Aventure [avStyY] n. f. adventure XIe ; lat. pop. adventura, du part. fut. adventurum, de advenire advenir Ensemble d’activités, d’expériences qui comportent du risque, de la nouveauté, et auxquels on accorde une valeur humaine. V. Hasard. Hasard [’azaY] n. m hasart XIIe ; arabe az-zahr « le dé », par l'esp. aza Circonstance de caractère imprévu ou imprévisible dont les effets peuvent être favorables ou défavorables.
C’est l’histoire d’un arbre… un arbre qui nous a menés du Yémen jusqu’en Inde. L’histoire d’un arbre. Mais pas n’importe lequel ! Un arbre extraordinaire ! À la fois mythique et méconnu. Rare et fascinant. Un arbre qu’un être divin aurait créé assez vaillant pour croître en terre hostile et auquel il aurait donné une grande sagesse et de quoi se rendre utile : un feuillage assez dense et large pour faire ombre aux bergers et aux chèvres qui pourraient somnoler à son pied, luxe délicieux en ces contrées écrasées de soleil ; une sève carminée dont se pareraient les femmes ; et un ramage épais, aussi bruyant sous le vent qu’une forêt entière, qui bercerait les voyageurs… Un arbre qui n’aurait pas plus soif qu’un baobab pour survivre sur une terre aride et dont l’origine mystérieuse inspirerait les poètes, les botanistes et les historiens qui broderaient autour de lui des noms et récits légendaires. Un arbre d’une majesté qui susciterait l’admiration, qui comblerait tous les êtres vivants, hommes et animaux et qui serait chéri par eux comme un bien précieux. Ainsi, peut-être, est né l’arbre de sang-dragon, Dracaena cinnabari, que les Arabes appellent aussi Dam el-akhawayn, « sang des deux frères », reflet d’une histoire ancienne et oubliée. Doué de grâce, de puissance et de fantaisie. C’est en tout cas de cette façon que je l’imaginais quand je l’ai découvert en 2006, dans un documentaire. Mais où poussait cet arbre exceptionnel ? Sur un confetti yéménite posé au large de la Somalie, et absolument nulle part ailleurs : l’île de Socotra.
Titre
Itinéraire… 8 Yémen, le pays des dompteurs de montagnes... 60 Socotra, l’île aux enfants... 96 Oman, le pays où vivait un Sultan... 134 Dubaï, la ville de tous les excès... 158 En cargo, isolés sur la mer d’Arabie... 172 Inde, le pays des dhows
matière a ajouter à hauche et à droite
Yémen, le pays des dompteurs de montagnes...
Saana, au cœur de l’Arabie De l’île de Socotra, le sang-dragon avait fait notre fantasme. Comment d’ailleurs ne pas fantasmer sur le Yémen tout entier ? Le pays de la reine de Saba, cette Arabia felix – « Arabie heureuse » – des Romains, mentionnée dans le Coran comme la « Terre des deux paradis », cette contrée magique célébrée par le voyageur Ibn Battuta au xiie siècle comme par Voltaire au xviiie… En janvier 2010, pourtant, le Yémen est loin du paradis. La une des journaux le matin du départ est sans équivoque : « Nouvelle base pour Al-Qaeda », « Nouveau nid d’Al-Qaeda »1… La presse est unanimement cinglante, et anxiogène… Mais voyager demeure le meilleur antidote à l’alarmisme ambiant : alors, embarquons ! Pour la première fois, rompant avec nos mœurs parfois érigées en principes, nous ne partons pas seuls. À l’heure d’ébaucher ce projet, notre route a croisé celle de Léa2 qui connaît bien Socotra pour y être allée souvent, et nous sommes convenus de faire route ensemble. Serge2, son compagnon, nous rejoindra plus tard. La descente de l’avion sur Sanaa, au coucher du soleil, nous laisse juste assez de lumière pour entrevoir les cimes acérées des djebels, les montagnes au creux desquelles se niche la capitale yéménite. Dans l’obscurité, seuls les contours de la ville apparaissent, attisant un peu plus encore notre impatience. Par quel stratagème discret les passagères de l’avion ont-elles réussi leur brusque métamorphose ? L’instant d’avant, dans l’appareil, nous étions toutes semblables, vêtements à l’occidentale et cheveux lâchés. Dans la file strictement masculine qui conduit à la douane, je ressens soudain une curieuse solitude. Regardant autour de moi, je les découvre assises en retrait. Toutes ont revêtu le niqab3. : leurs visages sont maintenant invisibles sous le voile noir qui les enveloppe,
La vieille ville de Sanaa à 2 300 mètres d’altitude, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, et le djebel Nuqum.
La ville ancienne se pénètre comme une forteresse : Bab es-Sabah, Bab el-Yemen, Bab Shaub, plusieurs portes percent l’antique enceinte aux venelles pavées.
lugubre et opaque. J’ignorais qu’une telle rigueur était imposée aux femmes yéménites jusque dans la capitale. Nous prenons un taxi pour traverser Sanaa. Les avenues sont presque vides à cette heure tardive. Quelques boutiques encore ouvertes sont éclairées d’ampoules faiblardes. Les halos des lampadaires donnent une teinte orangée aux façades des immeubles. Nous levons la tête, à la
Le quartier presque vide résonne de bruits de casseroles échappés
recherche des secrets de la plus vieille capitale du monde, dit la légende,
d’une fenêtre, du braiement d’un âne dans un bustan (jardin),
née des mains de Sem, le fils de Noé. La ville ancienne se pénètre comme
des pleurs d’un enfant. Dans le lointain, l’appel des meutes de chiens
une forteresse : Bab es-Sabah, Bab el-Yemen, Bab Shaub, plusieurs
errants prend le relais, leurs hurlements couverts à leur tour par le dernier
portes percent l’antique enceinte aux venelles pavées.
appel à la prière. La nuit est fraîche et le ciel étoilé. De longues heures
Il est 22 heures quand nous arrivons le souffle coupé au sixième étage
encore, nos yeux divaguent dans cet hymne vivant au passé. Rien
de l’hôtel où se trouve notre chambre – de quoi se souvenir que la capitale
de comparable, je crois, n’existe sous d’autres cieux !
yéménite est à 2 300 mètres d’altitude. La pièce est un extraordinaire
À l’exception des antennes paraboliques, et des néons roses ou verts
belvédère sur la ville. Tout autour, s’élèvent sur plusieurs étages, jusqu’à
qui colorent les minarets la nuit, balafrant le passé, le souffle des siècles
dix pour la plus haute, les étroites et massives tours de briques qui servent
continue de balayer les venelles de la vieille ville, al-Qadimah. Traverser
d’habitations. Sanaa en compterait près de 14 000 ! L’ensemble, compact,
la cité fortifiée d’ouest en est jusqu’à Bab el-Yemen, grande place
se côtoie dans une verticalité parfois imparfaite, orné d’un foisonnement
frénétique et commerçante, en passant par le cœur de la cité, Suq Al-Milh,
de motifs irréguliers. Du faîte crénelé des immeubles dont le contour
est un défi à mon sens de l’orientation. Mais d’abord un voyage dans
se détache sur le ciel nocturne, nos yeux plongent vers l’abîme vertigineux
le temps qui plonge nos cinq sens en émoi.
des rues en dessous. Les petites lumières qui scintillent derrière les vitres, et les qamariyas (de qamar, la lune), ces vitraux multicolores de gypse en demi-cercle enchâssés au-dessus des ouvertures, donnent un air de fête à ce décor magique.
10 Journal de la mer d’arabie
Vieil homme croisé au souk.
À la Noël 2009, Umar Farouk Abdulmutallab, jeune Nigérian formé par Al-Qaeda au Yémen, a tenté de faire exploser un avion reliant Amsterdam à Detroit avec 279 passagers à bord. 2 Les prénoms ont été changés. 3 Voile intégral. Mais burqa est un terme plus général souvent employé. 1
11 Yémen
Saana, au cœur de l’Arabie De l’île de Socotra, le sang-dragon avait fait notre fantasme. Comment d’ailleurs ne pas fantasmer sur le Yémen tout entier ? Le pays de la reine de Saba, cette Arabia felix – « Arabie heureuse » – des Romains, mentionnée dans le Coran comme la « Terre des deux paradis », cette contrée magique célébrée par le voyageur Ibn Battuta au xiie siècle comme par Voltaire au xviiie… En janvier 2010, pourtant, le Yémen est loin du paradis. La une des journaux le matin du départ est sans équivoque : « Nouvelle base pour Al-Qaeda », « Nouveau nid d’Al-Qaeda »1… La presse est unanimement cinglante, et anxiogène… Mais voyager demeure le meilleur antidote à l’alarmisme ambiant : alors, embarquons ! Pour la première fois, rompant avec nos mœurs parfois érigées en principes, nous ne partons pas seuls. À l’heure d’ébaucher ce projet, notre route a croisé celle de Léa2 qui connaît bien Socotra pour y être allée souvent, et nous sommes convenus de faire route ensemble. Serge2, son compagnon, nous rejoindra plus tard. La descente de l’avion sur Sanaa, au coucher du soleil, nous laisse juste assez de lumière pour entrevoir les cimes acérées des djebels, les montagnes au creux desquelles se niche la capitale yéménite. Dans l’obscurité, seuls les contours de la ville apparaissent, attisant un peu plus encore notre impatience. Par quel stratagème discret les passagères de l’avion ont-elles réussi leur brusque métamorphose ? L’instant d’avant, dans l’appareil, nous étions toutes semblables, vêtements à l’occidentale et cheveux lâchés. Dans la file strictement masculine qui conduit à la douane, je ressens soudain une curieuse solitude. Regardant autour de moi, je les découvre assises en retrait. Toutes ont revêtu le niqab3. : leurs visages sont maintenant invisibles sous le voile noir qui les enveloppe, lugubre et opaque. J’ignorais qu’une telle rigueur était imposée aux femmes yéménites jusque dans la capitale. Nous prenons un taxi pour traverser Sanaa. Les avenues sont presque vides à cette heure tardive. Quelques boutiques encore ouvertes sont
Vieil homme croisé au souk.
éclairées d’ampoules faiblardes. Les halos des lampadaires donnent une teinte orangée aux façades des immeubles. Nous levons la tête, à la
Le quartier presque vide résonne de bruits de casseroles échappés
recherche des secrets de la plus vieille capitale du monde, dit la légende,
d’une fenêtre, du braiement d’un âne dans un bustan (jardin),
née des mains de Sem, le fils de Noé. La ville ancienne se pénètre comme
des pleurs d’un enfant. Dans le lointain, l’appel des meutes de chiens
une forteresse : Bab es-Sabah, Bab el-Yemen, Bab Shaub, plusieurs
errants prend le relais, leurs hurlements couverts à leur tour par le dernier
portes percent l’antique enceinte aux venelles pavées.
appel à la prière. La nuit est fraîche et le ciel étoilé. De longues heures
Il est 22 heures quand nous arrivons le souffle coupé au sixième étage
encore, nos yeux divaguent dans cet hymne vivant au passé. Rien
de l’hôtel où se trouve notre chambre – de quoi se souvenir que la capitale
de comparable, je crois, n’existe sous d’autres cieux !
yéménite est à 2 300 mètres d’altitude. La pièce est un extraordinaire
À l’exception des antennes paraboliques, et des néons roses ou verts
belvédère sur la ville. Tout autour, s’élèvent sur plusieurs étages, jusqu’à
qui colorent les minarets la nuit, balafrant le passé, le souffle des siècles
dix pour la plus haute, les étroites et massives tours de briques qui servent
continue de balayer les venelles de la vieille ville, al-Qadimah. Traverser
d’habitations. Sanaa en compterait près de 14 000 ! L’ensemble, compact,
la cité fortifiée d’ouest en est jusqu’à Bab el-Yemen, grande place
se côtoie dans une verticalité parfois imparfaite, orné d’un foisonnement
frénétique et commerçante, en passant par le cœur de la cité, Suq Al-Milh,
de motifs irréguliers. Du faîte crénelé des immeubles dont le contour
est un défi à mon sens de l’orientation. Mais d’abord un voyage dans
se détache sur le ciel nocturne, nos yeux plongent vers l’abîme vertigineux
le temps qui plonge nos cinq sens en émoi.
des rues en dessous. Les petites lumières qui scintillent derrière les vitres, et les qamariyas (de qamar, la lune), ces vitraux multicolores de gypse en demi-cercle enchâssés au-dessus des ouvertures, donnent un air de fête à ce décor magique.
10 Journal de la mer d’Arabie
Sanaa / Djebel Haraz / Djebel Bura
À la Noël 2009, Umar Farouk Abdulmutallab, jeune Nigérian formé par Al-Qaeda au Yémen, a tenté de faire exploser un avion reliant Amsterdam à Detroit avec 279 passagers à bord. 2 Les prénoms ont été changés. 3 Voile intégral. Mais burqa est un terme plus général souvent employé. 1
11 Yémen
Sanaa est encore plus belle de nuit avec ses fenêtres et ses qamariyas éclairés de toutes parts.
12 Journal de la mer d’Arabie
13 Yémen
On pourrait, si la crainte de se faire renverser par une moto intrépide ou un portefaix pressé ne nous retenait pas, progresser les yeux fermés, guidés par les sons et les odeurs. On recenserait les innombrables mosquées qui lancent leur appel à tue-tête – regrettant amèrement qu’aucune ne puisse se visiter –, suivre la cadence du martèlement des forgerons sur le fer, flairer le marché aux ânes à l’odeur du crottin, écouter les nombreuses femmes qui pépient en négociant âprement leurs achats avant de se réfugier dans un vieux caravansérail reconverti en souk des raisins. Seuls le ronflement des moteurs ou les sonneries des téléphones portables, dont le chant est hélas devenu universel, rompent cette féerie comme un couac au milieu d’une partition. Les femmes sont des ombres pressées que suit leur voile fluide. La grande majorité des hommes portent la thobe, longue tunique traditionnelle, couverte d’une veste, la tête coiffée d’un foulard à motifs et le ventre orné d’une jambiya. Ce poignard courbe glissé dans un étui et tenu par une large ceinture est l’accessoire obligé sur une terre qui entretient fièrement le culte des armes. En dehors des jambiyas, qui ont surtout valeur esthétique, chaque famille ou presque possède un fusil que l’on réserve officiellement aux festivités – on dit que le pays compterait 50 millions d’armes pour 17 millions d’habitants. Les boutiques débordent de marchandises jusque sur le pavé. On frôle les étoffes, on marche dans la sciure du menuisier, on goûte les amandes et les raisins offerts en regardant les marchands épousseter leurs paquets de friandises. Les plus critiques diront que l’ère du plastique et du made in China a anéanti ici encore des savoir-faire millénaire : quand bien même, la vieille ville incarne toujours merveilleusement le bruissement si particulier des cités d’Orient. Pour avoir vu Damas, Beyrouth ou Le Caire, on peut affirmer sans arrière-pensée que Sanaa possède un magnétisme bien distinct dans le monde arabe. De même qu’une aura inégalée parmi les fidèles musulmans qui viennent de Malaisie, d’Afrique ou d’Indonésie fréquenter les médersas où l’on enseigne un islam qu’ils qualifient eux-mêmes d’« originel ». À trop regarder où l’on pose les pieds sur le pavé, on risque de négliger l’éblouissante architecture de terre qui impose de se tordre le cou pour en percevoir toutes les richesses. Chaque façade est unique, enrichie d’une profusion d’ornements : deux yeux n’y suffisent pas ! Sur un socle de pierre, on voit s’élever une superposition Sanaa célèbre le génie bâtisseur du peuple yéménite. La vieille ville abriterait 6 500 tours d’avant le xi e siècle.
dessin sur fond blanc
d’ouvertures aux formes tantôt courbes, tantôt angulaires. Certaines arborent d’élégants volets en bois, d’autres des shubaqs ou moucharabiehs, qui permettent pour les uns de rafraîchir l’air, pour les autres aux femmes d’observer le spectacle de la rue sans être vues. Parfois, une corde en tombe jusqu’à l’entrée, qui permet d’ouvrir la porte à distance. Une ligne de motifs géométriques dessinés à la chaux sépare chaque étage de brique. Un vitrail coiffe presque chaque fenêtre. Au faîte trônent le mafraj, pièce de réception altière d’où l’on domine la ville, et une terrasse. L’alliance de briques ocre, de chaux et d’ornements proéminents
Mosquée du xvii e siècle, dans le quartier de Talhah. La vieille ville en compte une centaine.
14 Journal de la mer d’Arabie
donne à ces bâtisses l’allure gourmande de pain d’épices glacé au sucre. Les voyageurs qui parvenaient jadis jusqu’au Yémen et à Sanaa étaient pour beaucoup des caravaniers et des marchands.
15 Yémen
dessin sur fond blanc
Depuis la nuit des temps, le bruit des sabots des mules fait partie du décor de la vieille ville. Sanaa, ou la plus vieille capitale habitée au monde depuis 2500 ans.
L’odeur de l’encens À la croisée de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie, le Yémen est resté
Marché aux bestiaux et gargotes dans Al Qadimah, la vielle cité.
pendant des millénaires une terre de négoce dont l’encens demeure encore aujourd’hui l’emblème. Récolté dans l’Hadramaout, région est du pays, la résine du Boswellia sacra était durant l’Antiquité transportée par des caravanes de centaines de dromadaires et par bateaux vers les pays du Levant et de la Méditerranée. Le prix de l’encens brûlé dans tous les autels de Jérusalem, Rome ou Babylone, était alors si élevé qu’il fit de l’Arabie heureuse une contrée influente, riche et éminente. Cette route de l’encens, notre mémoire la néglige parfois à la faveur de la plus connue route de la Soie. Freya Stark, qui faillit payer de sa vie son voyage sur ces terres en 1937, nous rappelle pourtant qu’elle « fut jadis la plus riche, la plus étroitement surveillée et peut-être la plus ancienne de toutes les routes commerciales de l’Ancien Monde4 ». Certaines des plus grandes pages de l’histoire yéménite continuent de nous faire rêver. Ainsi celle qui évoque la légendaire reine de Saba, Si Bilqîs, louée pour sa sagesse autant que pour sa beauté, qui aurait rendu visite à Jérusalem au roi Salomon accompagnée d’une caravane chargée d’aromates, de bois de santal, de pierres, d’or… Trois mille ans plus tard, le mythe persiste au-delà des frontières yéménites, même si ce n’est parfois qu’en référence à un orientalisme de pacotille. 16 Journal de la mer d’Arabie
4
Freya Stark, La Route de l’encens, Payot, 1992.
17 Yémen
Un labyrinthe d’histoire Combien d’acheteurs ont marchandé encens, myrrhe mais aussi casse, aloès, cannelle, corail, gomme arabique, or, aromates, épices ou café, dans le souk de Sanaa connu pour être l’un des plus vieux de la Péninsule arabique ? Mais la légende a consumé ici l’Histoire. Le Yémen, convoité au fil des siècles par les Éthiopiens, les Ottomans, les Anglais ou les Soviétiques, décline depuis cinquante ans, en marge du fulgurant développement de l’Arabie, de Djeddah à Dubaï. Le territoire reste accablé par des luttes endogènes sans fin (sédition houthiste5 au nord, attentats et enlèvements commis par Aqpa, emprise tribale), une unification tardive et incomplète dans une population qui distingue encore « ceux du nord » ou « ceux du sud » – jusqu’en 1990 le pays était divisé en deux républiques distinctes –, mais surtout de faibles ressources d’énergie fossile ; il est aujourd’hui classé parmi les vingt-cinq plus pauvres de la planète. Les étrangers qui s’aventurent encore ici aujourd’hui sont bien souvent des émissaires diplomatiques, membres d’ONG, coopérants scientifiques, chercheurs et parfois touristes bravant la sulfureuse réputation du Yémen. Dans les épisodes de calme relatif, il a reçu des voyageurs du monde Rébellion shiite de plusieurs milliers d’hommes tenant son nom du Cheikh Hussein Badr ad-Deen al-Houthi tué en 2004.
5
18 Journal de la mer d’Arabie
Avec humour et une pointe de cynisme, les Yéménites, comme les guides de voyage, aiment conter cette histoire : « Apres deux mille ans d’absence, Dieu revient sur terre.
Traversant le Caire, il s’écrie : “Comme la ville s’est transformée !” Puis arrivant à Sanaa, il s’exclame : “Ici, par contre, rien n’a changé !” »
19 Yémen
On arbore ici la jambiya, la dague traditionnelle, comme d’autres portent le chapeau. Sanaa demeure le palimpseste de l’une des plus fabuleuses pages d’histoire de la péninsule arabique : celle de la route de l’encens.
Comme dit avec naturel Bouvier a propos du S inkiang : On trouve Sanaa probablement les plus beaux trucs du monde couverts d ’ une crasse millenaire .
photo sur fond blanc ?
les plus beaux trucs du monde couverts d’une crasse millénaire ». entier si l’on en croit la collection d’autocollants internationaux qui ornent
On ressort de ces ruelles comme saoulés par la rumeur ambiante,
par contraste. Nous sautons dans un taxi à l’heure du déjeuner.
comme des ex-voto le hall
les parfums épicés, la fumée d’encens, les odeurs parfois fétides,
On vante rarement la gastronomie yéménite, mais il est un plat
de notre hôtel, mais en ce mois de janvier 2010, l’antienne médiatique
l’abondance de marchandises et le flot humain qui vous porte d’un bout
incontournable que nous recommande Ali, notre jeune guide, un ami
a fait son effet : dans le vieux Sanaa, nous sommes presque seuls.
à l’autre de la ville comme un morceau de bois charrié par le courant
de Léa : la salta. La meilleure, nous assure-t-il, se déguste dans le quartier
Malgré nos errances réitérées, nous nous égarons aisément
de la rivière. Ainsi menés, nous atteignons la place de Bab el-Yemen.
Nogoum. L’Azal est une gargote populaire ouverte sur une place
dans le dédale de la vieille cité. On y additionne les tours et détours,
Ici un lot de camelots piétine, harangue les passants, le corps dissimulé
repassant trois fois dans la même ruelle en croyant ne jamais l’avoir
sous des cabas, des guirlandes, des chaussettes ou des chéchias
actionnée par un dromadaire aussi gras qu’un mouton à la veille de l’Aïd.
un troupeau de moutons. Le baraquement est aussi sombre qu’une cave.
empruntée, souriant au même commerçant amusé dont le salut « Keif
de l’Hadramaout. Là, un cercle se forme autour de femmes qui chantent.
L’huile exsude sous la pierre comme un élixir rare tandis que le chamelier
Les nombreux clients y mangent accroupis sur le sol dans une chaleur
Halek6 ! Welcome ! » devient familier. On se fait chahuter par les enfants
Un coin de la place attire notre attention. Une grande porte du rez-de-
gave son animal de petits fagots d’herbe fraîche. Privé de toute distraction étouffante. Un boulanger à l’entrée claque contre la paroi brûlante de son
qui raillent notre étourderie tout en gardant les yeux rivés sur le pavé pour
chaussée s’ouvre sur un moulin à sésame. Sa mécanique ancestrale est
par d’épaisses œillères en cuir qui lui donnent l’air d’une mouche, l’animal
généralement envahie par les taxis collectifs mais aujourd’hui occupée par
ne pas trébucher sur les déchets habités par des chatons faméliques.
abruti tourne nonchalamment du matin au soir, et ce probablement comme
Dans cette cacophonie foisonnante, la poésie est une résistante qui sait
ses ancêtres, depuis la nuit des temps. De l’autre côté de Bab el-Yemen,
vaincre les immondices, l’âge et la poussière. Comme dit avec naturel
l’oued Sayla absorbe le flux des véhicules. Du nord au sud, il sépare
Nicolas Bouvier à propos du Sinkiang , on trouve à Sanaa « probablement
l’antique cité des quartiers récents telle une frontière tangible entre passé
7
four circulaire des galettes de pain qu’il fabrique par dizaines en s’esclaffant. Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées, éditions Zoé, 2010.
7
et présent. D’un côté, la vieille ville, qui toise la nouvelle du haut de ses tours comme les vieilles dames dévisagent parfois la jeunesse avec dédain. De l’autre, la ville moderne qui résonne d’un tintamarre ahurissant. Les véhicules klaxonnent à tue-tête, sans ordre ni raison. À peine y a-t-on mis le pied que l’on rêve aussitôt de retrouver la cité antique si paisible
Place de Bab el-Yemen, lieu de rencontres, de commerces et petite Cour des Miracles.
23 Yémen
Le flot humain vous porte comme un morceau de bois charrié par le courant de la rivière . Ce très ancien moulin à huile de sésame a traversé les siècles pour parvenir presque intact jusqu’à nous.
Le patron nous salue en criant par-dessus le ronflement des fourneaux. Nous trouvons un peu de place au fond dans le noir. D’un coup de balai sur le sol gras et crasseux, un jeune garçon pousse dans un recoin les restes laissés sur le carrelage par nos prédécesseurs. Un film plastique Ce dromadaire harnaché, les yeux masqués et gavé par son maître, tourne sans cesse afin que le moulin exsude l’huile.
déroulé sur le sol sert de nappe et le plat arrive aussitôt, bouillonnant et aromatique. Le ragoût coloré est encore frémissant. Le pain chaud et doré sert à puiser dans ce mets exquis de mouton (ailleurs, ce sera du poisson), légumes et épices aromatisés au fenugrec et arrosés d’une sauce tomate, le tout servi dans un faitout en terre cuite encore fumant et noirci par des cuissons répétées. L’ambiance confuse est semblable à celle d’une taverne avec un robinet d’eau et des sodas en place des chopes de bières. Mais les mœurs yéménites n’accordent que peu de temps au repas, simple parenthèse de ravitaillement souvent expéditive. Dès 14 heures, la cantine se vide soudain, tout le monde décampe : l’heure du qat a sonné. Au marché voisin, peu avant le déjeuner, c’était un vrai spectacle de voir pris d’assaut les nombreux marchands de ces feuilles que les habitants chiquent quotidiennement. Leur précieux butin soigneusement posé sur une bâche, tâté, senti, touché par des « qateurs » exigeants tous à la recherche de la ramille la plus jeune, la plus fraîche, la plus tendre. Sa mastication est une addiction tristement devenue sport national. L’or vert qui pousse sur les pentes des djebels se négocie à prix d’or – 500 rials (2 euros environ) le bouquet. Le repas englouti, la ville plonge alors dans une étrange léthargie. Que ce soit au fond des boutiques, dans les mafrajs ou au volant d’un taxi, on palabre devant un petit tas de feuilles, souvent en fumant en même temps que l’on chique. À mesure qu’une joue se gonfle, telle une fluxion, d’une épaisse boule de feuilles (on utilise à juste titre en arabe pour cela l’expression gazen : emmagasiner) croît l’excitation que procure l’interminable mastication libérant de la plante ses alcaloïdes.. La bouche remplie de ces limbes amers dont il ne ressent pas les effets faute de parvenir à les contenir assez longtemps, Reno n’obtient qu’une pluie de postillons verdâtres. C’est un rituel pour quasi tous les Yéménites (même s’ils sont nombreux, comme Ali, à vouloir nous convaincre qu’ils n’en consomment qu’occasionnellement). Un rite pratiqué au détriment de revenus modiques chaque jour amputés ! La ville retrouve son rythme frénétique au crépuscule, comme électrisée elle aussi. C’est le moment que nous choisissons pour aller en taxi jusqu’à la Grande Mosquée, ouverte aux non-musulmans et joyau arrogant du président Ali Abdallah Saleh. Le chant de l’imam y est doux et harmonieux – les imams de la vieille ville braillent plus qu’ils ne chantent –, et nous offre un répit idéal pour clore ce prodigieux chapitre citadin. 25 Yémen
Vieux marchand de chapeaux sur Bab el-Yemen. La Grande mosquée Al Saleh, construite en 2008 par l’ancien président Ali Abdallah Saleh, peut accueillir 44 000 fidèles. Vieille femme portant la sitara, la tenue traditionnelle. Vieux marchand de chapeaux sur Bab el-Yemen.
27 Yémen
de nombreuses zones demeurent hélas prohibées : la région de Saada au nord, prise dans le conflit houthiste, celle de Marib ou l’Hadramaout, à l’est, où plusieurs rapts ont eu lieu. Il reste encore cependant au Yémen les territoires du ponant, certes soumis à l’étroitesse d’un tasrir, mais accessibles. Ce permis obligatoire pour circuler s’obtient avec patience et opiniâtreté au bureau de la police touristique de Sanaa. La première pour supporter le zèle des bureaucrates le matin ou leur inconstance après les heures de qat. La seconde car l’itinéraire doit y être détaillé par le menu, jour après jour, ville après ville, et encadré par une agence de tourisme. Un carcan insupportable pour qui, comme nous, carbure à l’improvisation et le nez au vent. Cette situation n’est cependant pas nouvelle. En 1962, dans le n° 33 de la collection illustrée Tour du monde,
Djebel Haraz, les villages perchés
l’auteur du livret consacré à l’Arabie écrivait déjà ceci : « Le Yémen a toujours été une contrée difficile à visiter (…). Les étrangers (…) ne peuvent voyager que dans les contrées où il [l’Imam] les autorise à se rendre. »
Avant de pouvoir gagner Socotra où, pour l’heure, les vents de janvier
Traverser les faubourgs misérables qui cernent la capitale, aussi
entretiennent une météo capricieuse, nous partons vers l’ouest et le djebel
désordonnés et décrépits qu’ailleurs, écorne le mythe. Les femmes
Haraz où la randonnée nous promet la traversée de paysages
y marchent, bidons à bout de bras, en quête d’une eau de plus en plus
ensorcelants. Ali part avec nous. Il connaît bien la région – sa famille vit
rare : les nappes s’assèchent, les pluies se raréfient et Sanaa portera hélas
à El Hajjarah, notre première halte –, aime la marche et parle bien l’anglais.
bientôt peut-être le titre de première capitale au monde sans eau. La route
Dans le taxi collectif attrapé à Bab el-Yemen et qui nous conduit vers
serpente sur un lit de cailloux. Camions, bus, pick-up qui crachent dans
Manakha, je rêve devant ces montagnes qui nous entourent, imaginant
les côtes autant de décibels que d’épais nuages de fumée, roulent au
que d’autres peut-être s’angoisseraient d’arpenter pareil territoire. Il est,
mépris du danger et du précipice qui parfois borde la route. Des nappes
de fait, préférable d’enterrer ses velléités d’aventures dans ce pays où
de brume matinale couvrent les plus hautes crêtes tout autour. Pas un arbre, pas un champ, pour rompre l’étendue de caillasse. Les courbes les plus serrées de la route enserrent de petits hangars où les connaisseurs se procurent l’alcool de contrebande. « Alcool shop ! » s’écrie le conducteur du taxi comme s’il s’agissait d’une curiosité touristique. L’alcool est officiellement prohibé mais les clients apparemment fréquents. Un premier check-point barre la route. Sous un large portique métallique rouillé qui ne demande qu’à s’effondrer, des militaires lourdement armés contrôlent les véhicules dans une pagaille sans nom. Nul ne s’en offusque ici. Car au Yémen, en dehors de la capitale, on va et vient avec une kalachnikov sur l’épaule. Nos tasrirs dûment inspectés, nous reprenons la route. Reno et moi nous regardons, et nos pensées se rejoignent : nous partageons le même sentiment, celui de n’être pas encore pleinement engagés dans le voyage. Léa connaît trop bien Sanaa, ses petits hôtels, ses gargotes vivantes et bon marché et même les administrations : pris dans la facilité et le confort de son sillage énergique, nos jours se passent sans interrogation ni égarement. Tout ce que nous
Premières maisons du village de Al Hajjarah. Ali, guide sympathique et marcheur émérite, connaît bien le djebel où il est né.
28 Journal de la mer d’Arabie
Pour bien connaître son chemin , il faut
aimons dans le voyage et qui nous manque. Ce n’est probablement qu’en continuant seuls que nous pourrons les retrouver. Car pour bien connaître son chemin, il faut commencer par se perdre.
commencer par se perdre .
29 Yémen
Manakha, carrefour commercial de la région, repose sur un col à 2 250 mètres d’altitude. La route se divise : d’un côté, elle plonge à l’ouest vers
Al Hajjarah est connu pour son quartier juif, Al Ba’aha, qui fut habité jusqu’en 1941.
Al Hudaydah ; de l’autre, elle grimpe jusqu’à Al Hajjarah dont on distingue les maisons hissées sur un éperon rocheux. C’est là que vit la famille d’Ali, en retrait de la piste principale. Sa maison, au centre du village, est un imposant quadrilatère de pierres orné de motifs blancs et bordé par deux cyprès. Ali nous précède dans les escaliers afin qu’au premier étage, les femmes aient le temps de se dissimuler. Au second étage, son père, Naïf, est assis dans la pièce où sont reçus les invités. C’est un repas de fête que nous y a préparé sa maman, Fatima : salade, foul (fèves), riz arrosé de bouillon, légumes, pain, bananes et pastèque. Le tout coiffé d’une part de bint al-Sahn, cet exquis gâteau imbibé de miel, spécialité yéménite, dont le nom étrange se traduit par « la fille du plat ». Al Hajjarah est un village fortifié dont les plus anciennes bâtisses remontent au xiie siècle. Les hautes demeures dressées sur un promontoire ou dissimulées dans le pli de la protubérance surplombent le vide béant et la route qui relie Sanaa à la mer Rouge. Bâties dans un savant empilement de pierres carrées, les habitations sont presque invisibles dans ce paysage minéral. Une position stratégique et défensive propre à la plupart des villages montagnards hissés depuis des siècles sur les crêtes. Je passe l’après-midi en compagnie des femmes. Elles sont six : mère, filles ou brus sans doute, j’ignore dans le détail les liens qui les unissent. La télé diffuse des séries mielleuses importées du MoyenOrient : Nour, Bab el-Hara, Dakat qalb, les mêmes que celles déjà vues
À chaque village apparaît une horde d’enfants.
Seule compte l ’ unite de notre genre car , sans artifice , elle porte la sororité tacite qui nous octroie , sans
les hommes , des moments d ’ intimité partagés .
dans tant d’autres foyers du monde arabe. Ce sont de véritables pendules rythmant le quotidien de millions de femmes de Casablanca à Bagdad et j’ai toujours pensé qu’un courant de propagande féministe arabe trouverait là son meilleur canal de diffusion ! Mes compagnes fument la chicha, certaines mastiquent du qat en brodant fils d’argents et galons sur les ceintures qui porteront les jambiyas de leurs maris et frères. Nejoum me décore la main avec du nogach, une pierre noire broyée et diluée qui orne la peau comme le henné. J’observe ces Pénélope habiles, besogneuses et dévouées avec une once de pitié, je l’avoue, en les voyant ainsi confinées dans l’attente d’un lendemain semblable.
30 Journal de la mer d’Arabie
31 Yémen
Arabia felix, Arabie Heureuse : c’est ainsi que les romains appelaient la partie sud de la péninsule Arabique. Al Yaman, son nom arabe actuel, signifie « pays de la bonne augure ».
Ce djebel est à la géographie ce qu ’ une partition de B ach est à la musique : une longue suite de déclivités dont
la fréquence donne le vertige .
Petit concert improvisé par Ali et ses amis. Les ruelles étroites des villages comme El Hajjarah protègent du vent et de la chaleur.
Au matin, nous sommes tous quatre sac au dos, cheminant à travers champs. Notre circuit commence autour du djebel Massar puis plonge dans la vallée du wadi Haouzan. Nous avançons sur les chemins qui serpentent entre les champs nus. La terre sèche y est méticuleusement peignée dans l’attente figée de la pluie et des cultures de printemps. Quelques chèvres broutent le talus. Des femmes travaillent la terre, péniblement courbées vers le sol. L’œil s’accoutume progressivement à la lumière blafarde que jette un soleil tenace enrobé de poussière. Vieillard croisé sur un sentier du djebel. Vieille femme en tenue traditionnelle.
Partout cette uniformité de tons et de lignes sinueuses, aussi loin que portent nos regards. Sur ces reliefs que l’on pensait vides et désespérés se distinguent peu à peu une multitude de détails, maisons, cultures… Les sentiers montent, descendent, franchissent des combes, traversent quelques villages, Beit el-Amir, Al Mahazad, Hala, puis Al Jazawa qui domine un gouffre vertigineux plongeant jusqu’à la plaine de la Tihama. Le quart ouest du Yémen est à la géographie ce qu’une partition de concerto de Bach est à la musique : une longue suite de déclivités dont la fréquence donne le vertige. L’une impose la virtuosité du pianiste, l’autre de bâtisseurs savants capables d’édifier sur de tels accidents naturels. Les villages sont construits en des lieux improbables : perchés au-dessus du vide, arrimés sur des pitons ou plantés en haut de falaises. Dans leurs rues très paisibles, les petites épiceries sont le lieu où faire enfin quelques rencontres et discuter un instant. Sur le chemin de l’école, les enfants nombreux sont distraits par l’appareil photo de Reno devant lequel tous veulent poser, en pagaille et bruyamment.
35 Yémen
unifier fonds
Sur les chemins du djebel Haraz, entre les villages de Al Hajjarah et Shugruf.
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37 YĂŠmen
De crêtes en abîmes L’arrivée crépusculaire sur Shugruf est un magnifique cadeau. Notre itinéraire débouche sur le promontoire où ce village niché domine un abîme de 300 mètres de profondeur teinté par le couchant. Des jujubes tombent en cascade au-dessus du précipice. L’ensemble évoque une imprenable forteresse. Un vide sidéral ceinture le promontoire isolé sur lequel, il y a plusieurs siècles, les premières maisons furent édifiées. À Shugruf, comme ailleurs au Yémen, c’est l’histoire qui épouse la géographie : les constructions se sont accommodées du relief. On accède au village par un étroit sentier qui longe la plus haute maison, celle d’Abdu où nous allons dormir. Traversant les étables en foulant le crottin, nous grimpons six étages. Au bruit de nos pas, les femmes rentrent dans leurs pièces afin de ne pas être vues. Notre hôte, d’un âge assez avancé, en a deux assez jeunes si j’en crois les traits délicats qui nous observent dans l’entrebâillement des portes en bois sculpté. On perçoit leurs chuchotements et des pleurs de bébés. Il fait noir comme dans un four, des siècles de suie recouvrent les murs, les marches sont déformées par l’usure et l’on atteint le mafraj à pas hésitants. Rentrer chez Abdu Salah, c’est accepter de laisser au-dehors toutes ses habitudes, même les plus simples. Faire fi de l’hygiène, de la condition de la femme, de l’odeur bestiale et du vide abyssal servant de sanitaires. Abdu Salah est un personnage énigmatique. Un peu fourbe et plein d’afféterie. Mais il nous héberge et ce, en échange d’une paire de jumelles que Léa, qui le connaît un peu, lui a gentiment apportée de France. Il a fait la moue en découvrant l’instrument, pourtant remarquable, mais il se précipite à la fenêtre pour scruter la vallée depuis sa tour qui n’est rien de moins que le plus haut donjon des environs. La vue plonge sur le reste du village, imbroglio vertigineux de bâtisses hautes et massives, certaines en ruine mais non moins impressionnantes, au pied desquelles le bétail vagabonde entre foin et déchets.
38 Journal de la mer d’Arabie
À Shugruf, comme partout sur ces montagnes, on aime défier la nature qui se tient debout.
39 Yémen
Tout près du ciel Les bougies et les lampes acétylènes scintillent derrière les carreaux le soir venu. Notre visite aux femmes de la maison voisine est une fête. Je suis seule avec Léa, mais elles ne se dévoilent pas pour autant : ont-elles jamais l’occasion d’enlever leur hejab ? Elles nous aspergent d’un parfum puissant – c’est une tradition –, nous servent chaï (thé) et biscuits puis mettent une cassette dans le lecteur et entament une danse La nuit qui tombe sur Shugruf lui donne un air plus dramatique encore.
élégante. Les Yéménites nous paraissent avoir le caractère aussi hérissé que leurs montagnes mais ils savent faire de votre venue une fête et aiment par-dessus tout danser. Les bambins sont nombreux. Les filles, ici mariées dès la puberté, doivent déjà souvent souvent s’occuper dès leur vingt ans d’une descendance multiple en sus du labeur quotidien – bien que les perspectives d’avenir de ces enfants soient aussi étroites que le nid d’aigle sur lequel ils vivent. Le lendemain, le soleil matinal qui perce très tôt par les fenêtres du mafraj inonde tout l’Haraz d’une lumière douce qui ne brûle pas encore. Les matelas d’Abdu sont aussi douteux que le reste car je me lève pointillée de vingt piqûres de puces. Nous sommes vendredi et sur le plateau adjacent où nous partons marcher, pères et fils se dirigent vers Gariat Al Beiza où l’on trouve commerces, mosquée et bain public. C’est un jour de fête, donc de rencontres, d’échanges et d’ablutions physiques et spirituelles. Les hommes ont revêtu un beau turban et leur thobe immaculée, ceinturée d’une jambiya. Avant de se rendre à la prière, certains cependant travaillent la terre qui donnera fèves, maïs, sorgho, tubercules ou bananes ainsi que du gazoub, la luzerne fraîche dont raffolent les moutons.
Les yemenites ont le caractère parfois aussi acère que leur montagnes ,
mais il savent comme nulle autre faire de votre venue une fête et aiment danser par dessus tout .
Les sources d’eau sont rares et distantes. Bienheureux celui qui possède une mule !
41 Yémen
La maison d’Abdu Salah serait vieille de plusieurs siècles. Rien ou presque n’a changé depuis.
Shugruf est un enchevêtrement de bâtisses centenaires posées en équilibre sur un piton rocheux. Élevage et travail des champs sont les principales ressources des habitants du djebel.
43 Yémen
Quelques femmes vêtues de noir lavent du linge près d’une
infinis et singuliers que chacun veut lire dans le Coran. Le sentier domine
source : leurs bavardages mêlés de rires montent jusqu’à nous.
la vallée qui se perd vers le sud, aussi étroite et sinueuse que le corps
Du village émerge le son aigu et grésillant d’une radio couvrant
ondulant d’un serpent. Nasser, un vieillard au regard tendre, fier de sa région
le chant des coqs. Une litanie résonne longuement, puis, soudain,
qu’il nous commente comme on le ferait d’un tableau, marche à nos
des hauts parleurs de la mosquée, retentit une puissante sonnerie
côtés. La mer porte jusqu’ici un voile d’humidité persistant qui blanchit
de téléphone dont l’écho se répand sur les reliefs. Commence alors
l’air. Depuis des siècles, les montagnes sont ici sculptées par les hommes,
une série de conversations édifiantes. Curieux, nous prions Ali de traduire :
du plus profond de la vallée jusqu’aux plus hautes cimes. Les terrasses
il s’agit d’une émission radio qui permet à un imam d’éclairer les croyants
se superposent avec une régularité et une perfection défiant les lois de
égarés.
la gravité. Le relief est entièrement couvert de ces trames linéaires qui vont
Une femme appelle :
se rejoindre dans les brumes de l’horizon distant. C’est le qat, bien plus
« Marhaba. (Salut !) Puis-je prier si je me suis teinté les cheveux ?
rentable que la culture maraîchère, qui occupe une grande partie de ces
– La prière est interdite avec les cheveux colorés, sauf s’ils sont teintés
terres fertiles. Or cet hallucinogène puissant n’est pas exporté car il est
avec des produits naturels. »
considéré ailleurs comme une drogue et n’est consommé
Nouvelle sonnerie.
qu’extrêmement frais. On entretient donc ici, au prix d’un labeur éreintant
« Marhaba. Mes vêtements sont salis, puis-je quand même aller faire
en altitude, d’innombrables parcelles uniquement pour « emmagasiner ».
mes prières ? – Si vous savez que vous êtes sale, il est interdit de prier. Mais si vous n’en avez pas conscience, alors vous pouvez. » Nous prenons le chemin du retour en méditant sur les enseignements
Le chemin oscille entre crête acérée et combe abrupte. Nasser va jusqu’au prochain village avec son petit-fils et nous accompagne en chemin.
44 Journal de la mer d’Arabie
170%
La plaine de la Tihama qui s’étend du pied des djebels jusqu’à la Mer rouge offre un tout autre visage.
L’horizon est subitement
d ’ une platitude morne et l ’ air pèse comme une enclume .
D’un djebel à l’autre Le lendemain matin, une voiture nous ramène à El Hajjarah, où, après des adieux chaleureux à la famille d’Ali, nous partons pour un autre massif plus au sud : le Djebel Bura. Pour y parvenir, la route qui mène à Al Hudaydah suit des plantations de bananes, mangues, papayes et goyaves bien mûres à cette saison, irriguées par le wadi Siham. Les montagnes jusqu’alors rapprochées et parfois oppressantes s’interrompent
très sombre et le corps enveloppé d’un tissu chatoyant, la tête chargée
brutalement et libèrent l’espace. Une large plaine s’ouvre : la Tihama,
de bois : une large partie de la population de cette région descend des
la bien nommée « Terre chaude ». Alors que tout n’était que douceur
Éthiopiens qui occupaient la région au début de notre ère.
d’altitude, vertiges pentus et escarpements, l’horizon est subitement
L’axe routier se divise à Bajil, ville commerçante et centre administratif
d’une platitude morne, écrasé par la chaleur, et l’air pèse comme
régional, posé au cœur de cette poêle à frire torride. La route qui monte
une enclume. Le sol est inégalement garni d’une herbe rase, sèche
au Djebel Bura est restée une piste défoncée jusqu’à la visite du président
et de quelques tahla (épineux). Les maisons sont ici de fragiles zéribas,
Ali Abdallah Saleh pour qui les nids-de-poule ont été couverts d’un
huttes de paille coniques. Nous apercevons quelques femmes à la peau
goudron flambant neuf. Fort heureusement, au Yémen ou ailleurs, les visites provinciales des dirigeants sont l’opportunité pour les locaux de voir fleurir des aménagements, certes fortuits, mais dont ils ne verraient autrement jamais la couleur si celles-ci n’avaient pas lieu.
46 Journal de la mer d’Arabie
Abdu Nasser Yahya Al Hada Min Bura et son épouse vivent perchés à 1 200 mètres d’altitude. Leur habitation est dominée par les reliefs garnis de terrasses qui semblent toucher le ciel.
Nos échanges sont souvent sommaires mais
même mutiques , je les aime ainsi car ils recèlent toujours une concorde tacite et sont gorgés d ’ humanité .
Gardien de chèvres sur la toute de Al Jeran.
Abdu, que connaît bien Léa, est un vieillard de quatre-vingt-douze ans (nous dit-il) dont les yeux malicieux et brillants illuminent le visage cuivré $et souriant. Son crâne dégarni est toujours couvert d’un petit calot blanc. Le petit homme qui, depuis trente ans, ne parvient plus à grimper jusqu’à sa maison située plus haut, possède en bord de route trois cases en pierre où le voyageur peut poser son duvet. Mais nous suivons quant à nous la frêle silhouette de sa dernière femme $(il en a eu trois avant elle) sur le sentier escarpé qui conduit à leur logis. La pièce du rez-de-chaussée est réservée aux bêtes. La femme d’Abdu vit à l’étage avec sa fille et son bébé – son gendre travaille en Arabie Saoudite. Elles nous servent un verre de chaï devant la télé allumée et nous échangeons quelques mots d’arabe ponctués de sourires qui laissent voir leurs dents noircies par le qat. Nos échanges sont sommaires – toutes deux parlent le dialecte du massif du Bura –, mais il y passe cette chaleur humaine qui n’a pas besoin de mots. La mère porte la tenue traditionnelle : une épaisse tunique de velours noir à l’encolure et aux poignets brodés, de laquelle dépassent les jambières ornées de fils dorés d’un pantalon ajusté. Une bande de tissu blanc qui lui sert à porter ses outils quand elle travaille la terre fait plusieurs fois le tour de sa taille fine. Sa tête est couverte d’un imposant carré du même velours noir, retenu par un foulard et formant une large visière.
Chaque jour qui passe voit notre admiration grandir pour celles dont la vie difficile, partagée avec les bêtes et leur labeur surhumain sur ces reliefs, est d’une insupportable précarité.
Des montagnes de traditions Le massif du Bura est propice à la randonnée pour qui ne craint pas ses
des sodas en moins de temps qu’il n’en faut à nos genoux pour amortir
Petite pause sur le sentier pentu qui escalade le relief.
le dénivelé. En fin de journée, nous retrouvons Abdu qui est ce soir d’humeur chantante après le repas. Sa voix s’élève vers la voûte nocturne où chaque étoile me renvoie vers une femme croisée en chemin. Couchée
impitoyables pentes. Au village voisin d’Al Jeran, nous bifurquons entre les plantations de café vers le djebel Hazan. Très vite, nous soufflons plus que les ânes qui nous doublent. Les pierres grossièrement juxtaposées et d’une taille irrégulière forment un sentier d’une raideur absolue sur lequel chaque pas exige un effort colossal. Le chemin semble emprunté par tout ce que la région compte d’habitants, allant et venant entre Al Jeran et leurs maisons situées plus haut.
sur le toit, je songe à l’antagonisme constant entre la magnificence
On entretient ici, au prix d’un labeur éreintant en altitude, d’innombrables parcelles de qat uniquement pour « emmagasiner ».
de cette nature et leurs vies harassantes de naufragées du passé. Léa repart vers Sanaa ce matin. Elle ira y accueillir Serge à l’aéroport avant notre départ pour Socotra. En attendant, Ali nous conduit vers d’autres djebels en direction d’Al Ujjur. Toujours gai et dispos, c’est un bon marcheur et un excellent compagnon, devenu un ami. Des randonnées déjà accomplies avec des touristes
La plupart grimpent d’un pas vif, familiers de la pente comme de l’altitude.
français, Ali a retenu un lexique ad hoc : « Attention ça glisse ! » « Attention
Seules peinent les femmes auxquelles revient la charge de porter les fardeaux : brassées de fourrage, bidons d’eau, fagots de bois. L’une
celle de sa sœur. C’est peu de chose car elle avait déjà fait la moitié
ça pique ! », qui ponctue nos échanges. Le village de Marabat Beni Al
d’elles ploie sous une bouteille de gaz de vingt kilos : elle semble si frêle
du chemin pour elle. Elle nous sert pour nous remercier un café avant
Jouzahi tient un col qui regarde vers le nord et le sud. À partir de là,
et peut-être si jeune sous son voile opaque qui nous empêche de la voir…
que nous la quittions sans même avoir vu son visage. Nous sommes
notre chemin n’est plus que descente. Ce qui n’est ici guère plus aisé
La sangle retenant son faix lui cisaille l’épaule. Nous nous arrêtons à ses
indignés, ce qui paraît assez vain sous ce ciel yéménite. Ali, comme toute
que d’aller vers le haut et nos rotules semblent capituler à chaque pas.
côtés, sans comprendre ce que sa voix essoufflée nous murmure : se
personne native du djebel, ne semble pas véritablement gêné : « C’est
Les montagnes sont des mêmes tons variés que le café cultivé sur leurs
plaindrait-elle ? Rares sont celles qui laissent ainsi paraître leur souffrance.
la tradition depuis toujours. Les femmes d’ici ont l’habitude ! » Entre les
pentes : brun, marron, bistre, mordoré ou gris parfois.
Ignorant les hommes qui nous dévisagent et renvoyant au diable leurs
maisons élevées au-dessus du vide et les plantations soutenues par
Arrivé d’Éthiopie par la mer à partir du xve siècle, auréolé
codes iniques, Ali et Reno la délestent de son fardeau et se relaient pour
d’habiles murets de pierres, les marches nous conduisent jusqu’au plus
de légendes, le café a fait la fortune de nombreux cheikhs dès
porter, péniblement, la bonbonne jusqu’à la maison qu’elle nous dit être
haut village, Al Faech. Les grains de café y sèchent sur le sol entre
le xviie siècle avant que le qat ne supplante sa culture. On lui attribue
les maisons. Les ânes languissent sous le soleil. Des nuées d’enfants
au Yémen autant de noms qu’on a de façons de le boire : kawa lorsqu’il
espiègles nous suivent dans les ruelles : les mères poussent parfois
est noir et corsé, boun ou kishr lorsqu’il se réduit à cette singulière
au-dehors elles-mêmes leurs rejetons qui adorent venir poser devant
décoction d’écalures de grains parfumées à la cardamome, au gingembre
nos appareils photo. Leur nombre dissuade Reno de sortir son carnet
ou à la cannelle, aussi claire que le thé. À contresens, des femmes
à dessins. Nous trouvons de l’ombre au sommet du djebel Hazan, point
encore montent, harassées et trébuchantes derrière leurs mules chargées
culminant du massif à 2 200 m. Au cœur des reliefs yéménites et dans
d’herbages. Au hameau d’Al Garia, la vieille Hâtima nous arrête. Elle porte
un rayon de 360 degrés, le soleil martèle les plis d’un relief si vertical.
un costume élimé et de son foulard bleu dépassent quelques mèches
Il n’y a pas un pan de relief qui n’échappe aux cultures. Chaque degré
rousses qui encadrent son beau visage aussi plissé que le djebel.
de la pente a été habilement façonné en terrasses pour convertir ce royaume lithique hostile en parcelles fertiles. La route du retour suit les crêtes pendant quelques heures. Ubac et adret chutent à pic vers le fond des vallées. Concentrés sur nos pas, sans penser au vide qui nous entoure, nous descendons jusqu’à Al Railiyen où nous déglutissons
enlever txt à gauche
Ceinture de femme. Avec le qat, le café fait partie des principales cultures sur les terrasses des montagnes. On aperçoit des villages perchés jusqu’aux plus hauts sommets.
53 Yémen
Page 57 : Dessin : La jolie mosquée de Al Ujjur. ?????
La vieille Hâtima. La consommation du qat s’est généralisée à tout le pays avec l’apparition des routes il y a 50 ans. Sa culture supplante souvent celle du sorgho, du blé ou du maïs.
Elle pose pour Reno, assise sur un rocher, empesée de fierté. Son visage s’illumine peu à peu d’un timide sourire. Elle nous raconterait sûrement bien des histoires si l’on pouvait s’attarder. Mais le jour décline. Nous atteignons Al Ujjur, huit cents mètres d’altitude, en fin d’après-midi. C’est le plus grand village que nous ayons vu depuis Al Hajjarah, construit sur un belvédère qui surplombe la vallée du Wadi Rayjaf en aval. Il compte
Vers l’île mystérieuse
un nombre conséquent de maisons, plusieurs mosquées, une grande école et abrite même un médecin, Ahmed Mohammed Hassan Al Ahdal.
J’aimerais leur dire combien les choses sont différentes pour moi sans
Ali, qui le connaît un peu, surmonte sa timidité pour lui demander
avoir à mentir pour ne pas offenser une idéologie forgée par le Coran
l’hospitalité. L’homme est docteur mais aussi un peu qadi – c’est-à-dire
et leurs coutumes immuables. Mais un gouffre plus culturel que
juge, comme pouvaient l’être les notables de nos villages de campagne.
géographique nous sépare, l’exercice est périlleux. J’en ai déjà fait l’amère
Il reçoit sans distinction patients et visiteurs qui défilent au rez-de-chaussée
expérience en Iran8.. Mes cinq compagnes veulent me vêtir, telle une
de sa maison, et s’enquiert des soucis de chacun. Coussins et accoudoirs
poupée, en femme du Bura avec tout ce que leur placard compte
font le tour de la pièce décorée d’ustensiles accrochés au mur.
de bijoux et de vêtements. Nul doute, je suis ridicule, mais leur plaisir
Des photos de famille, fils, pères, aïeux, des chichas, une canne, comme
est si grand que j’obtempère alors qu’elles me submergent d’une nuée
en ont souvent les vieux Yéménites, un poster bucolique d’une lointaine
de parfums capiteux. Je partage leur délicieux déjeuner certainement
contrée imaginaire, un tapis de prière, un poste de télévision dont
enrichi pour honorer notre présence : curry de légumes au fromage frais,
le fonctionnement est soumis à la bonne volonté du réseau électrique.
radis géant, riz parfumé à la cannelle et aux clous de girofle, pain encore
Et dans son petit salon-cabinet, une armoire à pharmacie remplie de
tiède sorti du four, suivis d’un boun. Une sieste s’impose. « L’asha,
médicaments en vrac. Une femme à peine entraperçue pose furtivement
le dîner, est dans le djebel plus léger que le déjeuner : fasouliya et khalas
sur le pas de la porte un plateau à thé qu’un petit garçon porte jusqu’à
(des fèves et c’est tout) ! » nous a prévenus Ali. Sans doute l’estomac est-il
nous. Hommes et femmes vivent au Yémen de manière très cloisonnée.
mieux rempli le midi pour amortir l’arrivée de sucs de qat des heures durant.
Le gynécée se situe pourtant ici dans la pièce adjacente où je suis vite
Mes amies passent l’après-midi à siester devant la télé, fumer la chicha,
conviée. Passé nos chaleureuses salutations, leur interrogatoire est
« qater » ou se cacher au passage de Reno se rendant au hammam situé
immédiat : nombre d’enfants, nom du zaoudji (mari)…
dans la cour. La séparation des genres donne souvent lieu à de rocambolesques gestions de l’espace pour que les uns ne risquent pas de voir les autres, comme il se doit. 57 Yémen
fond blanc sous les singes
Trois étrangers pour la nuit, Ali, Reno et moi, une femme qui plus est,
à la gymnastique. « Monkey forest », c’est ainsi qu’Ali nomme
peut-être était-ce embarrassant pour notre médecin. Un garçon nous
la vallée du Wadi Rayjaf peuplée de nombreux babouins où nous partons
conduit donc sur le toit de l’école où nous pourrons étendre notre
ensuite achever notre randonnée. La roche se garnit soudain d’arbres,
squelette rompu. Nous y sommes idéalement placés pour discrètement
buissons et bananiers abondants dans le creux des rochers où le wadi
observer le va-et-vient du village, le paysage alentour, et ce, sans que
s’est fait une place. L’eau y est rare en hiver, mais elle monte très haut
la horde d’enfants qui déboulera dans la cour de récréation au matin
durant les pluies d’été, formant de grands bassins près desquels les
ne le sache. Dès la fin du jour, l’intérieur des maisons s’illumine comme
Yéménites aiment passer leurs jours
par magie derrière leurs vitraux multicolores. Notre chambre ressemble
de congés. Les singes, oiseaux, serpents, manguiers, vigne rampante
ce soir à une nef en plein air où les chats livrent d’âpres combats nocturnes.
et adéniums en fleur s’épanouissent dans cette nature où l’air qui a perdu
Je craignais que l’appel à la prière de nuit soit moins doux que celui de
la fraîcheur des cimes devient pesant et moite. La vallée est un site protégé
Sanaa. Or c’est ici le réveil qui se révèle violent : à 6 h 30, le haut-parleur
sur lequel veille Abdallah qui nous offre le sol de sa maison pour la nuit.
de l’école, auquel nous n’avions pas prêté attention, vocifère dans
Le retour sur Sanaa le lendemain se fait par une succession de pick-ups
un larsen à rendre fou. La voix braille des prières puis un interminable
et de taxis qui nous ramènent de la Tihama aux hauteurs de la capitale,
discours sur un ton de prédicateur avant d’encourager les enfants
via Bajil où un marché rassemble aujourd’hui tout ce que la région compte de populations dans un magnifique patchwork coloré. À Sanaa, nous retrouvons Léa en compagnie de Serge. C’est un grand gars au physique de légionnaire : espérons que nous n’aurons pas de mal à suivre sa cadence dans les reliefs de Socotra. Tous quatre réunis, nous avons hâte de partir ! Le climat de la capitale est délétère. Les mesures en vigueur pour les touristes se sont encore durcies. Les insurgés houthistes maintiennent la tension malgré les cessez-le-feu et des avions de chasse survolent la capitale dans un bruit fracassant. Ali Abdallah Saleh dépense une énergie considérable pour prouver
58 Journal de la mer d’Arabie
Les résidents de la vallée protégée du Wadi Rayjaf.
au monde en général et aux Américains en particulier qu’il peut vaincre seul
Bajil, le jour du marché qui rassemble toutes les populations de la région.
ignorer l’existence, sera-t-elle enfin l’endroit béni où s’échapper ?
tous les maux yéménites, mais sans succès jusqu’à présent. Écueil de nature vierge, terre solitaire et paisible au milieu d’une mer turquoise, notre île mystérieuse, dont tout le monde ou presque semble