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N°23 13 Novembre → 13 Décembre | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois | 3,90 €

13 et SEXE e

RETOUR SUR L’AFFAIRE LAMBLIN

UNE ÉLUE VERTE DANS LA TOURMENTE PHOTOREPORTAGE

HALLOWEEN

DANS LES CATACOMBES

PROSTITUTION, RÉSEAUX SOCIAUX, LIBERTINAGE, LOVE STORE… PRATIQUE : TOUT SUR LES AUTO-ÉCOLES * BON PLAN RESTO * SORTIES


SOMMAIRE

Novembre 2012 — www.le13dumois.fr

PORTRAIT

I

Karim Madani — p.42

SOCIÉTÉ

Dans la jungle des auto-écoles — p.14

K

K

L SOCIÉTÉ

BON PLAN RESTO Le Bouche à Oreilles — p.56

Enquête sur le marché de la voyance — p.12

REPORTAGE

Vie de kiosquier — p.30 4

I


N°23 — NOVEMBRE 2012

Édito Courriers Le 13 en bref Billet - Franck Évrard Billet - L'inconnu-e du 13 L'image du mois

POLITIQUE

Retour sur l'affaire Lamblin

SOCIÉTÉ

Novembre 2012 — www.le13dumois.fr

SOMMAIRE

03 06 08 48 57 58

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Voyage au pays des marabouts, médiums, etc. Dans la jungle des auto-écoles

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NOTRE DOSSIER

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Cela faisait longtemps qu’on nous parlait de la fête d’Halloween dans les catacombes du 13e. Il fallait nous rendre compte par nous-mêmes de son existence. C’est chose faite depuis la nuit du 27 au 28 octobre. Récit de quelques heures pas banales, au cœur d’une rave souterraine.

13 & SEXE e

13e ŒIL

Reportage : Vie de kiosquier Photoreportage : Halloween dans les catacombes

PAR-DESSUS LE PÉRIPH' Coloc' en banlieue

PORTRAIT

Karim Madani, écrivain de polars

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40

42

MÉTRO MON AMOUR, MA HAINE Le camion snack du métro Glacière

CULTURE

Sélection sorties

LOISIRS

Culture culinaire : Du beau, du bon, du Bo Bun Bon plan resto : Le Bouche à Oreilles

S’ABONNER COMMANDER LES ANCIENS NUMÉROS Illustration de couverture : Jean-Baptiste Thiriet

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17 DOSSIER SPÉCIAL

SEXE

PROSTITUTION, RÉSEAUX SOCIAUX, LIBERTINAGE, LOVE STORE…

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L’élue écologiste du 13e Florence Lamblin a été mise en examen pour blanchiment d’argent issu d’un trafic de stupéfiants. Retour sur un personnage aussi méconnu que controversé. 5


POLITIQUE

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Retour sur l’affaire Florence Lamblin

Par Virginie Tauzin

LES SECRETS DE FLORENCE Ce n’était pas un séisme à la DSK, mais tout de même un sacré coup de bambou. Le samedi 13 octobre, alors que nous sortions un numéro titré « Combien gagnent vos élus ? », le nom de Florence Lamblin ouvre chaque bulletin d’information et sa photo fait la Une de tous les sites d’actualité. L’élue écologiste du 13e a été mise en examen pour blanchiment d’argent issu d’un trafic de stupéfiants. Au fil des jours se dessinera le scénario d’une importante fraude fiscale, Lamblin plaidant la naïveté. Retour sur une affaire qui a abasourdi jusqu’à ses proches collaborateurs, et éclairage sur un personnage aussi méconnu que controversé.

L

e petit mot de Jérôme Coumet lors du conseil d’arrondissement du 5 novembre n’a pas suscité d’émoi particulier : après avoir démissionné le 22 octobre dernier, Florence Lamblin ne siègera plus, ce sera effectif après acceptation de la préfecture. L’affaire Lamblin ne se commente plus, comme si tout avait été dit, qu’il fallait passer à autre chose. Voici un peu plus d’un mois que l’élue a surpris tout le monde en se voyant accusée de blanchiment d’argent en bande organisée, après que 374 500€ en espèces ont été retrouvés à son domicile et dans des coffres, une somme rapatriée de Suisse via des circuits illégaux. Aux « abasourdi », « stupéfait » et « affligé » des premières heures ont suivi les commentaires : les écologistes sont montés au créneau pour défendre la présomption d’innocence. D’autres, comme Bertrand Delanoë, l’ont sommée de démissionner immédiatement, tandis que la droite en a profité pour renvoyer

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aux Verts leurs principes à la figure. Pendant ce temps, Florence Lamblin est restée terrée dans sa belle maison de la rue des Peupliers, s’exprimant par la voix de son avocat, reconnaissant la fraude fiscale mais pas le blanchiment d’argent. Mais une fois la tempête médiatique passée, l’information digérée et qu’un trait est définitivement tiré sur sa carrière politique, quel souvenir Lamblin laissera-t-elle derrière elle ? PEU PRÉSENTE DANS L’ARRONDISSEMENT Même si « le poste d’adjointe au développement durable n’était pas des plus importants  », selon Patrick Trémège, conseiller UMP de Paris pour le 13e arrondissement, Florence Lamblin, élue aux municipales de 2008, n’a jamais fait forte impression. « Elle était présente mais ne prenait pas souvent la parole en conseil  », ajoute-t-il. Un responsable associatif assure même


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Plus ou moins crédible, légale et lucrative, la voyance entretient depuis toujours le flou autour d’elle. Le 13 du Mois est allé à la rencontre de quelques-uns de ces professionnels du mystique made in 13e. Par Virginie Tauzin

M.

Samassa, boubou gris et chapeau traditionnel, malaxe son chapelet de perles noires et blanches au-dessus de son cahier. Il marmonne, se signe, marmonne, se signe. Sur la page, la retranscription en arabe des noms, prénoms et dates de naissance de deux personnes qui ne s’entendent plus. C’est une histoire banale, celle d’un homme qui quitte sa compagne. Et inventée : il fallait bien, pour en parler, entrer, voir, vivre une séance avec un marabout, puisqu’aucun n’a souhaité témoigner. Nous sommes à son domicile, dans un immeuble populaire du 13e, non loin du périphérique. Face à lui, dans ce bureau chargé de lumière, la cliente attend, faussement préoccupée, le verdict. « La situation est vraiment bloquée », dit, l’air contrarié, ce « spécialiste du  retour de l’être aimé  ». Au moment de payer, surprise : «  C’est 200€. - Mais vous m’avez dit 40 au

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téléphone ! - 40, c’est pour la consultation et 200, c’est pour mon travail. Tous les soirs, je vais agir sur l’esprit de votre compagnon, pour qu’il vous aime à nouveau. Il faut le payer, ça. » À court de liquide, la cliente est contrainte de demander un délai de réflexion qui se soldera par l’abandon de la « collaboration », comme il dit. Dans le vaste univers de la voyance du 13e, les marabouts restent cependant marginaux. Contrairement aux arrondissements du nord de Paris, ils peuvent se compter ici sur les doigts d’une main, si l’on se fie à des sites spécialisés sur Internet. En réalité, difficile de répertorier le nombre de pratiquants de cette activité clandestine, tapie dans l’ombre, apparaissant de temps à autre dans les boîtes à lettres ou sur les pare-brise des voitures. Dissimulés ou déclarés, les voyants ne sont pas tous


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DANS LA JUNGLE DES AUTO-ÉCOLES Pratiques, notoriétés et prix diffèrent, difficile de s’y retrouver entre les formations de conduite proposées dans l’arrondissement. Nous avons tâché d’y voir plus clair.

L

a route est leur terrain de jeu, mais aussi leur champ de bataille. Les auto-écoles parisiennes se livrent une lutte féroce pour attirer les candidats. Le 13e compte seize établissements, aux tarifs très variables. Un forfait de 20 heures coûte entre 900€ et 1 500€ selon les agences. Il comprend généralement des entraînements de code et une présentation à l’examen, 20 heures de conduite et un passage du permis de conduire. Quand tout se passe bien, code et permis peuvent être passés en trois mois. Mais avec un taux de réussite de 44% dans la capitale à l’examen du permis de conduire, aucune garantie. Si vous ratez ou si vous avez besoin de plus d’heures, comme c’est souvent le cas, il faudra repasser à la caisse, aux alentours de 50€ l’heure supplémentaire. La durée moyenne de formation, à Paris, oscille entre 30 et 35 heures. La facture peut alors passer la vitesse supérieure et facilement atteindre 2 000 voire 2 500€. Le directeur de l’ECF Italie [École de conduite française, leader sur le marché, ndlr], Lazhar Ghrab, possède une autre agence dans le 7e arrondissement. Il se braque quand on évoque les critiques d’auto-écoles vues comme des « pompes 14

Par Philippe Schaller Photographies Mathieu Génon

à fric ». « Moi, je suis un passionné, je fais ça depuis 35 ans ! » s’exclame-t-il. Chez lui, il vous faudra débourser 1 350€ pour un forfait 20 heures. C’est plutôt dans la fourchette haute. « Mais le prix ne doit pas être le seul critère », plaide-t-il. Plusieurs autres éléments sont, en effet, à prendre en compte pour qui ne sait comment choisir son auto-école : le taux de réussite au code et au permis de conduire que l’on peut obtenir en préfecture et qui détermine le nombre de places de l’agence aux examens ; la qualité et la réputation de la formation, transmise par le bouche-à-oreille ou les forums sur Internet ; l’ancienneté de l’école ; le nombre de moniteurs ; les créneaux horaires. L’ENJEU BIEN SOUVENT : LE PRIX Néanmoins, comment expliquer les écarts de prix ? Une formation en dessous de 1 000€ est-elle forcément au rabais ? Un forfait cher est-il la garantie d’une formation solide ? Derrière des forfaits a priori identiques, se cachent des pratiques bien différentes. Un forfait code abordable signifiera sûrement que les séances se font uniquement avec un DVD,


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alors qu’un plus cher inclura la présence d’un moniteur pour répondre aux questions. Quand on embraye sur les formules à petit prix, Delphine Dacquin, de l’agence CER Daviel [centre d’éducation routière, ndlr], dégaine : « C’est moins cher mais les conditions ne sont pas bonnes. On a entendu parler de moniteurs qui fument ou lisent le journal pendant les cours. Certains obligent aussi à reprendre 10 heures de conduite en cas d’échec au permis, et les frais de dossier ne sont souvent pas inclus. » Même son de cloche chez Lazhar Ghrab, de l’ECF Italie, qui dénonce les formations de « postiers » : « Elles veulent attirer la clientèle, mais la qualité n’est pas là. Nombreux sont ceux qui abusent notamment du simulateur de conduite dans les premières heures, au lieu de la conduite réelle. » Du côté des formations à coût modeste, on sourit volontiers des accusations. Steve Levy, directeur de l’autoécole Patay-Tolbiac, annonce un forfait 20 heures à 995€. Comment est-ce possible ? Il se justifie facilement : «  Je fais moins de marge qu’ailleurs, c’est important pour les clients. Et puis les franchisés - CER et ECF - doivent reverser 8 à 10% de leur chiffre d’affaires, et ça, ce sont les clients qui le paient. »

SOCIÉTÉ

Un forfait de 20 heures coûte entre 900 et 1 500€. Mais la formation à Paris, c’est 30 à 35 heures en moyenne. La facture peut alors atteindre les 2 000 à 2 500€. Malgré les avis tranchés de ses confrères, chez lui, les frais de dossier sont inclus dans le forfait et l’homme n’utilise pas de simulateur de conduite, « un gadget inefficace, car les élèves l’apparentent à un jeu vidéo  ». Pour le gérant, Steve Levy, le prix est incontestablement un argument. C'est son atout, surtout en ces temps de crise. Mais, malgré ses bonnes intentions, le succès n'est pas encore au rendez-vous. La jeune structure a un taux de réussite de 28,21%. L'an passé, seuls 11 des 39 candidats présentés par l'école ont obtenu leur permis. →

LES TAUX DE RÉUSSITE AU PERMIS DANS L'ARRONDISSEMENT En blanc le nombre de candidats présentés

Source : préfecture de police de Paris, données pour l'année 2011

En bleu le nombre de candidats reçus

Consultables en préfecture, voici les taux de réussite des 16 auto-écoles de l'arrondissement, en 2011 et en première présentation au permis de conduire B. Le taux moyen de réussite à Paris est de 44% ; dans l'arrondissement il évolue, selon les établissements, entre 18% et 57%. Cette donnée n'est cependant pas un indice sans défaut : certaines auto-écoles vont jusqu’à présenter leurs élèves uniquement après 40 heures de conduite. Normal qu’elles aient alors des taux de réussite supérieurs aux agences donnant leur chance aux candidats dès 20 heures.

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DOSSIER

13 et SEXE e

Par Éloïse Fagard, Jérémie Potée, Emmanuel Salloum, Virginie Tauzin Photographies Mathieu Génon

PROSTITUTION, RÉSEAUX SOCIAUX, LIBERTINAGE, LOVE STORE… 17


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LA PROSTITUTION CHINOISE EN PLEINE EXPANSION ? Une « marcheuse », avenue d’Ivry, une fin d’après midi de novembre.

Les témoignages abondent, la police et la municipalité s’agitent. La prostitution chinoise, encore inexistante dans le 13e voilà deux ans, deviendrait problématique. Le 13e est-il devenu le nouveau Belleville ? Ou s’agit-il au contraire d’un épiphénomène monté en épingle ? Reportage.

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L

e sujet pourrait faire figure de marronnier. L’année passée, Le 13 du Mois avait tiré parti des tournées municipales de rentrée pour découvrir l’humeur chagrine des habitants du sud du 13e. À l’époque, on se plaignait de l’irruption d’un phénomène alors inconnu : les parties de jambes en l’air des prostituées chinoises sous le plancher des résidents des Olympiades (1). Plus précisément, les faits, très glauques, se déroulaient dans les entrailles de la tour Tokyo, l’édifice le plus méridional du grand ensemble.


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l’initiative un brin démago - il fallait voir la trentaine de badauds se pressant autour des hautes personnalités, tentant d’entendre ce qui se racontait - visait à assurer les plus furax des résidents de la pleine considération des services concernés. Pour cause, on apprendra de la bouche du commissaire adjoint Vincent Lafon qu’un coup de filet a eu lieu la semaine du 21 octobre. Une dizaine de prostituées ont ainsi été arrêtées, nettoyant partiellement les avenues de Choisy et d’Ivry. Le dossier figurait selon lui « au-dessus de la pile ». « Regardez autour, c’est clean », nous dirat-il ce soir-là, englobant du regard l’avenue de Choisy. Le lendemain, avenue d’Ivry, nous serons abordé par l’une d’entre elles alors que nous attendions l’arrivée d’une autre, contactée par téléphone (voir en encadré le récit de cette rencontre)… Réaliste, le flic convenait que l’opération ne leur «  donnait pas beaucoup de billes ». Comprendre qu’il ne s’agissait là nullement du démantèlement d’un réseau mais de femmes agissant isolément. Rien d’autre qu’un coup d’arrêt très ponctuel à de la «  prostitution de misère », qui aura eu pour vertu d’adoucir l’aigreur des riverains.

Une cave type photographiée dans la tour Tokyo, en décembre 2011 (archives).

en appartement ou dans les caves. À en croire les figures locales, l’épiphénomène est allé s’amplifiant depuis le début de l’année. C’est à la faveur d’une réunion de rue que nous avons pu prendre la température. Le 29 octobre, le maire du 13e assisté du commissaire avaient invité les curieux à venir les rencontrer pour discuter sécurité. Ce genre de réunion à même le pavé est une innovation de l’édile. Pour l’occasion, 20

« Tiens, tu savais qu’il y avait un claque dans ton immeuble ? »

- Un conseiller syndical d’une tour à un autre

DANS LES TOURS, OMERTA À TOUS LES ÉTAGES Un conseiller syndical était d’ailleurs tout prêt à tomber dans les bras du commissaire pour son action salutaire. C’est que le sentiment d’assister à une dégradation inexorable de la situation est vif, par ici. Les plus concernés sont ces copropriétaires en responsabilité dans leurs tours respectives. Ils forment une petite communauté de Blancs, souvent retraités, prompts à réagir et qui se sentent isolés au milieu de la marée asiatique. Laurent Miermont, l’adjoint local à la sécurité, confie d’ailleurs ignorer si la prostitution est en réelle augmentation ou si ce ne sont que les « signalements  » qui s’amplifient. Mais, pour sûr, il y aurait un seul et même réseau derrière tout cela : « Vu le nombre de prostituées que l’on soupçonne, une quantité pas faramineuse, il ne peut pas y avoir trente-six réseaux. » Reste que les présidents de conseil


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Sex on the Web

LE CARTON GRINDR DES RENCONTRES GAY

Le sexe se consomme désormais via de multiples applications pour smartphone. Grindr, spécialisée dans les rencontres 100% gay, 100% sans lendemain, est devenue un phénomène avec plusieurs millions d’utilisateurs dans le monde, des dizaines de milliers rien qu’à Paris.

À

côté de sa photo, le petit point vert est allumé : Jay (1) est en ligne. La distance qui le sépare de nous s’affiche sur l’écran : 56 mètres, 52 mètres, 60 mètres. «  Ah  ! Tu vois là, il vient de passer juste devant nous  », indique Erwan. Dans un bar, son Iphone branché sur Grindr, le jeune homme de 36 ans m’explique le principe de cette application pour téléphone portable. Facilitant les rencontres entre gays, l’appli 22

fait fureur depuis sa création en 2009 et réunit plus de 3,5 millions d’utilisateurs dans 192 pays. DES RENCONTRES POTENTIELLES À LA PELLE Grâce à la géolocalisation, il est possible de visiter les profils des 200 utilisateurs les plus proches sur la version gratuite de l’appli. Pour les gourmands, il y a aussi la version Xtra qui permet d’agrandir le rayon des rencontres

et de voir de nouvelles têtes. « Je me branche au travail et chez moi. À force de fréquenter toujours les mêmes lieux, on voit toujours les mêmes en ligne.  » Alors quand on change de quartier, c’est forcément de nouvelles aventures en perspective. «  Quand j’ai déménagé, c’était comme un sapin de Noël. J’étais sans cesse contacté par d’autres utilisateurs heureux d’avoir affaire à un peu de nouveauté. » À voir les profils de jeunes éphèbes exhibant leurs abdos huilés, on se dit que sur cette appli sociale, le physique joue beaucoup…  «  Les gays sont beaucoup plus libérés au niveau de leur sexualité, poursuit Erwan. Ici c’est direct.  » Pour se décrire, à peine 116 caractères disponibles, moins qu’un tweet. Alors autant aller à l’essentiel. Le vocabulaire utilisé, véritable code d’initiés, permet de communiquer ses préférences sexuelles et ses attentes en à peine quelques lettres.

Les Parisiens sont, après les Londoniens et devant les New Yorkais, les plus gros utilisateurs de ce réseau social spécial gays


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À LA RENCONTRE

DES LIBERTINS DU 13e Décriés, incompris voire jalousés, les adeptes de l’échangisme sont à coup sûr méconnus. Le 13 du Mois a plongé dans un monde aux mœurs volages pour tenter de décrypter ses pratiques, ses codes, ses limites. Pudiques s’abstenir.

T

otalement étrangers au sujet, plusieurs possibilités s’offraient à nous pour approcher le milieu libertin du 13e : nous rendre dans le seul club échangiste de l’arrondissement ou s’inscrire sur un des sites Web spécialisés. C’est par là que nous avons commencé. Premier constat, les sites de rencontres libertines pullulent sur le Net. Il a donc fallu se concentrer sur les trois plus populaires auprès de la communauté des «  libernautes  »  : netchangisme.com, nouslibertins. com, idl-rencontres.com. Ils partagent avec les sites de rencontres traditionnels un souci esthétique approfondi, mais s’en démarquent par la teneur des annonces. Ici, pas de chichis, on n’est pas là pour rencontrer le grand amour, uniquement pour le sexe. « BONJOUR, VOULEZ-VOUS VENIR CHEZ MOI CE SOIR ? » Bien entendu, il a fallu ruser. Nous sommes devenus un jeune couple néophyte, avide de nouvelles expériences et ouvert à toutes propositions. Préambule obligatoire assez fastidieux, il faut remplir une quantité impressionnante de renseignements, de la couleur des yeux au signe astrologique. Si on reçoit ou si l’on préfère se déplacer. Et, bien sûr, ce qu’on pratique déjà et ce que l’on recherche. L’annonce n’est pas postée depuis cinq minutes qu’afflue 24

déjà une avalanche de messages, souvent le fait d’hommes seuls, largement majoritaires sur tous ces sites. On veut voir nos photos, discuter, nous rencontrer, nous initier. Grande surprise : même parfois très direct - « Bonjour, voulez-vous venir chez moi ce soir ? » -, le ton des messages est toujours cordial et respectueux. Tout de suite, nous ciblons les profils parisiens et expliquons notre démarche journalistique. Et là, collection de vestes, assez pour ouvrir un magasin. Certains s’offusquent de notre « mensonge » initial, et tous refusent catégoriquement de témoigner, même de façon anonyme. BAISER, PAS FAIRE L’AMOUR Tous, sauf un. Pierre (1), cadre en informatique habitant du 13e, accepte une rencontre pour nous donner un aperçu de ce milieu dans lequel « il est difficile de rentrer, et [duquel] il est encore plus dur de sortir ». À 30 ans, il a déjà dix ans d’expérience dans le « nomadisme sexuel », en a exploré à peu près tous les recoins, parle sans pudeur de sa sexualité et n’est pas avare de détails. Il explique même avoir été dépendant : « Je n’y prenais plus de plaisir, j’avais trop besoin de mon shoot de sexe  !  », avant de s’imposer pour quelques temps un sevrage salvateur. Aujourd’hui, Pierre vit en couple avec une jeune femme pas libertine pour un sou : « Elle aime jouer mais on ne joue pas au


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Sex-shop Entretien avec Richard Fhal, patron du réseau Concorde « Quand j’ai créé le love-store du 13e, j’étais loin d’imaginer qu’il serait copié par milliers » À la boutique Concorde du 13e, l’accueil n’est pas des plus cordiaux. À croire que les sex-shops n’ont pas abandonné leur bonne vieille méfiance à l’égard de ceux qui posent des questions. Concorde est pourtant ce que l’on appelle maintenant un love-store, à la grande baie vitrée ouverte sur le boulevard de l’Hôpital et à l’éclairage au néon blanc façon grande surface. Rien à voir avec l’ancien sex-shop à papa, rideau de porte chenille, lumière tamisée et imper de rigueur. Le commerce du sexe s’est libéré, mais peut-être pas la parole. Qu’à cela ne tienne, puisqu’il faut bien parler de ce lieu pas commun dans le 13e arrondissement, appelons le big boss, Richard Fhal, grand manitou du commerce de produits érotiques et sexuels, patron du réseau Concorde et inventeur du concept de love-store. Le 13 du Mois : Pourquoi avoir créé une enseigne dans le 13e, qui n’est pas vraiment un point chaud de la capitale ? Richard Fhal : J’avais l’idée de décentraliser le marché du sexe, de l’éloigner des classiques Pigalle et rue Saint-Denis afin de créer des sex-shops d’un genre nouveau, que j’ai appelés love-stores, parce que cela sonne doux et féminin. Un love-store doit se trouver dans un quartier ouvert et libre d’accès, où la femme ne se sent pas gênée par le regard des hommes. Le magasin du

boulevard de l’Hôpital est le tout premier que j’ai monté en 2000. Comment est né ce concept de love-store ? À l’origine, et cela depuis quarante ans, Concorde est un grossiste qui fournit l’ensemble de la profession. Je connais donc bien le milieu des sex-shops qui étaient fréquentés à 98% par des hommes, les 2% restants étant des prostituées ou des femmes qui s’étaient trompées d’adresse. En revanche, la vente par

correspondance bénéficiait d’une solide clientèle féminine. Je me suis dit qu’il y avait un marché à conquérir. J’ai alors créé mes propres boutiques. Depuis 2000, on est passé de quelques petits strings sexy à un tiers de lingerie sur l’ensemble de nos produits, et à une fréquentation composée à 60% de femmes, dont 30 à 40% viennent seules. J’ai également ouvert d’autres boutiques sur Paris et Strasbourg. Mais puisque les love-stores pullulent aujourd’hui un peu partout, vous êtes nombreux à vous partager le même gâteau... Quand j’ai créé cette boutique, j’étais loin d’imaginer qu’elle serait copiée par milliers. Pendant trente ans, il y avait seulement 300 sex-shops et deux sociétés de correspondance en France. Aujourd’hui, il y a en a respectivement 2 000 et 10 000. Moi qui pensais prendre une retraite royale, j’ai beaucoup plus de travail que quand j’avais 30 ans ! C’est un marché difficile, avec énormément de concurrence. Il faut savoir faire la différence, rester vigilant, sans cesse être à la pointe. → 27


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LA PRESSE PÉRICLITE, LE KIOSQUIER TRINQUE Les éditeurs ne vendent plus, les diffuseurs sont au bord de la ruine. À l’autre bout de la chaîne, il y a le kiosquier parisien. Le métier, très rude, pourrait ne pas survivre bien longtemps, d’autant qu’à la crise s’ajoute un système de diffusion dont l’organisation frise l’ineptie. Pour en rendre compte, nous avons suivi le temps d’une journée l’un de ces forçats de la presse. Par Jérémie Potée Photographies : Mathieu Génon

I

l semble que nous nous soyons emparés d’un sujet à la mode. Les kiosquiers, le devenir du papier qu’ils vendent, voilà qui fait la Une des journaux (1). Alors, au moment de convaincre ceux que nous connaissons tellement bien - Le 13 du Mois leur est distribué par nos soins chaque mois -, on s’est fait envoyer dans les cordes deux ou trois fois. « Déjà vu, déjà fait. Au fait, qui ça intéresse, nos petites vies ? Et puis, à me tourner autour

toute la journée, vous allez me réduire mon chiffre d’affaires. Déjà que ce n’est pas bien glorieux... », s’est-on vu répondre. Puis il y eut Pascal qui exerce dans un petit kiosque au croisement de l’avenue d’Italie et de la rue de Tolbiac, à la sortie du métro. D’accord pour le suivre une journée, malgré la somme titanesque de travail. Rendez-vous est pris un vendredi de la fin du mois d’octobre, dès potron-minet.

(1) Entre autres exemples, voir l’excellent témoignage d’un kiosquier de la place Gambetta (20e) dans le tout aussi bon mensuel L’impossible (n°4 de juin 2012). Lire également le dossier de Causette (n°28 d’octobre 2012) titré « La fin de la presse, c’est maintenant ? ».

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TOUT COMPTER, TOUT VÉRIFIER, TOUS LES JOURS « On est en fin de mois et à peine les hebdos du jeudi reçus et les anciens renvoyés, je reçois tous les mensuels, tous les hors-séries. Il va y avoir du boulot ! » avertit le kiosquier à l’ouverture de sa guérite, à 7 heures du matin. Avant de s’y mettre, il prend le café au Canon, la brasserie d’angle, à quelques mètres de là. Coincé entre un Mc Do et un Quick, c’est le refuge du kiosquier. Il y a ses habitudes, est copain comme cochon avec le serveur. Là, il assène qu’ « aujourd’hui, ça ne sent pas bon : la fin du mois, les vacances, l’Aïd. C’est à peu près sûr que ça ne va pas vendre, mais je peux me planter. » C’est l’heure d’ouvrir. À voir sa taille de guêpe, ses traits tirés, les cafés et les clopes qui se succèdent à un rythme déjà effréné, on ressent l’inéluctable routine qui, chaque jour, l’attend. À droite de son comptoir, le sas de livraison de la Société de presse Paris Service (SPPS), filiale de Presstalis, le plus gros distributeur de presse de France. Une «  messagerie  » en crise, honnie par les revendeurs de presse pour sa gestion kafkaïenne. Elle serait d’ailleurs au bord du dépôt de bilan - Pascal n’est « pas plus au courant qu’un autre, on ne nous dit rien ». À gauche, le sas du concurrent, les Messageries lyonnaises de Presse (MLP), lesquelles grappillent des parts de marché à proportion du désamour grandissant des éditeurs pour Presstalis. Dans ces deux compartiments, des kilos de papier à réceptionner, trier, mettre en place. « Tout compter, tout vérifier », voilà en quelques mots résumée la charge principale du kiosquier. Son bordereau en main, il compte les exemplaires reçus, les met en place, décide qui mettre en avant, qui planquer derrière lui dans les rayonnages. Tout en piétinements impatients, il rangera pendant des heures. La tâche est ponctuée par un peu de vente - Pascal avait raison, il n’y a pas foule -, une activité qui semble presque accessoire, récréative. VENDRE, SANS POUVOIR CHOISIR QUOI Aujourd’hui, il y a le magazine du Monde

qui sera vendu comme supplément week-end dès que le quotidien arrivera tout chaud de l’imprimerie, en début d’après-midi. Il y a aussi tous ces journaux étrangers - Sing Tao Daily, Daral Ayat, Il Corriere della Sera etc. - que les Parisiens ont le privilège de pouvoir se procurer. Et puis ceux qu’il ne connaît pas, qui lui sont livrés en quantité - « Je suis sûr que les employés de Presstalis nous en filent plus pour se payer un 13e mois » - et qu’il regarde d’un œil mort. Il les met de côté toute la matinée, histoire de mémoriser leur titre, avant de décider qu’en faire. C’est le cas d’États, un magazine vaguement classé « Actualité » sur son bordereau mais que son surtitre décrit comme relevant des « sciences humaines ». Dur de le mettre en place. Pascal tentera le coup quand il aura un moment, mais il n’y croit pas. Un magazine de skate distribué par les MLP leur sera illico renvoyé en « prématuré », une possibilité laissée par ce diffuseur, à l’inverse de la SPPS. Il nous montre un autre titre, MoyenOrient, dont il ne vend pas un exemplaire. Ses quatre invendus à peine retournés, voilà qu’il en reçoit neuf. En revanche, ils ont « baissé le service » de Sagesses d’hier et d’aujourd’hui, une série du Point et du Figaro signée Luc Ferry, alors qu’elle se vend bien. Les incohérences des SPPS, toujours : « T’as beau essayer des les appeler, t’as personne. » L’ÉDITEUR, PRESQUE UN ENNEMI Les éditeurs qui assomment les kiosquiers de publications en prennent aussi pour leur grade. La grande histoire du moment,

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c’est le supplément hebdomadaire lancé par Le Parisien-Aujourd’hui en France à la rentrée. Inséparable du quotidien, il fait grimper la facture à 2,25 euros le vendredi, quand le quotidien populaire se vend un euro le reste de la semaine, moins encore pour Aujourd’hui, sa déclinaison nationale (0,90 euro). Ce n’est pas peu dire que les habitudes des clients s’en trouvent remuées. En une matinée, une dizaine d’entre eux renonceront à leur quotidien, sous le regard compréhensif de Pascal : « C’est bien trop cher pour eux. Ça me chagrine de voir qu’ils n’auront pas leur lecture. » Le boycott prend une autre tournure quand certains clients payent le compte mais refusent tout bonnement de prendre le magazine. S’il gagne sa croûte grâce aux éditeurs, Pascal n’a pas de mots assez durs contre leurs pratiques. Il nous montre un exemplaire de Grazia. Dedans, un bulletin d’abonnement à 25 euros, quand le tarif normal est de 79 euros. «  Tu vois ce qu’ils nous font ? Ils tuent le métier. S’ils ont assez de fric pour faire des offres pareilles, ils pourraient pas plutôt nous rajouter 1% de com’ ? » Il confesse qu’en d’autres temps, il retirait systématiquement ces bulletins, pour se « défouler ». Sa commission se situe, en moyenne, autour de 20% brut. Il lui reste au bout du compte la moitié, une fois ses cotisations et ses impôts payés. Cette année, MLP et SPPS lui auront ainsi reversé de quoi empocher, selon nos calculs, à peu près 2 500 euros par mois. Cela en contrepartie de 10 heures de travail quotidien, sept jours sur sept. →

Le classement des kilos de journaux livrés aux alentours de 6 heures du matin prend des heures. La vérification de la quantité livrée est primordiale, sous peine de tracasseries administratives sans fin avec les messageries de presse.

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Par Philippe Schaller

Photoreportage

RAVE de catacombes Légende urbaine ou réalité du Paris underground, cela faisait longtemps qu’on nous parlait de la fête d’Halloween dans les catacombes du 13e. Il fallait nous rendre compte par nous-mêmes de son existence. C’est chose faite depuis la nuit du 27 au 28 octobre. Récit de quelques heures pas banales, au cœur d’une rave souterraine.

Par David Even Photographies : Mathieu Génon

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T

out commence mi-octobre sur le plus célèbre des réseaux sociaux à la recherche d’informations sur la désormais traditionnelle fête d’Halloween dans les catacombes de Paris. En quelques clics et bien aidés par nos contacts cataphiles, nous mettons la main sur la bonne page. Pas grand-chose à se mettre sous la dent pour le moment. On apprend que 6 000 personnes ont été invitées et que près de 500 ont d’ores et déjà confirmé leur présence. Niveau horaires, un vague 23 heures-7 heures est annoncé et, côté programmation musicale, on se dirige vers une nuit punk-métal-hardcore. Bref, pas de quoi s’endormir sous terre. En revanche, rien concernant le lieu de rendez-vous ni le moyen de s’y rendre. L’avant-veille, ça commence à s’agiter. Les commentaires se multiplient, principalement sur la tenue vestimentaire à privilégier. Pas question de parler déguisement d’Halloween, la grande question du moment est  : faut-il se munir de bottes ? Certains s’inquiètent du nombre de présents, pensent manque d’oxygène et accès aux issues de secours. Le jour J est arrivé. Lampes de poche et deux-trois couches de pulls constitueront notre paquetage. Un dernier message indique enfin  : «  Rdv à 22h devant le Centre Italie 2.  » Sur place, peu de monde. On essaye de repérer les éventuels cataphiles à l’état de leurs chaussures. Une jeune femme plutôt bien habillée mais aux baskets crottées nous confirmera que nous sommes au bon endroit. En quelques minutes, plusieurs petits groupes se forment direction l’avenue d’Italie où nous tombons sur un attroupement pas très discret près d’une bouche d’égout béante. On s'incruste, on descend. →

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une rave party. Il fait très chaud, les multiples épaisseurs de laines emportées sont plus que superflues. En traversant l’espace direction la seconde sortie, on tombe sur une autre salle aussi vaste où des dizaines de personnes sont assises au sol, façon pique-nique sur les quais de Seine, sans victuailles solides cette fois. Ça boit, ça fume pas mal, ça se drogue aussi mais pas plus que dans n’importe quel festival de musique officiel, qu’on se le dise. L’ambiance est particulièrement bon enfant avec un « public » de jeunes trentenaires très majoritairement masculin. Une poignée a osé le déguisement d‘Halloween, les autres se contentent de l’ensemble de rigueur : pull à capuche et bottes. Certains ont cependant particulièrement retenu l’attention et pas dans le bon sens du terme. Quatre

jeunes skinheads pré-pubères se pavanent torse nu, muscles saillants, treillis, rangers aux pieds et gants de cuir aux mains. Pour eux, visiblement, pas de second degré ni de déguisement. Les minots assument totalement leur dégaine, poussant la provoc’ jusqu’à l’exécution de quelques saluts nazis. On apprendra qu’au milieu de la nuit, ils seront finalement impliqués dans une bagarre. Pas étonnant. Un peu refroidis à l’idée de passer une nuit sous terre en cette triste compagnie, nous décidons de nous rapprocher de la scène. Coincés entre deux enceintes, une batterie et quelques micros attendent l’arrivée du groupe de Oi! [un genre de punk rock, ndlr] « Maraboots  ». Autour se pressent une trentaine de connaisseurs. Tous sont ultra tatoués et arborent des looks de

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« rouges  ». Ce sont des «  antifas  », pour anti-fascistes. Étrange melting pot impossible en surface. Dans une chaleur étouffante, les premiers riffs de guitare mettent finalement tout le monde d’accord. Au programme, trente minutes de pogo, une danse où la foule saute de façon désordonnée en se bousculant. Pas de quoi rafraîchir l’atmosphère. En guise de barrière pour permettre au groupe de jouer, cinq types assez motivés - et déchaînés - qui se tiennent par les coudes. Le son est bon, le groupe donne tout ce qu’il a et l’air se fait de plus en plus rare. Même les cigarettes deviennent difficiles à allumer tant les briquets fonctionnent mal, faute d’oxygène. D’ailleurs, le concert ne s’éternise pas. Les musiciens aussi n’en peuvent plus, surtout le saxophoniste ! → 37


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Il est 2 heures du matin. Un brouillard assez dense s’est installé. La faute à des fumigènes allumés par quelques inconscients.

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PORTRAIT

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—>DATES 1972 : Naissance à Paris 1993 : Premier voyage à New York 2005 : Première publication, Fragments de cauchemar américain aux éditions Inventaire Invention 2010 : Cauchemar périphérique, avec pour décor le 13e arrondissement, aux éditions Philippe Rey 2012 : Le jour du Fléau, paru dans la collection Série noire de Gallimard et Le journal infirme de Clara Muller, aux éditions Sarbacane. 42


PORTRAIT

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Karim Madani

Le rythme DANS LA

plume Par Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

Karim Madani a fait de la ville noire et décadente le décor de ses polars. Après avoir démarré dans l’écriture comme chroniqueur de musique, cet exalté de cultures urbaines a fantasmé ses lieux de prédilection : New York, Los Angeles et le 13e, son « ghetto » à lui.

K

arim Madani est un dur à suivre. Il ne parle pas, il débite. Il n’explique pas, il passe d’un sujet à un autre, emporté par les références, en prise avec sa propre pensée. Même l’initié peut se sentir perdu, alors le quidam n’en parlons pas ! Madani parle comme il écrit. En mai dernier, il disait dans un article (1)  : «  Chez moi c’est très saccadé, très rythmique. C’est lié au jazz, où il y a vachement ce genre de rythmique un peu éclatée, surtout dans le free. La musicalité de la phrase, le rythme de la phrase, c’est hyper important. J’écris beaucoup avec l’idée de sampling, de ligne de basse, de batterie, de syncope. » Bel exemple de la combinaison du flot et du flow. À bien y regarder, l’écrivain a aussi l’allure de son phrasé. Il paraît qu’on peut dire « hipster », quand les lunettes sont à grosse monture, la chemise à carreaux, le casque sur les oreilles un outil de première nécessité, le tutoiement même pas discutable et la contre-culture érigée en modèle. Il lui manque juste l’air

snobinard, alors traitons-le d’ «  urbain branché », dans son temps. Avec Madani, on ne pouvait tomber sur meilleur acteur-disséqueur de la Ville avec un grand « V », celle qui englobe, qui bouffe, qui produit, qui le fascine. GRANDI AUX OLYMPIADES, ÉLEVÉ EN BIBLIOTHÈQUE La sienne est rien moins que sa génitrice. Paris 13 - et non Paris tout court - l’a vu naître physiquement en 1972 de parents d’origine marocaine, grandir dans le quartier du métro Corvisart, qu’il quitte à sa majorité pour le boulevard Masséna pendant six ans, puis pour les Olympiades jusqu’en 2003, avant de s’éloigner un peu, à peine, vers Ivry. Intellectuellement et culturellement, c’est dans les bibliothèques que cela se passe  : «  Mes parents ne lisaient pas et il n’y avait pas de livres à la maison, raconte Karim Madani. Je me suis fait mon éducation littéraire avec les cartes de bibliothèque de la Ville de Paris. C’était naturel, j’aimais bien

« Il y a toujours une notion de cauchemar dans mes livres, j’essaie de montrer la ville anesthésiée par la télé, la consommation... »

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Par David Even

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SÉLECTION CULTURE

SORTIES

Figure féminine de la scène électro française, Élisa do Brasil vient de sortir son deuxième album treize ans après ses débuts derrière les platines. Rencontre avec cette « Djette » de la Butte-aux-Cailles.

La trentaine passée, désormais mère de famille, il n’y a pas de lassitude à mixer ? Non, pas du tout. Ça ne m’a en effet pas empêchée d’avoir deux filles. J’ai même mixé enceinte, jusqu’à huit mois et demi ! Il n’y a aucune lassitude, c’est juste que je fatigue plus rapidement. En tournée, on apprend à se reposer comme un chef d’État, à dormir vingt minutes par-ci, trente minutes par-là, dans un train ou un avion. Le plus bizarre en réalité est que c’est mon public qui a rajeuni. © M.G.

ÉLISA DO BRASIL PROFESSION DJETTE

Le public aussi est majoritairement masculin… Oui, mais le public est très gentil. Au pire ils sont amoureux de toi. Le problème vient plutôt du Dj un peu aigri qui pense que tu ne réussis que grâce à ton physique.

Le 13 du Mois : Revenons un peu à vos débuts. Tout a commencé à la fin des années 90, c’est ça ? Élisa do Brasil : Oui, j’ai découvert les free parties [aussi appelées rave, ndlr] en 1996. À l’époque, il y avait ce type de fêtes partout et tous les week-ends. D’ailleurs, je me souviens d’une dans le 13e aux Frigos pour la Fête de la musique il y a une quinzaine d’années. C’était énorme. J’ai beaucoup baigné dans ce genre de fêtes illégales, dans les champs ou les entrepôts, et c’est là qu’est née mon envie de mixer. Ensuite, j’ai été invitée un peu par hasard par le festival électro breton Astropolis au milieu des plus grands Dj’s. À l’époque je ne savais pas vraiment mixer. Ça a été un tournant très important puisque je suis passée d’un seul coup d’un univers illégal à de l’électro officielle. Juste après on m’a proposé une résidence au Rex Club, le monument de la musique électronique à Paris. C’est là que j’ai tout appris.

Donc plus de free parties depuis ? J’ai continué les free pendant une bonne année puis la loi a commencé à sérieusement les encadrer et ça a perdu tout son intérêt. Il n’y avait plus du tout le même esprit et je ne voyais pas l’intérêt d’aller dans une fête organisée par l’État. Vous en êtes déjà à plus de 10 ans derrière les platines. Comment expliquez-vous que peu de femmes, comme vous, parviennent à faire carrière dans l’électro ? Le rythme de vie, la vie de famille, c’est plus compliqué de concilier les deux pour une femme. Je pense que la plupart arrêtent de mixer à ce moment-là, quand elles veulent fonder une famille. Et puis, sans vouloir m’étendre sur le sujet, le milieu est parfois misogyne. Le rapport avec les hommes n’est pas toujours facile. Quand tu es une femme et que tu te retrouves en studio avec des hommes, certains attendent parfois autre chose que simplement de la musique.

Ça passe bien d’être Djette auprès des autres parents d’élèves et des enseignants ? Au début ce n’était pas toujours simple. Il y a eu pas mal d’a priori mais en parlant aux gens ils comprennent et trouvent cela plutôt chouette. Certains parents fêtards me connaissaient déjà d’ailleurs. Votre musique n’est en effet pas non plus des plus douces… C’est vrai que je ne prends pas forcement de pincettes. Mon style est plutôt dur, je dois avoir une colère intérieure à extérioriser. Mais je me suis quand même calmée, un peu. Ça se ressent dans mon nouvel album. Même si l’électro reste une musique de scène, j’avais envie de faire un album écoutable partout, j’ai donc baissé un peu le BPM [battements par minute, ndlr]. J’ai eu envie de ralentir le tempo, d’être un peu plus mélancolique. Ça collait à mon état d’esprit du moment. Élisa do Brasil, nouvel album Rolling the dice (X Ray Production) disponible depuis le 29 octobre. Soirée de lancement officielle le samedi 7 décembre à Petit bain de 23h à 5h. 7 Port de la Gare au pied de la BNF, à côté de la piscine Joséphine Baker. Renseignements au 01.80.48.49.81. 13€ à 15€.

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SÉLECTION CULTURE

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PLONGÉE DANS LE VIEUX PANAME

SOUVENIRS D’UN MONDE OUVRIER

PHOTOGRAPHIES

« L’Homme de Vitruve  » jusqu’au 16 décembre au Credac, le centre d’art contemporain d’Ivry situé dans l’ancienne Manufactures des Œillets, 25-29 rue Raspail, 94200 Ivrysur-Seine. À 200 mètres de la station Mairie d’Ivry (ligne 7). Renseignements au 01.49.60.25.06. Du mardi au vendredi de 14h à 18h et le week-end de 14h à 19h. Entrée libre.

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© Émile Savitry, courtesy Sophie Malexis

mile Savitry n’est pas le photographe français le plus connu, loin de là. Pourquoi lui consacrer toute une exposition alors ? Et bien parce que les photographies de l’homme sont un véritable bond dans le temps. Ces clichés respirent le Paris des années 40 et 50,

ils sentent la fumée des clopes d’un club de jazz de Montmartre. On ne voit pas seulement l’ambiance des cafés du vieux Montparnasse, on y pénètre. Loin d’être une rétrospective complète, les 80 clichés en noir et blanc ne sont pas pour autant un point de vue précis sur son œuvre. On croise tour à tour un nu, quelques clichés de réfugiés espagnols, le portrait d’un Chaplin ou d’une Bardot et des photos prises sur le tournage à Belle-Île de La fleur de l’âge de Carné et Prévert. Là encore on y est, on entend les acteurs, on ressent l’époque. Le plus simple est d’ailleurs d’y aller, les yeux grands ouverts. C’est un coup de cœur. « Émile Savitry - un photographe de Montparnasse », jusqu’au 27 janvier à la Maison de la photographie Robert Doisneau, 1 rue de la Division du général Leclerc, 94250 Gentilly. À dix minutes à pied du 13e et via les bus 57 (arrêt Division Leclerc) et 184 (arrêt Mairie de Gentilly). Les mercredis, vendredis et samedis de 12h à 19h et les dimanches de 14h à 19h. Renseignements au 01.55.01.04.86. De 1€ à 2€, gratuit pour les moins de 18 ans.

Dans un bar de Pigalle, un « apache » et sa protégée, Paris, 1938.

Nu de l’académie de la Grande Chaumière, à Montparnasse, 1950-1951.

© Émile Savitry, courtesy Sophie Malexis

© Installation de Jannis Kounnelis - André vMorin

nstallé depuis un peu plus d’un an dans l’ancienne Manufacture des Œillets, le Credac - l’un des tous premiers centres d’art contemporain en France - a trouvé avec son « Homme de Vitruve », un moyen idéal pour rendre hommage au passé ouvrier des lieux et plus largement à la cité  «  rouge  » ivryienne. L’exposition réunit des œuvres qui concernent le monde industriel, rappellent les mouvements sociaux dans les usines d’hier et d’aujourd’hui, et alertent sur la disparition progressive des savoir-faire ouvriers. L’ensemble prend une résonance particulièrement pertinente dans ces grandes salles de béton brut portant encore les stigmates du passé. Comme souvent pour les non-initiés en art contemporain, le sens de l’œuvre peut ne pas toujours sauter aux yeux. Nous vous conseillons donc vivement de vous munir du guide papier de l’exposition afin de saisir au mieux le message des différents artistes. Portez une attention particulière aux photographies noir et blanc de Bernd et Hilla Becher qui dressent un inventaire des sites désaffectés de la révolution industrielle, aux « objets de grève » de JeanLuc Moulène ou encore aux allumettes à doubles bouts rouges de Mircea Cantor prix Marcel Duchamp 2011.

© Émile Savitry, courtesy Sophie Malexis

I

EXPOSITION ART CONTEMPORAIN

Charlie Chaplin au palais de la Mutualité alors qu’il pose pour l’affiche d’un film destiné à la télévision britannique, Paris, 1949.


LOISIRS

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Par Emmanuel Salloum

RECO

MMA

Bon plan resto - Le Bouche à Oreilles

NDÉ

PAR

Faites passer le mot ! Au pied de la Butte-aux-Cailles ce bar à vin chaleureux et ambiancé propose de bons plats de viande d’origine très contrôlée, préparés finement, à prix raisonnables. À découvrir et faire découvrir.

I

l y a quelques semaines, à la fin d’un reportage, nous sommes tombés un peu par hasard sur un bar à vin de la Butteaux-Cailles à l’assiette de charcuterie assez exceptionnelle. On a voulu approfondir. Nous voilà donc place Verlaine, à l’angle de la rue Bobillot, dans ce bistrot de quartier à la devanture boisée et enguirlandée, façon petit chalet de marché de Noël. La salle abrite un large bar et une vingtaine de tables en bois, simples mais élégantes. Sans elles, on se croirait chez un disquaire spécialisé car, tout autour, les murs sont tapissés d’images et de pochettes de vinyles de vieux funk, jazz et reggae : la passion d’Éric, le patron. Il diffuse en continu ses morceaux favoris, «  pour détendre les clients  ». Malgré son indéniable bon goût et la plaisante atmosphère, les plus réfractaires à la musique ou les couples en mal d’intimité iront voir ailleurs, où le volume sera peut-être un peu moins fort. Pour « mettre à l’aise » ses clients, Éric use également de son affabilité naturelle et de son expérience. Comme son épouse et associée Amélie, il a mis à l’épreuve son sens du service pendant une vingtaine d’années dans les restos parisiens. Ensemble, ils avaient repris une brasserie-PMU à Réaumur. Puis, ils ont débauché un chef « surqualifié » pour le ramener au Bouche à Oreilles, repris en 2009. Là, changement de standing dans l’assiette. DE LA QUALITÉ, DE LA QUALITÉ, ENCORE DE LA QUALITÉ ! Le patron joue la carte du «  simple mais de qualité ». Le midi, des «  petits plats classiques  » à l’ardoise en formules pas chères - 11, 13 ou 15€ - avec pièce de bœuf, blanquette de veau, omelette, coquelet rôti, saucisse de Morteau… Mais c’est surtout à la carte que l’on appréciera au mieux l’art du produit frais bien préparé. En entrée, on 56

se paiera une gourmande escapade terroir avec les rillettes de lapin, l’os à moelle gouttière gratiné, le camembert Gillot au lait cru frit, le foie gras maison, le rocamadour pané, ou en Catalogne avec une savoureuse planche de charcuterie Lomo, fuet, jambon cru de bellota. Vous l’aurez compris, le souci de la qualité est poussé à son paroxysme, jusque dans la moindre tranche de jambon. « Ce n’est jamais du premier prix  », résume Éric. Les plats, à forte tendance carnivore, n’échappent pas à la règle. Demandez le civet de lapin, on vous servira du « rex du Poitou  ». Le hachis Parmentier, il est au confit de canard. Le burger du chef, au tendre charolais et à la tomme de vache au lait cru. Le filet de porc, un merveilleux pluma de porc ibérique Pata Negra. Pas de mauvaise



´ LE PATRON RECOMMANDE — Le Siffleur de ballons, 34 Rue de Cîteaux (12e) : « Un bar à vin très agréable, on y mange et boit très bien, assis ou debout. » — La Cuizine, 73 rue Amelot  (11e) : « D’excellents plats traditionnels français, à très bon rapport qualité-prix. »

surprise dans l’assiette, les saveurs sont au rendez-vous, et la portion plutôt généreuse. Même exigence dans les fromages et les desserts, faits maison bien entendu. On vous conseille notamment la mousse « très chocolat » et le tiramisu à l’amareto, des délices. Fils d’un pâtissier-confiseur-chocolatierglacier, le chef a un faible prononcé pour les glaces des Alpes, qu’il fait venir directement d’un maître-artisan. Vous trouverez votre bonheur dans la large et cohérente gamme de vins dont une quinzaine sont proposés au verre. Si vous séchez, vous serez bien guidés. Alors, certes, ce n’est peut-être pas le resto le moins cher du quartier. Mais, vu la qualité des produits et du service, «  les clients ne sont pas volés », dit le patron. On confirme. # Le Bouche à Oreilles — 10 place Paul Verlaine. Réservations au 01.45.89.74.42. Tous les jours midi et soir sauf le

— Boulangerie O Delice de la Butte, 48 rue Bobillot : « Le meilleur pain du quartier ! »

dimanche — Menu uniquement le midi : plat du jour 11€, avec entrée ou dessert 13€, avec les deux 15€. À la carte (entrée + plat + dessert) 25-30€. Happy hour de 17h à 20h.


Le 13 du Mois n°23  

Le magazine indépendant du 13e arrondissement

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