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RĂŠcits policiers


Récits policiers écrits dans le cadre du cours de Mythes littéraires Professeure : Brigitte Deslauriers Session : Automne 2009 Mise en page : Suzanne Roy


Nos récits 59 Une écharpe rouge Adrien Crépeau et une feuille de Moleskine 07 Crime et enquête, Véronique Savoie mon histoire Ariane Baril 67 Lettre sanglante Ygaël Nizard 17 La chute du rêveur 01 Quelle jolie fille

Arine Thibault-Vanesse

23 Des étoiles dans les yeux Camille Léonard

29 Rouge

Karine Poirier

37 Fashion faux-pas Marianne Dunberry

45 Les amours rivales Myriam Tardif

49 Scène de crime Stéphanie Ouimet


par Adrien Crépeau Quelle jolie fille! Et merde, je n’ai plus de de forcer ses jambes pour les ouvrir. Horfeu. reur! Elle ne se rase pas le vagin, on dirait une forêt vierge! Ma main gauche – Pardon, Mademoiselle, vous n’auriez commence à les lui arracher à grandes pas du feu? poignées, elle émet un cri sourd. – Oui, voici. – Si tu cries, tu meurs, lui dis-je avec Une bouffée de tabac, de bonheur, de rage. pouvoir… L’embrasser, oui l’embrasser, la prendre, je la veux! Quand son petit vagin devient lisse et sans poils, mais perlant de sang, ma – Mademoiselle, passez une bonne main va sur sa gorge, pour l’étouffer, soirée. Mais, puis-je, avant, vous faire la pendant que je pénètre au plus probise? fond de l’intimité de son corps pour ma plus grande satisfaction. Le plaisir de Ma main sur son épaule, puis sur sa nu- la rage de la domination coule en moi que. Je prends un élan et j’envoie per- et un sentiment de puissance émane cuter son joli minois contre la poutre de de mon corps en mouvements frénétibois à 50 cm. Le sang se met à cou- ques. ler de son petit nez en trompette. La vue de son sang m’excite, elle me fait Elle n’émet aucun signe satisfaction, bander comme je n’ai jamais bandé. que des pleurs et des cris étouffés de Mon couteau glisse dans ma main, je désespoir. Elle essaye tout de même le précipite sur sa gorge et lui murmure de se débattre une fois de temps à à l’oreille de ne pas crier sinon elle va autre, mais rien à faire. Je la tiens à ma mourir. Ma main lui soulève sa jupe, lui merci. Pour la calmer, je lui flanque une retire sa petite culotte. Je peux enten- dizaine de coups dans la gueule si bien dre des couinements de peur émaner que sa bouche est couverte de sang. de sa gorge et de grands sanglots sor- Finalement, au moment suprême, je lui tent de ses yeux. Elle est résignée, elle balance un grand coup de poing dans ne veut pas souffrir, je n’ai pas besoin les côtes, elle gémit de douleur. Je re-

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mets mes habits alors qu’elle est tou- 5h plus tard. jours à terre. 1h14. Mais que fait-il? Ça fait 45 min – Salope, tu l’as cherché. que je l’attends. Ah, enfin, le voilà. Plusieurs coups de pied volent sur tout son corps. Elle saigne abondamment – Salut, le frère, ça va? et la vue du sang coulant comme un – Ouais, ouais. C’est dégueulasse ce ruisseau au printemps ne m’inspire que qui s’est passé cette nuit, mais tu dois satisfaction. être déjà au courant sinon tu serais pas venu ici. Que c’est que tu veux? Des in*** formations privilégiées j’imagine? Bon, écoute, je vais devoir dire ça à tous les Le téléphone sonne. journalistes demain. Mais, bon pour toi Ostie de téléphone! Qui peut m’appe- et ton journal. Voici la version officielle: ler à une heure pareille! un homme inconnu a violé une jeune femme. Il porte du 47, on a trouvé une – Oui, allô. trace dans la boue. Il a entre 40 et 55 – Allô, c’est Réjean. On nous a reporté ans, est caucasien, mesure à peu près un cas de viol près de chez toi et on sait 1.75 m, voire 1.82 m. Il avait une sorte que c’est ton jumeau qui va conduire d’imperméable beige et pèse entre l’enquête. Le journal veut que tu nous 74 et 80 kilos. Nos analyses risquent de fasses une série d’articles dessus. nous en dire plus. – Ok, je m’en occupe. – Ouais, bon. C’est assez général ça, Pourquoi, moi? J’en ai assez de faire une bonne partie de la population, y des articles sur des meurtres, des viols! compris toi et moi. Je veux écrire des romans là-dessus. – Je te comprends, mais on garde Bon, le jumeau, faut que je m’en oc- quelques informations en réserve pour cupe. ne pas affoler le public. Mais ça c’est confidentiel, tu comprends : motus et – Oui, bonjour, le commissariat. Pour- bouche cousue. rais– je parler à l’inspecteur Antoine – On a déjà résolu des crimes ensemHoude? De la part de son frère. ble. Pour celui-là, je peux sûrement – Monsieur Houde est parti. Il ne sera t’aider. Maman ne voudrait pas que pas de retour avant midi. l’on se cache des choses et tu le sais. – Merci. – N’embarque pas maman dans cet-

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Quelle jolie fille (../suite) te histoire-là. Elle est morte en partie à cause de toi, alors surtout ne la ramène pas. Sinon je te frappe, pis c’est pas des menaces à la légère. – Je sais, t’es pas obligé de me le rappeler. Pis je m’en veux assez et tu le sais. Mais, pour les éléments du crime, ça restera entre nous. Pas d’écrit dans le journal, tu as ma parole de jumeau. Il me scrute pour vérifier. – Ça va. Donc, un fait étrange on n’a pas retrouvé de poil du violeur. Plus étrange, elle a eu peur de moi quand on m’a présenté et finalement elle s’est fait arracher ses poils pubiens. Je suis perplexe sur ces faits. Mais, parle-moi donc de toi, t’as l’air moins triste, comme si tu t’étais vidé de tes émotions. Depuis le divorce avec ta femme, je te vois sombrer. Il ne va pas encore me faire la morale, je le déteste quand il fait ça. – Moi, ça va, j’ai rencontré une femme hier. Elle était intéressante et intéressée, mais tu me connais. Je préfère prendre mon temps. Sa moue de penseur est revenue sur sa face. Quand il est comme ça, il vaut mieux s’en aller.

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De retour, à mon appartement, je commence à plancher sur l’article que je dois avoir fini d’ici trois heures, pour que le journal ait l’exclusivité des informations sur le crime. *** Enfin envoyé! Si j’allais faire un petit tour sur le lieu du crime. De toute façon, c’est sur mon chemin de balade habituel. Peut-être y verrais-je quel que chose d’intéressant. En remontant Monkland, je remarque que tous les gens se tiennent en groupes : pas une seule personne ne marche seule, au gré de la nuit fraîche. Comme si tout le monde avait peur qu’il y ait un autre viol ce soir. Arrivé sur Girouard, un vide m’envahit. Le vide sans âme, sans que rien ne bouge; même moi, qui avance par automatisme plus que par envie. Quelque chose me pousse à continuer, marcher plus vite, faire de plus grands pas, de grandes respirations, ma main se met à trembler en cherchant mon briquet. Puis, soudain, je m’arrête. Vite me calmer! Il me faut fumer, la seule chose qui puisse me calmer. Oui, la fumée dans mes poumons, une grande inspiration, ce bon tabac. Le Capitaine black jaune, le meilleur de tous, pour ma belle pipe en bois de chêne que


fumait papa. – Pense à lui, me dis– je, pour me calmer. *** Arrivé au parc, encore ce vide. J’ai l’impression qu’un froid intersidéral me suit et qu’une chaleur étouffante me précède. Plus je m’approche de la poutre, plus mon cœur bat vite. Oui, une poutre est installée dans le parc, ou plutôt un gros tronc d’arbre à 1.50 m du sol, rond et glissant. Le sang avait mal été nettoyé. On voit encore quelques traces qui laissent deviner la violence du crime. La puissance m’envahit de nouveau. Ce sentiment qui est le plus raffiné, le plus jouissif. Mais le maudit parc est vide. Je ne peux pas consumer ma puissance et ça m’enrage. Tiens, quelqu’un m’observe du coin de l’œil. C’est presque crédible, mais peu subtil. Je vais aller lui casser la gueule, ça va me défouler. Tiens, il porte un imperméable beige et fume la pipe. Il ressemble à la description que m’a faite mon frère du violeur. Sa pipe sent tellement bon qu‘un sourire me monte aux lèvres. Je m’assieds à côté. – C’est une belle nuit n’est-ce pas? lui

dis-je. – En effet, un calme plat, ça fait changement d’hier, dit-il avec une voix douce. – Vous étiez là hier? – Bien sûr, je fais ma promenade tous les soirs. – L’avez-vous vu, ce viol? Je lui demande, un peu inquiet. – Malheureusement non, je suis arrivé 30 secondes trop tard. J’ai vu cette pauvre créature étendue sur le sol et un homme qui courait dans la rue en s’enfuyant. – Pourriez-vous le décrire? – Mais, qui êtes-vous, monsieur? – Pardon, j’ai oublié de me présenter. Je suis journaliste pour la presse et j’enquête de mon bord pour savoir qui a commis ce crime horrible, lui dis-je en lui montrant ma carte. – Je suis désolé, je ne l’ai pas bien vu. La seule chose que je peux vous dire c’est qu’il est relativement grand avec un manteau comme le mien, qu’il avait l’air vieux et qu’un relent d’odeur de pipe flottait encore dans l’air. Le tabac était du Capitaine black jaune. Je ne sais pas si cela vous aide. Cette pauvre fille, elle avait le sang qui lui coulait au visage, elle pleurait à chaudes larmes et le désespoir se lisait sur son visage. De tout son corps, les jambes écartées et nues, le sang coulait. Mais là, ça me dégoûte trop pour vous en dire plus. Je ne crois pas de toute façon que cela vous aide et je ne veux pas que

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Quelle jolie fille (../suite) l’intimité de cette jeune femme soit ex- Vite ma pipe. Un peu de fumée pour posée au grand jour. me calmer. – Merci. Passez une bonne soirée. Elle devrait être meilleure que la dernière. – Écoute-moi. Je te jure que je n’ai pas violé cette fille dont tu me parles. Au coin de la rue, mon frère vient d’ap- – Toi, écoute-moi. Tu l’as fait, je l’ai senparaître. Bizarre, car il habite dans l’est ti hier. J’ai senti une rage qui ne venait de Montréal. Que fait-il là? Il ne devrait pas de moi, je me suis dit qu’il devait pas être là. Je l’emmerde, pourquoi t’arriver quelque chose, mais quand, est-il toujours derrière moi? cet après-midi, tu m’as parlé d’une femme que tu avais rencontrée, ton – Salut le frère. Alors t’es venu faire humeur et ton rictus ont changé et tu un tour sur la scène du crime, voir si tu es devenu tendu. Tu n’as pas bronché devant les détails que je t’ai donnés n’avais pas manqué quelque chose. – Non. Je suis venu te voir, car on a concernant les poils et toi tu te rases des choses à se dire et des comptes à toujours les poils. Tu as toujours eu cette phobie des poils, et ça, depuis que tu es régler. petit. Ne viens pas me dire que je veux Il avait le regard noir qui luisait d’une me venger de toi, alors que toi tu violes des innocentes. Tu vas devoir payer. brillance de feux. Il me frappe au visage. Le sang coule sur mon nez, je peux même le goûter. Une rage meurtrière s’empare de moi. Je lui envoie un crochet dans la mâchoire. Un bruit d’os qui casse se fait alors entendre. Il tombe à la renverse, inconscient. Je m’accroupis près de lui pour lui balancer un coup de plus. Alors, vif comme l’éclair, il me poignarde avec une seringue dans le cou. Je perds la Je n’en peux plus, il m’énerve, mais je sensation de mes doigts, puis de mes suis trop agressif, faut que je me calme. pieds, de mes mollets et graduellement

– Je ne comprends pas, raconte, lui dis-je, sur un ton trop agressif qui me surprit moi-même. – Je sais que c’est toi qui a violé cette fille hier soir. – Comment peux-tu me dire une cho se pareille? Et je suis sûr que tu n’as pas de preuves. Tu veux juste te venger de moi, car tu m’as toujours jalousé.

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de tout mon corps. – Tu m’as tué. – Tu ne vas pas mourir, sale violeur, c’est pire que ça. Tu vas souffrir toute ta vie et tu en auras tellement honte que jamais tu en parleras. Sale journaliste de merde, je te l’ai déjà dit, tes articles sont de la vraie merde en papier! À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus jamais te revoir, je te renie de la famille, tu n’es plus mon jumeau, plus mon frère, tu n’es plus rien pour moi, sale criminel, et tu dois payer. Malgré l’impossibilité de bouger la moindre parcelle de mon corps, je suis tout de même conscient de tout ce qui se passe autour de moi. Ces dernières paroles m’ont profondément abattu, mais je suis terrorisé à l’idée de ce que mon jumeau va faire de moi. *** On entre dans mon appartement, moi en sac de patates sur son épaule. Arrivé dans mon salon, il allume un feu dans la cheminée et y installe un fer. On reste là pendant une demi-heure à regarder le feu rougir le fer. Quand le fer devient rouge, Antoine disparaît, mais selon les pas et le bruit de couteaux qui s’entrechoquent, il doit être dans la cuisine à chercher, je ne sais quoi ni pourquoi. Il revient dans le salon muni de plusieurs serviettes et de mes

deux couteaux les plus tranchants. Que va-t-il me faire? Quelle souffrance! De la peur à l’état pur. La noirceur perle ses yeux d’un noir si opaque que rien ne peut pénétrer. Il m’assoit d’abord sur les serviettes, puis me déshabille. D’un coup violent, il me tranche le pénis. Le sang se met à gicler. Il prend un petit bout de bois, l’insère dans mon urètre avec le fer rouge qui brûle ma chair aux alentours pour la cicatriser. Pour ne pas que je me vide de mon sang. L’odeur de chairs brûlées me donne la nausée et je grogne en tentant de me débattre. Rien à faire : tous mes muscles m’ont abandonné. Il prend entre ses mains mes couilles, y fait une fente dans la peau et en sort les testicules qu’il se met à tirer. Je les vois en dehors de moi et, finalement, d’un grand coup, ils les arrachent et les jettent au feu. Ces dernières paroles résonnent toujours dans ma tête – Comme ça, tu ne violeras plus jamais!

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Crime et enquête, mon histoire par Ariane Baril

Je n’étais pas vraiment belle. Enfin, pas laide non plus. Mais pas éclatante. De toute façon, vous voyez ce que je veux dire. Je suis persuadée que vous m’avez déjà vue des centaines de fois. Je suis la fille qu’on ne remarque pas. Soyons réalistes, j’étais plutôt mal partie dans la vie pour me démarquer, avec le nom de Marie Tremblay. Et tant qu’à ça, autant être franche. 23 ans. Taille moyenne, cheveux brun moyen, yeux bruns moyens, peau moyennement boutonneuse. Au moins maintenant, j’avais un appartement. Et un travail. Caissière dans une pharmacie. Plutôt moyen. En fait, la seule chose bien de ma vie, c’était Maxime. Mon copain. Nous vivions ensemble depuis quelques mois. Je le considérais comme l’unique réussite de ma vie. Le voilà Maxime qui entrait justement dans la pharmacie. Depuis quelque temps, on se disputait sans arrêt. Il aurait bien fallu que je me redresse pour qu’il me voie puisqu’il allait me chercher à la caisse. Ah, tiens, le voilà

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qui s’approche de Caroline, proba blement pour lui demander où j’étais. Je lui fis coucou de la main quand il inspecta le magasin pour me trouver. C’est qu’elle était adorable, Caroline, une vraie perle. Toujours à vouloir rendre service aux autres, un moulin à paroles intarissable. Parfois, j’avais l’impression de disparaître sous ces mots. Plus petite que moi et bien qu’un peu rondelette, elle répétait à qui voulait l’entendre qu’elle serait actrice. Pas moyen de faire autre chose, un jour, elle partirait à Hollywood et deviendrait connue. Pourtant, ça faisait deux mois qu’elle répétait la même chose et elle était toujours là à 26 ans, à attendre le bon moment. Tout le contraire de Laurette, par exemple. Celle-là, c’était la plus vieille caissière, elle travaillait ici depuis au moins dix ans. Pourtant, je ne connaissais rien de sa vie. Comme tout le monde ici, je n’avais pas eu droit à des confidences. Et puis, de toute façon, il n’y avait personne qui voulait lui parler, elle était constamment agressive et rude, particulièrement avec les clients.


J’ignorais pourquoi Robert, le propriétaire, la gardait. Surtout qu’il avait des problèmes d’argent présentement avec la pharmacie. Il était inquiet et ça se voyait bien. À cinquante ans, il avait l’air de soixante avec cette barre d’inquiétude qui traversait son front et rejoignait ses immenses sourcils. Et que Robert garde Laurette, c’était un mystère. Maxime, lui, c’était tout le contraire. Toujours à sourire, à complimenter. Tout aurait été parfait si seulement il avait réussi à garder un emploi pour qu’on puisse payer le loyer. Mais il s’en sortait, avec les petits services qu’il rendait, comme repeindre des murs ou réparer des ordinateurs.

Je pris l’argent dans le tiroir-caisse et ne laissai qu’une quarantaine de dollars pour le lendemain. Le reste allait dans le coffre-fort. J’allai dans le bureau de Robert, à l’arrière du magasin et ouvrit le coffre-fort. Il devenait urgent de faire un dépôt. À cinq mille dollars, un holdup aurait été désastreux. Seulement, avec un nombre restreint d’employés, on devait tout faire et les dépôts, ça prenait du temps qu’on n’avait pas. Je refermai le coffre-fort, vérifiai qu’il était barré et quittai la pharmacie en verrouillant la porte avec ma clé. Je la rangeai en évidence dans mon sac à main pour ne pas avoir à la chercher demain, lorsque j’ouvrirais.

Je rentrai chez moi et parlai à peine - Marie, tu rentres tard ce soir? à Maxime qui était, comme toujours - Oui. Sûrement. Je ferme à 9 heures, ces derniers temps, plutôt apathique. donc pas avant neuf heures et de- La nuit fut courte et, quand, je me rémie. veillai, Maxime dormait, comme d’ha- D’accord. À plus tard. bitude. Il se dirigea vers la sortie. Encore un après-midi de travail avant d’aller le Arrivée à la pharmacie, je cherchai retrouver. ma clé. Ah, elle était là, dans mon sac, comme toujours. *** Neuf heures. Pas question de rester une minute de plus. Tout ce dont j’avais J’ouvris et quelques minutes plus tard envie, c’était de rentrer dormir et de Robert m’appela pour me demander m’évader dans un rêve où ma journée d’aller faire un dépôt dès que Laurette ne constituait pas une suite de barres- serait arrivée. code que je démagnétisais et de facJ’allai dans son bureau, ouvrit le coftures que je tendais. fre-fort et m’arrêtai, stupéfiée. Non, je

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Crime et enquête (../suite) devais mal voir, ou bien, il devait y avoir un problème. Le coffre était vide. Totalement, absolument vide. Les cinq mille dollars qui y étaient la veille n’étaient plus là. Je m’emparai rapidement du téléphone sur le bureau de Robert et composai son numéro. Évidemment, ce fut sa mère qui répondit. Elle habitait avec lui et je la reconnaissais à sa voix maintenant. Elle finit par me passer Robert. - Robert, est-ce que tu n’aurais pas demandé à quelqu’un d’autre de faire le dépôt à ma place? - Non, Marie. N’essaie pas de te défiler, tu sais bien qu’il faut que quelqu’un y aille. Mon ton se voulait calme et assuré, pourtant on sentait bien toute la pani que qui m’oppressait. Si l’argent n’était plus là, où était-il passé? C’était une question à laquelle j’étais bien en mal de répondre et Robert ne semblait pas avoir le début d’une idée, lui non plus. Il laissa passer plusieurs secondes avant de parler.

tout ça? J’étais supposée retourner à l’avant et sourire aux clients? C’est ce que je fis et les premières personnes qui arrivèrent furent les policiers. - Bonjour, Marie Tremblay? - Oui? - Nous voudrions vous amener au poste pour un interrogatoire, s’il vous plaît, veuillez me suivre. *** J’avais passé un matin horrible. À attendre dans un commissariat crasseux et à répondre à des gens qui supposaient déjà de ma culpabilité. Quand je rentrai chez moi, je mis des joggings et un vieux t-shirt, puis j’appelai Robert pour savoir où il en était. Il décrocha rapidement et pourtant, je sentais dans sa voix un certain malaise.

- Tu sais, Marie, ils ont toutes leurs enquêtes à faire pour découvrir ce qui s’est passé… D’ici là, je crois que c’est mieux que tu ne viennes pas travailler, tu vois… - Et… Quand dois-je revenir exactement? - Eh… On pourra regarder ça une fois - Marie, tu ne bouges pas de là. Je m’en l’enquête conclue. - Mais parfois, ces enquêtes prennent viens et il faut éclaircir tout ça. des mois! Qu’est ce que je vais faire Qu’est ce que ça voulait dire, éclaircir pendant tout ce temps?

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- Je suis désolé. Il faudrait que tu passes à la pharmacie me remettre ta clé. - Quoi? Enfin, Robert, c’est ridicule! - S’il te plaît, Marie. Il raccrocha et je restai au bout de la ligne, muette de stupeur. J’étais apparemment la suspecte numéro un pour un crime avec lequel je n’avais rien à voir.

me procurait également le sentiment d’être vivante. Je ne courais plus depuis que je travaillais puisque j’étais tout le temps fatiguée. Presque cinq ans sans courir, une éternité. Mon corps n’était plus habitué à un tel entraînement et étrangement, ma tête non plus. J’avais oublié à quel point je réfléchissais mieux quand je courais.

Oui, j’étais soupçonnée. Soyons honMaxime sortit de la chambre à ce mo- nêtes, j’étais apparemment la seule ment, les cheveux en bataille, tout jus- qui soit soupçonnée. Et pourquoi? te réveillé. Parce que j’avais fermé hier et ouvert aujourd’hui la pharmacie. J’avais donc - Est-ce que c’est vraiment nécessaire libre accès au coffre-fort. de crier comme ça? Et puis, tu ne travailles pas ce matin? Cependant, je n’étais pas la seule qui y avait eu accès. Laurette avait éviJe lui résumai brièvement toute l’his- demment la combinaison ainsi que toire. Caroline, qui, même étant nouvelle, devait souvent faire elle-même des - Mais comment on va tout payer dépôts puisque nous étions peu d’emd’abord? ployés. Même Robert aurait pu manigancer un vol comme ça pour toucher Honnêtement, je n’en avais aucune l’assurance et bien entendu, il avait la idée, mais pour le moment, il s’agissait combinaison. En plus, les caméras de du cadet de mes soucis. Il répéta sa surveillance étaient mortes cette sequestion, mais pour toute réponse, je maine. Les seules personnes au coumis mes vieux souliers de course et sor- rant étaient encore une fois, Laurette, tit. Caroline, Robert et moi-même. J’avais toujours aimé courir. Courir me donnait l’impression que j’avais les idées plus claires et plus nettes, hors de ma bulle d’éclairage artificiel de la pharmacie. Courir m’épuisait, mais

En courant, je me retrouvai devant une rue qui me disait quelque chose. Des Peupliers… C’était Caroline qui m’en avait parlé. Elle habitait là, elle m’avait même déjà montré une pho-

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Crime et enquête (../suite) to. De loin, je vis un homme à l’intérieur Eh bien, il fallait croire que finalement, de l’immeuble qui allait sortir. J’accélé- s’appeler Marie n’était pas si mal après tout. rai et il me tint la porte en me voyant. - Oui, c’est bien ça… Où était-elle hier? Je suis passée et elle n’était pas là… - Ah! Mais vous l’avez manqué de si peu! Hier, on a décidé à l’improviste de souper ensemble et la soirée ne s’est pas terminée avant ce matin! On a parlé toute la nuit! C’est une vraie pipelette, Caroline! Vous voulez que je lui On ne pouvait pas dire que c’était un dise que vous êtes passée? progrès. J’étais passée d’un statut d’une - Ah… Non merci… Je l’appellerai. *** caissière invisible à une fausse identité au chômage. Je montai jusqu’au troisième étage, celui où Caroline m’avait J’étais fatiguée après cette journée. Le déjà dit habiter. J’allai cogner à l’ap- matin avait été particulièrement horrible mais en vérité, j’avais apprécié espartement 303. pionner et mentir. Ça me changeait un - Bonjour, je suis une amie de votre voi- peu de ma routine ennuyeuse à mousine du 301 et je me demandais si vous rir. saviez quand elle rentrait. Elle ne répond pas à son téléphone… Maxime était là lorsque j’arrivai chez - Ah oui! Je crois bien qu’elle m’a parlé nous. de vous! Marie…. - Te voilà. Alors qu’on parle, toi tu disAh, et moi et qui avait espéré la ques- parais? tionner anonymement, c’était cuit. - Arrête... - Et qu’est ce que tu as fait? Tu t’es cher- Marie-Anne… C’est ça? Une amie ché un autre emploi? d’enfance? - Non. J’entends bien récupérer celui à la pharmacie.

- Vous êtes de l’immeuble, mademoiselle? - Oui… Je viens d’emménager. Je m’appelle Marie… - Ah oui, Marie-Ève, la nouvelle! - Oui, bien sûr, bonne journée, monsieur.

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- Eh bien, je te souhaite bonne chance, car si tu crois que je vais te faire vivre, tu as tout faux. - Mais enfin, Maxime, je ne crois pas ça du tout! - Très bien. Parce que je peux très bien vivre sans toi. Je restai stupéfiée. Je gardai le silence et allai me coucher, même s’il n’était même pas neuf heures. J’avais besoin de dormir et peut-être de pleurer un peu. ***

lui. - Bonjour monsieur, vous allez bien aujourd’hui? Il me regarda, méfiant. J’ignorais si je devais jouer la franchise et lui dire que je le voyais pratiquement chaque deux semaines, mais ces derniers temps, j’avais pris goût à l’usurpation d’identité. Quand on n’est personne, c’est plutôt agréable de croire qu’on est quelqu’un.

- Je m’appelle Marie-Michèle. Le lendemain, en me levant, je vis - Laurent Courtemanche. Maxime qui dormait sur le canapé. Le temps pressait et je devais aller poursui- Voilà qui était intéressant. vre mes recherches. Je cherchais mes - Ah, quel hasard! Il y a une caissière clés et mon raffut réveilla Maxime. dont c’est le nom, Laurette. Vous vous - Tu ne peux pas arrêter de faire du connaissez? - C’est ma femme. bruit? - Et comment trouve-t-elle ça de tra- Désolée. Je cherche mes clés. - Sur la table de l’entrée, comme tou- vailler là, elle doit être fatiguée, non? - Oui. jours. - Moi si je travaillais comme ça, quand Peu importe ce que je faisais, j’avais je rentrerais chez moi, je n’aurais plus constamment l’impression d’embêter d’énergie. J’écouterais la télé, puis j’irais me coucher. C’est ce qu’elle Maxime ces temps-ci. fait? Je revêtis un survêtement et partis - Oui. Tous les soirs. courir. En courant, je passai devant la - Ah? Même tous les soirs de cette sepharmacie. Devant la pharmacie, il y maine? avait un homme qui attendait. Je le re- - Oui. connus, il venait souvent pour ses an- - Et vous étiez avec elle, tous les soirs? tidépresseurs. Je m’arrêtai à côté de - Oui… Pourquoi?

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Crime et enquête (../suite) - Je me demandais, c’est tout. - Ah. Je m’éloignai ,et perdu dans ses pensées, il ne me rappela pas. Heureusement, il n’avait pas fait trop de difficultés pour me donner des réponses.

idées stupides. - Ce n’est pas stupide. Et puis, qu’est ce que tu fais? - J’en ai marre de toi, et si tu veux tout savoir, je m’en vais aussitôt que j’aurai terminé mes bagages. C’est fini nous deux et n’espère pas me revoir de sitôt. Je te quitte. C’est clair? Et n’essaie même pas de m’appeler ou de me contacter. Je ne t’aime plus.

Sans que je le sache, Laurette devait soutenir son mari qui faisait probablement une dépression, ce qui expliquait pourquoi il prenait des antidépresseurs. J’aurais voulu dire quelque chose pour Elle n’en parlait jamais. m’opposer mais je n’avais plus rien à dire devant sa cruauté. On aurait dit Laurent Courtemanche avait sans dou- tous les stéréotypes de rupture du cinéte besoin d’une psychothérapie. À 85 ma américain rassemblés dans un seul dollars de l’heure et de trois à quatre film. Sauf qu’on était loin d’être dans séances par semaine, la facture s’éle- un film et que l’héroïne aurait trouvé un vait rapidement et j’aurais été assez truc à répliquer. Mais c’était juste moi surprise que le maigre salaire que Lau- et je n’étais pas une héroïne. rette ramenait à la maison eût suffi à payer ces traitements. J’ai remis mes souliers de course et je suis repartie. Je rentrai chez moi à la course. Maxime était là, dans notre chambre, avec un Tandis que je courais, des pensées se air affairé à je ne sais quoi. mirent à affluer dans ma tête. Robert, Caroline et Laurette étaient tous les - Tu es encore allée courir? Je parie que trois suspects. Ils avaient tous des alibis, tu ne te soucies même pas de te trou- même s’ils étaient plus ou moins fiaver un autre emploi. bles. S’ils étaient tous véridiques, Robert - Arrête, je t’ai déjà dit que j’allais récu- n’aurait pas pu sortir de chez lui pour pérer l’ancien. voler l’argent sans que sa mère ne le - Tu l’as perdu, Marie, alors oublie tes sache. Caroline, elle, avait passé la nuit

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chez sa voisine. Le mari de Laurette attestait qu’elle était bien avec lui la nuit du vol. Ils étaient les seuls à détenir la combinaison du coffre-fort. Robert et Laurette avaient chacun leur clé de la pharmacie. Caroline n’avait pas de clé, étant une employée récente. Chacun d’entre eux savait que les caméras ne fonctionnaient pas cette semaine. Laurette avait besoin d’argent pour payer une thérapie à son mari. Quant à Caroline, elle aurait pu voler l’argent pour mettre à jour son grand rêve de devenir actrice et quitter le pays. Ne restait plus que Robert. Sa mère l’aurait couvert et il aurait ainsi pu toucher les assurances et s’en sortir un bout de temps. D’un autre côté, j’avais déduit qu’il ne gardait Laurette que pour qu’elle puisse s’en sortir avec son mari en dépression et je ne comprenais pas pourquoi il aurait fait porter les accusations sur mon dos. Tandis que mes pieds foulaient le sol, les rouages de mon cerveau fonctionnaient à plein régime. Parmi mes trois suspects, il n’y en avait aucun qui correspondait vraiment.

autre vol. Non, pas n’importe qui. La personne qui avait commis le vol devait nécessairement avoir, comme je n’avais cessé de me le répéter, une clé, la combinaison, et savoir que les caméras ne tournaient pas. Outre ça, il fallait avoir un mobile et un moment dans la nuit pour commettre le vol. Personne n’avait tout ça. Mais s’il y avait eu deux personnes d’impliquées dans ce vol de cinq mille dollars? Maxime me l’avait fait remarquer, mes clés étaient toujours au même endroit. Cette nuit-là, je m’étais endormie seule. Je revis Maxime entrer dans la pharmacie le jour du crime et parler à Caroline. Puis, Maxime me quittait comme dans une pièce trop répétée. Ce n’était pas encore le temps de retirer mes souliers de course. ***

Je rentrai chez moi. Maxime n’était plus là. Je vis mon sac à main comme à l’habitude sur la table de l’entrée, ouvert à tout vent. Il allait falloir que je retourne déposer ma clé à la pharmacie comme l’avait demandé Robert. N’importe qui aurait pu passer dans mon appartement, la prendre et commettre un

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Crime et enquête (../suite) J’ai dit non à Robert et je suis retournée vivre chez ma mère. Je ne vais plus à la pharmacie, c’est trop mauvais pour mon moral. Et je cours chaque jour. Je garde l’esprit clair. Je pense commencer le cégep à la session d’hiver, je ne sais pas encore en quoi. Je me verrais Il s’était avéré que depuis quelques peut-être policière ou enquêteuse… semaines, Maxime me trompait avec Ça restait à décider. Caroline. Ils avaient décidé de partir à Hollywood pour que Caroline devienne actrice. Maxime s’était introduit dans la pharmacie avec ma clé. Caroline lui avait donné la combinaison et a s s u r é que les caméras ne tournaient pas.

J’avais couru jusqu’au commissariat. Les policiers s’étaient hâtés jusque chez Caroline pour lui poser quelques questions et ils y avaient surpris Maxime. Apparemment, les deux complices s’apprêtaient à partir.

Mon innocence avait été déclarée. Robert avait offert de me reprendre à la pharmacie. Maintenant, je devais décider si j’allais dire oui. Je n’avais pas beaucoup d’argent de côté et je ne pouvais pas vraiment dire non. Mais pour une fois, j’avais le goût de prendre une chance.

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La chute du rêveur

par Ariane Thibault-Vanasse

La température devenait de plus en plus mauvaise. J’accélère le pas afin de rentrer à la maison le plus vite possible. À mon âge, attraper une pneumonie n’est pas la meilleure chose au monde. Quelle idée aussi d’avoir voulu tout de même faire mes courses alors que mon arthrite m’avait informée de la pluie imminente qui allait me surprendre! J’accélère le pas. Je suis la seule girouette à être dehors par ce temps. La rue est déserte et je n’entends que les grosses gouttes de pluie qui attaquent sauvagement le sol, aidées par le vent frais qui, de surcroît, me glace les os. J’accélère le pas. Je suis presque arrivée. Les quelques fenêtres ouvertes laissent s’enfuir des pans de rideaux, leur donnant ainsi une allure fantomatique. Les bords mouillés de ma jupe me collent aux mollets. Les quelques lampadaires font le guet en tentant en vain d’éclairer de leur mieux la rue assombrie par le mauvais temps. Ils laissent échapper une timide lueur dans cet après-midi de novembre. Quel temps de chien! J’accélère le pas pour finalement apercevoir l’entrée de mon immeuble. Je ne crois pas que je vais attendre Ralph

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dehors aujourd’hui. Il comprendra. Le vent augmente sa cadence. J’accélère le pas. Je sors péniblement mes clés de mes poches, mes mains étant engourdies par le froid. J’ouvre la porte et me fais surprendre par un «crac» sonore. C’est bien ma chance, une panne d’électricité par dessus le marché! Mes yeux cherchent dans la pénombre l’escalier qui me mènera saine et sauve à mon appartement. À tâtons, je trouve la rampe d’escalier, mais je n’en ai pas monté la moitié que je trébuche sur quelque chose de mou et de tiède. Je commence à me fâcher de ma poisse et fouille dans mon petit sac à main à la recherche de mon paquet d’allumettes. Je veux voir qu’est-ce qui a été l’objet de ma chute. Je frotte l’allumette et la flamme qu’elle libère me permet d’avoir une vision d’horreur. AHHHHHHHHHHH! *** J’attends ma vieille voisine Mathilda dans mon fauteuil. D’une main je tiens mon recueil Les fleurs du mal et de l’autre je gratte Le Matou derrière les oreilles. C’est qu’il a pris du poids ce


chat depuis le jour où je l’ai recueilli sur le palier de l’immeuble. Je feuillette le bouquin distraitement en écoutant la pluie qui martèle la vitre de ma fenêtre. Quel sale temps! Je m’arrête finalement sur une page du recueil et lis à voix haute le vers suivant : «J’étais mort sans surprise et la terrible aurore / m’enveloppait. Eh quoi n’est-ce donc que cela? / La toile était levée et j’attendais encore» . Cela peut paraître superstitieux, mais je crois que je vais passer une mauvaise fin de journée. J’écoute la pluie qui martèle la vitre de ma fenêtre. De plus en plus fort. Le Matou commence à être nerveux de ce tapage peu habituel pour ses oreilles de félin. Lentement, je me dirige vers la cuisine pour me préparer une tasse de thé bien chaud. Bien qu’il soit bien tôt l’heure d’aller rejoindre Mathilda et qu’elle va m’en servir une tasse, je ne peux me défaire à l’idée de me réconforter avec cette douce mixture. Alors que je m’apprête à verser de l’eau dans ma bouilloire, j’entends un «crac sonore» et s’ensuit une noirceur quasi absolue. Je sens Le Matou qui se frotte contre mes jambes, mais je ne le vois pas. Soudain, je perçois un cri dans le silence de la panne. Il provient du premier étage, j’en mettrais ma main au feu. J’apporte avec moi une lampe de poche qui est toujours entreposée dans un des tiroirs de a cuisine en cas de situation comme celle-ci. Je quitte mon appartement, et dans le

couloir, je distingue d’autres faisceaux de lumière provenant des lampes de poche des autres locataires. Tous sont sortis de leur appartement, curieux. Je me dirige vers les escaliers. Le souffle court, j’éclaire ceux-ci. Je m’avance. Pour mieux voir. Fichtre! Je suis saisi d’horreur lorsque je découvre ma vieille voisine livide, blanche, sur le point de s’évanouir et qui regarde, gisant à ses pieds, le corps inerte de la belle Sophie. Je descends les quelques marches qui me séparent de la victime et attrape par le bras Mathilda en état de choc. Je l’entraîne vers le deuxième étage où je la fais asseoir. Puis, je m’approche du corps, entreprends les procédures propres à ces cas-ci que j’ai appris dans le temps où je faisais partie de la police. Je somme les autres lo cataires de rester dans le corridor et de ne pas bouger. Je vois cinq têtes qui me regardent abasourdies. Pour la plupart d’entre eux, c’est la première fois qu’ils entendent le son de ma voix. Pour ma part, je ne crois pas avoir jamais adressé la parole à quiconque dans l’immeuble autre que ma vieille voisine. Et à Sophie aussi, depuis quelque temps. Je prends le pouls de cette dernière. Rien. Autour de son cou, une ceinture de robe de chambre lui a fait pousser son dernier souffle. Quel beau gâchis! Son visage sera figé à jamais dans une expression de terreur. Les boucles de ses cheveux s’entremêlent avec l’arme du crime, comme pour tenter

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La chute du rêveur (../suite) de la protéger. Elle me fait beaucoup penser à ma défunte femme. Des larmes de rage aux yeux, je décide de venger la belle Sophie et, de surcroît, toutes les femmes qui, comme mon épouse ont été sauvagement assassinées. Avec un peu de chance, le meurtrier est encore dans l’immeuble. Je remonte tranquillement les escaliers. Je vais à la rencontre de Mathilda pour lui demander des précisions quant à la découverte du cadavre. Je lui demande de décrire ce qu’elle a vu. De sa petite voix tremblante d’émotion elle me répond : «Je rentrais de mon épicerie. Je devais t’attendre dehors comme d’habitude, mais comme il pleuvait trop, j’ai décidé de rentrer à l’intérieur. Une fois dans l’immeuble la panne d’électricité est survenue et comme tu peux le constater, elle est toujours en vigueur. J’allais monter au deuxième étage avec une allumette pour m’éclairer quand je vis cette pauvre petite fille étendue sur les marches. J’ai poussé un hurlement. Quelques minutes plus tard, tu es arrivé. Je n’ai touché à rien du tout! Je le jure!». Elle éclate en sanglots. Les autres locataires regardent la scène d’un air éberlué. Je leur dis que comme il n’y a pas d’électricité, il est impossible d’appeler la police. En attendant du renfort, je vais tenter de trouver l’assassin. Il est sans doute encore dans l’immeuble,

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puisque les seules traces visibles sont celles de Mathilda. De plus, le cadavre est encore tiède, donc le crime vient tout juste de se dérouler. Il va me falloir interroger tous les locataires de l’immeuble. Je leur annonce qu’ils doivent rester bien en vue devant leur porte afin que je puisse procéder à l’investigation. Le bellâtre du premier étage se met à geindre. «Je suis malade! Je dois rester couché dans mon lit». Je lui rétorque que j’allais commencer par lui pour qu’il puisse retourner se coucher en paix. Il me regarde d’un oeil mauvais. Et si c’était lui qui avait étranglé Sophie? Il habite juste en face de chez elle et l’approcher devait donc être facile pour lui. Je lui fais un petit sourire de satisfaction et vais à sa rencontre en faisant bien attention de ne pas bouger le cadavre. Je commence donc l’interrogatoire. - Depuis combien de temps êtes-vous locataire? - Pourquoi devrais-je vous répondre, vous n’êtes pas policier et je ne suis aucunement obligé de vous révéler quoi que ce soit ! - Je vois que vous êtes de mauvaise humeur. Pourquoi refusez-vous de collaborer? - Ce ne sont pas de vos affaires point. - Mais vous comprenez sans doute que


nous avons un cadavre dans l’immeuble ainsi qu’un meurtrier en cavale et nous ne pouvons pas communiquer avec la police tant que l’électricité ne sera pas revenue. - Je suis innocent, c’est tout ce qui compte. - Prouvez-le! - Je n’ai rien à prouver du tout! D’ailleurs, pourquoi ne serait-ce pas vous l’assassin? Personne ne vous voit jamais et vous ne parlez à personne. En plus, vous avez une sale gueule et je ne vous fais aucunement confiance! - Écoutez monsieur… monsieur qui déjà? - Gagnon, Alex Gagnon. Il est au bord des larmes. - Écoutez Alex Gagnon, Sophie est morte étranglée par un fou qui pourrait sévir à nouveau à n’importe quel moment et vous me dites que vous ne voulez pas coopérer? Vous n’avez donc aucune pitié pour cette pauvre fille? - Très bien, s’est-il mis à hurler, je vais vous le dire! Voyez-vous, j’étais ami avec Sophie, mais nous avons eu une chicane à votre sujet. Oui à votre sujet! Elle désirait vous connaître davantage, elle était curieusement attirée par vous, mais je lui déconseillai de vous parler. Vous n’avez pas l’air net! Je ne voulais pas être soupçonné de l’avoir tué à cause de cette stupide chicane! Je l’aimais bien cette fille voyez-vous! Et là, elle est morte et on ne peut plus rien

faire pour elle maintenant! Pour ce qui est de mon alibi, je suis resté couché dans mon lit toute la journée. J’ai de la fièvre et j’ai mal aux os. Je crois que j’ai attrapé une grippe. Venez voir mon lit, il est mouillé de sueur et je crois même que j’ai encore des traces d’oreillers sur la joue. Je peux sentir dans la pénombre qu’il est brûlant de fièvre. J’éclaire sa joue de ma lampe de poche et j’aperçois en effet les marques de son oreiller. Il ne pouvait pas avoir tué Sophie. Il paraît sincère. Je sens à l’intonation de sa voix la douleur profonde que lui cause la mort de sa voisine de palier. Je comprends sa douleur. Je suis néanmoins surpris de sa déclaration. J’intéressais Sophie? Balivernes. Alex s’en retourne la tête basse dans son appartement. Je monte au troisième étage où habitent un jeune couple ainsi qu’un homme d’une cinquantaine d’années. J’élimine Mathilda de ma liste de suspect. Elle ne pouvait tuer Sophie en sachant que je devais la rejoindre en bas pour l’aider à monter ses sacs d’épicerie. En pas sant à côté du cadavre, je profite de l’occasion pour fouiller les poches de son gilet. J’en sors un morceau de papier chiffonné. J’approche ma lampe de poche et je peux lire «Dimanche, 5h». Elle avait donc rendez-vous aujourd’hui à 5h. L’enquête avance. Je continue mon ascension. Lentement. Les marchent craquent sous mon poids. Dans la noirceur de l’immeuble, l’effet est as-

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La chute du rêveur (../suite) sez macabre. Dernier étage. Dernière chance de trouver l’assassin parmi les locataires. *** Ralph. Ralph. Ralph. Pourquoi ne me regardes-tu pas? Tu viens de monter la dernière marche qui allait te mener à moi. Enfin! Moi, Pierre Narcejac, vais enfin pouvoir te toucher, te sentir, te regarder de plus près. Il y a si longtemps que j’attends ce moment que je commence à devenir fou. Fou d’amour pour toi Ralph. RALPH! Regarde-moi bon sang! Pourquoi ne me regardes-tu pas? Laisse faire ce petit couple heureux, tellement heureux qu’il illumine l’étage noir par leur amour. Une panne. Quelle chance. Ralph. Quel hasard. Ralph. Je t’aime. J’ai caché ma robe de chambre. Tu peux rentrer dans mon appartement la chercher. Notre appartement. Je n’ai pas fait cela pour rien. Tu vas rentrer dans mon appartement. Notre. Désolé. Pierre, tu ne seras plus seul désormais. Ralph, tu ne seras plus seul désormais. Nous serons. Mais, ils n’ont rien à te dire ces tourtereaux pour l’amour! Ils viennent de te dire qu’ils étaient en pleine préparation. Ils se préparaient pour sortir voir leurs amis. C’est moi qui ai commis le crime mon chéri. MOI! Mais cesse de les tourmenter avec tes questions bon sang. Ce que tu peux

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être têtu parfois. Je t’ai observé Ralph. Je connais tout de toi. Tu as perdu ta femme il y a quelques années et tu ne t’en es jamais remis. Tu vis seul, en ermite, dans ton minuscule appartement. Tu ne parles à personne. Combien de fois ai-je tenté de croiser ton regard? D’attirer ton attention? Tu fixes le vide. Tout le temps. Bon, tu as finalement compris que le couple n’était pour rien dans cette triste histoire. Tu tournes ta tête vers moi. Je ne peux cacher mon désir. Malgré la noirceur. Malgré ton regard de feu. Malgré tout. Tu t’approches. Tu t’approches de moi. Tu me demandes de ta voix chaude et profonde si c’est moi qui ai tué Sophie. Je ne réponds pas. Tu me regardes. - Est-ce que c’est vous qui avez tué Sophie? Tu me regardes. Le couple te souffle quelque chose à l’oreille. - Pierre Narcejac, c’est bien cela? Tu me regardes. Tu connais mon nom. - Pierre Narcejac, je vais vous demander de répondre à ma question. Avezvous oui ou non tué Sophie. Est-ce vous qui lui avez donné rendez-vous à 5h et qui l’avez étranglé avec votre ceinture


de robe de chambre?

bre. Je n’en peux plus. Je monte sur le rebord de la fenêtre. La pluie continue Tu me regardes. Tu connais mon nom. de tomber. Elle tombe. Elle tombe. Je Tu es fâché contre moi. Tu es fâché! Je tombe. *** réalise brusquement ce que j’ai fait. J’ai assassiné. J’ai tué quelqu’un. Pour tes beaux yeux en plus. Je dois partir. Quelle affreuse journée ce fut. La belle Il le faut. Tu ne m’aimeras jamais. Qui Sophie a été assassinée, le beau Ralph pourrait bien m’aimer de toute façon. l’a vengée et le criminel s’est tué. Mes Je recule. J’ouvre ma porte tranquille- pauvres nerfs n’auraient pas pu en supment. Comme si de rien n’était. Tu vas porter davantage. Peu de temps après peut-être m’ignorer toi aussi. Me lais- le suicide de Pierre, l’électricité est ser continuer ma vie médiocre. J’en- réapparue et nous avons pu appeler tre dans mon appartement tranquille- la police. Elle est arrivée presque tout ment. Tu vois ma robe de chambre par de suite. Ralph leur a expliqué la situaterre. J’ai oublié de la ranger. Tu avan- tion. Les policiers ont emmené les deux ces vers moi. Tu veux prendre mon bras, corps. Après leur départ, mon beau mais c’est terminé. Je ne veux plus de Ralph m’a raccompagnée chez moi. toi. Va-t’en te dis-je! Va-t’en! Je m’en- Je lui ai fait du thé, il l’a bien mérité! gouffre dans mon appartement. Tu me Comme à l’accoutumée, il verse une suis. Je me dirige vers ma chambre. Tu larme de crème et de miel dans sa tasse me suis toujours. J’ouvre ma fenêtre. Tu et brasse le tout avec sa petite cuillère trois fois dans le sens des aiguilles d’une t’arrêtes. Je m’arrête. montre et trois fois dans le sens inverse. - Attendez Pierre. Pourquoi l’avez-vous Il boit la mixture en silence. Puis, il retourne dans son appartement sans dire tué? un mot, l’air sombre et l’œil hagard. Le - Parce que je t’aime. pauvre garçon! Il est si seul! - Mais je ne comprends pas. -Je voulais avoir ton attention. Elle commençait aussi à être intéressée par toi. Je ne pouvais pas le supporter. Je voulais avoir ton attention. Ne pouvant plus me contenir, j’éclate en sanglots. Ralph ne bouge plus. J’aperçois les autres locataires qui m’observent par l’entrebâillement de la porte. Leurs têtes se dessinent dans la pénom-

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Des étoiles dans les yeux

par Camille Léonard

Sept heures moins le quart. 23 novembre. 2008. C’était un matin comme les Montréalais y sont immanquablement accoutumés, froid et humide. Quelques lueurs orangées tentaient de percer la brume couleur cendre et métallique. La ville était drapée d’une lumière fragile et délicate, presque inaccessible aux yeux des passants. Leurs yeux. Essayant systématiquement d’éviter le foisonnement des regards éteints ou curieux. Ils déambulaient machinalement d’une rue à un métro, d’un pas pressé ou excessivement lent. Mouvements lourds et langoureux des êtres traînant leurs ombres diaphanes. Parfois, un petit flocon venait se déposer sur l’étendue diffuse de leurs corps, se déplaçant douloureusement comme de grandes enclumes mouvantes. Sept heures moins le quart. 23 novembre. 2008. Les paupières de la ville endormie restaient lourdes et clauses. Un Montréal fatigué. Un vent tortueux venait embrasser les hommes, les femmes, toutes ces personnes inéluctablement aussi fragiles qu’endurcies par une existence ban-

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cale. Pour certains, la douceur momentanée se trouvait dans un thé orangemangue à l’angle des rues Saint-Denis et Maisonneuve, pour d’autres, c’était dans le grondement sourd des métros, lourd et rassurant, et pour le reste, peutêtre, dans ce vent qui les berce froidement. Parce qu’ils sont les revenants d’une soirée de sexe anonyme, parce qu’ils ont perdu un être cher, parce qu’il ne s’est justement rien passé ou parce qu’ils ont encore versé des larmes brûlantes et sans visage, ils ont décidé de se lever. De marcher. D’affronter une autre journée. Après tout, que peut-il se produire de pire que rien? Et voilà, en route pour le bureau, pour le chantier, pour le restaurant, ou pour le collège, qui sait. Sept heures moins le quart. 23 novembre. 2008. Murs gris. Fenêtres givrées. Élèves somnambules se réchauffant les mains et le coeur avec leur tasse remplie du café rassurant des matins d’automne, ce nectar aussi vital que réconfortant. Tableau couvert de graphiques et de for-


mules propres aux cours platoniques du programme de sciences pures. Et dans cet épicentre silencieux de concentration machinale, arrivait lentement un peu de chaleur humaine, et avec l’ouverture de la porte, entra une petite brise. Douce et légère: Marie. Elle prit place juste à côté de la fenêtre, au fond de la classe. Écoutant d’une oreille absente les explications du professeur, qu’elle avait déjà comprises et assimilées, elle ouvrit tranquillement son cartable, en arracha délicatement une feuille et se mit au travail. Elle regardait distraitement le ciel d’un gris bleuté tandis que ces mains formaient, avec la lanière préalablement coupée, une petite étoile en papier qu’elle rangea finalement dans son étui à crayons, avec les centaines d’autres étoiles plus ou moins similaires. Voilà à quoi se résumaient ses cours de chimie, de physique ou encore de mathématiques. C’était en quelque sorte ses notes, aussi exhaustives soient-elles. Mais aujourd’hui c’était différent. Aujourd’hui, elle avait la tête plus loin que les étoiles, seul endroit où Marie pouvait toujours se considérer comme chez elle. Ce matin-là, une enquête occupait ses esprits... 23 novembre. 2008. Le cadran avait sonné à 5h30, comme d’habitude, elle avait immanquablement appuyé sur «snooze» pendant plus d’une heure,

comme d’habitude, elle avait ensuite pris sa douche et un bol de céréales pour enfants, comme d’habitude. En mangeant son petit-déjeuner, elle avait, comme à tous les matins, fouillé négligemment dans les dossiers de ses parents détectives, exactement comme on lirait l’endos d’une boîte de céréales. Son regard était tombé par un hasard fortuit sur une épaisse chemise contenant de nombreux renseignements et détails sur une nouvelle enquête, bien plus intrigante que tous ces meurtres aussi clichés que redondants. Il était effectivement question d’une mission orchestrée par la NASA qui avait mal tourné, le déroulement du drame était on ne peut plus douteux et l’issue en était tragique: dépressurisation de la navette, explosion du moteur et mort inéluctable de son équipage. Rien de bien extraordinaire. Un détail attira l’œil encore endormi de Marie. Vers la fin du rapport, on mentionnait que la perte de la navette coïncidait avec la disparition d’une étoile qu’elle connaissait bien, un des cinq astres formant la constellation de Cassiopée. Aucun détail de plus. Émue par cette nouvelle, sa curiosité n’en fut qu’amplifiée davantage. Il fallait en savoir plus. Elle se devait d’être celle qui résoudrait ce mystère. Mais pour l’instant, elle devait se concentrer pour attraper d’une main son sac, en mettant simultanément ses chaussures et son manteau tout en murmurant une

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Des étoiles dans les yeux (../suite) supplication invisible à l’endroit de ses jambes afin de courir assez vite pour ne pas manquer son autobus. Dieu qu’elle détestait courir. C’est donc durant ses cours magistraux, les yeux perdus dans les nuages, qu’elle se demandait comment une si belle petite étoile, terre de lumière, pouvait bien s’éteindre comme une ampoule, comme une étincelle. Repas sans goût à la cafétéria. Marche interminable d’une classe à une autre. Tour plein de rebondissements et de nids de poules en autobus, à regarder les arbres arborant fièrement leurs branches sans feuilles, ces dernières gisant sur le sol et volant aux parebrises des chauffeurs pressés. De retour à la maison, au coeur du quartier gai où détonaient les arcs-en-ciel, comme si les bars et les autres établissements se livraient un concours sans merci dont le vainqueur serait le plus coloré, elle installa ce qui serait dorénavant son quartier général et donc, le lieu où se déroulerait son enquête. Ce ne fut pas un grand changement pour Marie; elle faisait systématiquement toutes ses activités dans son grand lit aux nombreuses couvertures et oreillers dépareillés. Des devoirs de chimie aux lectures attentives d’Hubert Reeves, en passant

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par les collations sucrées rassurantes, son matelas était constellé des vestiges de ses occupations. Cartables, assiettes vides, étoiles de papier, disques oubliés, casse-tête ou encore manuels de mathématiques chiffonnés. Ce fut donc dans ce fouillis sans drap contour que Marie organisa tant bien que mal son nid de découvertes. Ses recherches seraient menées de front par son intelligence trop souvent sous-estimée. Probablement à cause de son perpétuel et doux silence. Il ne faut pas se méprendre sur les silences, il en existe beaucoup, tous différents de nature et de sens. Il y a les silences malsains, causés par un indéniable malaise. Il y a les silences vides, dus à la vacuité intellectuelle. Puis, il y a les silences qui parlent d’eux-mêmes, ceux qui sont lourds de sens et bruyants d’intensité, si toutefois nous prenons le temps de les écouter. Ce sont ceux-là que Marie provoquait avec ses yeux toujours tendres et humides. Petites perles de rosée. Ses recherches se devaient de commencer par une compréhension approximative de l’espace, elle devait pouvoir se situer dans les méandres du ciel et de ses astres, sphères lointaines de tous les mystères. Voilà donc que Marie mit à profit ses habiletés étonnantes en fabrication d’étoiles de pa-


pier, afin de créer un module ingénieux représentant grossièrement la voûte céleste. Les retailles jonchaient le bois franc de cette chambre devenue bureau d’enquête à la mesure de ses moyens. Lorsqu’elle eut fini cette périlleuse entreprise, elle s’octroya un moment de réflexion, où elle rassembla du mieux qu’elle put les divers objets qui lui seraient utiles. Compas, calculatrice, manuels, télescope, croustade aux pommes. Armée contre les intempéries et le froid mordant de la ville, les pieds sur le trottoir et la tête dans les étoiles, Marie déambulait maintenant délicatement sur les veines et artères de Montréal. Foulard jusqu’aux yeux. Tuque frôlant les sourcils. Sur son regard se cognait irrépressiblement le bleu opaque des cieux. Les ombres des passants filaient devant elle. Ses pas se déposaient furtivement sur l’asphalte endolori par les hivers emplis de neige et de calcium. Marie attendait avec fébrilité que la première neige vienne vêtir la ville de son grand châle blanc et envoûtant. Paisible comme une première caresse. Évoquant brillamment le cachemire. Mais surtout ne pas perdre ses pensées, ne pas les laisser s’égarer. Pourquoi, comment l’étoile avait-elle bien pu s’éteindre ?

saient subrepticement l’obscurité. Et Marie marchait. Le cou cassé, son visage étant ainsi face à un ciel sombre et dense. Le vent claquait sur sa peau de pêche rougissante, l’enveloppant de ses grands bras translucides, faisant vibrer ses cils. Une ruelle, un boulevard, un parc. La ville était son terrain de jeu, vaste et vivant. Elle voyait bien qu’il serait facile de perdre de vue son enquête, de laisser filer ses pensées. Mais elle n’abandonnait pas. Ses yeux passaient du ciel aux livres de Galilée, Reeves, philosophes et scientifiques. Elle avança ainsi, guidée par ses pas feutrés jusqu’au Vieux-Port. Là, deux univers s’offraient à elle. Celui des cieux, et son reflet ondulant dans les eaux glauques et sourdes du SaintLaurent. Les vagues se brisant sur la coque des bateaux accostés, muets. Et Marie marchait. Cherchant à la fois une solitude et une inspiration mêlée d’imagination, elle se dirigea vers le planétarium Dow, antre de la beauté. En chemin, elle pencha la tête légèrement sur le côté, ouvrit lentement ses lèvres et y fit glisser un joint tout juste allumé. Une fine fumée envahissait ses poumons et ses pensées.

Elle était maintenant assise devant la voûte du planétarium. À fleur de peau. La nuit bordait tranquillement le jour Tous ses sens étaient au service des de ses grandes paupières noires, tan- constellations qui imprégnaient son dis que les lumières de la ville disper- corps et sa tête, qui martelaient dou-

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Des étoiles dans les yeux (../suite) cement ses pupilles. La fumée s’immisçait dans son corps nébuleux. La fumée. La fumée... Un profil se détachait de l’ombre. Elle avait cru remarquer cette silhouette, plus tôt, alors qu’elle déambulait encore dans les alentours de son appartement. Elle chassa cette image. Cette étoile ne pouvait tout de même pas la mettre en danger. Front plissé, sourcils froncés, regard illuminé. Comment s’éteint donc une étoile? La silhouette s’avançait tranquillement, se mouvant dans l’obscurité devenue l’ennemie. Marie se sentait irrépressiblement attirée vers cette forme humaine indéfinie et dont les contours se perdaient dans le noir d’encre, parsemé de points lumineux. Elle se sentait rétrécir sous le regard de cet homme. Ou bien de cette femme. Qui sait. Voilà qu’elle se trouvait tout près, pouvant presque la toucher du bout de ses doigts encore gelés par sa promenade nocturne. Puis, une voix. Rauque. Dure comme l’acier. Si tu n’arrêtes pas maintenant je te tue salope.

reusement sur sa nuque et la tira jusque dans le stationnement maintenant morbide. L’homme cherchait dans ses livres, les papiers de son sac à dos. Ses paumes détruisant tout se qu’elles touchaient violemment. Brusquement, la main meurtrière se referma sur quelque chose, au même instant se dessinait un rictus sur le visage terne de l’individu. Le dossier. Les indices, les pistes, les détails de l’enquête sur l’explosion de la navette. Il tenait le fil conducteur de l’affaire entre ses doigts. Et le voilà qui courait à grandes enjambées dans la nuit qui l’enveloppait jusqu’à le faire disparaître. Haletante, Marie restait à genoux, reprenant difficilement son souffle. Si cet homme ne l’avait pas tuée, ses parents allaient s’en charger. Deux détectives de renom perdant leur dossier aux mains d’un potentiel suspect. Voilà qui leur conférerait une grande crédibilité pour la suite des événements. La moindre des choses serait de résoudre l’énigme de l’étoile. Une fois pour toutes.

Onde de glace dans les veines, vertige. Comment? Qui êtes-vous? L’homme Son regard se perdait vers les cieux. Elle ne souffla mot mais il restait là. Immo- se repassait la scène en boucle. Saintbile sous son manteau. Denis, les rues, le Vieux-Port, le planétarium, la fumée. La fumée. Ce gaz... Et Une main immense s’abattit doulou- l’illumination! Mais oui! c’était si simple,

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si évident. Elle aurait dû y penser plus tôt, au lieu de laisser son esprit vagabonder dans les travers de Montréal. Une étoile est composée d’hydrogène qui subit une fusion nucléaire afin de donner de l’hélium et de l’énergie lumineuse. Si alors l’étoile arrivait à court d’hydrogène, elle viendrait à manquer d’énergie et s’éteindrait donc. Une étoile ne disparaît donc pas, mais ne fait qu’arrêter de produire sa lumière, comme un clin d’oeil. Cet astre n’est pas mort, mais plutôt endormi. Une douce chaleur emplit le petit corps de Marie qui devrait maintenant affronter ses parents... Enveloppée d’un air montréalais, une pensée traversa sa tête. Pourquoi les humains n’étaient-ils pas des étoiles, les pays, des constellations et les océans, un grand ciel recouvrant nos terres? Ce serait tellement plus céleste...

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Rouge

… ou comment mêler extrême droite, tondeuse à gazon, coquelicots et meurtre sanglant par Karine Poirier

« Pow. Pow. » Alec Radisson-Braun. Trente-trois ans, déficient mental, cheveux bruns très courts, barbe qu’il ne sait pas raser. Alec qui gigote, assis sur le tapis, planté devant le poste de télévision. Full Metal Jacket. « Vrrroum. » C’est que l’individu dont nous parlons adore les films de guerre. Il en a une collection, classée aux côtés de ses livres d’images, dans sa bibliothèque. Celle avec des coussins aux coins. Et tout à coup, une voix, du bas de l’escalier. « Aleeec ! N’oublie pas que Hans et Amélie vont venir nous visiter, aujourd’hui. Tu seras sage, hein ? Je vais faire un tour à l’épicerie et je reviens tout de suite après.

d’avant en arrière. Son beau-frère, sa belle-sœur. Ça, il l’a bien compris. Amélie, toute belle avec sa peau pâle et ses cheveux bruns ; Hans, petit, costaud. Il lui a fait très mal, il s’en souvient. « Nanana. Alec il est laid et il est stupide. Il comprend pas ce que je dis ! Hein, Amélie ! Alec il comprend pas ce que je dis ! - C’est vrai que tu as l’air stupide, avec ta bouche ouverte. Pourquoi tu fermes pas la bouche, Alec ? » Et ça sonne à la porte. *** « Je ne suis pas d’accord ! Je crois qu’il faut procéder par lignes parallèles, pour un meilleur rendu !

- Mais enfin, Dorion. Tu fais quoi, pour éviter le parterre ? - Je viens de te bouffer ta tour ! - Oui. Papa. - Oh, merde, j’avais pas vu. Mais en - Comment ? cas de parterre ? Tu continues en ligne - OUI. PAPA ! » droite ou tu longes ? La porte claque et Alec se balance - On longe, bien sûr ! Mais c’est une ex-

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ception ! - Échec. - Bien joué ! Après, il faut s’assurer de la qualité du sac ! Il doit être facile à vider, et assez robuste ! - Et s’il n’y a pas de sac ? Échec, encore. - Oh ! Mais c’est une blague ! Nom d’un pavé uni ! Tout le monde a un sac, de nos jours ! C’est absolument scandaleux ! - Échec et mat. Moi, je n’en ai pas. Et ma pelouse s’en porte très bien. Quoique je n’ai jamais aimé tondre le gazon. » Dorion et Hans sont interrompus par la sonnerie d’un téléphone cellulaire. Un rythme effréné, exotique, un peu comme ça : « tss tss pom pom tss tchic tchic tss ! » « Oh ! «Boucles latines» ! C’est Amélie ! - Vous… avez une sonnerie personnalisée pour Amélie ? - Oui ! Bien sûr, doux Jésus ! Bonjour, Madame ! -… - Quoi ! Comment ! -… - Nom d’un lustre astiqué ! Mais c’est horrible ! -… - Évidemment ! Oh, il est avec moi ! Bien sûr, je le mets au courant ! Au revoir, Madame ! Oh ! Hans ! Oh ! C’est absolument ignoble !

- Oui, dites donc. - Je te préviens ! C’est laid ! C’est ton beau-frère Alec, oh ! Il a été fusillé ! - Fusillé ? - Fusillé ! - Merde ! - Ta sœur est bouleversée ! Elle nous a demandé d’enquêter ! J’espère que tu es prêt ! Ça va être laid, laid, très laid ! Dorion se met à respirer très rapidement. Il sort de son sac une tasse isolante et un pot de pilules : « Suppléments de sulfate de glucosamine provenant d’exosquelettes de crustacés ». Il en avala une très rapidement avec une gorgée de liquide. Hans Braun savait, après toutes ces années, qu’il s’agissait de thé noir. Son supérieur ne buvait que ça. *** Quand l’équipe pénétra au 2674, rue Saint-Malo Ouest, une affreuse odeur de sang caillé leur assaillit les sinus. Le cadavre avait eu le temps de refroidir et sur le sol, l’hémoglobine coagulée faisait une sorte de tapis sombre de mauvais goût. Tout de suite, Dorion ordonna l’analyse des balles. Le médecin légiste, à son tour, distribua les directives à ses subordonnés pour l’autopsie. Il monta à l’étage et inspecta la chambre de la victime. Dans l’étagère coussinée, tout près de grands albums

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Rouge (../suite) colorés : une pile de films de guerre. L’écran de la petite télévision était allumé et on pouvait voir le menu du DVD de Full Metal Jacket. Dorion regarda sous le lit, dans l’armoire, les formalités. Mais rien.

- Mon cher, mais pourquoi donc ne m’as-tu pas dit que tu avais appelé ? Que tu étais censé venir en visite ? - Oh, désolé. J’ai sûrement oublié. - Oublié ! Oublié ! Mais c’est honteux ! » Pour la peine, Dorion avala un compri« Monsieur, descendez donc, il y a quel- mé. Avec un trèfle dessus. que chose sur le répondeur », dit le médecin légiste. « Qu’est-ce que c’est que ça, Dorion ? - Un supplément ! Dorion haussa un sourcil – hausser un - Tiens, c’est nouveau. sourcil est un art, il faut bien différencier - Oui ! Ils essaient de vivifier l’image de le haussement de sourcil intéressé et leurs cachets ! » le haussement de sourcil dédaigneux, dans ce cas-ci, c’en était un intéressé Hans haussa les épaules – cette techni– et rejoint le médecin. Avec un grand que de haussement était déjà plus acgeste théâtral, il appuya sur le bouton cessible. L’inspection dura encore une « Play ». trentaine de minutes, puis Dorion lança : « Papa, Alec ? Hans et moi ne pourrons « Bon ! Ça suffit ! Je rentre chez moi ! finalement pas venir. Beaucoup de Câlin, Hans ! Câlins, tout le monde ! boulot au poste. Ciao. Oh ! Monsieur le médecin légiste ! Votre cravate vous va à ravir ! Le nœud Mercredi. Onze heures. Trente. Huit. Fin Windsor est très réussi ! » du. Dernier. Message. » Le policier sortit en claquant la porte, Nouveau haussement de sourcil – le sans froisser son complet, tandis que même, il ne maîtrisait pas encore tout l’assemblée se regardait avec des yeux à fait la technique des deux côtés. ronds. « Euh… », semblaient-ils dire. Et ils avaient raison. « Hans ? Haaaans ! Hans ? Mais où estu ! *** - Ici, Dorion, ici, j’inspectais le salon.

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Le jardinier avait fait du bon travail : pas un seul pissenlit, et les brins d’herbe avaient une longueur d’exactement 4,2 centimètres. Avec une moue approbatrice, Dorion se dirigea vers la cuisine. La femme de ménage avait laissé un peu de poussière au-dessus du micro-ondes, mais le policier consentit à lui pardonner tout en se promettant de lui écrire une note pour le lendemain. Les courses étaient faites, le poisson tout prêt (du saumon à l’aneth et au chèvre). Il le déposa au four à la température préprogrammée et mit de l’eau à bouillir pour le thé. Puis il avala ses suppléments de soirée. L’effet de la drogue s’était presque dissipé ; son acuité redevenait normale. Le poisson avait bon goût. Et à vingt-deux heures vingt-cinq, comme à tous les jours, Dorion se dévêtit, se brossa les dents, mis son pyjama bleu et se coucha en montant les couvertures jusqu’au menton. *** J’aurais envie de yogen früz, mais mutter n’aimerait pas ça. Non, mutter n’a jamais aimé le yogen früz. Jeudi, c’est aujourd’hui. Le journal. Oh, mein Wotan, regarde ça. Bien joué. « Un déficient assassiné dans un quartier résidentiel ». Oh, mein Wotan, c’est joli. Il le méritait ! Mes pauvres coquelicots, ils ont soif. Mes chéris. Guten tag, Herr Tremblay !

« Vous parlez fort, Alfons. Tout l’immeuble vous entend. Vous pourriez pas fermer votre porte ? » Mes excuses, Herr Tremblay ! Herr Tremblay ! Vous voulez voir mon uniforme ? « Non, Alfons. Je l’ai déjà vu. » Très bien Herr Tremblay ! Bonne journée ! Mes coquelicots ont soif ! « Vos coquelicots sont irrécupérables depuis 2006, Alfons. » Ils ont soif ! Bonne journée, Herr Tremblay ! Bonne journée ! « Bonne journée, Alfons. N’oubliez pas de fermer la porte. » Il ne veut pas te voir mais c’est pas grave. Hein, Boris ? Boris, mon uniforme. Belle croix gammée ! Alfons Taüfer ! C’est moi. Mon nom, là, c’est moi ! Svastika, svastika, svastikaaa. Qu’il est joli mon uniforme ! L’handicapé, Alec Radisson-Braun, il l’a bien mérité, hein, Boris ? T’es fier de moi, hein, Boris ? Boris, Boris, Boriiis. Boris ! Les juifs, les tapettes et les juifs, et les handicapés. Et ceux qui s’aiment entre eux, ceux qui mettent les zobs dans les fesses, hein Boris ! Ils devraient tous crever hein Boris ! *** « Monsieur Taüfer ! Ouvrez, s’il vous plaît ! Monsieur Taüfeeer ! » Dorion souriait de toutes ses dents. Hans, lui, s’énervait. « Oh, monsieur Taüfer ! Alfons Taüfer ! Nous voudrions vous parler ! Vous êtes là ?

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Rouge (../suite) avala une pilule. L’Allemand tremblait - SORTEZ DE LÀ, enfoiré. - Hans ! Allons donc ! Monsieur constamment, de manière incontrôlable. Taüfer ? » Il y eut un bruit sourd derrière la porte, « Monsieur… euh, Taüfer, nous voudrions vous poser quelques questions. et elle s’ouvrit. - Oui ! Des témoins vous auraient en« Adolf, c’est vous ? C’est vous ? Vous tendu parler du meurtre d’Alec Radisson-Braun de façon très enthousiaste m’avez retrouvé ? - Monsieur Taüfer ! Vous voilà enfin ! ! Vous pourriez peut-être nous éclairer Nous avons reçu un appel au poste, sur le sujet ! concernant des propos que vous auriez - L’HANDICAPÉ, oh, lui il a eu ce qu’il énoncés hier soir ! Vous savez, les murs méritait ! CE QU’IL MÉRITAIT ! J’en parlais ont des oreilles ! Auriez-vous l’obligean- justement avec Boris hier et Herr Tremblay est venu se joindre à la conversace de nous laisser entrer ? - Mais qu’est-ce que vous faites là ? Qui tion et il a vu mes fleurs mes très jolies êtes-vous ? Entrez, meine Freunde ! En- fleurs vous voyez ? Il a vu mes fleurs et Boris, et avec Boris on a parlé du montrez, Boris voudrait vous rencontrer ! sieur Alec handicapé que j’ai crevé - Qui est Boris ? - Entrez ! Entrez ! Regardez-moi ces jo- et… - Monsieur Taüfer, viendriez-vous lies fleurs ! » d’avouer avoir commis le meurtre Les deux acolytes regardèrent autour d’Alec Radisson-Braun ? d’eux. Ils ne virent rien. Tout était sale, - Mais les pétales sont assez secs. J’ai beige, gris, kaki. Un fauteuil recouvert essayé avec un peu de crème et ça de patchwork, un téléviseur poussié- n’a pas marché ! reux, une toute petite cuisine, une - Monsieur Taüfer. chambre à coucher dans laquelle on - ADOLF ? pouvait apercevoir un placard ouvert. - Je vous en prie, ressaisissez-vous. L’insEt dans ce placard, un uniforme. pecteur Dorion ici présent et moi-même tentons d’élucider ce mystère. Vous « Boris ! Nous avons des invités ! » n’êtes pas d’une grande aide. - Laissez-moi faire, Hans, sainte eau Hans et Dorion se regardèrent. Dorion de Javel ! Alfons, vous permettez que

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je vous appelle Alfons ? Alfons, considérant comme négligeable la partie nucale du muscle occipito-frontal et ignorant la zone aponévrotique, où est-il le plus facile de percer l’os frontal à travers le tissu cellulo-graisseux ? »

- Vous n’avez pas à me comprendre ! Grand Dieu ! On laisse monsieur Taüfer ici, chez lui, il est innocent ! Allez, hop, on a fait le tour de la question ! - Vous n’êtes pas sérieux ? - Bien sûr ! Bonne soirée, Alfons ! Prenez bien soin de vous ! On reviendra Le vieil Allemand se tut et son regard, vous chercher si jamais ! Bonne soirée, un instant, sembla flotter à mi-chemin Alfons ! » entre la réalité de son incompréhension et la folie. Il tremblait, semblait-il, Et ils s’en furent. encore plus. *** « Très bien ! Une dernière question ! Pour Ce soir-là, Dorion n’alla pas jouer au l’entretien d’un Beretta 92, quel produit bridge. Il resta chez lui à réfléchir. Taüfer. Hans. Les tremblements. Le Befaut-il utiliser ? retta. L’os frontal. Les deux coups. Alec - … Boris ! À L’AIDE ! » Radisson-Braun. Hans, qui s’était assis sur l’accoudoir du fauteuil, se redressa d’un bond en por- Le téléphone sonna. Le type du laboratant la main à son pistolet, qu’il caressa toire de recherche. tendrement. « Monsieur Dorion ? Nous avons analysé « Ça suffit. Merde, mais tout le monde les balles qui ont été trouvées. Elles prosait qu’il ne faut jamais utiliser de pro- viennent de deux pistolets différents. Je duits chimiques sur ce petit bijou. Aussi dirais un Colt 9 millimètres et un PAMAS précieux que la prunelle des yeux. Vous G1. Mais je ne peux rien vous garantir. iriez soumettre vos prunelles à un pH ex- - Très bien ! Merci ! » trême, vous ? Bah pas moi. On ne massacre pas le saint nom du Beretta. Do- Alors, dans la nuit qui commençait à rion, arrêtez cette mascarade. Qu’on tomber, au milieu d’un grand salon luxueux, une tasse de thé noir à la main, l’amène au poste et qu’on en finisse. - Non ! Ce vieil homme est innocent, il y avait un homme au veston repassé, petit et brun, un homme qui souriait. nom d’un parquet ciré ! - Merde, mais merde, il a lui-même Jamais un vieil Allemand d’extrêmedroite tremblant comme une feuille ne avoué son crime, ça vous suffit pas ? serait parvenu à atteindre l’aponévro- Non ! Non ! se épicrânienne. - Je ne vous comprends pas.

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Rouge (../suite) *** Il faut savoir que la différence majeure entre le Beretta original et le PAMAS G1 provient du levier de désarmement qui revient après la manœuvre en position de tir. Les balles utilisées, du fait des proportions identiques des deux armes, sont les mêmes. Le Colt 9 mm, quant à lui, possède une crosse étroite convenant parfaitement aux poignes moins puissantes. C’est ainsi que Jean-Sébastien Dorion se rendit au poste de police, tout guilleret, en cette matinée du samedi, 22 octobre. Il alla directement cogner à la porte du bureau d’Amélie Braun. « Entrez. »

qu’on s’était perdus dans les bois tous les deux en jouant à cache-cache ? - Oui, Dorion. Oui, je me souviens. Et alors ? - Ce jour-là, Amélie, je suis tombé amoureux de toi. » Silence. Regard surpris, puis excédé. « Dorion, on avait tout au plus six ans. Oh, bonté divine, c’est tout à fait ridicule. Rentrez chez vous. Je vous donne congé – d’ailleurs, vous ne travaillez pas, le samedi. Vous êtes venu pour… ? Dorion, rentrez chez vous. » L’enquêteur se leva lentement et sortit. Amélie remit à sa ceinture son revolver, qu’elle avait laissé traîner sur le bureau. Dorion reparut. « Mais qu’est-ce que… »

Ordre péremptoire, asséché par des années d’autorité. Une autorité de celles qui gomment toute la douceur du plus joli des visages. Six policiers entrèrent dans le bureau et, très calmement, s’affairèrent à me« Ah, Dorion. Que me voulez-vous ? notter leur supérieure. Ils lui retirèrent le - Bonjour, Amélie. » Colt 9 mm qu’elle venait tout juste de L’homme était calme, trop calme. rengainer. « J’espère que je ne te dérange pas. Une minute plus tard, au milieu des cris, Je… je viens te parler de quelque chose. elle retrouva son frère sur la banquette J’aurais dû le faire il y a des années. arrière de la voiture. - Dites donc. - Tu te souviens, quand on est allés à *** la campagne avec Alec et Hans, et

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Et ça sonne à la porte. Qui s’ouvre aussitôt. Ils ont la clé. « Papa ? Alec ? » Le pauvre se tait. Tant bien que mal, il sort de sa chambre, d’une démarche chaloupée. Les deux ont l’air encore plus méchant qu’avant. Ils lui sourient, ce qui le rend très en colère.

front. Le bruit d’une carcasse molle qui touche le sol et quatre mains qui, dans un mouvement qu’on croirait répété, se portent à deux bouches horrifiées. Deux revolvers qui résonnent en s’échouant sur le carrelage. Puis du sang. Comme une grande mare en expansion, d’un rouge profond, ultime.

Alec descend quelques marches et se « Merde, Amélie. Mais merde, merde ! dirige vers la cuisine. Son beau-frère et Qu’est-ce qu’on a foutu ! Merde, papa sa belle-sœur le suivent. va nous tuer ! Oh, merde ! - Ta gueule, Hans. » « Petit frère ? Comment tu vas ? Tu fai- Automatisme. Geste huilé à force de sais quoi de bon, là-haut, hum ? » pratique. Légitime défense ? Non. ErLe concerné bouillonne. Amélie. Hans. reur. Grave erreur. Et la haine. On croirait qu’elle allait « On retourne au poste. Ne touche à suinter de chacun de ses pores, se tuer rien. Passe-moi ton téléphone et dépar terre, s’étendre, tout envahir. Tout marre la voiture. » envahir. Hans, Amélie, et un éclat ar- Ils laissent la maison telle quelle, baigenté. gnée dans un silence coupable, avec « Ne touche pas à ça, Alec, qu’est-ce le sang brûlant qui s’écoule encore de que tu fais ? la tête de leur beau-frère. - Je t’aime pas toi. Amélie compose le numéro de la de- Alec… meure qu’elle vient de quitter. Boîte - Je t’aime pas. vocale. Tonalité. - Mais que… « Papa, Alec ? Hans et moi ne pourrons - JE T’AIME PAS ! » finalement pas venir. Beaucoup de boulot au poste. Ciao. » Et le couteau à steak, propulsé dans un mouvement maladroit au bout d’un *** bras décidé, et le visage un peu absent, Jean-Sébastien Dorion, ce jour-là, quitaffreusement tordu, laid, tellement laid, ta les forces de l’ordre qu’il avait joinles yeux plissés de colère, tout le corps tes par ennui. Il en revint à ses bonnes tendu… vieilles habitudes. Parce que la créaUne détonation. Deux. tion d’ecstasy, c’est loin d’être palpiEt deux trous rouges. Là, au milieu du tant, mais au moins ça rapporte.

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Fashion faux-pas

par Marianne Dunburry

-Je te promets!!! - Une amygdalite! La Semaine de la mode! C’est dingue Flo, tu imagines?! -Moui, je chais, ch’est un truc de ouf! Ch’y crois pas!

Je m’étire le bras et baisse un peu le volume.

- Tu disais? - Qu’est-ce que tu vas porter pour l’occasion? J’avale ma dernière frite de chez McDo - Oh merde! en terminant ma phrase. Hélène continue de papoter au bout du téléphone, Je présente fièrement mon ticket d’enmais je n’arrive pas à l’écouter; je vais trée au gros gardien baraqué qui me couvrir la Semaine de la Mode de Pa- cède le passage d’un mouvement de ris pour Vogue! La meuf sensée le fai- bras. J’essaie tant bien que mal de re se tape une amygdalite! C’est ma cacher le gros sourire niais qui semble chance. Ma chance de prouver que je s’accrocher au coin de mes lèvres. Je vaux plus qu’un poste de pigiste. Je suis me fraie un chemin à travers les autres tellement excitée que je ne peux pas spectateurs qui, comme moi, cherm’empêcher de sauter partout dans la chent leurs places respectives. J’ai enminuscule pièce qui me sert de bureau. vie de leur hurler à la gueule : « JE SUIS Je vois d’avance la tronche du voisin AU PREMIER RANG, NANANÈREUH!! » du dessous quand il viendra se plaindre Mais dans une sublime robe rouge Vadu « bruit de bordel » que je fais avec lentino, décorum oblige. mes pompes. Cet homme ne sait pas apprécier le doux claquement d’une - Désolée…Pardon…Oups… belle paire de Blahnik sur un plancher bien verni. Quel rustre. Hélène me pose Le voilà. D’un blanc immaculé, luisant une question. dans la lumière des projecteurs tout près: mon siège. J’hésite presqu’à po-Qu’est -ce que tu racontes? ser mon derrière dessus tellement je le -Peut-être que tu entendrais mieux si tu trouve beau. Mais le mieux reste tout calmais Tokio Hotel ... de même le petit sac, blanc lui aussi, sur lequel sont imprimées en caractère

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noir les lettres C-H-A-N-E-L trônant sur la chaise. Je salive rien que de penser aux merveilles hors de prix qui se cachent dedans. Je le prends dans mes mains et m’assieds finalement. Houlàlà! Les gens me regardent. T’as les boules hein!! En farfouillant dans mon sac-cadeau, j’en profite pour observer les chaussures des gens qui passent devant moi. C’est la classe totale! Louboutin, Ash, Miu Miu, Prada, aïe!! Un intense effluve citronné s’empare de mes narines et une paire de Chanel m’écrase soudainement les orteils. Qu’est-ce qu’elles foutent à contre-courant, celles-là! Je lève la tête, prête à recevoir les excuses de mise, mais je reçois plutôt un coup de sac de la propriétaire des bottes sur le pif. La classe, ce n’est pas tout le monde qui l’a ici! À ce moment, le silence s’installe d’un coup dans la salle maintenant pleine. Je me tourne vivement vers la passerelle. La musique commence, les premiers mannequins font leur apparition. Oh mon Dieu, c’est magnifique, j’ai envie de verser une larme. Contenance Flora, contenance est ton mot d’ordre. Fais la meuf qui en a vu d’autres. Le défilé tire à sa fin. Les robes et ensembles deviennent de plus en plus somptueux. La fébrilité est palpable à travers l’assistance. On entend le frou-

frou des jupes et le claquement des talons un peu partout. Ils l’attendent tous et moi aussi : la robe de mariée qui clôturera le défilé. Comme d’habitude, Lagerfeld nous réserve une création à couper le souffle, et il paraît que celle-ci est particulièrement prometteuse. Portée par la nouvelle égérie de la maison de couture, Corinne Engen, on s’attend carrément à une page d’histoire. Plus personne sur la passerelle. Mais comment peuvent-ils nous faire languir aussi longtemps! Un tout petit truc tombe du plafond, juste sur le côté de la scène. C’est bizarre, on dirait une goutte de… un cri horrible retentit. Je fais volte-face et, comme toute la salle, j’aperçois d’abord le visage tordu de peur de la dame assise juste derrière moi. Je remarque ensuite sa main tendue vers quelque chose qui semble se trouver au-dessus de la passerelle. Là où j’avais, quelques secondes plus tôt, aperçu une goutte se trouvait maintenant une mare de sang. Sans vraiment avoir envie de savoir d’où provient la mare en question, je lève tout de même la tête et me fige d’une morbide stupeur. Pendue aux montants du plafond se trouve Corrine Engen vêtue de la robe. À travers les nombreuses roses de tissu blanc qui constituent le vêtement, le sang coule comme une rivière qui sillonne à travers les rochers d’un rapide qui prendrait sa source dans la plaie béante fendant le mince ventre du mannequin. Sur son vi-

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Fashion faux-pas (../suite) sage, la même expression de peur que sur celui de la femme qui l’a aperçue la première. Cette dernière est d’ailleurs, comme la grande majorité des invités, en train de se précipiter vers la sortie. Je ne bouge pas. Je n’y peux rien, je suis incapable de détacher mon regard de cette vision d’horreur. Une seule pensée me traverse l’esprit : qui? Qui à bien pu faire ça et pourquoi? Je ne me sens pas dégoutée, seulement intriguée au plus haut point. - Mademoiselle, il va falloir quitter la salle immédiatement.

- C’est bon mon coco, je peux me lever seule. Je me dirige vers la sortie, piquée au vif. Beurk, ça sent les poubelles à plein nez! J’appuie sur l’interrupteur et la pièce dans laquelle je me trouve s’éclaire. Un placard de concierge. S’il croyait se débarrasser de moi comme ça, le flic, il s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude! Attend une minute, qu’est-ce que c’est que ce truc coincé entre la poubelle et le mur? Je me penche et, toute surprise, je retire un carré de soie Hermès.

Je le regarde avec des yeux de mer- - Ne bougez pas, vous êtes cerné! Si lan frit. Mais c’est qui, lui? Pour qui il se vous avez une arme, posez-la sur le sol, prend! Si j’ai envie de rester, je reste. Je bien en vue. remarque son badge de gendarme. Crotte! Moi qui croyais être bien ca- Mademoiselle, il s’agit d’une scène de chée derrière les rideaux, c’est raté. Je crime, vous devez évacuer les lieux. fais glisser mon sac à main pour qu’il soit visible depuis la passerelle. Je ne Non mais il me prend pour une dinde sais pas si ça compte pour une arme, monsieur beau gosse! Je sais bien que mais on n’est jamais trop prudent. c’est une scène de crime. Tu crois quoi, que j’ai de la merde dans les yeux? - Sortez lentement, sans faire de mouJe m’apprête à lui faire connaître vements brusques mon point de vue sur le sujet lorsqu’il m’agrippe par l’épaule pour me forcer Je prends un air bien exaspéré et je à me lever. Je vire sa main vite fait. lève les mains comme dans les films. Dites donc, mais c’est encore mon

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charmant jeune homme en uniforme. Quoiqu’il soit moins mignon quand il Non mais qu’est-ce que c’est que ces braque un revolver sur moi. incultes! C’en est frustrant. - Encore vous! Vous êtes tenace made- - Corinne Engen, 20 ans, née le 2 mai moiselle. 1989 d’un père norvégien et d’une mère française. Elle fait 1m83, pèse 55 Ça me brûle vraiment de lui lancer une kilos. Yeux bleus, cheveux blonds, comvacherie, mais ce n’est peut-être pas le me vous avez pu le constater. Nouvelle moment, surtout qu’il est accompagné égérie de Chanel depuis maintenant 3 de cinq de ses copains de la police. Il mois, elle fait ses débuts comme manrisque de mal le prendre, le pauvre. nequin à l’âge de 14 ans. Elle sortait depuis 1 an avec Alex de Turckheim , - Je crois que vous allez devoir nous sui- mannequin lui aussi, très connu dans le vre jusqu’au poste. Baptiste, viens avec milieu d’ailleurs. Ils habitaient ensemble moi. un loft qui coûte la peau du cul dans le 3e. Cette fois, la gueule me tombe. Ah! Ça t’en bouche un coin mon chou, - Quoi?! non? Il faut croire que oui puisque je le - Pas de discussion. vois, lui et son collègue se retourner vivement pour me regarder bouche bée. Quand on sort dehors, une foule s’est Je prends mon air balèze. agglutinée devant le bâtiment. Journalistes et périmètre de sécurité, la to- - Bah quoi? tale. Évidemment, tout le monde nous - Et on pourrait savoir ce que vous faivoit sortir. Ça fait moyenne figure de siez cachée derrière les rideaux? sortir avec deux flics comme ça. Ça commence à être chaud. Ça doit bien faire une heure que je me fais poser des questions reloues par Dans la voiture, je suis assise derrière le l’agent Tirel, Thomas pour les intimes, et grillage. C’est moche. Très moche. Les ses belles fesses (quoi, j’ai que ça à faire deux autres bavassent en avant. de l’observer). Là, j’en ai vraiment ras le bol. Excédée, je fous mon sac à main - Tu en sais un peu sur la victime? sur la table devant moi et commence - Que dalle. De toute évidence, elle à fouiller dedans. Putain, mais où estétait mannequin, mais faudra faire des ce que je l’ai mis. Tant pis, je déverse le recherches pour le reste. contenu de mon sac sur la table. Sous

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Fashion faux-pas (../suite) le regard surpris de mon interlocuteur, je sors tour à tour deux Cosmopolitains, une boite de Smarties, un flacon d’huile de lavande vide…

le concierge. À moins que je sois complètement débile, ne répondez pas à ça s’il vous plait, ce que je vois là, dis-je en lui fourrant le carré de soie sous le nez, c’est une tache de sang. Je dis ça - Mais où est-il! à tout hasard, mais ça me semblerait … 3 montres brisées, un album de Duke plausible qu’il s’agisse de celui de CoEllington et, finalement, le foulard Her- rinne. mès - Le voilà! Il m’arrache le foulard des mains et commence à le scruter Je brandis fièrement ma trouvaille devant la tronche de Tirel. Il hausse un - Je ne sais pas à qui ça appartient, sourcil. mais il n’y a que deux options; soit on - Mais encore? Comment ce bout de a affaire à une meuf qui est pleine aux tissu explique ce que vous faisiez dans as, soit à quelqu’un qui se l’est fait ofle bâtiment alors que je vous avais de- frir. En continuant toujours sur mon chemandé de quitter 5 minutes plus tôt? min incertain, je peux vous dire que ce - En fait, ça n’explique absolument rien n’était pas à Engen qu’on avait promis dans ce rayon-là, mais ça pourrait ex- la tête d’affiche de Chanel, mais bien pliquer un tas d’autres trucs vraiment à Sabine Listing, mannequin d’origine très très intéressants, du genre qui a tué autrichienne, à qui ça n’a pas dû faire Corinne Engen. le bonheur de se faire niquer sa place - Je vous prierais de préciser votre pen- par la petite nouvelle. Sans vouloir porsée, mademoiselle Poussier, car ce que ter d’accusations, Listing a justement vous avancez me semble, comment participé à une campagne pour Herdire, légèrement incertain. mès la semaine dernière. - Comment ça incertain?! Écoutez, j’ai trouvé ce « bout de tissu » dans le pla- Je le regarde avec un immense souricard du concierge. C’est un carré de re. Lui m’observe avec une gueule de soie Hermès et croyez-moi, quand on a blaireau. les moyens de se payer ça, on ne le laisse pas à côté d’une poubelle et on est Wouah! Pas mal la petite piaule! Tirel et rarement du genre à se balader chez moi nous trouvons chez Mlle Listing. Ima-

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ginez-vous donc que ce cher Thomas a finalement décidé que je pourrais être utile dans toute cette histoire. Ça fait déjà un bon bout de temps qu’on se trouve chez notre suspecte numéro un et que Tirel lui pose une kyrielle de questions. Pour ma part, je commence sérieusement à angoisser en ce qui concerne mon article duquel je n’ai toujours pas écrit un traître mot. Parlant d’angoisse, Sabine Listing n’a pas l’air très à l’aise dans ses baskets. Elle répond de façon agressive aux interrogations de Thomas et je sens la crise de nerfs sur le point d’exploser. Voilà, c’est fait.

- Ça ne peut pas être elle! - Comment ça, ça ne peut pas être elle? - Vous l’avez dit! Elle a participé au défilé! Elle n’a défilé que peu de temps avant Corinne Engen! - Et alors? - Alors, elle était habillée de blanc et portait une coiffe énorme. Jamais elle n’aurait eu le temps de se dépêtrer de tout ça! Si elle avait gardé l’ensemble, elle n’aurait pas réussi à commettre un meurtre aussi sanglant sans se tacher, et je ne vous parle même pas du sport que c’aurait été de se faufiler dans les montants d’éclairage avec ce chou sur la tête. De plus, petite et mince comme - Je n’arrive pas à croire que vous me elle, ça tient de l’impossible qu’elle ait soupçonniez! Je refuse de répondre à pu hisser le corps jusque-là! toutes vos questions stupides. Je n’ai - C’est ridicule, vos explications ne tienrien fait, bon sang! - Mademoiselle, nous avons de bonnes nent pas la route. Nous avons trouvé raisons de croire que vous puissiez avoir une guenille tachée de sang dans le affaire là-dedans. D’autant plus que plafond près de l’endroit où a été attachée la corde. Elle porte les empreintes vous participiez vous aussi au défilé… - Foutez le camp de chez moi! Lais- du concierge. Elle avait un complice sez-moi! Je ne veux pas répondre vos pour l’aider à qui elle a dû filer une belquestions et je me fous de vos bonnes le somme comme compensation. - Mais… intentions!! - Désolé, mais nous allons devoir vous - Flora, votre aide nous est précieuse, mais n’en mettez pas trop! amener au poste. - Parfait! Je refuse d’aider à incriminer Mais c’est ça!! Comment j’ai pu être une innocente. Débrouillez-vous sans aussi stupide! Je me précipite vers Tirel moi. qui est déjà près de la voiture avec Listing. Quand celle-ci ferme la portière, Je le laisse planté là comme une carotte et pars en faisant claquer mes taj’attrape Thomas par le bras. lons. On ne me la fait pas, à moi!

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- L’agent Tirel à l’appareil. - Thomas!!!! Lâchez l’hystérique, j’ai trouvé mieux! La rue Ancelle, à Neuilly, habituellement si calme, ressemble maintenant au plateau de tournage d’une série policière. Les voitures de police partent tranquillement, une à une. Quand j’arrive devant la grande villa de Drieux, c’est Thomas qui sort de la maison. - Alors, où en êtes-vous? - Nous avons procédé à l’arrestation de Mme Drieux. Nous commencerons à fouiller la résidence demain. Je ne sais pas comment vous remercier pour votre aide. - Eh bien, vous avez fini votre journée? - Oui. - Dans ce cas, je prendrais bien une bière. Il me gratifie d’un large sourire. Mon portable sonne. C’est ma patronne. - Flora, plutôt que de couvrir la Semaine, ce serait bien si tu faisais quelque chose sur le meurtre d’Engen! - Ne vous inquiétez pas, j’ai du bon matériel! Ce sera sur la table mardi. Je raccroche. Elle aura son article du siècle. - Alors, cette bière, partant? - Absolument!

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Les Amours rivales par Myriam Tardif

Elle marchait d’un pas vif dans le froid vivifiant de cette fin d’automne. Cette marche matinale pour se rendre au bureau lui permettait surtout de s’aérer les idées avant de se mettre au travail, d’être vraiment efficace. Refermant le col trop bas de son manteau avec un tic de la bouche, un peu agacée de ne pas pouvoir se protéger du vent convenablement, elle s’engouffra dans le bâtiment du journal. Elle défila entre les pupitres de ses collègues en coup de vent, en prenant à peine le temps d’en saluer un ou deux. À son bureau, elle enleva son manteau, passa une main sur ses longs cheveux bruns pour faire fondre le givre qui s’y était collé et s’installa pour commencer à travailler immédiatement.

déroula sans péripéties et elle mangea de nouveau seule devant son ordinateur, prétexte pour ne pas avoir à supporter la futilité de ses autres collègues. Elle quitta son poste une fois de plus un peu après la fin de ses heures de travail. Arrivée à son appartement, elle passa par la cuisine d’où émanait l’odeur du repas déjà prêt, pour se rendre à sa chambre. Suivant son rituel, elle déposa son manteau sur le coin du lit, son sac sous la table de chevet et son cartable sur le côté droit de son bureau. La jeune femme se dirigea vers les toilettes pour se laver les mains et en profita pour ranger les tubes de pilules qui n’avaient pas encore été ouverts. Elle fronça les sourcils, un peu énervée, et alla s’asseoir à la table. D’un geste précis, elle remit le couteau et la fourchette à leur place respective. Son fiancé vint la rejoindre quelque temps après et ils mangèrent en silence pendant quelques minutes. L’homme en face d’elle lui posa une question, à laquelle elle répondit par une autre :

Enquête Magi-prix. Elle soupçonnait un gang du crime organisé de blanchir de l’argent en se servant d’un magasin de vêtement « à rabais ». Andréanne avait pu consulter les relevés bancaires de l’entreprise et les chiffres ne concordaient pas. Cependant, elle n’avait pas de preuves concrètes et continuait ses recherches dans les différentes banques de données que le journal - Penses-tu que le gang pourrait avoir mettait à sa disposition. La journée se utilisé un fond d’impôt réservé aux

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œuvres caritatives pour cacher leur biter près du bâtiment du journal. Que argent ? savons-nous ? C’est un homme qui se - Oui, c’est possible. sent seul. On dirait qu’il pense à une femme, mais que celle-ci ne recherSon copain étant lui-même notaire, il che pas ses avances. Je n’ai pas assez enchaîna avec une explication des d’informations pour m’avancer plus différentes possibilités que les criminels avant, mais c’est tout de même très avaient de passer outre le système. étrange... Voyant qu’elle avait cessé de porter attention, il commença à s’énerver. Un *** peu exaspérée, elle se leva en prenant son assiette et retourna à sa chambre Elle ne pouvait pas se l’avouer, mais la pour continuer ses recherches sur son réception de cette lettre anonyme la portable. perturbait. Elle n’avait pas prévu recevoir une missive de détresse ce matin Le lendemain au travail, le messager entre le café et le 3e verre d’eau de la du journal vint lui remettre une enve- journée. Andréanne appréhendait surloppe sans timbre, à son nom. tout la suite. Logiquement, quelqu’un qui envoie une page de son journal in*** time, car c’était manifestement le cas, sans divulguer nom ou adresse, prévoit Seul. La terreur et l’horreur. Je veux être continuer l’échange afin de donner la tapisserie de la tête de la Femme. plus de renseignements. Quelque choLa TÊTE de la femme ne me voit pas. Je se n’allait pas dans cette lettre, mais veux mourir mais sans amour, sans elle, elle n’arrivait pas à mettre le doigt desje ne peux pas mourir. sus. Cette anecdote n’était pas raisonnable ! 14 Novembre 20** La grande brune cessa de perdre son J’ai reçu une très drôle de lettre temps avec des fantaisies et classa aujourd’hui. Je n’arrive pas encore à ce mystère sous ses autres documents discerner le but de cet envoi, ni l’inten- plus importants. Elle se noua les chetion de celui qui se donna la peine de veux, enfila son manteau rapidement m’écrire. Il n’y a pas d’adresse de re- et l’attacha mécaniquement. Mettant tour ni de timbre, donc cette person- de l’ordre dans ses dossiers, elle ferma ne voulait absolument que je reçoive la lumière et retourna chez elle à la cette lettre rapidement et elle doit ha- même heure que la veille.

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Les amours rivales (../suite) À table, après avoir de nouveau replacé le couteau et la fourchette sans un mot, elle mangea en se remémorant sa journée afin d’en classer mentalement les éléments prioritaires. L’enquête Magi-prix, une invitation à dîner refusée, le message mystérieux...

C’est la femme en tête de ma vie c’est la femme roman c’est elle qu’il faut conquérir jusqu’ à la garder au bout de ma vie c’est que je dois la conquérir et vivre pour elle je vis pour elle mais je ne suis pas sa tête. Je veux être sa tête et quand je serais les yeux qui voient pour elle elle n’aura d’autres choix que de Quelque chose de furtif attira son atten- ne sentir que l’air que je respire. tion sur sa droite. C’était son copain qui ramassait les assiettes. Ses mains tremblaient un peu, mais elle agit comme si 15 novembre 20** elle ne l’avait pas remarqué et se leva pour retourner à sa chambre. Aujourd’hui, j’en ai reçu une deuxième. Je ne sais pas ce qu’il veut, mais tout ça commence à être vraiment in- Et ta journée ? se risqua-t-il. quiétant. L’homme en question a l’air - Normale. d’être plus malade que je ne le croyais - Attends ! avant. Il a l’air extrêmement possessif, Il prit son poignet dans un mouvement agressif et obsessif. Je crains un peu pour cette jeune femme et je combrusque pour la retenir. mence à me demander en fait si cet - On...pourrait peut-être regarder la homme ne m’enverrait pas ces lettres nouvelle série à la télévision ce soir ? pour que je le découvre. Je ne sais pas ce qu’il veut lui faire en fait, mais il doit Ensemble ? - Encore une de ces conneries qui t’em- vouloir inconsciemment qu’on l’arrête. pêchent de sortir de la maison... répon- Comment pourrais-je savoir qui il est ? dit-elle simplement en roulant des yeux. *** Sans plus d’explications, elle retourna à ses affaires, le laissant seul dans la cuiUn peu tendue, elle se remit docilement sine. à l’ouvrage. Un peu plus tôt ce matin, elle avait enfin découvert la solution de ***

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l’énigme du Magi-Prix. Son chef ne tarissait plus d’éloges à son sujet. Son article était même promis à la première page ! Il était bien temps qu’on reconnaisse qui possédait le cerveau dans ce journal. La jeune journaliste avait pourtant de la difficulté à se concentrer. Étrangement, cet auteur anonyme l’avait rendue anxieuse et, malgré sa logique et son intelligence extraordinaires, Andréanne se trouvait face à une aporie à laquelle elle avait bien du mal à trouver une solution. Comment savoir qui lui envoyait ces messages ? Pourquoi le faisait-il ?

sifs d’Internet et sur les sites des centres d’aide. Inutile de préciser qu’elle ne dormit pas très bien. *** Nous ne serons qu’un et nous pourrons être ensemble à tout jamais et on ne nous séparera plus. Je ne veux plus être séparé d’elle même si ça implique que je dois renoncer à tout. Transgresser toute les règles. je veux être elle je vais vivre pour elle je vais lavoir je la veux elle ne me voit pas et je l’épis je la sens je la consume dans mes plus vifs désirs monstrueux ou elle-telle si elle nest pas en moi nous sommes fait lun pour lautre je meurs de ne pas sentir son regard sur moi et je tuerai pour quelle me regarde.

Le soir, elle enfourna rapidement le repas préparé par l’homme de la maison, avant de retourner dans sa chambre pour faire des recherches. Elle essayait de découvrir qui pouvait bien être son correspondant mystérieux et qui était la femme élue de son cœur. Ces deux 16 novembre 20** personnes hantaient l’esprit de la jourÇa commence à être urgent. Quand naliste. on parle de meurtre avec un style Le garçon vint à sa porte et s’ensuivit comme ça, ce n’est pas pour rire. Son une scène de ménage. En gros, il lui re- écriture est plus pressante, sa calligraprochait de ne pas lui porter attention phie plus serrée et moins ordonnée. Elle alors qu’il passait la journée à planifier a quelque chose de troublant, car j’ai des plats pour madame. Évidemment, l’impression que je devrais comprendre. le fait que le chômage le maintenait Quelque chose est en train de changer, à la maison servit une fois de plus à le rythme s’accélère. Je dois le trouver Andréanne pour le renvoyer dans sa avant qu’il n’agisse réellement. chambre respective. *** La nuit s’écoula pendant qu’elle furetait sur les différents blogues des dépres- Assise devant l’écran de son ordinateur,

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Les amours rivales (../suite) elle avait du mal à respirer et déglutissait avec difficulté. Un poids oppressait sa cage thoracique. Il était impératif d’agir avant qu’il ne soit trop tard, et l’incapacité à se servir de ses talents pour résoudre l’énigme la tracassait au plus haut point. Elle consulta même des livres sur la graphologie aux archives du journal, pour essayer de tracer un portrait de l’auteur anonyme, ce qui l’angoissa encore plus. Durant la soirée, le garçon l’appela de manière répétitive, ce qui la dérangea beaucoup, car elle n’était pas en état d’entendre les lamentations d’un homme qui avait cessé de prendre ses calmants. Elle finit par ne plus répondre au téléphone et, captivée par ses recherches, passa une nuit blanche au travail sans s’en rendre compte. La jeune femme avait du mal à se concentrer et, vers 2 ou 3 heures du matin, elle se mit à trembler. *** Je tuerai s’il faut pour qu’elle puisse se souvenir pour qu’on ne fasse qu’un je la maudit je la hais je vais arracher sa peau avec un scalpel et manger les morceaux un par un pour qu’ils fassent enfin partie de moi et qu’elle arrête de s’échapper enfin et jarracherai tous

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ses cheveux qui me rendent fous quils sont tellement beaux et elle elle se foUUt de moi elle est toutes et une en même temps je laveuxJE la vEUX. 16 novembre, 20** : 9h00 am Quelle horreur. Je n’en peux plus. Qu’est-ce qui va arriver ? Ça approche, je n’ai rien trouvé, comment estce possible ? Je n’arrive plus à réfléchir, les faits, les graphiques, la psychologie du personnage se mélangent et se brouillent dans ma tête, je ne discerne plus rien. Qu’est-ce qui se passe ? J’ai peur qu’elle se fasse tuer sans que je n’aie rien trouvé. La raison ne peut faillir aux mains de l’illogisme et de l’indécence, il DOIT y avoir une solution. Quelque chose est étrange, mais je ne sais pas quoi. Je suis sur le point de mettre le doigt dessus, je le sens ! *** Sans plus tenir en place, elle était allée chercher à 9h00 pile la lettre qui les jours précédents avait atterri à la réception du courrier à la même heure. Après l’avoir lue, son souffle s’était considérablement accéléré, ainsi que les battements de son cœur. Au bord de la panique, elle tenta de s’asseoir


encore une fois à son bureau. Quelque elle, la bouche grande ouverte tenant chose lui échappait, elle sentait que une épée gigantesque entre ses mains la solution était juste là sous son nez et difformes... c’est ce qui l’apeurait le plus. Qu’estce qui avait bien pu passer sous la rigueur de son intelligence ? Quelle était l’information qui se défilait ainsi ? « …événement extraordinaire et inexUne heure plus tard, l’arrivée du mes- plicable s’est déroulé hier matin, dans sager la surprit dans ses élucubrations. les bureaux du journal très réputé La Celui-ci lui apportait une enveloppe, Vision. Émile Le Tarnec assassiné saudont elle connaissait le contenu avant vagement sa fiancée, mademoiselle Andréanne Beauregard et se suicida même de l’ouvrir. par la suite. Vraiment, la société de nos jours est… » pourquoi ne maime telle pas ? elle le doit ele doit MAIMER MAIMER je vais marranger pour qu’elle maime a l’infini et qu’elle reste pour l’éternité avec moi et tant pis si les médecines ne me font plus rien c’est taant pis c’Est monvraimoi et on ne la verra plus vivre demainc’estassez je l’aime. Les médicaments... Émile ! Elle échappa la lettre comme si celleci venait de la brûler au 3e degré et renversa sa chaise en reculant. On se serait cru dans une fournaise, tout tournait autour d’elle. En sueur, elle chercha une sortie possible et se mit à courir comme si le diable était à ses trousses. Trop tard. Elle s’était trompée de chemin et fut arrêtée par la vue d’un monstre aux yeux exorbités qui courait vers

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Scène de crime

par Stéphanie Ouimet

« … La 40 Ouest est fluide, ainsi que les ponts vers la Rive- s ud.On note un ralentissement sur le Métropolitain entre Papineau et Pie IX. Il est fortement conseillé d’éviter le centre-ville cet après-midi, des opérations policières se déroulant entre Sainte-Catherine et René-Lévesque, et entre Saint-Hubert et Saint-André. C’était Lucie Tétrault pour le bulletin de circulation de la Première Chaîne, Radio-Canada. - Merci Lucie! Quelle journée, n’est-ce pas? - Je suis toute renversée, M. Maisonneuve! Impossible de se concentrer aujourd’hui! - Vous avez tout à fait raison! Il est 12 h 15, vous écoutez Maisonneuve en direct et, bien sûr, l’histoire de l’heure est le meurtre en ondes, oui, vous avez bien entendu « en ondes » de mon collègue Denis Taillefer, hier, vers 15 h de l’après-midi. Les auditeurs ont été nombreux à relever les similarités avec le meurtre de François Archambault du Devoir. Souvenez-vous de ses dernières paroles absolument terrifiantes publiées en éditorial il y a un mois. On connaissait les effets déprimants du mois de novembre et du changement

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d’heure, mais, après deux meurtres et le sanglant vandalisme sur les affiches d’Après hier, Montréal a sérieusement besoin d’un psychiâtre! Nous opérons aujourd’hui sous haute surveillance policière… » *** Les interrogatoires avec d’autres inspecteurs avaient été fixé le matin même. Sur les lieux du crime, elle se débarrassait toujours rapidement des curieux, les mouches à miel, comme elle les appelait (pour ne pas dire autre chose!). Les curieux, avec leurs questions aux lèvres, leurs commentaires à la volée, leurs opinions gratuites. Les gens normaux, quoi. Je la sentais agressée par la présence de gens normaux. Pourtant, elle n’avait aucunement conscience de ce «curieux» bruit. Ce qu’elle chassait en fait, c’était les regards scrutateurs, les préjugés, les doigts qui tachent et qui dérangent, l’intolérance. Alors seulement, elle s’acharnait sur une tasse de café, sur un bureau mal aménagé, sur son appareil photo, sur une odeur dans l’air. Odeur de la mort? Elle voulait être seule, assise par terre, seule, dans un studio de radio, seule, avec son ca-


davre, seule, dans son silence. *** « Un espresso forte pour moi. Et un moka blanc pour mademoiselle… Tu ne prends plus de colombien? La demoiselle rit. Avec ses yeux. La serveuse opina : - Ouais, c’est vous qui êtes plutôt moka!»

avait baissé les yeux au mot « spectacle » pour former des monticules de sucre blanc, brun, équitable et de divers édulcorants à côté de sa tasse. Elle complétait son manège en égouttant tour à tour du lait écrémé, de la crème et du lait homogénéisé dans des cuillères de café préalablement sucré. Déconcentré, Nathaniel écrivit mal « je répète? » dans la paume gercée et calleuse de sa collègue. Elle fronça les sourcils et secoua la tête.

« Surveillez vos emails, inspecteur ForIls prirent une table, près d’une fenê- tin… » tre, lui, chocolat et doux, elle, rousse et corsée. Nathaniel plia ses grandes La porte du Second Cup se referma. mains autour de sa tasse et attendit. Les sachets de sucre rejoignirent le Ariane tapissa la table de paperasse, plancher. C’est ça, se dit-il, elle sent la se rongea l’ongle du pouce et s’ac- cannelle et le clou de girofle. crocha à son regard bleu et limpide. Parle. *** « Récapitulation?... Deux morts par asphyxie dans les médias. Le lien est évident avec le meurtre d’Archambault. Après des adieux dans le journal, on a droit à une agonie à la radio! Et exactement un mois plus tard… C’était bien le 8 décembre hier, non? Quelqu’un a le sens du spectacle… Au fait, on a interdit à Karine Vanasse de faire le tapis rouge d’Après hier, par mesure de sécurité. Et les autres dépositions seront prêtes ce soir… Ariane? »

Ariane Munroe savait parfaitement pourquoi son appartement s’enlisait dans le chaos le plus consternant. Pourquoi ses meubles se camouflaient derrière des draps mouchetés d’acrylique et des sections de garde-robe défraîchie. Pourquoi sa vaisselle s’amoncelait dans son évier. Pourquoi son porte-manteau était nu, son réfrigérateur vide, et son plancher, jonché de ses possessions. Elle savait même pourquoi elle était assise sur le carrelage glacial de sa salle de bain, encerclée Il toucha légèrement sa main. Elle de lumineux flacons de parfum.

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Scène de crime (../suite) Le monde d’Ariane était d’un désordre catastrophique parce qu’il était la transposition physique de l’intérieur de sa tête. On lui avait constamment répété que la peinture n’était pas la réalité. Pourtant, quand elle déchaînait ses pigments sur ses murs, les traces d’impact étaient tellement plus représentatives de ce qu’elle était vraiment, que la façade qu’elle édifiait au quo tidien. Derrière un masque de modération, de professionnalisme, de justice, Ariane Munroe souffrait. Elle savait tout cela. Par contre, elle ne savait pas pourquoi deux meurtres avaient été commis. Et, seule dans sa salle de bain, elle allait exploser.

une conversation! L’afficheur scandait « Sophie Latour, longue distance, Sophie Latour… ». Elle se leva, interdite. Sa respiration s’accéléra. « longue distance, Sophie Latour… ». Dans un élan de rage, le téléphone alla s’écraser dans la baignoire avec un bruit sourd et se tut. Ariane s’affaissa en pleurs sur le sol, ses larmes allant diluer le parfum qui s’était malencontreusement trouvé sur la trajectoire de son coup de pied. Elle s’abîma en sanglots et s’imbiba de Calvin Klein.

Maman… Maman!! Comment oses-tu? Pourquoi ne peux-tu pas te borner à rester à « longue distance »? Pourquoi penses-tu que je te préfère là-bas? Parce que je croyais que tu ne me ferais Son enquête avançait comme une tor- plus de mal! Mais, tu es toujours incatue dans des sables mouvants depuis pable de faire ça! Comment peux-tu une semaine. Impossible de dormir, oublier?... de fonctionner, d’attendre. Elle exécrait attendre. Ses réserves de peinture Sournoisement, et de manière plus disétaient complètement à sec. Impossi- crète cette fois, le téléphone se remit ble de s’acharner contre les murs. Son à vibrer. Ariane frémit. Sa tempe sur le micro-ondes bien aimé l’avait larguée. plancher gelé, elle pleura à se fendre Impossible de se faire le moindre repas l’âme et se noya lentement dans le minceur surgelé ou sac de maïs soufflé. sommeil. Et pour couronner le tout, un appel, et non un message texte, fit vibrer son télé- Maman… Je suis sourde, maman… J’ai phone et, du coup, toute la céramique arrêté de t’entendre à 16 ans… et parde la salle de bain. Un appel! Impossi- fois, je voudrais avoir complètement ble de répondre! Impossible d’écouter cessé de sentir quoi que ce soit…

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*** Préoccupé, Nathaniel Fortin posa le récepteur.

et d’affronter le monde, elle paya une visite à ceux qui n’ont jamais besoin d’être entendus pour être compris. Elle ne se sentait réellement apaisée que dans une morgue. L’ancienne médecin légiste se trouva bientôt en compagnie de ses morts : François Archambault et Denis Taillefer. Si sa voix avait été altérée par dix-huit ans de surdité, ces deux-là seraient les derniers à le lui reprocher.

« Je n’ai pas réussi à la joindre… Elle rappellera dans quelques minutes si elle n’a pas perdu son téléphone dans son épouvantable fouillis! - Et en attendant, inspecteur? - Vous fournissez une escorte de trois hommes à M. Proulx et vous lui interdi- « On est passé près d’un ménage à trois, sez l’accès aux studios de Radio-Cana- les gars!... Que savez-vous? Qu’avezda jusqu’à avis contraire. vous fait?... Mais surtout, qui connaissez-vous? Oh! Ne me parlez pas de jusIl composa un numéro de poste. tice! Ça n’existe pas! Je devrais bien le savoir… je suis flic!... » Chef inspecteur Redpath? Fortin à l’appareil. Le présentateur du téléjournal de Elle caressait les marques d’étrangle22 heures à la Société Radio-Canada, ment du bout de ses doigts secs et ruRoger Proulx, vient de découvrir l’article gueux. Presque imperceptiblement, de François Archambault et une copie elle les faisait jouer sur les cous froids déchirée de l’affiche du film Après hier et tuméfiés, pianotait sur les difformités dans ses notes… Oui inspecteur, 25 mi- des trachées éventées. nutes après son entrée en ondes… Je suis tout à fait de votre avis. Une me- « Touche à tout!... Une ceinture, hein? nace à peine dissimulée… » Étroite, cuir ferme, couture à gros points. *** Ça doit être franchement inconfortable… Il y en a un qui s’est bien défenSuite à une douche bouillante intermi- du, n’est-ce pas Denis? Travail bâclé, nable, Ariane prit connaissance des si on le compare à celui de François… événements de la veille et envoya un Non! Une fille? Des petits doigts délicats courriel à Nathaniel lui donnant ren- à poigne mortelle… gantés, bien sûr. dez-vous l’avant-midi même au Se- Est-ce que c’est parce tu es trop beau, cond Cup voisin de Radio-Canada. François? Et, toi, Denis?... » Mais, avant de rassembler son courage

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Scène de crime (../suite) Ses mains planèrent un moment au- - Non. Je veux des mandats de perquidessus des corps, comme démangées sition. » par le besoin de toucher, de tâter, d’efElle échappa une liasse de dossiers fleurer la vérité. sur la table : Marie-Ève Caron, Lucie Tétrault, Myriam Chidiac… Toutes des « Bonne journée, messieurs! » femmes. *** « Alors, hier soir, tu t’enfonçais dans le Nathaniel l’attendait à la même ta- désespoir et la frustration parce qu’il ne ble que la semaine précédente, siro- te restait plus de peinture. Tu as donc tant un café bien noir et lorgnant un tenté d’assassiner ton Blackberry puis, moka blanc d’un œil sombre. Elle sourit tu as fait l’inventaire de ta collection en constatant qu’il avait renouvelé sa de parfums, tous les 78 flacons, et en commande inhabituelle, s’assit et, sans as échantillonné quelques-uns au pasune seconde d’hésitation, renversa une sage. Ta soirée s’est terminée avec une crème et le contenu d’un sachet rose lasagne et une douche, toutes les deux dans sa tasse. Une ombre se leva du beaucoup trop chaudes, et ce matin, front de son collègue en même temps ce fut l’illumination! Je dirais même au qu’un de ses sourcils. moins 4 faces de Rubik Cube complétées! Je ne suis pas enquêteur pour « Ça va?... rien! Elle forma impatiemment les mots « Elle renifla bruyamment. question stupide » en langage des signes puis ajouta à voix haute : - Presque… J’ai aussi dû constater le - Désolée… pour hier soir. » décès par mort naturelle de mon micro-ondes… Il ne dit rien, mais s’enfonça dans sa chaise en portant sa tasse fumante à Nathaniel tenta du mieux qu’il put de ses lèvres. Il adorait entendre sa voix. retenir son fou rire et sa gorgée de « Tu veux que je récapitule…? café. Elle secoua la tête.

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- Ô ondes salvatrices et nourricières,


pourquoi avez-vous quitté cet électro- exactitude. Elle avait effacé toutes les ménager? paroles échangées au cours de l’émission et limité la bande sonore aux cinq « Cruel! », dicta-t-elle en langage des minutes précédant et suivant le meursignes. Il rit. Elle se renfrogna, puis sur- tre de l’animateur. Les ondes vertes sauta. « Génie! » semblaient fluorescentes sur le fond noir et illuminaient lugubrement les cernes - Je sais… - Tu penses qu’on peut obtenir une re- d’Ariane. Je me rapprochai. Elle exhatranscription visible des ondes sonores lait la cannelle… de l’émission de radio de Denis Taillefer le 8 décembre? Et qu’on pourrait voir Brusquement, elle pointa l’écran. Je sursautai et fixai le sommet d’une flucles variations de tons? Voir les sons? - Certainement! Laisse-moi faire un ap- tuation. pel… « C’est de la neige. Le technicien nous En un éclair, ses doigts traduisirent « On a avertis que les ondes n’étaient pas se voit au poste » et elle avait disparu. toujours claires. » Pas de cannelle aujourd’hui. Étouffée - Non… C’est une respiration. Pas du grésil. Et ça… par le parfum. *** Ariane exerçait une fascination inexplicable sur moi. C’était le genre de sentiment à rendre un policier fou, puisque je cherchais obstinément à savoir pourquoi,relevant des indices,avançant des théories. Je refusais de m’admettre qu’il n’y ait aucune explication, tout en ignorant inconsciemment la plus simple de toutes. Après tout, au-delà de ses yeux dorés, elle était ma collègue. Malgré cela, mon regard se perdait involontairement dans ses gestes. Elle apprenait avec une aisance déconcertante : naviguer sur le logiciel audio, sélectionner les différents niveaux sonores. Ses actions s’enchaînaient avec

Des pics anormalement élevés étaient surmontés de points rouges. … c’est beaucoup trop aigu pour être du Denis Taillefer. Nath… Elle se retourna. Nous étions à quelques pouces l’un de l’autre. Elle cligna des yeux. J’ai besoin de… J’étais convaincu qu’elle entendait le silence qui nous embrassait. Elle ferma les yeux et, instinctivement, encadra mon visage de ses mains usées. … de ça.

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Scène de crime (../suite) J’inspirai et hochai la tête avec un sou- camarade de classe à l’UQAM, Franrire peiné. Mes oreilles… L’indicateur de çois Archambault, y était actif depuis volume fut poussé à bout. quelque temps. - Le Devoir n’était pas une de mes prioTu te rends compte qu’on va recons - rités, inspecteur. Pardonnez-moi de ne tituer un meurtre que je n’entendrai pas en lire toutes les sections tous les jamais… » jours! - Merci, inspecteur Fortin. Je ne tiens pas *** à en entendre beaucoup plus… Mlle Tétrault, regardez-moi dans les yeux et « Lucie Tétrault, quel est votre emploi? répondez-moi clairement. - Je fais les bulletins de circulation automobile à la Première Chaîne. Ariane Munroe décocha à la suspecte - Vous êtes détentrice d’un bacca- un sourire à la jeter en bas de sa chaise lauréat en écriture journalistique de qui dévoilait judicieusement ses canil’Université du Québec à Montréal. nes. Cette dernière avala péniblement Avez-vous déjà travaillé pour un pério- et lança à Fortin un regard déconcerté. dique? - Non. - Elle peut pas comprendre, elle est - Par choix? sourde! - Non. - En effet, vous avez fait une deman- - Mlle Tétrault, vous allez apprendre très de d’emploi au Devoir. Aviez-vous des rapidement que je déteste me répéter. contacts au sein de cette publication? Regardez-moi dans les yeux. - Pourquoi elle est là, elle? Je sais c’est Les yeux ambrés d’Ariane envoyaient qui. Je l’ai vue à la télé… » en fumée l’assurance de Lucie Tétrault. La pause fut dramatique. « Elle m’entend pas, alors ça sert à rien… - Je me réserve le droit de poser les questions, Mlle Tétrault… Si vous lisiez Le Devoir, vous sauriez que votre ancien

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- Prenez-vous le transport en commun? - Oui… - Est-ce que la date du 8 décembre vous inspire quelque chose en particulier?


- Non. Lucie Tétrault avait empoigné la table. - Avez-vous vu le film Marie-Antoinet- Nathaniel expira. Le silence était aste? sourdissant. - Oui. - Emporte-moi? - Lucie Tétrault, vous êtes en état d’ar- Oui. restation pour les meurtres prémédités - Ma fille, mon ange? de François Archambault et de Denis - Oui! Taillefer. » Elle reprenait des couleurs, mais dévisageait toujours Munroe, perplexe. - Prenez-vous des médicaments? - Non!... en fait, oui… - Pourquoi? - Pour la gestion de stress. - Comment John Lennon est-il mort? - Pardon? - Vous m’avez bien comprise. - Assassiné… - Quand? - Le 8 décembre 1980… - Pourquoi s’être présentée aux auditions du Conservatoire d’art dramatique trois fois? - Pour réaliser un rêve, être connue… - Combien de fois faites-vous le bulletin de la circulation entre 10 h et 14 h les mercredis? - Seize. - Chanel ou Calvin Klein? - Euh… Calvin Klein… - Qui a tué John Lennon? - Mark Chapman! - Pourquoi! - Pour avoir ses quinze minutes de gloire!!!

*** « Ils vont te demander de parler, tu sais? - Je sais… Ariane et Nathaniel étaient blottis derrière les colonnes du Palais de Justice, cols de manteau au garde-à-vous, mains enfoncées dans les poches, expirant de la vapeur. « J’ai mal à la tête à y penser… Des journalistes, c’est comme des oisillons. Tout le monde criaille en même temps! Je lis sur les lèvres moi, pas dans les pensées!... Dieu merci! » Les portes vomirent une horde d’hommes et de femmes armés de microphones, caméras aux trousses. Deux meurtres dans les médias. Le meilleur moyen de les ressusciter le plus vivement possible. Nathaniel lui donna un coup de coude incitateur. « Vas-y… C’est toi qu’ils veulent! » Elle fit la grimace et fut happée quel-

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Scène de crime (../suite) ques marches plus loin. « Inspecteur Munroe! Expliquez-nous le lien entre les meurtres et le film Après hier. - Voyez-vous, la tête d’affiche, Karine Vanasse est une autodidacte. Lucie Tétrault lui en voulait à mort d’avoir réussi si facilement là où elle avait échoué à trois reprises. On sait maintenant que Tétrault était dépressive et soit qu’elle abusait, soit qu’elle négligeait ses médicaments. Enfant, elle était constamment dénigrée par des parents trop exigeants. Quand les graffitis, dont l’écriture pouvait être identifiée comme étant féminine, et le vandalisme dans les abribus ne suffirent plus à évacuer son incroyable frustration face à la célébrité et à la réussite, elle se tourna vers des moyens plus… radicaux pour se faire une renommée.

dans un interrogatoire de type fusillade. Elle s’est confondue elle-même, assurant par exemple qu’elle travaillait le mercredi, jour du meurtre, et non les mardis. De plus, les marques de doigts et de ceinture sur ses victimes ne pouvaient appartenir qu’à une femme. La ceinture en question a été retrouvée dans son appartement. - Et l’histoire du parfum? - Oh! Et bien! Tétrault porte un parfum de Calvin Klein nommé Obsession. Et je collectionne les parfums comme hobby personnel… De plus, elle est la seule et unique personne aux studios de la Première Chaîne qui boit du café moka blanc avec une crème et un édulcorant chez le Second Cup le plus proche… - Est-ce vrai que vous avez pu « entendre » le meurtre? - Si vous voulez… Les variations sonores sur la bande audio du meurtre de Taillefer présentaient quelques minuscules anomalies. C’était la respiration laborieuse et les plaintes d’une femme en plein effort physique. - Mais en fin de compte, pourquoi, pourquoi tout cela? - Pour la même raison que John Lennon a été assassiné…

- Elle connaissait les victimes, n’est-ce pas? - En effet, François Archambault était un camarade de classe, Denis Taillefer, un collègue de travail et elle avait croisé Roger Proulx à quelques reprises. - Mais comment? Comment avez-vous fait pour découvrir sa culpabilité? - Après quelques enquêtes plus person- Ariane Munroe se tourna gravement nelles, j’ai mis mes intuitions à l’épreuve vers une caméra, son billet vers les nou-

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velles de 18 heures. … Certaines personnes feraient n’importe quoi pour leurs quinze minutes de gloire. Et leur théâtre, c’est une scène de crime. » Elle se dégagea de la masse des journalistes et gravita vers son collègue. « J’ai vu tout ce que j’ai dit! souffla-telle dans un nuage de condensation. Et elle sourit. - Allez… Je te paie un café. Un colombien cette fois!... »

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Une écharpe rouge et une feuille de Moleskine LE LONDON EYE PERTURBÉ Hier, vers 20h30, on trouva les corps enlacés d’un couple anglais, Edward et Lisa Hill, dans une coupole du London Eye. De plus, un foulard rouge avait été placé autour du cou des deux amants pour cacher des marques d’étranglement et une feuille de cahier « Moleskine », un petit carnet de notes typique, a été retrouvée près des cadavres. Sur celle-ci, étaient écrits deux mots à donner la chair de poule : « à demain ». Aucune trace ni empreinte n’a été trouvée à l’intérieur de la nacelle de la grande roue. La Metropolitain Police n’a pas encore de piste évidente qui pourrait remonter au meurtrier. Suite à cet événement, l’attraction la plus importante de Londres sera fermée aujourd’hui, pour laisser le temps aux enquêteurs d’amasser toutes les preuves et de formuler leurs hypothèses. Je ferme le journal lentement, faisant presque déborder mon white tea sur les marches de la terrasse. Je regarde l’affiche du café Apostrophe, essayant de retenir ma colère pour ne pas éveiller

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par Véronique Savoie

de soupçons. A-5. Page A-5. La… page… A-5… du cahier Actualité… du London Fog! Non, la une. La une ! Voilà ce qui aurait dû arriver ! Cette stupide feuille de chou ne sait pas faire la différence entre des banalités et les actions d’éclat ! Non, mais je vaux certainement plus que ça ! Pourquoi ne sont-ils pas capables de distinguer les vrais héros ? Si, pour celuici, je vaux la page A-5, qu’est-ce qu’il faudra que je trouve pour mériter la une ? **** Au même moment, Anita Bonham passe devant le café Apostrophe. Elle sort de la station de métro Notting Hill Gate et se dirige vers le commissariat de la Métropolitain Police, situé sur Ladbroke Road, tout en refaisant son chignon. Elle marche d’un pas rapide, tenant son appareil photo d’une main et son Moleskine de l’autre. Son trench-coat ouvert laisse entrevoir ses jeans foncés et un chandail de tricot uni. Son foulard rouge s’agite au vent. Elle doit arriver avant 8h00 pour ne pas avoir Smith, son patron, sur le dos durant toute la


journée. Elle entre dans l’Apostrophe et attend Thomas, le commis matinal qui lui sert toujours la même chose depuis 4 ans :

- Je vous vois souvent prendre votre thé matinal et vous avez toujours l’air pressée! dit-elle en souriant. À demain, peut-être !

- Un peu en retard Thomas ? lui demande-t-elle en riant. - Non non, je reviens de ma pause et je n’ai pas vu le temps passer ! lui répond Thomas avec les yeux brillants et son fameux accent irlandais.

Anita reste secouée à cause de la réponse de la dame. Elle fabule un peu et revient ensuite à la réalité. Elle part en courant vers le poste de police, sa montre indiquant 7h57.

Il lui prépare son white tea habituel, du thé Earl Grey, mélangé avec du miel et du lait. Après avoir donné le 4 £ qu’il coûte, elle met la ganse de sa caméra autour de son cou tout en lançant un « Cheers ! » à Thomas et emprunte la terrasse pour gagner du temps. Elle sourit à la personne assise juste à côté de l’escalier lisant une revue et, à ce moment, elle perd pied et tombe dans les marches, laissant filer son Moleskine et sa tasse de thé. « Bloody hell », s’exclame-t-elle. Elle se relève et, au moment où elle allait attraper son Moleskine, une main douce et délicate se rend la première et le ramasse. La femme le regarde un moment et le tend à Anita en souriant. - Êtes-vous blessée ? lui demande-telle. - Non, j’ai seulement perdu pied. Je suis tellement pressée que je n’ai pas regardé où j’allais, répond Anita en refaisant son chignon.

**** À 8h01, Anita met le pied à l’intérieur du commissariat, ce qui allait être catastrophique durant toute la journée. Elle passe devant le bureau du chef avant d’arriver au sien, mais est clouée sur place en entendant, d’une voix sévère et grave : « BONHAAAAM ! ». En roulant les yeux, elle va s’asseoir dans le bureau de Smith et, feignant l’indifférence, elle le laisse l’enguirlander à propos de l’importance de la ponctualité lorsqu’on est un policier : « le policier est un être respectable qui sert d’emblème à un grand nombre de Londoniens ! Que se passerait-il si un citoyen voyait un agent de la paix arriver en retard ? La ponctualité de tout Londres pourra faire ses adieux ! Un petit effort, Bonham, good god ! ». Après l’avoir menacée de la renvoyer pour la seizième fois cette semaine, elle entre dans son propre bureau, enlève son manteau, dépose sa caméra et son Moleskine. Elle a quand même le réflexe de déposer son white tea sur sa

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Une écharpe rouge... (../suite) table, mais elle se rend compte qu’elle l’a complètement gaspillé lorsqu’elle est tombée au café Apostrophe. Elle refait son chignon au moins trois fois et observe le nouveau dossier qui a été déposé sur son bureau avant qu’elle n’arrive. Elle fixe le sigle de la Metropolitan Police imprimé au centre de la pochette et elle se dit : « Bloody hell, un autre cas qui sera résolu avant le mien ! » Elle ouvre le dossier et commence à lire la tragique histoire du London Eye. Incapable d’y croire, elle relit le cas deux fois. « C’est le même assassin », dit-elle, en pensant aux foulards et à la feuille de Moleskine. À demain… Cette phrase lui rappelle le tragique incident du meurtre de ses parents 4 ans plus tôt…

*** Un vélo, un chien, un autobus à deux étages, un homme lisant le London Fog assis sur un banc de l’autre côté de la rue… Voilà ce qu’Anita s’amuse à photographier en attendant Liz Hill. Elle est assise sur la terrasse de l’Apostrophe, au même endroit où elle était tombée deux heures plus tôt. Elle se lève ensuite et retourne voir Thomas pour commander un nouveau white tea, voyant que la femme n’arrive pas : - Un autre white tea, s’il te plaît Thomas, lui dit-elle. - What ? Qu’est-il arrivé à celui de ce matin ? lui répond-il avec un accent plus anglais qu’irlandais. - Disons qu’il s’est éparpillé lorsque je suis tombée. - C’est donc à cause de toi que j’ai dû ramasser tout ce dégât ! - Je suis désolée, dit-elle un peu gênée.

…Elle avait retrouvé ses parents étranglés enlacés sur le divan dans leur maison sur Inverness Terrace, un foulard rouge au cou de chacun pour cacher les marques d’étranglement et une feuille de cahier Moleskine à côté des corps sans vie. Sur celle-ci, il était écrit : Elle retourne à sa table et s’interroge sur « à demain ». l’accent étrange du commis. Elle trouve que, pour un Irlandais venu à Londres C’était la première fois que le meurtrier pour faire ses études en médecine, il a frappait à nouveau et cela lui donne la vite perdu son accent d’origine auquel chair de poule. Son mandat est d’inter- il l’avait jusque-là habituée. roger Liz Hill, la sœur d’Edward Hill, une des victimes du London Eye. Quelques minutes plus tard, Liz Hill arrive.

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Son regard vide et ses cernes trahissent **** la nuit qu’elle a passée sans dormir. Anita passe par le bureau de Smith et lui fait part du résultat de sa rencontre - Madame Bonham ? lui demande-t- avec Liz Hill. Il lui demande de poursuielle, d’une voix mal assurée vre rapidement l’enquête, pour éviter - Vous devez être Liz Hill, répond Anita. que le criminel puisse frapper de nouMes sincères condoléances pour votre veau. frère et votre belle-sœur. - Merci, lui répond-elle, ses yeux se rem- Anita décide de continuer ses recherplissant d’eau. Savez-vous qui a fait ches dans les archives policières, afin ça ? de vérifier si les noms du couple as- Pas encore madame, mais avec votre sassiné peuvent avoir des liens avec témoignage, j’espère avoir plus d’indi- d’anciennes histoires. Elle tombe sur ces. Pouvez-vous me parler des habitu- un article de journal, datant de 4 ans des du couple Hill ? auparavant, qui relatait la mort d’Alan - Il n’y a pas grand-chose à en dire. Carter : C’était un couple sans histoire qui menait une petite vie bien rangée dans le quartier d’Islington. Edward était architecte et Lisa, enseignante. - Avaient-ils des ennemis ou des gens auxquels vous pensez qui auraient pu leur en vouloir ? demanda Anita. - Non, pas à ce que je sache, répond Liz avec un sanglot dans la voix. - Avaient-ils des problèmes financiers, des dettes ou des démêlés avec la justice ? - Non, ils étaient aisés et très discrets. Ils avaient leurs habitudes et semblaient très heureux ensemble, affirma Liz Hill.

Mort d’un dangereux assassin La ville de Londres peut enfin retrouver son calme ! Le criminel Alan Carter, recherché depuis longtemps pour ses nombreux assassinats et ses tentatives d’assassinat contre des personnages anglais bien connus, dont la Reine Elizabeth II et le Maire de Londres, a été tué lors d’une descente à bord d’un paquebot abandonné sur la Tamise. Après que Carter eut pointé son arme contre elle, la sergente Anita Bonham aveugla le criminel avec le flash de son appareil photo et réussit à tirer sur lui, le tuant sur le champ. On peut certes affirmer qu’il s’agit d’une façon non orthodoxe de neutraliser un criminel !

Voyant que l’entrevue ne menait à aucun indice concret, Anita remercie Une photo d’Alan Carter accompaLiz et retourne au commissariat. gnait l’article.

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Une écharpe rouge... (../suite) Anita s’en souvenait comme si c’était la veille. Il s’agissait de sa toute première enquête, grâce à laquelle elle avait vite acquis la réputation d’une policière qui sait bien garder son sang-froid. Elle poursuit ses recherches et découvre ensuite qu’Edward Hill était celui qui avait dénoncé Alan Carter et qui avait donc permis de tuer le dangereux assassin. Cependant, elle ne peut faire le lien entre Alan Carter et les deux couples assassinés. En fouillant davantage, elle découvre qu’Alan Carter avait un fils qui aurait aujourd’hui 27 ans.

15h00 et Thomas n’est pas là. Elle questionne l’employé :

- Excusez-moi, est-ce que Thomas O’Malley, qui travaille ici tôt le matin, est parti à l’université pour assister à ses cours de médecine ? - Thomas ? Thomas who ? Il n’y a aucun Thomas qui travaille ici. Si vous parlez du commis du matin, eh bien il s’appelle Winston. Winston Carter. Il n’est certainement pas étudiant ! Il a déjà du mal à se servir de la caisse enregistreuse ! Bon, allez-vous consommer ? Sinon, dégagez ! Vous me faites perdre mon Les idées se bousculent dans la tête temps ! d’Anita. Soudain, en regardant à nouveau la photo du criminel, elle établit le Anita ne peut pas croire que Thomas lien entre Alan Carter et Thomas O’Mal- est l’assassin du couple du London Eye ley, le commis du café Apostrophe, qui et, de ce fait, de ses parents. Elle se diriressemble étrangement à Alan Carter ge vers la terrasse pour sortir du café et et qui, quelques heures auparavant, croise encore une fois la femme qu’elle lui a parlé pour la première fois avec avait vue ce matin. un accent londonien. « Bloody hell ! », se dit-elle. De plus, elle trouve étrange - Rebonjour ! dit la femme. Vous m’avez qu’il soit toujours à travailler au café, l’air perturbée. Cherchez-vous quelque alors qu’il est censé être étudiant en chose ? médecine. Elle refait son chignon qua- - Eh bien, je cherche plus quelqu’un tre fois et décide ensuite de retourner que quelque chose, répond Anita. au café pour vérifier ses soupçons. Vous n’auriez pas vu le commis de ce matin, par hasard ? **** - Non, pas depuis qu’il a passé sa pause Anita se rend au café pour une troi- à lire le London Fog à côté de moi ce sième fois depuis le matin. Il est environ matin. En tout cas, il avait l’air contra-

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rié. Sur le divan, on a placé deux manne- Merci! répond Anita, déjà en train de quins enlacés, un foulard rouge autour courir vers le commissariat. du cou de chacun. La fameuse feuille de carnet Moleskine les accompagne **** et les deux mêmes mots y sont écrits : « Anita arrive au commissariat et fait part à demain ». des indices qu’elle a recueillis et de ses déductions à Smith : Un frisson lui traverse le corps. Rapidement, elle se ressaisit et dégaine son - Et, vous êtes sûre de votre coup, Bon- arme. Elle se retourne et se retrouve ham ? lui demande Smith. face à face avec Winston Carter, alias - Plus que sûre, monsieur. Je suis retour- Thomas O’Malley, qui pointe son arme née au café et on m’a dit qu’aucun vers la tête d’Anita. Thomas ne travaille à l’Apostrophe, que le commis matinal se nomme Les yeux plus brillants que jamais, il lui Winston Carter et qu’il n’est pas aux dit en riant : études. Winston Carter est bel et bien le fils d’Alan Carter et, selon moi, il est le - Je t’ai bien eue ! Tu ne te doutais pas meurtrier de mes parents et du couple que je t’espionnais tous les matins au du London Eye. café ! J’attendais mon heure. Mon - Et pourquoi ces deux meurtres ? heure de gloire ! Te retrouver était un - Je n’en suis pas encore tout à fait sûre, jeu d’enfant. Ton nom était dans tous mais j’ai des hypothèses à vérifier. les journaux après que tu aies tué mon - Très bien, alors je vais faire préparer père. Le meurtre des Hill était sensé me un mandat d’arrestation pour Winston donner la une ! Maintenant, avec toi, Carter pour demain matin, au café. je suis certain de l’avoir ! Cette balle-ci Maintenant, rentrez chez vous et tâ- sera pour venger Alan Carter ! Cheers chez de vous reposer. Anita! **** Anita arrive devant la porte de sa demeure d’Inverness Terrace et voit que la serrure a été forcée. Paniquée, elle entre sur ses gardes dans la maison où, jadis, elle habitait avec ses parents. Elle allume la lumière et regarde dans le salon. Elle pousse un cri en voyant la scène qui l’attend.

Au même moment, Smith entre avec fracas et tire sur Winston, qui tombe, mort. Anita s’effondre, sous le choc. - Ça va ? lui demande Smith. - Oui, je crois, répond Anita avec une voix tremblante. Comment avez-vous

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Une écharpe rouge... (../suite) su ? - Un meurtrier comme Winston Carter n’allait pas attendre à demain pour venger son père et pour devenir le héros qu’il souhaitait être en tuant une brillante sergente de police ! - Merci infiniment, monsieur, répond Anita embarrassée par le premier et probablement le seul compliment de Smith. Nerveuse, elle refait son chignon cinq fois. **** Le lendemain matin, Anita passe devant l’Apostrophe, mais n’y entre pas. Elle voit la dame, toujours assise sur la terrasse du café et lui envoie la main. Elle continue son trajet vers le commissariat et emprunte Wellington Terrace. Elle entre au Cafe Diana et demande au commis : - Pardon me sir, servez-vous des white teas ?

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Lettre sanglante par Ygaël Nizard

25 Février 2009 Paris. Cinq heures du matin.

ne l’empêchait pas d’être un excellent policier doué d’un « flair » prodigieux. Son supérieur, le commissaire Rossignol, Le soleil se levait à peine et la capitale ne tolérait ses frasques qu’au prix de se réveillait dans la brume. Sur le « pé- son incroyable pourcentage d’affaires riph », une vieille Ford Mustang filait à résolues. plus de cent cinquante kilomètres à l’heure, transperçant le brouillard, tel un Son meilleur ami, Guy Rosen, médecin bronco. Le conducteur, Jean-François légiste et ancien interne du père de Lalardrie, ne prêtait aucune attention Jeff, s’avança vers lui. aux sirènes des trois véhicules de police qui le suivaient. Le vrombissement « - Catherine Moreau, cinquante ans, de sa monture en couvrait les bruits, de tuée d’une balle de calibre 22 dans la toute façon. tête. Il semble qu’elle ait été tuée sur le seuil de sa porte d’entrée. Elle a ensuite La voiture freina d’un coup sec en ar- été déshabillée et couchée dans son rivant devant le bâtiment. L’homme lit. descendit prestement, franchit le cor- - Autre chose ? don de sécurité. Un policier tenta de - Oui. L’assassin a pratiqué une incision le retenir. Jean-François souleva son post mortem. blouson en cuir, laissant apercevoir sa plaque d’inspecteur. Le policier s’écar- Le docteur Guy Rosen souleva la couta, le laissant pénétrer sur la scène du verture. crime. Catherine Moreau était couchée, les L’inspecteur Jean-François Lalardrie, bras le long du corps. Le trou qu’elle Jeff pour les intimes, travaillait dans la avait au front semblait presque bénin, police depuis plus de huit ans. Âgé de par rapport à ce que le meurtrier lui trente ans, il était plutôt grand et large avait affligé ensuite. Un « Y » marquait le d’épaules. Aux dires de ses collègues tronc de la victime. La lettre était nette du commissariat central du 18ème ar- mais peu profonde. Ses deux branches rondissement, il ressemblait aux « flics partaient de chacune des clavicules, » des vieilles séries américaines. Cela rejoignaient la pointe du sternum et

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continuaient jusqu’au pubis.

chercher un rabot dans l’ancien établi de son père, à la maison familiale, pour réparer une fenêtre de son appartement qui ne fermait plus. Depuis des années, sa mère y vivait seule. Il avait toujours entretenu de bons rapports avec elle.

« - Incision en Y, murmura le docteur Rosen. Jeff, la personne qui a fait ça s’y connaît en médecine légale. - Tiens-moi au courant des nouveaux éléments. Je vais aller au poste voir si des meurtres semblables ont déjà été commis. » Il déposa l’épais dossier dans un tiroir de son bureau et s’en alla. Jean-François salua son ami et quitta les lieux. Il n’était que six heures du Sa mère habitait le quartier de la Butte matin. Jeff gara la Ford dans la rue Cli- aux Cailles, dans le 13ème arrondissegnancourt, juste en face du commissa- ment. C’était une vieille maison paririat central. sienne aux poutres apparentes, à la cave voûtée et avec du crépi sur les Il s’installa à son bureau, se fit un café murs. Jeff arriva dix minutes plus tard noir et entreprit une cyber recherche et sa mère, une femme de soixanted’homicides similaires. Deux heures plus cinq ans au visage sévère, toujours vêtard, l’inspecteur avait fait des décou- tue d’un tailleur strict et de chaussures vertes très intéressantes. Dix ans aupa- Charles Jourdan, vint lui ouvrir le porravant, trois femmes, dans la trentaine, tail. avaient été retrouvées à leurs domiciles, une balle de calibre 22 dans la « - Bonjour maman. » dit-il en l’embrastête et une incision en Y sur le corps. Le sant sur la joue. meurtrier n’avait jamais été retrouvé. - Je suis contente de te voir. Tu devrais Mais, ce qui étonna Jeff, encore plus, passer plus souvent. Je me sens vraic’est que c’était son père, le docteur ment seule dans cette maison, chuGérard Lalardrie, qui avait pratiqué les chota-t-elle en l’enlaçant. autopsies. Il restèrent assis longtemps à discuter Il ne s’était jamais entendu avec son de tout et de rien, en buvant un thé. père, ce dernier n’étant jamais à la maison, trop obsédé par son travail. Il « - Alors, quand est-ce que tu me préétait décédé à l’âge de cinquante- sentes ta fiancée ? cinq ans d’un infarctus. - Maman. Tu sais très bien que je vis seul, soupira-t-il. Le mariage, ce n’est Jeff se souvint alors qu’il devait aller pas pour moi. Je ne veux pas que ça

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Lettre sanglante (../suite) finisse comme toi et papa. »

dans votre boîte de conserve et vous foncez à la morgue du Quai de la RaJeff se leva et s’étira. Il devait aller cher- pée. Le corps de la victime a déjà été cher le rabot avant de partir. Il dévala autopsié. Le docteur Rosen vous y atles escaliers de la cave et pénétra dans tend. » l’établi. Il y régnait l’habituelle odeur de renfermé. Il détestait cette odeur. Il L’inspecteur était déjà dans sa voiture. avait l’impression qu’elle lui collerait à Il avait glissé le rabot dans son sac et le la peau jusqu’à la fin de la journée. carnet de son père dans la poche de son blouson, saluant sa mère d’un bref Le rabot était introuvable. Il entreprit signe de la main en partant. d’ouvrir les tiroirs. Les deux premiers étaient presque vides, à l’exception de Il était presque midi et se déplacer dans quelques vieilles pièces de monnaie. Paris, en voiture, était un véritable parLe troisième contenait un petit carnet cours du combattant. La Ford Mustang de cuir jaune. Il détacha la lanière. Les était équipée d’un gyrophare mais l’alpages étaient jaunies et gondolées. Sur lumer n’aurait servi à rien, vu l’étroitesse la première, en caractères stylisés, était des rues. écrit le nom de son père. Gérard Lalardrie. L’encre noire s’était quelque peu Jeff plongea sa main dans sa poche et effacée à certains endroits. commença à feuilleter le carnet. Ce qu’il y découvrit lui donna la nausée. La sonnerie du téléphone cellulaire de Son père tenait des propos haineux enJeff rompit le silence. C’était son supé- vers lui et sa mère. Il voulait les quitter et rieur, le commissaire divisionnaire Alain disparaître. Jeff resta sans voix lorsqu’il Rossignol. parcourut la dernière page. Les noms de trois maîtresses de son père. Des « - Lalardrie, mais où êtes-vous bon sang noms qui lui étaient familiers. Les noms ? hurla le commissaire des trois femmes assassinées par le - Dans une cave humide et poussiéreu- tueur à la lettre sanglante il y a dix ans. se. Je cherche un rabot monsieur. Et à côté de chaque nom : une petite - Un ra…! Je n’aime pas vos manières croix rouge. Lalardrie, s’égosilla-t-il. On a un autre meurtre sur les bras. Alors, vous montez Jeff ne croyait pas aux coïncidences.

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Le nom de son père s’étalait en gros, devant lui. Le carnet, les meurtres, l’autopsie des corps. Cela ne pouvait pas être un hasard. Mais si son père était le meurtrier il y a dix ans, cela voulait dire que quelqu’un reproduisait le même Modus Operandi.

le bras.

« - Je le savais, tu sais, que ton père avait des maîtresses, dit-il sous le regard médusé de Jean-François. Ton père recevait souvent des appels ici. Il leur disait qu’il les aimaient. Je n’ai jamais osé rien dire, mais je détestais ce qu’il vous Les voitures klaxonnaient derrière lui. La faisait. » rue s’était dégagée. Jeff fonça vers la morgue. L’inspecteur était perplexe. Son ami aurait dû le lui dire avant. Guy l’attendait dans une des salles d’autopsie. Le soir, après une journée mouvementée, Jeff rentra chez lui. Il joua un Im« - Quelque chose ne va pas ? promptu de Schubert, puis s’installa - Mon père avait des maîtresses. Je devant un vieux film japonais, tout en viens de le découvrir. Bon, est-ce que mangeant des sushis. tu as du nouveau ? » Il habitait un joli appartement près des Il se dirigèrent vers les corps. Buttes Chaumont, dans le 19ème arrondissement. Il adorait la culture ja« - La deuxième victime, c’est Marine ponaise. Il possédait une collection imRoussel. Comme Catherine Moreau, pressionnante d’estampes. elle a été tuée sur le seuil de sa porte. Le tueur l’a déshabillée et couchée sur Lorsqu’il se réveilla, le lendemain mason lit. Il a ensuite tracé le « Y », avec tin, il alla prendre son petit-déjeuner au un cutter selon moi. Pas de violence Cluny de la Place Clichy. sexuelle. Chose étrange, on a retrouvé un cheveu de Catherine Moreau chez Il le regrettait, mais son esprit policier l’obligeait à considérer Guy comme Marine Roussel. un suspect. Il était au courant pour les - Donc le tueur a sans doute commis ces maîtresses de son père et avait avoué, deux meurtres dans la même journée. lui-même, avoir été dégoûté par l’atJe vais retourner au poste et consulter titude de son mentor. Jeff savait bien que jamais Guy n’aurait fait une telle à nouveau le dossier. » chose. Mais c’était la seule piste qu’il Jeff allait partir lorsque Guy lui attrapa avait pour l’instant. Guy avait décou-

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Lettre sanglante (../suite) vert que son père avait des maîtresses. Si Gérard Lalardrie était bien le meurtrier des trois premières femmes, Guy pouvait continuer à tuer pour le plaisir. Jean-François allait devoir parler à son ami. Et puis il y avait peut-être un autre carnet, qui sait…

« - Bon, qu’est-ce qui se passe ? réagit Guy. Il y a un problème ? - Connaissais- tu les noms des maîtresses de mon père ? - Non. Bien sûr que non. Mais un jour, j’ai surpris une dispute entre ta mère et ton père. Ta mère, défigurée par la rage et les larmes, hurlait : « Je te tuerai, toi et tes putes ! ». - J’ai découvert, dans l’établi de mon père, des carnets où figurent les noms des trois femmes assassinées il y a 10 ans, ainsi que ceux des victimes de cette semaine. - Mais…Mais…attends ! Il y avait une petite croix rouge devant leur nom. Elles ont été faites sur place, à la maison de la Butte aux Cailles… mais alors ?!! »

La réparation effectuée, il rapporta le rabot chez sa mère et entreprit de fouiller l’établi. Après quelques minutes, là, glissé dans un interstice près d’un pied postérieur, un reflet jaune, un autre carnet. Fébrile, il l’ouvrit et trouva une liste de noms avec des appréciations de la main de son père; « très soumise, entreprenante, bon coup, … » Et, tout à coup, en milieu de page : Catherine Moreau « super coup », et Marine Rous- La vérité se fit jour en même temps pour sel « passive mais soumise », une petite les deux amis. Violette Lalardrie. Elle croix rouge devant chacune d’elle. mettait ses menaces à exécution.

« - Nom de Dieu ! Qu’est-ce que c’est Tel un diable sortant de sa boîte, Jeff que cette histoire ? Quelqu’un conti- arriva chez sa mère. nue d’assassiner les anciennes maîtresses de mon père ! » « - Maman, je sais tout. C’est toi l’assassin, n’est-ce pas ? Tu tues les anciennes Il quitta la maison en trombe, roula à maîtresses de papa, c’est ça ? » tombeau ouvert jusqu’à la Rapée et ouvrit brutalement la porte du bureau Violette hoqueta et s’effondra dans le du médecin-chef. fauteuil, la tête baissée durant de longues secondes. Et brutalement, le visa-

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ge défiguré par la haine : « - Oui, c’est moi. Pour me venger de ce salaud. - Maman, il est mort depuis dix ans. Pourquoi cet acharnement ? - Il n’y aura pas de pitié pour ces gens qui m’ont ridiculisée. Toutes les nuits, je les entends rire et se moquer. » Jeff, les larmes aux yeux, contempla cette femme, sa mère, qu’il croyait forte et irréprochable, hurler des mots sans suite, la bave aux lèvres. Une vieille. Une très vieille femme, folle, très folle, qui allait finir sa vie à l’asile. « - Maman, il faut que tu viennes avec moi. Nous allons te soigner. »

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Récits policiers