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L’ère de la féminisation et de la non-fiction La littérature russe connaît une renaissance et affiche de nouvelles tendances. P. 7

Secrets culinaires Les traditions méconnues de la cuisine russe : des spécialités de terroir riches d’histoire et de saveurs. P. 8 © ALAMY/PHOTAS

Ce supplément est édité et publié par Rossiyskaya Gazeta (Moscou, Russie) qui assume seule l'entière responsabilité de son contenu Mardi 26 avril 2011

Relations bilatérales Moscou espère voir les sociétés belges participer à la modernisation de l’économie russe

Fuir la ville

Sous le signe des investissements

Un nombre croissant de familles russes opte pour un retour au mode de vie plus proche de la nature. Mais il n’est pas toujours facile de se débarasser des habitudes consuméristes.

Une délégation de 300 hommes d’affaires belges, conduite par le Prince Philippe, s’est rendue en Russie début avril. Un troisième sommet du genre qui s’est avéré particulièrement productif.

ANNA NEMTSOVA LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

Jenia, médecin, travaillait jadis à l’Institut médical de Novossibirsk, un centre de recherche prestigieux. Il y a trois ans, son mari, pianiste, lui a parlé d’un groupe d’écologistes qui vivent de la terre à 75 km au nord de Novossibirsk, sur les bords de l’Ob. « J’ai bien ri en écoutant son conte de fées, mais il m’a dit qu’il m’emmènerait voir de mes propres yeux. Et c’est comme ça que nous sommes arrivés ici... pour y rester », se souvient-elle. Jenia, son mari et leurs deux filles de sept et huit ans vivent désormais avec les 51 familles de la commune baptisée « Terre d’abondance », dont les membres ont entre un et 91 ans. Des communautés de « colons » surgissent dans les coins les plus reculés du pays, dont la Sibérie, attirant des milliers de Russes en quête d’une vie autonome et respectueuse de l’environnement. Le nombre d’ « éco-communes », comme on les appelle, a drastiquement augmenté en dix ans. Ce mouvement de retour à la terre attire ceux qui se sont lassés des villes polluées et du consumérisme effréné qui règne en milieu urbain.

Une vingtaine de contrats ont été signés durant ce qui fut la plus productive, et de loin, des rencontres au sommet entre la Belgique et la Russie. La délégation belge, conduite par le Prince Philippe, a d’abord visité la future technopole russe de Skolkovo. Conscient du fait que le président russe place beaucoup d’espoirs dans Skolkovo pour replacer le pays sur la voie de l’innovation, le Prince a tenu à vérifier si la Belgique pouvait apporter sa pierre à l’édifice. À l’issue d’une rencontre avecViktorVekselberg, président du Fonds Skolkovo, l’héritier de la couronne a souligné l’intérêt des entreprises belges pour des investissements dans ce projet, qu’il considère comme « un symbole de la politique russe visant à moderniser l’économie ». Les Belges se sont intéressés aux secteurs des biotechnologies, des technologies de l’information et de l’efficacité énergétique, a relevé Alexeï Sitnikov, qui dirige le département du développement international de Skolkovo.

© AFP/EAST NEWS

PAUL DUVERNET

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Le Prince Philippe et la Princesse Mathilde de Belgique, en visite au couvent de Novodevichy

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Nucléaire 25 ans après, dans les ruines autour de la centrale

PHOTO DU MOIS

Tchernobyl : des traces indélébiles

La jeunesse contre la corruption

VERONIKA COLOSIMO SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Pour pénétrer dans la « zone d’exclusion », un rayon de 30km autour de la centrale de Tchernobyl et de son réacteur numéro 4 qui a brûlé

dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, il faut passer un point de contrôle muni d’une autorisation obtenue au préalable. Avant d’être admis, tout visiteur doit signer un papier stipulant qu’il prend l’entière responsabilité des risques encourus. À l’approche du réacteur, recouvert depuis la fin de 1986 d’un sarcophage de béton et d’acier, les dosimètres s’emballent et indiquent des niveaux de radioactivité plusieurs dizaines de fois supérieurs à la normale. Mais

les guides de l’agence gouvernementale Chernobyl Interinform, rassurent : « La dose reçue en une journée passée ici est inférieure à celle d’une radiographie dentaire », expliqueYouri Tatarchouk. Il travaille sur le site depuis 1998. Non loin du réacteur on observe de l’activité sur le chantier du nouveau sarcophage. Le projet, mené depuis 2007 par le groupement français Novarka, fait débat. SUITE EN PAGE 2

50 000 manifestants ont défilé le 16 avril à Moscou.

Non à l’assistanat

Pub : la déferlante

Caucase grand luxe

Entretien avec le conseiller présidentiel pour les droits de l’homme, qui présente son « Plan Marshall » pour stimuler la formation d’une société civile responsable et influente.

La publicité est devenue à ce point envahissante à Moscou qu’elle en recouvre des façades historiques et fait de l’ombre aux habitants. Le nouveau maire a décidé qu’il était temps de remettre de l’ordre.

Dans l’écrin du Caucase, une future station de ski, baptisée Lagonaki, ambitionne de rivaliser avec Courchevel. L’État, qui prend le projet à bras-le-corps, assure le financement.

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Poutine opte pour le pragmatisme

© ILYA VARLAMOV

Un quart de siècle après la catastrophe, on mesure toujours le coût humain et économique effroyable des erreurs de l’industrie nucléaire. Bien au-delà de la zone d’exclusion.

OPINIONS

L’économiste Roland Nash estime que les capitales occidentales n’ont pas encore réalisé que désormais, la politique étrangère russe se fonde essentiellement sur les intérêts économiques du pays, sans souci de suivisme ou d’opposition par rapport à l’Occident. PAGE 6

PAGE 5 © ALEXEY MAISHEV

© LORI/LEGION MEDIA

Avril 2 6 / Ma i 31

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LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI WWW.LARUSSIEDAUJOURDHUI.BE SUPPLÉMENT RÉALISÉ PAR ROSSIYSKAYA GAZETA ET DISTRIBUÉ AVEC

Politique & Société

EN BREF

La population russe a diminué de 2,2 millions d'individus (soit 1,6%) depuis le dernier recensement, effectué en 2002. Au total, le pays compte 142,9 millions d'habitants. La diminution s'explique par trois facteurs : une balance migratoire toujours défavorable, un taux de mortalité élevé, qui n'est pas compensé par une natalité en redressement insuffisant. En regardant de plus près les résultats, qui sont préliminaires (les résultats complets ne seront connus que l'année prochaine),

EMBLÊME NATIONAL BIENTÔT UN CROISSANT DE LUNE SUR L'AIGLE À DEUX TÊTES ?

Pripyat, à 2 km de la centrale, est devenue une ville fantôme.

Une catastrophe aux traces indélébiles Alors que la date de péremption de l’ancien, fabriqué pour tenir 25-30 ans, approche, le chantier peine à démarrer, comme s’inquiète Vladimir Tchouprov, le directeur du département énergétique de Greenpeace Russie. Le directeur de la zone d’exclusion,Volodymyr Kholocha, se veut rassurant : « Restauré, le sarcophage peut encore servir 15 ans ». Mais il souligne qu’il manque 600 millions d’euros sur les 1,5 milliards nécessaires à la modernisation et à l’entretien du site. Plus grave, les experts dénoncent la déficience du projet retenu : « Le principal objectif d’un nouvel abri était de permettre le démantèlement du vieux sarcophage et l’extraction de tous les combustibles nucléaires », explique Nikolay Karpan, ingénieur de la centrale depuis 1969 puis liquidateur des conséquences de l’accident de 1986 à 1989, actuellement directeur des programmes d’expertise du Parti national de Tchernobyl. « Mais ce but a été totalement perdu de vue, et le projet actuel n’est qu’une coque vide, un hangar, qui ne prévoit aucun mécanisme de démontage, pas plus qu’il ne permet de

protéger les gens qui travailleront à l’intérieur. À l’heure actuelle, le principal danger réside dans la poussière radioactive, qui provoque des irradiations internes lorsqu’elle est inhalée ». Un quart de siècle après la catastrophe, c’est l’absorption d’éléments radioactifs qui menace les employés de la centrale, mais aussi les milliers de personnes vivant dans les zones contaminées. Audelà de la « zone d’exclusion », sur des centaines de kilomètres carrés toujours peuplés, les sols ont absorbé les rejets toxiques. Depuis, les habitants de ces régions s’exposent à travers la nourriture : champignons, baies et lait tiré des vaches qui pâturent librement sont porteurs de radionucléides. « 70 à 95% des irradiations aujourd’hui sont internes, contre 5 à 30% externes », précise Valery Kashparov, directeur de l’Institut ukrainien de radiologie agricole. « On n’a pas de diagnostic officiellement reconnu, mais les enfants des zones contaminées ont un système immunitaire affaibli et présentent souvent des insuffisances de croissance », se désole Olga Vassilenko, médecin au centre médical français de Kiev.

ceux bradés à la sauvette par les paysans eux-mêmes, sur les bords de routes. Ni ceux que les villageois consomment au quotidien. Selon des analyses menées par Greenpeace, dans certaines régions, comme celle de Rivnenska (nord-ouest du pays, à 250 km de la centrale), la concentration de césium 137 dans le lait peut monter jusqu’à 16 fois le niveau acceptable, tandis que 73% des pâturages sont contaminés.

Ivan Nevmerzhitski, médecin en chef de l’hôpital de Lipniki, dans la région de Jitomir, s’inquiète : « Les cas de cancers de l’estomac et du poumon ont augmenté ces 25 dernières années ; une bronchite se soigne pendant des semaines, car les gens n’ont plus d’immunité. Selon moi, c’est directement lié à l’irradiation par la nourriture ». Les produits vendus dans les supermarchés sont strictement contrôlés, mais pas

Le mufti en chef de la Direction spirituelle centrale des musulmans de Russie, Talgat Tadjuddine, a proposé d'intégrer un croissant de lune, symbole de l'islam, aux armoiries de la Russie. C'est une déclaration issue d'un entretien aux Nouvelles de Moscou. Établies sous l'empire russe et restaurées après la fin de l'URSS, les armoiries contemporaines de l'État représentent l'aigle bicéphale et incorporent des symboles tsaristes et orthodoxes. Or quatre religions sont reconnues comme traditionnelles en Russie : l'orthodoxie, l'islam, le judaïsme et le bouddhisme. M. Tadjuddine propose de remplacer la croix d'une couronne de l'aigle par un croissant de lune et d'en apposer un autre à côté de la croix située au

Polémique sur le bilan humain Après la catastrophe de Tchernobyl, les autorités soviétiques ont envoyé sur place 600 000 liquidateurs (pompiers, techniciens, militaires, ouvriers, pilotes d'hélicoptères). 5 722 (moins de 1%) sont morts dans les quatre années qui ont suivi, sans qu'il soit prouvé que les radiations aient joué un rôle dans tous ces décès. C'est pourquoi la polémique autour du bilan humain de la catastrophe se poursuit. Lisez davantage sur larussiedaujourdhui.be

centre. "Aucun ennemi ne pourra ainsi utiliser le facteur religieux au détriment de l'unité et de l'intégrité de notre patrie", affirme le mufti. Qui a envoyé ses esquisses au président et au Premier ministre.

Armoiries de la Fédération de Russie.

ENSEIGNEMENT L'ÉCOLE DE MANAGEMENT VLERICK SE LANCE À MOSCOU

© RIA NOVOSTI

SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

on observe une urbanisation croissante de la population (73,7% des Russes). Fait unique en Europe, voire dans le monde, le déséquilibre qui s'accentue entre les sexes : 53,7% des Russes sont des femmes, alors que le déséquilibre observé dans les autres pays est le plus souvent en faveur des hommes. Enfin, à l'intérieur de la fédération, Moscou continue d'afficher un solde excédentaire, tandis que les régions éloignées et en particulier l'Extrême-Orient russe connaît un exode qui va en s'accélérant.

© ITAR-TASS

© GETTY IMAGES/FOTOBANK

DÉMOGRAPHIE LE RECENSEMENT 2010 CONFIRME LA POURSUITE DU DÉCLIN

Un des liquidateurs après l'explosion du réacteur.

Vlerick Leuven Gent Management School, déjà présente à Saint-Pétersbourg avec 600 élèves, ouvre une autre filiale dans la capitale russe. L'école, classée par The Economist à la 10ème place mondiale en 2009, va accueillir ses premiers étudiants moscovites cet automne, a déclaré au quotidien Vedomosti son doyen Philipe Haspeslag. Environ la moitié des enseignants viendront des établissements Vlerick situés en Belgique (Louvain et Gand) et l'autre moitié sera constituée de professeurs venant

d'écoles européennes et américaines réputées (INSEAD, Cambridge, London Business School, Instituto de Empresa, Harvard et MIT). À terme, Vlerick prévoit d'intégrer des professeurs russes. La formation intitulée Executive MBA s'étend sur 17 mois et son coût (45 000 euros) est deux fois inférieur à son principal concurrent moscovite (Skolkovo). Du coup, l'offre de Vlerick paraît très compétitive sur le marché russe. Cette école a en Europe la réputation d'avoir l'un des meilleurs rapports qualité/prix.

ENTRETIEN AVEC L'OMBUDSMAN DE LA FÉDÉRATION RUSSE

« Il faut mettre un terme à l'assistanat » Comment se présentera le document que vous allez soumettre au président ? Les mesures que je préconise devront aider à créer les conditions psychologiques de la modernisation du pays, qui ne peut avoir lieu sans modernisation des esprits, des relations sociales et des stéréotypes comportementaux. Il est très important de garantir à chacun la possibilité de retrouver une réelle justice, puis de connaître la vérité sur tout ce qui se passe autour, et enfin de se sentir libre. Le sentiment de justice, de vérité et de liberté n’est pas moins important. En effet, il arrive souvent que l’on n’ait pas conscience de sa réelle liberté, qu’on ne la ressente pas et par conséquent, on ne parvient pas à s’échapper du labyrinthe habituel des interdictions tacites. Il est

très important que l’État soit effectivement contraint de servir les intérêts de la société. Combien de temps faudra-t-il pour détruire des stéréotypes profondément enracinés ? Le fait est que les bolchéviques y sont parvenus très rapidement. Les stéréotypes comportementaux de la Russie tsariste étaient complètement différents de ceux existant à grande échelle après 20 ans de pouvoir soviétique. Nous n’avons pas besoin de pousser les gens en rangs serrés vers l’avènement de l’État de droit démocratique et social décrit dans notre constitution. Nous devons apprendre aux gens les règles de l’autodiscipline, l’auto-organisation, leur apprendre à être des initiateurs, à ne pas rester allongés auprès du poêle. Êtes-vous sûr que la société russe elle-même souhaite une telle indépendance ?

Il y a pour l’instant une large tendance à l’assistanat dans la société. Cela vient de tous les côtés : donnez-nous de l’argent, donneznous un logement… Nous proposons de changer les motivations et, également, les exigences. Il faut de la liberté pour faire naître des initiatives, il faut des ressources pour mettre en place des services

sociaux indépendants, il faut être responsable de la qualité et de la capacité de ces services. C’est pourquoi il est important de stimuler la population pour qu’elle prenne une part active à la gestion des affaires de la société. Êtes-vous favorable à ce qu'une modernisationéconomiquesoitmenée

© SERGEY SAVOSTIANOV_RG

Le conseiller présidentiel aux droits de l'homme Mikhaïl Fedotov commente son « plan Marshall » pour stimuler la société civile.

« Nous devons apprendre aux gens les règles de l’auto-organisation ».

parallèlement à la modernisation politique ? Oui, mais la demande de changement politique doit venir d’en bas, et non d’en haut. Les partis politiques doivent encourager le processus d’auto-organisation publique. On doit réveiller la société, et arrêter de la bercer de rêves propagandistes. Une idéologie de la modernisation doit remplacer l’idéologie de l’obéissance passive. C’est pour cette raison que le conseil se penche sur des questions d’éducation, de formation, de constitution d’une vision plus moderne du monde par les médias. Regardez ce que diffusent les chaines nationales. Est-ce qu’elles mettent en place des mécanismes pour le développement d’initiatives ? Non. Ici, les émissions de télévision sont destinées aux femmes au foyer. Mais les femmes au foyer sont majoritaires ici, et elles ne représentent

pas franchement une classe modernisatrice… Je ne vois pas d’obstacles à ce qu’une femme au foyer devienne un élément de modernisation. Elle peut par exemple intégrer l’association des propriétaires ou le mouvement des défenseurs de la propreté des rues, tenir un blog sur l’éducation des enfants. Ainsi, progressivement, de simples femmes au foyer, nos concitoyennes prendront l’allure d’hôtes d’une grande maison globale, la Russie. La classe politique est-elle prête à changer ? D’après moi, non. À ce jour, la classe politique se contente entièrement du sentiment de stabilité. Les prix élevés du pétrole garantissent, pensent-ils, cette stabilité. Mais on ne peut pas bâtir la politique à long terme d’un État sur une telle base. Propos recueillis par Viatcheslav Kozlov, Moskovskie Novosti


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Vie quotidienne Quand la pub recouvre les façades et fait de l’ombre aux Moscovites

À gauche après l’Oréal, puis suivez BMW Les enseignes publicitaires recouvrent des immeubles entiers de la capitale. Et nuisent non seulement à son apparence mais aussi à la qualité de vie de ses habitants. GALINA MASTEROVA LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

© ALEXEY MAISHEV

De l’intérieur du restaurant TGI Fridays, sur la place Pouchkine, on a l’impression que c’est le soir, alors qu’il est midi. Il y a beaucoup de fenêtres, mais quelque chose empêche la lumière de pénétrer. La façade de cet immeuble constructiviste du début du XXe est dissimulée sous une publicité vantant une station de ski. De l’autre côté de la rue, les deux faces d’un autre immeuble sont recouvertes d’une affiche géante pour Chanel. Des lettres en tubes néon monumentales coiffent les plus hauts édifices de la place.

Il y a 20 ans, les enseignes placardées sur un immeuble exhortaient les Soviétiques à travailler plus. Aujourd’hui, Moscou a embrassé la réclame consumériste avec un tel enthousiasme que les publicitaires eux-mêmes jugent que la ville a sombré en plein chaos visuel. La municipalité qui a pris le relais de Iouri Loujkov, l’ancien maire que l’on croyait indéboulonnable, a décidé de réduire le volume de publicité extérieure de 20% d’ici à 2013, et les autorités veulent totalement débarrasser le centre historique de toute annonce commerciale. « La priorité doit être réservée aux bâtiments historiques et non à la pub, surtout dans le centre aux si belles perspectives », explique Konstantin Mikhailov, un militant de l’organisation non gouvernementale de préservation architecturale Archnadzor.

© ALEXEY MAISHEV

EN CHIFFRES

Le diaporama sur larussiedaujourdhui.be

33 publicités

1 er support

20 pour cent

illégales ont été retirées par les autorités moscovites en janvier dernier.

publicitaire, les enseignes extérieures supplantent les autres modes de publicité.

des publicités présentes à Moscou doivent disparaître d’ici début 2013.

Des pans d’immeubles entiers sont recouverts de publicités.

« La publicité a conquis la civilisation », raille Albina Kholina dans la dernière édition d’un journal littéraire russe. Elle compare les bandeaux publicitaires qui barrent les rues de Moscou à « des culottes qui sèchent sur un balcon ». Le gros problème, c’est que la plupart des publicités sont illégales. En janvier, la ville a retiré 33 enseignes « pirates », sans qu’interviennent des sanctions systématiques, ce qui a éveillé des soupçons de corruption au sein de la mairie. Maxime Tkatchev, le directeur de News Outdoor, l’un des grands acteurs du marché, considère que « la ville n’est pas intéressée par la transparence et l’ordre » dans le domaine de la publicité de rue. Le fonctionnaire jusqu’ici chargé du secteur a été accusé de corruption. En principe, l’accord d’au moins deux tiers des habitants d’un immeuble conditionne l’installation d’une enseigne sur la façade. Et la recette de la location de l’emplacement doit être affectée à l’entretien du bâtiment. « Si c’est fait correctement, tout le monde y gagne. Mais ce n’est pas le cas en ce moment », dit Andreï Beryozkine, le directeur de Espar-Analitik, qui analyse le phénomène publicitaire urbain. Quand les résidents d’un immeuble luxueux de la rue Koutouzovsky se sont retrouvés avec des fenêtres bloquées par une publicité pour la voiture Infiniti de 100 mètres sur 22, ils n’ont obtenu aucune compensation. « Nos appartements sont dans la pénombre pendant la journée et baignés de lumière néon la nuit », ont-ils écrit dans une lettre ouverte au Président Dmitri Medvedev. Ils y expliquaient aussi que les publicitaires étaient censés verser au titre de la location un million de dollars par an, dont ils ne voyaient pas la couleur. « Les entreprises comptent sur le fait que les résidents ignorent leurs droits », dit Beryozkine. « Je voudrais juste pouvoir voir la ville dans laquelle je vis », écrit la journaliste Albina Kholina, en notant que l’on remarque les changements que subit la capitale quand un Moscovite donne des indications d’itinéraire : « Tournez à gauche après L’Oréal, puis suivez BMW, là vous verrez Samsung, et après Pepsi, prenez à droite, vers l’immeuble Sony ».

Religion 20 ans après la Perestroïka, le judaïsme connaît un essor et une liberté sans précédent en Russie

Une Pâque juive aux multiples facettes MACHA FOGEL LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

« Mon grand-père fut exécuté en 1950 à Leningrad par l’État soviétique parce qu’il fabriquait de la matsah, cette galette plate que les juifs mangent à la place du pain levé pendant les huit jours de la fête de Pessah, la Pâque juive. Aujourd’hui, mon fils, qui porte le nom de mon grand-père, est chargé par le Président Dmitri Medvedev de cachériser la cuisine du Kremlin quand Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, est en visite à Moscou », se réjouit le rabbin Yitshak Kogan, qui dirige la principale synagogue loubavitch de Moscou. Depuis la Perestroïka, la vie religieuse juive renaît de ses cendres en Russie. L’immigration de masse vers Israël et les ÉtatsUnis a retardé une renaissance apparue avec le redressement de l’économie des années 2000. La capitale compte désormais une quinzaine de synagogues, contre deux à l’époque soviétique. Un chiffre à peine supérieur à Bruxelles, et à comparer avec la

soixantaine de synagogues de Paris intra muros. Pendant les décennies soviétiques, les rites de la fête de Pessah comptaient parmi les rares à avoir été transmis chez les juifs russes. La famille se réunissait les deux premiers soirs de la fête, et l’on mangeait un peu de cette matsah interdite. « Je me rappelle que ma grand-mère savait encore lire l’hébreu et regardait quelque chose dans un livre, mais pour moi, cette fête était l’équi-

Nombreux sont ceux qui ont oublié comment fêter Pessah, c’est pourquoi ils vont à la synagogue valent d’un simple anniversaire », raconte Rita, la secrétaire du Rabbin Kogan. Ce dernier vient au contraire d’un milieu resté toujours très religieux, une exception chez les juifs de Russie. « Ma famille accueillait tous ceux qui le souhaitaient pour entendre le récit en hébreu de la sortie d’Égypte ; à Pessah, la porte restait ouverte toute la nuit ce qui, dans les années 1950, représentait un péril », relate en yiddish le rabbin à longue barbe blanche, coiffé du chapeau noir traditionnel des hassidim lou-

bavitch. Aujourd’hui, la synagogue qu’il dirige, à quelques centaines de mètres du Kremlin, accueille 800 personnes pour les repas de Pâques. La synagogue chorale de Moscou, celle qui était restée active pendant l’ère soviétique, invite elle aussi un millier de fidèles pour ces festins. « Ce n’est pas forcément une bonne chose », tempèreYitshak Lifshitz, responsable du service de nourriture cachère. « La fête de Pessah est familiale par essence, elle constitue un moment de transmission essentiel entre les parents et les enfants, les premiers expliquant aux derniers l’essence et l’histoire du peuple juif. De nos jours, de nombreuses personnes ont oublié comment la fêter, c’est pourquoi ils viennent ici ». Les communautés juives géorgiennes, caucasiennes ou azerbaïdjanaises, sont restées d’avantage pratiquantes. Abigail

IL L’A DIT

Rabbin Kogan

"

Dans chaque génération, chacun doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte ». HAGGADDAH, (LIVRE DE PESSAH)

Iakobishvili, qui dirige la communauté des femmes géorgiennes, en est fière : « À Tbilissi, nous avons toujours eu de la matsah et de la viande cachère ». De nos jours, les synagogues de Moscou comptent presque tou-

tes une salle réservée à la communauté géorgienne, et souvent une autre pour les juifs des montagnes. À Moscou, c’était une autre ambiance, se rappelle Rita : « Quand j’étais enfant, les gens se rendaient à la syna-

© DMITRY KOSTYUKOV_KOMMERSANT

Brimée sous l’ère soviétique, la communauté juive observait ses traditions dans la clandestinité. Aujourd’hui, elle tente de redonner vie à des coutumes parfois oubliées.

La fête de Pessah est l'occasion pour les juifs russes de se réunir.

gogue chorale, la seule en état de marche ; on faisait la queue dans un immense escalier avec nos propres sacs de farine. Et tout en haut, des juifs fabriquaient la matsah, en silence ».


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Économie

Sous le signe des investissements EN CHIFFRES

10ème

C'est la position de la Russie dans le classement des fournisseurs de la Belgique. Il ne s'agit plus uniquement de matières premières.

0,8%

© AFP/EASTNEWS

C'est la part des exportations belges qui vont vers la Russie. Un chiffre qui devrait exploser.

250

entreprises belges sont actuellement actives en Russie, essentiellement dans les secteurs de la chimie, de l'équipement automobile et de la construction.

SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

Le Prince Philippe a ensuite rencontré le président russe Dmitri Medvedev et le maire de Moscou Sergueï Sobyanine. Ce dernier a noté que la capitale russe allait déposer des appels d’offres ouverts aux fournisseurs internationaux et qu’il s’intéressait en particulier à ce que les sociétés belges pouvaient apporter en matière d’équipements industriels et de médicaments. Le maire de Moscou a également attiré l’attention de son hôte sur les fantastiques

investissements nécessaires en matière de transports publics. La seconde partie de la visite s’est déroulée à Saint-Pétersbourg, dont l’économie est traditionnellement tournée vers le Nord de l’Europe. Le gouverneur de la région,Valentina Matvienko, a profité de l’occasion pour noter que les échanges entre la « capitale du Nord » et la Belgique ont progressé de 27% en 2010 pour atteindre un volume de 538 milliards de dollars. La Belgique occupe par ailleurs la 4ème place parmi les investisseurs interna-

Les exportations de produits chimiques représentent un bon quart des exportations belges vers la Russie tionaux dans l’économie locale, soit 8% des investissements étrangers. Quarante sociétés belges sont présentes à Saint-Pétersbourg. L’année 2011 a bien commencé puisque les entreprises belges ont à ce jour déjà investi autour de 450 millions de dollars dans la

capitale russe de la culture. Les hommes d’affaires en herbe locaux peuvent même, désormais, parfaire leur formation dans une école de management belges, qui forme actuellement 600 étudiants russes (lire aussi en page 2). Ces derniers pourront d’autant mieux suivre les cours... qu’une chaîne de cafés belge va bientôt se répandre dans les rues de la ville. Mais le nom de cette enseigne reste un secret bien gardé. Si l’on observe les échanges commerciaux d’un point de vue plus large, en tenant compte de l’en-

semble des régions russes, la tendance est également à l’intensification rapide et à la croissance. Mais les effets de la crise se font encore sentir. En 2009, au plus fort de la période de crise, la Fédération de Russie occupait le 17e rang parmi les principaux partenaires de la Belgique. Les exportations belges ont reculé, passant de 3,6 milliards d'euros en 2008 à 2,2 milliards en 2009, soit une baisse de 38,3%. La part de la Russie atteignait 0,8% du volume total des ventes belges vers l'étranger. Pour les impor-

ENTRETIEN AVEC ARKADY ARIANOFF

EN BREF

Binnofarm et UCB Pharma s'associent

sement de la coopération bilatérale entre Gazprom et la compagnie belge Fluxys, et aux perspectives d'utilisation d'un stockage souterrain de gaz à Loenhout, dont le volume utile atteindra, suite à des travaux d'agrandissement de ses capacités, 700 millions de mètres cubes en 2011. En 2010, Gazprom livrera environ 3 milliards de mètres cubes de gaz à la Belgique.

Moscou aura sa Fashion House La première pierre de la Fashion House de Moscou a été posée le 5 avril dernier par le Groupe Fashion House, spécialiste des magasins d'usine intégrés et bras armé du Groupe Liebrecht & Wood, financeur de ce projet de 97 millions d'euros. Le centre sera situé non loin de l'aéroport international de Cheremetievo, point de passage stratégique qui devrait bénéficier d'ici peu de l'autoroute Moscou-St Pétersbourg. Fashion Group mène parallèlement un projet du même type à St Péters-

sur la frontière entre la Russie et l'Union européenne. La grande profondeur des eaux du port (16 m) conjuguées à un court canal de communication (3,7 km) font du port d'Oust-Louga le seul port russe de la Baltique capable d'accueillir des cargos d'un poids pouvant atteindre 75.000 tonnes et des tankers d'un poids jusqu'à 120.000 tonnes. En 2010, le trafic de fret du port d'Oust-Louga a atteint 11,8 millions de tonnes et 65.500 automobiles. On prévoit qu'à l'horizon 2018, le trafic augmentera à 180 millions de tonnes de fret divers par an.

© LIBRE DE DROIT

Une filière automobile belgo-russe La « Compagnie Oust-Louga » (région de Leningrad), International Car Operators et le port de Zeebruges (Belgique) ont conclu un accord de partenariat pour la formation d'une chaîne logistique de livraison d'automobiles et de véhicules via le port d'Oust-Louga. La compagnie belge International Car Operators prévoit notamment de participer au développement du centre logistique de stockage, qui permettra augmenter les capacités de transit des terminaux de la partie sud du port d'Oust-Louga. Le port d'Oust-Louga est situé

Selon le vice-président d'UCB Pharma Thierry Teil, également directeur général de la compagnie en Russie et dans la CEI, les Belges sont attirés par la croissance du marché pharmaceutique russe qui, d’après les estimations, devrait atteindre 15%, ainsi que par les perspectives de travail dans le cadre des programmes d'État. Binnofarm avait conclu un accord similaire en novembre 2010 avec le britannique GlaxoSmithKline Plc : les partenaires doivent désormais organiser la production de vaccins modernes.

bourg. Le centre moscovite devrait accueillir 192 commerces, aires de restaurations et cafés. À l'intérieur du bâtiment de "style moscovite classique", les galeries emmèneront les visiteurs dans les rues des grandes villes européennes à l'image de Londres, Milan ou Paris. De nombreuses grandes marques ont déjà été séduites par ce projet parmi lesquelles Mexx, Calvin Klein jeans, ou encore Levi's. L'ouverture des deux centres russes est prévue d'ici à l'année prochaine.

La bière évince peu à peu la vodka... l'avantage d'implanter leurs usines directement sur le territoire russe. Ceci permet notamment d'éviter d'assez importants droits d'entrée et d'atteindre la rentabilité, en obtenant un retour sur investissement en moins de cinq ans. En outre, nos entreprises ont trouvé en Russie une main d'œuvre qualifiée et des ingénieurs compétents.

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La compagnie Binnofarm, qui gère les actifs d'AFK Sistema dans le secteur pharmaceutique et des biotechnologies, a signé un accord de partenariat avec le belge UCB Pharma : l'usine de Zelenograd (nord de Moscou) produira des médicaments sous licence, jusqu'à 7,5 millions de tablettes par an à l'horizon 2015. Par ce biais, Binnofarm participe au programme de substitution des importations, et mobilise ses capacités de production inexploitées. L'année dernière, un accord similaire avait été signé avec le britannique GlaxoSmithKline.

Gazprom stocke en Belgique Le PDG du groupe d'Etat russe Gazprom, Alexeï Miller, et le prince héritier Philippe de Belgique ont évoqué les perspectives de développement de la coopération bilatérale dans la sphère énergétique. Ils se sont notamment penchés sur le transit de gaz naturel russe vers des pays tiers. Les participants de la rencontre ont accordé une attention particulière aux capacités d'élargis-

tations, la Fédération de Russie reste le 12ème fournisseur de la Belgique. La Russie a constitué 1,6% du volume total des importations belges, pour un montant de 4 milliards d’euros en 2009 (les chiffres pour 2010 n’ont pas encore été publiés, mais devraient montrer une forte croissance). Au total, la Russie est en rapport avec quelques 2.600 sociétés belges. Une analyse sectorielle des échanges économiques montre que les premières positions sont occupées par les exportations de produits chimiques, qui constituent un quart des exportations belges vers la Russie, devant les exportations de voitures et d'équipement (11%), de moyens de transport (10%), de plastiques (8%) et de métaux non précieux (7%). En un an, entre septembre 2009 et septembre 2010, les importations russes en provenance de Belgique ont connu une hausse de près de 50% (de 1,6 milliard d'euros à 2,5 milliards), plaçant la Russie en quinzième position parmi les acheteurs de produits belges. Dans l’autre sens et durant la même période, les livraisons commerciales russes en Belgique ont augmenté de 80%, à 4,6 milliards d'euros, ce qui a propulsé la Russie en 10e position des fournisseurs de la Belgique. L'implication belge dans la modernisation russe s'inscrit dans une logique historique, car avant la révolution de 1917, les ingénieurs et les techniciens belges étaient parmi les plus actifs dans le processus d'industrialisation du pays, noteYouri Roubinski, directeur des études francophones à l'Institut de l'Europe.

Arkady Arianoff est directeur général de la Chambre de Commerce Belgo-Luxembourgeoise pour la Russie et le Bélarus.

Qu'est-ce qui a permis aux échanges entre la Russie et la Belgique de franchir la barre des 9 milliards d'euros en 2010 ? En 2010, les échanges avec la Russie ont connu un net regain d'activité. Les premières positions sont occupées par les produits chimiques, qui constituent un quart de nos exportations, devant les exportations d'équipements automobiles. Pendant la même période, la Belgique a vendu à la Russie des marchandises pour 2,5 milliards d'euros, contre 1,6 milliard l'année précédente. Qu'est-ce qui a motivé les 250 compagnies belges opérant actuellement en Russie à se relocaliser ? La modernisation de l'économie russe représente une opportunité très évidente pour de nombreux secteurs clés de l'industrie belge, qui ont tout de suite compris

Qu'en est-il de l'industrie agroalimentaire ? La réussite a également été au rendez-vous : la compagnie de production de bière Sun InBev a directement acheté neuf brasseries et en a construit une dixième : actuellement la bière est peu à peu en train d'évincer la vodka ! L'industrie chimique, qui est l'un des premiers secteurs industriels de Belgique, connaît-elle également du succès en Russie ? Oui. Elle est aujourd'hui déjà présente avec la société Solvay. Finalement, le remplacement des machines et de l'équipement nécessaire au développement de l'économie russe, notamment dans la métallurgie et l'aéronautique, a permis à différentes entreprises belges de se consolider en Russie grâce à leur savoir-faire et à leurs technologies de pointe. C'est en premier lieu parce que la Russie préfère désormais les équipements et les matériaux de qualité, chers mais fiables ! Propos recueillis par Boriana Cooper (Rossiyskaya Business-gazeta)


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Régions

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Mode de vie Reportage en Sibérie auprès d’ex-citadins qui ont voulu changer d’air, pour de bon !

Fuir la ville et renaître à la campagne, les mains dans la terre Jenia, grande et élancée, travaille en chantant toute la journée, range des choux sur sa véranda, remplit de miel des bocaux pour l’hiver et peint des œufs avec ses filles. « Depuis que nous avons déménagé ici, mon nouvel intérêt pour l’art, le chant, la science et l’agriculture me tire du lit tous les matins », dit-elle. Les aspirations d’activistes comme Jenia ne plaisent pas à tout le monde. L’Église orthodoxe russe voit dans ces communes des sectes qui vénèrent de faux dieux. Et certaines autorités locales contestent les velléités de diverses communautés visant à devenir propriétaires des terres qu’elles occupent. Les écologistes de « Terre d’abondance » assurent qu’ils ne sont pas une menace, et chaque maison est ouverte aux invités qui peuvent venir visiter et goûter au miel, à la tarte au potiron ou au lait de chèvre produits sur place. L’agriculture biologique est à la base du régime végétarien suivi par la population communautaire. Les familles préfèrent ne pas envoyer les enfants à l’école et les confient aux membres de la communauté spécialisés dans tel ou tel domaine. Jenia, par exemple, enseigne la chimie. Chaque ménage participe au pot commun de « Terre d’abondance ». La famille de Valery Popov, un ancien physicien, aide les nou-

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veaux arrivants à construire leurs maisons en bois. Les Nadejdine, un couple de dentistes, sont aussi les boulangers de la communauté. Klavdiya Ivanova, anciennement professeur de musique, est connue pour ses vêtements tra-

SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

RÉPUBLIQUE DE L’ALTAÏ

Le diaporama sur larussiedaujourdhui.be

Jenia (à droite) a abandonné son travail prestigieux de chercheur pour le labeur physique des champs.

Tout n’est pas que miel dans cette nouvelle vie, car la nature est rude et réserve parfois des surprises ditionnels faits à la main. Son mari, officier de l’armée à la retraite, aide au recyclage. « Toute ma vie, j’ai fait partie d’un système, à l’école, à l’université, en officier loyal. Puis le système s’est écroulé sous mes yeux, détruit par des menteurs, des voleurs, des chefs outrageusement corrompus », raconte Dmitri Ivanov, offrant une justification banale pour de nombreuses personnes venues chercher une nouvelle vie au sein de la communauté. « Nous sommes ici pour créer un nouveau modèle social d’individus libres, professionnels et confiants. Nous mettons l’accent sur la réduction de notre impact négatif sur l’environnement », précise Dmitri. Les organisations écologistes installées en Russie, telles que Greenpeace, voient d’un bon œil le mouvement des éco-communes. « Nous sommes favorables à tous les mouvements verts car ils reflètent un

Les familles préfèrent éduquer leurs enfants à la maison.

désir naturel des gens de vivre en harmonie avec la nature », estime Vladimir Tchouprov, chef du département de l’économie d’énergie. Le nombre exact de Russes qui ont fui vers la nature est difficile à évaluer. Mais il va croissant. Au moins 10 000 personnes ont rejoint la « Ville du Soleil » de Vissarion, une communauté verte près d’Abakan. Des douzaines de villages écologiques ont surgi ces dernières années dans l’Altaï, en

Carélie et sur la Volga. Certains se sont même exportés à l’étranger. L’éco-village ChambhalaChasta Anastasia à Ashland, dans l’Oregon (États-Unis), a ses racines en Russie et attire les « fans » de la nature. Tout n’est pas que miel dans cette nouvelle vie, car la nature est parfois très rude. L’hiver dernier, les températures sont descendues au-dessous de 50° dans l’Altaï. Allumer les fours à bois un matin de gel n’est pas une siné-

La force d’attraction de la nature sauvage reste difficile à quantifier.

cure, racontent les habitants. Et comme dans n’importe quelle entreprise humaine, des conflits surviennent. Olga Koumani, anciennement journaliste d’investigation à Novossibirsk, a quitté la grande ville en 2002. « Je n’arrivais plus à respirer, j’étouffais dans le système », expliquet-elle. En quête d’un meilleur cadre de vie, Olga a d’abord rejoint, avec ses trois enfants, la commune de Charbaï, dans l’Altaï. « Les chefs de la commune

voulaient juste contrôler notre argent et exploiter notre travail », confie Olga, qui est partie s’installer dans un lieu encore plus isolé. Elle et ses enfants vivent désormais au sein d’une communauté de 22 artistes qui fabriquent de la poterie et des flûtes, dans un village. Mais même cette vie minimaliste lui paraît encore trop agitée. Elle cherche patiemment un autre refuge, plus proche de la nature. Et surtout plus loin des hommes.

Sports d'hiver Le plateau de Lagonaki rêve de devenir le Courchevel oriental

Le Caucase russe vise le tourisme haut de gamme Un des projets de station les plus avancés se situe sur le plateau de Lagonaki, à quelques dizaines de kilomètres de la mer Noire. L’État prendra entièrement à sa charge les investissements. VLADIMIR RUVINSKY

Le meurtre de trois touristes russes, attaqués par un groupe armé en février dans la région de l’Elbrouz, n’a pas entamé la volonté du Kremlin de développer le tourisme dans le Caucase russe. Mais le drame a eu son effet sur les touristes. Originaire de Moscou, Sergueï Michtchenko, skieur depuis 15 ans, déclare que l’assassinat des trois touristes au pied de l’Elbrouz l’a forcé à envisager de renoncer à ses voyages dans le Caucase du Nord. « Les montagnes y sont parfaites, mais y aller avec sa famille, ça fait peur, c’est uniquement pour les amateurs de sensations extrêmes ». Les autorités russes ont considéré le triple meurtre et le dynamitage d’un téléphérique comme une tentative de torpiller leur ambitieux programme de développement du tourisme dans le Caucase du Nord, avec lequel elles prévoient de relancer l’économie de cette région sensible.

© LORI/LEGION MEDIA

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

L’objectif est de concurrencer les stations de ski alpines.

Dans le cadre de ce programme, on prévoit de créer cinq vastes stations de sports d’hiver, à l’aide d’investissements privés atteignant 11 milliards d’euros. L’une d’elles se situe sur le plateau de Lagonaki. D’une superficie de 650 kilomètres carrés, le site est à 95% en Adyguée et à deux heures et demie de route de Krasnodar. Épargnée par la guerre et les attentats, l’Adyguée est la républi-

que caucasienne la plus tranquille. Les autorités d’Adyguée et du kraï de Krasnodar, avec lequel la république partage le plateau, croient beaucoup au succès de la station. On estime qu’en 2019, elle accueillera entre 20 000 et 25 000 personnes par jour et qu’elle sera au niveau des stations alpines. Bien que l’Adyguée ne possède pas de frontières communes avec les autres républiques nord-cau-

casiennes, les questions relatives à la sécurité sont souvent posées à ses dirigeants. « Nous sommes au milieu du kraï de Krasnodar. Si l’on peut investir là-bas, pourquoi pas ici ? », s’interroge le président de la république Aslan Tkhakouchinov. Actuellement, des négociations sont en cours sur le projet de la station de sports d’hiver de Lagonaki. L’ensemble des infrastruc-

tures des stations nord-caucasiennes sera financé sur le budget fédéral. À cette fin, on a créé en 2010 la société anonyme « Stations du Nord Caucase » (KSK), dotée d’un budget de 1,5 milliard d’euros. Ces fonds serviront à construire et réparer les routes, lignes aériennes, et aménagements techniques. Tous les sites des stations (hôtels, pistes de ski, restaurants) sont censés être réalisés par des investisseurs qui devraient débourser 9,67 milliards d’euros. Le directeur de KSK, Akhmed Bilalov, indique que le gouvernement fournit aux investisseurs des garanties permettant en cas de force majeure de récupérer jusqu’à 70% des sommes investies. En outre, le gouvernement n’est pas opposé à l’idée de dispenser les investisseurs de l’impôt sur le revenu et le patrimoine pour 10 ans (la période nécessaire au retour sur investissement), et à fournir des baux de 49 ans sur les terrains, a raconté l’adjoint du président russe Arkadi Dvorkovitch. Avec le soutien financier de Moscou, la république développe activement le tourisme depuis cinq ans, en construisant routes et lignes aériennes, et en stimulant la construction d’hôtels et de

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RAISONS DE PARIER SUR LA RÉGION

La future station du plateau de Lagonaki devrait accueillir 20 000 à 25 000 touristes par jour d’ici 2019. Une fréquentation comparable à celle des stations alpines.

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Le gouvernement fournit des garanties permettant de récupérer jusqu’à 70% des sommes investies en cas de force majeure.

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La région a déjà fait ses preuves comme centre d’attraction : les investissements ont permis d’y faire passer le flux touristique de 80 000 à 240 000 en trois ans.

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bases touristiques. Un milliard de roubles (25 millions d’euros) a été dépensé pour ce faire. Selon le chef du comité du tourisme d’Adyguée,Vladimir Petrov, le flux de touristes est conséquemment passé de 80 000 en 2007 à 240 000 en 2010.


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Opinions

POUTINE MISE SUR LE PRAGMATISME

S'AGRIPPER ET OPPRIMER Fiodor Loukianov GAZETA.RU

Roland Nash THE MOSCOW TIMES

L

© NIYAZ KARIM

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a comparaison de l’opération militaire de la coalition en Lybie avec les croisades du Moyen-Âge par le Premier ministre Vladimir Poutine a été considérée par certains critiques comme le dernier exemple de l’opportunisme russe déconcerté. Cela semblerait cynique d’attaquer ainsi une coalition qui prend soin de son image, alors que le but premier de l’intervention est de protéger une population d’un dictateur. C’est par ailleurs d’autant plus hypocrite, que le Kremlin, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies, a apporté son soutien à l’opération en Libye par son vote d’abstention. Si les critiques du commentaire de Poutine y voient une attitude pontifiante, ils n’ont pas vraiment compris de quoi il s’agit. Poutine n’a pas critiqué les pays occidentaux parce qu’il soutient le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi ou qu’il trouve amusant de titiller les États-Unis. Au contraire, ses propos reflètent un certain pragmatisme de la politique étrangère, basée sur l’intérêt économique. Après s’être comparée à l’Occident pendant deux décennies, la Russie a enfin trouvé son propre statut sur la scène internationale. Car l’un des principaux problèmes, auquel la Russie s’est retrouvée confrontée depuis l’effondrement soviétique, c’est que ce pays n’arrivait à se classer dans aucune des catégories institutionnelles ou géopolitiques. Elle a connu la défaite en tant que superpuissance, elle l’un des pays BRIC avec une croissance faible, elle l’intrus du G8 et le mouton noir de l’Europe. À chaque fois que la Russie tentait de se définir selon l’une de ces catégories, elle était perçue au mieux comme un pays à la traîne et au pire comme un pays qui accumule les échecs. La politique étrangère de ces dernières années permet à la Russie de ne plus se confiner à ces critères. L’amélioration économique et une période de relative stabilité à l’intérieur du pays ont permis de générer une nouvelle stratégie nationale et étrangère. Quant à la crise de 2008, elle a montré les failles du modèle économique oc-

La Russie n’a jamais connu beaucoup de réussite en se définissant comme proou anti-occidentale cidental, prouvant que ce modèle ne fonctionnerait pas en Russie. Cette stratégie est composée de plusieurs éléments. Le premier élément, c’est une règle d’or : ne pas se faire d'ennemis, ou du moins, en avoir le moins possible. La Russie est en train de construire des relations internationales à une très grande échelle. L’amélioration du climat politique entre la Russie, les États-Unis et l’Europe fait les gros titres dans la presse. Les traités sur la réduction des armes nucléaires, une meilleure coopération avec les pays occidentaux sur l’Iran, des progrès dans les négociations concernant l’entrée dans l’Organisation Mondiale du Commerce, l’approvisionnement stable en gaz de l’Europe et une abstention au vote à l’ONU pour éviter une confrontation directe, reflètent des améliorations significatives dans les relations entre l’Occident et la Russie. Des liens forts tissés avec les pays émergents sont également très im-

portants. La Russie est en train de développer ses relations avec les pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud et du Moyen-Orient. La ville d’Ekaterinbourg a accueilli la première conférence des pays BRIC l’année dernière. Pour la première fois, les pays émergents fournissent une part importante de nouveaux fonds propres investis en Russie. Un autre élément tout aussi important : les champions russes sont encouragés à venir sur la scène internationale, notamment en Inde, au Venezuela, au Brésil, dans les États du golfe Persique, en Afrique sub-saharienne et tout particulièrement en Chine. En 2010, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la Russie devant l’Allemagne, et c’était avant le lancement du premier oléoduc depuis la Sibérie Orientale le 1er janvier de cette année. Il suffit de comparer ce partenariat avec les États-Unis, qui représentent aujourd’hui moins de 4% du commerce extérieur de la Russie. C’est l’Asie et le Golfe Persique qui déterminent les prix des principales exportations russes. L’Occident n’est plus considéré comme une source de financement fiable à long terme. La crise de 2008 a montré la nécessité d’élargir au maximum la gamme des investissements et des finances.

La compétition sur l’efficacité et la compétitivité des prix selon les règles et les institutions occidentales, c’est loin d’être le point fort de la Russie. Mais une fois que la politique et l’économie sont associées, la position de la Russie se renforce considérablement. La Russie se réjouit de mélanger des accords commerciaux internationaux et la politique, comme elle a toujours mélangé la politique et l’économie à l’intérieur du pays. Cette approche risque de ne pas être bien accueillie aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Elle est toutefois plus conforme à l’approche économique d’un grand nombre de pays dans le reste du monde, où la délimitation entre l’État et le secteur privé est moins clairement définie. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les commentaires de Poutine. La Russie n’est jamais allée très loin en se définissant comme pro- ou anti-occidentale. Elle veut simplement essayer d’être plus pragmatique. Cela pourrait paraître cynique à Londres, Washington ou Bruxelles, mais cette tendance reflète la reconnaissance par Moscou du changement de la situation mondiale. Roland Nash est conseiller principal en investissement chez Verno Capital.

LU DANS LA PRESSE QUI ORGANISE LA TERREUR CHEZ LE VOISIN BIÉLORUSSE ?

Un attentat dans le métro de Minsk a fait 12 morts et 150 blessés le 11 avril. L’énigme s’épaissit autour des commanditaires et de leurs motifs, alors que les autorités affirment avoir découvert les exécutants. Le pays, jusqu'ici à peu près épargné par le terrorisme, traverse une crise marquée par la dévaluation de sa devise et par un durcissement du régime, déjà très autoritaire. Préparé par Veronika Dorman

FRÈRES DE SANG

LA GUERRE DES MÉDIAS

TOUR DE VIS

Egor Maïkine

Éditorial

Konstantin Eggert

MOSKOVSKIÏ KOMSOMOLETS

GAZETA.RU

KOMMERSANT

L'explosion dans le métro de Minsk à l'heure de pointe marque un point de non retour dans la vie du pays. Le mythe du « paradis socialiste » calme et sécurisé s’est définitivement écroulé. Après ce terrible épisode, quelque chose doit immanquablement changer au Bélarus. Le premier à avoir désigné les coupables potentiels est le Président Loukachenko lui-même. « Nous avons reçu ce ‘‘cadeau’’ de l’extérieur », at-il déclaré, sans préciser d’où vient l’agression. La géographie est vaste, de Moscou à Washington. Une autre version, celle de l’attentat organisé par l’opposition biélorusse, est peu crédible. Presque tous ses leaders sont en assignation à résidence ou en détention provisoire. Surtout, l'opposition ne sait que parler, elle n’abrite pas d’extrémistes ni de chefs de bande. Ses responsables ne sont pas prêts à tout, même pour le pouvoir. Ce ne sera pas évident de lui faire porter le chapeau.

L’une des conséquences de l’attentat de Minsk est la « guerre médiatique » que les autorités sont prêtes à mener par la propagande et la répression. Le régime de Loukachenko a utilisé une méthode administrative éprouvée : il a menacé les médias et commencé à interpeller les « colporteurs de rumeurs provocatrices dans les réseaux sociaux et les forums en ligne ». Cette solution simple aurait pu fonctionner dans les années de stabilité, quand les rumeurs s’éteignaient d’ellesmêmes. Mais la transparence est telle aujourd’hui que la dissimulation d’une information n’est possible qu’accompagnée de mesures policières violentes, que le régime biélorusse, malgré son autoritarisme, n’a pas utilisées à ce jour. Mais il doit remporter la bataille médiatique. Le problème, c'est qu'il est très difficile de mobiliser la population autrement que par la propagande brutale, surtout en temps de crise.

À la veille de l’explosion, les Biélorusses prenaient d’assaut les bureaux de change dans l’attente d’une dévaluation du rouble local et d’une crise économique inévitable. Ajoutez à cela la fuite réussie en Occident de certains opposants politiques et l’isolation croissante d’un régime dont même Moscou ne veut plus entendre parler. Les révolutions arabes n’ont pas arrangé les affaires de Loukachenko : elles ont rappelé qu’il existe une dernière dictature en Europe. Lentement mais sûrement, le président tombe en disgrâce. Mais le terrible attentat détourne l’attention des problèmes économiques et donne l’occasion d’accuser l’opposition et les journalistes indépendants, de procéder à des arrestations et d'introduire la censure sur Internet, sans difficulté car les services d'ordre sont fidèles au chef. Ne reste plus qu'à espérer que la mort des gens ne deviendra pas un prétexte pour serrer les vis politiques.

a transition démocratique est la grande réussite politique de l’après guerre froide. De fait, les régimes les plus autocratiques s’efforcent de respecter certains principes, et restent attentifs aux opinions exprimées à droite et à gauche. Depuis les années 1990, l’idée s’est ancrée qu’un État souverain ne peut en aucun cas servir de couverture à une politique inhumaine, et qu’une intervention militaire à des fins humanitaires est possible. La deuxième décennie du XXIème siècle marque un glissement de ce processus, dont le résultat est aujourd’hui difficile à évaluer. Renforce-t-il la démocratie ou bien a-t-il un effet inverse ? A l’heure actuelle, par exemple, les forces internationales sont légalement, sous le mandat de l’ONU, impliquées dans deux guerres civiles (en Libye et en Côte d’Ivoire) et prennent parti. Est-on bien certain que le camp choisi vaut mieux que l'autre ? L’opinion publique a aussi changé : la tolérance envers les dictateurs est devenue, sinon quasinulle, du moins très faible. Au XXème siècle, les dictateurs les plus odieux étaient assurés de trouver un refuge à l'étranger et qu'on ne les laisserait pas dans la misère. Le « printemps arabe » a révélé la vulnérabilité des dictateurs. Les dirigeants autoritaires ont réalisé qu’aujourd’hui, la notion de fidélité géopolitique ne signifiait plus rien. Washington n’a pas hésité à désavouer son plus fidèle allié, le président égyptien Moubarak. Et Paris a renoncé à son amitié avec Ben Ali. Ce dernier s’est enfui en Arabie Saoudite, probablement l’un des derniers avant-postes de la dictature, où il ne subira pas une extradition. Mouammar Kadhafi refuse de se rendre et la coalition internatio-

nale cherche une sortie pour le Colonel. Mais où ? Avant la résolution de l’ONU autorisant le recours à la force, une autre résolution a été adoptée, interdisant à quiconque d’accueillir le leader libyen et sa famille. Mouammar Kadhafi est du coup au pied du mur. Quelles conclusions tirer pour ces dirigeants non démocratiques de par le monde, de l’Extrême-Orient à l’Afrique, en passant par le Belarus et l’Asie Centrale ? Il ne leur reste qu’une option : s'agripper au pouvoir, agir rapidement et avec la plus grande fermeté. Naturellement, on pourrait leur rétorquer : c’est votre faute !Vous n’aviez qu’à y penser avant ! Mais la question n’est pas tant morale que politique. Car la politique mondiale a perdu de sa flexibilité.

Il ne reste qu’une option aux dictateurs : s'agripper au pouvoir, agir rapidement et avec la plus grande fermeté Le déséquilibre militaro-politique, couplé aux idéaux de la fin du XXème siècle, a conduit à une polarisation de la situation. Les possibilités de trouver des solutions pragmatiques se rétrécissent. Et les alternatives à l'ordre du jour n’en sont que plus extrêmes. Des circonstances qui tendent à pousser les dictateurs à toujours plus de violence, et l’homme démocratique à intervenir là où personne ne souhaitait jusque-là s’engager. La Libye en est un exemple frappant, et l’impasse créée de toute part, son ultime conséquence. Et plus les puissances mondiales tomberont dans ces pièges, moins grande sera leur capacité à gérer une crise internationale, et donc à peser sur les dictateurs. Fiodor Loukianov dirige la revue « Russie dans la politique globale ».

SONDAGE

Pétrole cher : pas de quoi se réjouir CONSIDÉREZ-VOUS QUE LES PRIX ACTUELLEMENT ÉLEVÉS DU PÉTROLE SONT FAVORABLES OU DÉFAVORABLES À LA RUSSIE, PAYS PRODUCTEUR ?

Une majorité de Russes perçoivent négativement l’augmentation des prix du pétrole, en dépit de l’apport massif de devises pour le budget de l’État. Ils estiment que les revenus supplémentaires engendrés par la hausse ne profiteront pas à la population mais seront accaparés par les hauts fonctionnaires et les oligarques qui se les répartiront. Tandis que les prix des biens et services subiront, eux, une forte inflation.

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Culture

Littérature Décryptage des nouvelles tendances de la prose russe des « années zéro »

OPINION

Dans l'ère de la féminisation et de la biographie

Une indifférence mutuelle

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Zakhar Prilepine ÉCRIVAIN

ROSSIYSKAYA GAZETA

Les années 90 furent celles du divorce total entre la critique d’une part, les grandes maisons d’édition et le grand public d’autre part. Bien qu’ils soient de plus en plus nombreux, les prix littéraires russes (Booker russe, Best-Seller national,Yasnaya Poliana, Grand Livre, etc.) semblaient n’avoir aucun effet sur les ventes. Inversement, la littérature grand public était ignorée par les critiques. La donne a changé avec les « années zéro ». Les amateurs de littérature de gare ou de genre ont fini par se rabattre sur les séries télé. Seuls les vrais amateurs de littérature sont restés. Autre signe des temps modernes, ces lecteurs sont pour la plupart des lectrices. L’un des romans les plus populaires ces deux dernières années ? Le Temps des femmes. L’auteur, Elena Chizhova, une universitaire pétersbourgeoise, a reçu le prix Booker russe 2009. En Russie, les femmes lisent beaucoup plus que les hommes. Ces lectrices sont plus réceptives aux femmes écrivains, d’où le succès des romans de Dina Rubina, Liudmila Oulitskaïa, Tatiana Tolstoï, Elena Chizhova, Olga Slavnikova, Elena Katishonok... sans parler de ces « reines du roman policier féminin » que sont Alexandra Marinina, Tatiana Oustinova et Daria Dontsova. Les « années zéro », c’est aussi l’âge d’or des découvertes littéraires russes des années 1990, en particulier de Viktor Pelevine et de Vladimir Sorokine. Ils ont su se constituer un public très fidèle. Lire le dernier Pelevine ou Sorokine est en outre un signe d’appartenance à un certain milieu intellectuel.

Dans les années 2000 les amateurs de littérature bas de gamme se sont rabattus sur les séries télévisées monde de la littérature grâce à ses romans L’Or de la révolte et Le Cœur de Parme. Originaire de Perm (Oural), il est aussi ethnographe spécialiste des peuples de son Oural natal, qu’il surnomme « la colonne vertébrale » de la Russie. Dans son merveilleux roman Les Eltyshev, Roman Sentchine raconte l’agonie d’une famille russe ordinaire, oppressée par les nouvelles conditions économiques. Preuve qu’un roman peut, sur le thème de la dégradation sociale, devenir un excellent cru littéraire. Enfin, le genre biographique a le vent en poupe. Dans la célèbre collection russe Vie des gens extraordinaires, se succèdent les nombreuses biographies d’écrivains racontées par des écrivains eux-même. Dmitri Bykov raconte Boris Pasternak et Boulat Okoudjava, Alexeï Varlamov retrace la vie de Mikhaïl Boulgakov, Alexandre Grin, Alexeï Tolstoï et Andreï Platonov, Valéri Popov écrit sur Sergueï Dovlatov, etc. Quelle est la recette derrière un tel succès ? De grands écrivains... racontés par de grands auteurs.

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PAVEL BASINSKI

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Autre tendance significative des « années zéro », l’émergence d’une génération de trentenaires, avec Zakhar Prilepine, Alexeï Ivanov, Roman Sentchine, Dmitri Novikov. Proches du réalisme, ils refusent toute approche psychologique de la littérature. Leader emblématique de ce mouvement, Zakhar Prilepine a séduit le public moscovite avec son roman San’kia, qui raconte les périples d’un jeune révolutionnaire révolté contre le capitalisme. Le jeune Alexeï Ivanov a percé dans le

En tant que lectrices ou auteurs, les femmes sont de plus en plus présentes dans le monde du livre.

ENTRETIEN

Une fontaine débordante de pétrole et de sang

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Les années 2000 ont apporté de profonds changements dans l’édition. Les lecteurs sont revenus à la littérature de qualité et nombreux sont les jeunes auteurs à s’être révélés.

La Russie d’Aujourd’hui a interviewé Boris Akounine, un des auteurs de polar les plus populaires de Russie. Pourquoi les dix auteurs les plus populaires de Russie sont-ils presque exclusivement des auteurs de polars, selon vous ? D’abord ce genre est relativement nouveau en Russie, où il n’existe que depuis 15 ou 20 ans. À l’époque soviétique, faire figurer un crime dans la littérature était tout simplement impensable, comment aurait-il pu y avoir des crimes dans le pays du socialisme victorieux ? Deuxièmement, le polar est le genre le plus intéressant. Il encourage le lecteur à se

creuser les méninges pour découvrir qui est l’assassin. Le polar russe est-il spécifique ? Il est beaucoup plus varié que le polar scandinave, par exemple. Parce que la vie ici a toujours été une fontaine débordante : une fontaine de pétrole, de sang, d’émotions... Pourquoi votre personnage central, Fandorine, est-il si populaire ? Fandorine possède de nombreuses qualités qui manquent cruellement dans notre peuple. Les opposés s’attirent, vous savez bien. Fandorine est réservé, il a du sang-froid, il est scrupuleux, et ne considère pas les autorités comme quelque chose de sacré. Au fond, mes lecteurs veulent être comme lui. Fandorine a été acclamé par certains comme un héros national. Êtes-vous d'accord ? J'aimerais vraiment qu'Eraste Fandorine devienne un véritable héros

national, car un héros national est quelqu'un qu'admirent tous les garçons et avec lequel les jeunes filles comparent leurs admirateurs. Je pense que la Russie serait un bien meilleur endroit où vivre si plus de gens étaient comme Fandorine. Encore une fois, je ne suis pas objectif dans cette affaire… Votre correspondance avec l'ancien oligarque emprisonné Khodorkovski fait l'objet d'un livre récent et très commenté "Mikhaïl Khodorkovski : Articles. Dialogues. Interviews". Quelle est la signification de ce livre pour la société russe ? C'est un nouveau pas vers la libération d'une personne dont l'innocence ne fait absolument aucun doute pour moi et qui (à mes yeux) revêt une plus grande ressemblance avec Eraste Fandorine.

Tendance La non-fiction monte en puissance et puise son inspiration dans l’histoire récente

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Vers une démythification générale

Léonid Parfionov avec son livre Notre Temps.

L’approche documentaliste s’impose peu à peu dans les rayons des librairies, avec plusieurs travaux d’envergure jetant un regard nouveau sur le passé soviétique. TATIANA CHABAÏEVA LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Pendant que le monde de la littérature organise des prix rétroactifs pour rendre justice aux chefs-d’œuvre soviétiques censu-

rés (le prix NOS 73 vient d’être annoncé), la non-fiction se tourne aussi vers le passé. Verbatim, publié par Astrel, est certainement la plus poignante de ces œuvres. Son auteur, Liliana Lounguina, mère du cinéaste Pavel Lounguine (Taxi Blues, l’Île), fut la traductrice d’Astrid Lindgren, Heinrich Böll, Boris Vian, Henrik Ibsen et bien d’autres. Elle était l’amie de nombreux écrivains soviétiques. Ses compagnons ont été

un à un les victimes de la terreur, broyés ou tués dans les camps de Joseph Staline. Sa maison s’est convertie en un îlot de sécurité pour de nombreux auteurs persécutés, trahis par leurs amis et leurs collègues. Elle-même est devenue la gardienne et le témoin de leur destin. Juste avant son décès en 1998, Lounguina a conté sa vie à Oleg Dorman. Son récit a donné naissance à un documentaire puis au livre Verbatim. Pendant onze ans, on n’avait manifesté aucun intérêt pour son histoire, jusqu’à ce que le romancier Boris Akounine et le journaliste Léonid Parfionov s’en mêlent. Le documentaire et le livre ont tous deux rencontré un énorme succès public. De son côté, Parfionov, un des plus célèbres journalistes de télévision, planche sur le cinquième volume de Notre Temps, une encyclopédie englobant l’URSS et la Rus-

Pendant 15 ans, les éditeurs n'avaient manifesté aucun intérêt pour l'histoire de Liliana Lounguina. sie actuelle. Chaque volume aborde une décennie différente. Notre Temps est illustré de photographies de haute qualité, vivantes et pertinentes, qui aident à donner vie à l’histoire pour le lecteur russe. Au cours d'une année particulièrement fertile pour la non-fiction, le principal prix littéraire de 2010, le Prix Grand Livre, a été remis à Pavel Bassinski pour sa biographie profondément émotionnelle de Léon Tolstoï, consacrée aux 100 ans de la mort du légendaire auteur. L'intérêt immédiat et soutenu du public pour Vol du Paradis est d'autant plus remarqua-

ble compte tenu de l'absence de tout événement officiel de grande ampleur pour cette occasion. Bassinski a reçu un concert de louanges pour son œuvre, qui pourrait être publiée en anglais. L'agence de presse littéraire Limbus, basée à Saint-Pétersbourg, a publié une collection d'une nouveauté stimulante qui offre un regard rafraîchissant sur la vie et l'œuvre des géants littéraires. Le poète et critique Dmitri Bykov a écrit le volet consacré à Maxime Gorki ; la romancière Lioudmila Petrouchevskaïa a traité le poète Alexandre Pouchkine ; l'artiste et romancier Maxime Kantor a écrit sur le satiriste Mikhaïl Boulgakov. La liste comprend 40 auteurs. Par bonheur, la traduction prochaine de ces articles devrait être réduite. Avec cette révision, le livre devrait gagner en force, être encore plus divertissant et surtout plus concentré.

e n’est que durant les 15 dernières années que la situation a qualitativement changé. Je ne devrais même pas essayer de déterminer si cela est meilleur ou moins bon. La vérité est que la littérature (et l’art dans son ensemble) n’est plus perçue par les autorités comme quelque chose qui donne du sens à la vie et qui par conséquent est utile pour gouverner un pays. Nicolas Ier a été le censeur personnel de Pouchkine. Staline a écrit « Pourriture ! » dans la marge des livres d’Andreï Platonov. Tandis que Mikhaïl Gorbatchev comprenait la valeur des mots et a sincèrement flirté avec plusieurs ensorceleurs. Je ne peux cependant pas envisager de décrire Dmitri Medvedev ou Vladimir Poutine comme des censeurs ni comme des lecteurs attentifs et des partenaires de conversation de, disons, l’écrivain postmoderne ésotérique Viktor Pelevine. Je ne peux pas non plus imaginer Vladimir Poutine en train de lire les ouvrages d’Edouard Limonov, auteur radical et leader du Parti national bolchévique, laissant un « Pourriture ! » dans la marge. Et cela demande un certain pouvoir d’imagination que de les voir se lancer dans un groupe de discussion sur la prose du réalisme psychologique de Vladimir Makanine. En fait, quand cela me tombe dessus, j’ai du mal à imaginer que l’un d’entre eux puisse être un rat de bibliothèque ; le président semble se contenter de ses gadgets pour occuper son temps libre et le Premier ministre, passer le sien sur des skis ou aux commandes d’un avion.

Aujourd’hui, autorités et écrivains en Russie existent indépendamment et se croisent rarement Dans l’ensemble, la vie de l’écrivain n’a probablement jamais été aussi paisible qu’aujourd’hui. Aucune crainte de se faire haranguer, huer ou piétiner. Le risque est plus grand d’être poursuivi pour sédition. Aujourd’hui, autorités et écrivains existent indépendamment et se croisent rarement, essentiellement lorsqu’il s’agit de respecter les formes. Et quand cela arrive, leurs rencontres sont tout à fait insipides. Alors, que se passe-t-il si Boris Akounine ou Lioudmila Oulitskaïa soutiennent Mikhaïl Khodorkovski ? Que se passe-t-il si Boris Grebenchikov et Konstantin Kintchev, des stars du rock célèbres qui sont aussi de merveilleux poètes, écrivent une lettre à la veille de la Saint Sylvestre pour demander que Khodorkovski ne soit pas emprisonné de nouveau pour des faits pour lesquels il a déjà payé ? C’est une démocratie que nous avons ici, n’est-ce pas ? Vous voulez écrire ? Je vous en prie. Vous voulez protester ? Soyez sans crainte. Dans ce type de démocratie, on peut parler de soi-même, de son pays, du futur, des autorités… de tout. Mais cela n’affecte en rien les dirigeants. Né près de Riazan en 1975, Zakhar Prilepine est écrivain et journaliste.


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EN BREF

Traditions Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es

Des spécialités de terroir qui gagnent à être connues La cuisine russe est abusivement considérée comme monotone. En réalité, nombre de recettes n’ont simplement jamais franchi ses frontières... pour cause d’étrangeté ! MAKSIM SIRNIKOV

La cuisine d’un peuple est le reflet de son territoire. Celui de la Russie est vaste mais sa terre peu fertile et la rigueur du climat en interdit la culture pendant la majeure partie de l’année. En revanche, le pays a toujours été riche en forêts. Les forêts de feuillus et la taïga conifère pouvaient fournir aux Russes le combustible nécessaire à l’utilisation quotidienne de l’élément central d’une maison traditionnelle russe : le poêle. Servant à la fois de chauffage et de four, le poêle russe a, selon les critères techniques modernes, un coefficient de rendement très faible, qui ne dépasse pas 30%. Il est si vaste qu’un adulte peut y pénétrer, par exemple pour s’y l ave r p e n d a n t l e s g r a n d s froids. Pour atteindre la température nécessaire à la cuisson du pain, il faut y mettre au moins une dizaine de bûches, presque un arbre de petite taille. Mais quand un bon poêle est chaud, on peut y préparer en même temps plusieurs plats qui exigent une longue cuisson, cuire du pain et des tartes pour une grande famille. C’est précisément ce lent refroidissement permettant de maintenir la chaleur à l’intérieur du four jusqu’à 8-12 heures après l’allumage, qui a permis aux Russes de créer leur cuisine nationale. La cuisine traditionnelle n’a jamais connu la cuisson à feu vif : tous les plats mijotent pendant des heures dans le four, sans ajouts de graisse ou de beur-

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SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D’AJOURD’HUI

re. C’est-à-dire dans leur propre jus. La soupe russe la plus connue et la plus populaire est sans aucun doute le chtchi. Les étrangers ont du mal à en saisir la saveur. Ainsi, au XVIIe siècle, l’ambassadeur d’Italie à Moscou écrivait-il : « S’ils organisent un grand festin, ils préparent un brouet avec de la

nourriture et quelques feuilles de chou découpées. Si ce plat ne s’avère pas à leur goût, alors ils y ajoutent beaucoup de lait fermenté ». En fait, il existe plusieurs variantes du chtchi. Et le penchant national pour les soupes a fait que la cuisine russe en compte... cent quinze ! La choucroute était le légume principal consommé pendant

RECETTE DE CUISINE RUSSE

Dans le fourre-tout de la villageoise Jennifer Eremeeva LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

La « stolovaïa » est au Russe ce que le bistrot du coin est à beaucoup de Belges. En Russie, on y sert le déjeuner, qui est le repas principal, toujours composé d’un premier plat (salade ou légumes marinés ou soupe), d’un plat principal à base de viande et d’un dessert. À l’époque soviétique, les usines, les entreprises et les ministères étaient situés dans d’immenses bâtiments auto-suffisants, tandis que les petits restaurants étaient très rares. C’est pourquoi la stolovaïa était la seule option pour le repas de midi. Quand je suis arrivée en Russie, j’ai d’abord travaillé dans le centre de

la capitale, au cœur d’un immeuble labyrinthique. Tous ses occupants avaient droit à un déjeuner comportant trois plats, cuisinés par une femme grassouillette et moustachue avec des dents en or, opérant dans un espace aussi large qu’elle, équipé d’une plaque de gaz et d’un évier, ni plus ni moins. Aucun de nous n’aurait manqué le déjeuner, surtout le vendredi, pour la solianka au poisson de Svetlana. C’est une bouillabaisse slave, composée de toutes sortes de salaisons hivernales, avec poisson, bouillon de tomates aux olives, cornichons, rondelles de citron et champignons. L’origine du mot « solianka » ne fait pas l’unanimité. La plupart des gens la situent dans le mot « salé » (« sol » en russe). D’autres sug-

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gèrent que « solianka » vient de « selo », le village. Comme pour toutes les soupes russes, la recette n’est pas gravée dans la pierre, mais chaque village et chaque Svetlana Vladislavovna a la sienne. La solianka peut aussi être cuisinée à la viande (saucisse, jambon ou bœuf, avec des champignons marinés). Les cornichons au sel, olives et citron donnent à la soupe son goût singulier, acidulé et un peu aigre. Le reste est à la discrétion du cuisinier. C’est peut-être pour cela que le nom officiel du plat, « sbornaïa solianka » ou soupe composée, signifie aussi, méli-mélo ou pot-pourri. Lisez la recette sur larussiedaujourdhui.be/ 11635

l’hiver et le printemps, car elle se conservait facilement. De plus, ce mode de préparation du chou accroît la quantité de vitamines. L’oignon et l’ail sont également utilisés depuis la nuit des temps, à l’inverse de la salade verte qui n’a jamais eu de succès en Russie où elle était à peine mieux considérée que l’herbe. D’une façon générale, la salaison des légumes et des champignons, ainsi que la fermentation lactique ou « aigrissement », sont des composantes importantes de la cuisine russe. La saumure des cornichons et du chou a jadis joué dans notre cuisine nationale le même rôle que la sauce au soja dans les pays asiatiques. Il y eut une époque où l’on faisait beaucoup de salaisons de canards et d’oies. Et les poissons les plus nobles sont encore aujourd’hui abondamment et différemment salés. Dans « Domostroï », un traité du XVIe-XVIIe siècle sur la morale et l’économie domestique qui a marqué son temps, on trouve 10 méthodes de salaison du poisson. Sans parler du fameux caviar. Le lecteur contemporain sera probablement surpris d’apprendre qu’il y a quatre cents ans, dans certaines villes de l’Oural, pendant les années maigres on ajoutait du caviar d’esturgeon séché à la farine en tant que substitut le moins cher. Enfin, on utilise du poisson pour préparer des sortes de tourtes qui ne sont connues qu’en Russie : koulebiaka, rybnik, rasstiagaï... « On peut de tout faire une tourte », dit-on chez nous. Il y a une grande variété de farces, de types de pâtes et de tourtes proprement dites : ouvertes ou fermées, au fromage blanc doux ou aigre (vatrouchki), sucrées ou salées. La pâtisserie demeure le fer de lance de notre cuisine nationale. Il faut également mentionner les incontournables okrochka et botvinia, ces soupes froides à base de kvas de pain, la boisson nationale fabriquée avec du malt ou de la farine. Il semble que l’okrochka soit le seul plat laissant sceptiques - et c’est un euphémisme - les étrangers les plus intrépides. S’y accoutumer n’est pas chose aisée. Il vaut mieux y avoir trempé ses lèvres depuis sa plus tendre enfance avec le kvas préparé par mamie... Certains ont toutefois réussi à briser la barrière culinaire. Théophile Gautier, au terme d’un voyage en Russie au milieu du XIXe siècle, a conclu que le temps était un facteur clé pour apprécier la cuisine locale : « Après un séjour de quelques mois, on finit par prendre goût aux ogourtzis, au kvas et au chtchi, le potage national russe... ».

ART LE MUSÉE RUSSE A INAUGURÉ SA FILIALE VIRTUELLE EN BELGIQUE Le lancement de la filiale virtuelle du musée russe de Saint Pétersbourg (qui, à l'inverse du célèbre Hermitage, est entièrement dédié à l'art russe) s'est déroulé début avril au Centre culturel et scientifique de Russie à Bruxelles ainsi que dans les universités de Mons et de Louvain. Le directeur du musée russe Vladimir Goussev, lors de la cérémonie d'inauguration, a souligné les raisons du projet : « La Belgique est au

EXPOSITION JOUETS RUSSES TRADITIONNELS À BRUXELLES Les jouets, c'est bien connu, constituent un langage universel tout en représentant la culture de leur pays d'origine. C'est dans cette optique qu'une exposition de jouets russes traditionnels est organisée au Centre culturel et scientifique de la Russie à Bruxelles du 26 avril au 7 mai. L'événement propose d'observer des jouets prenant racine dans les croyances païennes russes mais aussi, grâce à des documents

audiovisuels, de découvrir le folklore et la fonction du jouet dans la société traditionnelle : jeux, objets liés aux fêtes et décoratifs dans les foyers les plus modestes. Les jouets présentés sont des copies effectuées par des artistes contemporains, ce qui permet au public non seulement de regarder mais de les manipuler. Et pour ceux qui veulent apprendre à en fabriquer, des ateliers de création seront organisés du 26 avril au 1er mai.

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MIGRATION LE CASSE-NOISETTE DES JEUNES TALENTS Maestros en herbe de tous les pays, unissez-vous ! La chaîne publique Kultura est dans les starting-blocks pour la douzième édition du concours musical « Casse-noisette », réservé aux moins de quatorze ans. Le conte, mis en ballet par Tchaïkovski, est un hymne à l’enfance et à la féérie du rêve et du voyage. De même, le concours organisé par Kultura est une grande fête dont les enfants, venus des quatre coins du monde, sont rois. Du tirage au sort pour l’ordre de passage au gala final, tout est jeu et réjouissance. Les candidats au concours, russes et étrangers,

Maksim Sirnikov est l’auteur de plusieurs ouvrages culinaires.

se disputeront les Casse-noisettes d’or, d’argent et de bronze, en jouant face à au public, avec un orchestre professionnnel. Tatiana Essaoulova, porte-parole de la chaîne Kultura, souhaite que « cette grande célébration du talent juvénile soit un rendez-vous véritablement international ». Douzième concours télévisuel de musique classique « Casse-noisettes », du 1er au 8 novembre 2011. Dossiers de candidature à envoyer avant le 10 août. Lisez davantage sur larussiedaujourdhui.be/ 12133

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cœur de l'Europe. […] Nous voulions qu'un tel centre éducatif prenne place dans une grande ville, où il y ait à la fois de l'intérêt et un public demandeur, à savoir des jeunes et des étudiants. Ce public, nous l'avons trouvé à Mons et à Louvain ». Selon lui, le programme virtuel, lancé en Wallonie comme en Flandre, constitue « le chemin le plus simple vers la compréhension mutuelle ». Rappelons que Mons sera capitale européenne de la culture en 2015.

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