGIE Des militants de la Commission des citoyens pour les droits de l’homme (CCDH), une association loi 1901 créée par l’Église de scientologie, sur la place de la Bastille, le 16 mars 2013.

Les abus psychiatriques et la surconsommation de psychotropes sont le cheval de bataille de la Commission des citoyens pour les droits de l’homme (CCDH). La cause semble vertueuse, sinon consensuelle. Pourtant, cette association est liée à la nébuleuse scientologue. Que faut-il alors contempler : ce que le sage désigne ou, tel l’imbécile du proverbe, le seul doigt qui montre ? L ‘ennui, c’est que le doigt est voyant et le message ambigu. Enquête.

S

ur la place de la Bastille, un samedi de mars, trois militants en parka rouge prennent leurs quartiers, brochures à la main. Ce jour-là, ils sensibilisent le passant aux diagnostics abusifs d’hyperactivité chez les enfants. Le mois précédent, sur la place d’Italie, ils étaient venus dénoncer la consommation abusive des psychotropes en milieu carcéral. C’est à ce rythme mensuel que les bénévoles de la Commission des citoyens pour les droits de l’homme (CCDH) se retrouvent sur l’une ou l’autre grande place au nom de la lutte contre les abus en psychiatrie. Pour cause, leur siège social, au 5 de la discrète rue Jules César, aux abords du bassin de l’Arsenal, est à mi-chemin de ces lieux attrape-foule. Au 7 de la même rue se situe l’une des deux églises que compte la scientologie parisienne. Créée par la scientologie, mais « indépendante » La CCDH ne s’en cache qu’à moitié  : leur mouvement a bel et bien été créé par l’Église de scientologie en 1969, aux États-Unis. Cette information figure sur leur site Internet et leur matériel promotionnel, pour qui a le goût des clics multiples et des mentions en petits caractères. Voilà une petite dizaine d’années que l’association, qui existe en France depuis 1974, connaît un regain d’activisme dans le pays. Elle y édite brochures et vidéos, use des voies légales à l’encontre des

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hôpitaux psychiatriques au nom de la liberté d’accès aux documents administratifs, manifeste à Paris, Lyon, Clermont-Ferrand, Nice ou Marseille, où elle est également implantée. Nombreux sont les articles de la presse régionale qui relatent leur passage, convaincus des bonnes intentions d’une association à la dénomination si respectable (1). Coralie Gamet est l’une des bénévoles de la CCDH. À 22 ans, elle en est même la porte-parole nationale, poste qu’elle assume à mi-temps quand elle n’est pas occupée par son job de commerciale. Le discours est rodé : la CCDH est indépendante, n’a rien à voir avec les scientologues, ne se préoccupe que de la cause des victimes de la psychiatrie. Est-elle elle-même scientologue  ? Oui. Mais, une fois encore, cela n’aurait rien à voir. Selon cette toute jeune femme qui s’attelle à sa tâche de communicante avec une maturité frappante, si « certains sont scientologues, la plupart de nos adhérents ne le sont pas. » Et d’en appeler à la liberté de culte de ses membres, comme si le fait d’être scientologue était anodin. Or, à la différence des États-Unis où le mouvement est un culte religieux reconnu, la France n’a pas le mouvement en odeur de sainteté, loin s’en faut (2). Un brin de religion en psychiatrie L’ambiguïté dans le discours de la jeune femme ne naît pas de ce qu’elle sait, mais de ce qu’elle dit ne pas savoir. Que les deux


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13e ŒIL

— Photoreportage

S E INE

Partie peu après 8 heures du matin de Meaux, la péniche d'Olivier Delcourt entre dans Paris sous les coups de 16h30.

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DE

VI E

Paris et le 13e en voient passer des dizaines chaque jour, dans le sillage ou à contre-courant des bateaux-mouches. Pour les transporteurs de marchandises, la Seine et l’ensemble du réseau fluvial français sont à la fois des axes de circulation et de vie. À l’occasion d’une livraison entre Meaux et Rouen, Olivier Delcourt nous a fait embarquer sur Rallye, à la rencontre de son quotidien et de sa profession méconnue.

275 tonnes de blé sont stockées dans la cale. Trois heures ont été nécessaires, la veille, pour les charger.


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13e ŒIL

Le batelier passe ses jours et ses nuits à bord, entre le poste de pilotage et le petit appartement niché en-dessous.

Texte : Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

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oudain, un appel. « Vous êtes libres demain  ? Parce que je charge là...  » Olivier Delcourt n’a pas de temps à perdre : sa livraison est attendue lundi à Rouen, et le batelier voudrait y arriver samedi, soit dans trois jours. Pour parcourir les 340 kilomètres qui séparent Meaux, en Seine-et-Marne, d’où partira l’embarcation ce jeudi 21 mars, de la ville normande, quelques 36 heures (trois fois douze heures) de navigation sont nécessaires. Et c’est aux toutes premières heures que nous sommes conviés pour un trajet sur la Marne puis sur la Seine, avec traversée de Paris en bonus. « Sur Seine, on a le droit de circuler jour et nuit, explique Olivier Delcourt quand nous le retrouvons le lendemain à Meaux, peu après 8 heures du matin, mais sur Marne, les écluses ferment de 18 heures à 8 heures. C’est pour ça que j’ai dormi ici cette nuit. » Car, comme l’oblige leur métier, les bateliers vivent sur les eaux de France. À l’année. C’est une péniche de 38,5 mètres de long appelée Rallye. Derrière la cale de 430 mètres cubes où sont stockées les 275 tonnes de blé destinées à la société Soufflet, la cabine-appartement dans laquelle habite Olivier en aurait presque trop de deux personnes. Depuis l’espace de navigation, un petit escalier descend vers une pièce à vivre où il ne manque rien : quelques meubles, sur lesquels s’entasse de la paperasse, une table, un canapé, une cuisine équipée derrière un bar, une télévision, un ordinateur, puis quelques photos d’enfants rieurs, ses neveux et nièces. La chambre et la salle de bain, étroites et encombrées, témoignent que le temps passé là est de l’ordre du strict minimum. S’il avait un apprenti, Olivier ne saurait pas trop où le mettre : « Je devrais faire un autre appartement mais

ça prendrait dans la cale, et je transporterais moins de marchandises. » Et une femme ? « La majorité des bateliers vivent en couple ou en famille dans ces petits espaces, je suppose qu’on s’habitue. » Le tout est très bien entretenu. D’ailleurs, prière d’enlever ses chaussures à l’entrée de la cabine de navigation : on est chez lui. « Les gens vont dire que je gagne beaucoup, mais... » C’est en pantoufles et en tee-shirt qu’Olivier Delcourt se met au travail et prend le cours de la Marne, vers 8h20. Une vieille habitude, puisque son périmètre de navigation se situe principalement sur le bassin de la Seine et du Nord-Pas-de-Calais, sa région d’origine. L’accent ch’ti ne nous avait pas échappé. «  Beaucoup de mariniers sont du Nord, précise-t-il. C’est à cause du réseau, qui est très étendu là-bas, et de la proximité avec la Belgique et les Pays-Bas.  » Lui a une adresse près de Compiègne, chez ses parents retraités de... la batellerie. À 47 ans tout juste, Olivier Delcourt est professionnel depuis 1987 et a passé toute sa vie sur l’eau. À bord de la péniche de ses parents dans un premier temps, avec ses trois frères et sœurs, avant de rejoindre l’école des enfants de bateliers en internat, à Conflans-Sainte-Honorine, capitale française de la profession. « J’ai passé mon CAP de navigation fluviale, et puis un jour j’ai racheté le bateau du parrain de ma mère. » De la fratrie, il a été le seul à en faire son métier. « Mes sœurs ne se sont pas mariées avec des bateliers et mon frère a rencontré une fille. C’était elle ou la batellerie. Il l’a choisie, elle. » Olivier reconnaît que le mode de vie très spécial du batelier n’est pas fait pour tout le monde. Toujours dans l’attente d’un voyage, d’un appel de l’affréteur. À voguer dans le sens de la commande. Et encore plus lorsque, comme lui, on a un statut d’indépendant. « Je ne sais jamais quel sera le prochain voyage. Là, par exemple, une fois que je serai à Rouen, il faudra que j’appelle les affréteurs pour savoir ce que je pourrai transporter en sens inverse et où. Ils me connaissent, à force. » Concurrence oblige - dans la profession, mais aussi avec les routiers -, le batelier n’attend pas patiemment que le téléphone sonne, contrairement à ses collègues affiliés à des affréteurs, qui paient une cotisation afin d’être prioritaires sur les trajets. «  Rester indépendant devient difficile, mais on m’appelle quand même car je ne recule pas devant une rivière en crue en "

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13e ŒIL

— À Villejuif

Zeying Zhu, seul parmi les occupants de ce taudis de Villejuif à résider légalement en France, peu avant son départ, fin février.

SOUS LA COUPE DES MARCHANDS DE SOMMEIL Derrière la façade d’une laverie à l’abandon de Villejuif, une poignée de sans-papiers croupit dans des logements insalubres loués au noir. Il y a peu, ils étaient encore une vingtaine quand, du jour au lendemain, le propriétaire a exigé leur départ, l’obtenant sans grande résistance. Chronique d’une lutte par trop inégale.

Par Jérémie Potée Photographies : Mathieu Génon

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L

es uns après les autres, ils s’en sont allés. Il n’y a pas de locataires plus dociles que des sans-papiers confrontés au préavis d’expulsion de bailleurs hors-la-loi. C’est là l’épilogue à la moralité douteuse d’un sinistre feuilleton auquel nous avons assisté deux mois durant. Dans notre numéro de mars, en clôture de notre dossier sur la crise du logement chez les personnes âgées, nous avions dépeint la situation de Zhu. Sexagénaire malade et sans-emploi, il était venu chercher - et trouver - une solution de relogement auprès de la communauté catholique chinoise du 13e arrondissement. Pas le choix : il était depuis le mois de novembre sommé de quitter son minable logis, comme la quinzaine de sans-papiers qu’il avait alors pour voisins dans cette laverie délabrée de Villejuif.


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13e ŒIL

Autour de cette cuisine collective se répartissent une quinzaine de logements de fortune occupés, jusqu'il y a peu, par autant de sanspapiers en majorité chinois.

Au 62 bis avenue de Paris, à Villejuif, une laverie à l'abandon toujours en activité selon le registre du commerce et des sociétés.

Démembré en autant de chambres insalubres de 6 à 16 mètres carrés louées au noir pour 170 à 450 euros, ce bâtiment qui semble à l’abandon figure toujours au registre du commerce et des sociétés. Il est donc censé abriter la « Blanchisserie Le Clair  », sise au 62 bis avenue de Paris à deux pas du nouveau siège social de la banque LCL, édifice rutilant emblématique de la réfection à l’œuvre dans cette proche banlieue du 13e. En guise de blanchisseurs, des femmes et des hommes à l’existence tout aussi illégale que les pratiques de leur propriétaire. Mais, par le fait même, bien plus désarmés. Depuis Dickens et Zola, rien de

nouveau dans nos faubourgs, si ce n’est que le rôle des provinciaux d’antan est de nos jours tenu par des immigrés. Prière de prendre congé D’abord aiguillés par une paroissienne de Notre-Dame de Chine (1), Lou est celle qui nous a permis de revenir à la laverie. Lunettes rondes et visage juvénile, cette quadragénaire y occupait une « chambre-lit  » microscopique. À l’intérieur, un ordinateur portable constamment allumé pour seule fenêtre. Étouffant de solitude, elle confiait dans un français correct craindre de devenir « folle ». Désœuvrée, voilà cinq mois qu’elle se terrait dans cet endroit dégoté sur les sites web de référence de la communauté chinoise. C’est aussi via xineurop.fr ou huarenjie.fr qu’elle trouve, de loin en loin, des boulots non déclarés de nounou à domicile. Or, en ce 1er mars, la liaison Internet avait cessé de fonctionner, prémice d’une menace en cours d’exécution. À dater de ce jour, gaz et électricité risquaient d’être coupés suite à l’injonction de « prendre congé » arrivée par courrier quelques mois plus tôt. « Vous avez loué auprès de mon mari Maurice Ung un logement. […] Malheureusement, j’ai le regret de vous informer qu’il nous a quittés le 21 octobre 2012 [et que] le logement doit être rendu au propriétaire des lieux […] au plus tard le 28 février 2013 », spécifie la lettre signée de la main de sa femme Pauline. C’est elle qui depuis lors se chargeait de récupérer les loyers tout en vérifiant que chacun prenne ses dispositions pour vider les lieux. Il faut accorder à cette dame le léger Lire notre article «  Vieillir dans un taudis de banlieue  » dans Le 13 du Mois n°27.

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PORTRAIT

— Sonia et Lisa Cat-Berro

Y ee s Y s s s ii s st t ee r rs s JJ a az zz z s s ii s st t ee r rs s Leur père confond encore parfois leur prénom. Le milieu du jazz français, lui, ne fait pas la confusion. Chez les sœurs Cat-Berro, il y a Sonia, la chanteuse aux trois albums, qui partage la scène avec Tony Paeleman et Thomas Dutronc, et Lisa, la saxophoniste qui trace sa route aussi bien en compagnie de Rhoda Scott que de François Morel. Deux frangines que tout rapproche et qui, pourtant, n’ont partagé la scène qu’une seule et unique fois. Portrait croisé de deux femmes de jazz rencontrées au cœur du 13e.

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eur iris couleur océan contraste avec la grisaille ambiante. Rencontrer les sœurs Cat-Berro, c’est s’offrir une parenthèse. S’évader du quartier du Château des Rentiers pour plonger dans la douceur de Châteauneuf-sur-Loire. Au fil des articles qui leur ont été consacrés se dessine la légende journalistique selon laquelle Sonia et Lisa Cat-Berro auraient grandi à l’abri de murs entièrement recouverts de vinyles. Pas faux. Dans le sillon forcément jazzy de ce mythe fondateur, les frangines racontent une famille musicale avec « un père mélomane, collectionneur  » et «  une mère chanteuse  » qui les emmenait souvent à la chorale de cette commune du Loiret. «  J’aimais tellement ça, se souvient Lisa, qu’après avoir chanté avec les petits, je rejoignais Sonia chez les grands. Le soir, il m’arrivait même de rester avec les adultes...  » Des séances de répétitions vocales qui s’éternisaient souvent dans la voiture, sur le chemin du retour. «  Bien pourvu en termes d’activités artistiques  », Châteauneuf-sur-Loire disparaît pourtant du rétroviseur de la famille Cat-Berro, partie s’installer à Orléans.   "

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Texte : Pierre-Yves Bulteau Photographies : Mathieu Génon

5 DATES AVRIL 1994 : Sonia rend copie blanche à tous ses partiels d’histoire et devient un temps serveuse en attendant son admission au CIM. 21 JUIN 1999 : En ce jour de Fête de la musique, Lisa apprend qu’elle est une nouvelle fois nonadmissible à Normale sup’ et décide de se lancer pour de bon dans la musique. 1999 : Sonia participe au Festival de jazz d’Orléans en faisant la première partie de Stefano di Batista. 2000/2001 : Un temps, Lisa a voulu faire de la radio. Elle se rend à Paris jazz où elle rencontre Frédéric Charbaut. Ce journaliste spécialiste de jazz lui dit qu’elle ressemble à Joni Mitchell. Cette comparaison est une révélation qui influencera les compositions de Lisa. 12 JUIN 2007 : Lisa invite Sonia à fêter sur scène son prix de sortie du CNSM de Paris. Pour l’anecdote, c’est à cette occasion que Sonia rencontrera celui qui deviendra son mari.


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PORTRAIT

« Un jour on m’a dit : “Tu verras, jouer face à un mur de 6 000 à 7 000 personnes, c’est impressionnant !” Moi je trouve que ça l’est moins que de se produire dans un club.» - Lisa Cat-Berro

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PAR-DESSUS LE PÉRIPH'

— À Vitry-sur-Seine

Les éleves ont le choix entre plusieurs ateliers. Ici, la langue des signes.

nationale, la traditionnelle salle des profs a disparu pour laisser place à une pièce commune où enseignants et élèves se retrouvent autour d’une grande table. Dans la même veine que celui de Sénart en Seineet-Marne, premier du genre lancé il y a douze ans, le microlycée de Vitry a ouvert ses portes en 2008. Comme l’établissement y est obligé, les trois quarts des 91 élèves, âgés de 16 à 26 ans, viennent de l’académie de Créteil. Les autres sont autant du 13e que des Yvelines, de l’Essonne ou d’autres endroits situés sur la ligne du RER C.

Texte : Éloïse Fagard Photographies : Mathieu Génon

MICROLYCÉE POUR MÉGA SOUTIEN Un lycée peut en cacher un autre. Au fond d’un couloir lumineux de l’établissement Jean Macé, à Vitry-sur-Seine, se cache une petite structure appelée « microlycée ». Une école de la seconde chance pour « décrocheurs » du système scolaire.

U

n matin froid de janvier, au microlycée Jean Macé de Vitry-sur-Seine, c’est la pause de 11 heures. La convivialité est de rigueur dans la salle où coule le café chaud. Là, professeurs et élèves se croisent... et se tutoient. « On a essayé de casser la barrière hiérarchique, explique Florence Lhomme, professeure de français et coordinatrice. Évidemment, cela ne convient pas à tous les caractères. » Mais il faut faire avec, car dans cette petite structure, on expérimente une manière détendue de faire cours, afin de retenir les élèves sur les bancs de l’école. Et comme il est hors de question de copier les méthodes habituelles de l’Éducation

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Des élèves cassés par le système Pour s’adapter aux difficultés de leurs élèves, les professeurs - onze permanents et cinq extérieurs - ont un emploi du temps spécifique. Là où, dans un lycée classique, ils consacrent dix-huit heures à faire la classe, ceux du microlycée en effectuent douze, six autres étant réparties entre conseils, réunions pédagogiques, ateliers ou tutorat. « Venir exercer ici est un choix, assure Florence, arrivée il y a deux ans. Plusieurs fois par an, on effectue des analyses de pratique avec un psychologue afin de vérifier la mise à distance avec les élèves. » Deux heures par semaine, le psy vient même pour les aider à apprendre leurs limites. «  Parfois, on ne peut pas répondre aux problèmes des élèves, ce n’est pas notre rôle. En général, ils arrivent avec un gros bagage. Ils souffrent de phobie scolaire, d’addictions, ont des problèmes de violence ou familiaux. Ou alors il s’agit d’élèves très intelligents cassés par un établissement d’excellence. » Le but n’est pas nécessairement que les élèves restent au microlycée, mais plutôt qu’ils poursuivent leur scolarité comme ils l’entendent. Par exemple, un jeune de seconde qui souhaitait plus que tout aller en première scientifique est aujourd’hui parvenu en terminale dans un lycée classique. Mais le microlycée n’est pas une recette miracle. Certains ont besoin de stabiliser une situation personnelle avant de revenir au parcours traditionnel. Mélissa, 19  ans, une des rares Vitriotes du lycée, est en première L. Absentéiste depuis le collège, elle a réussi, au microlycée, à prendre confiance en elle. « Tout ne change pas du jour au lendemain. Je sèche encore un peu les cours. Mais ce n’est rien comparé aux années précédentes. Globalement, il y a une bonne ambiance ici et ça fait plaisir de venir en cours.  » Sa relation conflictuelle à l’école s’est apaisée et elle s’est découvert un projet : ouvrir une petite librairie indépendante... La lassitude du milieu d’année Toujours dans une démarche expérimentale, les enseignants testent en permanence ce qui marche avec les élèves et leur permet de reprendre goût à l’école. « Les premières années étaient catastrophiques, témoigne Florence. En seconde, on passait de 14 élèves au début de l’année à deux à la fin.  » Sans échéance comme le bac ou le bac blanc, les jeunes n’étaient pas stimulés


Avril 2013 — www.le13dumois.fr

Par Emmanuel Salloum — Photographies : Mathieu Génon

LOISIRS

— Bon plan resto : À côté

EN TOUTE

SIMPLICITÉ À deux pas du parc Montsouris, ce coquet bar à vin propose une bonne sélection de bouteilles à déguster autour de copieuses assiettes gourmandes viande/fromage.

« À

côté »  : un nom prédestiné pour ce petit écart à nos habitudes. Pour une fois, Le 13 du Mois vous conseille un restaurant situé dans le 14e, à quelques mètres seulement de notre arrondissement préféré. Deux pas qui valent le déplacement. Au centre, le vin, dont le patron Gilles Montet est un grand passionné et fin connaisseur. Sommelier de formation, il a fait ses gammes dans un trois étoiles Michelin avant de gérer une cave rue de la Banque pendant vingt ans. Il écume chaque semaine les salons professionnels et part à la rencontre des meilleurs producteurs de toute la France pour garnir sa carte, dans laquelle on peut choisir au verre (à

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partir de 3,50€) ou à la bouteille (dès 19€). Le mieux est encore de se laisser aiguiller : en deux mots il saura vous conseiller le meilleur flacon pour votre plat. À côté du vin, donc, la ripaille. Gilles a choisi la formule la plus efficace. Quoi de plus facile à préparer, que tout le monde aime et qui s’allie parfaitement au vin  ? La viande et le fromage, bien entendu. De la meilleure origine, évidemment  : AOC, petits producteurs du sud de la France, etc. Le chef a concocté une dizaine d’assiettes base salade à une douzaine d’euros environ. Parmi les plus populaires, l’originale Petite Martine (saucisson brioché aux pistaches et Saint-Félicien), la copieuse Mousquetaire (millefeuille de pintade au foie gras, magrets séchés, rocamadour) ou encore l’indéboulonnable Buron (aligot à la tomme fraîche de Laguiole, jambon du Cantal). Les amateurs de poisson pourront se rabattre sur la Viking (Parmentier de saumon et cabillaud à la ciboulette), les plus gourmands opteront pour le foie gras mi-cuit au Jurançon avec chutney de mangue au poivre ou le crottin de Chavignol chaud sur son pain poilâne. Pour finir, Gilles propose de savoureux desserts maison à prix raisonnable (environ 6€), comme le gâteau au chocolat ou le cheesecake. Mais la surprise vient davantage de ses excellents sorbets artisanaux de chez la Tropicale (voir encadré) et plus encore de cet exquis Fontainebleau, du fromage blanc battu avec de la crème fraîche et agrémenté de miel ou de coulis de fruits. Très parfumé, onctueux, aérien  : il donne l’impression d’avoir un nuage en bouche. En bref, une vraie bonne adresse pour

les hédonistes de la fourchette et du verre à ballon, au rapport qualité/quantité/prix plus qu’honnête. Attention, la salle ne contient que vingt couverts, alors arrivez tôt ou réservez ! # À côté 14 rue de l’amiral Mouchez Ouvert midi et soir du mardi au samedi Repas avec initiation et dégustation de vin une à deux fois par mois Renseignements et réservations au 01.53.80.02.45

LE PATRON RECOMMANDE - La Tropicale, 180 bvd Vincent Auriol, 13e : « Des glaces et sorbets artisanaux, du niveau d'un maître glacier » - La boutique gourmande : 14 rue de l'Amiral Mouchez, 14e : fromages, confitures, conserves, épices, vins, alcools : « Une remarquable sélection de produits d'une grande qualité » - Le Philovino, 33 rue Claude Bernard, 5e : « Excellente cave tenue par Bruno Quenioux, (Lafayette Gourmet), de très bons vins bio »


Le 13 du Mois n°28  

Le magazine indépendant du 13e arrondissement

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