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Fanzine Hildegarde

Soigner et GuĂŠrir


Sommaire

EN COUVERTURE photographie de Johnny Cosmos http://www.lespasperdus.tumblr.com

Éditorial, Sub, page 3 Nietzsche et sa sœur Elisabeth, page 4 Gwendoline Desnoyers, page 5 La Tempérance, Thomas Perino, page 6 Hors de l’enfer, hors de la force du chaos, Pacôme Thiellement, page 7 Mathurin Louis, page 10 Sandra Martagex, page 11 Chien-dent, page 12 Vida Gabor, L’Apothicaire, page 14 Les Douze Guérisseurs et autres remèdes, Edward Bach, page 15 Un Piteux Horace, Horace, page 16 Calendriers Lunaire, Chloe Schuiten, Marine Debilly, Deedee Demille page 17 Pascale Mam Tonerre, page 19 Lettre de l’autre endroit que l’endroit réel, Elïa Moraline, page 20 A Antonin Artaud, Antonio Verdejo, page 22 Gwendoline Desnoyers, page 24 Mathilde Payen, page 25 Comment savez-vous que la terre est ronde ?, Georges Orwell, page 26 Il est temps, Domenica Di Donato, page 28 Jamie Heiden, page 29 Female VIII, Marie & Adelyne, page 30 Metamorfosis, Adrian Marcucci, page 31 Havre, Céline Maltère, page 32 La 7 acte de miséricorde, Rabi Wakid, page 33 Tristan, Frantisek Kobliha, page 34 Véronique Supersonique, page 35 Desdelomas Primitivo, Adrian Marcucci, page 39 La Théorie des humeurs, page 40 La Grande traversée, Moïra Forest, page 41 L’envolée, Guillaume Decock, page 42 L’homme et l’Univers, Précis de médecine chinoise, page 43 Lapinothérapie, Michel Lascault, page 44 Arlette à Malibu, Filipo Tetedevo, page 45 Mathilde Payen, page 46 L’Intelligence en péril de mort, extrait, page 47 Placebo, Michel Meyer, page 48 Fleurs de bâche, Philip K. Dick, extrait de Siva, page 50 Contact, Montage d'A.P d'après Johnny Cosmos, Page 52 Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Éditorial Dieu est dans les poils de mes narines. Le monde entier se déploie lorsque j’inspire de l’air. La première rencontre que fait l’air en mon intérieur, ce sont les poils de mes narines. Faire exister cette zone m’apparaît comme une évidence. Mon nez, mon palais, sont le royaume de Dieu. Lorsque je concentre mon être ici, à cet endroit de mon visage, il apparaît que c'est là le lieu de la création du monde. Les sensations du frottement de l’air contre les poils de mes narines vont envoyer des messages électriques à mon cerveau et mon cerveau va les interpréter. Quand je pars de mon nez, je sens qu’au fur et à mesure de son chemin, l'air crée tout ce que je vois, ce que je pense, ce que je ressens et que tout dépend de la manière que j’ai de le faire entrer à l'intérieur de mon corps et de l'accueillir. Si nous respirons si mal (il paraît que nous ne savons plus respirer), c'est peut-être parce que nous avons peur que l'air nous trahisse un jour, alors que ça ne peut pas arriver. Il est là partout, se tenant prêt, à pénétrer de petits poumons hurlants venant de voir la lumière du jour. Alice m’a dit que l’on meurt sur une inspiration. L'air nous ouvre les yeux. Dieu, s’il est quelque part en moi, c’est forcément dans les poils de mes narines. Peux-tu les sentir danser lorsque tu inspires ? Si oui, ne cherche plus, tu as trouvé Dieu. Sub

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« Tout mon génie est dans mes narines. » Nietzsche

Nietzsche et sa sœur Elisabeth

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Gwendoline Desnoyers Robuste et fier vous portez à la perfection ce costume de pierre votre cœur conforme et accepté dans la norme a grandi dans l’ordre des choses. La méchante créature Homme ridicule Pauvre homme de chair meurtrie Mange la poussière Sous les yeux ébahis des docteurs

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Thomas Perino 6


Pacôme Thiellement Hors de l’enfer, hors de la force du chaos

La première fois que j’ai fait ce que les occultistes appellent une sortie astrale, j’avais quatorze ou quinze ans et je vivais avec mes parents à Genève. Je me suis retrouvé en apesanteur au-dessus de mon lit, enveloppe flottant dans la lourdeur de l’air comme sur un nuage fragile, alors que des sons insistants, répétitifs, intenses et éprouvants, de souffles inversés enlacés et d’une disharmonie préétablie me faisaient comprendre que je m’apprêtais à traverser des Terres Interdites. Quelques jours avant, j’avais écouté ma propre voix renversée. Je venais d’acquérir un magnétophone quatre pistes pour faire de la musique dans ma chambre d’adolescent, pur caprice de musicien amateur qui me permettait de couper littéralement les pistes d’une cassette audio ordinaire en quatre, en utilisant le côté droite et le côté gauche de chaque face pour faire des maquettes de morceaux. La conséquence de ce traficotage de bandes magnétiques, c’est qu’en renversant la cassette enregistrée et en lançant l’autre face, on entendait l’ensemble de ce qu’on avait enregistré à l’envers : instruments, percussions, synthétiseurs, guitares, voix. La voix, surtout, faisait mal : on entendait des iechniepniefnévé, des achniépnévé iechniepniefnévé, des chnévnévchéwéouamaaa. Le souffle, associé traditionnellement à l’âme, est quelque chose que nous n’étions pas supposé renverser. C’était comme un sceau qui, une fois brisé, détruisait le mur de séparation psychique entre les niveaux de réalité. A partir de cette nuit cela ne devait plus s’arrêter. Toute mon adolescence, je devais sortir au moment où je m’y attendais le moins, toujours dans un état de relaxation proche du sommeil mais jamais au moment où je comptais y aller. Ce n’était pas des rêves, cela ne produisait pas de souvenirs, et le point de départ était toujours ma chambre telle qu’elle était au moment où je lâchais prise. Souvent lorsque je m’envolais je plongeais immédiatement dans des enfers de viande. La tête la première dans de la chair qui brûle, je Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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sombrais dans des lieux de torture animale et humaine. Et l’enfer ne m’apparût bientôt plus que comme un abattoir et une rôtisserie. Plus tard, j’arrivais à voler dans des villes italiennes, praguoises ou lyonnaises. Les visages que je croisais faisaient émaner une lumière particulière. Il y avait aussi des têtes seules, virevoltant comme des cerfs-volants à une vitesse de jaguar et avec des mouvements de cobra. Plus tard, je me renseignerai sur les nautes célestes à travers les âges, de Plotin à René Daumal, en passant par Alfred Jarry et Léon-Paul Fargue. Il y avait tant d’occurrences du voyage céleste que j’en avais des vertiges. Est-ce que les cosmonautes frôlaient également la frontière du monde ? Y avait-il, aux extrémités de la voie lactée, un passage qui faisait basculer l’homme de l’autre côté de la réalité ? Ou celle-ci n’était-elle accessible que lorsqu’on "se dévêtait de son corps comme d’une robe" comme disaient les soufis ? Plus tard encore, j’apprendrais, par les écrits de Sohrawardi, que les rêves ou les sorties de corps sont des traversées du "monde des formes en suspens" : le monde de l’âme et ses multiples citadelles. La réalité est subdivisée entre un monde matériel, qui est celui des corps et de leur pesanteur, un monde spirituel, ciel des idées qui n’est composé que de pensées et d’abstractions et dans lesquels reposent les principes immuables de la manifestation, enfin, intermédiaire, un monde de l’âme que nous voyons dans nos rêves, que nous approchons dans l’art, que nous célébrons dans nos chants et qui est le lieu même de la résurrection. Et ce monde, nous le composons partiellement dans nos vies : il est ce que nous faisons du monde. Nous ne ressuscitons pas dans nos corps, mais par nos âmes et dans nos images. C’est pourquoi il est si important de voir, d’aimer, de créer. Chaque regard que nous portons sur la vie présente est une pierre de la pyramide de notre vie à venir. Celui qui voit la beauté, même dans la laideur, architecture un au-delà à l’image de son cœur, mais celui qui ne voit que de la laideur, même dans la beauté, se compose un monde imaginal de damné. Les récits mystiques utilisent souvent des figures d’oiseaux pour parler des hommes. C’est qu’ils voient les hommes dans la forme qu’ils prennent dans le monde de l’âme et ils représentent les âmes comme des cœurs à la recherche de leur pays natal. Mais le pays natal n’est ni le lieu de notre naissance sur la Terre, ni celui de nos ancêtres. Le pays natal est une île dans l’océan de l’âme humaine. L’homme naît en exil sur la Terre. Et il meurt, encore en exil, mais à la frontière de l’autre monde. C’est ensuite que commence le voyage définitif vers le pays natal. L’âme voyage, de citadelle en citadelle, jusqu’à l’île céleste des multiples épreuves. Chaque épreuve est représentée par une vallée. Dans Le Langage des Oiseaux, Faridoddin Attar en a répertorié sept : Talab, la vallée de la recherche ; Ishq, la vallée de l’amour ; Ma’refat, la vallée de la connaissance ; Isteghnâ, la vallée du détachement ; Tawhid, la vallée de l’unicité de Dieu ; Hayrat, la vallée de la stupéfaction ; Faqr et Fana, la vallée de la pauvreté et de l’anéantissement. Lorsque les sept vallées sont passées, on aboutit à la Montagne de Qaf. Et il faut encore grimper, grimper, grimper… Moi j’avais l’impression de ne jamais quitter la vallée de la stupéfaction. A chaque sortie c’était juste l’hallu. Et encore, je ne prenais presque jamais de drogue – ce qui rendait, paradoxalement, chaque prise parfaitement unique, profonde, cinglée, géniale. La plus extraordinaire était peut-être celle administrée à l’hôpital, lors de mon opération d’ablation de la vésicule biliaire du printemps 2016, à l’instant de l’anesthésie. Alors que j’attendais allongé sur mon brancard entra dans la pièce le Doc, un médecin avec un look de Big Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Freak routard des années 70 : pattes énormes, catogan, muscles tatoués et grosses lunettes. "Ca va chef ?" me demanda le Doc, avant de me dire : "J’ai un truc parfait pour vous, j’appelle ça le mélange Woodstock. C’est pas très légal mais je me suis dit que vous alliez apprécier." Il me balança la sauce et, après une poignée de secondes, je m’envolais à toute vitesse. Mon corps imaginal (forme sans matière, âme électrique) se retrouva à flotter dans un espace entièrement noir et vert de connexions cosmico-informatiques. On se serait cru dans le ventre d’un ordinateur. Et là je pus compulser l’espace de quelques instants la totalité des dossiers de l’ensemble de l’humanité : on comprenait pourquoi chaque personne avait agi comme elle l’avait fait et pas autrement. C’était des liasses de récits de douleurs, des bottins de souffrances, de déceptions, de vexations, d’incompréhensions. Un algèbre de la misère de la taille du ciel, une étoile par personne. L’humanité et le cosmos ne m’apparurent plus que comme une seule immense victime, une grande traumatisée mille fois violée et rouée de coups, dont tous les membres continuaient sempiternellement à se battre entre eux par incapacité de comprendre qu’ils ne faisaient que se mutiler davantage. "Ma lumière m’a été enlevée et ma force a été détruite, disait la Sofia dans le premier texte gnostique retrouvé. J’ai perdu la mémoire de mon mystère. Ma force a succombé en moi par suite de ma frayeur. Je suis devenue comme un démon qui habite dans la matière, où il n’y a nulle lumière. Et mes ennemis ont dit : Au lieu de la lumière qui est en elle, remplissons-la du chaos. J’ai dévoré la sueur de ma substance, et l’amertume des larmes de la matière de mes yeux, pour que ceux qui me tourmentent ne m’enlèvent pas ces autres choses. Ta volonté m’a conduite dans l’enfer, et je suis venue dans l’enfer comme la force du chaos. Et ma force s’est glacée en moi. Maintenant, lumière, lève-toi, cherche ma voie et l’âme qui est en moi." J’ai rencontré une femme étrange. Elle était bizarrement obsédée par les expériences qui avaient pu présider à mes convictions spirituelles. Je commençais à lui raconter mes projections astrales et autres sorties de corps depuis mes plus jeunes années. Cela me gênait, mais elle continuait à me questionner et je continuais à répondre… Au bout d’un moment, elle m’a posé la question : "Mais à quoi ça sert, ces voyages dans l’autre monde ?" Mais rien ne sert à rien, tu sais, sauf la lumière qui se lève, scintille avec fragilité et cherche sa voie hors de l’enfer, hors de la force du chaos./.

Illustration : Sir Edward Coley Burne-Jones, Bt, 'Love and the Pilgrim' 1896 Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Mathurin Louis

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Sandra Martagex

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Chien-dent Lors de son arrivée on avait installé à sa demande un petit miroir ovale, celui de son enfance disait-elle la semaine suivante elle avait fait venir par ses propres moyens une lampe de chevet et huit boites d’ampoules neuves * chaque soir comme pour se panser d’une blessure secrète qu’elle seule connaitrait elle fait le constat de son corps assise dans sa chambre face au petit miroir ovale son inventaire prend naissance à sa chevelure magicienne elle sait de sa main gauche faire révéler un simple rayon d’argent vif comme le jour seul comme la lune

sortie en robe de chambre dans la nuit par la porte de derrière, précipitation, forcé le loquet de la serre au bord de la petite mare que tous évitent je remplis l’arrosoir de moitié pour ne pas avoir le dos courbé pour ne pas rentrer trempée comme il m’arrive parfois de l’être à l’heure du loup mais l’arrosoir pèse et ma colonne s’arque le loup ancien lui, rode m’a réveillée pour que je prenne soin des roses, pour avoir au matin de belles roses suspendues à lui envoyer l’arrosoir est si lourd et je ne peux plus avancer malgré les quelques mètres restants, j’y plonge une main en ressors une poignée de cheveux bruns Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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interminable visqueux ils se fondent à ma paume entourent mon bras glissent autour de mes yeux et pénètrent ma bouche avec une violence étrangement indolore je rampe suffocante jusqu’à la mare espérant libérer ma gorge noyer les cheveux au fond de mon être les enfouir jusqu’à mon ventre le loup ancien me regarde sans m’aider aspire seulement le rayon de lune ricochant sur la mare disparait

elle s’est arraché à l’aube huit de ses cheveux bruns très épais pour faire le deuil de son unique cheveu blanc puis a sorti de son tiroir un marteau, a planté trente deux clous dans le mur blanc de la chambre au dessus de son lit y a tissé ses cheveux en quadrillage veillant sur l’oreiller en mouchoir en dentelles en napperon de grand-mère dont les années ne savent plus que faire * le jardinier a déclaré pendant le petit déjeuner - le rosier est mort

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Vida Gabor, L'apothicaire

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Introduction du Livre Les douze guérisseurs et autres remèdes, du docteur Edward Bach, 1936 Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Un piteux Horace Le traître dans son vêtement de feu regarde avec stupeur les rumeurs sur son compte. Lui qui vivre à en devenir malade ne s’arrêtait chaque soir que pauvre, ivre ou perdu, incapable de se lever ou de se payer un taxi. Il fallait tout perdre chaque jour pour s’endormir un peu. Et c’est ainsi que de petites fortunes, en petits boulots, en petites femmes, il se regardait vieillir, bataillant tout le jour pour quelques heures de sommeil. C’est certain les beaux diables ne rêvent que de rêver un peu. Un matin vient finalement, un peu différent, et le traître attrapé en papillon tombe d’un arbre. Petite peine, petit bagne. Ce cadavre de fruit d’où l’on vit un jour un homme n’est plus que de la nourriture pour piafs. On manque toujours de bras au temps des cerises, les cousins ne viennent plus pour les beaux jours à la villa et grand-mère et moi rêvons de partenaires et de belotes frénétiques. Le temps maintenant est ma dernière richesse, mon dernier sou. Si je pouvais le dépenser d’un coup, je le ferais dans un dernier plaisir. L’un perd, l’autre passe, il faudra qu’on s’y fasse, en pleurant je suppose. On dit du traître qu’il appuie là où ça fait mal, qu’il délie le lien social tressé avec mérite. Je crois moi que le traître, comme un papillon qu’on touche, se meurt dès lors qu’on le prend dans sa trinité. Lui, sa main et le sac. Alors il disparaît dans le gouffre des mémoires pour ne plus devenir qu’une initiale de plus gravée sur le coin d’une femme. Il ne se lève plus que très rarement et pisse dans des bouteilles en plastiques en comptant les secondes qui le séparent de l’humanité. Purgez donc votre peine et vous comprendrez que rien ne s’arrête. Votre peine est éternelle. Traître ou menteur, c’est une chemise qu’on n’ôte pas, un rôle qui ne se rend, le sida d’une vie. Horace Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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ChloĂŠ Schuiten et Marine Debilly Calendrier lunaire d'Avril 2018

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Deedee DeMille, Calendrier lunaire de Mai 2018

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Bon je résume : l'ancien président lol hand n'était qu'un nain-cubateur ! L'alien est sorti de son flanc droit puis a fait son show devant la pyramide du Louvre....... Ne plus compter sur sigourney weaver !

Pascale Mam Tonerre

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Elïa Moraline Lettre de l’autre endroit que l’endroit réel Chère Virginie, Comme tu le sais, Flocon et moi sommes partis ce matin. En réalité, nous avons raté l’avion. Nous n’avons pas entendu le réveil à 5h30, je l’ai probablement éteint dans un demi-sommeil, nous nous sommes réveillés à 7h00, en sursaut, des suites du vibreur dans une chambre voisine, pour un décollage prévu à 8h00. Je me suis réveillée en criant, ce qui a alarmé Flocon. Nous avons bouclé les valises, tentant de ranger la nausée et le mal de tête à l’intérieur encore ivres de la veille (oui, rappelle-toi, nous avons bien bu ensemble hier soir pour fêter nos retrouvailles). Nous avons couru, mais ne trouvant aucun taxi, désespérés nous avons fait le chemin jusqu’à la gare, puis jusqu’à Tours, où nous nous sommes terrés durant quatre jours. Depuis la dimension où je t’écris, tout s’est passé différemment, à 7h20 nous sautions à bord d’un taxi pilote venu d’un espace autre que l’espace réel, spécialement pour nous sortir de cette impasse. 21 minutes plus tard, nous étions à Roissy, ayant vomi un peu en sortant de la voiture, légers, le porte-monnaie légèrement délesté, tout nonchalamment portés jusqu’à la file d’embarquement. De cet endroit autre que l’endroit réel, de Grenade, d’où je t’écris, je dois te raconter une chose qui s’est produite aujourd’hui. Je te rappelle qu’hier toi et moi nous étions ensemble, fêtant nos courtes retrouvailles, en ce sens qu’aujourd’hui nous prenions l’avion que dans une certaine dimension nous avons raté, mais pas depuis l’endroit où je t’écris. Hier, toi et moi parlions du théâtre dans l’Egypte Antique inventé par Antonin Artaud et décelé par toi. Aujourd’hui il s’est produit quelque chose. Une fois à Grenade - que nous appellerons Grenade pour ne pas dire systématiquement l’autre endroit que l’endroit réel - il fallait grimper la colline avec la valise lourde de mal de tête et de nausée causée par l’ivresse d’hier, où toi et moi nous avons bu pour fêter nos retrouvailles. Ce fut fait. Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Désormais nous avançons dans les ruelles fines comme des orvets ondulants entre les lignes invisibles proposées par les ondes. Une porte maure ici, un magasin qui sent le cuir de chèvre là, au coin de ce fin passage un joueur de guitare flamenca. Je me trouve dans une boutique où l’encens et les huiles s’approprient mon instinct sauvage. Entre un homme aux yeux très bleus, il m’adresse la parole presque immédiatement. « Eres Francès ? » « Si » « Conoces a Antonin Artaud ? » « Es el mejor ! » C’est la première fois qu’un français lui répond qu’il connaît Antonin Artaud. André Breton, ils connaissent, mais pas Antonin Artaud. Depuis cet endroit, rien n’est surprenant. Mais Virginie, comprends-tu comme moi que je ne puisse que me trouver dans un autre endroit que l’endroit réel ? Flocon m’attend buvant un jus de fruit frais quelques mètres plus loin. L’homme aux yeux bleus me tend un papier, un poème, dédié à Antonin Artaud, qu’il a écrit il y a fort longtemps. Voici pour toi Virginie, le poème de l’homme aux yeux bleus. Toi et moi, hier fêtant nos retrouvailles, parlions du théâtre d’Antonin Artaud. Flocon et moi ce matin ratant l’avion, étions en réalité portés jusqu’à l’autre endroit que l’endroit réel, d’où Antonin Artaud voulait que je te ramène ce poème. Mais déjà, quel jour était-ce ? Je t’embrasse

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A ANTONIN ARTAUD ESTANDO muertos, la belleza y el arte nos mantienen coma para mostrar toda laen mierda y elprofundo. esperma que contienen sus tripas.

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Y nosotros una manada de peligrosos cuerdos, LA vidente, Antonio, con hábitos de comunión inmaculada, te descubrió tan fuera pasado que esperamos a lasdel puertas de tu ano acusarte su grito como elpara fósil que sireproduce nos mancha, nos salpica. su muerte arrepentida. Artaud, yo soy sólo un espíritu.

Pero a pesar de que Un espíritu sólo,la atmósfera y no poseoelmifuego cuerpoy oxida aún enmohece porque el atormentado dolor de su necesidad castrada las ubres cenicientas de las estrellas y las vacas, lo fue domesticando, viniste yasudescubrir lápida futurísima resignacióntucobarde a utilizar los dientes como a un rumiante. porquelenienseñó la vidente trascendida pudo mirar, tan cara a cara, Ahora viaja en el estómago a un espejo asesino. de las hormigas insaciables completamente dividido.

Y este rastro de palabras vacías, Nos enseñaste el paisaje que ven los ojos invertidos: hermosas?Los huesos -despreciables?-esas estacas clavadas en el alma-, es un eructo, ese desasosiego mar tempestuoso y prisionero un estornudodel involuntario, un salivazo sin destino, que arroja sus olas contra el acantilado de la piel, hipocresía un ausente sólo puede hablar. todo lolaque a una de mano se le que escapa cuando nada buscando un mundo nuevo por la sangre Pero, aun así, deja que te conozca y la luzcon detodo tus tu nervios, valor intacto, cuerpo presente. siempredeencendida, Porque la interrogando alvidente ser quedó como una estatua de vidrio, con una sonda metida por los ojos, que no mostrando tiene otratuplaya que lacorporal. muerte. transparencia Con ella cortaste las cadenas de la primera lágrima ...¡ El vidente eras tú...!

cuando se abraza, incestuosamente, a un lago, un río y un océano. Tú descubriste célula que falta en matarifes, el calidoscopio Segaste el la impulso ambicioso de los para que cual la busque entre las piedras, lascada palabras ahorcadas por los tenderos, servidumbre de cantan los puercos rociadosenvenenada. de idolatría. cuandolalos alacranes la noche Y, al fin, cortaste la luz umbilical del Cielo,

La desesperanza campea por la esfera de tierra, porque también el cielosuelta señala fronteras a los dioses el Universo, negro,escondida por esocuando buscas la esperanza siempre a distancia a las estrellas. en una mantiene esfera de cristal. Pero no con los ojos del deseo, ni con el pensamiento disipado, A.Verdejo sino con los dientes llenos de caries, desenterrando la vida y el futuro -que son los únicos cadáverescon tu cuerpo mortal.

Porque tú eres sólo cuerpo. Un cuerpo sólo, al que miran nuestros fantasmas asustados. Cuerpo que ha destrozado su salvación blanca

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para mostrar toda la mierda y el esperma que contienen sus tripas. Y nosotros una manada de peligrosos cuerdos, con hábitos de comunión inmaculada, que esperamos a las puertas de tu ano para acusarte si su grito nos mancha, nos salpica. Artaud, yo soy sólo un espíritu. Un espíritu sólo, y no poseo mi cuerpo porque el atormentado dolor de su necesidad castrada lo fue domesticando, y su resignación cobarde le enseñó a utilizar los dientes como a un rumiante. Ahora viaja en el estómago de las hormigas insaciables completamente dividido. Y este rastro de palabras vacías, - hermosas?-despreciables?es un eructo, un estornudo involuntario, un salivazo sin destino, la hipocresía de un ausente que sólo puede hablar. Pero, aun así, deja que te conozca con todo tu valor intacto, de cuerpo presente. Porque la vidente quedó como una estatua de vidrio, con una sonda metida por los ojos, mostrando tu transparencia corporal. Con ella cortaste las cadenas de la primera lágrima cuando se abraza, incestuosamente, a un lago, un río y un océano. Segaste el impulso ambicioso de los matarifes, las palabras ahorcadas por los tenderos, la servidumbre de los puercos rociados de idolatría. Y, al fin, cortaste la luz umbilical del Cielo, porque también el cielo señala fronteras a los dioses cuando el Universo, negro, mantiene siempre a distancia a las estrellas.

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A.Verdejo

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Gwendoline Desnoyers

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Mathilde Payen

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George Orwell COMMENT SAVEZ VOUS QUE LA TERRE EST RONDE ? [“As I Please” était une chronique régulière de la Tribune de décembre 1943 à Février 1945 et de novembre 1946 à Avril 1947. Cet article est la première partie de la rubrique d'Orwell du 27 décembre 1946 “As I Please”. Le présent titre n'est pas un choix d'Orwell, mais d'Alexander S. Peak.]

Je ne sais plus où -je pense que c'est la préface de Sainte Jeanne- Bernard Shaw remarque que nous sommes plus crédules et superstitieux aujourd'hui qu'au Moyen Age, et pour illustrer la crédulité moderne il cite cette croyance répandue que la terre est ronde. L'homme moyen, dit Shaw, ne peut donner une seule raison pour laquelle il croit que la terre est ronde. Il avale simplement cette théorie parce qu'elle fait partie de la mentalité du XXème siècle. Shaw exagère, mais il y a quelque chose dans ce qu'il dit, et la question vaut la peine d'être posée pour la lumière que cela porte sur nos connaissances modernes. Pourquoi croyons-nous donc que la terre est ronde ? Je ne parle pas des quelques milliers d'astronomes, géographes et autres qui peuvent avoir une preuve oculaire, ou avoir une connaissance théorique de cette preuve, mais du citoyen ordinaire qui lit le journal, comme vous et moi.

Mais ça ne signifie pas que la terre est sphérique. Imaginez une autre théorie qui s’appellerait "la théorie de la Terre ovale" qui prétendrait que la Terre a la forme d'un œuf. Que puis-je dire à cela ? La première carte que je peux jouer contre l'homme-à-la-Terre-ovale est l'analogie avec le soleil et la lune. L'homme à la terre ovale me répond promptement qu'à partir de mon unique observation je ne sais pas que ces corps sont sphériques. Je sais seulement qu'ils sont ronds, et ils pourraient très bien être des disques plats. Je n'ai pas de réponse à celle-là. De plus, il continue : quelle raison ai-je de penser que la terre est de la même forme que le soleil et la lune ? Je ne peux pas réponse à celle-là non plus. Ma deuxième carte est la carte de l'ombre de la Terre ; Quand elle se projette sur la lune pendant les éclipses, elle nous montre l'ombre d'un objet rond. Mais, me demande l'homme à la terre ovale, comment puis-je savoir que les éclipses de lune sont causées par l'ombre de la Terre ? La réponse c'est que je ne sais pas, mais que j'ai recueilli cette information aveuglément dans les journaux et les parutions scientifiques.

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Traduction A.P

Sorti battu des joutes mineures, je joue maintenant mon atout, la reine : l'opinion des experts. L'Astronome Royal, qui est censé savoir, me dit que la terre est ronde. L'homme à la Terre ovale recouvre ma reine de son roi : est-ce que j'ai mis à l'épreuve l'affirmation de l'astronome royal, ai-je une idée de la façon de le faire ? Là, je pose mon as. Oui, je connais une façon de vérifier : les astronomes peuvent prédire les éclipses, cela suggère

"How do you know the earth is round? " texte original : http://alexpeak.com/twr/hdykteir/

Concernant la théorie de la Terre Plate, je pensais pouvoir la réfuter. Si vous vous tenez sur le rivage marin un jour clair, vous pouvez voir les mâts et les cheminées de navires invisibles passer le long de l'horizon. Ce phénomène peut seulement s'expliquer en admettant que la surface de la terre est courbée.


que leurs opinions sont judicieuses. Il est donc justifié que j'accepte leur allégation sur la forme de la Terre. Si l'homme à la terre ovale me répond -ce que je pense être vrai- que les anciens égyptiens, qui pensaient que le soleil tournait autour de la Terre, pouvaient aussi prédire les éclipses, mon as est dégommé. Il ne me reste plus qu'une carte : la navigation. On peut naviguer autour de la Terre et atteindre les endroits prévus, grâce à des calculs qui se basent sur une terre ronde. Je crois que ça achèvera l'homme à la terre ovale, même s'il pouvait trouver une sorte de nouvelle réplique. On verra que les raisons que j'ai de penser que la Terre est ronde sont plutôt précaires. Pourtant il s'agit d'une information exceptionnellement élémentaire. Sur la plupart des autres questions, je devrais me rabattre sur un expert beaucoup plus tôt, et serais encore moins en mesure de vérifier ses déclarations. La plus grande partie de nos connaissances en sont à ce niveau. Elles ne se fondent pas sur le raisonnement ou l'expérience, mais sur l'autorité. Comment pourrait-il en être autrement, quand la masse de connaissance est si vaste que l'expert lui même est un ignorant dès qu'il sort de sa propre spécialité ? La plupart des gens à qui on demanderait de prouver que la terre est ronde ne se donneraient même pas la peine de produire les arguments plutôt faibles que j'ai évoqués plus haut. Ils commenceraient par dire que "tout le monde sait" que la Terre est ronde et se mettraient en colère si on insistait. Dans un sens, Shaw a raison. C'est une époque de crédulité, et le fardeau de la connaissance que nous devons aujourd'hui porter en est en partie responsable. ../.

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Domenica Di Donato Il est temps N’est-il pas étrange de découvrir que la guerre est en guérir, que soigner entend soi nier. Faudra-t-il se nier soi-même pour soigner l’autre ou le nier pour le guérir ? Partir en guerre contre soi pour soigner et guérir tout en ne se perdant pas dans une lutte acharnée ? Sans début, ni fin en soi. Nier l’issue fatale que beaucoup voient dans toute maladie grave, qu’elle soit de l’âme ou du corps. Le mal a dit qu’il était le plus fort dans la bataille, peut paraitre confortable à celui, inconscient, qui s’y est épuisé. S’oublier pour se donner entièrement à la tâche du soin, laissant à l’oubli ou pire à l’exil notre conscience d’être. Non ! Soigner requiert la pleine conscience de nos actes, de notre être. S’engager avec force au centre de soi-même. Pardonner pour transmuter les mémoires erronées originelles et funestes en un gai rire d’une fulgurance inouïe. Nous sommes tous, chacun de nous, des guérisseurs, dont tant de siècles de domestication insidieuse et savamment instillée ont troublé la mémoire et terni la puissance. Aurions-nous anesthésié nos sens, nié notre soi, prisonnier, livré notre pouvoir de guérison à une hydre dont l’ego avide masque à dessein la lumière qui pourrait révéler son imposture ? Réveillons-nous, reprenons le pouvoir, ne laissons pas tarir sa source en nous pour abreuver ceux à la coupe déjà pleine jusqu’à la gueule et qui réclament encore. Ouvrons nos yeux chaque matin pour guérir notre servitude aveugle. Marchons éveillés sur la plénitude de l’Univers qui nous écoute et regorge de richesses absolues pour nous. S’il osait juste un petit pas, que de merveilles viendraient guérir l’homme des blessures qu’il s’est lui-même infligé. Réveillons-nous, il est temps … /. Domenica Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Jamie Heiden

jheidenphoto.net

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Marie & Adelyne,

Female VIII

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Adrian Marcucci Metamorfosis

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Céline Maltère Havre « Ce tendre cœur souffrirait-il encore d’une antique blessure ? » Ovide, Fastes, 4

Si l’on m’invoque, je descends des nues et joue les funambules. Je suis le double, perclus sur les banquises où l’on a jeté l’ancre. Les plaines noires disparaissent sous le gel. Mon désir plombé s’agenouille ; j’ai fait le tour du monde. La tristesse m’a cloué le bec. Après l’opération, je renaîtrai sur les barricades : Souvenirs du mâle qu’on trépane [perçage – quatrain 1] On attache au siège et tronçonne L’hypermnésique à coups d’hélice : Une perle dans les abysses Meurt de la soif qui l’abandonne. [évidage – quatrain 2] Une giclure rouge aveugle Le patient au teint d’armoire D’où le passé s’extirpe et meugle : Mois d’avril, borgne de mémoire. (Quel sang dans la dentelle ?) Je traverse les barreaux, exhibant mon collier de poux. Je volerai aussi loin que l’oiseau des genèses.

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Rabi Wakid Les 7 actes de misĂŠricorde

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Tristan, Frantisek Kobliha, 1910

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Véronique Supersonique 13 Février 2018 Je voudrais tellement être moins angoissée. Je voudrais tellement pouvoir dire de vive voix ce que je n'arrive à exprimer que par l'écrit. Je ne sais pas comment faire je ne sais pas comment faire. C'est chiant chiant chiant comme le nettoyage de la cabine de la douche, le limage des ongles ou la lettre dans laquelle tu demandes la mise en place d'un échéancier pour payer une facture. Mardi. 14 Février Mes arbres coupés. J'ai cessé de compter. Où que j'aille, des troncs couchés. Ça sent fort le bois la sève et la tristesse. En passant à côté je ralentis et je chuchote pardon pardon. Chaque jour l'enfant et moi on entend les tronçonneuses, on n'en peut plus. La nuit dernière j'ai rêvé que les arbres grondaient et que j'allais les toucher pour les calmer. C'était la fin du monde et il n'y avait bientôt plus un arbre sur lequel s'appuyer. Il y a beaucoup beaucoup de sève qui s'échappe des troncs. Tout à l'heure j'ai passé ma main sur l'un d'entre eux, une sève compacte, collante, tellement odorante. Je n'en ai pas envie mais il faudra bien que je m'en lave les mains, comme tout le monde. Le ciel bleu sur moi peut s'effondrer je m'en fous ils coupent les arbres de mon quartier et ça me rend cinglée cinglée cinglée. 16 Février Je C'est la seule chose à faire, pour le moment.

rêve.

18 Février Quand j'étais petite, j'hésitais secrètement entre deux métiers : institutrice et femme de ménage. Je n'osais révéler ce secret à personne parce que j'avais peur qu'on se foute de ma gueule. Institutrice parce que mais voyons ne rêve pas et Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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femme de ménage non mais gogole personne ne rêve de faire ça. Et puis un jour, bien plus tard, ma prof de philo me dit que je suis son pôle positif dans cette classe. Je suis muette et invisible à l'époque mais elle me dit je te vois je suis contente que tu sois là. Elle me dit tu sais si tu veux être femme de ménage tu peux, et elle me dit des choses très philosophiques que j'ai oubliées. Elle était très perchée et décalée alors son avis comptait bien plus que celui des autres. Finalement je ne suis pas devenue femme de ménage parce que derrière moi il y avait toute une famille qui m'observait fébrilement et anxieusement. J'ai eu mon bac je suis allée à la fac et je suis devenue la reine d'Angleterre de ma famille. Je dis ça parce qu'il y a quelques jours Pôle Pot Emploi m'a envoyé une offre d'emploi pour faire des heures de ménage. C'est drôle la vie qui te fait des clins d'œil. Mais si ça se trouve en fait c'est juste un logiciel ou un employé fatigué qui a buggé. Et voilà à cause de ça j'ai enfreint ma résolution des 13 mots. À quoi ça tient les résolutions non tenues hein : des ambitions contrariées, la solitude d'un petit matin calme, le goût des chocos trempés dans le café. Je ne suis pas folle vous savez, bonne journée. 21 Février L'ouvrage sur lequel je suis m'embête un peu, il ne veut pas se laisser faire. En général, ça veut dire que tout n'est pas bien en place, comme une petite clochette qui résonne pour dire attention il y a une couille quelque part. Quelquefois ça veut dire aussi abandonne, le temps n'est pas venu. Il viendra, ou pas. Quand ce qui était dans ma tête ne voit jamais le jour, il y reste quand même, dans un petit coin dans un petit meuble dans un petit tiroir. Comme quelque chose qui aurait dû mais n'a pas pu. Comme l'enfant qui aurait dû naître et finalement non. Il se rappelle à moi de temps en temps genre il me nargue, ne m'oublie pas ce n'est pas parce que je ne suis pas là que je n'existe pas et que tu peux m'effacer. Ça fait deux jours que je brode et deux nuits que je débrode, appelle-moi Pénélope. Jour 3, ça va aller. Fuck Ulysse. 22 Février La lumière discrète, les bruits en sourdine, le calme de mon quartier, la timidité de tout. J'aime l'hiver oui j'aime l'hiver mais j'ai froid froid froid. À l'extérieur à l'intérieur, même à l'intérieur j'ai froid. Je dis à l'enfant prête-moi tes aisselles que j'y mette mes pieds. Nos rituels immuables, un jour il ne voudra plus mais ce n'est pas grave. Parce que sa stupeur et son rire contenu à chaque fois que je niche mes pieds congelés dans le petit creux tout chaud à jamais pour l'éternité gravés dans mon cœur réchauffé. Chaud comme la braise chaud comme une baraque à frites chaud comme le soleil mais genre au centre à l'endroit le plus Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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chaud. Mon cœur chaud, bien chaud, très chaud, beaucoup plus chaud que la plus chaude de tes copines. 26 Février Et souviens-toi des jours qui suivirent, quand tu marchais comme un cadavre ensorcelé, avec la certitude d'être mangé par l'infini, d'être annulé par le seul existant Absurde. Et surtout souviens-toi du jour où tu voulus tout jeter, n'importe comment, mais un gardien veillait dans ta nuit, il veillait quand tu rêvais, il te fit toucher ta chair, il te fit souvenir des tiens, il te fit ramasser tes loques, - souviens-toi de ton gardien. [...] René Daumal - Poésie noire, poésie blanche 26 Février soir Le froid dans mes yeux Connasses d'émotions Cernée par l'hiver 2 mars Je dois être folle. Café. Tout est confusion et j'ai seulement envie de parler au monde entier de ma plante verte. Beurre. Celle dont les pousses se transmettent de génération en génération, comme la misère. Yaourts. Discrète fidèle et résistante, elle plie quelquefois mais ne rompt pas, obrigada Fernando. Papier toilette. J'ai seulement envie de parler de ma plante verte parce que surprise joie réchauffement de mon cœur, ma plante est en train de me faire une fleur. Jus d'orange. Je dois être folle, pardon, mais une folle avec une fleur n'empêche ! Et voilà, j'ai oublié le sucre. 6 mars Je déteste cette ville. Cette zone commerciale longue comme une journée sans clopes, un parking infini. Quand je la traverse elle est encore vide alors je ne longe pas les magasins, je la parcours en marchant en plein milieu. Je suis la reine des parkings de la zone commerciale, un flingue dans chaque œil. J'arrive à la boulangerie industrielle pour prendre le café industriel de la ville industrielle. Il n'y a pas de soleil dans le ciel parce qu'il est dans le sourire de celle qui me sert, le réchauffement commence. Elle me connaît maintenant alors elle met Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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directement un sucre dans le petit gobelet en carton pour que «ça se touille bien». J'arrive à la salle et D. et R. chauffent un peu plus l'atmosphère et ôtent un autre bout de tristesse. Je les aime. J'installe tout mon bordel et j'attends les gens. Et puis ils arrivent avec leurs accents attendrissants leurs mots tordus et leur énergie, et la dernière goutte de désespoir s'évapore. Je déteste cette ville mais j'aime les gens qui sont dedans ça ne veut rien dire c'est pas logique et voilà je n'ai pas pu m'empêcher de.

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Photographies Véronique Supersonique

13 mars 2018 J'ai déjà rencontré un homme qui s'appelle Hamlet. C'était il y a 3 ou 4 ans, il est arménien. Je me souviens que sa femme est très belle et qu'ils ont un petit garçon sourd. Le plus merveilleux, c'est que le père de ce Hamlet se prénommait Cervantes. La grand-mère était une grande universitaire, passionnée de littérature et voilà. Mon Hamlet de maintenant, celui qui est ukrainien, eh bien figure-toi qu'il a un frère. Et ce frère, il se prénomme Jules-Verne. Je me dis mais, bon sang de bonsoir, quelle était la probabilité que je rencontre un jour Hamlet fils de Cervantes puis Hamlet frère de Jules-Verne, sachant qui est ce que je suis, sachant où et comment je vis ? Ça m'émerveille, ça fait disjoncter mon cerveau de *sentiment que je ne suis pas capable de nommer*. Çui qui m'dit que la magie et que les petits lutins n'existent pas, je lui jette la première pierre. Et toutes les suivantes. Pour les siècles des siècles. Amen./.


Adrian Marcucci, Desdelomas Primitivo

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Moïra Forest La Grande Traversée En 1977, alors que parait dans Libération une pétition demandant à ce que la sexualité avec des enfants ne soit plus criminalisée et qui est signée par des personnalités parfois célèbres, alors que la culture de mort a frappé chez moi deux ans auparavant, j’apprends au collège qu’au Haut Moyen-Âge, après l’effondrement de l’Empire Romain, les hérésies fleurissent et que la toute jeune église chrétienne souffre de l’instabilité politique et des invasions. Mais venus d’une île épargnée par les invasions et les hérésies, des moines parcourent l’Europe occidentale pour ré-évangéliser les gens et fondent de nouveaux monastères, en France, en Suisse, en Italie… Ils diffusent le Nouveau Testament et les traités philosophiques de la Grèce Antique à travers les ténèbres. Dans ma tête apparait un paysage vert profond et des murs gris. C’est l’île des Saints et des Savants. A la même époque, je regarde à la télévision Un taxi mauve. L’ambiance y est étrange, comme suspendue, feutrée et capitonnée. Le paysage semble diffus et spongieux. Pourtant les drames y sont poignants. Un amour singulier est né. Il sera concrétisé près de dix ans plus tard sans que j’ai eu à faire d’efforts, je n’avais qu’à me laisser porter pour un premier voyage. Pour le deuxième voyage, c’est exactement la même chose qui se produisit. Mais à la manière du renard et ses raisins qu’il juge trop verts pour ne nourrir aucun regret de ne pas pouvoir les manger, je juge l’île pauvre, au chômage galopant puis plus tard, trop clinquante et américanisée. Et le temps passe. Puis survint le troisième voyage, je n’ai pas eu à me déplacer ou si peu, et est le fruit d’un hasard et les tourments qui s’en sont suivis, violents. A peine ai-je appris à les maîtriser, que le hasard survint une nouvelle fois. Un hasard qui n’a pu se produire que grâce à l’hyper modernité. Et commence un quatrième voyage et là aussi, je n’avais rien demandé, peut-être un voyage qui m’emmènera encore plus loin dans le temps, dans l'espace et au plus profond de mon âme sans que j’ai à bouger, grâce à un jeune-homme qui parcourt le monde…

Et là, peut-être, avant ma fin, mes souffrances seront apaisées. /. Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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Guillaume Decock L’envolée (Le Hall des miroirs)

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Professeur Eric marié, extrait de Précis de médecine chinoise ed. D angles

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Michel Lascault LapinothĂŠrapie

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Filipo Tetedevo

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Mathilde Payen

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Michel Meyer Placebo

Marcel de Corte

Mes mains vont mieux. Mon cou va mal, mais mes mains vont mieux. Grâce au docteur Kouen je crois. Je jette un œil à ma bite, ça a l’air d‘aller, ma bite va bien. C’est le cou qui ne va pas en ce lundi pascal, j’ai une sorte de minerve naturelle de peau excroissée, j’aime bien la tripoter, vérifier sa présence, sa fragilité. Tout est très calme, comme dans le Cirque du Grand Marchet, dans le massif de la Vanoise. C’est le docteur Kouen qui m’a emmené là-bas, dans une séance d’hypnothérapie, que je ne parviens pas vraiment à évaluer. J’avais envie d’y croire, malgré l’imbécillité supposée du docteur Kouen, malgré la radio commerciale en bruit de fond. « Il y a toujours une main plus légère que l’autre, disait-il, pensez-y », c’était un sésame apparemment, j’avais décidé d’y croire. « Pourquoi moi ? » m’avait-il demandé auparavant, comme s’il notait lui-même l’incongruité de notre rencontre, « parce que vous êtes médecin » avais-je répondu. Mon ex m’avait mis en garde contre l’attrait, surestimé selon elle, de l’hypnothérapie, « tu peux le faire tout seul », disait-elle, à quoi je répondais : « je crois en l’autre et à son pouvoir », et elle m’avait alors considéré comme quelqu’un d’hostile, ou alors juste un pauvre type. Le docteur Kouen possède un très fort accent alsacien, ce qui ne joue pas vraiment en sa faveur, ça lui donne un air arriéré, mais aussi un genre de rebouteux. Les chromos défraichis ornant son cabinet, sa voix de petit boutiquier, sa suggestion aussi, me semblaient parfaitement inopérants, pas assez précis, pas assez élaborés. Et je n’ai même pas voulu vérifier que ma main gauche ne pouvait se lever lorsqu’il me l’a suggéré, je voulais vraiment y croire, malgré lui ou malgré moi, j’ai vraiment fais le maximum, ce qui fait que je ne sais pas si tout cela a marché, ou si j’ai juste désiré que ça marche alors que ça ne marchait pas. Quoi qu’il en soit je crois en l’effet placebo. Il était question d’un lac de montagne, d’une source de bienfait, dans ce massif alpin où, enfant, je m’étais structuré à la dure. Le docteur Kouen m’invita à m’y baigner, me dit que c’était bon, que l’eau était magnifiquement tempérée, « tem-pé-rée » répétait-il avec force douceur et suavité, puis il ajouta « vous vous sentez merveilleusement bien ». En réalité je n’aime pas spécialement l’eau tempérée, j’aime l’eau chaude, l’eau trop chaude, il faut ça au minimum pour réchauffer mon corps réfrigéré. Mais, pendant que je fermais les yeux, pendant que je tâchais d’abstraire cette radio débile de ce paysage montagneux, pendant Fanzine Hildegarde / Numéro 20 / 16 Avril 2018

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que je me concentrais sur l’effet placébo, à défaut de pouvoir le faire sur le docteur Kouen, j’évacuais facilement mon inappétence pour l’eau tempérée, il me sembla même possible que ça puisse me faire du bien, et je crois avoir effectivement ressenti une sorte de bien-être. L’expérience dura un certain temps, puis il m’invita à revenir dans la réalité, cette réalité que je n’avais jamais vraiment quittée, ce que je ne manquais d’ailleurs pas de lui signaler. Mais il avait l’air content de lui, me souriait, et me demanda alors combien de temps j’imaginai avoir passé avec lui. Je minimisai la durée de la séance, ce qui constituait la preuve, pour lui, que la suggestion avait fonctionnée. Je sortis un peu déçu, après avoir négocié un paiement en trois fois. Les jours qui suivirent je me remémorai parfois cette expérience suggérée de bain de jouvence, avec plus ou moins de bonheur. J’avais juste eu envie de croire en n’importe quoi en fait, j’avais tout simplement décidé de croire, quel que soit ce qui se présente./.

Photo Johnny Cosmos

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Fleurs de bâche « Aviez-vous déjà essayé de vous suicider ? lui demanda le docteur Stone. — Non », répondit Fat, ce qui était faux, naturellement. Sur le moment, il ne se souvenait pas de l’épisode canadien. Il lui semblait que sa vie avait commencé deux semaines plus tôt, avec le départ de Beth. « À mon avis, fit le docteur, c’est lorsque vous avez tenté de vous tuer que vous êtes entré en contact avec la réalité pour la première fois. — Possible. — Je vais vous donner », commença le docteur Stone en ouvrant une mallette noire posée sur son petit bureau encombré, « ce que nous appelons les remèdes Bach. » Il prononçait bâche. « Ce sont des remèdes naturels à base d’extraits de certaines fleurs qui poussent au pays de Galles. Le docteur Bach s’est promené dans les champs et les pâturages gallois en laissant son psychisme parcourir le catalogue de toutes les tendances négatives connues. À chaque état mental qu’il manifestait, il tenait doucement une fleur après l’autre. La fleur appropriée tremblait au creux de la main du docteur Bach. Le docteur mit alors au point des méthodes particulières afin d’obtenir sous forme d’élixir l’essence de chaque fleur ou combinaison de fleurs, et j’en ai tiré des préparations à base de rhum. » Il posa trois fioles sur le bureau, prit un flacon, vide, de taille supérieure et y déversa le contenu des trois fioles. « Six gouttes par jour, fit le docteur Stone. Les remèdes de Bach ne peuvent en aucun cas vous faire de mal. Ce ne sont pas des produits toxiques. Ils feront disparaître ce sentiment d’impuissance, cette peur, cette incapacité d’agir que vous éprouvez. Selon mon diagnostic, c’est dans ces trois secteurs que se situent vos blocages : peur, impuissance, incapacité d’agir. Au lieu d’essayer de vous tuer, vous auriez mieux fait de reprendre votre fils à votre femme – la loi californienne stipule qu’un mineur doit demeurer avec son père jusqu’à ce qu’un arrêt du tribunal en décide autrement. Et vous auriez dû cogner un peu votre femme avec un journal roulé – ou bien un annuaire téléphonique.

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— Merci », dit Fat en prenant le flacon. Il se rendait compte que le docteur Stone était complètement timbré, mais ce n’était pas une mauvaise folie. En dehors des malades, Stone était la première personne de l’aile nord à lui avoir parlé comme à un être humain.

«La colère s’est accumulée en vous, dit le docteur Stone. Je vais vous prêter un exemplaire du Tao-tö king. Avez-vous lu Lao-tseu ? — Non, avoua Fat. — Laissez-moi vous réciter ce passage. » Il lut à haute voix : Sa face supérieure n’est pas illuminée, Sa face inférieure n’est pas obscure. Perpétuel, il ne peut être nommé, Ainsi il appartient au royaume des sans-choses. Il est la forme sans forme et l’image sans image./. Philip K.Dick extrait de SIVA

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SATANISTS BELIEVE IN SATAN, I DONT

Contact Fanzine Hildegarde : hildegardezine@gmail.com www.hildegarde.iva.la Fanzine Hildegarde / NumĂŠro 20 / 16 Avril 2018

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Hildegarde n°20 Avril 2018  
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