J'attends le numéro 69

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69 ARCHITECTURE Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023


PHOTO ••• MIKA RUUSUNEN

ARCHITECTURE

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

J’ATTENDSLENUMÉRO1

2011 • 2023 ——

CRÉATION Isabelle Souchet & Ivan Leprêtre

DESIGN Ivan Leprêtre - jattendslenumero1.com

CONTACT ivanlepretre@gmail.com

—— PHOTO DE COUVERTURE Riccardo Oliva

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SOM MAI RE

PHOTO ••• DONNY JIANG

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023 ALAIN DIOT #06

Maître de conférence en arts plastiques • alaindiot2@orange.fr

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OLIVIER ISSAURAT #12

Enseignant • oissaurat@ac-creteil.fr olivier.issaurat.free.fr

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MANUEL LAUTI #16

Photographe • mlgphoto@outlook.be • facebook.com/Manuellautiphotographie

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SYLVIE SCHULTZ #20 • schultsy25000@gmail.com ——

BRUNO LAURENT #24

Accompagnement au changement • bl@questionsrh.com • brunolaurentconseil.fr

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FRÉDÉRIC ADAM #28 • Poète • frederic_adam@hotmail.fr ——

JEAN-MARC COUVÉ #32

Écrivain, critique et illustrateur • jeanmarc.couve@gmail.com

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CHRYSTEL ÉGAL #38

Artiste, écrivaine • chrystel.egal@me.com • c-egal.com

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ANNE MAHEU #43 • Membre du Logos Club • a.maheu@yahoo.com ——

ÉLISABETH CHAMONTIN #43

journaliste et poète • blogotobo.blogspot.com • elisabeth.chamontin@gmail.com

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CHRISTIAN ROUX #44 • Kronope • kosmogol@me.com ——

RAOUL HARIVOIE #45 • Poète • raoul.harivoie@laposte.net ——

ÉRIC RABBIN #46

Capitaine de vaisseau grammatical • devie.celine@neuf.fr

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YVES LECOINTRE #47 • Érudit • yves.lecointre@gmail.com ——

BIXENTE CABALLERO #47 Épicurien • locotwister@gmail.com

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IVAN LEPRÊTRE #48

Directeur de Création • ivanlepretre@gmail.com • ivanlepretre.com

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ÉDI TO RIAL PHOTO ••• ADRIAN CUJ

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ALAIN ••• DIOT

Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

VIVE LA MODE ARCHI ! —— L’Architecture serait-elle à la Culture ce que le tuteur habile est aux haricots graciles ? Dit comme çà, çà parait dingo, voire futile, comme le répète, indocile, ce chien australien peu civil. C’est vrai aussi que sans maison et sans toiture, c’est plutôt dur pour que ça carbure dans les cerveaux plus ou moins matures et quand il y a de la friture sur la ligne, c’est mauvais signe. Et çà murmure, c’est sûr ! Jadis, il y avait les grottes pour ne plus avoir les chocottes et assez de ressources face aux gros nounours, mais fallait d’abord les trouver pour s’y installer et ce n’était pas trop propice à l’intimité, sans compter que çà manquait déjà d’électricité. Il y avait aussi, si si, les abris sous roche, un peu comme à la cloche, ni trop beaux, ni trop moches, mais bien trop exposés aux courants d’air pervers, été comme hiver. Quant à la belle étoile, habillé ou à poil sous la voûte astrale, çà se prête plutôt mal au déduit matrimonial. Mais l’homo sapiens sait bien que quand il fait froid, sans home haut, çà pince, et ce n’est pas le genre à se la couler douce au coin de la cheminée quand elle est mahousse, la difficulté. Alors, Il a convoqué ses méninges de vieux singe rusé et il nous a pondu, le velu, toutes sortes d’idées pour se les protéger de la tête jusqu’aux pieds et c’est comme çà que

çà a commencé à architecturer. Et depuis, on n’a plus pu arrêter leur bastringue à ces foldingues. Les bushmen pépères ont monté leurs cabanes éphémères dans le désert et les Inuits émérites ont fait bien vite leurs trous dans les igloos quand ces marlous de grands sioux ont construit, pour le jour et la nuit, leurs si jolis tipis. D’autres encore ont pris le problème à bras le corps et se sont fait forts de créer, à l’endroit ou à l’envers, toutes sortes de sanctuaires. Or, on le sait depuis longtemps, quand ils ont trouvé une saine occupation, ces messieurs/dames s’en donnent à cœur joie et ne s’arrêtent sûrement pas à la première fois. Avec ce qu’ils avaient dans le carafon, c’était sûr que çà allait carburer à fond, notamment dans le bâtiment et comme on dit si souvent, quand le bâtiment va, tout va ! Et dans leurs cabinets plus ou moins secrets, les architectes vous détectent la moindre petite idée de cinglés, rien que pour rigoler, quand les maçons, ces bonnes gens plus ou moins francs, vous coulent le bêton à fond les ballons, que les charpentiers tout excités n’arrêtent pas de scier, même si la poutre dont ils se vantent n’est pas toujours apparente, que les plombiers et leurs sourires dévoilés se soudent les tuyaux au chalumeau et que les électriciens se

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ALAIN ••• DIOT

branchent le courant, les doigts tout droit dans la prise qui les grise. Et depuis des millénaires, sur la terre, on a construit bon nombre d’édicules plus ou moins ridicules que des guignols branquignols ont inventés pour faire plaisir à leurs parents, ou juste à leur maman. Et ils nous intimident avec les Pyramides, nous ensorcèlent avec la tour Eiffel, nous emballent avec le Taj Mahal, nous écœurent avec le Sacré Cœur, nous les gonflent avec l’Arc de Triomphe et, même si çà crame à Notre Dame, avec les Cathédrales sidérales, ils nous régalent. Et s’ils samplent dans les temples ou qu’ils jouent des mystères dans les monastères, aux antipodes, ils se mettent vite à la mode dans les pagodes. Ils adorent aussi les châteaux plus ou moins forts, à Carcassonne ou à Chambord, les palais

faramineux pour les péteux prétentieux, mais ils se retrouvent bien blêmes devant les problèmes des HLM. C’est vrai qu’ils ne sont pas plébiscités dans les cités, même Le Corbusier. Bon, ben là, on va passer en loucedée et faire comme si on avait rien vu, rien entendu, rien su, bien entendu ! C’est vrai aussi que, parfois, on peut se demander pourquoi l’on consacre les archis dits âcres ou pourquoi - çà interpelle ! - les archis pèlent ? Mais finalement, le plus important, n’est-ce pas que ces bipèdes d’archis m’aident ? Faisons donc confiance à ces aimables créatures et sans aller jusqu’à la biture, buvons donc un petit gorgeon à la santé de l’Architecture pour que toujours elle nous assure ! Alain (t’es rieur !) DIOT. Janvier 2023.

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FO CUS

Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

TEMPS PIS ! —— On n’y a pas coupé, on s’est morflé la déculotté et on se les ait pris dans l’occiput, les tirs au but ! (Oui, on voulait dire autrement, mais çà ne plaisait pas à maman !) On ne sera donc pas champion du monde de football et, finalement, çà ne va pas nous faire si mal parce que jouer au ballon rond juste avec les pieds, c’est vraiment con, même s’il paraît que c’est bon pour le pognon ! D’ailleurs, nos jolis footballeurs, ils l’accueillent de bon cœur dans leur portefeuille ! Et comme c’est l’Argentine qui a gagné, Pelé, sûrement vexé, a fait exprès de décéder, lui qu’on a pris pour un roi, mais on ne dira pas de quoi ! Surtout que le Do Nascimento amical, muito amoureux des réals, il était plutôt coté côté Bolsonaro ! Mais évitons donc toutes ces gloses et passons à autre chose de moins morose, si on ose, avant de friser la névrose parce que ce qu’est devenu le soccer, nous, çà nous écœure ! Ceci dit, vu la conjoncture, l’avenir s’annonce plutôt dur. Avec les coupures de courant, même de temps en temps, çà va nous priver d’énergie, nous qui n’en avons déjà pas tant. Et quand l’énergie git, finie la

magie ! C’est qu’on a mis sur off avec les Ruscoffs et si ce n’est pas la bagarre avec le Qatar, pour autant, le gaz part, les nanars, et nos centrales nucléaires se désespèrent d’avoir mal au cœur dans les réacteurs vu qu’il y a de la bavure dans les soudures ! Il y a aussi l’inflation qui nous confond et le budget en plomb des familles prend un sale coup d’accordéon dans les bijoux du même nom, quand les euros partent en vrille dans le tourbillon de pacotille où le pognon brille à foison. Et elles ont beau chercher à économiser, quand le fond fond, les petites Maries honnêtes voient leurs emplettes diminuer et çà fait léger dans le panier pourtant même pas percé. Qu’est-ce qu’on va bouffer, les affamés, qu’est-ce qu’on va boire, les soiffards ? Fini de rigoler ? On ne peut pas l’croire ! Faut faire des économies, on vous dit ! Attention, le premier qui rit sera puni ! Si maintenant on ne peut plus se payer son petit verre de blanc avec d’autres tireau-flanc ou sa coupe de champagne avec sa compagne, c’est vrai que la vie chic et facile va devenir problématique et fébrile ! A tous les coups, les bégueules vont faire

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ALAIN ••• DIOT

la gueule, les enrhumés vont tordre le nez, les gros durs de la classe vont faire la grimace, les tout mous de la bronche vont tirer la tronche, les affolés de la cagnotte vont grincer des quenottes, les fanas des supérettes vont se casser la tête, les barjos du gasoil vont se défriser les poils et çà va pas plaire aux milliardaires ! Y’en aurait-il aussi qui bichent, chez les riches ? Ils s’en fichent ou ils trichent ? Si çà se trouve, eux aussi serrent les miches ! Bien entendu, tout çà ce serait pour le climat qui ne va pas et pour qu’on ne finisse pas tous flagada. Ne le sommes nous pas déjà ? Il parait, en plus, que pour la retraite, çà va être la Bérézina et qu’on ne va plus s’arrêter de travailler, parce que, quand on est bien élevé, çà ne se fait pas, non mais des fois, manquerait plus que çà, bande de fainéants rabat-joie ! Et les rentiers ? Qui a pensé aux rentiers qui n’auront même pas de retraite, à s’en prendre la tête, puisqu’ils n’ont jamais cotisé. C’est sûr, ils n’auront

pas leurs annuités ! Et puis çà ne va pas être la rigolade dans les EHPAD qui vont finir par tous fermer. Et nos mémés et nos pépés, ceux qui arriveront quand même à être retraités, à qui va-t-on pouvoir les refiler ? Là encore çà va faire des histoires du matin jusqu’au soir. Reste bien la SPA, mais quand même, soyons sympas, çà l’fait pas ! Qu’est-ce que tu en dis, papa ?! Nada ? Bon, ne soyons pas si pessimiste ! On pourrait encore allonger la liste de tous les déboires qui s’annoncent et constater qu’on n’a pas le cul tiré des ronces mais on n’est pas le genre à croire que tout va nous péter au nez. On va bien trouver de quoi rigoler avec tous ceux qui voudront bien partager les quelques verres de l’amitié. Et même si çà nous coûte un bras, et même les deux, les p’tits gars, on va continuer à jouer le jeu, manchots, certes, mais toujours aussi déglingos ! Alain (dit Jean) DIOT. Janvier 2023.

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

PHOTO ••• BRAYDEN LAW

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OLIVIER ••• ISSAURAT

PHOTO ••• DANIST SOH

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

ARCHITECTONIQUE DES PLAQUES ! —— Grande salle, néons, murs blancs, affiches des plus belles réalisations architecturales avec les dates, et un grand bureau en forme de lune. Trois hommes sont réunis, deux assis et l’autre debout, un marqueur Velleda à la main. « Nous vous écoutons » Le directeur général vient de prendre la parole, silence. « Eh bien nous allons construire une tour moderne encore plus haute que les précédentes. Notre cabinet Pearl Harbour et Cie a obtenu, enfin, les droits sur le terrain du Lagon. Nos nouvelles plaques de constructions à emboîtement ont gagné en rigidité ce qui nous permet d’espérer une hauteur totale de... » Le directeur Général, que sa femme appelle GonGon, heureusement elle n’est pas présente, a fait un signe de la main. L’architecte que sa femme appelle Mon Chou à la crème, et tout le monde est au courant, s’interrompt, suçant son marqueur, oubliant qu’il a ôté le capuchon. Il a donc la gueule toute noire et ça lui fait de drôles de petites moustaches. « Regardez ce que je vais vous montrer. Madeleine, veuillez nous sortir les projets archi qui sont dans le placard métallique. Placard que Mimi, désignée ainsi par sa copine, mais là personne n’est au courant, a réussi à sauver de la grande période « récup et recyclage » organisée par le conseil de District. Mimi donc, dépose une pile haute d’au moins cinquante centimètres. « Merci beaucoup pour votre dévouement. » Compliment qui n’est pas de la flagornerie puisqu’elle est une des rares personnes qui fait encore tourner l’entre-

prise. Et ce, grâce au FCP, Financements des Chômeurs Permanents. « Observez mon jeune ami tous ces dossiers, ce sont les meilleurs projets qui nous ont été proposés. Le vôtre est largement supérieur, tant en qualité qu’en originalité. Puis-je me permettre une question ? » demande le directeur tout en faisant signe à Toto tête d’enclume, surnom que lui ont attribué ses amis au bar des Bugnes. Toto se lève pour préparer quatre cafés. Il choisit une chaussette propre, verse quatre cuillers de chicorée plus une pour le pot. Il y ajoute de l’eau tiédie par le soleil et retourne s’asseoir, d’ici trois bonnes heures, la boisson aura infusé suffisamment. « Oui, je les vois. » répond Tite-Bite, surnom qui lui vient de sa mamie pour des raisons qui ne regardent qu’elle et sur laquelle nous ne nous étendrons pas. La mamie bien entendu. « Mon ami, je peux vous appeler mon ami n’est-ce pas ? Connaissez-vous un fabricant de béton ; ou une relation qui possèderait une fonderie pour réaliser les poutrelles métalliques ; ou bien encore un marchand de sable, autre que celui de la télévision dans les années 60 ; et surtout un fabricant de verre pour les fenêtres ? » Tite-Bite observe Mimi et Mon Chou à la crème qui connaissent déjà la réponse. « On peut aussi construire en bois, ce sera beaucoup moins haut, si je peux me permettre cet oxymore. » précise Tite Bite. « Permettez-vous mon ami, permettez-vous. Votre idée est très pertinente, est-ce que vous connaissez une forêt qui serait intéressée par le projet ? »

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OLIVIER ••• ISSAURAT

THE GREAT ARCHITECT —— I was staying there, waiting for death Face to me, the wind was jumping From the cliff, above the shore. But the Great Architect didn’t like it But the Great Architect was so angry The stormy weather was delightful All the birds were going far away And death was toying with me But the Great Architect was so embarrassed But the Great Architect looked down at the earth The tune remained the same Playing on the old gramophone The grooves of the disc were cracking But the Great Architect, so irritated Swept all this shit and the land too

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

LA RADIEUSE CITÉ DU FUTUR —— Il devisait Une ligne droite qui se perd à l’infini Une verticale qui s’élance dans les étoiles Un espace au dallage irréel, Une sorte de trappe pour souffleur Et une éruptive naissance de blocs gris Dégueulant une lave rouge prune Quelques nuages roulant sur l’horizon Agrémentés d’un soleil hivernal De beaux arbres verdoyants en fleurs Contradiction Une cassure dans la pensée Une fissure dans le sol Le réel se perdait en illusions La pauvreté derrière la façade Un castelet pour Guignol Quelques êtres affolés qui s’enfuient déjà D’autres qui cravatent, savatent et répriment Il devisait, Mais le factuel est réfractaire à la grandeur Il se croyait visionnaire, il n’était que rançonneur

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ARCHITECTURE 2022

BRU XEL LES

PHOTO ••• MANUEL LAUTI

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MANUEL ••• LAUTI

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023


ARCHITECTURE 2022

BRU XEL LES

PHOTO ••• MANUEL LAUTI

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MANUEL ••• LAUTI

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023


SYLVIE ••• SCHULTZ

PHOTO ••• RYUNOSUKE KIKUNO

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

C’ÉTAIT IL Y A BIENTÔT UNE QUARANTAINE D’ANNÉES… —— Ils sont amoureux. Lui, après un DUT de « Génie civil » est en train de devenir Architecte « DPLG ». Il est doué, il a l’envie, il réussit tout : la théorie et la mise en oeuvre. Parfois, il est « charrette ». Ça veut dire rester debout la nuit pour finaliser la maquette et l’écrit de soutenance du projet qu’il va présenter à ses profs. C’est aussi une des réalités de ce métier. Elle, elle a connu l’échec scolaire. Une institutrice lui a même cassé deux dents car elle n’y comprenait rien en mathématiques ! Elle a été orientée vers un bac de secrétariat. Un oncle Diplomate a dit à notre mère : « fais lui faire du secrétariat, ça pourra toujours servir ! » Un bac de secrétaire en poche, elle va un peu en fac de droit car elle veut devenir commissaire de police. Y’a des policiers et un gardien de bagne parmi nos aïeux… Puis elle l’a rencontré et ils s’aiment. Comme elle est douée en dessin, pourquoi ouvrir un cabinet d’Architectes ne deviendrait-il pas leur projet de couple ? Elle parvient à être sélectionnée pour entrer à l’école d’architecture. Quelle fierté ! Seulement voilà, il faut financer des études qui sont longues. Entretemps, il a eu le « DPLG » et travaille. Mais elle tient à contribuer aux frais de leur jeune ménage. Elle trouve un emploi dans un institut qui s’occupe d’enfants aveugles, sourds et muets, et/ou polyhandicapés. Elle a en

charge d’aider chaque midi les enfants déficients visuels à déjeuner. Et là, c’est le coup de foudre pour ces enfants. Pourtant, elle décide de ne pas déroger au projet de leur jeune couple. Tous deux ont un couple d’amis qui vient d’ouvrir un cabinet d’architecture dans un département voisin. Ils se marièrent, et eurent…un enfant ! C’est déjà bien lorsqu’on veut exercer ce métier qui demande que l’on soit souvent en représentation pour collecter des commandes et des appels à concours. Ceci suppose d’avoir quelque pécule (voiture avec publicité du cabinet, carnet de contacts)…et d’investir en « public relations » (soirées, frais de bouche) dont leur ami dispose par l’intermédiaire de son père. La réussite est au rendez-vous, les commandes sont là. Pourtant, même si le bébé est sage dans son couffin alors que sa mère est couchée…sur la table à dessin pour « gratter » les plans, ils ont besoin d’aide. L’idée est arrêtée d’aller leur prêter main forte pendant les vacances d’été. Et là, c’est la déconvenue : il ou elle n’ont pas le papa aisé qui a le bon carnet d’adresses et l’amorce financière permettant de remplir le premier carnet de commandes. Leur projet est pour le moins remis en question. Le moment de déception est bref car le coeur parle : leur couple est solide, l’affection qu’elle porte aux enfants aveugles au quotidien aussi. Elle se réoriente alors

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SYLVIE ••• SCHULTZ

qu’elle est en master (d’architecture), diplôme minimum pour se présenter au concours d’enseignant.e pour enfants déficients visuels. Elle apprend le Braille et le Braille abrégé. Durant deux ans, une semaine par mois, elle part à Paris avec sa lourde machine à coder pour aller se former. Comme dans toute formation dite sérieuse, vient le rite de passage : le mémoire de fin d’études. Elle décide de conjuguer ses deux passions professionnelles, l’architecture et les enfants atteints de déficience visuelle. C’est l’époque des premiers appels à projet dans le secteur médico-social. Un objet, qu’étudiante en architecture, elle avait appris à travailler. Commande lui est passée sur une réponse à élaborer quant aux représentations mentales chez les personnes déficientes visuelles. Lui vient alors l’idée de la travailler comme l’Architecte en réalisant une maquette. Les intéressé.es pourront toucher avant d’intellectualiser, ce qui fait sens sur le plan pédagogique. Elle porte plus précisément son choix sur un cours d’histoire relatif aux arènes romaines avec pour illustration celles de Nîmes. Raconter est pour ce public quasiment inutile. Aussi utilise-t-elle la maquette pour le toucher et emmène son groupe d’apprenants au stade de football

local pour montrer en quoi le stade est l’héritage des arènes ; ce qu’on a conservé de certains usages (les loges, les commerçants à l’extérieur, les canaux de circulation etc…) et ce qu’on a transformé à l’intérieur : les gradins bien sûr et puis l’on y combat que par le jeu aujourd’hui ! Pour appréhender l’espace ou le volume, elle fait crier ou parler depuis la pelouse, fait faire le tour du stade, accompagne le groupe dans les vestiaires... Aujourd’hui, il n’est plus architecte et enseigne les métiers du bâtiment à de jeunes étudiants de BTS. Après être retournée sur les bancs de la fac pour obtenir un Master 2, elle s’est spécialisée dans le handicap rare et coordonne les relations entre les établissements médico-sociaux et l’Agence régionale de santé. En arrière-fond de sa réflexion, l’expertise d’usage traverse toujours la décision de placement. Tous deux ont décidé de s’épouser au bout de vingt ans de vie commune. Leur faire-part représentait deux escargots qui se marient. Pour un couple d’architectes, quel autre animal choisir que celui qui porte sa maison sur le dos ? C’est la leur qu’ils rénovent ensemble aujourd’hui... Toute ressemblance avec des personnes connues est volontaire.

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

PHOTO ••• ANN FOSSA

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PHOTO ••• DANIELE COLUCCI

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BRUNO ••• LAURENT

Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

IL ÉTAIT UNE FOIS LES TROIS PETITS COCHONS —— Nous sommes en 2081. Plus de deux

Fini le temps de l’à-peu-près, du provi-

cents ans se sont écoulés depuis l’affaire

soire, du brimbalant. Terminé les destruc-

du grand méchant loup qui se prenait pour

tions par des ouragans canis lupus. Adieu

le plus dangereux cyclone du monde (il

charcutaille et cochonnaille pour carni-

n’était pas modeste le gaillard).

vores affamés. Aujourd’hui les murs de

Depuis, deux versions subsistent tou-

chaume et de buches résistent. De fait, cela

jours dans les livres d’histoire et dans la

fait des lustres que tout ce beau monde

conscience collective porcine : certains

vit dans l’insouciance. Les architectes ont

croient encore dur comme fer que deux

fait fuir les chacals. Le loup n’est plus un

des trois aïeux n’ont pas survécus alors

loup pour le cochon. C’est le cochon qui

que d’autres sont persuadés du contraire.

est devenu un architecte pour le loup. Bref,

Mais tous sont unanimes, la bête féroce a

les sus domesticus et autres truies coulent

terminé grillé et en cendres.

des jours heureux. Ils ne savent même plus

Depuis ce temps lointain, la paille et le

à quoi ressemble le danger.

bois ont remplacé la pierre devenue un

Dans cet univers parfait, trois étudiants

pont thermique couteux. Le Corchonnier,

porcelets ont trouvé une colocation au

un architecte avant-gardiste du siècle der-

plus près de leur université et non loin

nier, a inspiré des générations de créa-

d’un planchodrome pour exprimer leur

teurs pourceaux et verrats. Des immeubles

passion : le skateboard.

denses et surprenants, des logements in-

C’est un lieu de rencontre formidable

croyables sur pilotis, des jardins verticaux

pour draguer, montrer son talent, être

aux styles et aux design uniques, des ap-

vu, voir et s’amuser. Le trio est bien rôdé

partements évoluant avec l’âge des pro-

pour faire des figures tels que le half-cab,

priétaires, et plein d’autres innovations ont

le backside 180°, le varial kickflip et bien

vu le jour pour le plus grand bonheur des

d’autres encore jusqu’au jour où ils sont

petits et grands.

battus à plates coutures par un nouveau

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BRUNO ••• LAURENT

venu. Bons joueurs ils vont le féliciter et lui

Les trois porcelets sont très fiers de faire

demande d’où il est.

visiter leur appartement à leur nouveau camarade.

— Je viens d’une lointaine contrée où la famine a décimé bon nombre de mes

— Tu vois ici on est peinards et en sécu-

congénères.

rité, dit le premier joyeusement.

— C’est triste. Ici tu ne connaîtras pas la

— L’architecte a tout prévu. C’est bien

faim.

insonorisé et on peut mettre la musique

— Je sais.

à fond sans gêner les voisins, dit le deu-

— Et tes semblables ont aussi de si

xième ravi.

belles dents pointues ?

— Personne n’entendra rien. Tu sais les

— Oui.

murs et les vitres ont une excellente iso-

— Et un long museau si bien fichu ?

lation thermique, conclue le troisième.

— Oui.

— Ça va être votre fête mes amuse-

— Et une queue si poilue ?

bouche! Il bondit et les croque tout cru.

— Eh oui les mecs ! Je ne me fais pas épiler ! — On te trouve original! Viens prendre

La morale est qu’on n’est jamais trop

l’apéro chez nous !

d’équerre - ce qui est le comble de l’archi-

— Of course ! Je veux mon neveu ! Ça

tecte - avec un skateur talentueux et velu au

roule Raoul ! Ça glisse Régis !

risque de finir en côtelettes sous ses crocs.

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

PHOTO ••• WILLIAM DAIGNEAULT

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FRÉDÉRIC ••• ADAM

AVEC DES AVANT POUR ACQUIS... —— Avec des avant pour acquis et des après

tient à rien mais en est l’image, un peu la

en tête, la hauteur se donne un horizon et

sagesse des crêtes s’habillent au plus près

l’idée un manège où tourner ses façons.

de la peau du jour. Il y a là une mélodie

C’est par le souci des voltes et des optiques

de croches et d’à-plats qui agence la ga-

que se meut la possibilité des pinacles et

lerne avec la cime des colimaçons, l’élan

de leurs bourrasques. Lui seul a les clés

des mousses vers l’au-delà des occasions.

des motifs. Il est la porte ouverte aux

Avoir cette chansons en tête dépasse le

battages des plans, le caillou dans la

simple inventaire, elle demeure même dans

chaussure de l’harmattan. Même à la merci

l’abandon. Un objet qu’on y laisse reste au

de la persistance des retombées, le souffle

ras de l’oubli, comme une charpente sous

des combles rend toujours la faîtière aux

l’ardoise: elle sous-tend le contour de l’

nuées, à l’autre sol du ciel. Mais que sa-

intérieur, le rembourre d’écheveaux. Doit-

vons-nous du génie des risées, de la bonne

on l’estimer seulement pour ses butées

marche des fables ? Quels vents ont porté

ou alors pareil à une perche plantée dans

au loin ce que l’ immédiat avait gardé sous

l’ossature, en vanter les limites ? Elle est le

cloche ? Bise ou zéphyr ils construisent

canevas de l’amont, ce qu’on appelle selon

dans l’air des ordonnances qui sont autant

l’inclinaison des linéaments architecture

d’œuvres où goûter aussi bien le temps

des pignons ou à l’inverse celle, plus pré-

que l’étendue. À une ligne tracée sur le sol

cieuse, des nuages.

répond en haut des arbres un sens qui ne

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

PHOTO ••• MERIC DAGLI

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FRÉDÉRIC ••• ADAM

TRANSFORMER LA PÂTE DU FATRAS... —— Transformer la pâte du fatras Par le secret des cordeaux et du compas En un commun où nous pouvons lever Des espaces pour nos filles et nos fils Pousse les pions des chemins de terre Sur l’échiquier à venir des chambres et des corridors Cette mosaïque nous lie Aux clenches levées des battants Que nous savons jeter sur les gués Pour passer à pied sec au-dessus Des bailles ou des langueurs Nous confions le trousseau des gouaches À ces dresseurs d’ours qui nous précèdent Aussi bien au ponant qu’au couchant Ils sont les porteurs de lanterne Qui déposent avec minutie, ça et là Un peu de lumière dans l’ombre des codicilles Leurs jours si ramassés, si bisques Peignent ce qui est caché Des ornements de l’invite C’est par ces chatoiements Qu’ils hiérarchisent Mettant l’utile sous le boisseau des exigences Et les niveaux loin des oukases Nous ne connaissons l’harmonie De leurs exorcismes, le plan sacré des menées Qu’ils glissent dans les intervalles et les jeux des totalités Nous en décelons seulement Les colonnes, les frontons ou l’ouvrage Ciselé d’une dentelle de pierre, d’une machinerie d’alinéas Nous les définissons comme veilleurs aux marges du confus Confineurs d’immensité dans le peu du contraint Les nommons selon les circonstances Mage, poète ou maître

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023 Ils ont entre les mains La mesure étalon, la rime parfaite Et font du pied de pilote L’exacte échelle d’une architecture blanche.Transformer la pâte du fatras Par le secret des cordeaux et du compas En un commun où nous pouvons lever Des espaces pour nos filles et nos fils Pousse les pions des chemins de terre Sur l’échiquier à venir des chambres et des corridors Cette mosaïque nous lie Aux clenches levées des battants Que nous savons jeter sur les gués Pour passer à pied sec au-dessus Des bailles ou des langueurs Nous confions le trousseau des gouaches À ces dresseurs d’ours qui nous précèdent Aussi bien au ponant qu’au couchant Ils sont les porteurs de lanterne Qui déposent avec minutie, ça et là Un peu de lumière dans l’ombre des codicilles Leurs jours si ramassés, si bisques Peignent ce qui est caché Des ornements de l’invite C’est par ces chatoiements Qu’ils hiérarchisent Mettant l’utile sous le boisseau des exigences Et les niveaux loin des oukases Nous ne connaissons l’harmonie De leurs exorcismes, le plan sacré des menées Qu’ils glissent dans les intervalles et les jeux des totalités Nous en décelons seulement Les colonnes, les frontons ou l’ouvrage Ciselé d’une dentelle de pierre, d’une machinerie d’alinéas Nous les définissons comme veilleurs aux marges du confus Confineurs d’immensité dans le peu du contraint Les nommons selon les circonstances Mage, poète ou maître Ils ont entre les mains La mesure étalon, la rime parfaite Et font du pied de pilote L’exacte échelle d’une architecture blanche.

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JEAN-MARC ••• COUVÉ

L’ENFANCE DE L’AR… CHITECTE : UN CHOIX CORNÉLIEN ? ——

Ma nièce est architecte, tout comme le meilleur ami de mon fils. Et ce alors qu’ils n’ont pas du tout le même âge... Comme quoi, tout n’est pas que hasard ! Quant à la nièce de ma concierge, je ne sais pas quel beau métier elle exerce, pour la bonne raison que je n’ai pas de concierge ! Bon. Si je m’en tiens ( je mens... – tiens !) à l’amorce assez intimiste de ce texte, d’emblée il me semble être plutôt qualifié pour appréhender le thème que ce nouveau numéro d’En attendant propose à la sagacité de nous autres, vertueux autant que virtuels rédac-

teurs. Non ? Oui, bien sûr, puisque je suis diplômé ès architectures – oh, seulement de la main gauche, d’accord. Mais c’est uniquement parce que la droite est occupée à griffonner les lignes que vous voyez défiler sous vos yeux ébahis : quelle formidable construction verbale, ne pouvez-vous vous empêcher de vous exclamer ! Et comme je vous comprends. Ce préambule étant posé (un exposé impeccable, bien charpenté, merci !), passons au cœur du sujet, au corps de l’objet, autrement appelé « Maître d’œuvre ».

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023 Tant qu’il en est encore temps, en hâtant d’ans la folle course, glissons un clin d’œil vers Proust, via le centenaire de sa mort. Comme Marcel, « longtemps je me suis construit de bon-heur ». Si, si. De façon impérieuse sinon impériale. Ensuite, vint le moment de (me) déconstruire. Mais ceci fera l’objet d’un autre numéro d’équilibriste entre deux Tours... Eiffel qui s’en dédit ! Mon bonheur, disais-je, était simple. Il n’y avait, alors, nul skyscraper à l’horizon. Les Twin Towers étaient encore fièrement dressées, pressées l’une contre l’autre, en bonnes jumelles qui se respectent. Mais je ne pouvais pas encore ne fut-ce qu’en imaginer l’existence. Puis vinrent des assassins au cœur froid et au regard d’acier... ce qui nous éloigne de notre étude ! Sauf que ces fous-là n’en ont rien à foutre, de l’étude, pas plus que de l’art ou de l’architecture. Reprenons. C’étaient les années 60 archi-tect-o-niques. Ça swinguait un max. La Défense, quartier de Paris, connaissait un boum immobilier. Notre famille, nombreuse, s’entassait, alors, en une HLM à un jet de pierre de la ligne RER ; un bâtiment que l’édile fontenaisien actuel projette de faire raser, selon des infos recueillies auprès de ma Maman, qui entre dans sa 92e année et qui habite, toujours, là, 60 ans après, au quatrième d’une barre en béton-armé ne méritant pas qu’on la qualifie d’architecture, du moins pas selon les normes lecorbusiennes ni même [ jean] nouveliennes.

Comme une majorité d’enfants à cet âgelà, je fis mes gammes d’apprenti architecte sur le linoléum d’une chambre de sept mètres carrés que je partageais, à mon cœur défendant, avec Néné, mon aîné de quinze mois. J’y empilais, d’abord maladroitement, puis avec une précision de plus en plus vertigineuse, digne des plus grands bâtisseurs du Moyen-Âge, des cubes. Puis vinrent des pièces en bois de formes moins basiques, qui allaient du même cube, parallélépipède particulier, au cylindre, en passant par la pyramide. Et, point d’orgue ultime, avant que je ne m’adonne à d’autres créations moins concrètes – telles l’illustration, la chanson ou la littérature –, le Meccano s’imposa, auréolé d’un prestige déjà ancien, puisqu’il enchanta, déjà, la prime enfance de Christian Zeimert, un ami en âge d’être mon père, formidable peintre « panique », ami de Topor et Arrabal, qui intégra les fameuses pièces métalliques trouées dans les œuvres, en partie inachevées, de sa dernière période de plasticien-humoriste. À l’instar de Christian (même si ni l’un ni l’autre ne devînmes mécanicien), l’influence des écrous et autres boulons sur mon inconscient fut décisive. Sans compter qu’il y avait aussi des roues, des poulies, des engrenages : tout un tas de trucs et autant de machins avec lesquels un Meccano permettait de mettre en chantier – ATTENTION, TRAVAUX ! Il en fut – ô industrieux industriels – qui le devinrent... pour moins que ça.

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JEAN-MARC ••• COUVÉ

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Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023 Pourtant, je continuais mon bonhomme de chemin (des écoliers) en refoulant, non sans regrets, ces fonds quasi baptismaux. Non pas que j’entrasse dans les Ordres - ou plutôt donneurs d’ordres. Pas plus que je ne devins contremaître. Diable, non ! Plus prosaïquement, il fallait que je m’éloigne, un temps, de tout ce béton, de toute la ferraille qui barrait mon horizon de banlieusard. Que je prenne du champ, Marcel... comme ta mémoire m’harcèle ! Je partis, donc, en quête de grands espaces. Arpentant le vaste et pourtant minuscule Monde européen, je jetais mon dévolu sur le plus petit Land de RFA. Pourquoi la Sarre, demanderont les plus curieux ? Cette question touchant à l’intime, vous comprendrez que je me saisisse illico d’un joker ! « On est bien loin de l’architecture » chuinteront quelques Pères siffleurs. Que non point, leur rétorquerais-je du tac au tac. Car, à peine arrivé à Sarrebruck, je m’installais dans un studio, avec M. Hé, ma première compagne. Ce micro-appartement se trouvait dans une maison de deux étages faite de briques et de pierres. Rappel : Je n’avais habité, jusque-là, et ce depuis ma moins tendre enfance, que dans l’un des immeubles de la (tout aussi peu) riante Cité des Blagis, sis à Fontenay-aux-Roses. Que celles ou ceux qui, parmi mes lectrices et lecteurs, voudraient s’en faire une idée se dépêchent d’y aller voir, avant que ces joyaux de l’architecture de l’immédiate après-guerre ne soient rasés... C’est vous dire si la petite maison, si-

tuée dans un quartier au Nord de la gare de Sarrebruck, malgré le relatif inconfort de notre studio (pas de salle d’eau, juste un chauffe-eau, des toilettes spartiates non chauffées, à l’étage, un poêle à fuel, etc...) me parut idéale. N’ayons pas peur des maux ! Quand je retourne à Sarrebruck – soit : régulièrement – jamais je ne passe devant une petite maison de cette sorte, modeste, c’est entendu, mais avenante et pimpante, sans me faire la réflexion que, au sortir de la deuxième Guerre Mondiale, en France, les Pouvoirs Publics (P P) auraient été mieux inspirés s’ils avaient bien voulu initier des chantiers de constructions périurbaines incluant davantage de petites maisons à taille humaine... plutôt que ces ignobles balafres qui défigurent encore de nombreuses communes de France et de Navarre ! Mais, c’eût été au détriment des Bouygues et autres Lafarge. Pas d’ça, Lisette ! Non. Il ne pouvait en être question. Depuis cette époque, déjà lointaine, quand on me parle d’architecture, je sors... une photo de la rue François Villon suivie d’une autre de notre chaumière rurale, rue de la Croix Lorgerie. En appelant, alors, à l’objectivité de mon vis-à-vis, je lui demande tout de go de se prononcer : « ­— Franchement, laquelle de ces deux réalisations architecturales préférezvous ? » Il ou elle me répond, alors, sans hésiter : « — Ya pas photo ! »

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JEAN-MARC ••• COUVÉ

Ne voulant pas monopoliser l’espace [toujours mon syndrome de l’imposante HLM !], je garde, pour une prochaine causerie, un autre exemple de proto-architecture, à savoir la grotte de Pech-Merle, que mon éditeur Jean-Marc, le bien-nommé, nous fit découvrir, en Dordogne, l’été dernier. Là s’entassèrent, dans le noir, nos ancêtres, ne peut-on s’empêcher de gamberger en arpentant ces galeries aux colonnes naturelles, toutes de stalactites et –mites, taillées par quelque architecte démiurge (?) une éternité avant la pose de

la première pierre qu’ait jamais produite main humaine ! Et, si vous ajoutez à cela que, mal éclairés, nos lointains ascendants trouvèrent, malgré tout, le moyen d’orner les parois d’un art rupestre et néanmoins consommé, vous admettrez, avec moi, que l’art, voire l’ar-chitecture, est sûrement constitutif de notre être. À l’inverse des lâches, il – art – ne nous prend jamais en traître. Jean-Marc Couvé Avremesnil, 12/12/2022

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PHOTO ••• NIKOLAY VOROBYEV

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CHRYSTEL ••• ÉGAL

PARTIR LOIN RAPPROCHE DE SOI… ——

Chaque voyage me ramène à mes origines, à l’importance du style architectural sur ma sensibilité. Partir loin rapproche de soi... Même traitement du marbre blanc, la tour Vercors de l’Île Verte, le quartier de Grenoble où j’ai grandi et le Matrimandir d’Auroville en Inde du Sud. Récurrence de signes architecturaux, jeux d’ombre et de lumière. Les Trois Tours de l’Île Verte

de Grenoble (Roger Anger & Pierre Puccinelli) et le Matrimandir, âme de la ville de l’Aurore, parlent la même langue. Au même moment, en 1968, Roger Anger est le créateur des Trois Tours et de certaines constructions d’Auroville, cité spirituelle et expérimentale.

Partir loin rapproche de soi... Au Japon, prise de conscience. La façade du Musée du Mémorial de la Paix d’Hiroshima résonne avec celle de l’Institut d’études politiques de Grenoble où j’étudie. « Architecturer », n’est-ce pas trouver la bonne distance face à l’humanité ?

La mémoire d’Hiroshima et son musée font corps. La vision de l’architecte agit sur la pensée, englobe l’être dans sa totalité. Kenzo Tange a travaillé deux ans avec Le Corbusier et a rapporté ses techniques du béton au Japon.

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Partir loin rapproche de soi... L’avancée vers l’Institut d’études politiques, chemin initiatique... Au cœur des 186 hectares du domaine universitaire, les 150 bâtiments en béton brut, de véritables ancrages à voix multiples. Ces créatures forment une grande famille. Toutes respectent les préceptes du modernisme représenté par Le Corbusier et Walter

Gropius avec un usage fort du béton brut, du verre et de l’acier. Chacune représente un destin d’études et de recherche. Leur identité est solide. Un vocabulaire commun les unit : structures sur pilotis, baies panoramiques. Les éléments bois et acier dialoguent librement. Des milliers d’arbres harmonisent échanges, art et architecture.

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CHRYSTEL ••• ÉGAL

Partir loin rapproche de soi... 1983, en Californie, lors de la summer session, dans le cadre de l’échange de l’IEP avec l’université de Berkeley, un poète mexicain me vante le génie de la tour Perret, construite à Grenoble par les frères Auguste et Gustave Perret en 1924 pour l’Exposition

internationale de la houille blanche. « Celle qui regarde la montagne », première tour en béton armé d’Europe… Des pleins et des déliés, surfaces travaillées, symboles d’oiseaux en plein vol, véritable œuvre d’orfèvre sur béton. Tour abandonnée, puis classée monument historique.

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Partir loin rapproche de soi... Mémoire, trace, écho, origines. Malgré une pétition nationale de personnalités de l’art et de l’architecture, destruction abusive en 2006 de l’hôtel des postes de Saint-Egrève, construit par l’architecte Pierre Egal en 1970. Des questions surgissent. Comment déterminer quelle

valeur historique possède le contemporain ? Jusqu’où peut-on modifier une œuvre sans la dénaturer ? Essentiel de préserver l’architecture moderne. Chaque époque a son style à défendre.

—— Cette nouvelle, ce voyage dans le temps, à l’autre bout du monde, mes origines.

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LO GOS RAL LYE

PHOTO ••• ELIAS

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ANNE ••• MAHEU

Laboratoire de recherches créatives 1er semestre 2023

URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— J'ai demandé à un architecte DPLG de me construire une MOB qui soit BBC mais ne ressemble pas à un cube. Je préfère les formes arrondies. Pour tracer les plans, il s'est adjoint les services d'un jeune DE-HMNOP qui travaillait pour le CAUE, et pour la paille (oui j'ai toujours rêvé d'une maison en paille) d'un BET. Le projet s'est avéré incompatible avec le PLUI parce qu'il n'est pas suffisamment arboré et qu'il est situé dans une zone à risque d'incendie ! Donc pas de PC, pas de DP pas d'OS... Et pas la peine de rêver du démarrage du GO et encore moins de la réalisation d'un DPE ou d'une PAC !

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ÉLISABETH ••• CHAMONTIN

URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— Urgent : recherche architecte ou paysagiste stagiaire sachant tracer une ligne droite et colorier sans dépasser pour projet de parc arboré du champ de Mars. Conviendrait à un cube ou prépa archi. Stage non rémunéré. Envoyer CV à Direction de l’Urbanisme, Service du permis de construire et du paysage de la rue, 121 avenue de France, CS 51 388 – 75639 Paris Cedex 13.

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CHRISTIAN ••• ROUX

URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— Voici un urbanisme cellulaire, l’architecte était tellement rond qu’il n’a su tracer qu’une seule droite. On notera que c’est quand même arboré. Mais mathématicien obsessionnel qu'il était, pour que les arbres aient des racines carrées, il les faisait pousser dans des cubes.

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RAOUL ••• HARIVOIE

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URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— Urbanisme, architecte, tracer, arboré, cube Quand le chef de projet insulte l'architecte En charge de construire un abri pour mes vers J'ai peur de devenir un monstrueux insecte Ou de finir pendu page des faits divers Je demande à ces voix de bien rester correctes Je trace une limite avec un air sévère Je rappelle mon vœu : un point pour la collecte Des rimes usagées avec un cube vert J'aimerais bien aussi un jardin arboré Avec des bancs partout des chiens avec béret Qui rempliraient mon crâne et mon âme de joie Ne suivez pas toujours les règles d'urbanisme Je veux pour mes sonnets que vous fassiez un isthme Des lambris pour les pieds des cellules en bois

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ÉRIC ••• RABBIN

URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— — Vous avez des mots qui pourront servir prochainement ? — Oui, ajoutez donc urbanisme et arboré. — Et ça va nous servir ça ? — Oui, demain à 13 h 00, vous devez remettre la médaille de l'habitat urbain à un architexte de renom. — Un quoi ? — Un bâtisseur de phrase, un constructeur du verbe, c'est le même qui a écrit votre discours le mois dernier. — Celui avec lequel on m'a élu ? Celui qui commençait par : "le tracé de l'avenir passe par la voie de la raison " ? — C'est bien lu pour un élu, oui c'est bien lui. — J'y ai mis assez d'éloquence ? — Des mètres cube au moins, ce qui est nécessaire pour faire accepter vos cages à lapins. — Et bien oui quoi, c'est joli un cube, je ne vois pas pourquoi ils n'aiment pas y habiter, moi-même, si je n'avais pas mon manoir en Sologne, je m'y serai installé. — Vraiment ? — Mais non, je déconne, ouah l'autre, vous me voyez en HLM ?... Bon alors, urbanisme et arboré, je les y mets... Voila, je vais y rajouter corruption, j'aime bien le son que ça fait quand ça tombe dans la poche... Et solidaire, je ne sais pas où le mettre... Je ne suis pas vraiment doué pour écrire par contre. — Ah mais là, c'est du n'importe quoi, vous nous faîtes un poème, tous les mots sont en touffe. Il faut au moins des verbes, c'est ni fait ni à faire cette affaire. — Ah écoutez chacun son métier, hein ? Moi je les dis, un autre les écrit. D'ailleurs, tiens, appelez moi l'autre là, il va me le pondre son discours pour sa médaille, sinon hop ! Plus de décoration ! Non mais !

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YVES ••• LECOINTRE

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URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— Pour prendre en main l’habitat urbain qui constituera la plus grande part de l’urbanisme de demain, certains estiment que la solution pour réussir partirait d’une véritable féminisation du métier d’architecte, afin de tracer au-delà des constructions propres, un environnement généreusement arboré, tout en procédant à l’arrondissement des cubes pondus par les constructeurs d’hier dégageant ainsi une véritable poésie à l’inverse des tours en verre actuelles, mais n’est pas Villon qui veut.

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BIXENTE ••• CABALLERO

URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— On peut être grand architecte avec un diplôme supérieur d'urbanisme, savoir tracer des plans d'espaces arborés comme des jardins à la française et être infoutu de terminer une cathédrale espagnole ou un Rubik's cube ! Ah, on fait moins le malin, hein ?

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IVAN ••• LEPRÊTRE

URBANISME, ARCHITECTE, TRACER, ARBORÉ, CUBE —— — Kev, pourquoi tu traces que des cubes de quatre mètres sur ton plan. — À cause de la crise mondiale, on fait plus que des tiny houses dans les villes maintenant. — Et c’est quoi ces petits gribouillis, là ? — Des bonsaïs ! Fini les grands jardins, terminés les immenses parcs arborés… Désormais, c’est un cactus, une plante grasse et trois caillasses sur un terrain d’un mètre cinquante. On optimise l’espace. — C’est donc ça la nouvelle tendance architecturale ! Franchement bro, c’est pas top. — Ouais, on appelle ça de l’urbananisme !

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PHOTO ••• VICTORIA WATERCOLOR

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