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Vingt nouveaux livres de fiction française à lire et à traduire


CULTURESFRANCE Président Jean Guéguinou Directeur Olivier Poivre d’Arvor Secrétaire général Aldo Herlaut Directrice de la communication Fanny Aubert Malaurie

Département Livre et Écrit Directeur Paul de Sinety Responsable d’édition Bérénice Guidat Secrétariat de rédaction Sylvie Chineau 1bis, avenue de Villars, 75007 Paris www.culturesfrance.com fictionfrance@culturesfrance.com

Coordination des traductions Bureaux du Livre de New York et de Londres Révision Sara Sugihara et Ian Monk Cette revue est réalisée en partenariat avec les Bureaux du Livre de Londres, New York et Berlin – ministère français des Affaires étrangères et européennes.

© CULTURESFRANCE, septembre 2009 isbn : 978-2-35476-066-3 issn : 1967-0524 Conception graphique : ÉricandMarie Impression : Vasti-Dumas


© John Foley

AVANT-PROPOS

Deux fois par an, Fiction France publie un choix d’extraits de fiction française avec leur traduction en anglais. Des livres que les éditeurs français souhaitent soutenir auprès des traducteurs, des agents à l’étranger et des maisons d’édition qui prennent le risque d’éditer de la fiction contemporaine. Fiction France veut donner un nouvel élan à la traduction de la littérature française d’aujourd’hui, être une vitrine promotionnelle à destination des professionnels du livre dans le monde et un soutien indispensable au marché du livre français à l’étranger. Un outil qui répond pleinement à la vocation de culturesfrance.

COMMENT PARTICIPER À FICTION FRANCE ? Une sélection de 16 à 20 titres s’effectue en concertation avec le département Livre et Écrit de culturesfrance, les responsables des droits étrangers des maisons d’édition françaises et les responsables des Bureaux du Livre de Londres, New York et Berlin – ministère français des Affaires étrangères et européennes. Quels sont les critères de sélection ? • Le livre relève du domaine de la fiction de langue française (roman, nouvelle, récit). • La parution est récente ou à venir (12 mois maximum avant la sortie de Fiction France). Quelles sont les modalités d’envoi ? • L’éditeur envoie soit un livre, soit des épreuves, soit un manuscrit. Il aura lui-même sélectionné un extrait de 10 000 à 12 500 signes. • Chaque envoi est accompagné d’un argumentaire, d’une notice biographique et bibliographique de l’auteur (1 500 signes maximum). • 2 exemplaires de chaque ouvrage proposé sont à envoyer dès parution à culturesfrance. Prochaine date limite de réception des textes : 15 décembre 2009 Date de parution du prochain Fiction France : 25 mars 2010

Vous retrouverez, page 127 de ce cinquième numéro, les titres présentés dans les précédents Fiction France et pour lesquels les droits ont été cédés à l’étranger. N’hésitez pas à contacter les responsables des cessions de droits des maisons d’édition dont les coordonnées figurent au sommaire et en page de présentation de chaque texte. Olivier Poivre d’Arvor directeur de culturesfrance

CULTURESFRANCE est l’opérateur du ministère français des Affaires étrangères et européennes et du ministère français de la Culture et de la Communication pour les échanges culturels internationaux.

La diffusion – gracieuse – de Fiction France s’effectue par le réseau culturel français auprès de ses partenaires et des professionnels du livre dans le monde entier. La publication est aussi disponible sur Internet. www.culturesfrance.com

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sommaire

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p. 8

p. 14

Gwenaëlle Aubry

Marie-Odile Beauvais

Personne

Le Secret Gretl

Éditeur : Mercure de France Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Librairie Arthème Fayard Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Bruno Batreau bruno.batreau@mercure.fr

Carole Saudejaud csaudejaud@editions-fayard.fr

p. 18

p. 23

Samuel Benchetrit

Jocelyn Bonnerave

Le Cœur en dehors

Nouveaux Indiens

Éditeur : Grasset & Fasquelle Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions du Seuil Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Heidi Warneke hwarneke@grasset.fr

Martine Heissat mheissat@seuil.com


p. 31

p. 38

p. 44

Frédéric Castaing

Jean-Yves Cendrey

Jean-François Chabas

Siècle d’enfer

Honecker 21

Les Ivresses

Éditeur : Au diable vauvert Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Actes Sud Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Calmann-Lévy Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Marie-Pacifique Zeltner rights@audiable.com

Elisabeth Beyer e.beyer@actes-sud.fr

Andréa Field afield@calmann-levy.fr

p. 51

p. 57

p. 63

Hélène Frappat

Hélène Gaudy

Brigitte Giraud

Par effraction

Si rien ne bouge

Une année étrangère

Éditeur : Allia Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions du Rouergue Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Stock Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Estelle Roche edallia@wanadoo.fr

Elisabeth Beyer e.beyer@actes-sud.fr

Barbara Porpaczy bporpaczy@editions-stock.fr

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p. 68

p. 74

p. 80

Jean-Michel Guenassia

Hubert Haddad

Thierry Hesse

Le Club des incorrigibles optimistes

Géométrie d’un rêve Démon Éditeur : Zulma Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions de l’Olivier Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Amélie Louat amelie.louat@zulma.fr

Martine Heissat mheissat@seuil.com

p. 85

p. 90

p. 96

Hadrien Laroche

Hervé Le Tellier

Laurent Mauvignier

La Restitution

Assez parlé d’amour Des hommes

Éditeur : Flammarion Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions JC Lattès Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Les Éditions de Minuit Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Patricia Stansfield pstansfield@flammarion.fr

Eva Bredin ebredin@editions-jclattes.fr

Catherine Vercruyce direction@leseditionsdeminuit.fr

Éditeur : Albin Michel Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Solène Chabanais solene.chabanais@albin-michel.fr

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p. 101

p. 107

Léonora Miano

Marie NDiaye

Les Aubes écarlates

Trois femmes puissantes

Éditeur : Plon Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Gallimard Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Rebecca Byers, Sylvie Breguet rebecca.byers@editions-plon.com sylvie.breguet@editions-plon.com

Anne-Solange Noble anne-solange.noble@gallimard.fr

p. 113

p. 119

Jean-Philippe Toussaint

Martin Winckler

La Vérité sur Marie

Le Chœur des femmes

Éditeur : Les Éditions de Minuit Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits :

Éditeur : P.O.L Parution : août 2009 Responsable cessions de droits :

Catherine Vercruyce direction@leseditionsdeminuit.fr

Vibeke Madsen madsen@pol-editeur.fr

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Gwenaëlle Aubry

Personne

Éditeur : Mercure de France Parution : septembre 2009

© Stéphane Haskell/Mercure de France

Responsable cessions de droits : Bruno Batreau bruno.batreau@mercure.fr

Biographie  

Ancienne élève de l’École normale supérieure et du Trinity College de Cambridge, Gwenaëlle Aubry, agrégée et docteur en philosophie, est chargée de recherche. Collaborant à nombre d’ouvrages de philosophie et d’idée, elle s’essaie en 1999 au roman avec Le Diable détacheur. De ces états d’âme d’une adolescente de dix-huit ans folle amoureuse d’un homme mûr, sourd déjà la maturité de l’auteur et la limpidité de sa plume. En 2002, l’écriture fiévreuse qui hante les pages de L’Isolée témoigne de la dérive violente dans laquelle peut s’enfermer une femme par amour. Changement radical en 2007, puisque la philosophe abandonne la forme romanesque pure pour lorgner du côté de l’essai. Publications   Au Mercure de France : Le (Dé) goût de la laideur, anthologie littéraire, coll. « Petit Mercure », 2007. Chez d’autres éditeurs : Notre vie s’use en transfigurations, Actes Sud, 2006 ; L’Isolement, Stock, 2003 ; L’Isolée, Stock, 2002 ; Le Diable détacheur, Actes Sud, 1999.

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Personne est le portrait, en vingt-six angles et au centre absent, d’un homme sans moi, d’un mélancolique (ou encore, le mot est plus dur et entretient des rapports moins étroits avec la littérature, d’un maniaco-dépressif). De « A » comme « Antonin Artaud » à « Z » comme « Zelig », en passant par « C » comme « Clown », « K » comme « Kabyle » ou « S » comme « SDF », défilent la foule des doubles, le peuple de masques que cet homme abritait, les rôles dans lesquels, tour à tour, il se projetait. Lettre après lettre, la figure se recompose d’un moi qui était plus encore

un « nous » ou un « eux » en même temps que se dessine le relief intérieur, la géographie accidentée de la mélancolie. Dans cette langue élémentaire s’égrène aussi le B.A.-BA de la mémoire, l’impossible coïncidence avec les mots de l’enfance : personne, comme le lieu où se déploie l’absence, personne comme l’identité d’un homme qui pour n’avoir jamais fait bloc avec lui-même a laissé place à tous les autres en lui, personne comme le masque, aussi, persona, que portent les vivants quand ils prêtent voix aux morts et à la littérature quand elle prend le visage de la folie.

Antonin Artaud Le 9 décembre 1945, Antonin Artaud écrit, depuis Rodez, à Henri Parisot. Il dénonce les armées d’envoûteurs qui de toutes parts le guettent pour faire irruption en lui, camper dans son esprit, parasiter sa chair, se nourrir de sa vie il dit ce que c’est que de porter en soi une telle armée, d’être pour soi-même une terre fourmillante et désertée, de ne trouver à l’intérieur de soi que l’enfer des êtres extérieurs à soi, il dit, pire que la douleur, que l’éternel enfer l’explosion de son véritable moi. Dans cette lettre du 9 décembre 1945, il délire, on peut appeler ça comme ça aussi, il est Jésus mis en croix sur le Golgotha puis jeté sur un tas de fumier, il est le blasphémateur et l’évêque de Rodez, saint Antonin et Lucifer et dans les cahiers qu’il noircit cet hiver-là, il se proclame, en outre, pèremère, homme-femme, matière frénétique de tous les engendrements, matrice de filles innombrables son corps a pris les dimensions de l’univers entier, est devenu la terre d’élection des théogonies, son esprit le fuit mais ramasse en lui toute l’histoire de l’humanité, il est le maître du réel, le possible est ce dont il décide, l’infini lui obéit car dit-il le réel, comprends pas il est le réel lui-même, sonore, débordant, pulsatile, qu’il soit aussi Antonin Artaud Mr Antonin Artaud, né à Marseille le 4 septembre 1896, pour être précis,

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il le signale encore, mais c’est de peu d’intérêt, une idée de derrière la tête, une thèse périmée, en revanche il est une chose qu’il sait, qui surnage dans ce naufrage, une vérité calme et limpide à laquelle on sent, lorsqu’il l’énonce, qu’il peut, pour un instant au moins, s’arrimer : Je suis un grand poète et c’est tout. En cet hiver 45, voilà huit ans déjà qu’Artaud est interné. Il est passé par l’asile de Sotteville-lès-Rouen, par Sainte-Anne, où Lacan l’a jugé « fixé » dans son délire, incapable d’écrire à jamais, par Ville-Évrard, où il a été transféré du quartier des agités à celui des épileptiques, du quartier des épileptiques à celui des gâteux, du quartier des gâteux à celui des indésirables. À Rodez, où il arrive en février 43 à demi mort de faim et vêtu comme un clochard, il parle de Dieu avec le docteur Latrémolière, de poésie avec le docteur Ferdière, il traduit Lewis Carroll, fait des génuflexions dans la cathédrale, crache et se signe sur le passage des femmes enceintes. Il subit aussi mille deux cents électrochocs en trois ans. De ces séances il sort brisé, plus d’os ni de contours, un corps sans nerfs, une tête sans sang, un état flaque, pendant des semaines il se voit à la poursuite de son être comme un mort à côté d’un vivant qui n’est plus lui. Mais il recommence à écrire, à dessiner, à noircir des cahiers. Le 10 décembre 1945, au lendemain de la lettre d’Artaud à Henri Parisot, mon père naissait. J’ignore de quand date sa première hospitalisation. J’aurais pu en retrouver trace, peut-être, dans l’un de ses carnets : agendas de cuir noir, cahiers d’écolier, « livres de brouillon », blocs à en-tête d’hôtels, feuilles volantes, notes griffonnées au revers d’un cours, de quoi remplir des cartons entiers. On pourrait sur certains apposer les noms des hôpitaux et des maisons de santé où il a séjourné – Cahiers de la Roseraie, Cahiers de la Verrière, Cahiers d’Épinay… Mon père n’était pas un grand poète et c’est tout. Il n’a pas inscrit sa souffrance en beauté et en puissance, sa folie en génie, inventé une langue de sacres et de massacres. J’ai lu quelques-uns de ces cahiers, je les ai oubliés. Tout ce que je sais, c’est que chaque jour de sa vie ou presque, il a écrit. Chaque matin, chaque soir, il s’est assis à son bureau, il a allumé une Pall Mall ou une Craven A, dont la cendre troue les feuillets, et il a tenté de recomposer sa vie. Pas de récits, sinon de rêves, mais des comptes, des bilans, des listes de choses à faire (« Téléphoner aux filles, payer loyer, tenir jusqu’à demain », et le lendemain il raye et en marge il écrit « FAIT »), et surtout, sans cesse recommencés, des schémas : lignes droites partagées en segments, segments de bonheur, segments de malheur, segments avec et sans alcool, avec et sans hospitalisation, fléchés de dates et de noms propres, puis, à mesure, de moins en moins de lignes droites et des séries de triangles inversés, gouffres et sommets, crêtes et

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failles qui dessinent, sur le papier quadrillé, la carte de sa mélancolie. De la vie de mon père, je conserve le relief intérieur, le relevé sismographique. Pas plus que lui je ne saurais (ni ne voudrais) la raconter, parcourir ces noms, ces dates qui composent l’histoire à l’ombre de laquelle j’ai grandi. Je peux en suivre du doigt la géographie accidentée, la géométrie inexacte. Je sais qu’elles dessinent la part d’ombre, le négatif de ma vie. Qu’aux failles correspondent ses absences et que, même à distance, j’y étais avec lui engouffrée. Pas plus que lui, je ne sais qui il était. Tout ce que je sais, c’est que, chaque matin, chaque soir, quand il ouvrait ses cahiers, c’était cela qu’il cherchait. Ces lignes innombrables, ces caractères élégants, réguliers, même dans les pires moments, tissent le filet où il cherchait à s’attraper, tendent la toile dont il était le centre absent. C’était cela qu’il cherchait, se saisir, s’attraper, se mettre la main au collet. On raconte, je ne sais plus où, cette histoire du Golem qui, parce que chaque matin il oubliait où étaient ses vêtements, décide un soir de noter leur emplacement. Au réveil, il parvient enfin à remettre la main sur chacun, passe pantalon, veste et chapeau, mais soudain il s’aperçoit qu’il lui manque encore quelque chose : moi-même, se demande-t-il soudain, où me suis-je laissé, où suis-je donc ? Voilà, je crois, ce que faisait mon père chaque matin : il attrapait cigarette, stylo et cahier, et il se demandait où il s’était laissé. Il tendait la main, saisissait des défroques, des costumes rapiécés, des manteaux d’Arlequin. Sur la page blanche surgissaient les masques de sa scène intérieure, un peuple nombreux, bariolé, titubant, le Fils prodigue et l’Amoureux éconduit, le Clown et le Pirate, le Flic et le Truand, le Moine et le Débauché, le Bourgeois et le Clochard, le Sage et le Fou. Mais lui, dans tout cela, il n’y était pas. Parfois aussi il tentait un portrait, il énumérait ses qualités, nom prénom date de naissance profession signes particuliers, puis il s’arrêtait net, comme s’il n’y croyait pas : lui-même, où s’était-il laissé, où était-il donc ?

Gwenaëlle Aubry

Personne

Tu le sais, je suis né d’un père et d’une mère humains. Mes sœurs, pas plus qu’eux, n’ont donc quatre pattes, une tête bête, ni des yeux rouges. Mes enfants non plus. De mon côté, j’ai aussi l’apparence d’un être humain, un peu sombre, peut-être. J’aime l’herbe, mais ne la broute pas, et j’habite un studio donnant sur les arbres, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. C’est là où je reprends conscience de ma vie. Il y a certainement eu en elle des choses qui m’ont totalement échappé… car je ne les cherchais pas. Ces phrases que je transcris sont les premières d’un texte intitulé Le mouton noir mélancolique. Près de deux cents pages rédigées à la main d’une écriture soignée, corrigées et annotées jusqu’à la fin. Sur la chemise bleue qui les renferme, mon père a écrit « À “ romancer ” ». Ce texte, il le destinait à d’autres, ma sœur et moi pour commencer. Il a passé les derniers mois de sa vie à l’écrire, dans le petit appartement que nous lui avions aménagé : une pièce blanche et claire, au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne, précédée d’un couloir en

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coude sur lequel ouvraient une cuisine, une salle de bains, une penderie, et dont la paroi du fond était entièrement occupée par une baie vitrée qui donnait sur une voie plantée d’arbres. Il y avait dans ce lieu, comme dans certaines chambres d’hôtel, quelque chose d’impersonnel et de rassurant. Dès que nous l’avons vu, nous avons su qu’il y serait bien, qu’il y échapperait à la peur. Nous y avons installé les meubles et les bibelots rescapés de la vente à Drouot, une grande bibliothèque où tenaient ses livres de droit et les cartons remplis de ses cahiers, un divan et un bureau, des tapis usés, une console Empire, les tableaux de mon grand-père, une photographie en noir et blanc de la malouinière de Saint-Méloir-les-Ondes : les reliques d’une dynastie de notables qui recomposeraient autour de lui le décor d’une vie respectable, lente et feutrée. Les psychiatres l’ont autorisé à quitter la clinique où depuis un an il était enfermé. Il allait pouvoir recommencer à vivre. C’est dans cette chambre qu’il est mort, neuf mois après. Tout de suite, il s’est approprié cette nouvelle scène. Et durant ces neuf mois, le temps d’une gestation, il s’est inventé un nouveau rôle. Il avait été le Malade, il serait le Médecin ; il avait été le Fou, il serait le Sage. Il s’est remis à lire : pas de romans, mais des essais, saint Thomas et Hannah Arendt, Jung et Plotin (ce sont les névrosés qui lisent des romans, m’avait dit un psychiatre rencontré peu après sa mort, les psychotiques préfèrent la poésie et la philosophie, ils creusent plus loin dans le réel). Lui-même, dans sa chambre blanche, il se rêvait penseur, moine-savant, il était Abélard isolé et banni, ou l’un de ces mélancoliques de la Renaissance assis à son écritoire, entouré de livres, de globes, de vanités et de miroirs ternis. Ce texte qu’il écrivait n’est pas l’histoire de sa vie mais celle de sa maladie. J’ignore qui est ce « Tu » auquel il s’adresse d’emblée, ce tu qui « sait » : un autre malade, compagnon d’armes, frère d’âme ? Celui que la maladie avait, en lui, laissé invaincu, impassible ? Ce « Procureur implacable » dont il dit que, sa vie entière, il l’a redouté et qu’il espérait fléchir enfin ? Ou bien encore une femme, une compagne rêvée comme celle que s’inventent les enfants tristes et les adolescents solitaires, une Héloïse, dit-il : « Que n’ai-je une Héloïse à qui écrire parfois dans ma solitude ? » Écrivant, il voulait guérir, et sans doute aussi soigner. Fils et petit-fils de médecin, il était devenu professeur de droit. Il voulait mourir en chaire, mourir sur scène : « Comme Molière, j’eusse voulu mourir en plein cours près de mes chers étudiants. Dieu ne l’a pas voulu, si tant est qu’il se soit exprimé au travers du collège psychiatrique. » Il a organisé son manuscrit comme l’un de ses cours, avec la même minutie, deux parties, composées chacune de trois chapitres divisés en section. Ses fêlures, ses absences, ses angoisses, ses délires, il les a fait tenir là, dans des grands A et des petits b. Il y a dans ce texte un effort insensé. Je sais qui il était l’écrivant, le corps épuisé, le cœur qui lâchait, les problèmes d’argent, les listes de médicaments scotchées sur le miroir de sa salle de bains. Je sais ce qu’il

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avait perdu, ses meubles, son appartement, son métier, cette identité sociale à laquelle il tenait tant, et les proches qui fuyaient. Nulle plainte, pourtant, et pas d’accusé. Mais un effort insensé pour rejoindre en lui, par-delà les ruines, celui que la maladie avait laissé intact, encore capable de comprendre, de penser, d’écrire et d’espérer. Cet effort, je le mesure à certains arrangements, certains décalages, certains mensonges : à ce qui, dans son texte, est déjà romancé (ainsi, il n’habitait pas « à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur », mais bien plus bas, dans une petite rue qui donne sur la rue des Martyrs et d’où l’on aperçoit, c’est vrai, le Sacré-Cœur, mais loin au-dessus des toits). Et dans les carnets qu’il écrivait au même moment, pour lui seul cette fois, je lis les pages noires, les failles où s’engouffre tout plan, la peur de mourir abandonné, le poison du passé, le futur absent, la vanité de tout roman. Reste ce texte. Sur le plateau nu, la scène vide et d’où lui-même s’est désormais absenté, le dernier rôle qu’il a joué. Depuis l’ombre ou la lumière, je ne sais, où il s’est dispersé, il le projette encore, noir sur blanc, ce sont ses mots, sa voix, l’odeur de son tabac, l’éclat incertain, vacillant, d’une étoile abolie, du soleil noir de sa mélancolie. Sur la chemise qui renferme son manuscrit, il a écrit « À “ romancer ” » et, à côté, un sous-titre qu’il a ensuite rayé : « Un spectre dérangeant ». C’était sa maladie qu’il nommait ainsi. Mais peut-être songeait-il aussi à ce texte qu’il nous léguait, à ma sœur et à moi, et redoutait-il de nous encombrer, de peser sur nous du poids le plus lourd ? Ce spectre ne me dérange pas. Il m’accompagne, je le tiens par la main, j’entrelace ses mots aux miens, écrivant je lui prête mon souffle, je lui rends sa forme, à travers ce livre je le retiens, je l’ancre sur ma rive. Peu de temps après sa mort et alors que, déjà, je savais que j’écrirais sur lui (ce livre devait être de toute façon, mais tant qu’il était vivant, ç’aurait été un livre noir, plein d’aveux et de violences), il m’est apparu en rêve, dans l’un de ces rêves si denses, si précis et si francs qu’ils sont l’irruption d’une présence. Il était assis, massif, grave, apaisé, à la barre du vieux voilier qu’il ancrait jadis dans la baie d’Arcachon et, sans me quitter des yeux, sur la mer calme et comme fondue au ciel à force de clarté, il s’éloignait. Ce rêve, je l’ai revu après sous les vers de Michaux – « Emportez-moi dans une caravelle,/Dans une vieille et douce caravelle,/Dans l’étrave, ou si l’on veut dans l’écume,/Et perdez-moi, au loin, au loin ». On ne perd pas un père, encore moins un père qui était, ou qui s’était, luimême perdu. C’est de son vivant, peut-être, qu’on l’avait perdu, qu’on ne savait plus qui il était, où il était. À présent qu’il est mort, on réunit ce qu’il a laissé, miettes et cailloux semés dans les forêts de son angoisse, trésors et épaves, on construit le vide, on sculpte l’absence, on cherche une forme pour ce qui, en nous, demeure de lui, et qui a toujours été la tentation de l’informe, la menace du chaos, on cherche des mots pour ce qui, toujours, a été en nous la part secrète, la part muette, un corps de mots pour celui qui n’a pas de tombe, un château de présence pour protéger son absence.

Gwenaëlle Aubry

Personne

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Marie-Odile Beauvais

Le Secret Gretl

Éditeur : Librairie Arthème Fayard Parution : août 2009

© Christine Tamalet/Librairie Arthème Fayard

Responsable cessions de droits : Carole Saudejaud csaudejaud@editions-fayard.fr

Biographie  

Née à Paris, Marie-Odile Beauvais a passé son enfance et sa jeunesse à Pavillons-sous-Bois dans la Seine-Saint-Denis. Elle a consacré sa vie à lire, à écrire, et, en gourmande impénitente, à faire la cuisine. Outre un long séjour à Vienne, elle voyage surtout en Italie. Venise et Turin lui manquent souvent. Elle a été hôtesse d’accueil aux salons de l’aéronautique et de la machine-outil, marchande de fruits et légumes, actrice dans un feuilleton pour la télévision autrichienne, préceptrice de lettres, cuisinière, journaliste. Publications   Proust vous écrira, Léo Scheer, 2004 ; Discrétion assurée, Léo Scheer, 2003 ; L’Été de Loulou ou les Plaisirs du jeune âge, NiL Éditions, 2001 ; Égoïstes, Denoël, 1999 ; Les Forêts les plus sombres, Grasset, 1996.

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« Ma grand-mère me tendait la photo d’une jeune femme. “ C’était le premier amour de Paul, ton grand-père, m’apprit-elle. Elle était allemande. Ils ont eu une fille. ” Elle me livrait un secret de famille sans avoir l’air d’y toucher. […] J’ai lu les lettres. Le jeune Paul, en service militaire, promettait à sa fiancée enceinte de venir la chercher à sa première permission. Il était déjà trop tard. “ La guerre les a séparés. ” La phrase de ma grand-mère disait l’évidence. Elle ne disait pas tout. J’ai mené l’enquête. Je suis écrivain. Les écrivains inventent des histoires parce qu’ils sont obsédés par la vérité. » Deux guerres mondiales vont séparer un père et sa fille, placés sans le vouloir dans deux camps opposés, en un tragique effet de symétrie.

En d’autres temps, Grelt aurait pu incarner l’Europe. Née en 1915, elle n’incarnera que les défaites du xxe siècle. En appliquant à l’Histoire une grille de lecture moderne et littéraire, Marie-Odile Beauvais nous fait entrer dans les pensées ordinaires de ces jeunes Allemands qui grandirent dans un pays vaincu avant d’entrer en vainqueurs dans Paris. Malgré la guerre, pas un coup de feu ne résonne dans ce roman. La tragédie est ailleurs, dans la douleur sourde que porte en elle toute revanche, dans la honte inavouée de vivre en conquérant dans un lieu qui vous a conquis. Mais surtout en Gretl, ce personnage inoubliable, que sa naissance avait déchirée d’avance, et que la vie n’a certes pas raccommodée.

Mon grand-père est revenu de Bavière. Il a apporté une boîte fermée par un ruban. Le papier de soie faisait le bruit du vent, gonflait, la jupe, les manches ballon. C’était pour moi. Il appelait ça un Dirndl. Une panoplie de petite fille allemande. Il ne manquait rien. La robe imprimée de fruits rouges, le tablier, les accessoires. J’aurais voulu m’habiller comme ça tous les jours. Ma mère n’aimait pas, « Non, tu ne vas pas te déguiser en petite Eva Braun ». Je ne savais pas ce qu’était une petitévabrône. Je portais le Dirndl pour mon grand-père. Il me regardait, ne voyait que moi, Dirndl ou pas. Quand nous étions seuls, il me racontait une histoire, toujours la même, celle de Hansl et Gretl. Murs de nougat, matelas de pain d’épice, dalles de caramel. Il allait souvent en Allemagne pour ses affaires. D’habitude, il me rapportait des jouets, pas des vêtements. La famille hérisson ou des animaux mécaniques – l’ours jouait des cymbales, le singe pédalait sur un tricycle. Avait-il choisi ce costume seul ? Qualité et sobriété lui tenaient lieu de goût. Les règles du désassorti, ces hasards artificiels qui président à la composition d’un Dirndl, lui étaient inconnues. Qui avait composé une panoplie de petite fille allemande ? Fleurs, rayures, carreaux, souliers à boucle d’argent, feuilles de chêne, glands en dents de lait de faon. Cadavre exquis d’habit. Je n’aime pas les prénoms composés. Le mien était destiné à lui faire plaisir. Marie, parce qu’il était croyant et pratiquant, Odile, parce que c’est une sainte de son pays, l’Alsace-Lorraine. Le baptême avait guéri Odile de sa cécité. Quand l’évêque de Ratisbonne a fait couler de l’eau sur son visage, ses paupières se sont ouvertes et elle a vu. Aujourd’hui, je reviens de Ratisbonne, la ville de Gretl. Je voulais voir, je voulais savoir. Je ne savais pas quoi.

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Un dimanche, quelques années avant sa mort, ma grand-mère Suzanne m’a attirée dans sa chambre. Elle a fermé toutes les portes derrière nous. Elle a ouvert un tiroir, m’a tendu une grande enveloppe ficelée avec des nœuds serrés. « Tiens, prends, c’est pour toi. Ton grand-père a eu une fille en Allemagne, pendant la guerre, la première, quand je ne le connaissais pas encore. Il me l’a dit tout de suite, quand on s’est vus en dehors du bureau. C’était chez Brocco, le salon de thé près de la place de la République. Je lui ai demandé pourquoi il avait l’air triste, souvent, tu sais, son air absent. Il m’a dit : “ C’est parce que je pense à elle. ” J’étais désespérée, j’ai cru qu’il aimait une autre fille : “ Non, ce n’est pas ce que vous croyez, c’est ma fille, Margarethe, ma fille d’Allemagne, ma petite Gretl. Elle a sept ans. Je l’ai perdue avec la guerre. Je ne l’ai vue qu’une fois dans ma vie. ” — Pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ? — Je ne pouvais pas, il a eu trop de peine. — Après, il l’a revue sa fille ? — Oui, mais quand elle était grande. Moi aussi, je l’ai vue. — Elle était comment ? — Jolie. Tu n’as qu’à regarder, il y a sa photo dans l’enveloppe, pas comme ça, tu vas tout déchirer, prends des ciseaux. » J’ai vidé l’enveloppe sur le lit. Sur une des photos, deux jeunes filles. L’une penchait sa tête sur l’épaule de l’autre. « C’est laquelle ? — La plus belle. L’autre c’est Erni, sa demi-sœur. C’est écrit au dos. — Elle parlait français ? — Oui, mais tout est écrit en allemand. Là-dedans, il y a peut-être des choses que je ne sais plus, des choses que j’ai oubliées ou qu’il ne m’a pas dites. Tu sais bien que l’allemand, pour moi, c’est du chinois. » […] Après la levée du secret, je n’ai pas recherché Gretl. On ne cherche pas une morte. Il y a quelques années, à l’occasion d’un rangement de printemps, le dossier est réapparu. L’enfant et la jeune fille perdues à travers les pochettes translucides me regardaient. Gretl au cours du temps n’avait que deux âges et deux visages – cinq et vingt ans. Entre les mots et les images, comment composer une suite séquentielle ? Qui était Gretl ? Qu’est-ce que je savais d’elle ? Sa date de naissance, son nom, Mühldorfer, le nom de jeune fille de sa mère, Fischer, et une adresse à Ratisbonne en 1937. Mozart parle de cette ville dans une lettre à sa femme le 28 septembre 1790 : « À Ratisbonne, nous avons somptueusement déjeuné, nous avions une musique de table divine, un service à l’anglaise et un vin de Moselle excellent. » Cette ville ne célébrait pas que la

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douceur de vivre et les belles manières. Nabokov signale une autre de ses spécialités : jusqu’en 1918, les condamnés à mort y étaient exécutés à la hache et en public. Par Internet, je consulte le bottin de Ratisbonne. Je relève douze adresses au nom de Mühldorfer. Les deux femmes et les dix hommes qui portent ce nom vont recevoir une lettre où je raconte l’histoire de Gretl. Je mets un jour entier à la composer. Mes déclinaisons sont incertaines, le correcteur orthographique allemand est indulgent. Il ne relève pas de fautes. J’en suis fière comme Artaban. « Fier comme Artaban », c’était une expression de mon grand-père. Je ne savais pas qui était cet Artaban que je soupçonnais de présumer de ses compétences. À ma lettre, je joins les photocopies de la photographie de Gretl jeune fille et d’une lettre de son père adoptif. Je n’ai pas choisi celle de 1937 où il parle des lois raciales pour demander les certificats de baptême. Encore moins celle où il se réjouit d’avoir applaudi « unseren herrlichen Führer » (notre magnifique Führer) – je ne veux effaroucher personne. J’ai choisi une de celles de 1919 où il soutient que l’enfant ne doit rien savoir de sa naissance. Pour avoir plus de chances de recevoir une réponse, je soigne la présentation ; papier vergé, enveloppes assorties, timbres de collection. Je termine mon exposé par trois questions. Avez-vous entendu parler de Margarethe Mühldorfer ? Qui étaitelle ? Qu’est-elle devenue ? Silence. Gretl ne s’est pas volatilisée en 1945. Elle existe quelque part. Dans un dossier, dans un registre, dans une tombe. Tant de lettres à toutes les administrations allemandes, tant d’attentes, tant de coups de téléphone inutiles à tous les Mühldorfer de Bavière et du Bade-Wurtemberg, tant de visites aux archives, à l’état civil, et tant de fins de non-recevoir. Mes interlocuteurs seront le plus souvent dissuasifs et méfiants. Certains me répondront avec réticence. Quelques-uns me prendront pour une chasseuse de nazis – ce sera ma seule gloire. Pour elle, j’ai parcouru l’Allemagne, de Baden-Baden à Ratisbonne, de Munich à Rothenburg, de Göppingen à Landau, de Stuttgart à Berlin. Pour elle, j’ai suivi des pistes qui ne menaient nulle part et je suis revenue sur mes pas. Pour elle, j’ai écrit des dizaines de lettres sentimentales, à l’allemande, accompagnées de photocopies pathétiques – la mèche de cheveux, la photo de la petite fille triste, la lettre où Gusti demande pardon à Paul. Certains envois ont fini par faire effet. Je ne serai jamais de sa famille. A-t-elle eu une famille ? Pas à pas, avec le temps, je suis arrivée jusqu’à elle. Gretl m’attendait à travers l’éloquence des registres d’état civil. En Allemagne, le secret de la vie privée, maintenant si bien gardé, est levé pour les morts – à condition de le poursuivre avec insistance. J’aurais pu faire mieux. Il aurait fallu commencer plus tôt. Je suis rarement en avance. Pour elle, j’ai passé du temps avec des personnes que je n’aimais pas et qui ne l’aimaient pas. J’ai écrit « pour elle ». C’est faux, ce n’était pas pour elle. C’était pour moi.

Marie-Odile Beauvais

Le Secret Gretl

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Samuel Benchetrit Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits : Heidi Warneke hwarneke@grasset.fr

© Denis Rouvre/Grasset & Fasquelle

Le Cœur en dehors

Éditeur : Grasset & Fasquelle

Biographie  

Samuel Benchetrit, né en 1973, est écrivain, acteur et cinéaste ( J’ai toujours rêvé d’être un gangster, 2008 ; Janis et John, 2003) et auteur de théâtre (Moins deux, 2005 ; Comédie sur un quai de gare, 2001). Publications   Chez Julliard : Chroniques de l’Asphalte, tomes I et II, 2005 et 2007 (rééd. Pocket, 2007 et 2008) ; Récit d’un branleur, 2000 (rééd. Pocket, 2004).

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Ce roman, c’est l’histoire de Charly Traoré, un adorable gamin de dix ans, Noir d’origine malienne, vivant en banlieue, entre la tour Rimbaud et la tour Simone-de-Beauvoir, et dont tout l’univers se résume à sa bande de copains, à une amoureuse prénommée Mélanie, à son grand frère drogué, et à sa mère surtout – qui, au début de l’histoire, est « appréhendée » par la police car ses papiers ne sont pas en règle. Pendant une journée entière, heure par heure, Charly erre dans sa cité. Il cherche son frère Henry, rend visite à de braves gens, frôle des voyous, joue au foot, sèche l’école, rêve, suit ses folles associations d’idées, ses digressions d’enfant-adulte, attend inlassablement sa mère, si douce, si aimante…

Le Cœur en dehors, c’est une langue, un style, une vision innocente du monde. Ici, c’est Charly qui parle, pense, regarde – et il est alors difficile de ne pas penser à L’Attrape-cœur de Salinger. Car le petit Charly est vraiment attachant et le regard magnifié qu’il pose sur sa « cité » sordide est, à chaque ligne, rempli de drôlerie et d’éblouissement. Au début du livre, il croit que Rimbaud n’est qu’une tour. À la fin du roman, il saura que c’était un poète qui dit des choses qui lui semblent vraies et proches. Son odyssée de l’aube jusqu’au soir, est de celles qui ne s’oublient pas.

Chapitre II 8h00 Le matin, je pars à l’école à huit heures. J’ai cours à huit heures et demie, mais il me faut une demi-heure pour traverser la cité. Hiver comme été. Il peut neiger et tout, qu’il faudra quand même que je parte à huit heures et que je traverse la cité comme un minable congelé. Donc, ce matin, il était dans les huit heures quand je me trouvais dans l’ascenseur. Le truc, c’est que cette machine marche une fois tous les mille ans. Et quand ça fonctionne, on se met à croire qu’on est le roi des chanceux. Quand les portes se sont ouvertes, je suis tombé sur une bande de flics. Ils étaient trois. Et avec eux, il y avait une bonne femme. Le genre serrée du cul. Elle m’a fait penser à Madame Boulin, la directrice de mon collège. Elle était comme sa sœur si vous voulez. Je sais pas si vous avez remarqué, mais quand on rencontre deux personnes qui se ressemblent, elles se mélangent dans votre tête et vous devenez dingo pour les séparer. Les flics et la bonne femme avaient l’air perdus et on sentait qu’ils étaient pas trop habitués à l’immeuble. La bonne femme a baissé la tête vers moi, et elle avait une de ces expressions à vous retourner le ventre. Elle m’a demandé : — Tu sais où habitent Joséphine et Henry Traoré ? — Ben, au sixième. Et sans merci, ni rien, ils m’ont à peine laissé sortir pour monter dans l’ascenseur. La vache ça m’a glacé. C’est pas trop que des flics me demandent mon

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adresse qui m’a fait bizarre. Je suis habitué, rapport à mon frère Henry qui passe ses journées à déconner. C’était que cette bonne femme soit là. Et aussi qu’elle dise Joséphine. C’est ma Mère. En général, ils cherchent Henry, point. Ils l’emmènent au commissariat et ma Mère doit aller supplier qu’on le libère et tout. C’est courant ici, et la plupart des mères de drogués connaissent par cœur le chemin du commissariat et ses bureaux dégueulasses. Quand j’étais trop petit pour rester seul à la maison, j’ai accompagné ma Mère une fois ou deux au commissariat. C’était une sacrée corvée. Et ça faisait mal au cœur de la voir mettre de côté sa dignité pour qu’on relâche Henry. Après, elle nous emmenait manger au restaurant du centre commercial, et elle avait l’air contente qu’on soit réunis. Moi j’aurais mis une raclée à Henry pour qu’il arrête ses conneries. Mais ma Mère est toujours heureuse qu’on soit réunis. J’ai encore entendu la phrase dans ma tête : — Tu sais où habitent Joséphine et Henry Traoré ? Les portes de l’ascenseur se sont fermées. J’ai décidé de remonter voir ce qui se passait. J’ai pris les escaliers. C’est un truc que j’ai l’habitude de faire. Quand l’ascenseur est en panne. Ou pour faire la course avec mon copain Jimmy Sanchez qui habite au quatrième. Je suis un sacré sprinter vous savez, et les jours de grande forme j’arrive plus vite que l’ascenseur. Mon record, c’est le septième étage. Je vous jure qu’il faut être un sacré sprinter pour arriver au septième étage avant l’ascenseur, et ça, Jimmy Sanchez vous le dira. Ce coup-ci, j’ai eu beau monter les marches quatre par quatre, je suis quand même arrivé après. C’est qu’il était huit heures et que je suis pas trop du matin. J’ai entrouvert la porte donnant sur le palier, et j’ai vu ma Mère qui se tenait devant les flics et la bonne femme. Ma Mère était déjà habillée, maquillée et tout. Sûrement qu’elle s’apprêtait à partir à son travail chez les Roland. En général elle part à huit heures dix pour avoir le bus de huit heures vingt. Ma Mère faut toujours qu’elle se maquille. C’est sûr que ça lui va bien, et qu’elle en met pas trop, mais moi je sais que ça me ferait drôlement chier d’avoir à me coller des trucs sur la tête chaque matin de ma vie. Je pense que les femmes sont bizarres. La bonne femme aussi était maquillée, et je pensais que ma Mère et elle s’étaient réveillées plus tôt ce matin pour se foutre des trucs sur la tronche, et que maintenant elles étaient l’une en face de l’autre avec leur maquillage. La bonne femme a sorti un papier de sa sacoche et elle l’a lu à ma Mère. J’entendais rien, mais ça avait pas l’air marrant. Ma Mère faisait une drôle de tête et elle regardait même pas la bonne femme. Elle regardait le papier. Ensuite, la bonne femme a dit quelque chose. Ma Mère a levé les yeux, et j’ai eu l’impression qu’elle pleurait. Y a eu un de ces silences. Ma Mère est rentrée à la maison, les flics et la bonne femme l’ont suivie. Ils n’ont pas claqué la porte, et j’ai pensé qu’ils allaient vite ressortir. Je me suis rendu compte que mon cœur battait à toute vitesse. Ça m’arrive souvent. Si vous me voyez, vous penserez que j’ai un sang froid de serpent et

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tout. Mais la vérité c’est qu’un rien me retourne. J’ai beau avoir l’air tranquille et sûr de moi, c’est juste un genre que je me donne. Et je sais que la plupart des types sont pareils. Il faut se montrer insensible pour survivre. Les flics sont ressortis avec la bonne femme et ma Mère derrière. Elle avait toujours son drôle d’air, mais en plus, elle portait son manteau, son sac à main et une sorte de sac de sport. Je me rappelle plus d’où vient ce sac, mais je crois qu’il était à Henry du temps où il faisait de l’athlétisme. Son truc c’était le sprint. Vous l’auriez vu, une vraie fusée. Même moi j’aurais eu l’air d’une Skoda à côté. Mais la drogue a vachement ralenti sa course si vous voyez ce que je veux dire. En tout cas, ma Mère portait ce sac qu’avait l’air rempli à ras bord. Elle a fermé la porte et un des flics a appelé l’ascenseur. Ça faisait drôle de voir ma Mère avec ces gens. Je ne sais pas comment dire, ça collait pas. Ma Mère regardait devant elle comme si de rien n’était. Elle sait bien faire comme si de rien n’était. Elle pourrait bosser à la mairie et faire de la politique et tout. Mais quand on la connaît comme moi, on voit si elle est tracassée ou quoi. Et pendant qu’elle attendait l’ascenseur, elle pouvait faire mine de rien, je voyais qu’elle était sacrément tracassée. Ce qui s’est passé, c’est qu’à un moment elle a tourné la tête dans ma direction. Et son regard est tombé dans le mien. J’ai senti mon cœur se serrer. Pourtant ma Mère elle m’a regardé un milliard de fois. En fait, je crois bien qu’elle me regarde tout le temps. Des fois on est tranquilles devant la télévision, et je me rends compte que ma Mère me regarde. Et même si le programme est super, elle me regarde. J’étais un peu gêné qu’elle me voit derrière la porte des escaliers. Pas parce que j’aurais dû être sur le chemin de l’école, mais parce que j’avais vraiment l’air d’un cafard, caché comme ça. Et puis, je sais que ma Mère peut lire la peur en moi. Je peux frimer comme un taré, et dire que la vie est belle, si quelque chose m’angoisse, elle le verra tout de suite. Comme j’étais gêné qu’elle me voit, je lui ai fait un sourire. Un immense sourire. Et je devais avoir une drôle de tête. Avec le regard angoissé du gamin qui comprend rien, et juste en dessous un sourire de premier de la classe. Des fois on se fait de drôles de gueule. Surtout quand on est largué. Et puis, de sourire ça me va pas vraiment. Y a des types qui sourient tout le temps. Oh ça me tue ce genre de types. Comme ce mec, Anthony Meltrani, qu’est toujours à sourire comme un débile. Si vous le croisez dans la rue, il sera toujours à sourire. S’il pleut, ce con sourit. Contrôle surprise, ce con sourit. Je suis sûr que même la nuit, quand il dort, il a une énorme banane sur la gueule. Ma Mère est restée quelques secondes à regarder ma tronche tordue, et alors elle a fait un truc vraiment incroyable. Et si ç’avait pas été elle, on aurait pu croire à un monstre. Elle a tourné la tête. Comme ça. Pas un clin d’œil, ni rien. Elle a juste tourné la tête. Comme si je n’existais pas. En plus, l’ascenseur est tout de suite arrivé,

Samuel Benchetrit

Le Cœur en dehors

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ils sont montés, et j’ai entendu les portes se fermer et le bruit qui voulait dire qu’il repartait vers le hall. Vous parlez d’une histoire. Et mon cœur qui continuait de jouer de la batterie. Je sais pas si vous avez remarqué, mais c’est toujours au moment où on s’y attend le moins que les choses les plus dingues vous arrivent. Vous êtes là tranquille, en chemin pour l’école, et une bande de flics avec une bonne femme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à votre directrice, embarquent votre Mère, sans que vous sachiez pourquoi. Par moments j’aimerais avoir une gomme au-dessus de la tête pour pouvoir recommencer des journées. J’ai décidé de retourner chez moi. Depuis le début de l’année j’avais mon propre trousseau de clés, et ma Mère m’avait bassiné avec ses histoires de confiance et tout. Mais en fait elle avait pas le choix, depuis mon entrée au collège, j’arrive souvent avant elle l’après-midi. Ma main tremblait comme celle d’un vieux, et je pouvais pas mettre la clé dans la serrure. Quand j’y suis arrivé, je me suis rendu compte qu’elle n’était pas verrouillée. Peut-être que ma Mère avait fait exprès, au cas où Henry ou moi aurions oublié nos clés. Ou bien seulement parce qu’elle avait oublié. J’ai ouvert la porte, et ce qui était bizarre, c’est que j’avais l’impression de rentrer chez moi comme un voleur. Sûrement le fait d’avoir vu ces flics juste avant, et puis aussi que j’aurais dû être à l’école. J’ai traversé le salon pour aller regarder à la fenêtre qui donne sur l’entrée de l’immeuble. Je n’ai pas ouvert la fenêtre en grand, j’ai juste entrouvert un peu et collé ma tête contre le carreau. Ma Mère est sortie de la tour avec les flics et la bonne femme. Il n’y avait personne dehors, et c’est souvent le cas à cette heure, les gens sont partis travailler et les autres dorment. Je sais que c’était mieux qu’il n’y ait personne, ma Mère aurait sûrement pas aimé être vue avec ces gens. Ils ont marché jusqu’au trottoir où une camionnette de la police était garée. L’un des flics a ouvert la porte coulissante à l’arrière et il a fait signe à ma Mère de monter. La bonne femme est aussi montée à l’arrière, à côté de ma Mère, et les flics à l’avant. Quand la camionnette est partie, j’ai essayé de voir ma Mère à travers la vitre, mais je n’ai pas réussi. J’ai eu l’impression que je ne la reverrais jamais.

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Jocelyn Bonnerave Parution : août 2009 Responsable cessions de droits : Martine Heissat mheissat@seuil.com

© Philippe Bonnerave/Éditions du Seuil

Nouveaux Indiens

Éditeur : Éditions du Seuil

Biographie  

Jocelyn Bonnerave est né en 1977 dans la Marne. Il a étudié la littérature et les sciences humaines, particulièrement l’anthropologie. Ses activités musicales et littéraires s’associent souvent dans la pratique de la performance. Nouveaux Indiens est son premier roman.

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Nouveaux Indiens est une enquête qui change d’objet en cours de route. Sur fond de campagne présidentielle, un anthropologue français venu aux États-Unis étudier la vie de quelques musiciens est conduit à sortir de sa réserve scientifique lorsqu’il met au jour les turpitudes d’une drôle de bande : de jeunes artistes, des intellectuels bien en place, un chirurgien, et une clocharde qui porte au cou de jolies pierres d’ambre. On croisera aussi une violoncelliste un peu magicienne, un vieux bouddhiste irrépressiblement gourmand. Le Nouveau monde a-t-il tant changé depuis les sauvages de la Renaissance ?

Sans domicile fixe Il y a sur le campus quelque chose de beaucoup plus léger qu’en ville. L’allée centrale, large et droite comme une rue, fourche à mille endroits soudains, les chemins bifurquent et les broussailles cachent ce qu’il y a derrière les courbes. On peut parcourir les pelouses à sa guise. Beaucoup de prix Nobel sortent de l’université de Berkeley, et beaucoup de sans domicile fixe s’y installent. Le campus est un parc de plusieurs dizaines d’hectares où dans les ombres des arbres on aperçoit ces silhouettes qui lèchent leurs brûlures. Le soleil californien est réputé pour sa douceur, mais le guide Lonely Planet, parmi une liste de conseils de santé dont la variété m’a surpris, recommande d’éviter une exposition prolongée sans écran protecteur, allant jusqu’à préciser les indices adaptés pour différentes marques de crèmes et laits corporels. Les sans domicile fixe font sans écran protecteur. Ils vivent au milieu d’innombrables écureuils gris qui, une fois au sol, se déplacent par bonds inversés du corps et de la queue, traçant ainsi des S couchés sur le fond vert des pelouses. Certains collectionnent des choses : journaux, bijoux, bébés baigneurs. On ne voit pratiquement pas d’obèses sur le campus. Les étudiants se nourrissent plutôt bien, et les homeless mangent peu. En ville, les gros sont partout. Près du bâtiment musique de l’université, je tombe sur une dame au sourire très charmeur, dans un duvet bleu pâli, adossée à un bac à fleurs sur lequel son nom est écrit, c’est son bac à fleurs, depuis bientôt sept ans. Elle a réussi à trouver du fil de soie et des petites pierres d’ambre pour confectionner un collier. Elle tisse, ses doigts aussi agiles que sales, parce que l’ambre, l’hiver, ça protège la gorge et les bronches. Il faut prévoir : jusqu’à Noël, elle chante tous les soirs à l’Opéra de San Francisco, elle dit je suis Carmen pour un million de spectateurs, droit

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dans les yeux m’entame l’air du toréador prends gaaaaaaaaaaaaaaaarde à toi ! en français dans le texte, et là ça s’enchaîne dans ma tête en français en anglais qui n’a jamais jamais connu de loi parce qu’en attendant, après un été magnifique, elle est rouge homard qu’elle ne mangera plus jamais jamais bye bye omelette au lard homeless à l’américaine nouveaux Peaux-Rouges plus besoin de leur voler l’espace l’ont perdu tout seuls, campus camping sauvage, enfants de bohème même plus tipi avec bouh bouh sur la bouche sous des couvertures sales, sale temps pour un anthropologue.

Jocelyn Bonnerave

Nouveaux Indiens

Voilà, ça s’énerve. Je respire normalement. Je reprends. Les premiers jours, dans la chambre d’hôtel, j’ai le jet lag. Mes promenades sur le campus sont les seules sorties que m’autorise un sommeil sans logique. J’ai aussi de forts maux de tête, et souvent tout se mélange, par accès en quelque sorte. C’est comme dans la chanson : ¿ que hora son ? Quelle heure sont-ils ? L’appétit surtout est travaillé par cette question : quand l’Amérique se réveille, il est déjà midi pour mon ventre encore européen. Je dévore au réveil, et me rendors. Ça ne durera pas, mais pour l’instant j’ai du mal avec tout ça, bien concevoir, énoncer clairement. Prenons patience. Quand je ne dors pas mais que je n’ai aucune envie de promenade, je lis Henry Miller, Tropique du Cancer, ou bien je cherche une colocation sur la craigslist. Un seul rendez-vous sérieux pour l’instant, avenue d’Alcatraz. Charmante adresse. L’annonceur aborde le problème de front : oui, il y a l’île d’Alcatraz à l’horizon, dans la ligne de mire de l’avenue, la prison la plus célèbre du monde. Mais c’est fermé depuis des années, et puis au 510 c’est un havre de paix, d’ailleurs regardez les photos du jardin. Il y a un moment où il ne faut plus trop s’embarrasser de symboles. La craigslist est un site internet de particulier à particulier très pratique pour trouver un logement, un vélo, un appareil photo ou une pute bien trop jeune qui propose un quick one dans le quartier, photos amatrices à l’appui. Les mails de la famille et des amis ne comblent pas la solitude. La seule personne que je connaisse ici, c’est Frank Firth, et je ne l’ai vu qu’une fois, à Paris, l’été dernier. Lorsque cette solitude pèse trop et qu’en sus tout se mélange, je me répète des choses. Je ne suis pas clochard, pas prix Nobel non plus, je suis chercheur en anthropologie ; à Berkeley, je ne fais que passer, trois mois, pour les livres. C’est surtout à Oakland, la ville mitoyenne, que j’ai des choses à faire. Je suis venu observer Frank Firth, le musicien, qui apprend à ses étudiants de Mills College comment on fait pour être ensemble quand on joue de la musique.

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People’s Park J’ai aimé le livre de Jean de Léry, trouvé d’occasion au rayon français chez Moe’s, au cours d’une promenade qui me mena jusqu’à Telegraph Avenue, un peu au-delà du campus. Quatre siècles plus tôt, Jean de Léry était parti pour les Amériques, seul, chez les Indiens. Rendez-vous avenue d’Alacatraz à 14 heures. Très calme, je lis les premières pages d’Histoire d’un voyage en terre de Brésil sur un banc de People’s Park. Puis je jette un œil au panonceau doré qui explique l’histoire du lieu, me rassieds, et là, tout se mélange. Le « parc du peuple », au cœur de la contestation dans les années soixante : assemblées générales, manifestations, sit-in, rondes de femmes nues. Aujourd’hui, les affiches de la campagne présidentielle pendent aux grilles. Aujourd’hui je suis assis seul, lecture difficile, ceux qui peuplent le parc sont les sans domicile fixe recalés du campus, sur les pelouses dont les trous d’herbe montrent des mélanomes les femmes couchées sont mal vêtues mais pas totalement nues et c’est une bonne nouvelle. Bières, barbes, peaux rouges homard Cancer (mais non, c’est le Capricorne qui passe au Brésil), Henri Miller se promène dans Paris à la surface de la terre comme plus bas plus tôt le fit Jean de Léry les Indiens sans terre les Peaux-Rouges sans domicile sont une absurdité, terre pas propriété mais infinie possibilité de… de promenades ? Peuple du parc ! Qui sera ton homme ? Bush ça donne buisson dans ma langue et Kerry ça n’a pas de sens et si c’est un combat contre des moulins il faut bien que le blé pousse quelque part, Miller c’est meunier dans ma langue et si les moulins sont des géants Henri Meunier c’est leur cœur, et il bat dans ma langue.

Gardening Consignes pour vivre au 510 avenue d’Alcatraz 1. Cet espace est votre espace. Tâchez d’y trouver chacun votre confort intime, et d’y créer à vous tous un sentiment de communauté. 2. Vous remarquerez que le sèche-linge est payant. Prévoyez de la petite monnaie avant le dimanche matin. Pièces de 10, 20, 30, etc. Je ramasse la monnaie une fois par mois. 3. Décoration d’intérieur : tout est permis du moment que vous vous mettez d’accord, et que l’espace redevient complètement neutre lorsque vous quittez les lieux. Vous pouvez planter des clous en journée, je ne suis pas là et ma mère est sourde. 4. Nettoyez régulièrement la douche, les parois deviennent très vite moussues. Utilisez de préférence les produits d’entretien Marée verte,

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Bioménage, etc. Notre terre, c’est un peu comme le jardin derrière la maison. Le savon is no good for the soul. 5. L’anglais, c’est un peu comme le français. Soap, savon, soupe, soul, moule, marée, etc. 6. Le ménage, le jardinage, c’est un peu comme le big bang : mon savon prête à conséquence, responsable devant le cosmos, tu pollues ton jardin tu pollues ta planète, no jet lag de la Faute, cet espace : votre espace, gros bang, grand opéra du savon, etc. 7. Etc. 8. Dans ma tête, tout se mélange alors que je signe un contrat de location, il ne faut pas, j’écris mon nom. 9. Etc., vos loyers sont volontairement bas. En retour, je vous demande deux heures de jardinage par semaine. Ça développe entre nous un fort sentiment de communauté et ça soulage mes reins. J’espère que de votre séjour au 510 avenue d’Alcatraz vous retiendrez ceci : 10. Jardiner c’est très bon pour l’âme, 11. Badiner c’est savon pour Sam, 12. Gratiner c’est vizir good for la soupe, 13. Gardening is very good for the soul.

Jocelyn Bonnerave

Nouveaux Indiens

Signé : La propriétaire : Cinnamon Weyl Le locataire : A. l’anthropologue

Rendez-vous Suant, essouflé, un sale goût de gerbe dans la bouche, je trouve le lieu de rendez-vous, dans le hall il y a une photocopie affichée partout We miss you Mary que je ne comprends pas, d’ailleurs je ne comprends rien sauf qu’il y a des gens en cercle qui s’apprêtent à faire de la musique, qu’il y a Frank au milieu du cercle. Je tape sur son épaule, il se retourne et dit ah, salut, quoi de neuf ? Ça c’est un scandale. Oh mais ça ne se passera pas comme ça ! — Euh, rien que du vieux, et toi ? Mais quelle truffe ! Je suis mauvais, c’est à s’en bouffer la langue ! C’est pas du tout ça qu’il fallait répondre ! Hurle ! Mais hurle donc ! Sinon ils ne sauront jamais ! Quoi de neuf ? Je t’en foutrai des quoi de neuf, moi ! Je fais le tour de la terre pour venir voir monsieur, vomis en altitude tellement j’adore l’avion (et cette connasse d’hôtesse qui répète respirez normalement), traverse un océan

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entier et deux chaînes de montagnes vraiment pointues, et à l’arrivée c’est Bugs Bunny qui m’accueille, 1,69 mètre, bide en avant, à bouffer sa carotte avec un flegme parfaitement britannique ? Quoi de neuf ? Évidemment, il s’en tape, lui, Frank Firth, onze heures d’avion c’est une paille, monsieur est cosmopolite, habitué des grands trajets pour concerts sold out, Londres, Moscou, Tokyo, Zagreb, alors à ses yeux, ParisBerkeley, vous comprenez, quelle blague ! Chez lui dans les airbus, Frank Firth, habitant des trous d’air ! Une carrière sans accroc, tout par avion, ça glisse : guitariste, rock’n’ roll anglais à vingt ans, free music new-yorkaise à trente, composition sérieuse à quarante-cinq, et très grand pédagogue, toujours… Lui, le jet lag, il est immunisé, alors que voulez-vous que je dise ? Au fond, c’est bien pour ça qu’il m’intéresse… — Tu as fait bon voyage ? Voilà qu’il s’inquiète ! Enfin, vite fait, il a vingt bonshommes autour de lui archets levés poumons gonflés amplis réglés à fond, moyenne d’âge vingt-deux ans, tous prêts à envoyer une purée d’enfer. Alors les nouvelles, vous voyez, c’est vraiment pour la forme. Je réponds oui oui, nice trip, alors là tout à fait nice – je vois cette tache projetée au-dessus de l’Atlantique : ma gerbe. Un anthropologue n’est pas censé détester les voyages. Pataugas, chaussettes roulées sous le genou, mince bande de chair puis bermuda écru jusqu’à la taille, très grosses jumelles sur gilet de pêche à poche boussole, poche Aspivenin, poche carte, poche couteau avec lame-scie, lame-cuiller, lame-ciseaux, lame-couteau bien sûr, enfin le chapeau colonial ceint par de grosses lunettes de moto avec la sangle en caoutchouc, ne me dites pas le contraire, l’anthropologue pour vous c’est ça : c’est un explorateur. Amoureux du lointain, amateur d’inconnu. Eh bien moi, non, et vous pouvez me croire, je ne suis pas un cas isolé. C’est fini, Tarzan, mon vieux ! Les anthropologues sont des rats de bibliothèque qui en sortent parfois, la peur au ventre, parce qu’il n’y a pas encore de livre sur les hommes qui les intéressent, et que ce livre, en dépit des fièvres et du vaudou, eh bien il faut l’écrire. Or Frank Firth, j’en ai des sueurs froides, mais il m’intéresse. — Ok, salut à tous, avant qu’on s’y mette, je voudrais vous dire qu’on accueille aujourd’hui un jeune scientifique, il va se présenter lui-même. Je dis je m’appelle A. l’anthropologue, et tout le monde rigole. Je pense heureusement que je suis parti en avance. Pour moi ça n’arrivait plus, ce genre de truc, dans les pays développés. Imaginez : le bart qui me mène de l’avenue d’Alcatraz à la correspondance Oakland-Ouest roule sans faire d’histoires. Le bart,

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c’est leur rer, si vous voulez. Comme je dois honorer un rendez-vous pris à dix mille kilomètres il y a des mois, je pars pour Mills College très en avance (de deux heures : à l’arrivée il y a toujours un café où attendre avec un bon bouquin ; je le sais d’expérience : je suis toujours en avance). Eh bien deux heures, ça a failli ne pas suffire, parce que c’était compter sans Timo Lopez. — Je m’appelle A. l’anthropologue. Avant les anthropologues étudiaient les villages de sauvages mais aujourd’hui ça n’existe plus (je prends mon meilleur accent pour leur dire). Du coup, on se rabat sur les originaux, les artistes, vous voyez (je prononce ârtists : tout le monde rigole), donc moi mon sauvage c’est Frank sur le campus de Mills College. Et Frank fait des grimaces de sauvage et tout le monde rigole.

Jocelyn Bonnerave

Nouveaux Indiens

Le Lonely Planet prévient qu’Oakland est une ville dangereuse. Timo Lopez, après avoir braqué une banque du centre, étant encore trop pauvre pour disposer d’un autre moyen de transport, est tout simplement monté dans mon bart qui roulait jusqu’alors sans faire d’histoires. Il le détourne, il a un très gros flingue. Le conducteur nous avertit : il va falloir du courage. On s’arrête entre deux stations, pleurs, coliques, hélicoptères dans le ciel on entend les rotors par intermittence. Il demande une rançon. C’est déjà pas mal d’émotions, mais le meilleur reste à venir. Quoi de neuf ? Eh bien les flics sont plutôt efficaces, dans ce pays. Timo Lopez a une petite fille en joue, mais très vite, il a aussi un gros point rouge sur le front. Ça pourrait être un troisième œil, c’est le viseur d’un tireur d’élite qui sera payé par l’État s’il faut faire un carton. Ça c’est ce qu’on m’a raconté ensuite, parce qu’il n’est pas monté dans ma voiture. Il sort mains en l’air, sans la gamine. C’est gagné. Maintenant, je le vois en direct, sur le bas-côté. Il est jeune, petit, sec mais costaud, apparemment soumis aux deux flics caparaçonnés qui lui ont replié les bras dans le dos assez tendrement. Voilà, il longe le bart vers une voiture d’escorte, ça filme de tous les côtés, les gyrophares d’une trentaine de bagnoles banalisées se détachent de mieux en mieux dans la nuit qui tombe. La une ce soir à la télé, demain un entrefilet dans la presse nationale, et puis on n’en parlera plus. Mais la carapace des flics californiens n’est pas intégrale, ne couvre pas les avant-bras. Alors ? Alors je vois très distinctement Timo Lopez qui soudain plonge le buste en avant, mord le poignet du flic de gauche, transperce le blouson bleu et relève la tête un bout de chair entre les dents, pendant que l’autre se tord par terre. Le flic de droite s’énerve et maîtrise l’anthropophage, hululements des sirènes, putain j’ai le jet lag, rotors dans le ciel et bleu des urgences qui tourne comme un rotor, un océan, deux chaînes de montagnes, une forêt de ville dangereuse, cinquantesept degrés la nuit, ça tourne, ça se mélange, encore un coup je vomis, et avec moi une quinzaine de personnes pour la seule voiture où je me trouve. C’est fini : Timo Lopez est neutralisé en moins d’une heure quarante-cinq, je passe

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la cellule de soutien psychologique, saute dans un taxi et me rue sur l’épaule de Frank Firth, qui me demande avec décontraction ce qu’il peut bien y avoir de neuf. Le cannibale et Bugs Bunny. Merci pour l’accueil. Tout ça, je ne le dis pas, pensez. Je respire normalement. Je dis plutôt Frank est un des derniers sauvages dans un monde où ça n’existe plus bien sûr, mais lui c’est juste le chef, hein, donc en fait tout dépend de vous, alors merci de faire comme si j’étais pas là, et là ils l’envoient, leur purée.

Il y aura de la musique, d’autres cannibales, d’autres manières d’utiliser la chair, deux élections, de la musique encore. Il y aura une enquête et une autre enquête. Pour l’instant, je l’ignore. Pour l’instant, pour de bon, ça commence : qui est la jeune fille sur l’affiche We miss you Mary ?

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Frédéric Castaing

Siècle d’enfer

Éditeur : Au diable vauvert Parution : août 2009

© Philippe Matsas/Au diable vauvert

Responsable cessions de droits : Marie-Pacifique Zeltner rights@audiable.com

Biographie  

Frédéric Castaing est né dans le Tarn en 1944. Après des études classiques au lycée de Chartres puis à la Sorbonne, il est pendant dix ans professeur d’histoire au lycée Henri-IV, avant de devenir expert en autographes et documents historiques et d’ouvrir une galerie à Paris. Spécialiste des manuscrits du xviiie siècle, il est depuis 2004 président du Slam et vit entre Paris et New York. Publications   Rouge cendres, Ramsay, 2005 ; Ça va ? – ça va !, Gallimard, coll. « Série noire », 1996 ; J’épouserai plutôt la mort, Gallimard, coll. « Série noire », 1994.

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Enfermé depuis l’âge de cinq ans dans un camp de rééducation destiné aux enfants qui ont commis des crimes particulièrement odieux, le héros de Siècle d’enfer est libéré à vingt-deux ans. Notre nouveau Candide va découvrir le monde du dehors. Un monde qui ressemble étrangement au nôtre, ou pourrait en être le prolongement immédiat. État totalitaire, violence des rapports sociaux qui écrasent les êtres, violence des rapports humains qui rongent les âmes. Il part à la découverte de lui-même, de ce qui peut bien provoquer chez lui ces nausées lorsqu’il se trouve en présence de certaines personnes ou face à certains événements. Au fur à mesure

de ses aventures et de ses rencontres, le mystère se lèvera sur son identité réelle et son passé. Une voix à vif qui maintient le lecteur en haleine et un thème au cœur de ses romans, la barbarie – barbarie sociale de l’exclusion et du chômage, barbarie politique de l’État totalitaire, deux faces de la même menace –, caractérisent cet auteur érudit qui revendique les influences de Céline et d’Hemingway. Avec cette belle originalité et cette langue vivante, urbaine, Frédéric Castaing est une magnifique découverte et l’arrivée d’un auteur français de poids dans le catalogue du diable.

Carnet de moleskine noir, format in-8o (10/16 cm) de 300 pages environ. Bon état de conservation. Quelques rousseurs aux pages 27, 47 et 138. 327 pages manuscrites dont les 321 premières d’une même main et à l’encre noire, les dernières, d’abord d’une autre main, à l’encre noire, signées Robert, puis d’une troisième main, à l’encre bleue, signée Rica. Mardi 4 février. 4 heures du matin Hôtel du camp Ils sont venus me chercher à midi, après notre match contre ceux du bâtiment C. Un nouveau, ses boutons dorés clignotaient dans la pénombre, et André, je reconnaîtrais le bruit de ses clés entre mille. On venait à peine d’arriver dans les vestiaires, j’allais entrer sous la douche, André s’est approché… On t’emmène chez le Directeur, dépêche-toi !… Il me regardait comme chaque fois. Arthur dit qu’un jour il lui cassera les dents mais jusqu’à présent, il n’a rien fait, ça me fait bien rigoler. J’ai mis mon slip et enfilé mon survêtement, les baskets, en prenant mon temps. Je commençais à faire mon sac, le nouveau a posé sa matraque sur mes affaires et m’a repoussé en arrière… Tu laisses ça là !…

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Les autres autour se sont arrêtés net, on n’entendait plus que la télé, une publicité pour ces nouvelles pilules contre la dépression. Le nouveau a eu peur, il a regardé André qui nous a basculés sur le réseau central et le point rouge clignotant a commencé à gémir sur les écrans. Aussitôt, Ramdam a claqué des mains et poussé les autres en vitesse dans les douches. J’ai à peine eu le temps de faire un signe à Kevin pour mes affaires et on est partis. Le nouveau filait devant, André me tenait par le bras et ne voulait plus me lâcher, je me suis dégagé, il m’a fait un clin d’œil. Les autres tapaient en cadence sur les portes des douches, Bam Bam, ils nous ont accompagnés un bon moment, Bam Bam, un bon moment, Bam Bam.

Frédéric Castaing

Siècle d’enfer

On a pris la nouvelle navette réservée aux profs et aux administratifs, la verte, très longue, avec des sièges en cuir et la télé dans les dossiers. Une brune, sur l’écran, les seins hauts perchés, les lèvres épaisses, caressait la nouvelle Barracuda rouge sang avec pare-chocs en étoile. André a sorti une barre de chocolat et m’en a offert un bout, je me suis tourné vers la fenêtre, il a rigolé. Maintenant pour aller chez le Directeur, on tourne devant l’atelier et on longe l’école au lieu de contourner le gymnase, c’est beaucoup plus court. On a passé le pavillon des professeurs du côté des petits jardins et on est arrivé directement au contrôle. Pendant qu’il me fouillait, Manu m’a glissé à l’oreille… Alors connard, c’est le grand jour… Après, c’est toujours la garrigue pendant deux ou trois kilomètres, avant d’arriver aux bâtiments administratifs. Il y a quinze ans, ils étaient gris, sales et me paraissaient immenses. Ils les ont repeints en bleu et mis des fleurs aux fenêtres pour aller avec les rideaux blancs. Ils ont planté un drapeau au premier et le toit est couvert d’antennes. Ils ont arrangé l’entrée aussi, aujourd’hui c’est une salle aérée avec des tables basses, quelques fauteuils, des écrans partout et deux ou trois gardes autour du portail de sécurité. André m’a fait asseoir dans le fond, à côté de lui, il me parlait à voix basse… J’ai encore rêvé de toi cette nuit, ma poule. T’étais tout nu, tu courais dans la garrigue… Le nouveau lisait le journal. André en était à sa troisième barre de chocolat, une grande brune, une nouvelle, tailleur jaune et chaussures plates, est venue me chercher. Les deux autres se sont levés, ont voulu nous suivre, elle les a renvoyés d’un geste et on est montés au troisième. L’ascenseur ouvre directement sur une salle de conférence avec un pupitre et des chaises. Elle m’a fait entrer dans une pièce plus petite, au fond, et s’est assise derrière un bureau qui ressemblait aux premiers aéroplanes. J’attendais debout, elle a jeté des papiers à la poubelle et fait rouler du pied un tabouret qui m’est arrivé dans les jambes. Je me suis assis, elle a tapé sur son clavier et tourné l’écran vers moi, mon dossier s’est mis à défiler.

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Que la première année, je pissais au lit, qu’à neuf ans, je m’étais cassé un bras et deux côtes dans les douches, qu’à quinze ans, je m’étais ouvert le front sur un bout de verre au réfectoire, que j’avais de l’asthme au printemps, les pieds miplats, de très bons temps au quatre fois cent nage libre, les meilleurs résultats du camp aux tests et le record des gains avec les clients nord-américains. Que je ne parlais pas beaucoup, aussi. Enfin, ils signalaient mon oreille gauche avec ces cicatrices dégoûtantes qui suintent l’été et me font souffrir l’hiver. À la fin, elle m’a regardé… Quelque chose à ajouter ?… Je n’ai rien dit, elle a poussé un soupir et m’a montré mon oreille. — Qu’est ce que c’est ? — Je sais pas. — Vous avez été pris dans un incendie ? — Je sais pas. — Vous vous souvenez de rien ? — Je l’ai toujours eu. — Y a rien dans votre dossier d’arrivée. — Et alors ? — Ça devrait y être. Elle avait le nez sur son écran… Je peux voir vos fesses ?…Comme les gardes quand ils voulaient marquer le coup… À poil ! baisse-toi ! plus ! tousse !… Je l’ai regardée, elle a rougi. Je me suis tourné et j’ai baissé mon pantalon. Un bruit de chaise, elle s’est approchée et puis elle m’a remercié. J’ai remonté mon pantalon, elle était retournée s’asseoir et réfléchissait. Elle m’a fait prendre le couloir qui mène chez le Directeur. Je le connaissais sombre et sale avec des marques noires au-dessus des radiateurs. Ils l’ont repeint en rose et mis deux appliques. Ils ont aussi enlevé les gravures, Christophe Colomb avec des sauvages sur une plage et ce type en slip, une pomme à la main, devant une grosse femme à la peau blanche. À la place, ils ont aligné des photos. Des portraits, Ducrot, la psychiatre en chef, arrivée l’année dernière, Martial, Maréchal… Et Blanchard, la paupière en rideau, la cigarette aux lèvres. Il sourit à un chauve, costume croisé, qui lui serre la main, le Directeur applaudit derrière. Il paraît qu’il est connu, Blanchard, qu’il a écrit des bouquins… Et le Dr Boyer, avec sa pipe. Il doit être mort, celui-là. Les premiers mois, après mon arrivée, il m’interrogeait pendant des heures au sujet de cette Karen, moi, je ne disais rien, jamais. Il avait fini par me laisser regarder des films pendant qu’il lisait le journal… Et Carrel qui nous entraîne tous les matins, à la piscine. En compétition, il me tire en avant avec ses petits coups de sifflet qui percent le brouhaha et me donnent le rythme. Je l’entends encore, au jubilé, dans la finale du deux cents… Et Moreau ! Moreau avec sa crinière rousse…

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La fille m’a expliqué. C’est pour le vingtième anniversaire de la création du camp. Il y aura la télé, la presse, alors ils refont tout à neuf, un ministre, les dirigeants de blue. On s’est arrêtés au bout du couloir, devant une porte en plexi noir. Elle a frappé, pas de réponse, on est entrés, elle m’a montré un fauteuil et planté là. Chez le Directeur. Il s’est fait installer ce nouvel appareil de musculation qui vient de Californie et a changé la moquette. Une grande photo de la Présidente, tailleur mauve et collier de perles, montrant ses canines devant un mur d’écrans de télé, illumine le mur du fond. À part ça, les drapeaux, celui avec les étoiles et l’autre avec la cigale, sont toujours à leur place, de chaque côté de son bureau. Un bruit de chasse d’eau, une porte qui claque, je me suis levé. Aujourd’hui, il m’arrive à peine à l’épaule mais c’est bien le même crâne rasé, gris sale, avec cette cicatrice blanche au-dessus de l’oreille, qui me terrorisait au début, la même boule de nerf, serrée dans les mêmes costumes noirs, capable de tenir tête à une centaine et de les faire rentrer à coups de pieds. Il m’a repoussé vers le fauteuil et a posé ses fesses contre le bureau. Il a dit qu’il était fier de moi… Vos résultats aux tests sont excellents… Il m’a ressorti mon discours sur Victor Hugo père de l’Europe, au jubilé… Grâce à vous, Bruxelles a doublé sa subvention… Il m’a reparlé de cette victoire au deux cents… sans vous jamais blue n’aurait payé notre piscine olympique… Il a toujours singé les types de Street sur TVStar mais maintenant, il s’épile les sourcils comme les rappeurs de Sixty Two. Il s’est aussi fait peindre un haka sur la main gauche, le signe de la force suprême, il doit avoir le même sur le mollet droit et autour du nombril… Toujours aussi bavard hein ?…Je vous parle… Pouvez pas faire un effort ?… Finalement, il m’a annoncé que la commission avait décidé de me libérer… Dès demain matin, vous nous quittez, par le car de 7 heures… Et qu’ils m’avaient fabriqué une nouvelle identité pour me protéger… La loi a tout prévu, nous ne vous abandonnerons pas… Il fixait le bout de ses souliers… Vous aviez cinq ans, un cas unique… Là, il s’est relevé, c’était fini.

Frédéric Castaing

Siècle d’enfer

Et puis, j’étais déjà dans le couloir… Revenez ! Attendez !… Il m’a rattrapé… Cette habitude d’écrire en cachette !… Ils avaient trouvé mes carnets sous mon lit… Au lieu de communiquer, de vous engager à fond dans la modernité… Il en a sorti un de sa poche et me l’a agité sous le nez… Une pratique solitaire, négative, dangereuse, asociale… Il l’a ouvert et a commencé à le feuilleter… Sans parler de ce projet insensé !… Ses doigts secs et nerveux froissaient les pages… Plus personne ne veut devenir écrivain aujourd’hui… Il s’arrêtait, partait, revenait… Rappeur, mannequin, rugbyman, présentateur télé, je veux bien… Il a fini par le fermer en soupirant… Mais écrivain, écrivain…

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Il l’a remis dans sa poche et m’a pris par le bras… Vous avez eu pourtant une chance inouïe… Il m’a resservi son discours du jubilé… Un établissement modèle, unique au monde, les meilleurs professeurs, des psychiatres, un travail sur écran… Il a fait quelques pas avec moi… Ailleurs, on leur fait coller des semelles aux baskets… Là, il a vu une tache sur le revers de son veston, il a essayé de l’enlever… J’ai consulté votre dossier. Toutes ces heures passées à la bibliothèque ! Du temps perdu, mon garçon… Il grattait son veston il s’énervait… D’ailleurs, dans six mois, fini la bibliothèque ! Je récupère le pavillon et j’installe les nouveaux Blue Nose ! Ça y est, j’ai une tache !… Ça t’amuse, connard !… Il m’a pris par le col et m’a coincé contre le mur, il m’étranglait à moitié… Tu te fous de tout, c’est ça ?…Et puis il a vu la photo de Blanchard, il m’a lâché… Enfin, vous n’êtes pas totalement responsable… Sa montre a sonné, il m’a serré la main… Bon, allez, bonne chance, mon garçon… Il a ressorti mon carnet… Et fini les saletés !… La fille en jaune m’attendait un peu plus loin dans le couloir, elle m’a tendu une enveloppe… Votre nouvelle identité… J’allais l’ouvrir, elle m’a arrêté… Attendez d’être dehors, tout seul… et elle m’a donné une seconde enveloppe… Vos dernières instructions… Je l’ai rangée dans ma poche avec l’autre, elle a souri… Non, celle-là, je dois vérifier avec vous… Il y avait un laissez-passer pour les zones D et F avec interdiction de retourner en zones A et B, rechercher mes affaires ou revoir les autres, trois cents euros en bons d’achat dans notre magasin, un coupon pour une nuit avec petit déjeuner à l’hôtel, en zone visiteurs, un ticket pour le car de demain matin et mille euros en billets de cent, je m’attendais à vingt fois plus. On a traversé son bureau et retrouvé la grande salle avec ses chaises vides, une salopette bleue arrangeait une échelle, une autre empilait des pots de peinture. La fille en jaune a des mollets pleins, je ne me souviens déjà plus de son visage mais je crois que je n’oublierai jamais ces mollets. L’ascenseur est arrivé, elle a posé sa main sur mon bras mais rien n’est sorti. J’ai senti qu’elle glissait quelque chose dans ma poche. Je l’ai regardée, elle a mis un doigt sur ses lèvres et m’a poussé dans l’ascenseur. La porte s’est refermée lentement, la fille en jaune me faisait un petit geste de la main. Un bout de papier plié en quatre et quelques mots au feutre rouge… Anomalie dans votre dossier. Soyez prudent. Bonne chance… André et le nouveau étaient partis depuis longtemps. Je me suis assis sous les télés et j’ai ouvert l’autre enveloppe. On raconte que, pour les noms, le Directeur s’enferme avec le chef, quelques bouteilles, des comprimés et deux ou trois filles. Quand ils sont bien partis, ils nous baptisent. Bernard m’a parlé de Machatte ou Mescouilles. Ken dit que ça les excite.

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Certains soirs il paraît que du bâtiment D, on peut entendre de terribles hurlements, comme des bêtes qu’on égorge, autour des bâtiments administratifs, un truc à vous glacer le sang d’après Médine. Pour Lucas, la nuit du nouvel an et en été, à la sainte Rita, le Directeur et le chef viennent prendre des petits et on ne les revoit jamais plus. Enzo, lui, pense qu’ils font du trafic d’organes, les yeux, le foie, le cœur, les poumons, il paraît qu’ils vendent tout à de vieux riches qui attendent dans des cliniques en marbre. Les premières années, à la pleine lune, je restais éveillé toute la nuit, de peur que les hommes en noir viennent me chercher pour me découper en morceaux, et je n’étais pas le seul. En attendant, maintenant, je m’appelle Durand, une chance, et je dois me présenter chez TVStar à Paris pour un stage, c’est le papier qui le dit, une feuille bleue pleine de cachets et signée par les membres de la commission. Ils m’ont aussi trouvé un logement, boulevard Voltaire chez M. et Mme Pinard, je devrais être rentré tous les soirs avant 8 heures.

Frédéric Castaing

Siècle d’enfer

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Jean-Yves Cendrey

Honecker 21

Éditeur : Actes Sud Parution : septembre 2009

© Bruno Charoy/Actes Sud

Responsable cessions de droits : Elisabeth Beyer e.beyer@actes-sud.fr

Biographie  

Né le 11 septembre 1957 à Nevers, Jean-Yves Cendrey s’inscrit en fac de lettres à Poitiers, puis en histoire de l’art à Bordeaux, mais, durant dix années, préfère consacrer l’essentiel de son temps à vagabonder, en particulier dans le sud de l’Europe. Après sa rencontre, en 1985, avec l’écrivain Marie NDiaye, aujourd’hui sa femme, tous deux s’installent à La Rochelle, puis à Paris (1988), Barcelone (1989), Rome (1990-1991) et Berlin (1993). De retour en France en 1994, la famille vit en Normandie, précisément à Cormeilles, un bourg du bocage augeron destiné à devenir tristement célèbre. Après un an passé à Marie-Galante (2000), la famille se fixe en Gironde, de 2001 à 2006, avant de s’établir à Berlin où elle vit aujourd’hui. Romancier, Jean-Yves Cendrey a également écrit pour le théâtre, la radio, le cinéma. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents, aux éditions de l’Olivier : La maison ne fait plus crédit, 2008 ; Les Jouets vivants, 2005 (rééd. Points, 2007) ; Une simple créature, 2001. Chez d’autres éditeurs : Corps ensaignant, Gallimard, coll. « Blanche », 2007 ; Puzzle : trois pièces (avec Marie NDiaye), Gallimard, coll. « Blanche », 2007 ; Parties fines, Mille et une nuits, 2000 ; Trou-Madame, p.o.l, 1997.

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Honecker 21, ou les vingt chapitres de la vie d’un Berlinois moyen. Homme ordinaire, il souffre de maux qu’il juge extraordinaires parce qu’il les croit uniquement les siens. Ce sont en fait les maux communs de notre florissante société, entre bureaucratie folle et libéralisme ricaneur, tyrannie patronale et laxisme sentimental, course au confort, égarements financiers, et bien sûr passages répétés par ces guichets de l’humiliation que sont les comptoirs des services aprèsvente… Charlot malheureux, jaloux, malveillant à l’occasion, Matthias Honecker fait sourire, et même rire, parce qu’il n’est que ce qu’il est : notre semblable, notre frère, qui nous donne de nos nouvelles ici et maintenant.

Il lui avait promis que de tout, de tout et du reste il se chargerait seul : de la résiliation de leur bail, des démarches auprès de leur banque et de la mairie et de la compagnie d’assurances et de la compagnie d’électricité et de la compagnie du gaz et de la compagnie du téléphone (c’était l’heure de lire au dos des contrats ces fines lignes pâles qui nous font marron), et naturellement des modalités et des fatigues de leur déménagement. Il ne s’amusa pas. De plus, le notaire rencontra des difficultés auprès des services fonciers et multiplia les courriers abscons. De plus, le syndic de Corbusierhaus réclama des honoraires anticipés d’un montant désagréable. De plus, les vendeurs s’annoncèrent empêchés par les agapes de Noël de retirer leurs meubles à la date prévue – ce qui aurait pu embarrasser le peintre chargé de reblanchir murs et plafonds mais il s’était déjà décommandé. De plus, leur bailleur ayant retrouvé un locataire s’était montré impératif quant à la libération de son bien au jour dit. De plus, le choix d’un transporteur dut se faire dans la douleur tant les tarifs réclamés étaient exorbitants, les volumes fantaisistes et les prestations difficilement comparables. Lorsqu’il téléphona au transporteur élu peu avant le jour J afin de s’assurer qu’il n’était pas en faillite ou entre la vie et la mort sur quelque lit d’hôpital, Honecker s’entendit demander s’il avait bien fait démarche auprès des services compétents pour réserver le stationnement au pied de son immeuble. Ce n’était pas le cas. Honecker s’engagea à s’en occuper sans délai. Le transporteur ricana, et fort de son expérience de la bureaucratie en la matière il assura que la tentative était sans espoir. Ricanant derechef, il le pria de lui dire où il comptait dès lors lui faire garer son bahut, cet homme vertueux s’interdisant de gêner la circulation.

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Honecker s’indigna du manque de professionnalisme de cet individu dont le devoir aurait été de l’alerter plus tôt sur la question du stationnement. Le transporteur lui répondit qu’il n’était pas sa mère, et qu’il avait beau être albanais il pouvait en remontrer à un Allemand pour ce qui était d’une bonne organisation, du respect de la voie publique et de la sécurité du travailleur. Tant de probité ostentatoire désespéra Honecker, qui toucha le fond du découragement quand l’autre lui commanda de le rappeler pour convenir d’une nouvelle date car il n’avait pas son planning sous les yeux, le prévenant que ce ne serait pas facile, qu’il était débordé, et se demandant bien ce qui prenait tout le monde de vouloir déménager en pleine période des fêtes. Heureusement Honecker se souvint qu’il avait des amis. Et à quoi servent avant tout des amis ? Bien sûr à déménager. Il en contacta trois et put en recruter deux, vraisemblablement peu ravis de se casser les reins et de s’écraser les doigts un 1er janvier – mais de vrais amis savent dissimuler leur hostilité et ceux-là y parvinrent plutôt correctement. Ce choix qu’il venait de faire du 1er janvier lui paraissait le meilleur : la ville serait morte et les gens, assommés par leurs excès, contents d’être toujours au nombre des vivants à l’aube d’une année nouvelle, devraient être enclins à la tolérance, même des voisins réveillés par des chutes d’étagères et de bruyantes allées et venues. Bourré de saucisses et de vin chaud, Noël enfla puis creva. Le 30 décembre, Honecker rentra du bureau avec un poids sur l’estomac et une éprouvante aérophagie symptomatique d’un stress intense. Il venait d’apprendre que le boss le conviait à un « dîner de motivation » le 1er janvier au soir, avec une douzaine de cadres de la boîte. Pour mieux mesurer la motivation de son staff, le boss avait lancé son invitation-injonction au dernier moment, contraignant ainsi les uns et les autres à la refonte de leurs projets et, il ne pouvait que l’espérer, à des sacrifices, notamment familiaux, en particulier chez ceux qui auraient eu la prétention de croire disposer de leur temps durant un congé. Plus pervers encore, il avait choisi ´ comme lieu de la réunion un hôtel-restaurant de Swinouj´ scie, petite cité balnéaire polonaise de la Baltique, quasiment à cheval sur la frontière mais tout de même à plus de deux heures de Berlin et difficile à rejoindre pour moitié du parcours, obligeant à l’emprunt de routes étroites et sinueuses au milieu des marais. Le prétexte de ce choix était que le poste frontière allait disparaître dans la nuit du 31, un merveilleux symbole de l’ouverture européenne. Elle avait bon dos l’Europe. Le maître allait siffler ses chiens et vérifier qu’ils lui obéissaient, s’amenaient bien ventre à terre pour l’entourer à vingt heures précises, l’écouter sagement, et se coucher – car il faudrait passer la nuit là-bas. Honecker voyait son déménagement – exercice d’haltérophilie – se doubler d’une épreuve de vitesse. Dans la présomptueuse hypothèse où il en terminerait à temps, il ne pourrait, c’était couru d’avance, qu’abandonner Turid et l’enfant

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au milieu d’un bazar monstre, de tas et de tas de cartons désolants comme des monceaux d’erreurs. Il l’informa de cette contrariété avec des tournures si diplomatiques et une aérophagie si incommodante qu’elle crut un moment qu’il allait la quitter pour toujours et ne parvenait pas à le lui dire clairement. Se voulant rassurant quant à l’issue du défi impossible qu’il avait à relever, il farda son appréhension avec tant de poudre qu’il semblait affublé du masque de l’angoisse et suait comme un patapouf en perdition dans une caleçonnade. Turid se mit à pleurer et murmura C’est atroce. Toute notre vie devient idiote. Le 31 en fin de journée, il alla chercher le camion de location qu’il avait réservé, et s’en vit confier un singulièrement plus gros que prévu. Il ne se sentait pas fier au volant de l’encombrant véhicule qu’il réussit néanmoins à fourrer non loin de l’emplacement idéal auquel il aurait été naïf de prétendre. Il passa la soirée à démonter, trier et emballer, autant effaré par la masse de ce qu’il possédait que par celle de ce dont il se serait volontiers privé. Attaché à sa promesse, il ne sollicita pas une fois la coopération de Turid. Elle lui aurait été singulièrement précieuse pour désassembler les montants de la bibliothèque, la preuve en fut des chutes d’étagères, le pathétique vacarme et les jurons qui si souvent rythment l’ouvrage du bricoleur solitaire. Turid s’était réfugiée dans leur lit avec l’enfant endormi, et ne sortait de sa lecture – occupation qui en la circonstance dénotait une franche désapprobation – que pour réclamer moins de « publicité » – ainsi qualifia-t-elle le déploiement d’efforts du trop bruyant Honecker. Vers onze heures, les deux amis manutentionnaires leur firent la surprise de passer. Ils étaient d’une gaieté que l’excès de vin chaud avait portée à ébullition. Toutes les bêtises qu’ils avaient à la bouche, il leur fallait les gueuler, l’haleine chargée et l’œil luisant. Honecker n’eut pas besoin de trouver l’argument qui, dans leur état, les convaincrait de s’attaquer aux livres plutôt qu’à la vaisselle : ils n’étaient aucunement là pour se rendre utiles et le clamèrent tout de go. Leur projet était en fait d’entraîner leur pote Hony à Tiergarten, où chaque 31 décembre à minuit, autour de la colonne de la Victoire, une foule formidable crache du feu d’artifice dans la plus totale anarchie. Et des feux d’artifice ils en avaient deux pleins sacs à dos les fêtards, qu’ils brûlaient de partager et faire fuser avec leur Hony, ce vieil Hony dont le refus de les suivre les poussait à brailler de plus en plus fort. Inflexible dans son opposition, Honecker réclama de Turid qu’elle raisonne les deux hurluberlus. Elle haussa les épaules et lui dit Partis comme nous sommes, tu peux bien aller perdre ton temps là-bas, ça ne changera rien à rien. Meurtri, Honecker resta sans réaction tandis qu’un des braillards lui enfilait son manteau, que le second lui passait une écharpe au cou. Et il se laissa

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embarquer. Il ne moufta même pas quand il apprit que le raid se ferait à vélo. Il décadenassa le sien avec un air soumis, l’enfourcha en geignant et, encadré de ses anges gardiens et diables de casse-bonbons, il pédala sans jamais desserrer les dents vers le jardin zoologique et le Landwehrkanal, la vue brouillée par les larmes, la pluie fine et glacée, les mille reflets des illuminations sur la chaussée glissante. À chaque carrefour, des familles attendaient leur heure, tapaient du pied autour de feux d’artifice piqués dans des bouteilles. Tous armés de briquets, les enfants se faisaient la main avec des pétards. Honecker passait devant eux sans trembler, spectre de l’année finissante résigné à son sort. On pouvait lui lancer des bâtons dans les roues, de petits bâtons rouges incivils et joyeux, il ne s’écartait pas de sa trajectoire, il ne sursautait pas quand ça lui pétait au derrière, privant du succès attendu des mômes qui avaient néanmoins trop le cœur à la fête pour en ressentir du dépit et ne pas s’esclaffer. Il détonnait sérieusement dans la liesse populaire. Il s’imaginait dans un an ou deux, pas plus de trois dans le meilleur des cas, tapant du pied à un carrefour, feignant de partager la joie de sa progéniture, et il sentait la paternité lui faire des jambes de bois, des jambes qui gonflaient douloureusement avec cette pluie pénétrante – l’importun qui lui avait enfilé son manteau n’ayant pas poussé le sans-gêne jusqu’à le lui boutonner. L’odeur de la nuit devint fauve. Une vache rugit dans son enclos. Un éléphant ulula dans le sien. Vrai. Faux. Je ne sais pas. Honecker ne savait pas, ne voulait pas savoir, savait trop bien qu’un jour il serait là, de l’autre côté des grilles, séparé par une fosse bétonnée d’une bande de hyènes mélancoliques, par une paroi de verre épais d’un gorille à pleurer qu’il montrerait du doigt en père et pédagogue, disant Regarde comme il nous ressemble. Le nez collé à la vitre, l’enfant serait ému de découvrir combien l’ennui de vivre peut être captivant. Il demanderait Pourquoi il bouge pas ? Il est mort ? Il s’entendrait répondre C’est sans doute ce qu’il se demande à ton sujet. L’enfant frapperait la vitre du plat de la main et s’écrierait Hé ! Hé ! Je suis même pas mort ! Il entendrait son père lui dire Alors allons voir les poissons, les gens trouvent ça vivant. Honecker aurait toujours le mot pour rire de l’infortune qui était la sienne de ne pas aimer le spectacle de la nature en bouteille. Devant lui, en rive du canal, il y avait un petit attroupement, cinq ou six personnes recueillies devant la plaque commémorative du martyre de Rosa Luxemburg. Cette plaque très simple mais qui, tout à la fois partie intégrante du garde-corps et étrangement inclinée vers l’eau trouble comme une massive planche à laver, lui était chaque fois cause d’une violente émotion.

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Elle marquait l’endroit supposé où le corps de Rosa avait été jeté – ou son cadavre retrouvé, il ne savait plus. Il dirait à l’enfant qu’elle était morte pour ses idées. Il espérait que cela l’impressionnerait plus que le zoo. Il dirait que le cadavre était resté des mois dans le canal. L’enfant regarderait flotter les ordures tombées des vedettes de tourisme, boîtes à frites, canettes, mégots, et il frissonnerait, ou ce serait à désespérer de pouvoir intéresser les jeunes à la politique. Main dans la main, ils pousseraient jusqu’au sous-bois où Karl Liebknecht fut abattu. Il dirait Lui aussi est mort pour ses idées. L’enfant demanderait C’était de bonnes idées ? Honecker serait embarrassé pour lui répondre. Il n’écoutait jamais vraiment quand son propre père tentait d’enthousiasmer le garçonnet qu’il était avec le récit des exploits de la ligue spartakiste, de Karl et de Rosa. Il n’avait gardé souvenir que d’une chose : l’amour de Rosa pour les anémones. Comme il avait mis pied à terre et, s’étant joint au recueillement, se cherchait une autre raison d’être père que celle de reproduire des erreurs, les deux loustics s’impatientaient, inquiets de l’heure et de la distance qu’il leur restait à couvrir depuis ce lieu du supplice de Rosa, et du leur, autrement trivial. La pudeur leur interdisant de brailler leur mécontentement, Honecker se fit un plaisir de les laisser moisir. Ils eurent beau par la suite se démener sur leurs machines à s’en faire claquer les boyaux, avoir même la Victoire en vue au bout de Fasanerieallee, un monstrueux tonnerre éclata avant leur arrivée au milieu d’une presse épouvantable où chacun laissait exploser sa joie en tirant ses pièces d’artifice au ras des oreilles sans nombre déjà déchirées par le froid.

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Jean-François Chabas

Les Ivresses

Éditeur : Calmann-Lévy Parution : août 2009

© François Bourru/Calmann-Lévy

Responsable cessions de droits : Andréa Field afield@calmann-levy.fr

Biographie  

Jean-François Chabas est né à Paris et vit aujourd’hui dans la Drôme. Il a exercé d’innombrables métiers avant de se consacrer à l’écriture. Auteur de plus de cinquante romans pour la jeunesse, il a été récompensé par une trentaine de prix, dont celui du festival de Montreuil et celui de la Télévision suisse romande. Il est aujourd’hui considéré comme un futur classique de la littérature jeunesse. Les Ivresses est son deuxième roman pour adultes. Publications   Les Violettes, Calmann-Lévy, 2004. Les derniers titres parus en littérature jeunesse sont édités par L’École des loisirs.

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Dans une maison isolée de Saint-Pierre-etMiquelon, Jonas, trente-six ans, atteint d’une grave maladie, attend la mort. À raison d’une lettre par jour, il entreprend de raconter son histoire à une mystérieuse Ava, dont on comprend peu à peu l’importance fugace qu’elle a eue pour lui. Jonas a déjà vécu mille vies, surmonté mille douleurs : né dans une famille aisée, devenu orphelin très jeune, il est recueilli par une tante qui le maltraite avant d’être adopté par Jean et Christine, propriétaires d’une salle de boxe, aimants, fiers et droits. Mais le malheur s’acharne : un règlement de comptes, le mauvais endroit,

le mauvais moment, ils sont assassinés sous les yeux de Jonas. Commence alors une trajectoire d’errance, ponctuée par des rencontres, marquée par les ruptures et la solitude, sauvée par ses ivresses : la boxe, la nature, les femmes et la peinture. Échoué à Saint-Pierre-et-Miquelon, Jonas se protège par des abords rugueux de la commisération de ses voisins. Pourtant, il n’a rien perdu de son humanité, cette humanité qu’il s’évertue à transmettre à Ava, en même temps qu’un peu de son souffle, dans des lettres tour à tour pudiques, violentes et tendres.

Saint-Pierre, le 2 novembre Ava, Ce Saint-Pierre, c’est celui de Saint-Pierre-et-Miquelon, près de Terre-Neuve. J’y suis arrivé il y a plus de deux mois. Le Portugais qui a découvert ces îles au xvie siècle les avait appelées îles des Onze Mille Vierges, et c’est Jacques Cartier, quelques années plus tard, qui les a débaptisées. Quel con. J’habite une maison basse, aux murs épais, ancienne mais équipée de doubles vitrages, calfeutrée, isolée autant que possible des intempéries. C’est heureux ; je ne crois pas qu’il soit nécessaire de détailler les conditions climatiques du coin à l’approche de l’hiver. Si vous avez envie de me localiser, prenez un atlas à la bibliothèque, ou demandez-en un, je ne sais pas comment on s’organise, dans votre endroit. Plus encore que le froid, c’est l’humidité qui transperce. Et le vent, bien sûr. Les vents, qui arrivent de partout, qui font craquer les solives de la charpente à l’heure même où je vous écris. Cette maison, c’est ma geôle à moi, et vous me maudirez, à lire ces lignes où je m’avoue prisonnier volontaire alors que vous êtes enfermée contre votre gré. Mais je ne suis presque plus capable de me mouvoir, et, quant à choisir le lieu de ma réclusion, je n’avais qu’un souhait : la maison où je vivrais devrait être entourée de nature sauvage. Le hasard des circonstances m’a fait rencontrer un ancien marin, installé en métropole, qui avait quitté l’archipel parce qu’il avait perdu deux frères en campagne de pêche

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hauturière. J’ai fait sa connaissance dans un bar, Le Rêve, au bas de la rue Caulaincourt, près du cimetière de Montmartre. De verre en verre il m’a expliqué qu’il avait une maison à vendre, là-haut, et je ne l’ai pas cru – on fabule face aux occasionnels compagnons de boisson. Une poignée de semaines plus tard, cependant, ce vieux monsieur et moi nous sommes retrouvés dans une étude de notaire, où nous avons conclu l’affaire. Cette maison, je ne l’avais jamais vue qu’en photo et j’aurais aussi bien pu acheter une ruine, mais je dois reconnaître qu’elle est en parfait état. Elle se situe tout en haut de Saint-Pierre, près du rivage, face à une île plus petite, un minuscule morceau de terre qu’on appelle l’île du Grand-Colombier. Beaucoup de noms charmants, pour une nature hostile. Je suis heureux de vous écrire. S’il arrive que vous lisiez ces lignes – c’est-àdire si je parviens enfin au bout de la tâche que je me suis assignée –, j’espère que vous aurez autant de plaisir à me lire. Malgré le chauffage poussé à fond, il fait froid devant ce bureau. Je vais me faire un bol de thé. Jonas

Saint-Pierre, le 3 novembre Ava, J’ai pensé à vous cette nuit, et je m’en suis voulu de n’avoir pas repris ma lettre, au lieu de me réfugier sous la couette ; l’épuisement me rend frileux. Le temps m’est compté et je ne veux – attendez, je m’interromps, pour mettre un peu d’ordre dans ce bordel mental. Ce serait stupide que vous me preniez pour un cintré. Puisque je commence ce long texte et que je ne l’enverrai qu’une fois achevé, mais que je n’ai pas le talent de l’organiser en autobiographie cohérente, autant vous expliquer ce que je fais. Je n’aime pas être confus. J’ai décidé de vous écrire tous les jours pour vous parler de ce que j’ai vécu, de ce qui m’a amené ici, puis d’entasser ces lettres et de vous les envoyer sous forme d’une espèce de manuscrit. Pas lettre par lettre, j’aurais trop peur de me prendre dans les gencives, par retour de courrier, une fin de non-recevoir ; peur, aussi, que vous vous sentiez obligée de me répondre, ce qui serait plus humiliant encore si je venais à m’en rendre compte. Ce récit, deux raisons m’y poussent. La première est mon absolue solitude, associée à la perspective de ma disparition prochaine. Je n’ai plus personne dans ma vie, personne qui vive et à qui je puisse parler, écrire, pas même à qui je

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puisse penser. Je ne sais si c’est un constat d’échec ou de courage, vous pourrez en juger, mais les faits sont là : vous êtes la seule qui occupiez mon esprit, la seule également qui puisse témoigner de mon existence. La seconde raison de cet étrange journal – mais je n’aime pas le terme de journal, qui est le fait de ceux qui tournent autour d’eux comme autour d’un tableau, ou qui lorsqu’ils font profession d’écriture feignent l’astreinte à une discipline ascétique et gratuite alors qu’ils savent livrer leur intimité à la postérité. La deuxième explication de ces lettres, c’est la volonté de vous faire partager mon expérience, et l’espoir que vous puissiez en tirer profit. Vous avez dix-huit ans, la moitié de mon âge exactement, eh oui. Quand vous étiez dans la voiture avec moi, non, quand vous êtes montée dans la voiture, j’ai vu à quel point vous étiez belle, et particulière dans cette beauté. Je sais que vous vous êtes servie de cela comme d’une arme, et sans doute depuis des années, mais je ne saurai jamais ce que peut éprouver un être – homme ou femme – doté d’une pareille grâce. Est-ce une bénédiction ou un fardeau ? L’agréable de mon état, puisqu’il faut bien y trouver des compensations, c’est que je peux vous écrire ces choses sans que vous imaginiez de ma part une volonté de séduire, d’arriver à une fin quelconque. Quand vous vous êtes assise à côté de moi j’ai remarqué votre beauté, et elle m’a frappé au ventre comme un coup. Souvenez-vous, j’ai été incapable d’articuler un mot pendant une bonne minute. Je suppose que ma réaction n’avait pour vous rien que de très ordinaire, mais la seule pensée qui se taillait un chemin dans ma cervelle effrayée, c’était : Je n’ai jamais vu de ma vie une fille aussi belle. Aussi étrangement belle, comme si une créature inconnue avait surgi des brumes de l’imaginaire pour entrer dans cet habitacle.

Jean-François Chabas

Les Ivresses

Jonas

Saint-Pierre, le 4 novembre Ava, Je me suis demandé si je n’aurais pas mieux fait de rester en métropole pour vous venir en aide. Pour vous rendre visite, puisque j’ai cru comprendre que vous étiez seule, peut-être pas autant que moi, mais en tout cas sans famille décidée à vous appuyer dans l’épreuve. Si j’ai laissé un peu d’argent à votre avocat, puisque tout se paye dans ces prisons de merde où l’injustice sociale est plus criante qu’à l’air libre, cela vous permettra de faire face aux dépenses essentielles, mais ne changera rien à votre isolement. J’espère au moins que vos

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compagnes de cellule vous laissent tranquille. Je crois que vous êtes de taille à vous défendre. J’en suis certain. Oui, j’aurais pu rester, mais je me suis imaginé, me traînant comme une limace dans un univers que je hais, au cœur du béton, ahanant, le dos courbé, minable, et j’ai compris que non seulement je n’avais aucune envie de vous offrir cette image de moi, mais qu’en plus j’en viendrais à chercher auprès de vous du réconfort, au lieu de vous en offrir. Je suis bien mieux ici. Et puis vous sortirez. Vous serez délivrée. Quand vous souriez, votre visage change tout à fait. Vos traits si sérieux s’éclairent d’une façon bien insolite, et de fée, vous devenez lutin. Jonas

Saint-Pierre, le 5 novembre Ava, Hier après vous avoir écrit je suis sorti et j’ai été emporté par le vent. Comme une feuille morte. C’est une expérience que je ne recommande pas. La neige ayant recommencé à tomber, je m’étais dit que c’était un bon moment pour aller faire quelques pas dehors ; moi qui ne connais rien à cette région, je croyais que ces flocons assureraient à la nature une sorte de tranquillité passagère, un tapis de coton douillet. À peine avais-je fait dix pas qu’une rafale m’a saisi, et je me suis vu enlevé comme par la main d’un géant. Le vol a duré une éternité, puis j’ai atterri sur une congère qui m’a sauvé la vie. Un rocher m’aurait fracassé. Je suis resté allongé sur le tas de neige, la capuche de mon anorak collée à une joue, les jambes au-dessus de la tête, assez étourdi pour ne pas réussir à me relever malgré des efforts grotesques – quelque chose du scarabée sur le dos ; après ces gesticulations inutiles, je me serais laissé mourir sans peur, il y avait là l’espoir d’une délivrance plus rapide, mais l’épicier, le jeune gars à qui je téléphone pour qu’il me livre nourriture et autres approvisionnements, m’a trouvé tandis que la neige commençait à me recouvrir. C’est un gamin – je devrais rayer ça, il a votre âge – un jeune homme de moins de vingt ans, mais déjà marié et père d’un bébé de huit mois. Il s’appelle Marc. Il est solide, un vrai colosse, le vent ne le faisait même pas vaciller. À ma grande honte, il m’a pris dans ses bras comme il l’aurait fait de son enfant, et il m’a porté chez moi. Ensuite, il m’a forcé à prendre un bain chaud mais ça a été bien compliqué à cause de l’appareillage qu’on m’a planté dans le ventre – je ne veux pas vous donner de détail là-dessus. Le grand garçon, quand il m’a vu nu, en a été si effrayé qu’il m’a quitté en catastrophe. J’ai déjà vu un zizi, il m’avait dit en rigolant, quand il me forçait

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à ôter mes vêtements. Il ne rigole plus. Ça lui apprendra à me traiter comme si j’étais son nourrisson. Ce soir, je vais bien. Je garde même un souvenir fameux de ce vol inattendu. Désormais, toutes les expériences inédites sont bonnes à prendre. Jonas Jean-François Chabas

Les Ivresses

Saint-Pierre, le 7 novembre Et voilà… Je faisais le malin, mais hier matin, impossible de me lever. J’avais mal du bout des orteils jusqu’à la pointe des cheveux. Ça ne fait pas une semaine que j’ai juré de vous écrire tous les jours, et je manque déjà à ma parole. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Je suis tombé en allant chercher une feuille et mon stylo, je me suis évanoui, et quand Marc est passé en début de soirée pour voir comment j’allais, il m’a trouvé sur le plancher. Il est allé chercher le médecin ; ce dernier m’a dit que c’était une folie de rester seul arrivé à ce stade, il a tenté de me persuader de rejoindre la métropole, mais après que je lui ai parlé il s’est calmé parce que, putain de merde, on a le droit de choisir le lieu de sa mort. Non ? Et j’ai assez de médicaments, de bricoles diverses, pour tenir encore un an. Bref, à force d’imprécations j’ai fait fuir ce corbeau, mais il s’est vengé en expliquant au gamin qu’il fallait venir me voir, ou m’appeler, tous les jours. Et Marc n’est pas le genre de type qu’on raisonne ou qu’on fait fuir. Il répondait : Mais oui, mais oui, à tout ce que je lui objectais, et à la fin je me suis encore plus énervé qu’avec le toubib, j’ai gueulé, Espèce de morveux de mes couilles, me parle pas comme si j’étais gaga, j’ai trente-six ans ! Vous croyez que ça l’a démonté ? Y a pas que les vieux qui sont chiants, il a dit. Et je serai là demain à sept heures. Si vous avez encore déconné, vous verrez que vous êtes pas le seul à savoir beugler. J’ouvrirai pas, j’ai répondu. Il m’a assuré qu’un bon coup de latte dans la porte suffirait à lui ouvrir le passage, et je crois que cet ahuri en serait capable. On n’est plus chez soi. Je m’étouffais de fureur. Mais désormais j’ai la table à portée, avec mon stylo, ma trousse, des feuilles en paquet, et un vieux sous-main en cuir bordeaux que j’ai trouvé dans la maison, que je pose sur mes genoux en guise d’écritoire. Je ne vous ferai plus faux bond. Sur une de ces feuilles, j’ai gribouillé des esquisses, de mémoire, des mains du gosse. Des paluches énormes, aux doigts spatulés, comme ceux de certains Noirs, vous voyez ce que je veux dire ? Spatulés. Je vous ai dessinée aussi. En fait, je dois avoir dans la chambre une cinquantaine de croquis, de sanguines, de fusains qui vous représentent. Rien de fameux, mais j’exerce ma mémoire – je n’ai pas de photo de vous. J’avais conservé la coupure de presse où

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on vous voit descendre de la voiture de flics, avec votre blouson par-dessus les menottes, mais vous y avez une expression si désespérée, et haineuse à la fois, l’attitude d’un renard pris au piège, alors je l’ai jetée. Je me rends compte que je ne fais rien de ce que j’avais décidé. C’est bien un journal que j’écris, tandis que j’avais le projet de vous expliquer… quoi ? Peut-être que chercher à se faire connaître tel qu’on se voit ou qu’on voudrait être vu, peut-être que c’est une vanité suprême. Mais non. Ce que je veux, c’est que vous sachiez que je ne suis pas si aussi différent de vous que vous vous l’êtes imaginé, le jour où vous m’avez braqué. Je m’y mets demain. Jonas

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Hélène Frappat

Par effraction

Éditeur : Allia Parution : août 2009

© Jean-Sébastien Chauvin/Allia

Responsable cessions de droits : Estelle Roche edallia@wanadoo.fr

Biographie  

Hélène Frappat est née à Paris en 1969. Écrivain, critique de cinéma (elle produit depuis 2004 le magazine mensuel Rien à voir sur France Culture), elle est également traductrice et auteur de plusieurs essais. Publications   Chez Allia : L’Agent de liaison, 2007 ; Sous réserve, 2004.

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En chinant aux Puces de Clignancourt, le narrateur acquiert une caisse de films de famille datant des années 1950. Il y découvre Aurore, une jeune fille issue d’une famille bourgeoise, filmée par son père puis par son fiancé jusqu’à ses trente ans. L’étonnement survient quand, aux images de la jeune fille se superposent les rêveries et l’histoire d’A., jeune télépathe. Le mystère s’avère d’autant plus troublant que le doute grandit quant à l’assimilation de l’identité des deux personnages. Sous des dehors séduisants, dans l’atmosphère classique et surannée d’une famille de la bourgeoisie provinciale, Par effraction parvient à entraîner le lecteur au cœur même

des problématiques du monde contemporain. L’auteur ne cesse de mettre à mal la frontière fragile qui sépare la sphère publique de la sphère privée. Les « cambriolages intimes » et fictionnels du récit font écho au voyeurisme ambiant. Le voyeur s’immisce partout et se révèle dans l’œil de chacun : dans le regard de Sabrina, jeune amie de A., qui s’introduit dans la demeure des parents d’une camarade de classe ; dans l’œil du narrateur qui visionne ces quelques instants filmés. Mais il imprègne surtout, de manière insidieuse, celui de tout lecteur qui entre par effraction dans la vie des personnages.

Aurore… Aurore… Encore Aurore ! I

Dimanche 23 septembre 2004, dans une contre-allée du Marché aux Puces de la Porte de Clignancourt, vous avez acheté pour la somme totale de 40 euros un carton jauni portant la marque Franprix sur ses flancs. Le propriétaire du stand (un bric-à-brac de bibelots « anciens ») avait indiqué, sans plus de précision, que le lot contenait des films de famille. De retour chez vous, 17 rue des Deux Gares dans le dixième arrondissement, vous n’avez pas ouvert le carton tout de suite. Il est demeuré dans un coin de votre chambre, avec le reste de vos achats (une veste trop grande que vous avez négligé d’apporter au magasin de retouches ; un lot incomplet de revues marxistes ; quelques vinyles), jusqu’à cette soirée d’hiver où, sans savoir pourquoi, vous avez projeté les bobines en désordre sur le mur blanc de la chambre.

II Dans les premières images, tremblées, instables, elle apparaît en noir et blanc. Des formes floues du nouveau-né, la caméra super 8 parvient seulement à capturer le sourire. Les images vont trop vite, comme dans les films muets. Le bébé s’agite dans son berceau, lève les bras, joue avec ses pieds et, soudain, détourne le visage

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d’un geste qui vous deviendra familier. Dans le parc d’une grande villa dont vous apercevez furtivement les contours, à l’ombre d’un chêne la mère du nouveau-né berce l’enfant enseveli sous le linge brodé et les dentelles. La mère brune, l’air sérieux, se penche vers le berceau en osier au rythme saccadé du film. Hélène Frappat

III

Par effraction

La première fois qu’A. ressentit qu’elle possédait un don obscur, elle se trouvait en tête-à-tête avec son professeur de piano. Pendant toute la durée de la leçon, le vacarme disharmonieux des gammes ne parvint jamais à dissimuler à la petite fille de sept ans les pensées tristes qui émanaient, ballet luminescent d’esprits libérés par la formule magique d’une sorcière, de la tête du professeur taciturne. Embarrassée d’avoir accès aux songes intimes d’un adulte qui se tenait respectueusement derrière elle, A. prétexta plusieurs maladies fictives jusqu’à ce que ses parents se lassent d’exiger qu’elle apprenne le piano. Peu après le départ du professeur, que la gouvernante avait accompagné dans l’entrée où l’attendaient son pardessus et son chapeau, A. s’était réfugiée dans l’ancienne nursery, en proie à une violente migraine. Dans la pièce désaffectée qui servait désormais de buanderie sous les combles, l’enfant était demeurée de longues heures recroquevillée sur le fauteuil à bascule où sa nourrice avait coutume de la bercer, attendant la tombée du soir pour voir cesser sa migraine. A. ignorait alors que chaque manifestation de son mystérieux don serait suivie d’une violente attaque de mal de tête. Avant d’apprendre les règles gouvernant le monde des adultes, A. connut sa condition implicite : l’impossibilité du silence. Jour et nuit, dans les rues bruyantes des villes ou le calme feutré qui étouffait chaque bruit chez eux, seuls ou en compagnie, devant leurs amis et leur miroir, jamais les adultes ne se taisaient. Ils parlaient bien moins à leurs interlocuteurs qu’à eux-mêmes, contredisant le plus souvent ce que leur bouche avait formulé civilement à voix haute par un monologue secret où passions et rancœurs se déchaînaient. Leurs voix traversaient les murs, parquets, plafonds, portes, fenêtres, pour venir se loger dans l’oreille de A. L’enfant prit l’habitude de dissimuler sous ses tresses sombres des tampons roses de cire qu’elle achetait discrètement à la pharmacie du village. Elle commença par les mettre la nuit afin de protéger son sommeil de l’invasion des rêves de ses parents et de ses sœurs, puis elle les porta même le jour, préférant répondre étrangement aux questions des adultes au lieu d’entendre, derrière toute demande, son discordant arrière-plan. À l’école, il lui suffisait de sonder, de temps à autre, l’esprit de son institutrice pour continuer à renvoyer à la classe l’image d’une élève un peu distraite, et moyenne. À la maison, ses parents, souvent absents, confiaient leurs trois

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filles aux soins cérémonieux d’une domesticité dressée à se taire ; de retour des hebdomadaires voyages d’affaires auxquels le mari conviait sa femme, les parents de A., mus peut-être par un pressentiment, ne s’inquiétaient jamais des absences de leur fille cadette. Ils interrogeaient la gouvernante sur son emploi du temps avant d’échanger, avec leurs deux aînées, des anecdotes amusantes de voyage. Très tôt, A. imposa, au sein du vaste domaine familial, avec l’accord tacite de ses parents et de ses sœurs, les limites de son propre territoire. Elle s’empara du pavillon abandonné des gardiens au fond du parc (le couple âgé s’était installé au dernier étage de la maison, sous les combles désormais dévolus à la domesticité), et elle venait chaque jour se réfugier, en rentrant de l’école, dans ces pièces vétustes protégées de la rumeur des humains par la frondaison des grands arbres. A. n’entendit jamais que la rumeur des hommes ; elle demeura, sa vie durant, sourde aux appels indéchiffrables du monde des oiseaux, des plantes, des océans et des pierres ; recherchant, dans le silence végétal et minéral, une trêve à la cacophonie des humains.

IV Rêve de la maison aux sortilèges. Un sortilège règne sur cette maison qui dresse sa façade granitique au sommet d’un hameau triste. À sa manière étrange, la maison m’a choisie. Ses murs (dont j’ignore quelle existence pacifique ou terrible ils mènent en l’absence de leurs occupants) m’adressent des signes, des clins d’œil parfois. Un volet se détache dans la nuit, et claque. Le robinet d’eau froide de la cuisine ébouillante. La porte d’une armoire dévorée par les termites dégringole. L’horizon, bouché par l’encadrement trop bas des fenêtres, s’assombrit comme pendant une éclipse. La nature mêle sa voix à celle des pierres. Une armée de fourmis rouges s’enroule autour de mes chevilles, trouant ma peau de piqûres d’aiguille. La plage de sable à la sortie du village, de jour en jour, disparaît, avalée par la chute des troncs d’arbres et la progression bizarrement rapide de la pinède. Sous l’eau, dont la surface renvoie en miroir les rayons roses et gris du couchant, des bancs mauves de méduses, pelagia noctiluca, lancent sur moi, jamais en vain, leurs filaments vénéneux. Sur les plus hautes branches des pins les moustiques-tigres s’assoupissent ; ils attaqueront au crépuscule.

V Lorsque vous vous rappelez cette soirée d’hiver que vous avez passée à projeter les films, ne sortant même pas de votre chambre pour répondre au téléphone (il s’obstina, derrière la porte, à sonner longuement), votre mémoire rétablit

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faussement la chronologie de ces bobines que vous avez pourtant découvertes dans le désordre. Bien avant qu’à l’issue d’un travail minutieux de classement vous eussiez numéroté les bobines, la vie d’Aurore se présenta à vous dans son absolu, et hasardeux, éparpillement. Hélène Frappat

Printemps 1949…

Par effraction

VI Chaque bobine dure trois minutes. Au bord du lit, vous surveillez le projecteur calé entre deux coussins sur votre gauche. Le temps du chargement des films vous semble interminable. Rien n’existe que le sourire éclatant d’Aurore. À l’orée de la rue des Deux Gares, en haut des marches surplombant les rails de la gare de l’Est, sous le ciel immense toute rumeur des trains a cessé.

VII Déçus peut-être de ne pas avoir de garçon, ou bien inquiets à l’idée de transmettre en héritage à leurs trois filles la maison centenaire de champagne Loup-Boiron, les parents de A. décidèrent d’avoir un autre enfant. Les deux aînées s’étaient installées, l’une à Paris, l’autre à Genève, chacune en compagnie d’un fiancé qu’elles ne tarderaient pas à épouser, dans un appartement acheté par leurs parents en prévision. A., elle, demeurait seule. Parvenue sans amis, sans efforts ni éclats en dernière année d’école élémentaire, elle dissimulait derrière un masque terne le rayonnement de ses intuitions. Le vendredi soir, après l’école, elle rejoignait la propriété de son grand-père maternel, à quelques kilomètres du domaine de ses parents, et demeurait jusqu’au dimanche soir en compagnie du vieil homme qui n’avait plus la force de remplir, à Paris, ses devoirs de sénateur. Du grand-père émanaient des ondes paisibles, une voix tendre. Après le déjeuner, pendant qu’il se reposait à l’étage, A. s’enfermait dans le bureau du sénateur, s’entraînant à dévaliser le coffre-fort dissimulé derrière une nature morte suspendue entre deux portes-fenêtres. Debout sur le fauteuil au cuir glissant, l’oreille contre le métal froid du coffre, elle tentait sans relâche de percer les seize codes secrets du mécanisme, attendant que résonnât à son oreille le clic caractéristique de la serrure du coffre lorsqu’elle s’ouvre. Ce coffre aux seize combinaisons indéchiffrables, ces quatre fois quatre énigmes que les attaques de son cerveau ne parvinrent jamais à percer, cette enceinte à l’abri

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dans le mur la défiaient moins pour son contenu (liasses de billets et de lettres) que pour le mystère intact de sa combinaison, sur laquelle elle se garda toujours de sonder l’esprit du vieil homme. Un dimanche soir, en hiver, A. jouait sur les marches du perron lorsqu’elle surprit une conversation entre son grand-père et ses parents qui étaient venus la chercher. Comme s’ils avaient deviné que leurs voix traversaient les murs épais en pierre de taille et les portes-fenêtres claquemurées par grand froid, ses parents chuchotaient presque, mais une fréquence transperça les murs et les fenêtres et vint se loger, stridente, au fond de l’oreille de A. La voix grave de sa mère déraillait vers ces accents criards qui en brisaient le rythme uniformément éteint quand la fatigue, ou le trouble, s’emparaient d’elle. « Enfant trop solitaire… Si elle avait un petit frère, peut-être… » Les nuits suivantes, les rêves de A. furent si bruyants qu’elle n’entendit pas ceux de ses parents.

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Hélène Gaudy

Si rien ne bouge

Éditeur : Éditions du Rouergue Parution : septembre 2009

© Jean-Marc Balsière/Éditions du Rouergue

Responsable cessions de droits : Elisabeth Beyer e.beyer@actes-sud.fr

Biographie  

Hélène Gaudy est née à Paris en 1979. Elle est auteur, en littérature jeunesse, d’Atrabile (éditions du Rouergue, coll. « doAdo », 2007) et a également participé à plusieurs ouvrages collectifs, dont Une chic fille (Naïve, 2008) et Vingt ans pour plus tard (Elyzad, 2009). Elle fait partie du comité de rédaction de la revue Inculte. Publications   Vues sur la mer, Les Impressions nouvelles, 2006 (deuxième sélection du prix Médicis).

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Comme chaque année depuis sa naissance, Nina, quatorze ans, passe l’été sur une île méditerranéenne. Cachée dans la pinède, la maison avec piscine est un lieu protégé où les vacances se déroulent selon un rythme immuable, sans drame ni fissure. Mais cet été-là, Sabine, une adolescente de deux ans plus âgée va, par sa seule présence, perturber l’équilibre familial. Les belles vacances basculent rapidement dans un jeu féroce. Désœuvrées et saisies d’une sensation de puissance, Nina et Sabine testent sur les autres de nouveaux rapports de force. Jusqu’à ce que les choses aillent trop loin. Nina et sa famille découvrent alors jusqu’où ils sont prêts à aller pour que rien ne bouge.

Avec la précision d’une entomologiste, Hélène Gaudy ausculte une famille bien sous tous rapports, confrontée à l’irruption d’une gamine étrangère à son milieu. Dans le paysage tranquille d’une île du Sud, adultes et adolescents vont être entraînés dans une spirale dangereuse. Minutieusement, chaque phrase nous emporte plus loin encore dans l’exploration d’une amitié fabriquée, intense et cruelle, dans une montée permanente de la tension. Un second roman d’une mécanique redoutable.

De loin la maison est légère et bancale. Un coup de pied et elle se brise. La porte bloque, à cause de la terre qui s’est accumulée durant l’hiver, à cause des murs qui se déplacent, des murs tordus du plafond pas droit. C’est ce qui fait le charme de la maison, ils disent, les murs tordus les murs en carton, c’est ce qui fait le charme des maisons de vacances perchées oubliées là comme des cabanes de gosses. Il faut tirer la porte vers soi en enfonçant la clé. Nina essaye tous les ans mais n’y arrive jamais. Tous les ans, sa mère l’encourage, cette année c’est la bonne, et à chaque fois Nina se dit, si quelqu’un nous poursuit comme dans un film d’horreur, je resterai à la porte avec le tueur qui se rapproche, je resterai à la secouer et je ne pourrai pas entrer. Cette année, sa mère ne lui propose pas d’essayer d’ouvrir la porte. Elle ne dit rien sur la terre qui s’accumule, sur les murs pas droits les murs de guingois. Cette année, elle est plutôt fière de cette maison pas si mal, de la pinède et de la piscine, de la mer en contrebas. Fière de les montrer à quelqu’un. Nina, juste derrière sa mère, regarde Sabine en coin. Elle espère qu’elle voit tout, tout autour. Que rien ne lui échappe. Ni la mer ni la piscine ni les pins qui sont si grands si vieux. Elle voudrait lui montrer les choses une par une. Voir s’agrandir ses yeux. Le regard de Sabine lui fait une boule de joie dans la gorge, une fierté duveteuse, un roucoulement silencieux qui change le son de ses mots quand elle dit avec détachement, tiens, les Sénéchal sont arrivés. Elle montre à ses parents la maison d’en face qui émerge derrière les arbres, la bâtisse de pierre, ses volets grands ouverts. Les autres années, elle ne dit jamais, tiens, les Sénéchal sont arrivés.

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Sa mère lui répond avec un sourire, oui, j’ai vu leur voiture dans l’allée. Nina hoche la tête. Elle voudrait bien ajouter quelque chose, un souvenir opportun montrant davantage encore qu’elle est ici chez elle, l’étendue de sa complicité avec les Sénéchal, avec les pins la mer la piscine, l’une de ces petites remarques d’habitué des lieux qui ne procurent pourtant cette satisfaction particulière que lorsque l’habitude n’est pas complète, le lieu pas encore tout à fait possédé. Elle hoche de nouveau la tête. Ne rien perdre du regard de Sabine, des mouvements de la tête de Sabine sur son cou épais, des pieds de Sabine qui piétinent dans la terre et les aiguilles de pin. Sabine ne tourne pas la tête vers la maison des Sénéchal. Elle ne regarde pas non plus la mer. Elle fixe la piscine, s’en approche. Nina voudrait la saisir par le bras, la pousser devant elle pour qu’elle entre la première. Elle poserait ses mains sur ses épaules et la guiderait pour ne rien perdre du regard qu’elle ne manquerait pas de poser sur la cuisine américaine au bar en bois, la table basse au milieu de la pièce, pour lui montrer sa chambre, leur chambre, comme elle a tant imaginé le faire. Mais Sabine fixe la piscine. À l’intérieur, les parents posent les bagages, allument le compteur électrique. Nina regarde Sabine s’approcher de la piscine. En faire le tour. Ne pas regarder la mer, juste la piscine. La boule douce dans sa gorge remonte. Le regard de Sabine sur la piscine. Sur sa piscine à elle. Elle la rejoint doucement, pour ne pas déranger, et sourit d’un sourire qu’elle voudrait moins comblé. Sabine a une moue légère qui fait remonter son nez en trompette. Y a pas d’eau, elle dit.

Hélène Gaudy

Si rien ne bouge

Les villages, les vrais, sont tous à l’intérieur de l’île, regroupés serrés entre les montagnes. En bord de mer il y a surtout des maisons comme celle-là, branlantes et blanches, le plus souvent vides. La côte est plate. Des lauriers-roses la bordent. Ils viennent ici depuis des années. Quand on a trouvé un endroit comme celui-là on n’a plus besoin de chercher ailleurs. Un lieu qu’on retrouve chaque été, exotique, constant, inchangé. En ville, d’habitude, ils ne vont que le soir, de temps en temps, pour faire plaisir à Nina parce que ses parents resteraient bien tout le jour, toute la nuit dans ce lieu dont il devient inconfortable, douloureux presque, de s’extraire. Nina piaffe et s’ennuie dès que le jour baisse, dès que le noir efface la présence de la mer et des jeux de la plage. La ville lointaine alors s’allume. Nina toujours s’habille avant de sortir, c’est fou le temps que tu passes dans la salle de bains pour en ressortir pareille, dit son père. Nina s’habille pour rien, pour pas grand monde, juste pour se surprendre dans les miroirs comme si elle se croisait par hasard. Puis la voiture entre dans la ville. Ils se garent près du port. Nina avance seule devant ses parents. Elle maintient toujours entre eux la même distance. Elle voudrait mener la marche mais sent bien qu’ils la guident comme un chien qu’on promène.

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La nuit, leur maison et celle des Sénéchal sont les seules lumières dans la pinède. Pourtant il y a d’autres demeures, cachées dans la végétation en une disposition faussement aléatoire qui vise à recréer l’apparence des villages. Il faut s’approcher du rivage, passer les pins et leur ombre, pour apercevoir la découpe lumineuse de la côte. Chaque année, ici, des souvenirs identiques se succèdent et s’annulent, si bien que Nina ne garde de cet endroit que les images qu’elle y retrouve tous les ans, comme si le temps ne passait pas, ne modifiait rien, comme s’il était impossible d’y grandir. Nina à qui il n’arrive pas grand-chose imagine souvent avec un appétit coupable les drames immenses ou minuscules qui feraient qu’une année se différencie des autres, se fiche dans le décor et le fissure enfin. Tous les ans, elle construit un scénario différent. Quand l’accident de voiture, affaibli par l’habitude, perd de son intensité, elle remplace la tôle tordue les lambeaux de chair par une silencieuse disparition parentale. Elle se lèverait un matin et plus personne. Les arbres s’agiteraient seuls dans la pinède comme dans un film muet. Cette année, Nina ne sait pas par quoi remplacer l’accident de voiture et l’évanouissement cotonneux de ses parents dans le silence de l’île. Cette année, pour l’instant, elle ne se pose pas la question. Ils n’ont pas encore rangé leurs affaires, ouvert les placards poussiéreux. Ils tentent de donner le naturel de l’habitude à des gestes qu’ils ne font jamais lorsqu’ils sont seuls. Mettre une nappe sur la table. Ouvrir une bouteille et proposer aux filles de tremper leurs lèvres dans le vin épais. On dirait un soir d’anniversaire, se dit Nina, ne manquent que des bougies sous la tonnelle, la nuit est douce et le bruit de la mer se devine sourd, rassurant. On dirait un soir d’anniversaire en mieux puisque même les anniversaires tous les ans se ressemblent alors qu’aujourd’hui tout est inhabituel, même le son de leurs voix que Nina trouve changé. Nina a toujours préféré manger à l’intérieur mais là, elle refuse la veste que son père tente de poser sur ses épaules, son père que depuis quelques heures elle s’est mise à appeler Samuel, sans prévenir. Il l’a regardée avec une fierté légèrement ironique, celle qu’on réserve à ceux qui jouent aux grands, qui peut-être le sont déjà bien plus qu’on ne le croit mais qui semblent toujours singer des habitudes pourtant adoptées depuis longtemps. Ne parvenant pas à appeler sa mère Lise, Nina préfère ne pas l’appeler du tout. Pour lui demander quelque chose elle effleure son bras dont elle retrouve pour l’occasion le contact sec, bref, familier. Trempe tes lèvres, Sabine, dit Samuel enjoué, et Sabine sans se faire prier avale cul sec le fond de son verre de vin. Samuel applaudit. Sabine se sert copieusement. Lise la regarde avec satisfaction manger avec appétit, engloutir les tomates mozzarella avec une régularité de métronome. Sabine au moins fait honneur, dit-elle, et elle ajoute, alors les filles, plage demain matin ? Nina

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lève la tête de son assiette, les filles, ça la rend toute chose. L’étrangeté de Sabine ici, de Sabine sous la tonnelle, de Sabine traînant autour de la piscine pourrait se fondre dans ces deux mots-là, les filles, et elle, Nina, devenir la moitié de deux, un bout de quelque chose. Plage, oui. Sabine ne répond rien, les regarde à peine et Nina voit bien qu’elle ne perçoit rien de ce que cette soirée a d’exceptionnel, ni des efforts qu’ils font pour qu’elle lui semble quotidienne. Je vais me coucher, dit Nina, sans attendre le digestif qui pousse à rester tard, dans le soir doux, près des bouteilles débouchées et des couverts sales qu’ils ne rangeront que le lendemain.

Hélène Gaudy

Si rien ne bouge

Lise s’allonge sur le lit. Sa tête trouve sa place contre la poitrine de Samuel. Elle dit, remonte un peu, ton épaule tombe, et cale sa joue dans le coin moelleux. Je ne sens plus mes jambes, murmure Lise, et ça lui fait plutôt du bien, d’être si fatiguée, l’impression bizarrement rassurante qu’ils ne vont jamais pouvoir repartir. Sur le mur blanc la lumière de la lampe est orange et faible. La chambre est presque vide. Ils aiment ne pas emporter grand-chose ici. Jouer les Robinson sur leur île familière. Lise accorde un soin maniaque à ce que les murs restent blancs, le carrelage, vaste et nu. Tu crois qu’elle vont s’entendre ? Mmmmhhh, fait Lise. La question lui cause un léger embarras, comme l’épaule de Samuel qui s’est affaissée et donne à présent à sa tête un angle désagréable. Elle est gentille, cette petite, continue Samuel. Elle ne parle pas beaucoup, mais elle est gentille. Et puis elle mange bien. Lise pouffe dans l’épaule de Samuel, la fatigue et l’inconfort lui rendent cette conversation pénible et comique, elle ne peut que faire l’effort de se représenter les joues gonflées de Sabine, la mâchoire de Sabine mastiquant les tomates mozzarella avec application et elle pouffe de plus belle, répétant, au bord du fou rire, ah, ça, elle mange bien. Arrête, dit Samuel, c’est nul. Les filles dorment dans la même chambre. Des lits jumeaux que Nina a pris soin de rapprocher l’un de l’autre. Il fait chaud et on doit laisser la fenêtre ouverte. Les moustiques entrent et bourdonnent. Nina dans le noir écoute leur vol. Le silence quand ils se posent sur un mur. Elle lève sa sandale dans un mouvement très lent puis les écrase d’un coup, faisant de petites taches d’un brun épais qu’elle s’empresse de nettoyer, se demandant toujours à qui appartenait le sang dont ils étaient gorgés. Ce soir il y a le souffle tiède du dehors et la présence de l’autre qui s’est endormie tout de suite, enfoncée bouche ouverte dans l’oreiller. C’est la première fois depuis très longtemps que Nina dort avec quelqu’un auprès d’elle. Depuis toute petite dans le creux de sa mère. Après, les lits sont vides. Nina n’en dort que plus mal. Le moindre bruit la réveille. Peut-être ses parents ont-ils fait attention, toujours, à ce que rien ne trouble son sommeil, au point que dans ce silence préservé elle a pris l’habitude d’être à l’affût, petite sentinelle des nuits trop

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longues. Si quelqu’un entrait dans leur appartement, serrure crochetée doucement et silhouette sur le seuil, ce serait elle, Nina, qui donnerait l’alerte ou aurait juste le temps de se cacher sous son lit avant que l’inconnu pénètre dans la chambre. Elle est toujours la première éveillée avant même le réveil. Toujours la dernière endormie au cas où quelque chose. Et voilà qu’elle se retrouve avec ce corps près du sien, lourd et bouche ouverte, sans discussions sous la couette. Nina se retourne sans cesse. Elle regrette d’avoir rapproché son lit de celui de Sabine. L’incongruité de cette présence près d’elle ne permet aucun sommeil. Même les yeux clos elle la sent à travers son souffle chargé, sifflant. Autant la voir de près, la voir une fois pour toutes, se dit-elle, et puis je n’y penserai plus et je m’endormirai. Nina se lève. Au-dessus de Sabine, se penche. Accroupie sur le carrelage, elle regarde cette bouche ouverte qu’elle aurait crue plus grande et plus noire. Les dents sont larges et blanches et la lèvre, gonflée. Sabine dans son sommeil a l’immobilité calme et pesante d’un cétacé ou d’une pierre. Sa peau est lisse, tendue et humide comme celle d’un cachalot, pense Nina, parce que cachalot lui semble moins insultant que baleine. Les cheveux de Sabine sur l’oreiller blanc semblent plus longs, plus frisés et plus denses que le jour. Du drap dépasse son épaule ronde, la bretelle de sa chemise de nuit. Son corps enfle à chaque respiration et s’élève en douceur, presque jusqu’à la joue de Nina qui de plus en plus se penche. Son regard s’attache au corps de Sabine comme à celui d’une morte, captivé par ce que son immobilité permet et révèle. Entourée d’êtres familiers comme des objets, elle ne se souvient pas d’avoir jamais approché de si près quelqu’un d’autre. Elle peut même flairer son parfum, elle qui n’est coutumière que de l’odeur de ceux de sa famille, même sang même peau, celle de sa mère surtout, ce parfum âpre de feuille qu’on froisse. Sabine sent l’eau de toilette de fille, le fruit rouge bon marché et la crème solaire. De sa peau de baleine malléable comme du beurre, Nina approche un doigt tendu curieux.

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Brigitte Giraud

Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits : Barbara Porpaczy bporpaczy@editions-stock.fr

© David Balicki/Stock

Une année étrangère

Éditeur : Stock

Biographie  

Avec Une année étrangère, Brigitte Giraud poursuit une œuvre très personnelle en agrandissant aujourd’hui son champ de vision, son exploration du monde et de l’être humain. Car quand une langue vous échappe dès lors que vous ne percevez pas les codes et les modes de fonctionnement d’un groupe d’individus, c’est le monde lui-même qui paraît se dérober, vous faire barrage, vous empêcher de vivre. Publications   Parmi les derniers romans, chez Stock : L’amour est très surestimé, 2007 (prix Goncourt de la nouvelle 2007) (rééd. J’ai Lu, 2008) ; J’apprends, 2005 (rééd. lgf, coll. « Le livre de poche », 2007) ; Marée noire, 2004 (rééd. lgf, coll. « Le livre de poche », 2005).

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Partie en Allemagne comme jeune fille au pair, Laura, dix-sept ans, découvre tout d’abord qu’elle ne connaît pas si bien la langue de ce pays étranger. Puis c’est au tour de la famille qui l’accueille de la troubler. Est-elle venue pour s’occuper des enfants, pour effectuer des tâches ménagères, pour parfaire cette langue ou tout simplement pour grandir enfin ? Arrivée dans une famille banale qui paraît moins déchirée que la sienne, moins lourde de secrets, Laura va pourtant affronter plusieurs mystères. Elle aimerait tant déceler à travers ces personnages une vérité, un sens qui lui permettraient enfin de combler

les vides et les silences de son adolescence interminable. Parce qu’elle retrouve chez le grand-père des enfants un exemplaire de Mein Kampf, elle est prête à tirer des conclusions hâtives et ne peut s’empêcher de lire ces pages frappées d’interdit qui la révulsent tout en la fascinant. La mère des enfants tombe malade. Le père semble se rapprocher de Laura chaque jour. Que recherche-t-il auprès d’elle ? Laura se demande quel est le prix à payer pour devenir une femme, affronter l’avenir, quitter cette maison pour rentrer dans la sienne.

Cela se passe dans le froid d’un hiver allemand. Je descends du train après avoir parcouru plus de mille kilomètres. Madame Bergen m’attend au bout du quai. Grande, grave et belle. Notre premier échange est bref et approximatif. Je ne suis pas sûre de comprendre tous les mots qu’elle prononce. Mais je hoche la tête en signe de bonne volonté. Je ne sais exactement pourquoi je suis là. Ce que je laisse derrière moi ne peut se résumer en quelques mots. Disons pour simplifier que mon dessein officiel est de perfectionner mon allemand, que je pratiquais au lycée comme première langue. Je suis là pour apprendre. Alors ne perdons pas de temps. J’y suis, consentante. Et dès le premier instant, malgré le sommeil qui me guette, j’apprends. J’apprends qu’on ne marche pas sur la glace en baskets. J’apprends que, malgré quatre heures d’allemand hebdomadaires depuis plusieurs années, je ne comprends pas une seule phrase en entier. Je pose mon bagage à l’arrière de la voiture, un minibus Volkswagen. Je souffle sur mes doigts gelés. Je n’ai pas dormi depuis vingt-quatre heures mais je suis jeune et pleine de ressources, comme aiment à le répéter mes parents. Cela se passe dans un port de la mer Baltique. Je viens d’avoir dix-sept ans. Madame Bergen conduit doucement. Je fais des efforts pour ne pas m’endormir. Elle me pose une question dans laquelle je reconnais le mot « supermarché ». Je m’accroche à ce mot et acquiesce. Mais ce n’est pas vraiment une question, plutôt une information. Quand bien même je ne serais pas d’accord, je ne dispose pas d’assez de vocabulaire pour exprimer clairement, sans être désagréable, que je n’ai qu’une envie, c’est aller dormir. Madame Bergen s’étonne que je ne commente pas le paysage, nous franchissons une rivière dont elle me donne le nom, et je dis que « das ist sehr schön » (c’est très beau). Je ne sais pas si cela est beau, mais je n’ose rester muette. C’est surtout loin de chez moi. Et c’est très blanc aussi, les trottoirs, les arbres, le ciel. Nous longeons le port

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marchand. Madame Bergen me donne quelques explications en lâchant le volant. Je pense qu’elle me parle des conserveries dans lesquelles travaille un parent, mais je ne suis pas sûre, c’est en tout cas ce que j’imagine, un frère peutêtre qui met des harengs en bocaux. À moins qu’il ne s’agisse de son mari, ou du frère de son mari. Nous remontons une ruelle en pente avant de nous garer sur le parking, presque vide, d’un supermarché. Brigitte Giraud

Madame Bergen achète des tranches de foie pour le repas du soir, après s’être assurée que j’aime le foie. Bien sûr, je hoche encore la tête en souriant pour masquer l’inquiétude qui me gagne. J’ai peur de regretter d’être venue ici, manger des tranches de foie avec une famille que je ne connais pas, à des heures de train de la famille que je connais. Nous passons à la caisse et je porte le filet de pommes de terre ainsi que le pain de seigle. Il n’est que trois heures de l’aprèsmidi et la nuit tombe déjà. Madame Bergen se réjouit que je fasse connaissance avec les enfants qui nous attendent à la maison : Thomas et Susanne, quatorze et neuf ans, c’est écrit sur la fiche que j’ai reçue avant d’accepter ma mission. J’ai hésité quand j’ai vu l’âge du garçon, mais j’ai décidé que cela ne changerait rien.

Une année étrangère

Je n’avais pas compris que la maison était hors de la ville. Nous prenons une voie rapide et roulons une vingtaine de minutes dans l’obscurité le long d’une forêt enneigée. Madame Bergen met la radio et me parle du résultat des élections. Je ne sais de quelles élections il s’agit mais je me promets d’acheter un journal dès le lendemain pour me tenir au courant de tous les détails de ma nouvelle vie allemande. Nous roulons avec les essuie-glaces et les phares sur une route humide et je mesure ce qui sépare le Nord du Sud. Nous nous garons devant l’entrée d’une grande villa, isolée près de la voie ferrée. Un chien pose ses pattes sur mes hanches, renifle mes chaussures et mes bagages, alors que les enfants restent assis devant la télévision. Je suis debout dans le hall d’entrée, les pieds mouillés et les yeux brillants de fatigue. Je suis Laura, jeune fille au pair, dans ma patrie provisoire pour six mois. Je commets probablement une erreur en venant vivre ici. Je ne le sais pas encore, mais je ne peux rien éviter de ce qui va arriver. Ce sont les enfants qui me conduisent dans ma chambre, une petite pièce au sous-sol, en bas de l’escalier. Je voudrais demander d’où vient cette forte odeur d’essence, mais je n’ai pas tous les mots pour construire une phrase correcte. Alors je ne demande rien, je me contente de sourire et d’accepter ce qu’on me donne. Je pose mon sac sur le lit une place. Thomas ouvre l’armoire et me montre les rayonnages vides ainsi que le miroir accroché à l’intérieur de la porte. Madame Bergen nous rejoint et s’excuse pour les relents d’essence. Thomas gare sa mobylette juste au-dessus, à la hauteur du vasistas. En effet, à travers les motifs du rideau, je devine le deux-roues. Je dis : « Ja natürlich »

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(Oui, bien sûr) parce que je ne vois pas ce que je pourrais dire d’autre, suggérer que Thomas gare sa mobylette ailleurs, par exemple. Madame Bergen m’invite à visiter le sous-sol. Ici la buanderie avec une machine à laver et du linge qui sèche, là la chaudière, et face à ma chambre, ce qu’elle appelle la « Diskothek », une pièce entièrement revêtue de bois, un bar, des sièges hauts, une banquette et une petite piste de danse. Je ne sais quoi faire après avoir mis mes vêtements dans l’armoire et installé mon minicassette sur la table de nuit. Le plus simple serait de me glisser sous les draps et de m’abandonner à la mélancolie qui me gagne. Mais j’ai peur de me laisser aller. Je ne dois pas rester immobile. J’ouvre la porte de l’armoire et je suis face au miroir, assise sur le petit lit. Je ne comprends pas comment j’ai pu me couper les cheveux aussi affreusement avant de partir. Mèche après mèche dans ma chambre française, j’ai taillé si court qu’on aperçoit mon crâne. Je n’osais plus sortir et croiser ma mère. Elle m’a demandé, avec un genre de pitié dans les yeux, pourquoi je voulais à ce point m’enlaidir. Là, devant le miroir de ma chambre allemande, je me rends compte que ma mère n’avait pas tort. Demain j’achèterai du gel et mettrai un peu d’ordre dans ma nouvelle tête. Je ne sais si je dois regagner le salon où les enfants regardent à nouveau la télévision, si je dois aider madame Bergen à la cuisine. Je monte l’escalier au moment où monsieur Bergen fait son entrée. Il est à peine six heures, et nous passons bientôt à table. Tout le monde parle. Beaucoup. Vite. Fort. Je m’agrippe à quelques mots qui me mettent sur la piste. Puis je perds le fil, dérive avant de revenir in extremis dans la conversation. Je dois faire répéter les questions deux fois, je fronce les sourcils en même temps que je regarde fixement monsieur Bergen quand il veut savoir si je n’ai pas peur de me lever tôt. Les enfants doivent être à l’école à sept heures trente, et c’est moi qui accompagne Susanne. Madame Bergen met dans mon assiette la plus grosse des tranches de foie, avant que j’aie osé protester, et je sais que manger cette tranche de foie me sera impossible. J’ai deux problèmes insolubles dès le premier repas, venir à bout de l’énorme escalope dont l’odeur m’indispose et assimiler le grand nombre d’informations qu’on me donne pour le lendemain. Une autre inquiétude me gagne : chacun doit se demander qui est cette fille quasiment muette, dont le faciès imbécile se contente de sourire, interrogeant du regard les uns et les autres, cette fille manifestement empêchée, dépassée par les événements, une gentille fille probablement, puisqu’elle caresse le chien tout en chipotant avec sa viande, mais une pauvre petite à coup sûr, dont l’étrange coupe de cheveux trahit un dérangement certain. Je me lève pour proposer de l’aide à madame Bergen, piétiner avec elle dans la cuisine, mais elle m’engage à me rasseoir aussitôt, m’exposant aux questions des enfants et aux recommandations mystérieuses du mari, qui, comble de malchance, roule les r. Je veille à ce que l’attention

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se détourne de ma tranche de foie mais chacun insiste au contraire, riant de mon manque d’appétit. Monsieur Bergen en oublie d’essuyer le gras accroché à sa moustache. Chacun s’amuse, le volume monte d’un cran. Les parents débouchent leur deuxième bière et allument des cigarettes. Les enfants jouent avec le chien, qui jappe sans que cela dérange personne. Chacun entre en scène, crie plus qu’il ne parle et j’ai peur de ne rien savoir de ce qui m’attend demain. Tout le monde a quelque chose à raconter, mais personne n’écoute personne. Personne ne me demande qui je suis, d’où je viens, et pourquoi je suis chez eux plutôt que chez moi.

Brigitte Giraud

Une année étrangère

C’est Susanne qui frappe à ma porte à six heures du matin, et j’ai l’impression qu’elle interrompt une nuit qui aurait pu durer toujours. La chaudière près de ma chambre souffle bruyamment. Personne ne bouge dans la maison. Susanne prépare son petit déjeuner seule et c’est elle qui m’apprend ce que je dois faire. Nous nous installons l’une en face de l’autre sous la lumière crue de la cuisine, et je sens qu’elle m’observe comme si je venais d’une autre planète. Je ne sais pas me servir de la cafetière et j’ouvre tous les placards avant de trouver ce dont j’ai besoin. Les phrases qu’elle prononce résonnent comme autant d’énigmes à déchiffrer. Je sens que je déçois Susanne, et j’ai peur d’éconduire son attente. Je sens qu’elle me juge, je ne sais si je l’amuse ou si je l’exaspère. Ce qui est sûr est que Susanne fait démonstration de son savoir-faire et de son autonomie. Elle n’est pas loin de se moquer de moi, en attendant, elle me teste. Je dois reprendre la situation en main. Alors je lui demande d’aller se laver et de préparer son cartable. Mais elle rectifie ma phrase. Je ne maîtrise pas encore bien la différence entre le cod et le coi, et en allemand, cela peut vite tourner au drame. Je ne sais toujours pas si les parents sont « schon weg » (déjà partis) ou s’ils « schlafen noch » (dorment encore). Susanne me demande de démêler ses longs cheveux, ce qui lui donne l’occasion de se tordre de douleur devant le miroir de la salle de bains et de me jeter des regards noirs. Nous sortons et les deux voitures des parents sont là, devant le garage. Rien ne bouge dans la maison. Nous marchons dans la nuit jusqu’à l’arrêt de la navette scolaire et nous sommes seules à attendre. Le vent fait ployer les arbres qui bordent la forêt et la neige tombe des branches par paquets. Susanne monte dans le car sans me dire au revoir. Je ne sais si je tiendrai longtemps ainsi, à marcher dès l’aube dans le vent glacé, alors que les parents de la petite fille dont je m’occupe dorment à poings fermés. Il y a quelque chose que je ne comprends pas, quelque chose dont on m’a peut-être parlé mais que je n’ai pas saisi. Je rentre en longeant la voie ferrée, la tête enfoncée sous ma capuche, et je ne sais ce qui me pousse à retourner chez les Bergen, franchir la porte de cette maison alors que rien ne m’y oblige. J’avance en guettant les premiers signes du lever du jour, mais la nuit semble éternelle et seul me parvient le bruit de mes semelles crissant dans la neige.

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Jean-Michel Guenassia

Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits : Solène Chabanais solene.chabanais@albin-michel.fr

© Philippe Grollier/Albin Michel

Le Club des incorrigibles optimistes

Éditeur : Albin Michel

Biographie  

Jean-Michel Guenassia est né en 1950. Après avoir été avocat puis scénariste et auteur dramatique, il a tout arrêté en 2002 pour s’atteler à l’écriture du Club des incorrigibles optimistes. Publications   Pour cent millions, Liana Levi, 1986.

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En 1959, à Paris, Michel a douze ans et deux familles qui se détestent : les Marini et les Delaunay. Il est élève à Henri-IV et joue au babyfoot dans les cafés. Il fréquente le Balto à Denfert et y découvre le Club des incorrigibles optimistes que fréquentent Sartre et Kessel. C’est un club d’échecs où se retrouvent les exilés hongrois, soviétiques, polonais et allemands. Ce sont tous des communistes repentis, traîtres, ou renégats, bourrelés de questions et de remords. Ils ont en commun des histoires rocambolesques ou tragiques et ont tous sauvé leur peau en passant à travers le rideau de fer.

Pendant que sa famille se désagrège peu à peu, alors que son frère part pour l’Algérie et en déserte, et que lui-même aborde le passage délicat de son adolescence, Michel plonge dans l’histoire de ces hommes écorchés ; il nous rapporte la multitude des vies de chacun, la grandeur de ces hommes et leurs lâchetés. Une vaste fresque où la grande histoire côtoie la chronique familiale, où les vies, sacrifiées sur l’autel des idéaux, deviennent des trajectoires magnifiques.

Avril 1980 Aujourd’hui, on enterre un écrivain. Comme une dernière manifestation. Une foule inattendue, silencieuse, respectueuse et anarchique bloque les rues et les boulevards autour du cimetière Montparnasse. Combien sont-ils ? Trente mille ? Cinquante mille ? Moins ? Plus ? On a beau dire, c’est important d’avoir du monde à son enterrement. Si on lui avait dit qu’il y aurait une telle cohue, il ne l’aurait pas cru. Ça l’aurait fait rire. Cette question ne devait pas beaucoup le préoccuper. Il s’attendait à être enterré à la sauvette avec douze fidèles, pas avec les honneurs d’un Hugo ou d’un Tolstoï. Jamais dans ce demi-siècle, on n’avait vu autant de monde pour accompagner un intellectuel. À croire qu’il était indispensable ou faisait l’unanimité. Pourquoi sont-ils là, eux ? Pour ce qu’ils connaissent de lui, ils n’auraient pas dû venir. Quelle absurdité de rendre hommage à un homme qui s’est trompé sur tout ou presque, fourvoyé avec constance et a mis son talent à défendre l’indéfendable avec conviction. Ils auraient mieux fait d’aller aux obsèques de ceux qui avaient raison, qu’il avait méprisés et descendus en flammes. Pour eux, personne ne s’est déplacé. Et si, derrière ses échecs, il y avait autre chose, d’admirable, chez ce petit homme, cette rage de forcer le destin avec son esprit, d’avancer envers et contre toute logique, de ne pas renoncer malgré la certitude de la défaite, d’assumer la contradiction d’une cause juste et d’un combat perdu d’avance, d’une lutte éternelle, toujours recommencée et sans solution. Impossible de rentrer dans le cimetière où on piétine les tombes, escalade les monuments et renverse les stèles pour s’approcher plus près et voir le cercueil. On dirait l’inhumation d’une vedette de la chanson ou d’un saint. Ce n’est pas un homme qu’on porte en terre. C’est une vieille idée qu’on ensevelit avec lui. Rien ne changera et nous le savons. Il n’y aura pas de société meilleure. On l’accepte ou on ne

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l’accepte pas. Ici, on a un pied dans la tombe avec nos croyances et nos illusions disparues. Une foule comme une absolution pour l’expiation des fautes commises par idéal. Pour les victimes, ça ne change rien. Il n’y aura ni excuse, ni réparation, ni inhumation de première classe. Qu’y a-t-il de pire que de faire le mal quand on voulait faire le bien ? C’est une époque révolue qu’on porte en terre. Pas facile de vivre dans un univers sans espoir. À cet instant, on ne règle plus de comptes. On ne fait pas de bilan. On est tous égaux et on a tous tort. Je ne suis pas venu pour le penseur. Je n’ai jamais compris sa philosophie, son théâtre est indigeste et ses romans, je les ai oubliés. Je suis venu pour de vieux souvenirs. La foule m’a rappelé qui il était. On ne peut pas pleurer un héros qui a soutenu les bourreaux. Je fais demi-tour. Je l’enterrerai dans un coin de ma tête. Il y a des quartiers mal famés qui vous renvoient dans votre passé et où il est préférable de ne pas traîner. On croit qu’on oublie parce qu’on n’y pense pas mais il ne demande qu’à revenir. J’évitais Montparnasse. Il y avait là des fantômes dont je ne savais pas quoi faire. J’en voyais un devant moi dans la contre-allée du boulevard Raspail. J’ai reconnu son pardessus inimitable en chevrons clairs, façon Humphrey Bogart années 1950. Il y a des hommes qu’on mesure à leur façon de marcher. Pavel Cibulka, l’orthodoxe, le partisan, le roi du grand écart idéologique et des blagues à deux balles, altier et fière allure, avançait sans se presser. Je l’ai dépassé. Il avait épaissi et ne pouvait plus fermer son manteau. Ses cheveux blancs en bataille lui donnaient un air d’artiste. — Pavel. Il s’est arrêté, m’a détaillé. Il a cherché dans sa mémoire où il avait vu ce visage. Je devais évoquer une vague réminiscence. Il secoua la tête. Je ne lui rappelais rien. — C’est moi… Michel. Tu te souviens ? Il me scruta, incrédule, toujours méfiant. — Michel ?… Le petit Michel ? — Arrête, je suis plus grand que toi. — Le petit Michel !… Ça fait combien de temps ? — La dernière fois qu’on s’est vus, c’était ici, pour Sacha. Ça fait quinze ans. On est restés, silencieux, embarrassés par nos souvenirs. On est tombés dans les bras l’un de l’autre. Il m’a serré fort contre lui. — Je ne t’aurais pas reconnu. — Toi, tu n’as pas changé. — Ne te moque pas de moi. J’ai pris cent kilos. À cause des régimes. — Je suis heureux de te revoir. Les autres ne sont pas avec toi ? Tu es venu seul ? — Je vais au boulot, moi. Je ne suis pas retraité. Son accent traînant de Bohême s’était fait véhément. On est allés au Sélect, une brasserie où tout le monde avait l’air de le connaître. [… ]

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— Non mais je rêve ! Tu as vu cette bande de cons qui se déplacent pour ce connard. Ils ont de la merde dans la tête ou quoi ? — C’était un symbole. — Moi, j’irai pisser sur sa tombe. Il ne mérite rien d’autre. Y a pas de quoi être fier. — Il ne pouvait pas se renier. — Il savait. Depuis Gide et Rousset. Je lui ai raconté pour Slansky et Clémentis. Il n’a rien dit. Il savait pour Kravchenko. Il a condamné Kravchenko. Tu expliques ça, toi ? Hurler avec la meute. Mépriser les martyrs. Nier la vérité. Ce n’est pas être complice ? C’était un salaud. Il est resté pensif, le front penché, le visage contracté. — Je suis mal placé pour donner des leçons, je ne devrais pas dire ça. — Je ne comprends pas. — La moindre des choses, c’est d’avoir la reconnaissance du ventre. On survivait avec le pognon qu’ils nous filaient. Sans eux, on n’y serait pas arrivés. — Qui vous filait du pognon ? Pavel m’a regardé en coin comme si je faisais l’imbécile. Il a vu que j’étais sincère. — Tous les deux. Kessel et Sartre. Ils nous pistonnaient pour des traductions, des petits boulots. Ils connaissaient plein de gens. Ils nous recommandaient à des revues, à des directeurs de journaux. On faisait des piges. Si on était raides, c’est eux qui payaient le proprio ou les huissiers. Comment on aurait pu s’en sortir ? On n’avait pas une thune. On avait tout perdu. S’ils ne nous avaient pas aidés, on aurait fini sous les ponts. Ça a été plus dur quand il est devenu aveugle et qu’il n’est plus sorti de chez lui. Il y a deux ans, ils ont dépanné Vladimir, tu te souviens de lui ? — Comme si c’était hier. — Il a eu des ennuis. Ça le démangeait de me raconter. Je revoyais Vladimir Gorenko dans l’arrière-salle du Balto en train de distribuer ses victuailles. — Que lui est-il arrivé à Vladimir ? — Avant de passer à l’Ouest, il dirigeait le complexe pétrolier d’Odessa. À son arrivée, il a obtenu le statut de réfugié politique. Il n’a pas trouvé de travail. Aucune entreprise dans le pétrole n’a voulu de lui. Même ceux qu’il connaissait et avec qui il était en affaires. Personne n’a bougé le petit doigt pour l’aider. Tu sais pourquoi ? Ils avaient peur de Moscou. S’ils l’embauchaient, ils se mettaient mal avec eux. Ils gueulaient contre les cocos et ils faisaient du business avec eux. Marcusot, le patron du bistrot, tu te rappelles, c’était un brave homme, lui avait trouvé une chambre de bonne chez un charcutier de la rue Daguerre. Vladimir s’occupait de sa comptabilité. — Il le payait en nature avec des saucissons et des plats cuisinés. Enfin payer, c’est beaucoup dire, Vladimir râlait parce qu’il lui donnait les restes qu’il aurait jetés.

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Le Club des incorrigibles optimistes

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— On en a profité. Vladimir partageait avec nous. D’autres commerçants lui ont demandé de s’occuper d’eux. Petit à petit, il s’est fait une clientèle. Ça marchait bien. Ça n’a pas plu aux comptables du quartier qui ont déposé plainte. Vladimir, il a un paquet de qualités sauf que c’est un polytechnicien. Il a toujours raison. Ce n’est pas un diplomate, si tu vois ce que je veux dire. Quand les flics ont débarqué, au lieu de faire l’imbécile et profil bas, il s’est énervé et les a pris de haut : « Je n’ai pas eu peur du kgb et je suis sorti vivant de Stalingrad, ce n’est pas vous qui allez m’impressionner. Je travaille, je paie mes impôts et je vous emmerde ! » Il n’a rien écouté. Il a continué malgré les avertissements. Tu ne me croiras pas, ils l’ont mis en taule. Pour exercice illégal de la profession d’expert-comptable. Il a engueulé le juge d’instruction. Il a fait quatre mois de préventive. Tu te rends compte ? Un type qui parle six ou sept langues. Ils ont fermé son cabinet. Ça a été la faillite. D’après toi, qui l’a aidé ? Kessel est allé voir le juge et Sartre a payé l’amende. — Et qu’est-ce qu’il fait maintenant ? — Il bosse chez le comptable qui l’a dénoncé et il a récupéré sa clientèle. Il n’a pas le droit de passer le diplôme. — Deux ou trois fois, Sacha l’avait évoqué. Je n’avais pas compris qu’ils vous aidaient. — Je ne savais pas que tu étais ami avec Sacha. Je croyais que tu étais ami avec Igor. Sacha, personne ne l’aimait. C’était… À ma façon de le regarder, Pavel s’est arrêté. On est restés là, silencieux, dans le brouhaha, avec ces souvenirs qui revenaient nous tirailler. — J’étais ami avec les deux. — On ne pouvait pas être ami avec les deux. C’est impossible. — Pour moi, c’était possible. Un jour, Sacha m’a dit que Kessel lui avait payé le loyer de sa chambre de bonne. Il avait encore du retard et il n’osait pas lui demander. — Kessel avait grand cœur. Jusqu’à la fin, l’année dernière, il nous a dépannés. Tu vois, moi aussi, je me comporte comme un petit salaud. Il ne faut rien espérer de personne. Tu fais le bien et on te crache à la gueule. C’est plus fort que moi, je n’arrive pas à oublier ce que Sartre a dit, ce qu’il a laissé dire et surtout ce qu’il n’a pas dit. C’est pour ça qu’on ne l’aimait pas trop. C’était un sale con, un révolutionnaire de salon mais il était généreux. L’argent, ça ne compense pas. — Pendant toutes ces années, je n’ai rien vu. J’étais jeune. J’avais l’impression qu’il t’appréciait. — Je lui racontais des blagues. Ça le faisait marrer. Lui qui avait une si bonne mémoire, il ne s’en souvenait jamais et me demandait de les lui répéter. — Je me souviens de Leonid et de sa blague sur Staline et le soleil. — Vas-y raconte, j’aimerais l’écouter pour une fois. — Attends, il faut que je m’en souvienne. C’est Staline, un matin, il se lève.

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Il fait très beau. Il s’adresse au soleil : Soleil, dis-moi qui est le plus beau, le plus intelligent, le plus fort ? Le soleil n’hésite pas une seconde : C’est toi ô Staline, lumière de l’univers ! À midi, Staline remet ça : Dis-moi Soleil, qui est le plus brillant, le plus génial, le plus remarquable homme de tous les temps ? Le soleil confirme : C’est toi ô immense Staline. Avant le dîner, Staline ne peut résister au plaisir de redemander au soleil qui est le meilleur communiste du monde. Le soleil lui répond : T’es qu’un malade, Staline, un psychopathe, un fou furieux et je t’emmerde, maintenant je suis passé à l’Ouest ! Pavel a éclaté de rire comme s’il l’entendait pour la première fois. — Tu racontes mal les blagues. Les Français ne savent pas les raconter. Quand Leonid la racontait, ça durait une heure. — C’est vrai. C’était extraordinaire. Tu crois vraiment qu’il l’a racontée à Staline ? — C’est ce qu’il dit. Leonid, ce n’est pas le genre à se vanter. Dis-moi, tu étais ami avec lui, si je me souviens ? — Très ami. J’aimerais le revoir. — Pourtant, il haïssait Sacha. — Ce sont de vielles histoires qui n’intéressent plus personne. Aujourd’hui, ça n’a plus beaucoup d’importance. Il n’a rien répondu, hésitant, et a haussé les épaules. Il a repris un croissant. […] — Raconte-moi encore une blague, Pavel. — Tu connais la différence entre un rouble et un dollar ? J’avais déjà entendu cette blague foireuse. Si ça se trouve, c’était lui qui me l’avait racontée quinze ans plus tôt. J’ai cherché sans trouver. — Non, je ne vois pas. — Un dollar ! Il a éclaté de rire, ravi. — Que s’est-il passé, Michel ? On a eu de tes nouvelles pendant un moment et tu as disparu. — Après la mort de Sacha, j’ai continué à voir Igor et Werner. Les autres, tu les revois ? — Il n’y a que toi qu’on ne voit plus.

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Hubert Haddad

Parution : août 2009 Responsable cessions de droits : Amélie Louat amelie.louat@zulma.fr

© Elisabeth Alimi/Opale/Zulma

Géométrie d’un rêve

Éditeur : Zulma

Biographie   Hubert Haddad est né à Tunis en 1947. Son premier recueil de poèmes Le Charnier déductif paraît en 1967. À partir d’Un rêve de glace (Albin Michel, 1974), les romans et les recueils de nouvelles alternent sans discontinuer avec les essais sur l’art ou la littérature, les pièces de théâtre et les recueils de poèmes. Après une investigation des domaines du fantastique sous un jour halluciné, Hubert Haddad investit les territoires critiques de l’histoire. Sa pratique multiforme de l’écriture et des savoirs ajoutée à sa longue expérience des ateliers d’écriture l’ont conduit à écrire Le Nouveau Magasin d’écriture (Zulma, 2006), sorte d’encyclopédie en action de la littérature et de l’art d’écrire offrant d’innombrables jeux littéraires inédits, suivi en 2007 du Nouveau Nouveau Magasin d’écriture, voué aux fastes de l’imaginaire à travers deux cents gravures choisies pour leur pouvoir d’évocation. Publications   Parmi les romans récents, chez Zulma : Palestine, 2007 (prix des Cinq Continents de la Francophonie) (rééd. lgf, coll. « Le livre de poche », 2009) ; La Cène, 2005 ; Le Ventriloque amoureux, 2002 ; L’Univers, 1999 (rééd. 2009) ; Tango chinois, 1998 ; La Condition magique, 1997 (grand prix du roman de la Société des gens de lettres).

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Pour tenter d’oublier Fedora qu’il a aimée à en mourir, un romancier s’exile sur les côtes du Finistère, dans un vieux manoir dominant l’océan. Emporté par l’esprit des lieux, il commence un journal intime où peu à peu se mêlent personnages réels et fictifs. De Fedora, soprano lyrique qui se donne le jour et se refuse la nuit, à l’étudiante japonaise persécutée par son frère yakusa, les héros de ses romans, ses maîtresses disparues, ou encore Emily Dickinson, prennent un même caractère de réalité. Mille et une nuits d’un insomniaque qui se raconte des histoires, Géométrie d’un rêve, traversé par les figures de Faust, la Tosca ou Othello, est le roman de la jalousie inexpiable et de l’amour fou.

Personne n’a aimé comme j’ai aimé. Pourtant il y eut d’autres femmes. J’ai vécu d’autres matins après la nuit de Londres. C’est avec une sombre joie que je brûlerai mes manuscrits pour vivre à nouveau un pareil amour, pour trahir Fedora dans la folle pensée d’elle. Et pour tout recommencer sans mémoire. Mais l’océan qui gronde n’est pas le Léthé. Ici, à Ker-Lann, le vent parle on dirait. Il me rappelle d’une voix connue la longue histoire de mes errements. J’ai tout perdu avec Fedora. Ma solitude est telle que je dois prendre garde à bien clore portes et fenêtres. Le soir, une peur d’enfant me vient avec la pression des rêves. C’est une sorte d’infirmité que l’impossibilité de distinguer les vivants des morts dès que les paupières se ferment. À mon âge, l’accumulation des cendres ne laisse plus guère luire les braises que dans le profond sommeil. Mais je pressens un incendie à chaque éveil brusque. L’insomnie n’éclaire pas la nuit de flammes : dix fois, je me relève d’un suaire pour observer le croisement des phares sur la pointe d’Ar-Grill et le gouffre du large, si proche de l’oubli, au-delà des récifs et des îles de la Fée. Quand un écrivain n’a plus d’autre issue, c’est assez naturellement que lui vient l’idée du journal. Je n’en avais jamais écrit une page, même adolescent. L’exercice m’a toujours semblé apocryphe, faux comme l’album de photos familial. « Les plus détestables mensonges sont ceux qui se rapprochent le plus de la vérité », disait Gide en expert de la chose. Mais je n’ai d’autre alternative aujourd’hui que le mutisme ou la confession. Et me taire serait une sorte de noyade. Glissant en aval du temps qui me reste, je commence avec ces pages un

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exercice inédit et quelque peu saugrenu : tenter de garder la tête hors des eaux mortes du quotidien, bien autrement que par la fiction. Nous sommes un lundi d’octobre. Le ciel gronde par-dessus les pins et les frênes du parc et s’engouffre comme un haut fleuve torrentueux dans l’Océan visible, blanche écharpe agitée entre les épaules rocheuses de la pointe d’Ar-Grill. Ces propos entendus tout à l’heure à la pharmacie du bourg : « Si vous aviez un remède pour coller le bec des pies borgnes ! » Le vieux Braz, bien connu pour braconner à la torche dans les criques, posait la question sans rire. Existe-t-il un bon remède que tous les bavards et délateurs impénitents se verraient prescrire par mesure de protection du voisinage ? En attendant je reviens de l’officine avec une boîte de sédatifs. La nuit de Ker-Lann sera sourde et sans mystères. Quand le ciel se dégage au bon moment, le point du jour dans l’anse d’Ar-Grill ouvre sur la mer un éventail de diamants, de paillettes d’or et de pétales de rose. C’est d’un luxe solennel dont on ne se remet guère une fois le couvercle de brouée crachotante rabattu jusqu’au soir. Mais la nuit fut obtuse à souhait, sans spectres ni feux follets. La lande au-delà du parc a la teinte fauve d’une échine de renard et la mer luit encore, miroir vacant en bas des hautes roches. « Ceux qui savent se taire deviennent enfants des dieux. » (Søren Kierkegaard.) Je ne me suis donné d’autre programme que d’approcher au plus près ma vérité, quitte des erreurs et approximations propres au genre. C’est pour moi une question de survivance sinon de sauvegarde. Le temps en réserve ne vaudra jamais aucun des matins de ma vie avec Fedora. Il faudra bien que je m’explique, que je raconte l’essentiel de ces années vécues dans sa lumière, son obscure illumination. Sans omettre les orages et la folie. Ainsi, n’aurai-je pu aimer plus entièrement d’autre femme sur cette terre, malgré combien de révoltes et de molles évasions. Malgré nos relations tronquées de comédiens vrais ou faux qui n’eurent, ensemble, qu’une scène de jour à jouer. En mante religieuse ou en araignée suceuse d’encéphale, Fedora aura délibérément réduit notre liaison à une lutte à mort, une pariade d’insectes dans un rayon de lune. Je ne doute pas qu’elle m’aimait à sa manière forcenée et distraite. Sa jalousie d’ailleurs n’égalait que la mienne et nous en jouions en funambules au-dessus d’un gouffre. Sujet de nouvelle : un homme projette de se suicider mais ce qui le retient, c’est de ne pouvoir assister à ses propres funérailles. Jusqu’au jour où il apprend par la bande le décès d’un parfait homonyme. Il s’empresse alors d’adresser un faire-part circonstancié à ses proches et assistera sous un déguisement à la cérémonie, bien décidé à en finir une fois celle-ci accomplie. Morose délectation de voir l’effet (ou l’absence d’effet) de sa disparition sur les seuls capteurs

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d’identité que sont les visages, les visages des proches. Une telle épreuve pourrait très bien pousser notre suicidaire dessillé à prendre le large. On ne se tue pas pour si peu… Né d’une morte, j’aurai baigné dans un torrent de fantaisies. Ma grand-mère maternelle, pourtant affectée d’un deuil incurable, fut la plus cocasse et inventive des nourrices. Ces premières années de formation expliquent sans peine que je sois devenu romancier et conteur. Par exigence vitale. La fiction des origines, sans cela, m’eût probablement rendu fou à lier. Elzaïde n’avait guère plus de cinquante ans lorsqu’elle hérita de sa fille morte en couches. C’était encore une belle femme au visage solide et à l’ample poitrine. Une fièvre puerpérale l’avait rendue stérile et sujette aux extravagances. Elzaïde me prit naturellement en charge avec l’accord muet du veuf en attendant une décision du conseil de famille ou des autorités sanitaires, laquelle ne se concrétisa que tardivement. Placé dans une institution de la fonction publique à l’âge d’être scolarisé, je restais néanmoins sous sa tutelle et vivais avec elle les fins de semaine et les mois d’été. Bien avant, dès que je fus en mesure de comprendre un mot, Elzaïde entreprit sans vraie méthode mon instruction onirique. Ma grand-mère était une encyclopédie : nul phénomène, pas un événement n’échappait à ses gloses d’illettrée. Elle possédait une imagination redoutable, quoique archaïque, riche d’une infinité d’exemples plus ou moins controuvés. Elle m’expliquait le monde par le menu et à tout moment, sans grand souci des contradictions qui agrémentaient de nouveaux mystères ses élucubrations. Elzaïde dut me combler à l’âge des pourquoi : mes questions infinies, doigt pointé sur la lune, bénéficièrent avec elle d’une exaltation soutenue. Plus tard, je me souviendrais d’avoir vécu avec une Shéhérazade vieillie qui aurait bien voulu enrayer par ses histoires le mouvement fatal de la réalité.

Hubert Haddad

Géométrie d’un rêve

Comment ai-je pu jeter l’ancre dans ce trou du Pennar-Bed, toutes aventures interrompues, voilà un autre prodige : rien ne m’attache ici que la sapidité des embruns au goût de départ et d’exil. C’est comme si j’avais loué un tombeau d’Égypte pour profiter d’une nuit du désert à l’abri des tempêtes. L’esprit ou le désir de fiction m’est passé le jour où j’ai compris que je me trouvais moi-même prisonnier d’une histoire aberrante à laquelle j’ai cru pouvoir échapper en me réfugiant sur cette côte sauvage. La douleur en soi n’interdit pas ordinairement de poursuivre une œuvre – sauf quand l’excès d’invraisemblance envahit votre espace mental. Dans l’irrésolution qui est la mienne, au sens littéral, je ne saurai jamais plus accorder au divertissement ce qu’il faut de folie pour aboutir à une œuvre romanesque.

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L’exception est l’ange. Chacun est prisonnier dans son sexe, qu’il soit avoué, ravalé ou perdu. Et ce que nous vivons de l’autre, c’est cette déchirure plus ou moins bien masquée. La fin d’un amour ne peut être que funeste, comme une grâce rejetée. Tout débuta pourtant dans l’allégresse. La joie entre en vous à l’improviste, c’est une énergie surnaturelle, une sorte de révélation. Le hasard commanda nos deux premières rencontres. On croise quelquefois, par seconde chance, la personne connue la veille ou l’avant-veille, avant que le fatal anonymat des grandes villes ne l’engloutisse sans retour. La première fois, pour moi décisive, je l’avais approchée dans de curieuses circonstances. C’était le 9 novembre 1989, jour de la chute du mur de Berlin. Il pleuvait des cordes d’or ce soir-là. Installé à l’arrière d’un taxi, je revenais passablement ivre d’un cocktail de rentrée donné par mon principal éditeur. Le Paris boulevardier versait dans l’agitation désordonnée de l’automne : foules, klaxons et lumières. À l’occasion d’un feu rouge, soudainement, la portière arrière s’ouvrit et une vague de soie ou de satin craquante et parfumée me submergea. Un sourire immense, précieux comme le plus fin collier de perles, des yeux taillés à même l’âme et, sur ma joue, un souffle plus troublant qu’un baiser volé : Fedora s’était jetée à mes côtés, sa hanche contre la mienne, et m’implorait gaiement : — Conduisez-moi vite au palais Garnier, je chante Tosca dans deux heures, à peine le temps de me maquiller ! Désinvolte, elle jeta un billet de cent francs sur le siège avant. Le chauffeur amusé m’interrogea de l’œil. J’allais bien sûr à l’opposé mais n’eus pas un instant l’idée de céder la voiture pour en quérir une autre. — Soit pour le détour ! Mais, de grâce, reprenez votre argent. — Pas question ! Que faites-vous dans la vie ? Artiste sûrement ! Vissi d’arte, vissi d’amore… C’est quoi, votre nom ? Vous avez des enfants ? Ce brusque interrogatoire fusa en trilles dans cette bouche de soprano colorature. Le trac et la peur du retard motivaient son agitation. Galant d’occasion, je lui déclarai ma qualité d’auteur et lui épelai un nom alors piètrement notoire. — Je n’ai rien lu de vous avant bientôt ! s’exclama-t-elle. C’est vrai que je n’aime que la poésie. Connaissez-vous ces vers : je bois dans ta déchirure j’étale tes jambes nues je les ouvre comme un livre où je lis ce qui me tue Le taxi remontait l’avenue de l’Opéra. Fedora allait m’échapper dans quelques minutes. Coi d’émotion, je cherchai avec un sentiment de panique la parole salvatrice. Mais déjà, elle nous saluait, moi et le chauffeur – au même

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titre, il me sembla. Déjà, le taxi obliquait et allait se ranger, après un décrochement, devant l’entrée des artistes. — Venez me voir ! lança-t-elle avec une gravité enjouée. Tosca meurt tous les soirs… Nous la vîmes glisser jusqu’à la porte et disparaître sur un pas de danse. Toujours captif de son parfum et de sa voix tandis que la voiture rebroussait chemin vers la rive gauche, je savais déjà que, anéanti par sa vénusté autant que par le prestige qui l’enveloppait, je ne tenterais rien pour la revoir. « Je n’existe pas, j’ai cessé d’exister pour être à toi », écrit Johannes, le Don Juan de Kierkegaard, à sa giovin principante. Mais véritablement, quand on se sent détruit, annihilé par la foudre d’une rencontre, le désir de séduction disparaît vite dans la débâcle des sentiments ; et ne reste plus qu’une mortification, un fond navré de déconvenue que le temps finira bien par éponger, en serpillière universelle.

Hubert Haddad

Géométrie d’un rêve

Je pourrais écrire ainsi son histoire, si j’en avais le cœur : dans ses voyages, en grand secret, elle change, il lui semble rajeunir, devenir une autre vraiment, des souvenirs lui viennent qu’elle n’a pas vécus ou qu’elle a oubliés, comme si une autre existence lui était donnée, comme si elle entrait dans le corps et les pensées d’une autre femme, plus jeune chaque nuit, plus jeune et plus libre, et si différente, comme si vraiment, chaque nuit, elle devenait une autre.

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Thierry Hesse

Démon

Éditeur : Éditions de l’Olivier Parution : août 2009

©Thierry Normand/Éditions de l’Olivier

Responsable cessions de droits : Martine Heissat mheissat@seuil.com

Biographie  

Publications  

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Thierry Hesse vit à Metz, où il enseigne la philosophie. Aux éditions Champ Vallon : Jura, 2005 ; Le Cimetière américain, 2003 (prix Robert-Walser).


Les familles perdent toujours les guerres. Pierre Rotko le sait bien, lui qui en tant que grand reporter a sillonné la corne de l’Afrique. Ce sentiment de défaite, il l’éprouve personnellement quand son père lui confie, après des années de silence, l’histoire de sa propre famille : le destin de ses parents, Franz et Elena, des juifs russes assassinés par les nazis, son exil en 1953, et tous les malheurs communs aux êtres pris dans la tourmente de la guerre. Pierre sait alors qu’une page de sa vie, la page du silence et du déni, s’est définitivement

tournée. Il quitte travail et amie, entreprend des recherches, pour qu’enfin son histoire lui appartienne. C’est dans cette fièvre que son démon se manifeste. Veut-il connaître la vie avec la peur ? Avec la mort ? C’est bien ce que Pierre cherche : faire lui-même l’expérience des abandonnés de l’Histoire. Et c’est à Grozny que Pierre se rend. Parce que Grozny est une ville en guerre, qui, dans une Tchétchénie écrasée une fois de plus sous la botte russe, se révèle tragiquement parfaite pour faire l’expérience de la désolation.

Prologue Ce matin, vers 4 heures, j’ai été réveillé par le soldat de dix-neuf ans qui occupe la chambre d’en face. Il gémissait. Lors d’une patrouille dans la région de N’Djamena, au Tchad, il a heurté une mine. Un vieux modèle fabriqué par Matra Armement, a regretté Richir. Depuis qu’on m’a rapatrié au Val-deGrâce, il est mon chirurgien et s’efforce de sauver ma jambe. Les plaintes du jeune soldat étaient entrecoupées de grognements lugubres. Richir, il y a huit jours, l’a amputé des pieds, et hier le blessé a reçu la visite d’un capitaine, envoyé, je suppose, par les services du ministère. J’ai vu passer devant ma porte un piquet droit et sec, vêtu d’un uniforme aux plis irréprochables. Il a dû se planter à côté du soldat, le temps de l’informer de ses futures prothèses, de sa pension, de son retour dans le civil. Que peut dire un piquet ? Je me demande si Matra fabrique aussi des prothèses. Ses cuisses, sa rate et son intestin grêle ont été également perforés. D’après Marie-Agnès, qui a changé tout à l’heure mes pansements, il pleure dans son sommeil. Sûrement qu’il rêve de sa dernière patrouille. Parfois je rêve aussi de ma dernière journée en Tchétchénie. Merab, mon chauffeur géorgien, avait choisi pour moi le quartier Mitchourine. Faubourg situé au nord-est de Grozny, c’est ici que vivent les Maïbek. Merab a fait leur connaissance lorsque son père et lui, après la première guerre, sont venus réparer des voitures. Quand nous sommes arrivés, la nuit descendait sur la ville. Ahmad et Zarima Maïbek voulaient bien m’héberger. Un journaliste est une espèce rare à Grozny. Ils ont accepté mes cadeaux (des conserves,

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un rasoir électrique et une montre), refusé mon argent. L’appartement, dans un petit immeuble au fond d’une rue, avait souffert mais restait habitable. Les gros dégâts datent de la deuxième guerre, m’a dit Ahmad. Vitres pulvérisées. Façades en flammes. Torrents de fumées brunes. Débris propulsés dans les airs. Corps déchiquetés. Amas de chairs. Dégoulinades de sang. Fin novembre 1999, alors qu’en Tchétchénie la deuxième guerre avait seulement trois mois, Mitchourine n’était plus Mitchourine. Tout le faubourg ou presque de Grozny s’était mué en un magma d’énormes blocs noirâtres, hérissés de barres métalliques et rouillées et de moignons de bois sous des nuages gonflés de crasse et de poussière. Au-delà du faubourg, c’est Grozny tout entière qui avait subi le même sort. Un sort que l’on pouvait comparer à celui de nombreuses villes allemandes devenues, après les raids anglo-américains des années 1942-45, d’immenses champs de ruines. Des villes où la quantité de gravats divisée par le nombre d’habitants se chiffrait à plusieurs dizaines de mètres cubes : plus de trente mètres cubes à Cologne, plus de quarante à Dresde… Même si à Dresde et à Grozny agresseurs et victimes ne se ressemblaient pas, c’était le même spectacle de fin du monde. Après ces attaques aériennes, seuls deux ou trois dizaines de bâtiments avaient tenu. Peu de familles étaient restées. Des gens vivent ici, lisait-on sur la porte d’un immeuble à côté de celui des Maïbek, mais la plupart, entre les pilonnages, s’étaient enfuis au nord, en direction de l’Ingouchie, sinon avaient tenté de s’échapper au sud, vers les monts du Caucase. En décembre 1999, à quelques rues du logement des Maïbek, un régiment de chars de l’armée russe avait été la cible d’un commando de boïviki nichés dans les ruines alentour. Après des heures d’une bataille acharnée qui avait abouti à la retraite du régiment, les boïviki avaient tué près de cent soldats fédéraux, changé en compote de ferraille une dizaine de blindés. Les corps ensanglantés des Russes pourrirent sur place jusqu’au lendemain matin. Pendant la nuit, des meutes de chiens déambulèrent parmi les chars carbonisés, grignotant là une oreille de tankiste, ici une main ou la moitié d’un bras. Maintenant les Russes avaient pris l’habitude d’abattre tous les chiens qu’ils croisaient. Ils en avaient supprimé des milliers, disait-on. On découvrait régulièrement leurs restes un peu partout en ville, quoique le nombre de cadavres canins demeurât largement inférieur à celui des humains. Boïviki est le nom donné par les Russes aux combattants tchétchènes. Terme péjoratif, plus proche de racailles que de résistants. Les Russes disent aussi « Tchèques » ou bien « culs noirs », voire « Juifs », pour désigner les peuples du Caucase, et beaucoup pensent, à l’instar du général-lieutenant Chamanov, ancien commandant en chef de la 58e armée qui s’est dépensée à Grozny sans compter, que les Tchétchènes sont les pires des crapules. Sur place pendant six semaines, je n’ai pas vu combattre, ni reçu de bombes sur la tête, mais j’étais dans la guerre – comme on dit : dans la nuit. Souvent

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j’ai entendu des tirs, des explosions, je suis tombé sur des cadavres, j’ai deviné l’angoisse de gens abandonnés. J’ai pris des photos et des notes. Parfois je rappelais que c’était mon travail. Les Maïbek le croyaient, et probablement était-ce mieux. Le premier soir, Ahmad avait demandé à sa femme Zarima de nous servir du thé et des gâteaux au miel. Tous deux voulaient que je raconte Paris, la France. Nous étions quatre à table : Ahmad, Merab et moi, et puis Zeinap, la « femme-renard », qui bientôt habiterait mes pensées. Après les phrases d’accueil, les formules attendues, nos échanges ont été laconiques. Pas seulement à cause de la langue. Le vieil Ahmad multipliait les gestes d’hospitalité, se montrait agréable, mais rien n’était normal, léger. Comment aurait-il pu en être autrement ? Je savais par Merab qu’ils n’avaient plus leurs deux garçons : Timour, le cadet, et Djokhar, l’aîné. Le premier, tué, le second, porté disparu. Personne n’y fit même allusion. Le jour où l’on invite un étranger, on tait sa peine. Le journaliste pouvait parler de la brutalité des Russes, d’une capitale détruite, d’un peuple décimé, en essayant de sensibiliser les opinions occidentales, mais Timour et Djokhar, c’était leur histoire à eux, leur douleur secrète. Et cependant : n’étais-je pas venu pour elle ? Non pas pour alerter les opinions ou les consciences, mais pour cette douleur secrète, justement. Une idée me hantait : que les familles perdent toujours la guerre. Et cette idée m’avait entraîné jusqu’ici. Quand s’ouvrent les jours de liesse sur les avenues illuminées, que les vainqueurs sont acclamés sous les drapeaux, que les chefs politiques pérorent aux tribunes, que les foules s’étreignent et s’embrassent, les familles pleurent en se souvenant de ceux qu’elles ont perdus, et se renferment dans leur tristesse.

Thierry Hesse

Démon

Le 27 janvier 2002, il n’était pas encore midi quand j’ai surpris derrière le dépôt d’autobus une colonne de blindés. Sur l’ex-avenue Lénine, trois femmes, la tête enveloppée d’un foulard, et munies de longues tiges métalliques, fouillaient les décombres de la poste. Elles y cherchaient des planches sèches et pas trop lourdes pouvant servir de combustible. J’étais en train de les photographier quand j’ai entendu les moteurs. J’ai traversé l’avenue, contourné un grand trou qui avait englouti la moitié du trottoir, commencé à gravir les décombres. Ceux-ci formaient un monticule d’environ dix mètres, enduit de cette pellicule grise et légèrement collante qui recouvrait la ville – non seulement les maisons et les rues (ou ce qu’il en restait), mais aussi les flaques d’eau, les monceaux d’ordures ménagères, les carcasses de voitures, les dépouilles d’animaux, les fruits et les légumes vendus à la sauvette sur de petits étals. Un panneau de bois peint qui devait être une porte s’est brisé sous mon poids, j’ai tâché d’éviter des plaques de verre coupant, puis j’ai atteint le mur arrière de l’ancien édifice, il était presque intact, et j’ai grimpé sur une plate-forme assez épaisse de quelques mètres carrés en forme de pièce de puzzle, dernier vestige du plancher du premier étage ; je m’y suis accroupi avant de reconnaître à moins d’un

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kilomètre en direction de l’ouest cinq ou six chars, probablement des T-90, suivis de deux camions transportant des soldats. Ils avançaient vers nous. J’ai fait un geste à l’intention des femmes. Elles ont levé la tête, échangé quelques mots, puis, sans même m’adresser la parole, quitté les éboulis en détalant dans une ruelle. Le soleil à cette heure était tiède et or pâle. J’avais néanmoins l’impression que la colonne sortait d’un brouillard en haillons où se mêlaient la cendre et l’eau et la poussière. Elle progressait dans ce brouillard et s’immobilisait tous les cent mètres. À chaque station, un groupe de trois soldats, le cou rentré dans les épaules et un fusil en main, sautait des véhicules et se faufilait quelque part. À l’entrée de l’avenue, la colonne a stoppé. Ce matin-là, j’ai eu soudain très peur. C’était la première fois que j’éprouvais ce sentiment en Tchétchénie. Seulement cette peur, ce n’était pas pour moi. J’avais peur pour Zeinap, pour sa sœur et sa mère, pour les Maïbek aussi, pour ces familles qui m’évoquaient la mienne. J’allais pourtant recevoir plusieurs balles dans la jambe. Ce soir, en regardant par la fenêtre de ma chambre, j’observe dans la cour de jeunes hommes au buste d’athlète. Ils ont parfois un bras en moins et ils avancent avec difficulté dans un fauteuil ou à l’aide de prothèses. De mon côté, je suis revenu à la case départ : Paris-Grozny-Paris. Une dizaine de stations de métro me séparent de mon domicile, une petite demi-heure à pied de celui de mon père. Depuis qu’il s’est tué, je n’y suis pas retourné. Lorsque j’en serai capable, que je pousserai la porte de son appartement pour le vider pièce après pièce, sans doute que j’irai mieux. Pour le moment, je vais écrire l’histoire de ma famille. Avant, pendant, après la guerre qui a détruit l’Europe et la moitié du monde il y a environ soixante ans. Cette guerre qui m’a conduit en Tchétchénie afin qu’à présent cette histoire m’appartienne.

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Hadrien Laroche

La Restitution

Éditeur : Flammarion Parution : août 2009

© Arnaud Février/Flammarion

Responsable cessions de droits : Patricia Stansfield pstansfield@flammarion.fr

Biographie  

Né en 1963 à Paris, ancien élève de l’École normale supérieure, Hadrien Laroche a publié un essai sur Jean Genet – Le Dernier Genet (Éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1997 ; nominé pour le prix Fémina du meilleur essai ; traductions anglaise et japonaise) et, depuis 2003, plusieurs romans. La Restitution constitue le dernier volet d’un triptyque sur « L’homme orphelin de son humanité ». Publications   Les Hérétiques, Flammarion, 2006 ; Les Orphelins, Allia, 2005 (rééd. J’ai Lu, 2006).

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Henry Berg a été abandonné enfant par les siens pendant la guerre avant de recevoir l’héritage familial puis de le liquider et d’effacer son nom. Son fils participe aujourd’hui à Vilnius à une conférence sur les œuvres d’art pillées pendant la période de l’Holocauste et loge à la pension Mona Lisa, théâtre d’un trafic d’enfants. La vie des objets spoliés et le rire des enfants orphelins font écho au destin de son père. La Restitution aborde la question de la spoliation d’un point de vue romanesque et donne à cette enquête sur la mémoire, l’identité et la dette un caractère intempestif.

Personne ne m’attendait avec mon nom. L’aéroport de Vilnius n’est pas éloigné de la ville. Durant le trajet j’ai pu lire celui du chauffeur à droite de son portrait sur la licence affichée de manière lisible pour le client. La Mercedes a emprunté un boulevard à tombeau ouvert, tourné deux fois, avant de rejoindre l’avenue circulaire qui oriente le trafic autour de l’enceinte de la cité. La voiture a ensuite bifurqué à l’intérieur de la vieille ville. Dans ce quartier aux rues tortueuses, elle s’est peu après arrêtée à un carrefour. Au moment de payer, alors que je croyais fourrer le portefeuille dans la poche de mon imper, je l’ai jeté directement sur la banquette. Cuir noir sur moleskine noire : invisible. Avant de repartir avec mon portefeuille à l’arrière de son engin, le chauffeur m’a déposé sous un lampadaire devant un hôtel fermé. Ça commençait bien. J’ai tourné autour du bâtiment sous l’éclairage jaune pendant une bonne heure. Les pierres de l’enceinte évoquaient moins les murs d’un établissement pour voyageurs que ceux d’un monastère. L’espace d’une brève hallucination ces murs m’ont rappelé l’hôtel particulier des miens, rue Vivant-Denon. Des banquiers de père en fils. Pas de lumière aux fenêtres, personne. Heureusement une femme est passée. Je l’ai vue arriver un peu plus bas dans la rue. Elle est apparue à l’endroit où la rue fait un coude, un fichu sur la tête, un cabas dans une main, l’autre le long de ses cuisses. À cette heure tardive la vieille femme rentrait d’un pas tranquille. Elle m’a conduit deux ou trois rues plus loin, en passant par une petite place, le long d’un couloir de chantier adossé à un immeuble, sous un toit de bois, puis à travers une cour où étaient garées des automobiles. Sous un porche, elle m’a montré d’un doigt, plus loin dans la rue, l’enseigne de la pension Mona Lisa. La réception était située au premier étage de cette bâtisse de style alpin

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néo-allemand. L’escalier qui menait à l’accueil était raide. Je suis monté avec ma valise de peau jusque devant le comptoir. Là-haut, une fille pianotait sur le clavier de l’ordinateur de la réception qu’elle avait basculé sur un site de célébrités – Hola, Ah ! ou Voici – dont les pages éclairaient le plateau et au-delà. Penché au-dessus du comptoir, j’ai découvert un visage garce, ou plutôt grave, puis doux. Yeux verts, cheveux noirs. Elle a levé ses sourcils sur le visiteur : un visage animé, pâle comme le lait, parcouru de milliers de micromouvements. Au fond des mers les rayons du soleil font miroiter les pierres, provoquent des myriades d’éclats colorés, chatoiements vifs de couleurs qui semblent nager dans l’onde. Éclairée par l’écran maintenant revenu sur la page d’accueil de la pension, devant cet aquarium luminescent, vibrait une peau nerveuse comme l’oiseau-mouche. Cette fille était extraordinairement vivante. Puis ses doigts aux ongles peints ont lentement commencé le processus de l’enregistrement. Mes yeux vallonnaient sur son tee-shirt fraise. — First name ? — Hen… Au moment où je lui ai donné mon prénom un brouhaha à l’étage a avalé mes paroles comme la chèvre le télégramme dans une scène de Jour de fête. — … avec un i. — Surname ? — Berg. L’institution ne demandait apparemment pas d’empreinte de carte bleue ni aucun papier d’identité. Une chance. Dans une langue étrangère à elle et à moi j’ai expliqué que je cherchais un endroit à l’écart, peu cher, dans un quartier animé, qu’une réservation à mon nom avait été faite depuis la France dans un hôtel voisin, que j’étais arrivé ce soir et avais trouvé porte close et qu’une dame qui passait là m’avait conduit jusqu’au lieu où je me trouvais maintenant. J’ai précisé que j’avais obtenu au téléphone dans cet autre établissement un prix très intéressant et que je ne souhaitais pas payer plus. — Combien tu peux payer ? Dans ma langue natale. Avec sérieux, détachement, une détermination glacée. C’était un coup de poker. La surprise puis la précipitation m’ont fait mentionner le montant conclu avec l’autre établissement, moins quinze pour cent. — Nous verrons ça demain, a brisé là la jeune fille. Que diable fait ce petit garçon dans le couloir ? À cette heure il devrait être couché. Comme ils sont nombreux ces trophées sur les murs de l’escalier hélicoïdal ! Immense cette bibliothèque pour une si modeste pension ! L’imper plié à mon bras, je me suis glissé dans ma chambre au dernier étage de la pension. Le plafond en bois était incliné. J’avais soif. Autour de moi j’ai cherché un verre. Dans cette chambre dépouillée, table, chaise, de quoi se laver, armoire, rien de plus, il n’y en avait pas. Pieds nus, je suis redescendu à la réception pour en demander un. Alors que je me trouvais sur le palier du demi-étage, j’ai eu

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La Restitution

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le temps d’apercevoir un homme qui tenait un garçonnet, la main de l’adulte formant pince sur l’avant-bras du petit qui sans se débattre ne montrait aucun plaisir à être ainsi transporté. De dos j’ai vu un crâne chauve, costume traditionnel de chasseur, manteau de Loden vert, alpenstocks frappés de petits insignes et dans sa main libre une canne siège parapluie, idéale pour les battues. Tous deux ont disparu par une porte dérobée. En descendant, j’ai ramassé sur une marche de l’escalier un croco pliant, deux serpents quasi comestibles avec bagues dans le nez et une soucoupe ; il y avait aussi un petit rat de cave vert. Délicieux. Je me suis approché du comptoir de la réception. L’écran de l’ordinateur était ouvert sur un diptyque. Deux photos de classe ou maton montrant les visages d’une fille et d’un garçon d’une dizaine d’années. Ils étaient épinglés sur l’album de famille numérique d’une fratrie dont il eût été criant que rien ne reliait entre eux les deux membres de nationalités différentes, quoiqu’il fût également incontestable que plus d’un trait les rapprochait. Derrière le rideau pourpre qui abritait sa loge, la chambrière aux yeux verts a surgi. Aussitôt elle a pianoté sur le clavier de l’ordinateur et basculé l’écran sur le fameux site de célébrités. J’ai toutefois eu le temps de reconnaître parmi la paire de papillons épinglés sur la page virtuelle maintenant masquée le visage de ce jeune garçon au casque de cheveux blonds traîné plus tôt dans le couloir par une poigne de fer. Je l’ai regardée. Elle aussi. Dans notre regard j’ai pu distinguer le reflet de la joie du riche au fond de l’œil du pauvre. — Il n’y a pas de verre dans ma chambre, puis-je vous en demander un ? — Je viens, a répondu la fille. Je suis remonté. Peu après, on a frappé à ma chambre. Au lieu d’entrouvrir la porte, de tendre le bras et de prendre le verre, je me suis effacé pour laisser passer la jeune fille. Le verre d’eau tenu dans la main gauche devant elle, elle s’est avancée dans la pièce puis a posé l’objet sur le bureau. Elle s’est retournée. Je lui ai demandé son nom. — Letitia. Letitia Ann Lew. Prononce : loup, a-t-elle ajouté avant de quitter ma chambre, comme elle était venue, avec grâce. J’ai alors pendu mon imper jeté en arrivant sur le lit fait. Comme je venais encore d’en faire l’expérience dans le taxi, la poche de cet imper est un véritable vide-poches. Une sorte de panier percé. Par cette poche je puis dire que je jette véritablement l’argent par les fenêtres de mon imper. Je l’ai acheté d’occasion. Les circonstances de cet achat sont assez particulières pour que je me les rappelle. Dans la capitale où se trouve le siège de l’Organisation, chaque jeudi je me rends chez mon boucher. Ils sont trois dans la boutique : lui, sa femme qui tient la caisse et un homme robuste qui n’a pas l’air content d’être là, la pièce rapportée. Lui me sert toujours moins bien que le patron. La patronne est assise derrière le comptoir à proximité de deux vitrines frigidaires disposées à angle droit : l’une pour le cuit, l’autre pour le cru. Poulets et canards cuisent sur des tournebroches dans la rue. Après la sortie de l’école, appuyée contre la caisse, assise sur le tabouret que sa mère n’occupe pas, leur fille lit. Ils sont ingrats

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tous les trois. Lui porte une casquette, rasé approximativement, sa peau présente des traces de couperose sur les joues ; sa femme porte des lunettes à gros foyer et un pull de laine vert tricoté main. « Chateaubriand ! » Le patron me sonne. « Oui, monsieur Meurtdesoif. » Comme chaque fois dans la boucherie située dans la rue parallèle à celle du dépôt-vente, non loin du siège de l’Organisation pour laquelle je suis officiellement en mission ici, j’ai hérité cette fois encore d’une entrecôte premier choix. L’homme à la casquette me dicte ma commande. Je n’ose plus demander autre chose car ce serait en quelque sorte rompre le contrat que j’ai avec la visière du chef. Accord tacite qui veut que le jeudi je paie au moyen de ma carte bancaire un pavé que je mangerai bleu. « Bientôt terminé Materoli ? » s’inquiétait également chaque fois Meurtdesoif au moment de me présenter l’appareil à carte bleue. La version internationale du rapport de la Mission dite Mattéoli sur la spoliation des juifs de France m’occupait alors, en particulier le volume consacré à la question du trafic illicite et de la restitution des œuvres d’art. Le jour où je lui demanderai trois côtes premières de l’agneau du Périgord nourri sous la mère, j’éprouverai un soulagement. Cette fois-là, j’aurai le sentiment d’exercer mon libre arbitre. Passer du chateaubriand aux côtelettes attestera la possibilité pour moi de changer de chemin. Ensuite je suis allé au dépôt-vente. En arrivant, j’ai posé le chateaubriand sanguinolent enveloppé dans un papier glissé dans une pochette plastique rose sur l’étagère au-dessus de la caisse. Les bouchers en général ne s’embarrassent pas trop de l’emballage des produits qu’ils vendent. De même ils dépècent sans état d’âme. Ils frappent la viande comme Moïse le Rocher, sans haine ni passion. J’ai déposé ma pochette contenant le morceau de viande sur les gants, à proximité des cravates et des portefeuilles, peut-être avec l’accord du gérant, qui peut surveiller ces objets placés au-dessus de sa caisse, un homme au crâne glabre, plus sûrement sans rien lui demander. Je l’ai fait pour être libre de mes mains et pouvoir feuilleter les portants où sont suspendus à des cintres les chemises, les costumes et les manteaux. Il est quasi impossible de bien feuilleter les vêtements sans avoir les deux mains libres. La main droite tient le cintre tandis que l’autre palpe le tissu, ouvre le col, note la signature, la  taille, glisse le long de la manche, va pincer l’étiquette agrafée en lieu et place des boutons de manchettes, enregistre le prix, avant de passer à la suivante puis à la caisse. C’est ainsi que j’ai trouvé mon imper d’occasion. Après avoir défait ma valise dans la chambre, je me suis juché sur le chien assis. J’ai fumé une cigarette sur le rebord de la fenêtre en regardant les toits de la ville et le ciel au-dessus de moi. Deux femmes m’ont déjà accueilli depuis mon arrivée ici. Elles l’ont fait avec gentillesse, sans émotion, comme on secourt un homme affamé, en lui donnant un verre d’eau. Ce n’est pas la première fois que je perds mes papiers et mon argent. L’an passé, j’ai perdu deux cartes de crédit puis deux fois mon père. Ça ne m’empêche pas d’être vivant. Demain, j’ai l’intention de demander à Herb de bien vouloir être ma banque pour deux ou trois jours.

Hadrien Laroche

La Restitution

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Hervé Le Tellier

Parution : août 2009 Responsable cessions de droits : Eva Bredin ebredin@editions-jclattes.fr

© Cathy Bistour/Éditions JC Lattès

Assez parlé d’amour

Éditeur : Éditions JC Lattès

Biographie  

Hervé Le Tellier est écrivain, membre de l’Oulipo et l’un des « Papous » de l’émission-culte de France Culture. Son dernier ouvrage paru est un recueil de poésie, Zindien (Le Castor Astral, 2009). Publications   Parmi les romans et nouvelles les plus récents : Je m’attache très facilement, Mille et une nuits, 2007 (prix Guanahani du Roman d’amour) ; La Chapelle Sextine, Estuaire, 2005 ; Inukshuk, Le Castor Astral, 1999.

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« La planète connut cette année-là son automne le plus chaud depuis cinq siècles. Mais de la clémence providentielle du climat, qui joua peut-être son rôle, il ne sera plus question. Ce récit couvre l’espace de trois mois et même un peu plus. Que celle – ou celui – qui ne veut pas – ou plus – entendre parler d’amour repose ce livre. » Ainsi commence Assez parlé d’amour. Anna et Louise pourraient être sœurs, mais ne se connaissent pas. Elles sont mariées, mères, heureuses. Presque le même jour, Anna la

psychiatre va croiser la route de Yves, l’écrivain, Louise l’avocate croise celle de l’analyste d’Anna, Thomas. À quarante ans, à ce tournant d’une vie qui ne comporte pourtant que cela, la foudre est encore permise, mais quand on a cru – à tort – que la vie était à jamais tracée, le désir et la liberté se payent cher et comptant. Hervé Le Tellier, en horloger délicat, trace la parabole de leurs trajectoires. Amoureux de ses personnages, il dessine une galerie de portraits tendres et sans pitié de femmes, d’amants et de maris.

Thomas Il faut donner aux villes de grands jardins. Les jardins sont la condition pour que la vie des jeunes gens bascule, pour qu’elle emprunte un chemin de traverse, un embranchement imprévu. Pour qu’elle réalise une partie de ses potentialités. C’est dans un jardin, celui du Luxembourg, que pénètre un adolescent, un matin de février 1974. Il porte une écharpe de laine et les cheveux longs, et s’appelle Thomas, Thomas Le Gall. Thomas est un bon élève. À seize ans tout juste, il suit une math. sup., il doit satisfaire les ambitions que sa mère place en lui, réussir une « grande école », l’idéal serait Polytechnique. Mais ce matin de février, Thomas a quitté la maison, pris le métro – il habite Barbès, le dix-huitième arrondissement – et n’est pas descendu de la rame à la station du lycée. Il a poursuivi la ligne 4 jusqu’à la station Saint-Michel, puis remonté le boulevard jusqu’au jardin. Il marche vers le grand bassin, longe les statues des reines de France, s’installe sur une chaise de métal. Il a préparé son escapade. Il a dans son sac plusieurs livres. Il ne fait pas si froid. Le soir, il revient chez ses parents. Il a faim : il a déjeuné d’une baguette et d’un fruit. Le lendemain, le surlendemain et tous les autres jours, Thomas retourne au Luxembourg. Le jardin devient son quartier général. Il y retrouve parfois des compagnons de bohème : une fille de son âge, Manon, blonde, nez retroussé et taches de rousseur, plus paumée encore que lui – l’odeur du patchouli la lui rappellera à jamais –, et Kader, un grand homme noir, peut-être la trentaine,

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un guitariste qui officie dans le métro. Quand il pleut, Thomas s’abrite sous l’un des kiosques ou se réchauffe au Malebranche, un café enfumé où il a vite ses habitudes avec des khâgneux de Louis-le-Grand. Il discute politique, littérature, s’engueule sur Proust, Althusser, Trotski et Barthes, sa véhémence est en proportion de son ignorance des textes. En les lisant vraiment, plus tard, il rougira des sottises énoncées, s’étonnera de l’impunité de l’imposture. Mars arrive, puis avril. Thomas a averti les enseignants de son abandon. À ses parents, bien sûr, il ment. Il découvre combien c’est facile, excitant même, combien il est doué pour le mensonge. Il empeste le tabac ? Il s’emporte contre le stress des fumeurs pendant les « colles ». Il manque d’argent pour déjeuner ? Désormais, la cantine se règle en liquide, il dit soupçonner l’intendant de prévarication. Par erreur, il rentre trop tôt ? Une expérience d’oxydoréduction a mal tourné et le prof de chimie – « vous n’allez pas le croire » – s’est brûlé. Il n’aura jamais autant parlé de ses études que du jour où il a cessé de les faire. Un soir de mai, à peine de retour chez lui, Thomas brode le roman du jour. Le père l’observe, en silence. Soudain la mère explose. Ils savent. Le lycée préparatoire a téléphoné : il n’a pas rendu un ouvrage à la bibliothèque, malgré sa défection voici trois mois. Dispute, colère, rupture. Thomas n’intégrera jamais de grande école. Il quitte le domicile familial, trouve refuge chez un ami. Il vit de petits boulots – le plein emploi de l’époque l’autorise encore –, poursuit de vagues études de psychologie, de sociologie, prolonge de dix ans son adolescence. Un matin de mai, l’appel téléphonique d’un commissariat l’en éjecte brutalement. La femme qu’il aime, Piette, hospitalisée pour dépression, avait tout juste été autorisée à sortir. Elle s’est jetée sous un train. En trois jours, Thomas accomplit les démarches administratives, organise la cérémonie, enterre son amie. La tombe refermée, il rentre chez lui. Il ne ressort qu’une semaine plus tard, glabre, ses cheveux noirs et bouclés presque rasés. Il reprend des études, ses études. Au moment où ce récit commence, une plaque de cuivre vissée au seuil du 28 rue Monge, pas si loin du Luxembourg, résume sa trajectoire.

Dr THOMAS LE GALL psychiatre, psychanalyste ancien interne des hôpitaux psychiatriques de Paris

La plaque donne de lui un portrait très professionnel, mais après tout, aujourd’hui, Thomas Le Gall est très professionnel. Au quatrième étage, un trois-pièces familial, porte gauche, est devenu un cabinet de psychanalyse. Thomas a conservé la cuisine, moderne et spacieuse.

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Il lui arrive d’y déjeuner d’un rouleau de printemps acheté chez le traiteur chinois. La chambre, à gauche de l’entrée, est aujourd’hui la salle d’attente : le plancher ciré, deux fauteuils profonds, une table basse lui donnent un faux air de club anglais ; de la fenêtre sans rideaux, on aperçoit la rue. Les séances de trente minutes sont espacées d’une heure et les patients ne se croisent pas. À jours fixes, Thomas reçoit dans le double living : la vue sur le ciel et les platanes de la cour serait dégagée si les stores de bois exotique ne tamisaient la lumière. Un velours noir capitonne la porte, l’olive du cuir du divan se veut reposant. Des masques africains observent la pièce avec bienveillance, comme les statues Moai, en tournant le dos à la mer, protègent l’île de Pâques. Derrière le bureau Louis-Philippe, un paysage industriel de Stephen Lowry, d’une grisaille bleutée. Sur le dernier mur, un très petit et très sombre tableau de Bram Van Velde, datant de son amitié avec Matisse. C’est la seule œuvre de prix. Thomas en a fait l’acquisition à Drouot, sans doute un peu trop cher – si tant est que payer trop cher l’art ait du sens – afin justement de ne plus songer à acheter à Drouot. Thomas n’ignore pas qu’il a reproduit dans cet espace la caricature d’un bureau de psychanalyste. Encore a-t-il épargné au patient la statue dogon et le fétiche à clous. Mais ce qu’exprime le décorum n’est pas sans importance et Thomas y prête attention. Sur la haute et longue bibliothèque du dernier mur, la littérature fréquente la psychanalyse dans un conflit apaisé. Joyce côtoie Pierre Kahn, Leiris se coince contre Lacan, un Queneau – mal rangé, un bon signe pour un livre – s’adosse à Deleuze. À la mort de Queneau, Thomas n’avait pas quinze ans. Si tu crois xava, xava xava xa, xava durer toujours la saison des za la saison des zamours… Depuis longtemps, Thomas Le Gall ne le croit plus. Les rides se creusent, les cheveux bouclés, plus sel que poivre désormais, reculent sur son front, le visage a forci, s’empâte un peu, l’ancien quarantenaire est en chemin vers l’homme de soixante ans et il s’attend à pire encore. L’horloge demi-lune sur la cheminée indique neuf heures. Thomas a désactivé le mécanisme de sonnerie pour garder la main sur la séance. Dans son fauteuil, il patiente. Il lit Le Monde de l’avant-veille, range quelques documents. Son premier rendez-vous est en retard. Anna Stein est toujours en retard. De deux, dix, parfois quinze minutes, toujours pour de bonnes raisons : la baby-sitter qui n’arrivait pas, les bouchons parisiens, pas de place pour se garer. Thomas lui a proposé un autre horaire, elle a refusé. Peut-être se fait-elle désirer. Thomas a confiance en la sagesse des expressions populaires. Anna Stein. Douze ans d’une analyse qui touche à sa fin. Les premières années, comme beaucoup, Anna n’a fait que raconter. Elle a déroulé sa vie, puis, quand elle a eu épuisé les souvenirs, grappillé la moindre miette de mémoire, elle s’est sentie comme une rivière tarie, à sec, à la lettre, et elle a tourné à vide, une année, peut-être plus. C’est quand elle s’est avouée vaincue, qu’elle a lâché,

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en colère : « Mais qu’est-ce que voulez que je vous dise d’autre ? » qu’elle a pu commencer à parler sans réfléchir, à dire selon la formule de Freud « ce qui lui passe par la tête », sans tenter de recréer une fiction, d’élaborer une logique narrative. Anna désormais associe, découvre du lien, recrée du sens. Elle avance. L’avant-veille, à l’ultime minute de la séance, elle a lâché : « J’ai fait une rencontre. Une rencontre avec quelqu’un. Un homme, un écrivain. » Sur le grand cahier consacré à Anna Stein, Thomas s’est contenté de noter quelques mots, sans hâte, « rencontre avec quelqu’un » – le pléonasme l’intrigue –, puis « homme », « écrivain ». À gauche, il isole ce qu’il perçoit comme le factuel du récit, à droite, il souligne ce qui lui semble pris dans le jeu du langage, relever d’une formalisation. Anna a ajouté : « Un coup de foudre. » Thomas s’est amusé de l’expression, électrique et libératoire. Puis, au crayon, il a dessiné un trait pointillé à l’extrémité duquel il a inscrit la lettre X, qu’il a reliée au A de Anna. Changeant de perspective, de logique, il a associé les deux lettres X et A dans un diagramme ovale, un ensemble booléen. Il n’a pas insisté pour qu’elle parle plus. Sur l’horloge Westminster, la demie est passée de quelques minutes. Il a simplement dit : — À jeudi.

Anna Anna Stein va avoir quarante ans. Elle en fait dix de moins dans ce milieu aisé où la norme est plutôt de cinq. Mais l’imminence de l’échéance et la sorcellerie du chiffre la glacent, elle qui se sent encore dans la queue de comète de son adolescence. Quarante ans… Parce qu’elle imagine qu’il existe un Avant et un Après, comme dans les réclames pour lotions capillaires, elle vit déjà dans le deuil de ce qui fut et dans la terreur de ce qui n’est encore qu’à venir. Souvenir d’enfance : Anna a sept ans, une sœur, deux frères, le plus jeune parle à peine, elle est l’aînée. Ce n’est pas facile d’être la plus grande, celle que l’on dispute parce que les autres sont trop petits pour l’être. Mais Anna la charmeuse a su rester la préférée de sa mère. Anna a disposé ses frères et sœur autour d’elle, en demi-cercle. La lumière dorée qui traverse la fenêtre est celle d’un jour qui s’achève, sans doute d’un dimanche à la campagne. Un livre à la main, debout, elle lit à voix haute. Elle pimente l’histoire, trop simple à son goût, de dragons et de fées, d’ogres et de princes, et tout devient très confus, elle-même s’y perd parfois. Les enfants écoutent leur grande sœur joyeuse et rayonnante, fascinés, captivés, effrayés aussi. À grands gestes des bras, bondissant parfois, Anna mime l’action, elle veille à ce que son intonation préserve l’attention de son jeune auditoire. Elle n’en doute pas : elle sera actrice, ou danseuse, ou chanteuse.

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À quinze ans, Anna ramène ses cheveux noirs en arrière pour dégager sa nuque. Elle s’installe, triomphante, dans son corps de femme tout neuf : elle porte des fourreaux panthère et des talons hauts, des soutiens-gorge agressifs. Elle rêve d’une destinée exposée, d’une carrière sous les projecteurs, et les noms de villes, New York, Buenos Aires, Shanghai, la font chavirer. Elle fonde un groupe rock dont elle est la chanteuse. Elle baptise sa formation « Anna and her three lovers ». Après tout, le guitariste, le bassiste et le batteur sont bien amoureux d’elle. Tous le seront en vain, l’un un peu moins que les autres, mais si peu. À vingt ans, Anna porte avec élégance sa blouse blanche d’étudiante en médecine. Elle l’a choisie juste à sa taille, sacrifiant le confort à l’élégance, la porte décolletée, et comme seules ses chaussures se voient, elle met beaucoup d’énergie dans leur choix. Souvent, elles seront fluorescentes. D’année en année, elle devient le docteur Stein. Intelligente et dilettante, elle réussit chaque examen : sans doute est-elle trop orgueilleuse pour rater ses études. Elle ne l’est pas encore assez pour oser vouloir échouer. La vie d’aventure qui exigeait tant de transgressions s’éloigne, elle sait désormais, malgré ses longues jambes et ses beaux seins, qu’elle ne dansera jamais dans les cabarets. Sa mère était médecin, Anna devient psychiatre, elle épouse un chirurgien, juif lui aussi, ils ont deux enfants, Karl, puis Léa. « Une petite entreprise juive », ditelle parfois en riant. Mais de ses vingt ans, de cette nostalgie de bohème, il lui reste une intrépidité dans la démarche, une lumière dans le sourire. Sa façon délicate d’avouer qu’elle n’a jamais tout à fait renoncé aux podiums. Oui, Anna est devenue le docteur Stein. Mais y croit-elle tout à fait ? Un jour qu’elle téléphone à l’hôpital pour joindre un confrère, elle lance d’une voix assurée : — Bonjour, pourrais-je parler au docteur Stein ? Saisie de stupeur, elle raccroche aussitôt, priant que la standardiste n’ait pas reconnu sa voix. Elle attendra plus d’une heure pour oser rappeler.

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Laurent Mauvignier

Des hommes

Éditeur : Les Éditions de Minuit Parution : septembre 2009

© Hélène Bamberger/Les Éditions de Minuit

Responsable cessions de droits : Catherine Vercruyce direction@leseditionsdeminuit.fr

Biographie  

Laurent Mauvignier est né en 1967. Publications   Aux Éditions de Minuit : Dans la foule, 2006 (prix du roman Fnac 2006) (rééd. coll. « Double », 2009) ; Le Lien, 2005 ; Seuls, 2004 (rééd. coll. « Double », 2004) ; Ceux d’à côté, 2002 ; Apprendre à finir, 2000 (prix du livre Inter 2001) (rééd. coll. « Double », 2006) ; Loin d’eux, 1999 (rééd. coll. « Double », 2002).

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Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements », en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d’autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leur vie.
Mais parfois, il suffit de presque rien, d’une journée d’anniversaire en hiver, d’un cadeau qui tient dans la poche, pour que, quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier.

Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi avait fait des efforts, qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche et l’une de ces cravates en Skaï comme il s’en faisait il y a vingt ans et qu’on trouve encore dans les solderies. Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais. On n’ironisera pas sur le fait qu’il viendra manger à l’œil et que pour une fois il n’aura pas à faire semblant d’arriver à l’improviste. On l’appellera Feu-de-Bois comme depuis des années, et certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans. On se souviendra que derrière Feu-de-Bois on pourrait retrouver Bernard. On entendra sa sœur l’appeler par son prénom, Bernard. On se rappellera qu’il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres. On l’observera en douce, pour ne pas éveiller sa méfiance. On le verra avec toujours les mêmes cheveux jaunes et gris à cause du tabac et de ce charbon de bois, les mêmes moustaches épaisses et sales. Et puis les points très noirs sur le nez, ce nez grêlé, bulbeux, rond comme une pomme. Et puis les yeux bleus, la peau rosée et boursouflée sous les paupières. Le corps robuste et large. Et cette fois, si on y prêtait attention, on verrait les traces du peigne sur les cheveux coiffés en arrière, on devinerait l’effort de propreté. Et même, on se dirait qu’il n’a pas bu et qu’il n’a pas l’air trop mauvais. On l’avait vu garer sa Mobylette devant chez Patou, comme tous les jours, et puis y faire un détour avant de traverser la rue pour venir ici, dans la salle des fêtes, retrouver sa sœur Solange fêtant avec nous tous, cousins, frères, amis, ses soixante ans et son départ à la retraite.

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Et ce n’est pas à ce moment-là, mais après bien sûr, une fois que tout aura été fini et qu’on aura laissé derrière nous la journée de ce samedi et la salle des fêtes vide avec ses odeurs de tabac froid et de vin, ses nappes de papier déchirées et tachées, et puis, au-dehors, la neige ayant fini de recouvrir sur la dalle de béton, dans l’entrée, les traces de pas de tous ces invités repartis s’étonner chez eux de la journée, à ce moment-là donc, que moi aussi je reverrai chaque scène en m’étonnant de les avoir chacune si bien en mémoire, si présentes. Je me souviendrai qu’au moment de la remise des cadeaux je l’avais regardé, lui, un peu à l’écart, tripotant quelque chose dans la poche de sa veste. D’ailleurs, sa veste, je ne la lui avais jamais vue, mais je la connaissais. Je veux dire que je ne l’avais jamais vue sur lui, une veste en daim redoublée de laine à l’intérieur, qu’on apercevait sur le col. Elle était défraîchie, et j’avais eu le temps de penser qu’elle avait appartenu à l’un de leurs frères, à lui et à Solange, lequel aura donné des vieilles affaires en échange d’un coup de main, d’un stère de bois à rentrer dans le garage ou même pour rien, uniquement pour donner à son frère des vêtements dont il ne voulait plus. Je me suis dit ça en le regardant parce qu’il avait toujours la main droite dans sa poche et que celle-ci semblait tenir ou manipuler un objet, peut-être un paquet de cigarettes, puis non, bien sûr que non, je l’avais vu sortir et remettre son paquet de cigarettes dans la poche arrière de son pantalon. Les gens s’étaient mis à parler plus fort et à rire aussi, d’un rire qui se déployait d’une bouche à l’autre au fur et à mesure qu’on entendait les bouchons de mousseux et les verres qui trinquaient. Solange avait vu défiler des dizaines et des dizaines d’amis, des connaissances, des visages aussi familiers que ceux des photos dans la vitrine du meuble de son salon. Allez, Solange, il faut boire. Et Solange avait bu. Allez, Solange. Et Solange avait souri, parlé, ri à son tour et puis on avait presque oublié qu’elle était là, la laissant passer d’un groupe à l’autre, parce que des groupes s’étaient formés, selon les affinités et les connaissances, certains glissant de l’un à l’autre et d’autres au contraire évitant les uns comme les autres. Je ne sais pas si elle a évité de venir vers lui, sachant qu’elle ne pouvait pas esquiver cette invitation, parce que je sais combien elle la redoutait, plus encore qu’elle redoutait la présence de la Chouette et de son mari, celles de Jean-Jacques, de Micheline et d’Évelyne, et de quelques autres encore. Mais la sienne. Sa présence à lui. Feu-de-Bois. Bernard. Ce malaise que j’avais ressenti chez elle plusieurs fois à cause de la culpabilité qu’elle éprouvait lorsqu’elle se planquait dans sa cuisine pour ne pas lui ouvrir la porte, lorsqu’il descendait jusqu’à La Bassée et qu’après un arrêt prolongé chez Patou il arrivait devant

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la grille en braillant qu’il aimait sa sœur, qu’il voulait voir sa sœur, qu’il fallait qu’elle lui parle, il le faut, il le faut, disait-il, hurlait-il jusqu’à devenir menaçant parfois parce que personne ne venait et que de toutes les maisons neuves autour ne résonnaient que du silence et du vide. Un silence et des maisons creuses comme des grottes où sa voix semblait se perdre, s’amenuiser, s’effacer jusqu’à ce qu’il se résigne en ronchonnant tout le long de la route, jusqu’à sa Mobylette, laquelle le ramenait chez lui ou encore chez Patou, chez qui il devait finir de noyer sa déception d’avoir fait chou blanc en rebuvant un verre, le dernier, pour la route, jusqu’à ce qu’il se laisse convaincre par Patou que Solange devait travailler, il faut bien que les gens travaillent, une femme toute seule avec des enfants, tu comprends. Et lui finissait par dire oui, sans doute, je comprends, ma sœur qui est seule, ma sœur et ses enfants. Il baissait les yeux et rougissait de toute cette injustice, tout ce gâchis, disait-il aux clients, à qui voulait l’entendre, ou plutôt à ceux qui n’avaient pas mieux à faire qu’à rester là à l’entendre plutôt qu’à l’écouter, malgré la voix de Jean-Marc qui le sermonnait gentiment, ou celle de Patou, Oui, Feu-de-Bois, on le sait, oui, Feu-de-Bois, ta sœur, oui, c’est vrai, Feu-de-Bois. Et lui, en partant, finissait par cracher près de la porte, toujours au même endroit, toujours titubant, à deux doigts de s’écrouler et ne s’écroulant jamais, robuste dans sa façon même de se tenir pitoyable, faible, moribond jusqu’au cœur.

Laurent Mauvignier

Des hommes

Mais c’était son impatience. C’était cette façon de sourire. Une sorte d’hostilité dans sa présence, ou de la méfiance, déjà, comme toujours, ou même, oui, une forme de condescendance. C’est ce que je me suis toujours dit. Et même à le voir comme ça, plutôt récuré que propre quand toute sa propreté sentait l’effort, le travail, l’acharnement à vouloir être présentable. Et moi cet après-midi je l’ai regardé longtemps. Je ne sais pas pourquoi, mais mes yeux revenaient vers lui. Et lui ne me voyait pas. Je le regardais échanger quelques mots avec Jean-Marcel, avec Francis, je le regardais sourire aux enfants qu’il ne reconnaissait pas. Et puis soudain il s’est décidé. Je l’ai vu se redresser, se tendre entièrement et chercher du regard cette fois très ouvertement, non pas comme il avait fait jusqu’à maintenant, en catimini, mais en tendant le cou et en ouvrant grand les yeux. J’ai eu le temps de voir qu’il a sorti de sa poche un objet, mais trop petit pour que je le voie, que je comprenne. À peine aperçu une forme noire que sa paume a engloutie. Les doigts se sont refermés tout de suite. Le poing serré, large, épais et rugueux. Et puis il a avancé. Et puis il a appelé Solange. Et puis en avançant vers elle il a appelé Solange de plus en plus fort. Jusqu’à ce que les gens s’arrêtent un

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moment, qu’ils le regardent et s’étonnent de son élan, de ce mouvement tout à coup et de son sourire, de l’énergie et moi j’aurais dit plutôt que c’était la foi d’un illuminé (mais j’ai des raisons pour l’avoir pensé et vu comme ça), mais ce n’était pas ça, c’était la joie d’un homme un peu étrange et déphasé qui devait ne pas aimer être là, lui qui n’y serait certainement pas venu s’il ne s’était agi de l’invitation de Solange. Je veux dire qu’il ne serait pas venu à l’invitation d’un de ses frères ou d’une des autres sœurs, d’aucun d’entre eux, à qui il parlait de temps en temps et de qui il acceptait pourtant quelques rares invitations, parfois, mais seulement pour remercier du don de vieux vêtements ou par besoin de manger, par faim, parce que la faim le sortait de chez lui. Ils se sont écartés pour le laisser passer. Il a fallu un certain temps pour que l’étonnement enfle suffisamment pour que cessent les mouvements, les regards, les phrases. Il a fallu du temps pour que ralentissent et se stabilisent les mouvements. Il a fallu autre chose qu’un geste ou un rire, il a fallu un cri.

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Léonora Miano

Parution : août 2009 Responsable cessions de droits : Rebecca Byers, Sylvie Breguet rebecca.byers@editions-plon.com sylvie.breguet@editions-plon.com

© Charles Dolfi-Michels/Plon

Les Aubes écarlates

Éditeur : Plon

Biographie  

Née à Douala, au Cameroun, en 1973, Léonora Miano vit en France depuis 1991. Elle a publié trois romans à ce jour, salués et plébiscités par la critique et le public. Elle a également publié cinq nouvelles au printemps 2008, dans la collection « Étonnants classiques » des éditions Flammarion, sous le titre Afropean Soul et autres nouvelles. Début avril 2009, Soulfood équatoriale a paru dans la collection « Exquis d’écrivains » chez NiL Éditions, qui propose à des auteurs de fiction d’écrire librement des textes inspirés par les plaisirs de la table. Dans ce petit recueil, Léonora Miano propose un voyage dans une Afrique plus douce et plus personnelle que celle de ses romans. Publications   Chez Plon : Tels des astres éteints, 2008 ; Contours du jour qui vient, 2006 (prix Goncourt des lycéens) (rééd. Pocket, 2008) ; L’Intérieur de la nuit, 2005 (prix révélation des Lauriers verts de la Forêt des livres, 2005 et prix Louis-Guilloux, 2006) (rééd. Pocket, 2006).

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Epa a été enrôlé par Isilo, le chef de guerre qui rêve de rendre sa grandeur à toute une région de l’Afrique équatoriale. Emmené au cœur d’une zone isolée pour être formé au combat, Epa découvre qu’il est environné de présences mystérieuses : plusieurs fois, il aperçoit des ombres enchaînées demander réparation pour les crimes du passé. Sur tout le continent, les esprits des disparus de la traite négrière distillent l’amertume et la folie en attendant que justice leur soit rendue… Parvenant à s’échapper, Epa retrouve Ayané, une fille énigmatique et attentionnée qui l’aide

à reprendre goût à la vie. Comment donner au continent la chance de connaître des aubes lumineuses ? Pour conjurer le passé d’une Afrique qui ne cesse de se faire souffrir elle-même, Epa devra retrouver ses compagnons d’infortune et les rendre à leurs familles. Les Aubes écarlates viennent clore le triptyque que Léonora Miano a voué à l’âme du continent africain avec L’Intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient.

L’assemblée était silencieuse. Epupa comprenait que son apparition les laisse sans voix. Même pour elle, il n’était pas si simple d’endosser ce nouveau rôle. Tout se déroulait comme s’il lui fallait partager son corps avec une autre. Se tenir, muette, dans une région cachée de son être, observant les actes de celle qui agissait, portant son visage, se servant de sa voix. Nul n’entendait rien à ce qu’elle disait, à commencer par celui qu’elle disait chercher. Eso se tourna vers le jeune qui l’avait introduite dans les lieux. Il ne pipa mot, mais son regard était éloquent. S’il s’agissait d’une plaisanterie, elle ne l’amusait pas, le coupable serait sanctionné. La regardant à nouveau, il sembla chercher quelque chose à dire, mais pas une parole ne lui vint. Quelque chose en elle le désarmait. La femme planta ses yeux dans ceux d’Eso, qu’elle n’avait jamais vu auparavant, qui ne la connaissait pas. Elle l’interrogea pourtant, comme s’ils étaient intimes : — Que fais-tu ici quand Esaka te cherche ? Des enfants d’Ibon, tu es le seul à n’avoir pas enjambé la tombe de sa mère. Comme chacun de nous, tu dois effectuer ton retour à l’origine…

1. Les invités.

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Eso rugit douloureusement, bondit vers la jeune femme, les mains tendues. Aïda, Ayané et le Dr Sontané s’interposèrent spontanément, se jetant d’un même élan entre le jeune homme et la femme. Tous basculèrent au sol, à l’exception d’Epupa, qui contempla brièvement ce désordre, avant d’ordonner à Ebumbu de lui apporter une chaise. Ce n’était pas une façon d’accueillir les étrangers1. Eso était à terre, écrasé sous le poids des défenseurs d’Epupa.


Ebumbu ne sut quoi faire sans les ordres de son chef. Ce dernier demeurant silencieux, il se dirigea vers le fond de la pièce, y trouva une chaise qu’il apporta à la nouvelle venue. Elle s’y installa, reprit le fil de son propos, auquel personne – en dehors d’Eso et d’elle-même – ne comprenait toujours rien. Cette fois, elle s’adressa à l’assemblée. Pointant nonchalamment l’index vers Eso, elle le leur présenta : Léonora Miano

— Voici Eso. Fils d’Esaka et d’Ibon, sa troisième épouse. Il est né à Eku, même s’il ne semble pas s’en souvenir, même s’il lui semble que nul ne s’en souvient. Un jour, alors qu’il avait douze ans, Eso disparut. Il s’en était allé à la grand-ville pour travailler, ramener de quoi aider les siens. Ce jour-là, contrairement à ses habitudes, Eso était seul. Sur le chemin menant d’Eku à Sombé, il s’était disputé avec Ewudu, son meilleur ami. Ils s’étaient alors séparés à l’entrée de la ville, sans se promettre de se retrouver, comme ils le faisaient toujours, à l’endroit même où ils s’étaient quittés, et avant la tombée de la nuit.

Les Aubes écarlates

Epupa expliqua que, ce fameux jour, Ewudu, pas fâché au point d’abandonner son ami, avait attendu. En vain. Alors qu’il travaillait comme porteur dans le marché très animé de Kalati, Eso avait été enlevé. La suite, on la connaissait. Epupa n’était pas venue expliquer comment Eso était devenu celui qu’il était. Les événements du présent, affirma-t-elle, ne l’intéressaient que dans la mesure où ils prenaient leur source dans des failles anciennes, laissées béantes à la surface du Continent. Désormais, l’existence des populations se passait à tenter de contourner ces fosses ou à les enjamber comme elles le pouvaient. Évidemment, sur un sol criblé d’autant de tombeaux, symboliques ou réels, l’exercice était rude, inhumain. N’était-il pas temps de savoir de quoi il retournait exactement ? Le monde feignait parfois de s’interroger sur le sort des peuples continentaux. On le voyait à la télévision, dans les demeures cossues des bourgeois locaux qui regardaient, en deuxième partie de soirée, des émissions tournées en apc. De temps en temps, on y invitait des Continentaux ayant déserté les fureurs de la terre originelle, pour qu’ils diagnostiquent le mal, proposent un remède. Ils parlaient beaucoup, sans avoir rien à dire. À la fin du programme, le problème restait sans solution. C’était compréhensible : hors du Continent, la question ne pouvait être posée comme il se devait. Elle ressortissait de profondeurs inaccessibles aux étrangers, quelle que soit leur bonne volonté. Ils ne pouvaient parler que d’économie, de politique, de droit. En réalité, ils n’évoquaient que les conséquences d’une chose impossible à appréhender pour eux. Le mal continental était spirituel. C’était sur ce terrain-là que le drame ne cessait de se nouer, engendrant les répercussions qu’on connaissait dans le monde manifesté. La faute ne résidait pas uniquement dans le commerce d’êtres

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humains, que les Continentaux n’étaient pas les seuls à pratiquer. Le péché continental résidait dans l’oubli. Ceux des déportés du trafic triangulaire qui n’avaient pas peuplé, fécondé les Amériques, avaient péri dans les flots. Alors, des paroles prononcées dans des langues continentales étaient sur leurs lèvres. Tandis qu’ils sombraient, ils avaient nommé la divinité comme on le faisait dans leur pays natal. Ils en avaient appelé au clan, à la tribu. À ce jour, leurs ossements ne s’étaient pas désagrégés. Quelque chose d’eux subsistait, qui hurlait encore, qu’on prétendait ne pas entendre. Ils réclamaient la mémoire. Une sépulture digne, qui leur permette de n’être plus, ainsi qu’ils le demeuraient, suspendus entre ce monde et l’autre. Les transbordés qui n’avaient atteint aucune côte demandaient le droit de mourir enfin. Celui d’être arrachés au silence, qui n’était pas la mort, mais le refus de la délivrance. Tant que la paix ne leur serait pas accordée, ils la refuseraient au Continent. Leur peine s’infiltrerait dans l’existence des peuples. On ne connaîtrait plus les siens. On ne les reconnaîtrait plus. Pour avoir perdu la trace de son propre sang, on aurait empoisonné son existence, la précipitant dans des coulées de lave, l’immergeant dans des torrents de boue. Tel était désormais le quotidien, en ce cœur amer du Continent : le sang était devenu de l’eau. Comme elle, il croupissait, fermentait, empuantissant l’atmosphère. Epupa se tut un instant. Son autorité s’imposait à chacun. D’une main légère, elle lissa un faux pli sur l’étoffe rouge de sa robe, planta à nouveau des yeux enflammés dans ceux d’Eso. Elle lui dit : — Tu penses que les tiens ne t’ont pas cherché… Depuis que tu arpentes en long et en large le mitan de notre terre, tu as eu, à maintes occasions, la possibilité de rentrer à Eku. Lorsque tu t’y es présenté pour enlever tes frères, tu n’as pas dit ton nom. Tu n’as pas cherché à savoir si tes parents vivaient encore. Ceux qui te cherchaient ne pouvaient te retrouver, car ton cœur les avait rejetés. Tu n’es pas seul fautif, mais nous verrons cela plus tard… Eso ne broncha pas. Son regard était rempli de crainte à l’égard de cette femme, qui savait de lui des choses qu’il avait oubliées. Il partageait les croyances des peuples de cette zone équatoriale du Continent et savait que, comme on le disait couramment, Epupa n’était pas venue seule. Assise face à eux tous, elle faisait entendre la voix des esprits, des disparus. Elle voyait au-delà du visible, traversait le temps. Le jeune homme baissa les yeux. Même Isilo n’avait pas eu ce pouvoir. S’il affrontait cette femme, les représailles qui s’ensuivraient étaient inimaginables. Epupa poursuivit, lui rappelant qu’il était un proche d’Isilo, depuis longtemps déjà. Il avait des hommes sous son commandement, la liberté d’aller et venir. Ce n’était pas comme si le village de ses parents se trouvait sur la lune. Jamais il n’avait songé à y faire une halte.

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Or, tels étaient les faits. Ewudu, rentré seul à Eku, s’était lamenté en chemin sur le sort de son frère, persuadé qu’il lui était arrivé malheur. Sitôt arrivé au village, il s’était présenté devant la case d’Ibon, lui avait tout dit. Esaka, comme souvent les hommes du clan, était absent. Il ne devait pas rentrer avant plusieurs mois. Ses épouses, dont Ibon était la troisième, n’avaient aucun moyen d’entrer en contact avec lui. La mère d’Eso avait écouté l’enfant venu l’informer. Puis, elle s’était retirée dans sa case, demandant à ne pas être dérangée. Elle avait fait ses ablutions, revêtu un pagne propre, s’était agenouillée pour supplier Nyambey de lui donner la force de faire face. Ensuite, elle était sortie, contournant sa case pour rejoindre l’autel sacré de la famille. Là, elle en avait appelé aux ancêtres, afin qu’ils gardent son fils, le ramènent auprès d’elle. Enfin, elle s’était rendue chez Eyoum, le chef du village, pour que le Conseil des anciens soit convoqué. Eyoum, qui était également le guérisseur et l’intercesseur privilégié des habitants d’Eku auprès de l’invisible, avait, bien entendu, accédé à sa requête. Une réunion extraordinaire s’était tenue au milieu de la nuit, au cours de laquelle les mânes du clan avaient été interrogés.

Léonora Miano

Les Aubes écarlates

Les réponses de l’au-delà n’avaient pas été de bon augure. Les ténèbres s’étaient emparées de l’enfant Eso. Les forces négatives qui planaient au-dessus du Mboasu et des pays limitrophes, prenant la forme d’hommes malfaisants, avaient soustrait le gamin à la vue des siens. Ils lui avaient également fermé les yeux, les oreilles, au moyen de pratiques que le garçonnet ne se souviendrait jamais avoir subies. Des années durant, son cœur serait inaccessible aux cris des siens. Il serait entraîné dans une vie de fraude et de violence, jusqu’au jour où il reparaîtrait. D’abord, on le verrait rôder dans le marché de Sombé, sur les lieux mêmes de sa disparition. Il fallait à tout prix le reconnaître à ce moment-là. L’appeler par son nom, s’assurer qu’il réponde. Après, il serait trop tard. L’enfant devait rentrer au village en compagnie de l’un de ses parents. S’il y remettait les pieds sans avoir été, au préalable, reconnu par eux, il n’y resterait pas. Entendant Eyoum prononcer l’oracle de l’invisible pendant l’assemblée extraordinaire des anciens, Ibon s’était jetée à terre. Déchirant son pagne, se roulant sur le sol, elle s’était lamentée sur le sort injuste qui lui arrachait son dernier-né. Les femmes de sa classe d’âge avaient pleuré avec elle, approuvant sa décision de se rendre au marché de Sombé, pour y attendre le passage d’Eso, lui rappeler son nom et son appartenance. Eyoum s’était opposé à cela. La situation était certes grave, exceptionnelle, mais elle ne pouvait justifier la transgression de tous les usages du clan : il était hors de question que les femmes se rendent à la grand-ville. Leurs pas ne devaient pas les conduire plus loin que la source où elles puisaient l’eau, ailleurs que dans les champs qu’elles cultivaient pour nourrir leurs familles. Si une seule

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d’entre elles allait à l’encontre de ces règles, il se chargerait lui-même de la châtier. Les femmes d’Eku, et Ibon comme les autres, avaient baissé la tête. Toutes connaissaient Eyoum, la manière dont il commerçait avec l’occulte, plus souvent pour asseoir sa domination sur le clan, que pour le servir comme il en avait le devoir. Ibon avait d’autres enfants, ne pouvait les exposer aux fureurs d’Eyoum, uniquement pour retrouver Eso. Elle avait donc dû attendre le retour d’Esaka, son époux, qui travaillait quelque part au nord du Mboasu. Les femmes d’Eku ne connaissaient du monde que les limites des terres de leur peuple. Au-delà, elles n’étaient pas autorisées à s’aventurer, se contentant, pour se représenter ce qu’elles ne verraient jamais, des dires de leurs fils et de leurs époux.

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Marie NDiaye

Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits : Anne-Solange Noble anne-solange.noble@gallimard.fr

© Catherine Hélie/Gallimard

Trois femmes puissantes

Éditeur : Gallimard

Biographie   Marie NDiaye est née à Pithiviers le 4 juin 1967 d’un père d’origine sénégalaise et d’une mère française. Elle est la sœur de Pap Ndiaye, historien et maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales et l’épouse de l’écrivain Jean-Yves Cendrey, avec lequel elle a écrit en 2007 un ensemble de trois pièces de théâtre intitulé Puzzle. Marie NDiaye a fait ses études de linguistique à la Sorbonne, et a obtenu une bourse de l’Académie de France, dont elle a été pensionnaire, à la villa Médicis à Rome. Elle commence à écrire à l’âge de douze ans et publie son premier ouvrage, Quant au riche avenir à l’âge de dix-sept ans. Elle connaît la consécration littéraire avec En famille. Elle est également l’auteur de romans pour la jeunesse et de pièces de théâtre comme Providence mise en scène au Théâtre international de langue française à Paris. Sa pièce Papa doit manger figure au répertoire de la Comédie-Française. publications   Parmi les romans et nouvelles les plus récents : Mon cœur à l’étroit, Gallimard, 2007 (rééd. coll. « Folio », 2008) ; Autoportrait en vert, Mercure de France, 2005 (rééd. coll. « Folio », 2006) ; Tous mes amis, Éd. de Minuit, 2004 ; Rosie Carpe, Éd. de Minuit, 2001 (prix Femina) (rééd. coll. « Double », 2009).

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Trois récits, entre lesquels courent des liens ténus. Au centre de chaque récit, une femme qui dit non. Elles s’appellent Nora, Fanta, Khady Demba. Norah, la quarantaine, arrive chez son père en Afrique. Le tyran égocentrique de jadis est devenu mutique, boulimique, et passe ses nuits perché dans le flamboyant de la cour. Pourquoi lui a-t-il demandé de venir ? Ce que Norah va découvrir est plus terrible encore que ce qu’elle pouvait redouter. Fanta enseignait le français à Dakar, mais elle a été obligée de suivre en France son compagnon Rudy. Rudy s’avère incapable d’offrir à Fanta la vie riche et joyeuse qu’elle mérite. Il reste sous l’emprise maladive de sa mère, qui consacre sa

vie à persuader son entourage de l’existence des anges. Il erre, bouleversé, dans une réalité visqueuse qui le remplit de colère et de rancune. Fanta, près de lui, est un roc. Khady Demba est une jeune veuve africaine. Sans argent, elle tente de rejoindre une lointaine cousine, Fanta, qui vit en France. Le long voyage de l’émigration sera ponctué de souffrances sans nom. Chacune des trois femmes se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible.

Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu’elle semblait impérissable. Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon crème. Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté car, se dit Norah, elle s’était approchée de la maison en fixant du regard la porte d’entrée à travers la grille et ne l’avait pas vue s’ouvrir pour livrer passage à son père – et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves. Immobile il la regardait s’avancer et rien dans son regard hésitant, un peu perdu, ne révélait qu’il attendait sa venue ni qu’il lui avait demandé, l’avait instamment priée (pour autant, songeait-elle, qu’un tel homme fût capable d’implorer un quelconque secours) de lui rendre visite.

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Il était simplement là, ayant quitté peut-être d’un coup d’aile la grosse branche du flamboyant qui ombrageait de jaune la maison, pour atterrir pesamment sur le seuil de béton fissuré, et c’était comme si seul le hasard portait les pas de Norah vers la grille à cet instant. Et cet homme qui pouvait transformer toute adjuration de sa propre part en sollicitation à son égard la regarda pousser la grille et pénétrer dans le jardin avec l’air d’un hôte qui, légèrement importuné, s’efforce de le cacher, la main en visière au-dessus de ses yeux bien que le soir eût déjà noyé d’ombre le seuil qu’illuminait cependant son étrange personne rayonnante, électrique. — Tiens, c’est toi, fit-il de sa voix sourde, faible, peu assurée en français malgré sa maîtrise excellente de la langue mais comme si l’orgueilleuse appréhension qu’il avait toujours eue de certaines fautes difficiles à éviter avait fini par faire trembloter sa voix même. Norah ne répondit pas. Elle l’étreignit brièvement, sans le presser contre elle, se rappelant qu’il détestait le contact physique à la façon presque imperceptible dont la chair flasque des bras de son père se rétractait sous ses doigts. Il lui sembla percevoir un relent de moisi. Odeur provenant de la floraison abondante, épuisée du gros flamboyant jaune qui poussait ses branches au-dessus du toit plat de la maison et parmi les feuilles duquel nichait peut-être cet homme secret et présomptueux, à l’affût, songeait Norah gênée, du moindre bruit de pas s’approchant de la grille pour prendre son essor et gauchement se poser sur le seuil de sa vaste demeure aux murs de béton brut, ou provenant, cette odeur, du corps même ou des vêtements de son père, de sa peau de vieux, plissée, couleur de cendre, elle ne le savait, elle n’aurait su le dire. Tout au plus pouvait-elle affirmer qu’il portait ce jour-là, qu’il portait sans doute toujours maintenant, songeait-elle, une chemise froissée et tachée d’auréoles de sueur et que son pantalon était verdi et lustré aux genoux où il pochait vilainement, soit que, trop pesant volatile, il tombât chaque fois qu’il prenait contact avec le sol, soit, songeait Norah avec une pitié un peu lasse, qu’il fût lui aussi, après tout, devenu un vieil homme négligé, indifférent ou aveugle à la malpropreté bien que gardant les habitudes d’une conventionnelle élégance, s’habillant comme il l’avait toujours fait de blanc et de beurre frais et jamais n’apparaissant fût-ce au seuil de sa maison inachevée sans avoir remonté son nœud de cravate, de quelque salon poussiéreux qu’il pût être sorti, de quelque flamboyant exténué de fleurir qu’il pût s’être envolé. Norah, qui arrivait de l’aéroport, avait pris un taxi puis marché longuement dans la chaleur car elle avait oublié l’adresse précise de son père et n’avait pu se retrouver qu’en reconnaissant la maison, se sentait collante et sale, diminuée. Elle portait une robe vert tilleul, sans manches, semée de petites fleurs jaunes assez semblables à celles qui jonchaient le seuil tombées du flamboyant, et des sandales plates du même vert doux.

Marie NDiaye

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Et elle remarqua, ébranlée, que les pieds de son père étaient chaussés de tongs en plastique, lui qui avait toujours mis un point d’honneur, lui semblaitil, à ne jamais se montrer qu’avec des souliers cirés, beiges ou blanc cassé. Était-ce parce que cet homme débraillé avait perdu toute légitimité pour porter sur elle un regard critique ou déçu ou sévère, ou parce que, forte de ses trente-huit ans, elle ne s’inquiétait plus avant toute chose du jugement provoqué par son apparence, elle se dit en tout cas qu’elle se serait sentie embarrassée, mortifiée de se présenter, quinze ans auparavant, suante et fatiguée devant son père dont le physique et l’allure n’étaient alors jamais affectés par le moindre signe de faiblesse ou de sensibilité à la canicule, tandis que cela lui était indifférent aujourd’hui et que, même, elle offrait à l’attention de son père, sans le détourner, un visage nu, luisant qu’elle n’avait pas pris la peine de poudrer dans le taxi, se disant, surprise : Comment ai-je pu accorder de l’importance à tout cela, se disant encore avec une gaieté un peu acide, un peu rancuneuse : Qu’il pense donc de moi ce qu’il veut, car elle se souvenait de remarques cruelles, offensantes, proférées avec désinvolture par cet homme supérieur lorsque adolescentes elle et sa sœur venaient le voir et qui toutes concernaient leur manque d’élégance ou l’absence de rouge sur leurs lèvres. Elle aurait aimé lui dire maintenant : Tu te rends compte, tu nous parlais comme à des femmes et comme si nous avions un devoir de séduction, alors que nous étions des gamines et que nous étions tes filles. Elle aurait aimé le lui dire avec une légèreté à peine grondeuse, comme si cela n’avait été qu’une forme de l’humour un peu rude de son père, et qu’ils en sourient ensemble, lui avec un rien de contrition. Mais le voyant là debout dans ses tongs en plastique, sur le seuil de béton parsemé des fleurs pourrissantes qu’il faisait tomber peut-être lorsque, d’une aile lourde et lasse, il quittait le flamboyant, elle réalisa qu’il ne se souciait pas davantage de l’examiner et de formuler un jugement sur son allure qu’il n’eût entendu, compris la plus insistance allusion aux méchantes appréciations qu’il lançait autrefois. Il avait l’œil creusé, le regard lointain, un peu fixe. Elle se demanda alors s’il se souvenait vraiment de lui avoir écrit pour lui demander de venir. — Si on entrait ? dit-elle en changeant d’épaule son sac de voyage. — Masseck ! Il frappa dans ses mains. La lueur glaciale, presque bleutée que dispensait son corps informe parut croître en intensité. Un vieillard en bermuda et polo déchiré, pieds nus, sortit de la maison d’un pas vif. — Prends le sac, ordonna le père de Norah. Puis, s’adressant à elle :

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— C’est Masseck, tu le reconnais ? — Je peux porter mon sac, dit-elle, regrettant aussitôt ces mots qui ne pouvaient que froisser le serviteur habitué, malgré son âge, à soulever et transporter les charges les plus incommodes, le lui tendant alors avec une telle impétuosité que, non préparé, il chancela, avant de se rétablir et de jeter le sac sur son dos puis, courbé, de rentrer dans la maison. La dernière fois que je suis venue, c’était Mansour, dit-elle. Masseck, je ne le connais pas. — Quel Mansour ? fit son père avec cet air soudain égaré, presque consterné qu’elle ne lui avait jamais vu autrefois. — Je ne connais pas son nom de famille mais, ce Mansour, il a vécu ici des années et des années, dit Norah qui sentait peu à peu l’emprise d’une gêne poisseuse, étouffante. — C’était peut-être le père de Masseck, alors. — Oh non, murmura-t-elle, Masseck est bien trop âgé pour être le fils de Mansour. Et comme son père avait l’air de plus en plus désorienté et semblait même tout près de se demander si elle ne se jouait pas de lui, elle ajouta rapidement : — Mais vraiment ça n’a pas d’importance. — Je n’ai jamais eu de Mansour à mon service, tu te trompes, dit-il avec un fin sourire arrogant, condescendant, qui, première manifestation de l’ancienne personnalité de son père et pour agaçant qu’eût toujours été ce petit sourire dédaigneux, réchauffa le cœur de Norah, comme s’il importait que cet homme suffisant continuât de s’entêter à avoir le dernier mot plus encore qu’il eût raison. Car elle était certaine de la présence d’un Mansour, diligent, patient, efficace, aux côtés de son père des années durant, et si sa sœur et elle n’étaient venues depuis l’enfance, en fin de compte, guère plus de trois ou quatre fois dans cette maison, c’est Mansour qu’elles y avaient vu et jamais ce Masseck au visage inconnu. À peine entrée, Norah sentit à quel point la maison était vide. Il faisait nuit maintenant. Le grand salon était obscur, silencieux. Son père alluma un lampadaire, une pauvre lumière, de celles que propagent les ampoules de quarante watts, découvrit le milieu de la pièce avec sa longue table au plateau de verre. Sur les murs au crépi rugueux Norah reconnut les photos encadrées du village de vacances que son père avait possédé et dirigé et qui avait fait sa fortune. Un grand nombre de personnes avaient toujours vécu chez cet homme orgueilleux de sa réussite, non pas tant généreux, avait toujours pensé Norah, que fier de montrer qu’il était capable de loger et d’entretenir frères et sœurs, neveux et nièces, parents divers, de sorte que Norah n’avait jamais vu le grand salon dépeuplé, quel que fût le moment de la journée où elle s’y était trouvée.

Marie NDiaye

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Toujours des enfants se vautraient sur les canapés, ventre en l’air comme des chats repus, des hommes buvaient le thé en regardant la télévision, des femmes allaient et venaient depuis la cuisine ou les chambres. Ce soir-là, déserte, la pièce dévoilait crûment la dureté de ses matériaux, carrelage brillant, murs de ciment, étroit bandeau de fenêtres. — Ta femme n’est pas là ? demanda Norah. Il écarta deux chaises de la grande table, les approcha l’une de l’autre, puis se ravisa, les remit à leur place. Il alluma la télévision et l’éteignit avant même que la moindre image eût eu le temps d’apparaître.

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Jean-Philippe Toussaint Parution : septembre 2009 Responsable cessions de droits : Catherine Vercruyce direction@leseditionsdeminuit.fr

© Philippe Matsas/Opale/Les Éditions de Minuit

La Vérité sur Marie

Éditeur : Les Éditions de Minuit

Biographie  

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Publications   Aux Éditions de Minuit, parmi les romans les plus récents : Fuir, 2005 (prix Médicis 2005) (rééd. coll. « Double », 2009) ; Faire l’amour, 2002 (rééd. coll. « Double », 2009) ; Autoportrait (à l’étranger), 2000 ; La Télévision, 1997 (rééd. coll. « Double », 2002).

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L’orage, la nuit, le vent, la pluie, le feu, les éclairs, le sexe et la mort. « Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble. » La Vérité sur Marie n’est pas à proprement parler une suite, mais un prolongement de Faire l’amour et de Fuir.

Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble. À une certaine heure de cette nuit – c’était les premières chaleurs de l’année, elles étaient survenues brutalement, trois jours de suite à 38° C dans la région parisienne, et la température ne descendant jamais sous les 30° C –, Marie et moi faisions l’amour à Paris dans des appartements distants à vol d’oiseau d’à peine un kilomètre. Nous ne pouvions évidemment pas imaginer en début de soirée, ni plus tard, ni à aucun moment, c’était tout simplement inimaginable, que nous nous verrions cette nuit-là, qu’avant le lever du jour nous serions ensemble, et même que nous nous étreindrions brièvement dans le couloir sombre et bouleversé de notre appartement. Selon toute vraisemblance, au vu de l’heure à laquelle Marie est rentrée à la maison (chez nous, ou plutôt chez elle, il faudrait dire chez elle maintenant, car cela faisait près de quatre mois que nous n’habitions plus ensemble), et de l’heure, presque parallèle, à laquelle j’étais rentré dans le petit deux-pièces où je m’étais installé depuis notre séparation, pas seul, je n’étais pas seul – mais peu importe avec qui j’étais, ce n’est pas la question –, on peut évaluer à une heure vingt, une heure trente du matin au plus tard, l’heure à laquelle Marie et moi faisions l’amour au même moment dans Paris cette nuit-là, légèrement ivres l’un et l’autre, les corps chauds dans la pénombre, la fenêtre grande ouverte qui ne laissait pas entrer un souffle d’air dans la chambre. L’air était immobile, lourd, orageux, presque fiévreux, qui ne rafraîchissait pas l’atmosphère, mais confortait plutôt les corps dans l’oppression passive et souveraine de la chaleur. Il était moins de deux heures du matin – je le sais, j’ai regardé l’heure quand le téléphone

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a sonné. Mais je préfère rester prudent quant à la chronologie exacte des événements de la nuit, car il s’agit quand même du destin d’un homme, ou de sa mort, on ne saurait pendant longtemps s’il survivrait ou non. Je n’ai même jamais très bien su son nom, un nom à particule, Jean-Christophe de G. Marie était rentrée avec lui dans l’appartement de la rue de La Vrillière après le dîner, c’était la première fois qu’ils passaient la nuit ensemble à Paris, ils s’étaient rencontrés à Tokyo en janvier, lors du vernissage de l’exposition de Marie au Contemporary Art Space de Shinagawa.

Jean-Philippe Toussaint

La Vérité sur Marie

Il était un peu plus de minuit quand ils étaient rentrés dans l’appartement de la rue de La Vrillière. Marie avait été chercher une bouteille de grappa dans la cuisine, et ils s’étaient assis dans la chambre au pied du lit dans un désordre d’oreillers et de coussins, les jambes négligemment allongées sur le parquet. Il régnait une chaleur sombre et statique dans l’appartement de la rue de La Vrillière, où les volets étaient restés fermés depuis la veille pour se préserver de la chaleur. Marie avait ouvert la fenêtre et elle avait servi la grappa assise dans la pénombre, elle regardait le liquide couler lentement dans les verres par l’étroit doseur argenté de la bouteille, et elle avait tout de suite senti un parfum de grappa lui monter à la tête, percevant son goût mentalement avant même de l’éprouver sur sa langue, ce goût enfoui en elle depuis plusieurs étés, ce goût parfumé et presque liquoreux de la grappa qu’elle devait associer à l’île d’Elbe, qui venait brusquement de refaire surface à l’improviste dans son esprit. Elle ferma les yeux et but une gorgée, se pencha vers Jean-Christophe de G. et l’embrassa, les lèvres tièdes, dans une brusque sensation de fraîcheur et de grappa sur la langue. Quelques mois plus tôt, Marie avait copié sur son ordinateur portable un logiciel qui permet de télécharger des morceaux de musique en toute illégalité. Marie, qui aurait été la première surprise si on lui avait fait une remarque sur le caractère illicite de ses pratiques, Marie, ma pirate, qui payait par ailleurs à prix d’or un staff d’avocats d’affaires et de juristes internationaux pour lutter contre la contrefaçon de ses marques en Asie, Marie s’était relevée et avait traversé la pénombre de la pièce pour télécharger un morceau de musique douce et dansante sur son ordinateur portable. Elle avait trouvé un vieux slow à sa convenance, kitschissime et languide (nous avions, je le crains, les mêmes goûts), et elle se mit à danser toute seule dans la chambre en entrouvrant sa chemise, revenant pieds nus vers le lit, les bras comme des serpents sinueux qui improvisaient d’arabisantes arabesques dans l’air. Elle alla se rasseoir auprès de Jean-Christophe de G., qui lui passa tendrement la main sous la chemise, mais Marie se cambra brusquement et le repoussa dans un geste d’exaspération

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ambigu qui pouvait passer pour un simple « bas les pattes » excédé en sentant le contact de sa main tiède sur sa peau nue. Elle avait trop chaud, Marie avait trop chaud, elle crevait de chaud, elle se sentait poisseuse, elle transpirait, sa peau collait, elle avait du mal à respirer dans l’air étouffant et confiné de la pièce. Elle quitta la pièce en coup de vent et revint du salon avec un ventilateur à grillage qu’elle brancha au pied du lit en le mettant immédiatement en position maximum. Le ventilateur se mit en route, lentement, les pales prenant rapidement leur vitesse de croisière pour pulser bruyamment dans l’air des bouffées tourbillonnantes qui leur fouettaient le visage et leur faisaient danser les cheveux devant les yeux, lui devant lutter pour rattraper une mèche qui s’envolait sur son front, et elle, docile, la tête baissée, offrant avec complaisance sa chevelure à l’air, ce qui lui donnait des allures de folle, ou de Méduse. Marie, et son goût épuisant pour les fenêtres ouvertes, pour les tiroirs ouverts, pour les valises ouvertes, son goût pour le désordre, pour le bazar, pour le chaos, le bordel noir, les tourbillons, l’air mobile et les rafales.

Ils avaient fini par se déshabiller et ils s’étaient étreints dans la pénombre. Marie, au pied du lit, ne bougeait plus, elle s’était endormie dans les bras de Jean-Christophe de G. Le ventilateur tournait au ralenti dans la chambre en brassant un air tiède qui allait se mêler à l’air orageux de la nuit. La pièce était silencieuse, où ne luisait que la lueur bleutée de l’ordinateur portable dont l’écran s’était mis en veilleuse. Jean-Christophe de G. se dégagea doucement de l’étreinte de Marie et se leva, nu, en deux temps, lourdement, en s’aidant de la main, s’avança sans bruit sur le parquet craquant pour se rendre à la fenêtre, et se mit à regarder la rue par la fenêtre. Paris était engourdi de chaleur, il devait faire encore près de 30o C alors qu’il n’était pas loin d’une heure du matin. Un bar invisible, au loin, était resté ouvert et des éclats de voix se faisaient entendre dans les profondeurs de la nuit. Quelques voitures passaient dans des halos de phares, un piéton traversait la rue en direction de la place des Victoires. Sur le trottoir d’en face, juste en face de l’appartement, se dressait la silhouette massive et silencieuse de la Banque de France. Le lourd portail de bronze était condamné, rien ne bougeait alentour, et Jean-Christophe de G. fut alors traversé d’un noir pressentiment, persuadé que quelque chose de dramatique allait survenir dans le calme de cette nuit orageuse, que, d’un instant à l’autre, il serait le témoin d’un déferlement de violence, de stupeur et de mort, que des sirènes d’alarme se déclencheraient derrière les murs d’enceinte de la Banque de France, et que la rue, en contrebas, serait le théâtre de poursuites et de cris, de heurts, de claquements de portières et de coups de feu, la chaussée brusquement envahie de voitures de police et de gyrophares qui illumineraient les façades en tournoyant dans la nuit.

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Jean-Christophe de G. était nu à la fenêtre de l’appartement de la rue de La Vrillière, et il regardait la nuit avec cette inquiétude diffuse qui lui oppressait la poitrine, quand il aperçut un éclair au loin dans le ciel. Une courte rafale de vent lui aéra alors le visage et le torse, et il remarqua que le ciel était entièrement noir à l’horizon, non pas un noir de nuit d’été, transparent et bleuté, mais un noir dense, menaçant et opaque. De gros nuages d’orage approchaient du quartier, qui se mouvaient inexorablement dans le ciel en allant recouvrir les derniers vestiges de nuit claire qui subsistaient encore au-dessus des bâtiments de la Banque de France. Il y eut encore un éclair au loin, vers la Seine, en direction du Louvre, muet, étrange, zébré, prémonitoire, sans coup de foudre ni grondement de tonnerre, une longue décharge électrique horizontale qui déchira le ciel sur une centaine de mètres et illumina l’horizon par à-coups blancs saccadés, saisissants, silencieux.

Jean-Philippe Toussaint

La Vérité sur Marie

Un air plus frais, par brusques bouffées tourbillonnantes, entra dans la pièce. Marie sentit le frisson d’un vent rafraîchissant lui parcourir le dos et elle alla se réfugier dans le lit en s’enroulant l’épaule dans un drap. Elle retira ses chaussettes, qu’elle jeta au pied du lit, tandis que Jean-Christophe de G. commençait à se rhabiller dans la pénombre, lui se rhabillant et elle se déshabillant dans un même mouvement parallèle aux finalités divergentes. Il remit son pantalon et enfila sa veste. Avant de partir, il alla s’asseoir un instant au chevet de Marie. Il l’embrassa sur le front dans la pénombre, effleura ses lèvres, mais les baisers durèrent plus que pour un simple adieu, se prolongèrent et devinrent plus fiévreux, ils s’étreignirent à nouveau et il finit par se glisser dans le lit, tout habillé, se colla contre elle sous les draps, en veste de lin noire et pantalon de toile, sa mallette à la main, qu’il finit par lâcher pour étreindre Marie. Elle était nue contre lui et il lui caressait les seins, il l’entendait gémir et il fit glisser sa petite culotte le long de ses cuisses, Marie l’aida en se contorsionnant au fond du lit, Marie, haletante, les yeux fermés, défit la braguette de JeanChristophe de G. et lui sortit le sexe, avec hâte, détermination, une certaine urgence, d’un geste à la fois ferme et délicat, précis, comme si elle savait très bien où elle voulait en venir, mais, arrivée à ses fins, elle ne sut soudain plus que faire. Elle ouvrit les yeux, étonnée, endormie, assoupie d’alcool et de fatigue, et elle se rendit compte qu’elle avait surtout sommeil, la seule chose qu’elle avait vraiment envie de faire maintenant, c’était de dormir, éventuellement dans les bras de Jean-Christophe de G., mais pas nécessairement sa bite à la main. Elle s’interrompit, et, comme il fallait bien faire quelque chose de la bite de JeanChristophe de G. qu’elle avait toujours à la main, elle la secoua, aimablement, deux ou trois fois, par curiosité, assez mollement, elle la tenait à pleine main et elle l’agitait en regardant le résultat d’un air curieux et intéressé. Elle espérait quoi, qu’elle décolle ? Marie avait la bite de Jean-Christophe de G. à la main et elle ne savait qu’en faire.

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Marie avait fini par s’endormir. Elle s’était assoupie quelques instants, ou ce fut lui qui s’endormit le premier, ils bougeaient à peine dans l’obscurité, ils continuaient de s’embrasser, par intermittence, dans un demi-sommeil partagé, somnolant dans les bras l’un de l’autre, en échangeant d’éphémères caresses somnambuliques (et on appelle ça s’aimer toute la nuit). Marie avait déboutonné le haut de la chemise de Jean-Christophe de G. et elle lui caressait nonchalamment la poitrine, il se laissait faire, il avait chaud, il transpirait tout habillé sous les draps, il bandait imperceptiblement, la verge délaissée, abandonnée hors du pantalon, qui était encore agitée à l’occasion de spasmes espacés, tandis que la main de Marie se déplaçait sous sa chemise défaite, moite et sans forme, les flancs affaissés et flasques autour de lui. Elle l’embrassa doucement, légèrement en sueur elle aussi, les tempes chaudes, et, sans y prendre garde, elle commença à lui faire les poches, elle glissa une main dans la poche de la veste, curieuse de savoir ce qu’était cet objet rigide aux contours anguleux qui s’appuyait contre sa hanche quand il la prenait dans ses bras. Une arme ? Se pouvait-il qu’il eût une arme dans la poche ?

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Martin Winckler

Parution : août 2009 Responsable cessions de droits : Vibeke Madsen madsen@pol-editeur.fr

© John Foley/Opale/P.O.L

Le Chœur des femmes

Éditeur : P.O.L

Biographie  

Marc Zaffran est né à Alger en 1955 et vit en France depuis 1963. Diplômé de la faculté de médecine de Tours, il publie en 1984 ses premières nouvelles sous le pseudonyme de Martin Winckler, choisi en hommage à Georges Perec. Son premier roman La Vacation introduit le personnage du docteur Bruno Sachs qui devient célèbre avec La Maladie de Sachs, porté à l’écran sous ce titre par Michel Deville et interprété par Albert Dupontel. En 1993, il quitte son exercice de médecin de campagne, devient traducteur et écrivain à temps plein tout en continuant à exercer la médecine à temps partiel dans un hôpital de province. En 2009, il est chercheur invité au Centre de recherches en éthique à l’université de Montréal (Creum), pour un projet de recherche sur la formation des soignants. Publications   Parmi les romans les plus récents, chez p.o.l : Histoires en l’air, 2008 ; Les Trois médecins, 2004 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2006) ; Plumes d’Ange (Légendes, II), 2003 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2005) ; Légendes, 2002 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2003) ; La Maladie de Sachs, 1998 (prix du livre Inter 1998) (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2005). Chez Calmann-Lévy : La Trilogie Twain (3 tomes), coll. « Interstices », 2008-2009.

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Jean Atwood, interne des hôpitaux et quatre fois major de promotion, vise un poste de chef de clinique en chirurgie gynécologique. Au lieu de cela, on l’envoie passer son dernier semestre d’internat dans un service consacré à la médecine des femmes. Atwood veut faire de la chirurgie, et non passer son temps à écouter des femmes parler d’elles-mêmes à longueur de journée. Ni servir Franz Karma, un chef de service à la personnalité controversée. Mais la réalité n’est jamais ce que l’on anticipe, et la rencontre entre les deux médecins ne va pas se dérouler comme l’interne l’imagine.

Roman de formation, Le Chœur des femmes est également un roman choral, dont la structure s’inspire de celle de la comédie musicale : au fil de son itinéraire dans ce microcosme qu’est l’unité 77, le docteur Atwood croise des femmes qui racontent leur vie, leurs amours et leur mort, en solo ou dans un ensemble assourdissant. C’est aussi un roman d’énigme : comme toutes les patientes qu’ils sont amenés à soigner, Atwood et Karma ont chacun un secret qui les anime, les oppose et les rapproche – le secret originel de leur identité en tant que soignant et en tant qu’être humain.

Ouverture Qu’est-ce qu’on m’avait raconté, déjà ? J’ai du mal à m’en souvenir parce que ça m’avait semblé incroyable, alors, et ça me semble risible aujourd’hui… Ah, oui. Que j’allais souffrir. Parce qu’il voulait toujours avoir le dernier mot. Que si je lui tenais tête, il m’écraserait. Que si au contraire je faisais mine de m’intéresser à ce qu’il raconte, il allait m’assommer, tant il s’écoutait parler. Que tout plein de femmes – infirmières, externes, internes – étaient passées dans son lit, un jour ou l’autre. Que beaucoup de patientes – les plus baisables, évidemment ! – y passaient elles aussi… et qu’il n’avait rien contre les garçons ! Qu’avec – ou peut-être grâce à – ma belle gueule, il essaierait sûrement de me coller dans son lit. Et que si par bonheur je ne l’intéressais pas, il me ferait une vie impossible. Bref : qu’il était insupportable. Et aussi : Qu’il n’arrêtait pas de donner des leçons à tout le monde. Qu’il disait du mal des confrères. Qu’il professait des idées insensées. Qu’il pratiquait des gestes dangereux et totalement irréfléchis. Qu’il prenait des risques et en faisait prendre aux malades. Qu’il était très copain avec Sachs, un autre généraliste agité du bocal qui pompait l’air des gynécos au chu, et qui avait bossé à l’unité 77 avec lui pendant des années avant de partir se geler les miches au Québec (bon débarras !). Qu’ils avaient écrit ensemble un bouquin sur la relation médecin-malade, et qu’il en avait pondu ensuite un autre sur la contraception dont les canards féminins avaient vaguement parlé – évidemment, ces

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journalistes, dès qu’on les caresse dans le sens du poil… Bref : qu’il ne se prenait pas pour de la merde, mais qu’il emmerdait le monde. Et enfin : qu’il était secret et bavard, direct et sournois, agressif et mielleux. En un mot : imprévisible. Et versatile, en plus. Et que, dans les couloirs du chu, on le surnommait Barbe-Bleue. Parce qu’en plus de jouer encore les séducteurs à la cinquantaine passée, il arborait une barbe pas toujours bien taillée et il était toujours prêt à bouffer ceux qui lui parlaient. Tout ça m’avait fait rire jaune car, à vrai dire, je m’en foutais. Ce n’était pas mon problème. Mon problème, c’est que le doyen m’avait imposé de passer les six derniers mois de ma cinquième année d’internat – mon « allée d’honneur », avait-il ajouté avec un grand sourire censé me réconforter – dans la section de ce type, sous sa responsabilité, et ça me mettait hors de moi. Je n’avais rien à cirer du Dr Franz Karma, de ses nanas et de ses états d’âme. Rien du tout. Et puis, j’avais déjà dû passer deux fois six mois en salle d’accouchement, et ça m’avait pompé l’air, vu que Collineau, le praticien-chef, préférait l’haptonomie aux césariennes et s’excusait en pleurant chaque fois qu’il devait faire une épisiotomie à une gonzesse qui de toute manière ne sentirait rien quand il lui donnerait le coup de ciseau, et serait bien contente que ça aille plus vite et que son mouflet ait les joues bien roses au lieu d’être tout bleu d’avoir dû attendre, son cordon autour du cou, que Monsieur le praticien-chef décide en son âme et conscience si les coups de pied qu’il sentait quand il lui faisait l’imposition des mains sur l’abdomen voulaient vraiment dire : « Je suis pas pressé de sortir du ventre de maman, il fait froid dehors », et pas, plutôt : « Faites-moi sortir d’ici, bordel, si je moisis encore dans ce trou je vais claquer ou rester neuneu ! » Alors, les médecins New Age et les patientes geignardes, j’en avais eu ma dose. J’en avais marre de leur demander pardon en leur faisant écarter les cuisses pour récupérer délicatement des chiards hurlants gluants et prendre le placenta dans la tronche. J’avais envie de faire autre chose de mes mains. En quittant les salles d’accouchement, je n’avais qu’une hâte, c’était de retourner au bloc. Là, au moins, les femmes ne crient pas, elles ne posent pas de questions, elles veulent seulement qu’on règle le problème, qu’on fasse sauter la tumeur qui leur dévore le sein ou le foutu utérus qui saigne de tous ses fibromes – et ça c’est seulement de la petite bière, le plus intéressant c’est tout de même la dentelle : monter du 95 B à une planche à pain sans lui laisser une cicatrice, prélever six ovocytes dans un ovaire infoutu de les cracher tout seul, les féconder in vitro et les mettre au four dans l’utérus en faisant en sorte que ça lève, ou alors, le fin du fin – je ne rêvais que de ça depuis la première fois que j’avais vu Girard, le chef de chirurgie plastique, refaire un hymen – en l’occurrence, celui d’une conne très pauvre qui avait baisé tant et plus depuis l’âge de quatorze ans et voulait se refaire une beauté à vingt-trois pour épouser un connard très riche afin de lui faire croire, au cours de sa nuit de noces,

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que c’était leur première fois à tous les deux – elle avec un homme, lui avec une vierge. Girard savait les tricoter exactement comme il fallait. Je me souviens en frissonnant de son sourire et de son monologue satisfait, au moment où il serrait le dernier nœud : « Voilà ! À présent, elle l’a juste assez étroite pour qu’il débande au premier essai ; juste assez sensible pour qu’elle crie au passage quand il remettra ça, comme si c’était vraiment la première fois, cette salope ; et juste assez fragile pour qu’elle se déchire et saigne au premier grand coup de queue – pas trop, mais quand même assez pour qu’elle fasse une tache sur son drap nuptial. Et si ça se trouve, la belle-mère voudra l’étendre au balcon… Bref, juste ce qu’il faut pour que le type ne l’ait pas volée, sa nuit de noces. Du grand art. » Ça m’avait fait rêver pendant quinze jours. Alors, le Dr Franz Karma, praticien-chef en charge de l’unité 77, « Médecine de la femme », j’en avais vraiment rien à battre. Ce type et son unité n’avaient rien pour m’intéresser. Seulement, je ne pouvais pas y échapper : tout interne se destinant à la chirurgie gynécologique devait passer au moins douze mois en salles d’accouchement (où, fallait bien le reconnaître, j’avais quand même appris à faire une césarienne proprement et aussi, à trois reprises – et j’avais eu du pot parce qu’on n’en voit quand même pas souvent –, une hystérectomie hémostatique en urgence à des femmes qui s’étaient mises à pisser le sang après avoir pondu leur niard) et – ça, c’était moins drôle – six autres mois dans une unité strictement médicale. Officiellement, pour « apprendre à établir des contacts avec les patientes et faire face à des situations cliniques courantes de soins primaires ». J’avais eu beau expliquer à Collineau que les contacts, ça ne m’intéressait pas, tenir la main c’était vraiment pas mon style, et que les soins primaires ça n’était pas du tout ma tasse de thé – je ne me sentais bien qu’avec des écarteurs, un scalpel ou un bistouri électrique, des ciseaux, des aiguilles et du fil, bref, du solide entre les doigts –, il m’avait répondu que c’était le règlement et – en me regardant de haut – que si je voulais pas y aller, je n’avais qu’à changer de spécialité. Alors j’étais vachement fumasse d’aller perdre mon temps chez ce Karma. Mais ce qu’on disait de lui, je m’en battais, et je me promettais bien, de toute manière, de prendre des gardes en rab, histoire de m’éclipser pour aller au bloc chaque fois que je pourrais. Il ne fallait surtout pas que je perde la main. Il y avait tout de même une chose qui me foutait les boules. Un mec que j’avais croisé à l’internat m’avait raconté que Barbe-Bleue – qu’on surnommait aussi « le gourou du mlf », car c’est lui qui avait imposé le nom de l’unité, paraît-il – l’avait viré, sans explication, le lendemain de son arrivée, après l’avoir entendu plaisanter devant une patiente. « C’est dingue ! m’avait-il dit, j’ai fait une remarque de rien du tout, la patiente – quelle cruche – l’a mal pris, j’ai vraiment pas compris pourquoi, elle s’est mise à chialer et là, Karma est

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arrivé comme Zorro sur ses grands chevaux et m’a foutu à la porte. » Depuis, le pauvre se cherchait un autre poste, mais les choses étant ce qu’elles étaient déjà à l’époque, il avait les pires difficultés à se faire adopter par un autre service du chu. Et ça, c’était tout de même très inquiétant pour moi. J’avais appris à savoir qu’un chef de section, c’est un petit chef souvent hargneux, vicieux, et rancunier en plus. Les types qui n’ont pas pu avoir de service rien qu’à eux sont des frustrés, alors ils martyrisent les internes. Et se faire vider par un petit chef, même un tout petit comme Karma l’était sûrement (car son unité était la plus petite du chu Nord), ça équivaut à dire adieu à une carrière dans le même hosto, ou alors à se retrouver obligé de bosser dans le service de son pire ennemi – autant dire en enfer parce que l’autre serait bien sûr heureux de déclarer que son collègue « avait fait une erreur en se séparant de cet excellent élément » mais ne raterait jamais la moindre occasion de laisser entendre au premier intéressé qu’il bosse comme une merde – bien normal, vu d’où il vient – et que si « même là-bas » il n’est pas arrivé à bosser correctement, c’est que vraiment… Tout ça pour expliquer à quel point j’étais dans mes petits souliers ce jourlà – le premier jour, un jour gris et terne de février – lorsque, après avoir pris toutes les vacances dont je disposais pour reculer l’échéance au maximum et tenter par tous les moyens de changer mon affectation (pour un poste de gériatrie féminine, par exemple : là-bas, pas besoin de perdre son temps à poser des questions aux patientes, de toute manière elles ne sont plus en mesure de donner des réponses ; ou, à la rigueur, pour la rééducation fonctionnelle, où les éclopées ont beaucoup trop besoin de rééducation pour qu’on consacre plus de cinq minutes à leur tenir la béquille), j’ai fini par me résoudre à me présenter au… mlf (quelle blague !) en me disant que finalement, c’était comme les premières années d’amphi, ça n’était qu’un mauvais moment à passer, et s’il y avait moyen de quitter le navire en cours de route (j’avais assez de points pour briguer le premier poste de chef qui se libérerait lorsqu’un (ou une) titulaire en aurait marre de bosser pour des clopinettes et déciderait d’aller bosser dans le privé, ce qui arrivait déjà souvent, à l’époque) je sauterais sur l’occasion. Parce que, sinon, passer six mois au milieu des pisseuses sans pouvoir tenir un scalpel… Non, pas question. Ce jour-là, donc, je me tenais à l’entrée du pôle Mère-Enfant de « l’Hospice », le chu Nord de Tourmens, un machin construit dans les années 1970 et jamais rénové depuis – d’ailleurs il était question de le démolir. J’avais déjà fait un tour à la maternité quelques jours plus tôt pour apporter mon dossier en espérant tirer les vers du nez de la secrétaire, mais je t’en fiche ! Elle ne m’avait rien appris de plus, rien de rien, mais elle m’avait seulement tartiné du « Ah, vous allez chez le Dr Karma ! Comme vous avez de la chance, il est tellement gentil, vous verrez, vous allez apprendre beaucoup avec lui », de manière tellement dégoulinante que j’avais eu envie de la baffer.

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De très mauvais poil, j’avais franchi la porte de l’infâme vestiaire-cagibi puant (tout le monde s’y déshabillait ensemble, infirmières, aides-soignantes et internes, comme si c’était pour garder les vaches) pour y déposer mes affaires, mais en voyant une paire d’escarpins rouge vif au sommet d’une armoire métallique, j’ai compris que ce serait pire que ce que j’imaginais. Quand on la voit en blouse et en sabots plastique, on ne devine jamais qu’une infirmière ou une aide-soignante, dans le civil, quand elle rentre chez elle, n’est qu’une pauvre pétasse vulgaire. Le blanc, ça camoufle. Les casiers ne fermaient pas à clé. Je ne pouvais pas y laisser mon sac d’ordinateur et mon imper. J’ai seulement pris une blouse à ma taille, j’ai agrafé dessus un badge portant les mots « Dr Jean Atwood, interne » et glissé dans ma poche un petit carnet tout neuf : on m’avait dit que Karma aimait qu’on prenne ses tirades en note, que ça flattait son ego ; comme j’écris très vite et que je sais me relire, si ça pouvait m’aider… * Et puis j’ai pris une grande inspiration et j’ai poussé la double porte du long couloir qui sépare la maternité et le secteur de gynécologie de l’Unité 77, Médecine de la femme et Purgatoire. Debout dans le couloir désert, la tête pleine de toutes ces pensées, le sac à l’épaule, la blouse sur le bras, je secoue la tête et je soupire de colère et de frustration. Ce qu’on fait dans ce service est aux antipodes de mes intérêts et de ce que j’ai fait jusqu’ici. Et je n’ai pas choisi d’y aller. Ce sont les circonstances qui m’ont forcé la main… J’hésite. Je regarde ma montre. Si j’arrivais en retard, c’est pas comme au bloc, personne n’en mourrait. Je pourrais aller prendre un café avec les copains, là-haut… Mais finalement je prends une grande inspiration et je me dis qu’il faut y aller. Je remonte mon col pour qu’il n’y ait pas d’équivoque, je suis l’interne, et pas n’importe quelle lopette d’externe à boutons. Je lève la tête le plus haut possible et je m’engage dans le couloir, en essayant, pendant les quarantecinq secondes qui me séparent de la porte, de me remémorer tout ce que je sais de la physiologie du cycle, de l’ovulation, des règles, de toutes ces foutues affaires de bonnes femmes dont je n’ai vraiment rien à foutre mais dont je vais probablement entendre parler jusqu’à plus soif. Damn ! Au bout du couloir, les deux battants de la porte vitrée ne sont pas tout à fait joints. Un rai de lumière triangulaire se projette sur le revêtement de sol plastifié. À travers l’une des vitres translucides, j’aperçois une silhouette en ombre chinoise et je m’arrête. Car brusquement j’ai peur. Peur de ne pas savoir et de ne pas savoir faire. Peur de ne pas savoir m’y prendre. Pas comme il faut.

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Peur de ne pas faire face. Peur de ne pas être à la hauteur. J’ai appris énormément de choses pendant toutes les années écoulées, et d’un seul coup, je ne sais plus ce qu’il m’en reste. Est-ce que je vais m’en souvenir ? Est-ce que ça va me servir à quelque chose ? Je reste là, fixant la porte, et lorsque la silhouette en ombre chinoise se met à bouger, d’un seul coup, comme dans un éclair, tout me revient. Je me vois pousser la porte et entrer.

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Cessions de droits Voici la liste des titres présentés dans les précédents numéros de Fiction France pour lesquels les droits ont été cédés.

Adam Olivier

Des vents contraires Éd. de l’Olivier

u albanais [Buzuku, Kosovo] u allemand [Klett-Cotta] u italien [Bompiani] u polonais [Nasza Ksiegamia]

Arditi Metin

Decoin Didier

Est-ce ainsi que les femmes meurent ? Grasset & Fasquelle

u castillan [Alianza] u coréen [Golden

Bough Publishing] u italien [Rizzoli]

Delecroix Vincent

La Fille des Louganis

La Chaussure sur le toit

u allemand [Hoffmann & Campe]

u allemand [Ullstein] u coréen [Changbi]

Actes Sud

u grec [Livanis] u russe [Ripol]

Bello Antoine

Les Éclaireurs Gallimard

u grec [Polis] u italien [Fazi]

Benchetrit Samuel

Le Cœur en dehors Grasset & Fasquelle

u néerlandais [Arena]

Berton Benjamin

Alain Delon est une star au Japon Hachette

u italien [Nottetempo] u vietnamien [Nha Nam]

Besson Philippe

Un homme accidentel Julliard

u allemand [Deutscher Taschenbuch

Verlag] u coréen [Woongjin] u polonais [Muza] u portugais [Editora Novo Seculo, Brésil] Chalandon Sorj

Mon traître

Grasset & Fasquelle

u castillan [Alianza] u chinois (caractères

complexes) [Ten Points] u italien [Mondadori] Dantzig Charles

Je m’appelle François

Gallimard

u espagnol [Lengua de Trapo] u grec

[Govostis] u italien [Excelsior 1881]

u roumain [RAO] u russe [Fluid]

Descott Régis

Caïn et Adèle Éd. JC Lattès u espagnol

Diome Fatou

Inassouvies, nos vies Flammarion

u allemand [Diogenes]

Dugain Marc

Une exécution ordinaire Gallimard

u brésilien [Record] u bulgare [Fakel Express] u catalan [Pages] u grec [Kedros] u hébreu [Kinnevet] u italien [Bompiani] u japonais [Kawade Shobo] u néerlandais [De Geus] u polonais [Wydawnictwo] u portugais [Ambav] u roumain [RAO]

Énard Mathias

Zone

Actes Sud

u allemand [Berlin Verlag] u anglais [Open Letter, États-Unis] u castillan [Belacqva/ La Otra Orilla, Espagne] u catalan [Columna, Espagne] u grec [Ellinika Grammata] u italien [Rizzoli] u libanais pour la langue arabe [La Librairie Orientale] u portugais [Dom Quixote]

Faye Éric

Grasset & Fasquelle

L’Homme sans empreinte

Publishers]

u bulgare [Pulsio] u slovaque [Ed. VSSS]

u arabe (droits mondiaux) [Arab Scientific

Stock

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Germain Sylvie

Nahapétian Naïri

Rollin Jean

L’Inaperçu

Qui a tué l’Ayatollah Kanuni ?

Un chien mort après lui

u anglais [Dedalus Limited,

Grande-Bretagne]

u espagnol [Alianza] u néerlandais

[Querido]

u allemand [Berlin Verlag] u polonais [Czarne]

Guyotat Pierre

Ollagnier Virginie

Roux Frédéric

Mercure de France

Liana Levi

Grasset & Fasquelle

Albin Michel

Coma

u anglais [Semiotexte, États-Unis] u italien [Medusa] u russe [Société

d’études céliniennes] Hesse Thierry

Démon

Éd. de l’Olivier

u castillan [Duomo, Espagne] u hébreux [Modan, Israël]

Joncour Serge

Combien de fois je t’aime Flammarion

u chinois [Phoenix Publishing] u coréen [Wisdom House] u russe [Riopl]

Lê Linda

Liana Levi

L’Incertain

u italien [Piemme]

Ovaldé Véronique

u anglais [Portobello, Grande-Bretagne]

Gallimard

Le Village de l’Allemand

u italien [Minimum Fax]

u allemand [Merlin] u anglais [Europe Editions, États-Unis et Bloomsbury, Grande-Bretagne] u bosniaque [B.T.C] u catalan [Columna] u espagnol [El Aleph] u grec [Polis] u hébreu [Kinnevet] u italien [Einaudi] u néerlandais [De Geus] u serbe [IPS]

Page Martin

Peut-être une histoire d’amour Éd. de l’Olivier

u allemand [Thiele] u anglais [Viking, États-Unis] u coréen [Yolimwon] u grec [Patakis] u italien [Garzanti] u portugais [Rocco, Brésil] u roumain [Humanitas] u russe [Astrel/Ast] u serbe [Nolit]

Albin Michel

Grasset & Fasquelle

La Valse lente des tortues u coréen [Munhakdongne Publishing]

u italien [Baldini Castoldi Dalai Editore] u polonais [Sonia Draga] u russe [Astrel]

u italien [Fazi Editore]

Ravey Yves

Lindon Mathieu

Les Éditions de Minuit

Mon cœur tout seul ne suffit pas P.O.L

Bambi Bar

Stock

u turc [Altin Bilek Yayincilik]

Révay Theresa

u allemand [Knaus/Random] u catalan [La Campana] u grec [Scripta] u italien [Giunti]

Tous les rêves du monde

Malte Marcus

u espagnol [Circulo de Lectores]

u espagnol [Paidos] u italien [Piemme]

u polonais [Albatros] u vietnamien [Les Éditions littéraires du Vietnam]

Monnier Alain

Notre seconde vie Flammarion

u allemand [Ullstein]

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u allemand [Frankfurter Verlaganstalt] u chinois [Éd. d’Art et de littérature

du Hunan]

Varenne Antonin

Fakirs

Viviane Hamy

u allemand [Ullstein]

Viel Tanguy

Paris-Brest

[Acantilado] u italien [Neri Pozza]

u coréen [Agora] u italien [Il Saggiatore]

Zulma

Les Éditions de Minuit

Reinhardt Éric

Majdalani Charif

Garden of Love

La Vérité sur Marie

Les Éditions de Minuit

Cendrillon

Éd. du Seuil

Toussaint Jean-Philippe

u grec [Agra] u roumain [Bastion Editura]

u néerlandais [Ailantus]

Caravanserail

[Ye-ren, Taïwan] u grec [Papyros]

Sansal Boualem

u allemand [Amman]

La Beauté du monde

u chinois (caractères complexes)

Éd. de l’Olivier

Pancol Katherine

Le Bris Michel

L’Hiver indien

Et mon cœur transparent

In memoriam

Christian Bourgois

P.O.L

Belfond

u allemand [Der Club Bertelsmann] u hongrois [Athenaeum] u polonais [Swiat Ksiazki] u portugais [Circulo de Leitores] u russe [Family Leisure Club]

Rolin Olivier

Un chasseur de lions Éd. du Seuil

u allemand [Berlin Verlag] u chinois (caractères simplifiés) [Shanghai 99] u espagnol [Matalamanga, Pérou et Chili] u italien [Barbès] u portugais [Sextante]

u allemand [Wagenbach] u espagnol


Fiction France n°5 (version française)  

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