GRAND FORMAT : MERS ET OCEANS

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Grand FORMAT N° 1 REPORTAGES · INTERVIEWS · INFOGR APHIES

COUV

COMMENT PROTÉGER LE POUMON DE LA TERRE ? D U C O N S TAT À L’A C T I O N

Hors-série avec le


é dito I Pascal Greboval

Éditeur SARL EKO LIBRIS au capital de 98 913 € Siège social 74A, rue de Paris - 35000 Rennes info@kaizen-magazine.fr www.kaizen-magazine.com Grand Format n° 1 « Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? » Juillet 2021 Imprimé sur papier certifié PEFC Fondateurs Cyril Dion, Yvan Saint-Jours, Patrick Baldassari et Pascal Greboval Directeur de la publication Patrick Baldassari Rédacteur en chef Pascal Greboval Rédactrice en chef adjointe Sabah Rahmani Secrétaires de rédaction Emmanuelle Painvin Élise Lejeune Journalistes multimédias Maëlys Vésir Marius Gouttebelle Directrice administrative et financière Céline Pageot Attachée commerciale Aurore Gallon Community manager Joséphine Pierre Gestionnaire service abonnements Delphine Le Louarn Stagiaires pour ce numéro Alicia Blancher Léopold Picot Marie Thomazic Abonnements et commandes 74A, rue de Paris - 35000 Rennes abonnement@kaizen-magazine.fr Tél. 02 23 24 26 40 Direction artistique, maquette et mise en pages • www.hobo.paris hobo.paris - hobo@hobo.paris Tél. 06 12 17 87 33 Photo de couverture © Eléonore Henry de Frahan Collectif Argos Impression Imprimerie SIEP ZA des Marchais - Rue des Peupliers 77590 Bois-le-Roi SIRET : 539 732 990 000 38 • APE : 5814Z Commission paritaire : 0322 K 91284 Numéro ISSN : 2258-4676 Dépôt légal à parution Régie de publicité et distribution dans magasins spécialisés AlterreNat Presse • Tél. 05 63 94 15 50

Eau de vie

N OURS

ous sommes de l’eau. Nous le savons, mais en avons-nous pleinement conscience ? Pour rappel, 60 % du corps humain adulte est constitué d’eau. Soit environ 42 litres pour une personne de 70 kilos. Pour mémoire aussi, la vie est sortie des océans, il y a 3,2 milliards d’années. En résumé, notre rapport à l’eau est vital ! D’autant plus vital que les océans sont, on le sait moins, le « premier » poumon de la Terre. Ils assurent le renouvellement de l’oxygène de l’atmosphère et régulent le climat. Pourtant force est de constater que nous ne prenons pas soin des rivières, mers et océans ! Les reportages réalisés par le collectif Argos montrent l’étendue des atteintes portées à ces espaces naturels. Notamment par leur aspect systémique. Nous avons mis en place un cercle vicieux. On surpêche, on pollue… Résultat : on déséquilibre les écosystèmes, ce qui a un fort impact sur la vie des populations locales. « Rien de nouveau », me direz-vous ? Certes. Mais l’ampleur du désastre est, je crois, bien plus importante que nous l’imaginons. On pourrait s’interroger longuement sur les raisons de cette maltraitance… Mais ce n’est plus le moment ni la priorité de répondre au « pourquoi ? » Le temps est venu d’agir, vite, pour protéger, sauver ces espaces maritimes. Car des solutions existent. À nous, citoyens et citoyennes, comme aux hommes et femmes politiques de choisir de les mettre en œuvre. Mais ne nous voilons pas la face : ces solutions demandent de la radicalité ! Sommes-nous prêts ? Prêts à consommer, à vivre différemment ? Si nous prenons les bonnes décisions, « l’avantage » – pourrait-on dire – est que nous pourrons voir les résultats rapidement. En effet, comme le rappelle François Sarano, les océans ont une grande capacité de résilience [lire page 8]. Il est donc l’heure de faire nos choix. Ce n’est pas l’histoire qui nous regarde, c’est le regard de nos enfants que nous devons soutenir. Le moment est venu de prendre nos responsabilités.

ÉDITO

Distribution MLP Vente au numéro pour les diffuseurs Destination Média • Tél. 01 56 82 12 00 contact@destinationmedia.fr Aucun texte ni aucune illustration ne peuvent être reproduits sans l’autorisation du magazine. Merci.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 3


p r é s ent atio n d e s a u te ur s I

Argos et Kaizen : histoire d’un rendez-vous « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », cette citation apocryphe attribuée à Paul Éluard résume l’histoire entre Argos et Kaizen. D’un côté, un collectif de photographes et de journalistes qui axe son travail sur la problématique écologique, avec une appétence particulière pour la sensibilisation. De l’autre, Kaizen, un média qui donne à voir le cap, qui explore des solutions pour sortir des crises écologiques et sociales. La rencontre a lieu en 2012, dans un théâtre de Bagnolet (Seine-SaintDenis). À la fin d’une pièce dont Kaizen est partenaire, Aude Raux et Jérômine Derigny présentent le travail d’Argos à Pascal Greboval. Depuis, le collectif alimente les pages de Kaizen de ses idées, ses reportages. Alors, quand Argos propose à Kaizen de réaliser une publication sur les océans, sur la base de quatre ans de travail, la décision est facile à prendre. Vous avez entre vos mains le fruit de cette collaboration !

AUTEURS

Le collectif Argos Le collectif Argos est une association de journalistes (photo, vidéo, son) créée en 2001 pour rassembler les expertises autour de l’environnement. Reconnus au niveau international, ses membres ont reçu de nombreux prix et diffusent leurs reportages dans des médias du monde entier. Le collectif Argos est notamment connu pour ses campagnes de sensibilisation à l’environnement – associant exposition itinérante, livre, site internet dédié, diffusions presse, productions télévisuelles, etc. – lancées à l’occasion de grands événements internationaux : « Réfugiés climatiques » à la COP15, « Empreinte » à la COP21 et « Amer » – l’objet de ce « Grand Format » Kaizen – au Congrès mondial de la nature de l’UICN. Grâce à ces multiples canaux, chacun des projets documentaires du collectif Argos a touché plus de cinquante millions de personnes.

Le projet « Amer » Aussi dramatique que l’accaparement des terres, l’accaparement des mers reste trop souvent invisible. Il détruit pourtant nos océans et prive des peuples entiers de ressources. Pendant quatre ans, le collectif Argos a enquêté sur ce phénomène, rapportant des histoires de lutte, mais aussi d’espoir. Leur plage a disparu sous les immondices, des enfants indonésiens apprennent à jouer sur une couche de déchets plastiques. Des pêcheurs chinois, indonésiens ou sénégalais raclent les fonds marins du Gabon dans des conditions relevant de l’esclavage moderne… Tous subissent l’amer accaparement des mers, dévastateur pour la biodiversité, mais aussi pour les êtres humains. Pollution plastique, surpêche, exploitation minière, industrielle ou touristique… ce phénomène global touche la planète dans son ensemble. Mais des solutions existent, pour faire de nos mers et océans un véritable bien commun.

Ils soutiennent le projet « AMER » du collectif Argos :

4 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


Elles, ils sont le collectif Argos Cécile Bontron

J’ai voulu être journaliste pour donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais. Cette volonté a rapidement recoupé la thématique environnementale : entre les villages pollués en Chine ou le pillage des eaux gabonaises, des populations entières ont tellement à dire.

S•TRICES Laurène Champalle

Journaliste et grand reporter, j’ai documenté le quotidien des habitants d’une grande communauté autogérée danoise dans Christiania ou les enfants de l’utopie (Éditions Intervalles, 2011). Je m’intéresse depuis près de vingt ans aux évolutions de la société et à l’environnement.

Guillaume Collanges

Je suis photographe de reportage depuis vingtcinq ans. L’environnement – réchauffement climatique, pollution – mais aussi les univers industriels et artisanaux sont mes thèmes favoris. Je me consacre aujourd’hui davantage à la réalisation de films.

Sébastien Daycard-Heid

Journaliste, reporter et documentariste, j’ai couvert depuis quatre ans au sein du collectif plusieurs sujets environnementaux sur la conquête de l’Arctique ou la surpêche et l’exil des pêcheurs au Sénégal, récompensé en 2019 par le prix Philippe Chaffanjon.

Jérômine Derigny

Photojournaliste depuis vingt ans, je me suis spécialisée sur les thématiques de l’alimentation durable. Agriculture urbaine, permaculture comme solutions pour le climat ou problématique de la surpêche sont les sujets que je traite au sein du collectif Argos.

Arnaud Guiguitant

Journaliste depuis vingt-deux ans, je réalise des reportages pour la presse écrite (Le Figaro Magazine, Paris Match) et la télévision (Arte, France 24) sur des sujets liés à l’environnement et à ses problématiques. Ancien collaborateur du journal Le Monde en Indonésie, je me suis forgé des convictions profondes sur la défense et la protection de la nature.

Eléonore Henry de Frahan

Photographe humaniste, je documente les initiatives de celles et ceux qui expérimentent de nouvelles voies pour un monde plus durable. Mes sujets de prédilection portent sur les modes de vie en harmonie avec la nature et la protection de la biodiversité.

Aude Raux

Grand reporter, spécialiste de la problématique du dérèglement climatique dès le début des années 2000 avec mes reportages sur les réfugiés climatiques publiés notamment dans Géo, je poursuis mon enquête sur les grands enjeux environnementaux dans Le Figaro Magazine, Télérama Sortir et Kaizen, le journal porteur d’espoir.

Laurent Weyl

Photographe documentaire spécialisé sur l’Asie, j’ai passé quatre ans au Vietnam, expérience qui m’a permis d’éditer mon premier livre personnel President Hotel (Éditions Sun/Sun, 2016). Aujourd’hui basé à Strasbourg, je m’ouvre également à la vidéo comme réalisateur documentaire.

Pour aller plus loin

• collectifargos.com • series.collectifargos.com/minisite/amer/

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 5


s om m air e I

édito

3

présentation des auteurs

4

préface I

FRANÇOIS SARANO « L’océan est le milieu originel »

8

interview I

FRANÇOIS GABART « Les océans sont un bien commun du vivant »

sentinelles I

12

16

34

38

reportage I

GABON Un poisson au goût amer

infographie I

Pêche. On arrête le poisson ?

40

54 58

interview I

DANIEL PAULY « Pour réparer les océans, il faut faire de la politique »

MÉDITERRANÉE Les herbiers de posidonie, un trésor écologique en danger sentinelles I

S.O.S. dauphins OLIVIER DE SCHUTTER « Le bien commun pour éviter la marchandisation de la ressource » INDONÉSIE L’archipel des polymères Le grand nettoyage citoyen

60

infographie I

Des océans de plastique

84

64

Provenance du papier : Allemagne. Ptot : 0,017 kg/t. Fibre : 0 %.

6 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS

126

88 102

INDONÉSIE Les forçats de l’étain sentinelles I

144

SOMM

LAURENT DEBAS Agir sur la Planète Mer reportage I

En Vendée, balance ton port !

148

150

164

portrait I

GÉRARD CARRODANO Un pêcheur en colère 106

110 120 122

portrait I

CATHERINE PIANTE La mer en partage

Le vent souffle à nouveau sur le transport maritime portrait I

reportage I

sentinelles I

reportage I

POLYNÉSIE FRANÇAISE Une femme au chevet du corail

82

interview I

sentinelles I

Poiscaille. Une « AMAP de la mer » en ligne

Des hommes au secours des tortues

ALASKA Dans la chaleur de l’Arctique sentinelles I

reportage I

portrait I

CHARLES BRAINE Pêcheur militant

78

sentinelles I

sentinelles I

Préserver les fonds marins des filets fantômes

reportage I

portrait I

TIFENN YVON Ostréicultrice engagée

reportage I

SÉNÉGAL La vague à l’âme. L’odyssée des pêcheurs sénégalais, de Lorient à Joal-Fadiouth

À l’abordage, les enfants, la mer vous attend !

infographie I

Du fret aux énergies… l’économie voit bleu

170

reportage I

ÎLES MARQUISES ET TUAMOTU Les enfants de la mer

172

sentinelles I

Protégeons les cétacés des collisions infographie I

124

168

188

Quand la mer monte…

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bibliographie et ressources

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abonnement

194


p r éf a c e I

Propos recueillis par Pascal Greboval - Photos page 8 : Maëlys Vésir, page 10 : Pascal Kobeh/Galatée Films

François Sarano

« L’océan est le milieu originel » Docteur en océanographie, plongeur professionnel, ancien conseiller scientifique du commandant Cousteau et responsable « Ressources halieutiques » au WWFFrance, François Sarano a consacré sa vie à l’étude et à la protection des océans. Cofondateur de l’association Longitude 181 et auteur de nombreux ouvrages, dont Sauvons l’océan ! Les 10 actions pour (ré)agir !, il nous invite à renouer avec l’altruisme et la vie sauvage pour changer en profondeur notre société.

PRÉF

plus tard, force est de constater qu’on en est toujours au même point. Les inégalités ont augmenté et la dette écologique s’est considérablement aggravée. Cela veut dire que la dénonciation et l’accumulation de faits, chiffres, statistiques apportés par des centaines de scientifiques et par les associations ne suffisent pas à changer les choses. Nous nous disons clairvoyants et prétendons « maîtriser notre futur », mais en réalité, nous ne voyons, égoïstement, pas plus loin que le bout de notre vie.

Depuis le début de votre carrière, dans les années 1980, avec le commandant Cousteau, vous êtes une « sentinelle des océans ». Quel constat dressez-vous aujourd’hui ? Au début des années 1980, après mon doctorat, j’ai consacré une partie de mon travail, aux côtés du commandant Cousteau, à la surpêche et à la pollution, et surtout aux inégalités sociales qu’elles provoquent dans le monde des gens de mer. En 1992, nous étions avec Cousteau à Rio, à la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement. Nous pensions alors que nous allions changer le monde. Lors de ce sommet, 178 États ont signé l’Agenda 21, qui les engageait dans une démarche de développement durable et responsable. Quarante ans

Comment faire pour que cela change ? La litanie de chiffres catastrophes est contre-productive parce que les gens pensent uniquement à satisfaire leur plaisir de l’instant et ne pensent pas global et long terme. Montrons plutôt que l’on peut inverser la tendance parce que l’océan est incroyablement résilient. Je peux en témoigner avec deux exemples vécus. En 1986, lorsque nous étions à bord de la Calypso en Nouvelle-Zélande, j’avais proposé à Cousteau de plonger avec les cachalots. Impossible : il y avait bien quelques rescapés du grand massacre, mais ils fuyaient les hommes, les bateaux, car ils craignaient toujours d’être harponnés. Aujourd’hui, près de quarante ans après l’arrêt de la chasse aux grands cétacés, décidé par les membres de la Commission baleinière internationale, toutes les populations qui étaient menacées d’extinction sont hors de danger. Beaucoup mieux, les cétacés nous acceptent à leurs côtés, et c’est bouleversant. Par exemple, nous plongeons régulièrement depuis dix ans avec la même famille de cachalots. Nous partageons leur intimité, quand la maman allaite son bébé ou quand ils dorment et sont particulièrement vulnérables. Autre exemple en Méditerranée : le Parc national de PortCros (Var). C’était un vaste désert, à l’image de la Méditerranée actuelle, quand il a été créé. Aujourd’hui,

8 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


c’est la zone la plus riche. On comptait cinq mérous lors de sa création, on en compte plus de huit cents désormais. Tout cela parce que la pêche y est strictement réglementée. Quand on prend les bonnes mesures, cela marche ! Pourquoi l’océan est-il plus résilient que le milieu terrestre ? Parce que sa nature est différente. L’océan est le milieu originel. Les algues baignent dans la matrice originelle, riche de sels nutritifs (les engrais). Elles n’ont besoin que de soleil pour pousser. À terre, c’est plus compliqué, les végétaux ont besoin de racines pour puiser l’eau et les sels nutritifs. Ils dépendent de la pluie. C’est une différence majeure. Quand on rase une forêt, il faut des centaines d’années pour retrouver un sol vivant. Tandis qu’en mer, il faut une seconde pour que les courants qui remontent des profondeurs réenrichissent la zone éclairée par le soleil en éléments nutritifs. Et la vie explose à nouveau. Vous ne pouvez pas stériliser l’océan parce qu’il est animé par des courants marins qui font le tour de la planète. Et ces courants transportent les œufs et les larves qui viennent de régions préservées et qui recolonisent les zones exploitées. À part les mammifères marins, les raies et les requins, la plupart des animaux marins ont une très forte fécondité, souvent plusieurs dizaines de milliers d’œufs à chaque ponte. Donc dès que l’on arrête notre prédation, la vie revient en abondance et en diversité.

FACE

On prend l’océan comme une simple ressource alors qu’il est le premier poumon de la Terre, et une source d’inspiration. Comment l’expliquez-vous ? Nous vivons au jour le jour et nous avons trois secondes de mémoire vive, comme Dory, le fameux poisson-chirurgien bleu dans Nemo ! Nous sommes tous frappés de ce que j’appelle « l’amnésie écologique ». Elle vient de ce que l’on considère comme « originel » ce que l’on découvre quand on est enfant. On ne ressent que les changements qui se déroulent au cours de notre vie. Ainsi, de génération en génération, on oublie la richesse passée. Mes filles – et encore moins ma petite-fille – n’ont pas connu les dizaines de chauves-souris qui tournaient autour des lampadaires ni les nuages d’insectes écrasés sur les pare-brise des voitures. Mes carnets de plongée des années 1970 en Méditerranée témoignent d’une richesse incroyable : congres, géants, homards, langoustes, coraux rouges, cigales, mérous, requins ! Les plongeurs d’aujourd’hui ne peuvent pas imaginer une telle abondance. La responsabilité est collective. Pendant les Trente Glorieuses, on a cru que la planète était inépuisable et à la disposition de nos caprices. Nombreux ont eu – et ont toujours – cette confiance aveugle dans la technologie qui allait apporter « l’âge d’or ». Il est difficile de se remettre en question. Difficile d’accepter de s’être si lourdement trompés. D’autant que la société, via ses messages publicitaires, nous enferme dans un rôle de consommateurs. Récemment, j’ai vu cette publicité : « grosse cote,

“Je sais pour qui je me bats. Et ça donne un sens à ma vie.”

gros gain, gros respect ». Voilà le symbole délétère et catastrophique de notre société ! Les parents, l ’école, les associations citoyennes doivent lutter à mains nues contre les chars d’assaut du consumérisme. Mais alors, que faire pour sauver mers et océans ? Limiter la pêche industrielle, qui est la première cause de la détérioration de la vie des océans. Multiplier les réserves marines, mais des « vraies », où l’on ne prélève rien ! Pas de pêche, surtout celle dite « de loisir », et pas de chasse sous-marine. Arrêter la pollution chimique, qui est une bombe à retardement, car on ne connaît pas les conséquences à long terme, et encore moins la synergie des effets toxiques cumulés de tous ces produits chimiques qui se terminent en « -cides » : biocides, insecticides, pesticides… Ils ne favorisent pas la vie. Pour le coup, les courants ne nous aident pas, car ils transportent ces produits toxiques jusque dans les grandes fosses océaniques. On a retrouvé des crustacés pleins de métaux lourds et de PCB (polychlorobiphényles) qui vivaient dans les endroits les plus isolés du monde marin. Et ne parlons pas des plastiques qui se fragmentent en particules minuscules et sont ingérés par tous les organismes, des plus petits crustacés planctoniques aux plus gros cachalots. Cela veut-il dire que nous devons réduire notre consommation de poisson ? Évidemment, nous devons réduire notre consommation de protéines animales, viande et poisson [lire page 58]. Aujourd’hui, nous sommes près de huit milliards d’habitants sur la planète et la pêche en mer fournit 84 millions de tonnes par an, dont 22 millions de tonnes sont transformées en farine et huile pour nourrir les poissons d ’élevage ! Actuellement, la demande en poisson est très supérieure à l’offre locale. En Europe, on mange du poisson qui vient du bout du monde – par exemple du Sénégal [lire page 16] ou

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 9


i n t e r v i e w I Propos recueillis par Arnaud Guiguitant ~ Photo : Guillaume Gatefait

François Gabart

« Les océans sont un bien commun du vivant »

INTER

À 38 ans, François Gabart s’apprête à reprendre la mer à la barre de son nouveau trimaran, SVR-Lazartigue. De passage à Paris, le marin français nous a parlé de son combat pour la protection des océans et de la lutte qu’il entend mener contre la pollution plastique.

Vous avez remporté dans votre carrière les plus prestigieuses courses au large (Route du Rhum, Vendée Globe, Transat Jacques-Vabre) et navigué sur toutes les mers du monde. Quel lien avez-vous tissé avec les océans ? J’ai un lien charnel avec eux, presque de l’ordre du physique. C’est un univers et un environnement dans lequel je suis heureux et me sens bien. Même si je ne suis pas quelqu’un d’aquatique, j’ai besoin d’être dans ce milieu, d’avoir un contact avec l’eau. La composition d’une goutte d’eau est d’ailleurs extraordinairement proche de celle du corps humain. L’ensemble du vivant sur Terre est né essentiellement dans les océans. Alors que la vie végétale et animale se concentre dans une petite couche de quelques dizaines de mètres, le nombre d’êtres vivants évoluant sous la mer, qui affiche une profondeur moyenne de 3 300 mètres, est énorme. L’océan joue depuis toujours un rôle tampon avec l’atmosphère. Cette inertie climatique permet de réguler énormément d’équilibres sur notre planète. Sauf que ces grands équilibres entre O2 et CO2 sont perturbés depuis des décennies. Même s’il faut du temps pour que la situation devienne critique, les conséquences sur le vivant et donc sur les hommes doivent tous nous alerter. 12 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


En 2019, à l’occasion de la Journée mondiale de l’océan, vous aviez répondu, aux côtés d’autres navigateurs, à l’appel « L’océan, bien commun de l’humanité ». Pour quelles raisons ? Je suis intimement convaincu qu’il faut défendre et protéger les océans. J’ai signé cet appel hier, mais je le signerais également demain et après-demain. J’irais même au-delà : plus qu’un bien commun de l’humanité, l’océan est un bien commun du vivant, qui n’est malheureusement pas protégé juridiquement ou alors de façon parcellaire. La haute mer recèle des ressources incroyables ; ces dernières attisent la convoitise d’industriels qui investissent des sommes très importantes pour les explorer. C’est une bombe à retardement.

RVIEW

Selon ONU Environnement, 13 millions de tonnes de plastique seraient déversées chaque année dans les océans. Qu’est-ce que cela vous inspire ? L’optimisme qui est le mien ne doit pas masquer la réalité de ces faits qui sont absolument terribles. C’est colossal et désastreux pour l’environnement à très court terme. Il existe pourtant en France et en Europe une réelle sensibilisation à la lutte contre la pollution plastique. Pour autant, lorsque je voyage, je me rends compte à quel point cette sensibilisation est inégale. Il existe donc une marge de progression énorme. Je suis persuadé que les effets de la sensibilisation se feront sentir et que les résultats vont arriver. Lors de vos navigations, êtes-vous témoin de cette pollution ? Que ressentez-vous à ce moment-là ? Malheureusement, oui. Quand je navigue au large, il est assez troublant de voir flotter des déchets plastiques en plein milieu de l’océan. Je suis à ce moment-là connecté avec la nature et, d’un point de vue émotionnel, c’est toujours choquant. Mais cette émotion, il faut l’utiliser comme une arme de sensibilisation. Avez-vous une anecdote particulière à ce sujet ? (Il réfléchit.) J’en ai une en effet, mais d’un point de vue sportif. Durant certaines courses, comme La Solitaire du Figaro, on peut rencontrer pas mal de problèmes en étant ralenti par des algues ou des plastiques qui se coincent dans la quille. Un bout de plastique peut ruiner une course. Les algues sont foncées ; on les voit donc immédiatement. Ce n’est pas le cas d’un sac transparent, très peu visible, qui a le temps de se bloquer au niveau des safrans ou de la quille. Résultat : il peut faire perdre quelques dixièmes de nœuds.

Selon une étude du Forum économique mondial et de la Fondation Ellen MacArthur, les océans contiendront en 2050 plus de plastique que de poissons. Si vous deviez prendre des mesures fortes, quelles seraient-elles ? À mon avis, il faut interdire rapidement tous les plastiques à usage unique. Ils nous facilitent certes la vie et font partie de notre quotidien, mais ils génèrent un volume phénoménal

“Quand je navigue au large,

il est assez troublant de voir flotter des déchets plastiques en plein milieu de l’océan.”

de déchets et sont loin d’être tous recyclables. Les plastiques que l’on utilise pendant dix ou quinze ans peuvent être facilement recyclés et intégrés au sein d’une économie circulaire. En revanche, il n’en est rien pour un plastique qui n’aurait servi que quelques secondes. Comment, justement, gérez-vous vos déchets à bord de votre bateau ? J’essaie d’optimiser au maximum. Au moment de l’avitaillement, je retire tous les plastiques inutiles des provisions que j’embarque à bord. Je prends alors conscience de la quantité hallucinante d’emballages qui n’ont aucune utilité. J’ai aussi fait le choix en course de n’emporter que de gros contenants au lieu d’une multitude de petits sachets. Lors de mes deux tours du monde en solitaire à la voile, l’un en soixante-dix jours, l’autre en quarante-deux jours, j’ai pu mesurer la quantité de déchets que j’engendrais : à peu près un grand sac-poubelle de 100 litres ! Ce qui est déjà beaucoup, mais les conditions, humides et salées, dans un lieu confiné comme un bateau, ne sont pas très favorables ; elles ne permettent pas de prendre du vrac et du bio. Mais on a réussi à s’adapter. C’est là que l’on se rend compte que c’est beaucoup plus facile à la maison (rires). Assiste-t-on aujourd’hui à une prise de conscience des enjeux environnementaux dans les courses au large ? Oui, et je suis heureux de constater que les marins sont sensibilisés au sujet. Bien que nos bateaux avancent grâce à la force du vent, il serait faux de dire que leur impact sur l’environnement est nul. Leur construction requiert en effet l’utilisation de fibre de

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 13


s entin ell e s I Rédaction : Sabah Rahmani ~ Photos : Eléonore Henry de Frahan

Préserver les fonds marins

DES FILETS FANTÔMES

SENTIN

Depuis 2016, l’association Palana Environnement plonge en Méditerranée pour récupérer les filets de pêche perdus en mer. L’équipe de bénévoles s’active pour limiter l’impact de ces filets responsables de nombreux dégâts écologiques. Reportage dans les Bouches-du-Rhône.

I

ls rôdent, perdus dans les eaux marines, blessant ou décimant tous les vivants pris à leur piège. Poissons, coraux, tortues, mammifères et végétaux : peu échappent aux filets fantômes qui dérivent ou s’accrochent aux parois sous-marines. Décidés à contrer la malédiction, ce matin-là, Pablo, Romain, Bruno et Romuald se préparent à sortir en mer pour mettre fin aux dégâts causés par un filet de pêche égaré au large. Sur le port de La Ciotat, les membres de l’association Palana Environnement s’activent dans la bonne humeur, enfilant leur « tenue

de combat » : combinaison de plongée de la tête aux pieds, armés d’un gros couteau cisaille attaché à leur mollet. « Un club de plongée nous a signalé un filet perdu au sud de l’île Verte, en face de La Ciotat. Nous avons déjà fait une première plongée pour effectuer un repérage ; le filet est à plus de 15 mètres de profondeur, enroulé sur lui-même contre une paroi rocheuse, sans doute poussé par le courant. Il a déjà fait pas mal de dégâts. Il n’a pas l’air compliqué à retirer, mais il est coincé dans la posidonie [lire page 88], une plante marine protégée qui sert d’habitat en Méditerranée. Nous devrons donc faire attention en le soulevant pour ne pas dégrader davantage le milieu », explique Pablo Liger, cofondateur et président de l’association.

Sentinelles des mers

“Dans ce décor paradisiaque,

qui pourrait soupçonner les dégâts de cette pollution, invisible à la surface ?”

Sous le soleil, l’équipe embarque à bord de deux Zodiac et file droit devant, portée par la vitesse qui défie l’écume des vagues. À l’arrivée sur le site, la mer révèle sa superbe palette de bleus méditerranéens, tandis que l’ocre des roches contraste avec les nuances de vert de la forêt qui boise l’île. Dans ce décor paradisiaque, à la frontière du parc national des Calanques, qui pourrait soupçonner les dégâts de cette pollution, invisible à la surface ? De la Méditerranée à l’océan Pacifique, en passant l’Atlantique, partout dans le monde, les engins fantômes liés à la pêche nuisent au milieu marin. Les Nations unies les estiment à 640 000 tonnes, soit 10 % de tous les déchets en mer. « Les filets sont perdus pour

34 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


NELLE diverses raisons. Essentiellement à cause des tempêtes et des accidents, lorsqu’une hélice de bateau coupe le filet à la surface par exemple ; c’est souvent le cas en été avec les bateaux de plaisance. Plus rarement, il peut s’agir d’une malveillance, soit entre pêcheurs, soit par des personnes anti-pêche qui vont couper les signaux des flotteurs qui servent de repères. Ces personnes font un amalgame entre les pêcheurs industriels sur les gros chalutiers et les petits métiers sur le littoral. Alors que la pêche artisanale est plus sélective et respectueuse de l’environnement », rappelle Pablo Liger, diplômé en biologie marine. Principaux déchets liés à la pêche, les filets perdus sont qualifiés de fantômes en raison de leur impact sur le milieu puisqu’ils continuent de piéger poissons et faune marine, qui ne seront pas récupérés par les pêcheurs. Blessées ou capturées, des tortues marines peuvent, par exemple, être prisonnières de ces filets. Si en Méditerranée, on ne dispose pas à ce jour de chiffres sur les dégâts concernant les cétacés, entre 2000 et 2012, le Service national des pêches maritimes américain a signalé en moyenne onze grandes baleines empêtrées dans des filets fantômes, parfois longs de plusieurs kilomètres, chaque année, le long de la côte ouest des ÉtatsUnis. De 2002 à 2010, 870 filets ont été récupérés dans le seul État de Washington, piégeant plus de 32 000 animaux marins. Les filets, qui s’agrippent aux parois rocheuses et aux coraux, risquent souvent d’arracher des espèces protégées, privant ainsi de nombreux poissons et crustacés de

1.

2.

1. Les engins fantômes liés à la pêche représentent 10 % des déchets en mer. 2. Coincé dans la posidonie, habitat protégé en Méditerranée, le filet est retiré délicatement.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 35


po r t r a i t I Rédaction : Maëlys Vésir ~ Photo : Jérômine Derigny

Charles Braine

Pêcheur militant Que ce soit à bord d’un bateau, d’une association, d’une entreprise ou d’un parti politique, Charles Braine, 40 ans, n’a de cesse d’actionner les leviers utiles pour dessiner le nouveau visage de la pêche. Portrait d’un marin pêcheur militant.

J

«

’étais haut comme trois pommes et fasciné de le voir, tous les matins, partir sur son bateau. » Charles Braine se souvient de ce vieux pêcheur « avec sa grosse barbe » qu’il regardait, yeux ébahis, prendre le large depuis le village du Pouldu (Finistère), où il a passé une partie de son enfance. Alors qu’il grandit dans le 7e arrondissement de Paris, Charles n’attend en effet rien autant que ses vacances chez ses grands-mères en Bretagne, pour taquiner la truite, ou en Normandie, pour pêcher le bar. « À 14 ans, j’ai récupéré une ancienne barque qui me permettait d’aller pêcher dans les estuaires et d’observer, émerveillé, la flore et la faune qui m’entouraient. » La pêche devient une obsession, il se sent en décalage avec ses camarades de classe, « plutôt bourges », davantage tournés vers le golf ou le tennis. « Je parlais toujours de mes poissons et cela me manquait tellement qu’il m’arrivait de prendre le RER seul pour aller pêcher dans les étangs près de Versailles. »

“Tout ce que je défendais

par les mots, j’avais envie de prouver qu’il était possible de le faire par les actes.”

PORT

De cette passion peut-il naître une vocation de marin pêcheur ? Difficile à concevoir pour ce bon élève des beaux quartiers parisiens dont la famille n’est pas du tout « du milieu ». « Je me suis alors tourné vers l’école d’agronomie de Rennes qui proposait une spécialisation dans l’halieutique », explique Charles, qui se forge pendant ces années étudiantes une conscience écologique, notamment lors du naufrage du pétrolier Erika en décembre 1999. « J’ai quitté les cours pendant une semaine pour aider à enlever les mètres cubes de mazout sur les plages de mon enfance du Finistère. Cela a été un choc qui a fait naître un sentiment de révolte. »

Du WWF à la pêche durable

Diplôme d’ingénieur en poche, Charles expérimente d’abord le poste de mareyeur à Rungis, puis se retrouve en charge de la pêche accidentelle de dauphins dans un bureau d’études. « C’était encore tabou à l’époque et mon rôle était de convaincre des pêcheurs de laisser des scientifiques monter à bord pour comptabiliser les prises accidentelles », se souvient-il, clairvoyant sur ce sujet toujours d’actualité. « Les chaluts pélagiques et les grands fileyeurs sont majoritairement mis en cause, mais des bateaux plus modestes de la pêche artisanale sont aussi responsables, d’où la nécessité de trouver des solutions dans une logique d’équilibre socio-économique. » De 2007 à 2011, il remplace « un ancien pote de promo » au sein du WWF et devient chargé du programme Pêche durable de l’association. « C’était quatre années passionnantes de sensibilisation, de plaidoiries et de négociations avec les politiques », se réjouit-il, en regrettant néanmoins d’y avoir laissé beaucoup d’énergie. « Je ne comptais plus

38 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


r ep or t a g e I

Rédaction : Cécile Bontron ~ Photos : Jérômine Derigny

REPOR Gabon

Un poisson au goût amer 40 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


s entin ell e s I Rédaction et photos page 55 : Maëlys Vésir ~ Photos pages 56-57 : Jérômine Derigny

Poiscaille UNE « AMAP DE LA MER » EN LIGNE

À l’image des associations proposant des paniers de légumes en circuit court, l’entreprise Poiscaille, basée à Montreuil (Seine-Saint-Denis), livre à ses abonnés des casiers de produits de la mer issus de la pêche artisanale française.

7

h 30, port de Loctudy (Finistère). Sur une mer d’huile, sous un fond de ciel bleu, Erwan Le Guilloux, marin pêcheur, prend le large à bord du Dishual – « libre sans entraves » en breton –, un vieux bateau en bois vert émeraude de 9,50 mètres de long. « Très résistant et stable, c’est un bateau idéal pour pratiquer la petite pêche côtière », explique l’ancien biologiste marin devenu patron pêcheur en 2017. Chaque jour, Erwan diversifie ses pratiques de pêche avec des engins dits « dormants » pour une pêche plus sélective. « Hier, on a pêché à la ligne des maquereaux et utilisé des casiers pour les homards ; aujourd’hui, on s’apprête à pêcher des dorades grises à la palangre », explique le pêcheur en préparant ses hameçons sur le pont.

Pêcher moins, gagner plus

Erwan revient au port avec près de 230 kilos de coquillages et 50 kilos de poisson. Destinée à la vente directe à la cale et sur la criée, une partie de sa pêche est réservée à Poiscaille, entreprise de livraison de produits de la mer travaillant en direct avec des pêcheurs artisans. « Mes dorades d’aujourd’hui seront achetées 12,50 euros le kilo par Poiscaille contre 7 euros à la criée », se réjouit-il, même si cela demande plus d’organisation. « Avant d’envoyer le poisson, il faut le compter, le vider, le glacer, l’étiqueter, faire la facturation… Cela est plus énergivore, mais c’est rassurant d’avoir en face une grille tarifaire stable contrairement aux fluctuations de prix

SENTIN

de la criée. » Cette garantie d’une meilleure rémunération est au cœur de l’aventure Poiscaille, lancée en 2017. « On s’engage à payer les pêcheurs jusqu’à 20 % de plus par rapport au marché », explique Charles Guirriec, cofondateur. « On souhaite valoriser les petits pêcheurs utilisant des techniques douces, et leur permettre, à terme, de pêcher moins en gagnant plus », ajoute ce Bordelais de 35 ans, qui a convaincu cent cinquante pêcheurs et ostréiculteurs dans toute la France de rejoindre le réseau.

Du casier à l’assiette

Transportés depuis Loctudy vers le nouvel entrepôt de Poiscaille à Wissous (Essonne), les 25 kilos de poisson d’Erwan sont récupérés par les équipes de nuit de l’entreprise qui prennent le relais et préparent les commandes pour le lendemain. « On travaille généralement de 22 heures à 6 heures pour que les casiers arrivent entre quarante-huit à soixante-douze heures maximum dans l’assiette du consommateur », précise Abderrahim Arafa, responsable de la production de nuit. « On essaye de limiter les déchets en envoyant les produits dans des glacières, des cartons, en emballant le poisson dans des outres (emballages étanches soudés), mais le poisson et les coquillages restent des produits qui coulent et il est difficile de se passer de plastique. Nos équipes cherchent continuellement d’autres options plus écologiques », ajoute-t-il. Quand les casiers ne sont pas livrés à domicile, ils sont expédiés chez un commerçant relais. « On a accepté de devenir un point relais parce qu’il n’y a pas de poissonnerie dans notre quartier et le projet nous a plu », explique Sébastien Maurey, gérant de l’épicerie Genty Gastronomie dans le 13e arrondissement de Paris. « Cela ne nous demande pas une grande logistique, on stocke les produits dans nos frigos et les gens viennent les chercher dans la journée », ajoute-t-il. Parfois, dans des petits villages reculés, ce sont même des

54 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


NELLE Comme cent cinquante autres pêcheurs et ostréiculteurs en France, Erwan Le Guilloux a rejoint le réseau de pêche durable Poiscaille.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 55


r ep or t a g e I

Rédaction : Aude Raux ~ Photos : Eléonore Henry de Frahan

Polynésie française

Une femme au REPOR chevet du corail Chercheuse spécialiste des récifs coralliens en Polynésie française, Laetitia Hédouin emporte dans son sillage l’espoir de préserver le corail de la « mort blanche » face au dérèglement climatique.

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RTAGES

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 65


Méditerranée

Les herbiers de posidonie, RTAGES un trésor écologique en danger Les bateaux de plaisance, toujours plus nombreux le long des côtes méditerranéennes françaises, détruisent un écosystème qui offre des services inestimables (garde-manger, nurserie, puits de carbone…). Sans ces précieuses forêts sous-marines, adieu poissons, eaux transparentes, plages et… touristes !

Un plongeur des douanes constate que l’ancre du bateau est dans l’herbier.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 89


repor tage I

REPOR SOUS L’EAU, un massacre invisible s’est longtemps tramé dans l’indifférence générale. Les bateaux de plaisance, de plus en plus nombreux, arrachent les herbiers de posidonie sur des kilomètres avec leurs ancres et leurs chaînes. Endémique de Méditerranée, Posidonia oceanica est pourtant une espèce protégée en France comme dans plusieurs pays européens du bassin méditerranéen. La posidonie est l’une des rares plantes à fleurs – ce n’est pas une algue – à avoir colonisé le monde marin du bord jusqu’à 40 mètres de profondeur, selon la limpidité de l’eau. Elle fleurit à l’automne, les années de forte chaleur, et grandit de 10 centimètres par an maximum : les rhizomes de cet organisme unique se développent vers la surface et sur les côtés, formant de vastes forêts

“Si les herbiers de posidonie

se cassent la figure, tout le reste s’écroule. Ils jouent un rôle essentiel pour l’écologie méditerranéenne.”

sous-marines de longues feuilles comme des rubans vert vif, des récifs et des lagons visibles depuis l’espace. Ses mattes, un enchevêtrement de rhizomes et de racines colmatés par les sédiments, peuvent atteindre plusieurs mètres d’épaisseur et se conserver pendant des millénaires : elles sont presque imputrescibles. La posidonie est ainsi l’un des plus vieux organismes vivants. Aux Baléares, des carottages ont permis de dater au carbone des mattes de 80 000 ans. Les herbiers de posidonie tapissent 79 852 hectares (trois fois la superficie de Marseille) de fond le long des côtes méditerranéennes françaises, dont 53 000 hectares autour de la Corse. Sur l’ensemble du bassin méditerranéen, ils ont perdu 10 % de leur surface en cent ans et couvrent 1,5 million d’hectares environ. Les herbiers de posidonie constituent l’un des deux écosystèmes pivots en Méditerranée, avec le coralligène, plus profond. « La posidonie est l’ingénieur de l’écosystème, explique Colette Jungas, chercheuse au Laboratoire de génétique et biophysique des plantes (LGBP) sur le campus de Luminy, à Marseille. Si l’espèce se casse la figure, tout le reste s’écroule. Elle joue un rôle essentiel pour l’écologie méditerranéenne. Quand elle pousse bien, des épibiontes [micro-organismes] se posent sur ses feuilles et génèrent une grande biodiversité : de nombreuses espèces de poissons et de crustacés viennent s’y nourrir et s’y reproduire. Les herbiers de posidonie sont le poumon de la Méditerranée ; ils produisent de

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s entin ell e s I Rédaction : Cécile Bontron ~ Photos : Jérômine Derigny

S.O.S.

dauphins Chaque année, le comptage macabre recommence : deux dauphins retrouvés sur la plage de Saint-Jean-de-Monts, trois sur celle de Saint-Hilaire-de-Riez… Les cadavres s’accumulent tous les jours le long de la côte atlantique pendant la « saison » de janvier à mai, battant un triste record année après année.

SENTIN

L

’observatoire Pelagis, une unité de recherche du CNRS et de l’université de La Rochelle, a dénombré plus de 1 200 échouages de dauphins en 2019 et en 2020. En 2016, ils étaient 558 alors que, dix ans plus tôt, 85 « seulement » étaient retrouvés. Comment sont morts tous ces dauphins ? Dans le centre de stockage de Saint-Jean-Monts, en Vendée, des scientifiques se penchent sur la carcasse d’une jeune femelle retrouvée sur la plage la veille. C’est une journée froide et pluvieuse de février. Les deux biologistes se préparent à effectuer une autopsie sur site en se servant du matériel

“En quinze ans, 56 000 cétacés

ont été victimes de prises accidentelles.”

de leur fourgonnette équipée, comme elles l’ont fait des centaines de fois. Elles passent l’ensemble des organes en revue. Foie, reins, ovaires : tout semble en bon état. Une palpation de l’estomac révèle même un poisson entier. La femelle dauphin était en pleine forme ; elle venait tout juste d’attraper son dîner quand elle est morte. La clé de l’énigme se situe au niveau des poumons, hémorragiques. Le cétacé ayant visiblement été asphyxié, il a assurément avalé son poisson quelques instants à peine avant de se faire bloquer au fond de l’eau trop longtemps. Il n’a pu remonter à la surface pour respirer. Son histoire, malheureusement, est très banale : en chassant, la femelle dauphin s’est retrouvée coincée dans des filets de pêche qui ne la ciblaient pas, comme la plupart de ses congénères retrouvés sur les plages françaises. Selon Pelagis, lors des épisodes de mortalité extrême, 90 % des morts sont provoquées par un engin de pêche. La cause du décès des 10 % restants n’a pu être identifiée en raison de l’état de décomposition trop avancé des mammifères.

Limiter les captures accidentelles

Pointés du doigt, certains pêcheurs tentent de trouver des solutions en équipant par exemple leur bateau de pingers, des dispositifs qui émettent des signaux acoustiques destinés à éloigner les cétacés. Problème : le golfe de Gascogne est devenu un vrai capharnaüm – environ 400 fileyeurs français peuvent y déposer des dizaines de kilomètres de filets par jour, une vingtaine de chalutiers pélagiques solo y traînent les leurs, sans compter les navires-usines espagnols, néerlandais, allemands ou portugais. Il est par ailleurs impossible de fixer des pingers sur les kilomètres de filets stagnants ;

102 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


NELLE

1. 2. 3.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 103

1. Des dauphins dans le golfe de Gascogne. 2. et 3. L’observatoire Pelagis congèle les dauphins retrouvés échoués (comme ici, sur une plage de Vendée) quand ils sont en bon état.


po r t r a i t I Rédaction : Sabah Rahmani ~ Photo : Eléonore Henry de Frahan

Catherine Piante

La mer en partage Responsable de programme chez WWF-France, Catherine Piante travaille sur les aires marines protégées en Méditerranée. Depuis 2008, elle agit pour la réduction des impacts qui perturbent le milieu marin et une meilleure cohabitation entre la mer et les humains.

C

’est à quelques pas du Vieux-Port de Marseille, dans l’un des bureaux du WWF – et sa vue imprenable sur la célèbre basilique Notre-Dame de la Garde – que Catherine Piante nous accueille. Depuis plus de treize ans, elle se consacre consciencieusement à sa mission de responsable du programme Planification de l’espace maritime et aires marines protégées en Méditerranée. « J’aime l’idée de contribuer à bâtir un monde meilleur, résoudre des difficultés, car j’aime le service public en général. Le service public, c’est le bien commun, tout ce qui touche aux notions de bien collectif. J’ai vraiment trouvé ici mon épanouissement », confie-t-elle, avec le recul. Car après une carrière dans le marketing en entreprise, la production documentaire et la communication, la jeune femme cherchait une voie nouvelle pour donner plus de sens à son parcours. Déterminée, elle reprend alors ses études au début des années 2000, et c’est avec un master en économie environnementale de l’Institut méditerranéen d’océanologie en

“L’interdiction provisoire de

pêcher dans certaines zones permet une reconstitution rapide des stocks.”

PORT

poche qu’elle intègre le WWF en 2008, recrutée à l’époque par l’océanologue Laurent Debas [lire page 148]. « Quand je suis arrivée au WWF, la protection du milieu marin était vraiment un sujet très peu connu. Tout le monde se sentait concerné par la protection des espaces terrestres, des forêts, des rivières, mais pas par la mer ; on la voyait un peu comme une grande tache bleue. Même s’il y avait évidemment quelques personnalités, comme le commandant Cousteau et les gens sur le terrain qui travaillaient depuis longtemps dans ce milieu, il n’y avait pas de prise en compte forte de ce sujet. Les politiques publiques étaient peu investies et il n’existait que très peu de protection du milieu marin », rappelle Catherine Piante.

Travailler en réseau

En intégrant l’équipe du WWF, Catherine Piante participe ainsi à l’émergence de la cause marine auprès des politiques et du grand public. Les six premiers mois, elle sillonne les vingt-et-un pays de la Méditerranée pour prendre contact avec les ministères, les collectivités locales et les associations en charge de la protection du milieu marin et leur proposer de travailler en réseau, de définir des thématiques en commun et de construire des solutions ensemble. « Il y avait un besoin absolument énorme », se souvient-elle, en raison de la méconnaissance du grand public, des gestionnaires débordés, des problèmes de concertation avec le milieu de la pêche, de la régulation du tourisme à définir, du peu de suivi des espèces marines, etc. « Ils étaient tous extrêmement isolés. » Avec les différents acteurs, le choix s’est porté en priorité sur les aires marines protégées, des espaces délimités par les États qui regroupent les parcs nationaux, les parcs marins, les réserves naturelles, les zones Natura 2000, etc., dotés de divers statuts juridiques. Peu à peu, tous ont pris « conscience de l’existence des trésors sous-marins sur les côtes, comme

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au large, avec des zones plus ou moins riches écologiquement. Exactement comme à terre. Chaque État a alors commencé à créer de nouvelles aires marines protégées pour répondre aux objectifs de la Convention sur la diversité biologique (CDB) », explique la responsable de programme. Établie par les États, la stratégie nationale pour la mer et le littoral relève d’une stratégie plus globale à laquelle « le WWF travaille beaucoup pour que les notions de transition écologique soient vraiment au cœur de cette politique maritime », ajoute-t-elle. Règlementation des activités de pêche et du tourisme, transports maritimes, protection des espèces, pollutions, explorations minières, etc., tous les impacts sont passés en revue à l’aide d’un maximum d’études techniques et scientifiques. Catherine Piante relève par exemple que l’interdiction provisoire de pêcher dans certaines zones permet une reconstitution rapide des stocks de poisson dont les bénéfices essaiment aussi dans les zones environnantes, grâce aux courants marins.

TRAIT

Mettre tous les outils à profit

Côté tourisme, la pression en Méditerranée française, entre Monaco et Marseille par exemple, pose quant à elle question. « Combien de personnes se rendent dans les espaces protégés ? Par quels moyens de navigation ? Comment compter le nombre de bateaux ? Comment mettre en place des protocoles de suivi scientifique pour obtenir un diagnostic précis afin de proposer des recommandations de gestion ? On pense toujours aux impacts pour essayer de trouver des solutions, pour que la cohabitation se passe au mieux », précise-t-elle. Car « il a été déterminé que les collisions entre les navires et les mammifères marins représentaient la principale menace pour ces derniers ». Limiter les vitesses de navigation dans les zones les plus fragiles, négocier avec les compagnies maritimes, encourager les règlementations… tous les outils sont mis à profit. « Désormais, il y a beaucoup de superficies protégées, malheureusement l’efficacité n’est pas toujours au rendez-vous », regrette toutefois la responsable de programme qui s’inquiète aussi de la croissance exponentielle du transport maritime de commerce en Méditerranée, et des conséquences du changement climatique avec l’augmentation de la température de l’eau qui impacte les espèces et leurs habitats.

“Être en même temps pessimiste

pour regarder les choses en face, et optimiste pour avoir l’énergie de se mettre en mouvement pour changer les choses.”

« Je suis un peu pessimiste, mais comme dit Pierre Rabhi, il faut avoir “l’élégance de l’optimisme”. Il faut arriver à cet équilibre un peu fou d’être les deux en même temps, c’est-à-dire pessimiste pour regarder les choses en face, et optimiste pour avoir l’énergie de se mettre en mouvement pour changer les choses », conclut-elle avec le sourire. Pour aller plus loin • wwf.fr

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 125


r ep or t a g e I

Rédaction : Cécile Bontron ~ Photos : Laurent Weyl

REPOR

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Les enfants RTAGES de la mer Îles Marquises et Tuamotu

À Ua Pou, une île de l’archipel des Marquises, quand une armée d’écoliers croise un militaire venu pêcher dans la baie, elle le rappelle à l’ordre sans tarder : il se trouve dans une AME. Traduction : une aire marine éducative, autrement dit une zone littorale protégée, gérée par les élèves eux-mêmes. Une responsabilité qu’ils ont embrassée à bras-le-cœur.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 173


repor tage I

REPOR L’ÉTAT D’ALERTE A ÉTÉ DONNÉ : le militaire qui a débarqué depuis peu à Ua Pou, l’une des six îles habitées des Marquises, pêche sur le quai. Titinaei est catégorique : ce n’est pas possible ! La petite fille de 8 ans se tourne vers Napoléon, Mariebel et Fred, ses collègues de CE2. Tous sont d’accord : direction la baie de Hakahetau, leur village au nordouest de l’île. Pendant ce temps, debout sur la petite langue de béton qui s’enfonce dans l’océan Pacifique, Julien, le jeune métro­ politain, relance sa ligne tranquillement. On est dimanche, et personne à la ronde dans ce petit paradis situé à plus de 7 000 kilomètres du premier bout de continent. À ses pieds, les poissons-papillons, les demoiselles et les mulets tourbillonnent dans une eau bleu foncé loin des standards turquoise des édens touristiques. Sur les roches volcaniques formant la berge, les cocotiers s’entremêlent. Loin de tout, seul, Julien profite de la beauté sauvage d’Ua Pou. Quand, soudainement, il

voit débarquer une nuée d’enfants : Titinaei et son visage déterminé, Napoléon et son sourire permanent, Mariebal, Fred… et tous les autres qui ont fini par les suivre. « Il est interdit de pêcher ici, tu sais. C’est notre aire marine éducative. » Un rapide coup d’œil permet au nouveau venu de voir les parents qui descendent peu à peu dans la baie pour profiter de l’océan en famille. Le jeune militaire abdique sans rechigner. Maintenant, il sait. La baie est gérée par les écoliers de Hakahetau, qui prennent leur rôle très au sérieux. Tout le long de la baie, depuis le quai jusqu’au Motu Koio, un rocher planté dans l’océan au bout de l’anse, est donc une aire marine éducative (AME). Si la commune (et pour certains aspects l’État) est toujours responsable de la zone, elle a donné son accord pour que les enfants se l’approprient d’une certaine manière. État écologique, discussions avec les associations et les citoyens, Conseil de la mer, plan d’actions… Le concept reproduit les modes de gestion de territoires. Et il séduit : la première AME a été créée aux îles Marquises en 2013, avant de s’étendre à la Polynésie. En 2016, l’Office français de la biodiversité (OFB) le développe dans la métropole, et, quatre ans plus tard, près de deux cents AME quadrillent le territoire français, de la Bretagne à la Méditerranée, de la Polynésie à la Réunion. Plus de vingt mille élèves, principalement du primaire mais aussi du secondaire, ont participé à la gestion de leur environnement, s’impliquant ainsi dans la vie politique locale et allant même, parfois, jusqu’à changer la vie des populations.

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RTAGES PAGES PRÉCÉDENTES : Un groupe d’enfants se retrouve après l’école dans la vallée de Hokatu (Ua Huka). — 1. 2. 3. 1. Des enfants s’entraînent à la double pirogue dans l’AME de l’école de Hakahau (Ua Pou). 2. Les Marquises sont l’un des rares lieux où l’on peut encore trouver des chevaux sauvages. 3. L’AME d’Ua Pou abrite une petite piscine naturelle où les enfants peuvent apprendre à utiliser masque et tuba et découvrir les fonds marins.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 175


repor tage I

“L’océan constitue le premier temple polynésien.”

REPOR

176 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


RTAGES Les AME sont nées aux Marquises Si les Marquises sont le berceau des AME, ce n’est pas un hasard. « Le peuplement de la Polynésie s’est fait par la mer. La terre des Polynésiens, qui sont des navigateurs, c’est la mer ! » résume Georges Teikiehuupoko, connu sous le nom de Toti, grand acteur du développement de la culture marquisienne. Avec son association, Motu Haka, il œuvre pour la reconnaissance de la langue marquisienne, la protection des savoirs, des chants, des danses et, depuis 1994, pour la candidature des Marquises à l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco. De cet engagement sont nées les AME : lors d’une rencontre avec les scientifiques venus réaliser l’inventaire des merveilles terrestres et maritimes de l’archipel, des enfants ont voulu prendre part à la protection de leur environnement. « Nous aussi, on veut notre aire marine ! » clamaient-ils. Motu Haka était là, le ministère de l’Éducation, l’Agence

1.

2.

3.

1. Le motu Hane, un îlot en forme de pain de sucre (Ua Huka). 2. et 3. Rencontre avec les pêcheurs locaux et activité scientifique en bord de mer sont au programme dans les écoles de l’archipel.

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 177


repor tage I

REPOR

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RTAGES

Mers et océans. Comment protéger le poumon de la Terre ? ~ 179


repor tage I

REPOR prévue en cycle 3. « J’étais en CM1, raconte Nicodème, l’un des six élèves de la classe expérimentale de sixième. Alex nous a présenté le kiokio et montré comment il se reproduit. C’était très intéressant. Il nous a dit que, si on continuait à le pêcher autant, nous serions les derniers à pouvoir en manger. Il n’y en aurait plus pour nos petitsenfants. » La reproduction du kiokio ayant lieu dans la passe trois mois dans l’année, les élèves optent pour le rahui traditionnel : l’arrêt temporaire de l’activité concernée. « Dans les temps anciens, si on enfreignait le rahui, la sanction était la mort pour ne pas fâcher les dieux, raconte Jean­Pierre Beaury. Aujourd’hui, la sanction reste la mort, celle du poisson, que ne connaîtront pas les générations à venir. » Sous les palmiers de sa cour, entre les tiarés et les manguiers, Nicodème, âgé de 11 ans, sourit en pensant à la chair délicate du kiokio. Lui qui rêve de devenir cuisinier comme

“Il est interdit de pêcher ici,

tu sais. C’est notre aire marine éducative.”

dans les émissions de télévision assure : « C’est très bon ! On peut le cuire à l’eau, en barbecue, le déguster cru, en beignet, ou le fumer. J’en mange beaucoup ! » Le poisson se vend bien. La sensibilisation des adultes s’annonçait donc plutôt ardue. Les parents sont les premiers à adhérer, dès la première réunion, et proposent même d’élargir le rahui à toute pêche, poissons comme coquillages. Pour les autres adultes de l’île, les enfants trouvent une nouvelle arme : la pétition. « Par petits groupes, nous avons sonné à toutes les portes du village, c’était amusant ! Toute l’école a participé », raconte Nicodème.

Les enfants à l’ouvrage Anaa ressemble à un anneau plat de 28 kilomètres de long sur 5 kilomètres de large. Mais les habitations sont toutes regroupées non loin de la passe des kiokios, accessibles à pied. Les groupes d’enfants ont donc arpenté le village pour discuter et convaincre du bien-fondé de leur démarche. La pétition était double : créer l’AME et retirer les cawas, les parcs en pierre ou en ferraille piégeant les poissons, pendant les trois mois de reproduction. « Bonjour, vous pouvez nous soutenir ? C’est pour le kiokio ! Pour que vos petits-enfants aient des kiokios ! » répétaient les écoliers. « Certains se sont mis en colère… Un grand­ père a dit : “Rahui !”, puis est parti, fâché. Mais beaucoup de personnes ont signé. Nous avons réussi », se souvient parfaitement Nicodème.

182 ~ KAIZEN & le collectif ARGOS


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GF OCÉANS

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Grand FORMAT N° 1

M ERS & OC É ANS

4 DE COUV

COMMENT PROTÉGER LE POUMON DE LA TERRE ?

Après quatre ans d’enquêtes et de reportages à travers le monde dans le cadre du projet « Amer » – parrainé notamment par le skipper François Gabart –, le constat du collectif Argos est clair : pollution, surpêche, perte de la biodiversité… les atteintes aux espaces maritimes se répandent sur l’ensemble du globe. À « l’accaparement des terres » s’est ajouté « l’accaparement des mers ». Homo sapiens a muté en « Homo detritus » et « Homo destructus » ! Soucieux de dévoiler tant la richesse que la fragilité des mers et océans, les photographes et rédacteurs d’Argos et Kaizen ont choisi de vous montrer la réalité en face, en « Grand Format ». Fidèles au journalisme d’impact, nos deux équipes vous délivrent aussi des solutions concrètes pour agir. Pêcheurs, navigateurs, scientifiques, entrepreneurs, associations… les multiples témoins et acteurs engagés dans la défense des mers et océans rencontrés à l’occasion de ce premier « Grand Format » sont autant de sentinelles. Alors, embarquons à leurs côtés, pour faire vivre l’espoir !

979-10-93452-57-9

« La mer, le grand rassembleur, est le seul espoir de l’homme. Maintenant, comme jamais auparavant, l’ancienne phrase a un sens littéral : nous sommes tous dans le même bateau. » Jacques-Yves Cousteau


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