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Los Hijos, Les Enfants, Tucumán, Tucuman, vingt ansañ après veinte os

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n°3 av r il 2006

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Journal du Musée de la Résistance et de la Déportation & de la Maison des Droits de l’Homme

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RÉSISTANCE

& DROITS DE L’HOMME

édito Hasardeux ou essentiel ?

l’expo Droit de regards L’exposition photographique de Julio Pantoja, « Les enfants, Tucuman, vingt ans après », visible du 6 avril au 8 mai, est avant tout une histoire de regards. Celui d’un photographe, face à ceux des enfants des « disparus » de la dictature, pesants et incandescents, qui semblent attendre des réponses. « J’ai toujours été sûr qu’il devait y avoir un dénominateur commun entre ceux qui, étant d’une même génération, étaient passés par des souffrances similaires, harcelés par le terrorisme d’Etat. Et si le lien était de la vie même, ceci devait trouver une corrélation dans les images. » La quête de Julio Pantoja, auteur des photographies présentées dans l’exposition « Los Hijos, Tucumán, veinte años después » (« Les enfants, Tucuman, vingt ans après ») est donc une quête des similitudes. Celle qui trouve son origine dans une béance en premier lieu : tous ceux dont les portraits ont été réalisés ont grandi dans l’absence de l’un ou de leurs deux parents, « disparus » entre 1975 et 1983, dans la province de Tucuman. Et celle qui persiste, dans la ressemblance parfois évidente, entre les deux générations. Les photographies des parents disparus sont

Voir en un seul lieu, comme ce fut le cas de décembre à mars dernier, une exposition sur la tragédie tchétchène et une présentation sur la Deuxième Guerre mondiale en Isère, incite aux rapprochements. Doit-on s’en offusquer? Faut-il prévenir d’éventuels amalgames, prier les visiteurs d’éviter toute comparaison, sous peine d’égarement, ou peut-être même renoncer ? Ou est-il préférable d’en tirer parti, sans rien omettre bien sûr des différences de chacune des situations en relation mais en mettant en parallèle ce que l’une et l’autre, hier et aujourd’hui, ont d’inacceptable ? Nous n’avons jamais refusé d’aller dans cette dernière voie, en dépit des embûches dont elle est semée. D’une part parce que l’exposition des photographies de Maryvonne Arnaud sur la Tchétchénie a attiré de nouveaux visiteurs, jeunes pour la plupart, qui, souvent, ont aussi cheminé dans les étages du Musée, découvert une histoire qu’ils ne connaissaient pas ou peu, s’y sont intéressés et reviendront peut-être. Mais aussi parce que cette direction nous paraît conforme à celle que s’étaient déjà donnés les fondateurs du Musée. Refusant en effet decantonner la Résistance à la période des années 1940 – 1944, ils tenaient déjà à en faire valoir l’intemporalité du sens et des valeurs. Nous avons même pu constater, lors du colloque franco-italien qui s’est déroulé à Turin et Grenoble, en novembre 2005 sur le devenir des musées alpins de la Seconde Guerre mondiale (et sur lequel nous reviendrons à la parution prochaine des actes) qu’aucun de leurs responsables ne remettait ce but en cause. Par ailleurs, beaucoup des visiteurs étrangers du Musée nous envient la possibilité de le faire. A l’occasion des conférences qui se sont succédées sur la Tchétchénie avec le partenariat du Comité Tchétchénie de Grenoble, nous recevions en janvier dernier Aude Merlin, politologue, spécialiste du Caucase et collaboratrice de Daniel Mermet (France-Inter) et Moussa Basnoukaev, universitaire tchétchène, résidant actuellement à Paris. Moussa Basnoukaev en visitant longuement le Musée n’a cessé d’y évoquer la Tchétchénie. Chacun des épisodes

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Droit de regards

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l’expo

Los Hijos, Les Enfants, Tucumán, Tucuman, vingt ansañ après veinte os

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assez rares : beaucoup ont été détruites par les familles pour ne pas tomber entre les mains des agents de la répression ou par les militaires euxmêmes, menant ainsi jusqu’au bout le processus de négation. Pourtant, entre leurs mains, ces témoignages de filiation sont d’autant plus flagrants que ces enfants, devenus grands, ont aujourd’hui à peu près l’âge de leurs parents lorsque ceux-ci furent enlevés, torturés, assassinés. Alors, parce que ces photographies sont des preuves matérielles et sensibles d’existences que la répression a voulu nier, parce que les regards de ces enfants, plus encore que de la colère et de la souffrance, semblent formuler des questions brûlantes, ces « photographies doubles » dessinent les contours d’un combat aussi muet que permanent… D’AUTRES, COMME EUX

Le collectif HIJOS rassemble des enfants de disparus et lutte dans le sens de la vérité et de la justice, porté par une devise : « Nous n’oublions pas, nous ne pardonnons pas, nous ne nous réconcilions pas ». Surtout actifs entre 1996 et 2000, ses membres, devant la surdité juridique du gouvernement de Menem, ont opté pour des stratégies bruyantes et tapageuses, en se lançant notamment, pour obtenir une condamnation sociale, dans la méthode des scratches*. Ces manifestations, très organisées, se déroulaient en trois étapes, visant tout d’abord à enquêter et identifier l’ancien militaire reconverti, puis pendant plusieurs mois, s’attachaient à faire resurgir les mémoires locales au cours de réunions de quartier. Le jour du scratche proprement dit, des musiciens, cracheurs de feu ou simples habitants investissaient le domicile du coupable, mêlant slogans « Alerte voisins, à côté de chez vous vit un assassin ! » et marquage du territoire à la peinture rouge. À l’issue d’un scratche, les commerçants ne servaient plus le coupable désigné, les insultes et crachats pleuvaient sur son passage. Le but affiché ? « Forcer le militaire à déménager, de quartier en quartier, jusqu’à la fin de ses jours »… ◗

* Traduction de « scratche » : à l’origine, dans l’argot argentin, le verbe « escrachar » signifie frapper au visage, détruire ou prendre à partie bruyamment et publiquement. Il désigne aussi l’action de rayer le nom d’un candidat sur un bulletin de vote.

édito (suite) de l’histoire de la guerre en Isère, de la Résistance, des répressions, surtout, de l’action de la Gestapo, des arrestations, des tortures et des déportations, tous ces événements faisaient écho pour lui au processus de destruction dont son peuple est victime. Ce n’est pas la première fois que nous assistons à ce type de réaction et voyons les visages s’éclairer dès l’évocation de la Libération et de la victoire de l’idéal républicain de la Résistance. C’est d’ailleurs dans une situation comparable que nous avons été sollicités par le collectif grenoblois « Argentina 1976 – 2006 » puis décidé d’exposer les photographies des enfants des victimes de la dictature argentine, faites par Julio Pantoja. Comment, là encore et même si de notables distinctions doivent être signalées, ne pas rapprocher la carte des camps de détention dont l’Argentine est couverte dès 1976, de celle des Centres de séjour surveillé et autres lieux d’internement de la France de Vichy ? Et comment ne pas être sensible non plus au travail de mémoire auquel les Argentins se livrent aujourd’hui afin que justice et vérité soient faites et s’imposent à jamais ? Telles sont les confrontations proposées à nouveau aux visiteurs du Musée, dans un aller-retour entre une histoire locale indissociable de valeurs, et des situations où l’humanité de l’Homme est ou fut en cause dans le monde. ◗

À visages découverts Le photographe argentin Julio Pantoja débute un long travail sur les disparus et leur descendants en 1996. Cette année-là coïncide avec le vingtième anniversaire du coup d’Etat du 24 mars 1976 et le triomphe aux élections démocratiques de la province de Tucuman du général Antonio Bussi, celui-là même qui vingt ans plus tôt, dirigeait une terrible répression dans cette province. Faisant alors de la photographie un outil de résistance, Julio Pantoja décide de rencontrer systématiquement les enfants des victimes de la répression. Sa démarche est simple : trouver ce que ces enfants ont en commun par-delà leur génération, et faire émerger une correspondance visuelle de cette particularité. Le thème des disparus est récurrent en Argentine, mais montrer les visages est un choix audacieux et très novateur par rapport aux traitements proposés dans les années 1980, jouant surtout sur les thèmes des silhouettes et des ombres. L’utilisation de la photographie dans la photographie est également une dimension importante de ce travail et marque la volonté de rétablir l’identité de chacune des victimes. Au croisement du travail de l’historien, du sociologue, de l’artiste, du photographe et du militant, la démarche « photodocumentariste » de Julio Pantoja vise surtout à une confrontation du public très subjective et très personnelle avec ces enfants de disparus. ◗

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Argentine 1976 - 1983

les années de plomb Le 24 mars 1976, un coup d’Etat instaure, en Argentine, la dictature militaire la plus sanglante que le pays ait jamais connu. Le général Videla, l’amiral Massera et le brigadier Agosti se partagent le pouvoir et le territoire. Durant sept années, les militaires trois juntes se succèderont - tentent au nom de la doctrine de la “sécurité nationale” (la lutte contre la “subversion” communiste ou péroniste), d’annihiler toute opposition politique. Les enlèvements se multiplient, les opposants sont surpris en pleine nuit, souvent dans leur sommeil, par des policiers ou des militaires en civil. Puis ils sont conduits dans l’un des centres clandestins de détention (365, en l’état actuel des connaissances) où ils subissent tortures et

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mauvais traitements avant d’être assassinés notamment dans un “vol de la mort” : les prisonniers sont drogués, embarqués dans des avions militaires et jetés vivants dans les barrages et les cours d’eau. Les corps d’autres détenus sont enterrés clandestinement dans des fosses communes. Parallèlement, le pillage des biens des disparus est méticuleusement organisé : stockés dans des entrepôts clandestins, ils sont ensuite distribués entre les forces de répression ou vendus. Les enfants, séquestrés avec leur parents ou nés en captivité sont également considérés comme un butin de guerre et sont adoptés par des policiers et des militaires en mal d’enfants.

Près de 30 000 personnes ont ainsi “disparu” en Argentine entre 1976 et 1983. Les familles des victimes tentent de les retrouver mais se heurtent au silence des autorités. Progressivement, elles s’organisent et dès 1977, les mères commencent à tourner sur la Place de Mai, bientôt suivies des “grands-mères”, à la recherche de leurs petits-enfants nés en captivité. Au péril de leur vie, ces femmes opposent une résistance civile au régime des militaires et font également connaître à l’étranger les exactions commises par la dictature. En 1983, le régime militaire totalement discrédité par l’état social et économique du pays, se lance dans la guerre des Malouines contre l’Angleterre. Sa rapide défaite marque la fin des années de plomb. Des élections démocratiques sont organisées dans une Argentine exsangue qui réclame justice et vérité. Le thème des disparus est central dans la vie politique, sociale et culturelle. Dans un premier temps, le gouvernement démocratique de Raúl Alfonsin répond à cette volonté populaire du “nunca mas” (plus jamais ça). Une commission d’enquête sur la disparition des personnes (CONADEP) est créée, le procès contre la dictature militaire aboutit à la condamnation des membres des juntes militaires dont le général Videla et l’amiral Massera. Mais, à partir de 1986 et jusqu’aux années 2000, plusieurs lois, telles la Loi du “point final” et la Loi sur le devoir d’obéissance, sont votées et permettent à nombre de militaires et de policiers d’échapper au jugement. Dans ce contexte, des formes d’action populaires se développent pour rendre la vie impossible aux anciens tortionnaires. La faillite économique du pays et la réaction populaire de décembre 2001, puis les décisions prises par le président Kirchner ont provoqué un changement de tendance. Les lois qui organisaient l’impunité dans les affaires de violation des droits de l’homme sont déclarées anticonstitutionnelles. Alors que l’Argentine avait déjà reconnu le caractère imprescriptible du crime de séquestration et d’enlèvement d’enfant, ce jugement, rendu en juin 2005 par la Cour suprême, devrait peut-être permettre, trente ans après les faits, que justice soit faite. ◗


Rondes de vie Depuis bientôt 30 ans, les Mères de la place de Mai - et les grands-mères - tournent chaque jeudi, inlassablement, autour de la Place de Mai. Avec des revendications qui peuvent varier, mais une quête fondamentale de justice et de vérité qui reste commune…

Parfois, la meilleure façon de lutter contre son adversaire est de le prendre au mot. C’est ce qu’ont fait, en 1977, près de 70 mères réunies devant la Casa Rosada de Buenos Aires (le palais présidentiel), venues demander des comptes quant au sort de leurs enfants, premières victimes d’une longue série de disparitions. Ce jour-là, celles qui réunies en association deviendront les Mères de la place de Mai - surnommées «les folles» par les autorités - se sont vu ordonner de « circuler ». Alors, folles, elles l’étaient, de douleur et de colère, et s’il fallait circuler, elles le feraient : avec une incroyable ténacité, chaque jeudi depuis près de 30 ans, elles continuent de tourner autour de cette même place. Cet élan collectif n’est d’ailleurs pas allé sans remise en cause à l’intérieur même

l’adoption des lois de « punto final » et « obedencia debida » (point final et obéissance due), visant à amnistier les responsables des exactions. Mais si les points de vue et les actions divergent parfois, (la ligne présidée par Hebe de Bonafini a effectué une dernière marche annuelle de 24 heures le 26 janvier 2006, alors que la ligne fondatrice a décidé de les poursuivre) l’ensemble de ces mères ont entraîné sur leurs pas d’autres populations. Les grands-mères tout d’abord, engagées très tôt à leurs côtés dans ces mêmes marches, et recherchant des petitsenfants nés en prison ou enlevés en bas âge pour être ensuite adoptés par des fonctionnaires ou des civils. Sans oublier le legs laissé aux enfants, et notamment à ceux réunis au sein du collectif HIJOS. Aujourd’hui, si la

Olga, seule contre tous

de l’association. Scindée en deux en 1986, elle vit apparaître une ligne fondatrice, prête à accepter une exhumation des cadavres accompagnée d’une réparation financière, et une autre ligne, farouchement opposée à tout compromis, estimant qu’un pas vers la réconciliation signerait la victoire de l’ennemi. Position qui fut d’ailleurs confortée cette même année et l’année suivante par

lutte n’a pas encore totalement abouti, beaucoup voient en Nestor Kirchner, l’actuel président, un soutien véritable. Ces combats communs ont également amené la Cour suprême de justice d’Argentine, en juin 2005, à déclarer inconstitutionnelles les lois d’amnistie. Reste aujourd’hui aux tribunaux à mener jusqu’à leur terme les procès tant attendus… ◗

Parmi les portraits présentés dans l'exposition Los hijos, Tucumán veinte años después / Les enfants, Tucuman vingt ans après, figure celui de Luis Arédez, alors âgé de 36 ans. Sa mère, Olga, est l'une des grandes figures des Mères de la Place de Mai. Depuis la disparition de son mari, Luis Arédez, médecin et maire de Ledesma (province de Jujuy), survenue au cours de la nuit de la terreur en juillet 1976, elle n’a cessé de lutter. Tournant seule sur la place Libertador San Martin, elle a arpenté sans relâche les quartiers populaires, participé à différentes organisations, animé de nombreux congrès et conférences sur les Droits de l’Homme. En 2003, elle réussit même malgré la chaleur, la foule, les barrages - et une tumeur récemment décelée au poumon - à remettre une lettre au président Kirchner, réclamant l’ouverture des archives de la répression pour sa province de Jujuy. Olga Aredez est venue à Grenoble à deux reprises. Le 4 juin 2004, elle avait notamment animé une conférence à la Maison du tourisme au cours de laquelle le film « Sol de Noche », dont elle était la figure centrale, avait été projeté. Son combat n’a cessé qu’avec sa mort, en 2005. ◗

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rencontre

« On ne peut être que courageux » Les trois associations ACIP-ASADO, AGSPA et CCIP* se sont réunies en collectif « Argentine 1976-2006 », afin de commémorer le 30e anniversaire de l’instauration de la dictature, à travers ce qui sera la plus grande manifestation organisée en France. Guillermo Bomchil, président de l’AGSPA, nous en dit un peu plus… Pourquoi avoir créé ce collectif ? Nos trois associations voulaient commémorer ce 30ème anniversaire. Le but est d’affirmer par là notre engagement dans les actions de mémoire, de vérité et de justice et de rendre hommage aux personnes et aux associations, qui en France et en Argentine, ont bataillé pour le respect des Droits de l’Homme. Nous voulons aussi perpétuer une mémoire auprès des jeunes générations. Nous, nous avons souffert dans notre chair et nous n’oublierons pas, mais les jeunes générations doivent aussi être associées à cette mémoire, en garder une trace... Quels vont être les temps forts ? La venue de Mères de la place de Mai, notamment celle de Nora Cortiñas, l’une des fondatrices du mouvement, ainsi que celle d’Estela Carlotto et Rose Roseinblit, présidente et vice-présidente des GrandsMères de la place de Mai, sera un temps fort. Devant un tel courage, on ne peut être que courageux à notre tour ! La présence du pianiste Miguel Angel Estrella, qui a directement été touché par la répression et qui est actuellement ambassadeur de l’Argentine à l’Unesco, est elle aussi attendue. Sans oublier l’exposition du Musée de la Résistance, la diffusion d’un cinéma argentin qui connaît aujourd’hui un essor extraordinaire, le concert de Cesar Stroscio, les conférences... Beaucoup d’actions seront menées auprès des collèges et lycées. Quant au traditionnel Asado, il devrait réunir comme chaque année près de 700 personnes…

* ACIP-ASADO : Association pour la coopération inter-peuples - action de solidarité avec les peuples d’Amérique latine et pour la diffusion des cultures d’origine ; AGSPA : Association grenobloise de solidarité avec le peuple argentin ; CIIP : Centre d’informations inter-peuples.

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Antoine Lopez, président de l’ACIP-ASADO, Françoise Raynaud, présidente du CIIP, et Guillermo Bomchil, président de l’AGSPA.

En quoi le rôle des associations et collectifs est-il déterminant ? Beaucoup de choses ont changé, et même tout récemment, grâce à l’implication des différentes associations : l’impunité a été révoquée en grande partie grâce à l’engagement des Mères et Grands-Mères de la place de Mai, 82 des 500 enfants nés en prison et enlevés ont pu être identifiés grâce à leur ténacité, de nombreux procès sont en cours, et récemment, toutes les organisations liées aux Droits de l’Homme en Argentine, avec le soutien du gouvernement, ont demandé à l’Unesco de classer tous les documents relatifs à la dictature « Patrimoine de l’Humanité »… Vous savez, rien n’était gagné d’avance : nous militions parce qu’il fallait le faire, mais il faut avouer que nous avions peu d’espoir. Aujourd’hui, devant certaines avancées, on se pince encore pour vérifier que c’est vrai !… ◗

La Charte de Grenoble


interview

À la hauteur de l’Histoire Paul Bouchet a participé au congrès national du 24 avril 1946, pendant lequel fut adoptée la « Charte de Grenoble », considérée depuis comme l’acte de naissance du syndicalisme étudiant. Il nous livre quelques clés sur ce contexte particulier avant sa venue le 18 avril prochain.

Quelles nécessités vous ont conduit à rédiger la Charte de Grenoble ? En fait, à la Libération, nous considérions que l’UNEF d’avant-guerre était restée à une conception corporatiste de défense des intérêts immédiats, matériels et moraux, des étudiants, ce qui était bien, mais pas suffisant, puisque cette défense à courte vue avait occulté une participation active à la Résistance. C’est pour cela que nous avons introduit le terme de « syndicat », pour dépasser ce principe corporatiste et ne pas aboutir non plus à un petit parlement étudiant, qui aurait rencontré des crises perpétuelles... Nous voulions surtout un mouvement de masse : c’est ce qui avait manqué pour participer pleinement à la Résistance. Cette Charte a représenté un tournant important… Oui… D’ailleurs, on nous a parfois reproché son style lyrique, mais on avait simplement adopté un langage à la hauteur de l’Histoire : on sortait de l’illégalité, de la

lutte clandestine, des compromis des uns et des autres… On retrouvait avec la loi républicaine, le droit de se réunir mais aussi le devoir de tirer les leçons. Pour comprendre l’enjeu de la Charte, il faut être bien conscient de la valeur historique de l’époque. Pourquoi avoir choisi Grenoble pour le congrès du 24 avril 1946 ? Pour deux raisons. L’une est symbolique, et repose sur le fait que la région grenobloise recouvrait de hauts lieux de la Résistance. L’autre était la proximité des sanatoriums : on crachait nos poumons à Saint-Hilairedu-Touvet... Grenoble méritait d’accueillir ce congrès pour ces deux raisons, sa fidélité à l’esprit de la Résistance et son souci des problèmes sociaux, notamment la santé. Qu’est-ce qui dans le syndicalisme étudiant actuel est directement hérité de la Charte ? C’est à la génération actuelle de nous le dire !… En tout cas, lorsque l’UNEF s’est

divisée, elle s’est éloignée de la Charte, qui était destinée à unir des gens très divers. Elle mettait de côté « l’amalgame », terme que nous avions nous-mêmes emprunté à la Révolution de 1789. En revanche, même au moment des divisions les plus grandes, la référence à la Charte était faite pas les uns et les autres, et restait tout de même à l’horizon comme un principe d’unité... ◗ Paul Bouchet participera à une table ronde organisée à l’occasion des 60 ans du congrès de Grenoble, dans le cadre des projets Mémoires vives étudiantes en Rhône-Alpes, en relation avec le GERME (groupe d'études et de recherche sur les mouvements étudiants), à l’invitation des Archives départementales de l'Isère, des Archives municipales et du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère / Maison des Droits de le l’Homme, le mardi 18 avril à 18h30, aux Archives départementales de l’Isère (2, rue Auguste Prudhomme à Grenoble).

Préambule. Les représentants des étudiants français, légalement réunis en congrès national à Grenoble le 24 avril 1946, conscients de la valeur historique de l’époque, Où l’Union Française élabore la nouvelle déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ; Où s’édifie le Statut pacifique des Nations ; Où le monde du travail et de la jeunesse dégage les bases d’une révolution économique et sociale au service de l’homme ; Affirment leur volonté de participer à l’effort unanime de reconstruction, Fidèles aux buts traditionnels poursuivis par la jeunesse étudiante française lorsqu’elle était à la plus haute conscience de sa mission, Fidèles à l’exemple des meilleurs d’entre eux, morts dans la lutte du peuple français pour sa liberté, Constatant le caractère périmé des institutions qui les régissent, Déclarent vouloir se placer comme ils l’ont fait si souvent au cours de notre Histoire, à l’avant-garde de la jeunesse française, en définissant librement comme base de leurs tâches et de leurs revendications, les principes suivants :

Art. I. L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel. Droits et devoirs de l’étudiant en tant que jeune. Art. 2. En tant que jeune, l’étudiant a droit à une prévoyance sociale particulière, dans les domaines physique, intellectuel et moral. Art. 3. En tant que jeune, l’étudiant a le devoir de s’intégrer à l’ensemble de la jeunesse mondiale et nationale.

Droits et devoirs de l’étudiant en tant que travailleur. Art.4. En tant que travailleur, l’étudiant a droit au travail et au repos dans les meilleures conditions et dans l’indépendance matérielle, tant personnelle que sociale, garanties par le libre exercice des droits syndicaux. Art. 5. En tant que travailleur, l’étudiant a le devoir d’acquérir la meilleure compétence technique.

Droits et devoirs de l’étudiant en tant qu’intellectuel. Art. 6. En tant qu’intellectuel, l’étudiant a droit à la recherche de la vérité et à la liberté qui en est la condition première. Art. 7. En tant qu’intellectuel, l’étudiant a le devoir : – De définir, propager et défendre la vérité, ce qui implique le devoir de faire partager et progresser la culture et de dégager le sens de l’Histoire. – De défendre la liberté contre toute oppression, ce qui, pour l’intellectuel, constitue la mission la plus sacrée.

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brèves Disparition de Jean Lécutiez (Lepape dans la Résistance) Jean Lécutiez dont l'équipe du Musée appréciait les contacts et les réactions s'est éteint le 12 janvier 2006 en Avignon. Il était né à Aniche (Nord), le 25 mai 1921, de parents instituteurs. Après deux années d’étude à l’Université de Lille, les événements le poussent en 1941 à partir pour Londres, après maintes péripéties, c’est par hasard qu’il arrive à Grenoble. Il y rencontre Frédéric Lafleur qui l’introduit dans la Résistance locale. En octobre 1943, il devient chef départemental du NAP (Noyautage des administrations publiques), et à ce titre participe à la réunion de “Monaco”, à Méaudre le 25 janvier 1944. Membre des FUJ (Forces unies de la jeunesse), il fonde un journal clandestin, “le jeune combattant du Dauphiné”. Après la guerre, il assume les fonctions de direction des Bibliothèques municipales de Vienne (1946 - 1964), d’Arles (1964 - 1978) et d’Avignon (1978 - 1986). La Croix du Combattant volontaire de la Résistance et la Médaille de la Résistance témoignent de la reconnaissance officielle des devoirs accomplis. ◗

Histoires de déportation En 2005, à la demande de l’association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation de l’Isère, Claudie Rajon Colney crée le spectacle Là-bas, mémoires de déportés. En accord avec l’AFMD, elle l’adapte, aujourd’hui, dans une version courte pour les plus jeunes. Respectant les témoignages des déportés et de leurs familles, elle raconte leurs vécus aux élèves venus visiter le Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère. Alors que les déportés sont de moins en moins nombreux, au fil des ans, à témoigner devant les classes, les jeunes de 2006 peuvent par l’intermédiaire de l’artiste, faire connaissance avec ces jeunes des années 40 dont la vie a soudainement basculé. Plusieurs séances ont déjà eu lieu auprès de classes de troisième en février. Après le spectacle, les élèves ont pu débattre et interroger la conteuse. En sortant de la salle, les adolescents la remerciaient discrètement et les professeurs assuraient que : « leurs élèves venaient d’avoir un contact vivant avec le monde de la déportation qui accompagnait bien le parcours dans le Musée qu’ils avaient fait auparavant ». D’autres séances seront organisées à l’attention des écoles primaires le 12 mai prochain. ◗ Pour plus de renseignements : c.vargas@cg38.fr - 04 76 42 38 53.

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agenda Journée nationale de la Déportation dimanche 30 avril 2006 A cette occasion, le Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère propose : Des projections : – à 11h : Déportés de Rhône-Alpes, un film de Denis Cugnod (1995 - 52 mn). – à 14h30 :“Ils ont survécu”, (2005 - 39 mn), un film de Michel Szempruch, produit par le Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère Une visite guidée gratuite des présentations de longue durée à 16h30

Table ronde Protestants et Juifs à Grenoble pendant la Seconde Guerre mondiale : l'exemple des Westphal. jeudi 11 mai 2006 - 18h30 - Archives départementales de l’Isère : 2, rue Auguste Prudhomme à Grenoble Le 23 juin 2005, le comité Yad Vashem décernait à titre posthume à Charles Westphal, pasteur à Grenoble de 1939 à 1945 et à son épouse Denise, le titre de Justes parmi les nations "pour avoir aidé à leurs risques et péril, des Juifs pourchassés pendant l'Occupation". Ils ont, en effet, permis à nombre d'entre eux de gagner la Suisse, après les avoir hébergés. Claude Richard-Mollard, leur fille, a souhaité remettre au Musée le diplôme d'honneur qui accompagne la médaille de Juste. A l'issue de cette remise, une table ronde sur l'attitude des protestants à Grenoble, face à la persécution des Juifs réunira : Pierre Bolle, historien, Claude Richard-Mollard, fille de Charles et Denise Westphal, Simon Feigelson, hébergé à 17 ans dans la famille Westphal.

Prochaine e x p o 20 mai

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Etre franc-maçon en Isère en 1940 En mai 2005, la loge maçonnique grenobloise de l’Alliance écossaise décide de remettre aux Archives départementales de l’Isère un fonds composé de quelques six cents pièces, relatives à la Franc-maçonnerie en Isère, entre 1940 et 1944. Ce fonds, dès la première analyse, éclaire d’un jour nouveau les conditions dans lesquelles fut mise ici en application la loi de Vichy du 13 août 1940. Relative aux « sociétés secrètes », cette loi prévoit en effet la dissolution immédiate des loges maçonniques, la vente de leurs biens et la révocation des francs-maçons fonctionnaires. En liaison avec les membres de l’Alliance écossaise et ses collègues des Archives départementales, l’équipe du Musée saisit alors l’opportunité de partager avec ses visiteurs un aspect peu connu de la période du gouvernement de Vichy. Une exposition est dès lors mise à l’étude, dans le cadre, comme à l’habitude, des travaux d’un conseil scientifique. Elle sera inaugurée dans la deuxième moitié du mois de mai 2006 et prolongée d’une publication et d’un dossier pédagogique. Son propos est, outre d’expliquer ce que signifie être franc-maçon et de rappeler l’histoire de la franc-maçonnerie dauphinoise jusqu’à la IIIème République, d’examiner dans le détail les effets et les conséquences de son interdiction en 1940 ainsi que de suivre le parcours de quelques francs-maçons dans la Résistance en Isère. Un programme de conférences dont le prochain numéro de ce journal donnera le détail accordera une place à la question du complotisme, soit des mécanismes que le gouvernement de Vichy tente de mettre en œuvre pour accuser les francs-maçons, aux côtés des Juifs et des communistes, d’empêcher « la régénération de la France ». ◗

OURS Numéro 3 – avril 2006 Directeur de Publication : Jean-Claude Duclos Rédaction : Jean-Claude Duclos, Audrey Passagia, AnneSophie Pico, Cécile Vargas, Jacques Loiseau Conception, réalisation : Pierre Girardier Crédits Photographiques : Julio Pantoja, Imprimeur : Imprimerie des Deux-Ponts Tirage : 3 000 ex. Dépôt légal à parution ISSN en cours Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère Ouvert tous les jours, de 9h à 18h, du 1er septembre au 30 juin (sauf mardi, de 13h30 à 18h et samedi, dimanche de 10h à 18h) et de 10h à 19h, du 1er juillet au 31 août (sauf mardi, de 13h30 à 19h). 14 rue Hébert – 38 000 Grenoble tél 04 76 42 38 53 – fax 04 76 42 55 89 www.resistance-en-isere.fr

Démolition du temple maçonnique de Grenoble, ordonnée par l'administration de Vichy, 1940

L’entrée dans les musées départementaux est gratuite.

Coll. MRDI, Fonds Pierre Mathieu


Résistance & Droits de l'Homme n°3  

Journal du Musée de la Résistance et de la Déportation en Isère

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