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HISTOIRE POLITIQUE DE L’AFRIQUE L’EXIGENCE DE LEADERSHIP


UPAHOTEP

HISTOIRE POLITIQUE DE L’AFRIQUE L’EXIGENCE DE LEADERSHIP

© KIYIKAAT EDITIONS www.kiyikaat.com ISBN : 978-2-923821-21-4 Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Octobre 2014 Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales Canada, Octobre 2014

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays


DU MÊME AUTEUR A PARAÎTRE [1] Upahotep Kajor Mendy, La Politique Autrement, Kiyikaat Editions. [2] Upahotep Kajor Mendy, Appel à la Jeunesse Sénégalaise, Pour une Alternative Générationelle, Kiyikaat Editions.


HISTOIRE POLITIQUE DE L’AFRIQUE Dédicace à Ornella Mbemmo Fotso


À la mémoire éternelle d’Ornella Mbemmo Fotso, Maât xeru. À sa famille.

Inpu : Connais-tu le nom de cette porte ? Ornella : Tu écartes Shu est le nom de cette porte. Inpu : Connais-tu le nom du seuil ? Ornella : Maître de rectitude qui se tient sur ses jambes. Inpu : Connais-tu le nom du linteau ? Ornella : Maître de la force qui introduit le Troupeau de Râ ! Inpu : Passe, puisque tu as donné les trois réponses, Osire Ornella.


Je dédie également ce livre aux martyrs de l'échec politique de nos aînés depuis bien de décennies ; aux nôtres, victimes de notre régression culturelle.


TABLE DES MATIÈRES TABLE DES MATIÈRES ............................................................ 17 PRÉFACE..................................................................................... 17 REMERCIEMENTS .................................................................... 21 AVANT-PROPOS ........................................................................ 23 INTRODUCTION ........................................................................ 27 Chapitre 1. .................................................................................... 33 LES MOUVEMENTS SOCIOPOLITIQUES DE TA NETER À TA MERI ...................................................................................... 33

1.1 DÉBLAIEMENTS ........................................................ 33 1.2 LES DIFFÉRENTES PÉRIODES DE LA TRAJECTOIRE POLITIQUE AFRICAINE ....................... 39 1.2.1La protohistoire archaïque ........................................... 40 1.2.2La protohistoire fondatrice ........................................... 41 1.2.3L’histoire pré-impériale ............................................... 49 1.2.4L’histoire impériale classique ...................................... 51 1.2.5L’histoire impériale postclassique ............................... 67 Chapitre 2. .................................................................................... 71 DE LA CONTINUITÉ HISTORIQUE À LA RÉGRESSION CULTURELLE ............................................................................ 71

2.1 LA FONDATION DE NOUVEAUX ÉTATS ............. 71 2.1.1La vivacité de Ta Seti : Kush, Kerma, Napata, Meroe, etc. ................................................................................ 71 2.1.2Les migrations successives et la fondation de nouveaux États.............................................................................. 76 2.2 L’HISTOIRE IMPÉRIALE COLONIALE .................. 80 2.2.1La férocité blanche ....................................................... 80 2.2.2Le continent africain : entre vitalité et dépeuplement .. 85


2.2.3La résistance africaine face aux razzias européennes .. 93 2.2.4La régression culturelle................................................ 97 Chapitre 3. .................................................................................. 107 LES NOUVEAUX HABITS DE L’EMPEREUR ...................... 107

3.1 L’ÉCOLE DE JULES FERRY ................................... 107 3.2 L’ÈRE COLONIALE EUROPÉENNE EN AFRIQUE 110 3.2.1La Conférence de Berlin ............................................ 110 3.2.2Le racisme comme fondement de la colonisation...... 116 3.2.3La colonisation et la définition de nouvelles identités118 3.2.4Coloniser pour lutter contre la misère en Europe ...... 120 3.2.5L’empire colonial français en Afrique ....................... 121 3.2.6La spécificité sénégalaise .......................................... 125 3.2.7La force africaine dans la guerre civile européenne .. 128 3.2.8La Conférence de Brazzaville .................................... 130 3.2.9L’Acte I du prolongement de la colonisation française en Afrique .................................................................. 132 3.2.10 L’héritage de Charles de Gaulle ............................ 135 3.2.11 L’Acte II du prolongement de la colonisation française en Afrique ................................................... 138 3.3 LES NOUVEAUX HABITS DE L’EMPEREUR...... 150 3.3.1La psychologie du colonisé ....................................... 150 3.3.2L’ambivalence et l’improductivité de l’intelligentsia africaine ..................................................................... 154 3.3.3Les habits neufs de l’empereur .................................. 157 CONCLUSION .......................................................................... 171 RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES.................................... 173


PRÉFACE Une œuvre magistrale ! Oui c’est le lieu de le dire, car le contenu de cette monographie est en quelque sorte un pavé dans la mare des « scientistes-cosmopolites-modernisant » tels que décrits, par le Wasiré Cheikh Anta Diop, dans la préface de son œuvre tout aussi magistrale intitulée Nations nègres et culture (Présence Africaine). Le travail du Seba Upahotep Kajor Mendy s’inscrit dans la droite ligne du sous-titre évocateur de Nations nègres et culture, à savoir : « De l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique contemporaine ». Oui, une fois de plus, l’auteur de l’ouvrage « Histoire politique de l’Afrique. L’exigence de leadership » applique le schéma de lecture historique du peuple kamite en s’inspirant de la tradition kamitologique dont le Wasiré Cheikh Anta Diop fut le précurseur. De quoi est-il question en substance dans ce livre magnifique ? Il est question d’aller au « fond du problème » politique, caractéristique d’une Afrique, qui de prime abord, ne présente plus aucune référence en la matière. En effet, l’Afrique est dépeinte comme la somme des misères et des non-aboutissements de ce que la variété de l’espèce mélanienne du genre humain aurait produit et reproduira à l’infini. Et cette reproduction ne s’arrêtera que si cette Afrique s’appuie sur l’expérience des peuples et mœurs de ceux làmême qui en ont fait des esclaves, des mécréants, des païens, et enfin des colonisés. En d’autres termes, les solutions miracles, au sens du « miracle grec », émergeraient dans les notions de « développement, ajustements, bonne gouvernance et mondialisation » à la mode depuis plusieurs décennies. Mais à regarder de plus près les choses, il n’y a rien de plus faux ! Si nous considérons que le progrès social et politique que semble embrasser les pays occidentaux est la conséquence d’un effort


|18 interne qui prend en compte l’ensemble de l’expérience occidentale dans un long processus cumulatif d’expériences heureuses et malheureuses. Alors, il est humainement possible que si l’Afrique fait une pause, et arrête de courir derrière des notions qui n’ont de répondant dans sa vision endogène du monde et du politique, elle peut prétendre à une modernité dont elle-même sera la mesure et l’instrument de cette mesure. Une des voies d’explorations des problématiques et de propositions de solutions définitives ou tout au moins durables est la Kamitologie. Cette discipline scientifique en devenir doublée d’attitude culturelle régénérative replace le Kamite dans l’espace et dans le temps comme un Sujet et non plus comme « l’objet intellectuel ou empirique » de tous sauf luimême. Upahotep tente ici d’explorer la problématique politique de notre continent à travers un paradigme nouveau qui va reprendre en compte « l’ensemble de l’expérience kamite dans l’espace et dans le temps, sans dominations extérieures » en matière politique, pour enfin déboucher sur l’expérience dans le même espace cette fois-ci sous la domination extérieure. Ce diagnostique, au sens médical du terme, est la méthode la plus efficace qui permette d’exclure l’aléa, pour ne retenir que les faits significatifs, capables de d’identifier la cause des maux du continent à la source. Isoler ces faits et en déterminer les effets de sorte que l’application ciblée de la solution soit efficace et durable. Car il ne sert pas à grand chose de coudre et recoudre un tissu déjà usé alors qu’on a le savoir et le savoir-faire qui permette de fabriquer un drap neuf. Pour paraphraser Frantz Fanon, nous dirons que si « chaque génération, dans une relative opacité, doit identifier sa mission, l’accomplir ou la trahir », alors il est soutenable qu’à chaque peuple il est permit de produire ses savoirs et ses modèles dans tous les


|19 domaines dont celui du politique. En effet, chaque acte posé par un peuple est un signifiant qui n’a de signifié que dans son propre regard sur lui-même, et cela est valable dans l’acte politique. Dès l’aube des temps historiques kamites, avec Nârmer, Kemet s’est considérée comme un leader sur le chemin de Maât contre Isfet. Nârmer établit le phénomène fédératif par le Sema-Tawy qui prend racine dans les cosmogonies endogènes de Kemet. Et sur cette base l’empire Kamite de TaMeri/Ta-Seti a duré plus de trois millénaires de stabilité relative. Il n’y a pas eu de modèle aussi stable durant l’histoire universelle, et comme par hasard ce modèle politique est endogène à cette Afrique qui s’effiloche depuis bientôt cinq siècles. Upahotep nous invite à changer de perspective d’observation, plutôt que de nous mettre sur la pente abrupte du développement et de l’occidentalisation tout azimut des valeurs et des mœurs, à travers cet œuvre, il est question de voir comment nous alimentons « la régression culturelle et politique », malgré les artifices très élaborés de ceux qui nous ont colonisés. En considérant que nous sommes sur la pente de la « régression », alors la seule chose qui nous restera à faire, en chacun de nous, à chaque nation nègre, sera de regarder en face non plus les marionnettes, mais les marionnettistes et leurs arsenaux fumistes qui déroutent et détournent tout un continent à leurs bénéfices égoïstes. Ainsi, lorsque la conscience de ce qui est la cause du mal politique en Afrique sera considérée comme tel, alors l’Afrique pourra reproduire le modèle par excellence qu’elle a déjà produit c’est-à-dire Kemet, et c’est seulement sur cette base qu’elle pourra prétendre reprendre politiquement la destinée de son peuple et le faire


|20 basculer de façon quasi-irréversible sur le chemin de la prospérité, la sécurité et le progrès social, économique et politique. Histoire politique de l’Afrique. L’exigence de leadership est un ouvrage qui doit être lu et relu aussi bien pour avoir en condensé un panorama historique du fait politique sur notre continent, mais aussi pour que des générations de chercheurs et de spécialistes explorent et exploitent au mieux des intérêts de notre continent et de nos peuples, les réussites et les échecs politiques qui nous ont caractérisé durant près de 6000 ans, de sorte que cela serve d’outils à la construction d’une Afrique digne et prospère, qui ne sera plus « le paillasson de l’humanité ». Dr Wonkiamma Pissama Anthropologue, Kamitologue, classiques africaines. Libreville, le 24 Mars 2014

Spécialiste

des

humanités


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REMERCIEMENTS Quand j’ai rencontré l’Immortel Cheikh Anta Diop dans le texte, j’ai pu définitivement avoir des réponses aux quatre questions fondamentales que se pose chaque peuple et dont les réponses déterminent la trajectoire historique. Si mes parents étaient la bougie et la mèche, l’illustre fils de Caytu aurait été la paraffine qui contribua de manière dirimante à l’éclosion de la lumière éclairant mon parcours de vie. Je le remercie pour son courage intellectuel et pour tous les sacrifices qu’il avait consentis pour que nous soyons à nouveau maîtres de notre destin. Ce livre n’aurait pas vu le jour sans tous les membres de l’association KEMRA avec qui je me suis formé intellectuellement mais aussi humainement. Certains d’entre eux ont pris la peine de lire mon manuscrit et m’ont offert des critiques rigoureuses. Qu’ils et elles en soient vivement remercié. Asante saana ! Évidemment, je reste le seul responsable des manquements contenus dans ce livre. Je n’oublie pas toutes les sœurs et tous les frères des différentes écoles de formation à nos humanités classiques. Ils sont un peu partout dans le monde et suivent fidèlement les enseignements du Professeur Cheikh Anta Diop, tout en respectant la feuille de route qu’il avait tracé à Toulouse en 1985 pour la réalisation de l’Uhemmessut

et du

Sema Tau suprême. Où qu’ils soient – Sénégal, Cameroun, Gabon, Guadeloupe, Martinique, Haïti, et ailleurs en Leucodermie –, je les remercie du fond du cœur et je les exhorte à redoubler d’efforts et de vigilance.


|22 Un grand merci à toutes les personnes qui ont contribué à ma formation intellectuelle, de ma plus tendre enfance à aujourd’hui : mes parents, mes amis et les inconnus qui ont croisé ma route. Je ne puis oublier toutes les sommités qui m’ont gratifié de leurs connaissances. Je pense spécialement au Sesh Coovi Rekhmirâ Puisse-t-il accomplir

, Jean-Charles Coovi Gomez. son retour vers Kemet

et inonder les esprits de nos frères et sœurs de sa rigueur et de son savoir incommensurable. Enfin, merci à toutes les femmes qui m’ont supporté et soutenu de près ou de loin tout au long de ma vie.


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AVANT-PROPOS Ce livre n’est pas une histoire des sciences politiques en Afrique. Dans ses fructueuses recherches, Cheikh Anta Diop a levé de façon magistrale le voile qui couvrait certains pans de notre histoire politique. Il m’est inutile de revenir là-dessus dans le détail. Je renverrai le lecteur à différents travaux qui ont été entrepris dans ce sens, pour avoir plus de détails, quand cela s’avérera nécessaire. À travers ce présent ouvrage, j’ambitionne de livrer une analyse synthétique et rigoureuse de la vie politique qu’a connu l’Afrique depuis la haute antiquité jusqu’à nos jours ; des valeurs fondatrices endogènes à l’adoption de systèmes politiques occidentaux et des valeurs qu’ils véhiculent. J’essaie de rendre au mieux ce continuum politique historique de l’Afrique et la superstructure idéologique qui la sous-tendait, le sens véritable de la pratique politique et de certains concepts qui l’entourent, leurs graphies ainsi que les commentaires culturels qui les accompagnent dans nos Humanités. Cela permet de mieux saisir – je l’espère – la période de troubles dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Aussi, dans ce travail, je me contenterai de brosser un tableau succinct de ces mouvements politiques, de la protohistoire à l'occupation coloniale, avec ses répercutions sur les premières classes politiques africaines, particulièrement en Afrique francophone, afin de mieux donner à comprendre certains mécanismes qui expliquent les rapports étranges entre l’élite politique et le peuple africain qu’elle est supposée éclairer. Pour illustrer certains de mes propos, j’’ai choisi de prendre le Sénégal en exemple. Il est vrai que ce n’est pas toujours représentatif de la vie politique africaine dans son ensemble.


|24 Néanmoins, nos populations souffrant des mêmes maux – ayant une origine commune –, à l’échelle continentale, j’aime à croire que certaines extrapolations sauront être comprises par le lecteur. Les institutions en place en Afrique sont le fruit du colonialisme européen. C’est un fait. Et ces institutions sont bien réelles. Faut-il les remplacer par d’autres ? Si oui, lesquelles ? Si non, comment les utiliser pour redresser la barre et préparer l’avènement d’une vision qui nous est propre – avec ses valeurs et ses forces ? Que faut-il en faire, en attendant de parachever l’Uhemmessut et de bâtir le Sema Tau suprême à partir de notre patrimoine culturel multimillénaire ? J’estime que l’une de nos responsabilités actuelles, classes dirigeantes et populations comprises, est de ne pas nier l’évidence mais de faire face à ce challenge. L’étude du continuum historique que j’entreprends n’a d’intérêt que les enseignements que nous pourrons en tirer. Ce n’est qu’en prenant rigoureusement compte des différents mouvements sociopolitiques qui ont jalonné l’histoire africaine que nous pourrons apprécier les forces et les faiblesses de nos ancêtres et de nos aînés. Dès lors il serait opportun que nos études en sciences politiques – et en sciences sociales, en général – tiennent compte de cette grille d’analyse, de notre expérience politique multimillénaire. Malheureusement, c’est l’inverse qui est de mise aujourd’hui. Il n’est pas étonnant de constater l’échec lamentable de la plupart de nos hommes et femmes politiques dont l’inculture le dispute au manque de vision, de courage et de décision. J’ai pris la décision de mettre la transcription de plusieurs mots de nos langues dans leurs graphies premières (medu neter) et/ou de les orthographier en alphabet dit latin comme


|25 l’impose leur système de transcription. J’ai également préféré l’authenticité de certains vocables de nos langues à leur grécisassion. Ainsi, par exemple, j’utiliserai Waset au lieu de Ouaset et de Thèbes. Wagadu sera préféré à Ouagadou et Ghana, j’écrirai Jehuty Messu III en lieu et place de Djehouty Messou III ou de Thoutmosis III, Beer pour Gorée, etc. L’habitude tenace qui pousse des chercheurs africains à toujours étudier et analyser la réalité politique, économique et culturelle africaine avec une grille de lecture exogène – occidentale et orientale, par exemple – n’est pas véritablement productive pour mieux comprendre et, par là, pour résoudre les problèmes qui minent notre peuple. Aussi, dans le souci de rester fidèle à un paradigme endogène (africain), je prendrai soin d’énoncer certains termes, noms de lieux ou autres mots dans ce texte, dans la langue de nos ancêtres, tels qu’ils les auront eux-mêmes désignés. Je prendrai alors soin de mettre le nom commun ou exogène entre parenthèses.


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INTRODUCTION Il est une vérité concrète qui ne trompe personne : notre continent est un véritable gouffre idéologique et un scandale pour la morale humaine. Ce qui est moins évident, c'est avoir le courage de poser l'interrogation de savoir quelles en sont les causes et surtout situer la responsabilité de la classe politique africaine qui est sensée être l'élite qui guide son peuple vers une destinée heureuse. Toute la conjecture produite sur l'état actuel des choses ne réussit pas à effacer le constat qui saute aux yeux, l'impression d'impuissance devant les calamités de toutes sortes qui s'abattent sur les populations africaines : invasions, occupations, guerres civiles, famines, coups d’état, ajustements structurels, coupes budgétaires, endettement, effacement de dettes, faillite des institutions, gabegie, népotisme, adoption de concepts exogènes creux et vides de sens, avancée inquiétante de la francophonie, arabisation, dévolution monarchique, détournement de deniers publics, éléphants blancs, enrichissement illicite, dépendance monétaire, coopération forcée, interventions militaires françaises, aides fatales, inefficacité des intellectuels, recolonisation, et la liste est loin d’être exhaustive. Les descendants des guides de l’humanité sont tombés bien bas ! Les temps modernes que nous vivons ne semblent, décidément, pas correspondre à l'époque du progrès social et des avancées technologiques impactant les vies du milliard d'Africains du continent et des millions d'autres qui vivent dans sa diaspora. Nous sommes plutôt dans l’ère de l’humilité et des


|28 humiliations.1 Celle-ci fait suite à une expérience historique récente très frustrante ; fruit du contact plutôt brutal avec des populations sémites et indo-européennes leucodermes. L'image que traînent les habitants de notre continent est le corollaire de cette expérience et de ce qu'en ont fait ses dirigeants politiques à qui, pour la grande majorité d’entre eux, ce serait faire une faveur de les traiter d'élite. Élaborer une réflexion sur la gestion du milieu de vie – la gestion de la cité – sur notre continent ne saurait se faire sans évoquer les évènements majeurs qui ont jalonné la vie des hommes et des femmes d’Afrique sur plusieurs différentes périodes, depuis la naissance de l’humanité. Ces péripéties trouvent écho dans les mythes les plus lointains élaborés par les populations qui habitèrent en premiers notre continent en particulier et la Terre en général. Ce sont des récits fondateurs qui donnent une explication logique des premiers actes posés par nos ancêtres au commencement de l’humanité. Ces récits agencés sont perpétués de générations en générations pour dire la réalité qui les entourait, à travers la tradition orale et les écrits. Les mouvements sociaux et politiques sont restitués sous forme de métaphores dont le réalisme renseigne sur le degré de maturité des premières civilisations qui ont vu le jour sur le continent africain. Ces premiers hommes et femmes ont trouvé dans ce genre d’allégorie une manière sophistiquée de donner un sens à des situations de cause à effet. « C’est à travers le mythe que la réalité, dans toute sa complexité, se manifeste selon la pensée de nos ancêtres. »2 La connaissance de notre héritage historique – acquise par un savoir puisé à la source même – offre le loisir d’en déceler Jean-Charles Coovi Gomez, Cours d’initiation aux Medu Neter. Une approche sémiologique, Lyon, Per Ankh KEMRA, 6244 (Août/Septembre 2008). 2 Jean-Charles Coovi Gomez, op. cit. 1


|29 les subtilités. « Les différentes techniques d’exploitation correspondent à ce que nous sommes obligés d’appeler, « la transdisciplinarité », c'est-à-dire l’établissement de faisceaux de preuves concordant par emboîtement interdisciplinaire. Par exemple, lorsque nous examinons et analysons le concept de matriarcat, nous commencerons par les textes antiques qui s’y rapportent, ensuite les témoignages des voyageurs autochtones ou pas, ensuite les institutions endogènes, ensuite les terminologies dans les langues actuelles, et enfin, les textes oraux qui traitent du sujet. Par conséquent, il nous faut convoquer : l’égyptologie, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique, et la littérature orale […], pour tenter de donner une explication. Cela va des textes hiéroglyphiques, aux textes des traditions orales, en passant par les descriptions des navigateurs étrangers, et autres artéfacts vérifiables. »3 La transdisciplinarité permet également d’opérer une rupture fondamentale avec la vision nihiliste qui efface toute trace de contribution qui serait africaine à l’histoire de l’humanité.4 Aller à la connaissance directe est la démarche innovante qu’a entreprise le savant Cheikh Anta Diop dès les années 1940 ; une démarche qui nous permet aujourd’hui de restituer notre réalité politique (structures, acteurs, objets et moments majeurs) dans toute sa juste mesure. Il « entend élaborer une conscience historique à partir de l’étude de l’histoire et des civilisations de l’Afrique Noire, depuis les origines de l’humanité […] En refusant le schéma hégélien de la lecture de l’histoire humaine, Cheikh Anta Diop s’est par conséquent attelé à élaborer, pour la première fois en Afrique Noire, une intelligibilité capable de rendre compte de l’évolution des peuples noirs africains, dans le temps et dans l’espace. »5 Dr Wonkiamma Pissama, Introduction à la kémitologie. Cours n°2 : « Le paradigme kémite », Douala, KEMRA, 6249 (Février 2013). 4 Voir la revue Nature (International Weekly journal of Science) dans son numéro du 12 juin 2003 intitulé « African origins. Ethiopian fossils are the earliest Homo Sapiens ». 5 Théophile Obenga, Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx. Contribution de Cheikh Anta 3


|30 La promotion d’une jeunesse compétente et consciente de l’urgence du moment (Uhemmessut et Sema Tau), en Afrique et dans sa Diaspora, est une manière décisive de répondre aux problèmes urgents dont nos populations sont prisonnières et à travers lesquels elles jugent les politiques. Mon engagement dans la vie politique sénégalaise, avec le parti Alternative Générationnelle (AG/Jotna), est un moyen d’atteindre ces ambitions. Ce n’est pas une finalité. Cette structure constitue une option politique sérieuse, au vu des ressources humaines dont nous disposons.

Diop à l’historiographie mondiale, Paris, Présence Africaine/Khepera, 1996, p. 27.


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Ne nous appartient-il pas d’élaborer nous-mêmes, en cette période de formation d’un nouveau droit, notre jurisprudence ? Mamadou Dia


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Chapitre 1. LES MOUVEMENTS SOCIOPOLITIQUES DE TA NETER À TA MERI 1.1

DÉBLAIEMENTS

C’est en Afrique qu’est née l’humanité. La science et la pensée religieuse attestent ce fait, sans équivoque.6 Les datations les plus récentes confirment l’existence, au cœur de notre continent, des premiers humains modernes, il y a 200 000 ans avant l’ère chrétienne. La recherche permet d’avancer avec certitude que les Textes des Pyramides sont, à ce jour, les écrits religieux les plus anciens de l’histoire de l’humanité. Ils ont été gravés par des Africains. Ils sont les textes qui, les premiers au monde, établissent la pensée sur la « création » de l’univers. De cette intelligence émane l’art graphique7 et la pensée symbolique qui est la représentation par les humains d’éléments ne figurant pas dans nature : des tracés géométriques réguliers en forme de triangles et des coquillages troués ayant, sans doute, servis de collier et/ou de bracelet et portant des marques d’usure. Ces objets ont été retrouvés à Blombos, en Afrique du Sud, et datés de 80 000 ans.8 Ces preuves de l’existence de la réflexion ont Cheikh Anta Diop, « Les crises majeures de la philosophie contemporaine » in Ankh. Revue d’égyptologie et de civilisations africaines, n° 17, 2008. 7 Extraction d’ocre rouge dans une mine de fer au Swaziland ; fragments de dalles de peintures, galets peints et crayons en ocre en Namibie, gravures rupestres à Tassili… Les peintures rupestres représentaient majoritairement des scènes de chasse. Sur les différents sites de ces figurations rupestres en Afrique australe, voir Francis Van Noten, in Histoire générale de l'Afrique, I, Méthodologie et Préhistoire, Paris, Jeune Afrique/UNESCO, 1980, p. 593 et 595 ; Henriette Alimen, Préhistoire de l'Afrique, Paris, Boubée, 1966 ; John Desmond Clark, "Préhistoire de l'Afrique Australe", in Histoire générale de l'Afrique, I, Chap. 20, Paris, Jeune Afrique/UNESCO, 1980, p. 558. 8 Ankh. Revue d’égyptologie et de civilisations africaines, n° 8/9, 1999‐2000. 6


|34 permis de mesurer le haut degré des activités intellectuelles qui permirent des innovations scientifiques et technologiques majeures, par la suite : la projection imagée ; l’outillage ; la pêche ; les échanges d’objets ; le calcul numérique (figurant sur l’os dit de Lebombo ; des monts situés entre l’Afrique du Sud et le Swaziland) ; les suites arithmétiques (gravées sur l’os dit d’Ishango9 ; ces encoches figurent une table de nombres premiers qui servait aussi à compter les phases lunaires) ; l’observation astronomique, à travers un site mégalithique découvert au Soudan et qui est vieux d’environ 7000 ans (-4800 av. J.-C.). L’invention de l’écriture et du calendrier par nos ancêtres a permis de fixer un cadre temporel et spatial qui permet d’analyser nos faits politiques depuis la haute antiquité jusqu’à nos jours.10 « Les Kémites anciens nommaient leur écriture Medu Neter11 […] Le Voir l’étude minutieuse qui a été faite sur l’Os d’Ishango par l’astrophysicien camerounais, Jean-Paul Mbeleck, dans la revue Ankh dans sa parution n°12/13, 2003-2004. 10 Théophile Obenga, La philosophie africaine de la période pharaonique. – 2780~330 avant notre ère, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 275. Voir aussi Théophile Obenga, “Africa, The Cradle on Writing”, Ankh n° 8/9, 1999‐2000, pp. 86‐94. 9

mdw ntr, mdw ntr, variante habituelle mdw ntr , medu neter, medu nute, « les paroles du Démiurge », « les sentences du Démiurge » (« The God’s words »), Voir Alan Henderson Gardiner, Egyptian grammar. Being an introduction to the study of hieroglyphics, Griffith Institute, Ashmolean Museum, Oxford, 3rd edition 11

revised, 1988, p. 1. Le mot « nTr » désigne le Démiurge. Il est souvent rendu par « dieu », bien que ce ne soit pas le terme approprié. Car les humanités classiques africaines renvoient à une idée différente des peuples chez qui est né le vocable « dieu ». Aussi, le terme en français le plus approprié pour rendre compte du mot « neter » est « démiurge ». « nTrw » est le pluriel de « nTr ». Ce terme est également utilisé en Medou Neter tour rendre une ou des manifestations du Démiurge. C’est ainsi que Râ

Ra, Iman

Imn (Iman, Imana,


|35 mot « hiéroglyphe » dérive du mot grec ἱερογλύφος (hieroglúphos), formé lui‐même à partir de ἱερός (hierós, « sacré ») et γλύφειν (glúphein, « graver »). Il y a en fait trois principaux systèmes d'écriture pharaonique, qui sont nommés : hiéroglyphique, hiératique, et démotique. En plus de ces trois systèmes, on trouve l'écriture hiéroglyphique cursive. À partir de l'ère chrétienne, le copte remplacera tous les autres types d'écritures. Ces noms ont été transmis par les auteurs grecs de l'antiquité. […] L’écriture est l’élément scriptural qui a permis de fixer graphiquement et matériellement les idées dans la mémoire collective, donc de transmettre, de manière plus durable, les représentations de ces idées dans le temps. C’est le deuxième élément qui nous permet de retracer et d’authentifier le passé. Günter Dreyer de l’Institut allemand d’archéologie du Caire et son équipe ont découvert plus de 300 tablettes avec des fragments d’écriture hiéroglyphiques à 400 km au sud du Caire, à Abju (Abydos) en 1998. »12 Le calendrier africain commence à l’an13 0 de notre ère, soit à 4236 av. J.-C., qui est sa date d’attestation à Ta Seti (Nubie). Il « compte 360 jours + 5 jours épagomènes14. L’année comporte 12 mois

Ama, Amon, Amin…), Ptah PtH, Wasire Wsir (Osar, Osire, Wasiré, Osiris…) et bien d’autres sont des Neterou. Ce n’est pas du polythéisme. Ce sont les multiples, des hypostases, des qualités, des formes que peut prendre Celui qui vint à l’existence de lui-même xpr Ds.f ; c’est l’épithète de Râ. Les textes antiques africains sont les premiers au monde à faire état d’un Être suprême créateur de toute chose. C’est bien là l’origine du monothéisme. 12 Dr Wonkiamma Pissama, Introduction à la kémitologie. Cours n°2 : Le paradigme kémite, Douala, KEMRA, 6249 (Février 2013). Voir aussi Günter Dreyer, « Recent Discoveries in the U‐Cemetery at Abydos », in Erik Van Den Brink ed., The Nile Delta in Transition, Tel Aviv, 1992, pp. 293‐299. 13 14

rnp, « année ». J’utilise la terminologie « an zéro » par commodité de langage. Jours de naissance des neteru Wasire swtx, Aissatu

Wsir, Hor

Ast et Nabintu

Hr, Suteh Nbt-Hwt.


|36 répartis sur 3 saisons : akhit15, perit16, et shemu17. Chaque mois18 a 3 semaines [périodes] ; chaque semaine a 10 jours19. Chaque jour a 24 heures20 avec 12 heures de jour21 et 12 heures de nuit22. »23 La notion du temps était bien définie.24 Le cadre conceptuel que nous venons de poser, c’est le paradigme. C’est une vision du monde, un référentiel à travers lequel chaque peuple appréhende sa réalité immatérielle et matérielle. Il est « le moule, le contenant qui va donner forme et intelligibilité à l’ensemble des contenus endogènes qui vont se manifester dans l’espace et le temps kémite25, mais c’est aussi le prisme par lequel sont 15

Axt, « inondation » ; correspondant à la crue du Nil, quand le fleuve sort de son lit et inonde les terres.

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prt, « germination » ; correspondant à la décrue du Nil, l’émergence des terres après le retrait des eaux du fleuve et à la pousse des plantes. C’est la saison fraîche. Smw, « chaleur » ; correspondant à la saison des récoltes et de leur

17

taxation. 18

Abd, « mois ».

19

ar, « jour ».

20 21

(variantes :

,

) wnwt, « heure ».

hrw, « jour » (diurne).

23

grH, « nuit ». Dr Wonkiamma Pissama, Introduction à la kémitologie. Cours n°2 : Le paradigme kémite, Douala, KEMRA, 6249 (Février 2013).

24

Comme l’indique les principaux adverbes de temps qui suivent :

22

« aujourd’hui » ;

sf « hier » ;

« chaque jour », « tous les jours » ; 25

dwAw « demain » ;

min ranb

nHH « éternellement », « pour toujours » ;

Dt « éternellement », « à jamais ». Un kémite est quelqu’un qui est conscient d’être un descendant des Guides de l’humanité, dans la voie de Maât contre Isfet. Conféré Jean-Charles Coovi Gomez, Cours d’initiation aux Medou Neter. Une approche sémiologique, Lyon, Per


|37 évalués les différents apports extérieurs à Kemet26, d’un point de vue quantitatif et qualitatif. »27 Cette approche originale offre des repères tangibles et vérifiables à notre parcours historique et permet des investigations fructueuses pour trouver des réponses aux problèmes qui minent notre continent. Nous ne sommes plus dans une impasse. Bien au contraire ! Car nous disposons d’une « assise temporelle, une perspective diachronique qui lui faisait cruellement défaut »28. Et toutes les civilisations qui ont éclos en Afrique sont dorénavant étudiées dans ce moule, à l’aide d’un arsenal scientifique imparable. Les chercheurs qui ambitionnent de faire des travaux sérieux sur l’Afrique et les Africains, dans le domaine historique ou dans le domaine des sciences humaines en général, se doivent d’adopter une méthodologie rigoureuse qui ne laisse la place à aucune interprétation « tendancieuse » : « Passer en revue les différentes phases d’évolution politico-sociale des sociétés africaines (sociétés claniques ou tribales, démocraties militaires (exemple des zulu), monarchies détribalisées (Ta-Seti, Ta Meri). Ankh KEMRA, 6244 (Août/Septembre 2008). Le mot « kémite » peut être rendu par le terme « africain », par commodité de langage, quand bien même il soit très loin d’en restituer l’essence et la profondeur sémantique. Je reviendrai plus en détail sur le terme « kémite/kamite » dans mon prochain ouvrage Kemet : Quatre questions fondamentales. Sur la valeur de la théorique kamitique, voir Cheikh Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres : Mythes ou vérité historique ?, Paris, Présence Africaine, 1993, p. 54 ; sur la graphie de « kémite/kamite », voir Ankh, n° 21/22, 2012-2013, p.16 ; Raymond Oliver Faulkner, A Concise Dictionary of Middle Egyptian, Oxford, Griffith Institute, 1976, p. 286 ; Adolf Erman, Hermann Grapow, Wörterbuch der Agyptischen Sprache, Berlin Akademie Verlag, 1971, V, 127, 18-19. 26 « Kemet » est le terme authentique pour désigner l’espace habité par les Africains. Il est rendu improprement par « Afrique ». Je reviendrai plus en détail sur ce terme dans mon prochain ouvrage Kemet : Quatre questions fondamentales. Dans ce présent document, j’userai de la terminologie « Afrique », et des substantifs qui s’y rattachent, par pure commodité de langage. 27 Dr Wonkiamma Pissama, Introduction à la kémitologie. Cours n°2 : « Le paradigme kémite », Douala, Per Ankh KEMRA, 6249 (Février 2013). 28 Ankh. Revue d’égyptologie et de civilisations africaines, n° 3, Juin 1994, p. 9.


|38 Au plan économique : le mode production sylvestre (exemple : les San, Aka, Babongo) ; le mode de production clanique, fondé sur la combinaison agriculture et élevage, la terre étant un bien collectif ; le mode de production monarchique (sans esclavage et sans féodalité) avec les castes. L’ethnonymie, la toponymie et l’anthroponymie. Les faits linguistiques : s’appuyer sur au moins deux types de sources : les sources écrites (sources directes de l’antiquité, écrits des arabes du Moyen-âge européen, textes des voyageurs explorateurs et les archives des colons) et les sources orales (cosmogonies, mythes, contes, épopées et légendes kémites). La corrélation d’évènements intérieurs et extérieurs. L’archéologie (artéfacts, datation, etc.) : la localisation géographique et magnétique ; la datation par dendrochronologie, la datation au radiocarbone, la datation chimique et magnétique, au rayon X, etc. ; la photographie aérienne ; l’analyse des métaux et alliages. L’étude de l’iconographie, des techniques (écriture, fabrication des objets, etc.). L’historiographie, l’historicité des faits (chronologie des faits historiques). La paléontologie (humaine, climatique, environnementale, etc.). Et l’ensemble des résultats des sciences sociales (histoire, sociologie, démographie, etc.). »29 29

Dr Wonkiamma Pissama, Introduction à la kémitologie. Cours n°5 : « De la méthode en kémitologie », Douala, Per Ankh KEMRA, 6249 (Février 2013). La première ligne du papyrus de Iâhmessu (dit « Papyrus de Rhind » ; du nom de l'Écossais Alexander Henry Rhind qui l’a acheté en 1858 à Ipet Sut ipt swt (« le plus estimé des lieux », « Karnak ») porte le titre conventionnel suivant : , tp-Hsb n hA.t m x.t rx ntt nbt snkt nbt StAwt nb(w)t, « modèle d’estimation (méthode correcte) (tp-Hsb) d’investigation (pour appréhender) (n hAt) dans (m) la nature (xt) pour connaître (rx h) tout ce qui existe (ntt nbt), chaque mystère (snkt nbt), tous les secrets (StAwt nb(w)t) ». Ce document exceptionnel du patrimoine africain et mondial a été découvert à Waset (Ouaset, Thèbes). Il est actuellement conservé au British Museum de Londres. « C’est le plus important et le plus ancien document nous informant


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À la suite de Mbombog Mbog Bassong, « nous sommes fondés à penser que l’Afrique Noire dispose d’une somme de savoirs cohérents et pertinents qui rendent compte de ce que Morin appelle la « connaissance ». A l’analyse, ces savoirs formalisent dans leur ensemble, une somme de données qui nous mènent tout droit au cœur de la complexité de notre univers et de la méthode du désordre appliquée à sa compréhension.30 Nous avons donc en notre possession suffisamment d’éléments pour retracer notre histoire politique sur plusieurs millénaires, la culture qui la sous-tend ainsi que les conséquences qui en découlent. 1.2 LES DIFFÉRENTES PÉRIODES DE LA TRAJECTOIRE POLITIQUE AFRICAINE Il existe abondamment d’éléments permettant de dire les péripéties de nos ancêtres, de leur genèse dans la région des Grands lacs jusqu’à nos jours. À travers les âges, ils créèrent des foyers de civilisation dont beaucoup sont connus de nous, aujourd’hui, grâce aux fouilles archéologiques et aux témoignages écrits. Ces artéfacts et la tradition orale révèlent l’évolution de leurs pensées et leurs actions. Deux grandes phases chronologiques circonscrivent celles-ci : l’ère protohistorique et l’ère historique. La première comprend deux périodes suivies de quatre autres que nous pouvons loger dans la seconde phase chronologique.

sur les connaissances mathématiques et le concept de méthode dans l’antiquité kémite. Ce papyrus contient 87 problèmes résolus d'arithmétique, d'algèbre, de géométrie et d'arpentage, sur plus de 5 m de longueur (à l'origine) et 32 cm de large. » 30 Mbombog Mbog Bassong, La pensée africaine. Essai sur l’Universisme philosophique, Montréal, Kiyikaat, 2012, p. 22.


|40 1.2.1 La protohistoire archaïque La période protohistorique archaïque s’étale de -195 764 (200 000 av. J.-C.) à 4764 (9000 av. J.-C.). D’un point de vue anthropologique, elle correspond à un laps de temps allant de l’apparition de l’Homo sapiens à Ta Neter31 à « l’attestation du tombeau de Ouasiré, retrouvé à Abdjou, et des plus anciens temples du culte qui lui était voué, datés de 9000 av. J.-C. »32 D’après Cheikh Anta Diop, c’est à Amélineau qu’on doit cette découverte ; « découverte grâce à laquelle il (Ouasiré) ne serait plus un héros mythique, mais un personnage historique […] »33. La richesse culturelle de la protohistoire archaïque échappe, pour l’instant, à la sagacité des chercheurs car elle n’a pas encore révélée tous ses secrets, malgré sa longueur. Néanmoins, suffisamment de matières existent et permettent d’avancer avec certitude qu’elle renvoie à une période de maturation d’éléments socioculturels consécutifs à un début de sédentarisation : l’agriculture, l’enterrement des morts et le culte des ancêtres (libations, offrandes…), l’industrie microlithique, la domestication des bovins, la création de la céramique, le filage, le tissage, l’apparition de communautés villageoises puis de centres urbains...34 Un cadre géographique clément est propice à l’accumulation tA nTr, ta neter, ta note, ta nute, « la terre du Démiurge », « le pays du Démiurge » ; par extension, la terre sacrée, la terre sainte. Il s’agit de la zone des Grands Lacs africains où est née l’humanité. Mais la zone à laquelle nous faisons allusion ici s’étend sur toute la partie australe qui descend jusqu’au Zimbabwe et en Afrique du Sud actuelle. Conféré Cheikh Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres. Mythe ou vérité historique ?, Paris, Présence Africaine, 1993, p. 56. 32 Dr Wonkiamma Pissama, Introduction à la kémitologie. Cours n°2 : « Le paradigme kémite », Per Ankh KEMRA, 6249 (Février 2013). 33 Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture. De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui, Paris, Présence Africaine, 1979, p. 131. 34 Voir Ankh., n° 8/9, 1999-2000. 31


|41 de connaissances pratiques et abstraites ainsi qu’au développement d’une vision politique où la recherche de l’équilibre entre l’homme et les éléments qui l’entourent est constante. La culture devient, donc, le soubassement de toute action visant à organiser la vie en société. De ce fait, une superstructure idéologique et des pratiques caractéristiques de la vie sédentaire se développent : la filiation et la succession matrilinéaire, le droit privé, la polygamie et le cosmopolitisme, la propriété collective indivise et divinisée, la morale axée sur la paix, les prémisses d’une cosmogonie où règne l’optimisme… Telles sont les origines de la politique. Telles ont été, pour ces sociétés multimillénaires dont les vestiges nous font encore trembler d’émerveillement, les origines de la politique. Origines que les sociétés suivantes n’ont fait que reproduire, en les transformant la plupart du temps, adroitement ou maladroitement, telle n’est pas la question. Toujours est-il que ce fondement, cette source de la politique, entendue comme modèle d’organisation et de gestion d’une société et de son environnement. 1.2.2

La protohistoire fondatrice

La seconde et dernière période de la phase protohistorique est l’époque fondatrice. Elle s’étend de l’an -4764 (-9000 de l’ère chrétienne) au point de départ du calendrier kamite qui est en outre premier calendrier attesté, c'est-à-dire à 4236 avant l’ère chrétienne. C’est une phase de conception qui concorde avec l’essaimage de populations vivant par grappes tout au long de la fertile Vallée du Nil. Un peuple de pêcheurs et de forgerons se distinguent, particulièrement, à travers les artéfacts


|42 découverts lors de fouilles archéologiques : les Anu35. La densité humaine devenant de plus en plus forte, des populations, parmi lesquelles, les Anu, descendent le fleuve. Ces derniers s’établissent d’abord à ce qui deviendra plus tard Ta Seti36, dans les agglomérations urbaines de Semna, Kerma, Qostul et Nekhen37. Puis, ils élisent domicile à Ta Meri38 en

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Anw, « les Anu ». Ce terme a proliféré dans plusieurs langues africaines actuelles : les Joola (Diola, au Sénégal) disent « An », pour désigner l’être humain ; les Manjaku et les Bahula (Manjaques et Mancagnes, au Sénégal, en Gambie et en Guinée Bissau) usent indistinctement du terme « Ñan » pour signifier la même chose que les Joola ; le terme « Ani » ou « Oni » est un titre de roi chez les Yoruba ; les « Añi » sont un peuple de Côte d’Ivoire dont les souverain portent le titre d’Ammon… Dans le Chapitre XV du r(A)w nw prt m hrw (« Livre de la sortie à la lumière du jour » ; maladroitement appelé « Le livre des Morts »), servant d’introduction aux hymnes à Râ, Wasiré est affublé de l’épithète d’Ani : « Salut à toi ! Ô Neter Ani dans la contrée montagneuse d’Antem, ô Grand Neter […] ». Pour approfondir la question de l’origine des Anu, voir Cheikh Anta Diop « Origine des anciens Égyptiens » in Histoire Générale de l’Afrique, Volume II, Chapitre 1, UNESCO-NEA, p. 46.

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tA sti, ta seti, « la terre de l’arc », « le pays de l’arc » ; par extension « le pays des Archers ». Voir aussi la graphie suivante : tA-sti, in Agnés Cabrol, Amenhotep III, le magnifique, Monaco, Éditions du Rocher, 2000, p. 381, figure 108 : scène du décor du temple de Soleb (Imanhotep III devant NebMaâtRâ : Maître de Ta Seti (traduit par Nubie)), d’après Karl Richard Lepsius, Denkmäler aus Aegypten und Aethiopen, pl. 87 [c]. Ta Seti est le premier État au monde, toute idéologie mise à part, et en dépit des élucubrations d’idéologues eurocentristes. Cette partie de notre continent désigne ce qui est communément appelé la « Nubie ». C’est l’Éthiopie des auteurs grecs de l’antiquité dont l’Éthiopie actuelle (Addis Abeba) n’était qu’une province tardive.

nxn, « la ville des faucons ». C’est l’Hiérakonpolis (Ἱεράκων πόλις) des auteurs Grecs de l’antiquité, et le Kom el-Ahmar des Arabes (‫)األح مر ال كوم‬. L’ancien Nekhen était située dans le troisième sepat (nôme ; une circonscription administrative) du Shemau (Haute Égypte), à environ une centaine de kilomètres de la ville actuelle d’Assouan. Comme pour plusieurs autres artéfacts, c’est à Nekhen que fut retrouvée la fameuse palette du roi Nârmer. C’est un haut lieu de notre culture antique. 37

38

tA mri, ta meri, « la terre bien aimée », « le pays bien aimé ». C’est


Histoire Politique de l'Afrique  

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