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HÉMISPHÈRES LA REVUE SUISSE DE LA RECHERCHE ET DE SES APPLICATIONS

La valeur, au-delà du prix

ÉDITÉE PAR LA HAUTE ÉCOLE SPÉCIALISÉE DE SUISSE OCCIDENTALE HES-SO VOLUME IV


HÉMISPHÈRES

Vingt francs pour voler à Londres, 3’000 pour louer un quatre pièces à Genève; 100 francs pour un ordinateur, 120 millions pour un tableau d’Edvard Munch; 15 francs pour se chausser de baskets, 15 millions annuels pour le footballeur Cristiano Ronaldo. A l’heure de la mondialisation et des nouvelles technologies, les prix des objets, des services et des salaires semblent être entrés dans une spirale incontrôlable, débridée. La valeur économique ne se définit plus seulement par les théories classiques de la rareté, de l’offre et de la demande, ou du nombre d’heures nécessaires à la production. Elle est désormais liée au buzz ou à un prestige éphémère. Le marché fluctue à des vitesses vertigineuses, ne faisant parfois que refléter les goûts du moment de certains groupes de consommateurs ou d’un club fermé de multi-milliardaires. Geneviève Ruiz, responsable éditoriale d’Hémisphères

PRÉFACE La valeur en crise A une époque où même les idées ne sont plus toujours rémunérées et où un prix du marché objectif n’existe plus, comme l’explique l’économiste André Orléan dans son interview en page 13, redéfinir la valeur représente un immense enjeu. C’est pourquoi nous avons décidé de lui consacrer ce numéro d’Hémisphères, dans lequel nous la questionnons de façon inédite et décalée: la valeur que notre société attribue à l’art, au corps, à la vie, au paysage ou… aux boîtes de conserve. Un dossier passionnant qui va bien au-delà du prix, puisqu’à l’occasion de sa sortie nous proposons 50 abonnements dont nos lecteurs fixeront eux-mêmes le coût, en toute liberté. Quant au prix de cette édition dans les kiosques et librairies, il passera de 9 à 8 francs. Un chiffre qui symbolise aussi l’infini.

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HÉMISPHÈRES

HISTOIRE

La valeur, centre de gravité de l’économie

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ENTRETIEN

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André Orléan PATRIMOINE

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Barbie et boîtes de conserve SOCIAL

La dette, ennemie des ménages

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PORTRAITS

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Un rapport individualisé à la valeur SANTÉ

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Ce que vaut une vie humaine MUSIQUE

32 |

La valeur du live ART

36 |

Les coups montés du marché de l’art

La valeur, au-delà du prix SOMMAIRE ŒUVRES

41 |

Destruction et valeur artistique COMMUNICATION

44 |

La monnaie des Roms HOMME

46 |

La valeur du corps LUXE

50 |

Naissance d’une icône SOCIÉTÉ

54 |

La valeur de l’âge TECHNOLOGIE

58 |

Internet, nouvelle Bourse aux idées RECYCLAGE

61 |

Les vies multiples des déchets ÉCOLOGIE

66 |

La valeur du paysage

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73 | Bibliographie 74 | Contributions 78 | Iconographie 79 | Impressum


HISTOIRE

La valeur, centre de gravité de l’économie Les idéologies les plus éloignées se sont affrontées autour de la notion de valeur. Histoire d’un concept qui passionne la pensée économique. TEXTE

| Sylvain Menétrey

Comme souvent en épistémologie, les premières idées sur la valeur remontent à Aristote. «Il n’a écrit que quelques phrases sur le sujet, expliquant qu’un bien peut tirer sa valeur de deux aspects: son utilité et ce qu’il permet d’acquérir», note François Allisson, maître-assistant d’économie politique à l’Université de Lausanne. La distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange était ainsi déjà posée dans l’Antiquité.

Tout a un prix, même l’honneur des gens, faisait remarquer au XVIIe siècle le philosophe Thomas Hobbes. On aurait pu en rester là. Mais les penseurs de la science économique moderne, une discipline alors sur le point d’éclore, ne se sont pas satisfaits de cette définition laconique: «Le prix leur apparaissait comme un phénomène superficiel. Ils ont donc cherché sur quoi il était fondé», explique Pierre Dockès, économiste à l’Université de Lyon. De cette quête sont nées une série de théories de la valeur, une notion semblable pour l’économie à celle du centre de gravité en physique – à la fois impossible à localiser par l’observation, mais calculable et riche en déductions possibles.

Au cours du Moyen Age, la valeur s’éclipse au profit du «juste prix», dicté par Dieu. Le prix des hommes s’écarte par la force des choses de cet idéal, mais il faut au moins tâcher de ne pas

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HISTOIRE

Valeur et économie

trop s’en éloigner. «Cette définition faisait appel à la quantité de travail et aux coûts de production, mais de manière peu formalisée», précise François Allisson.

La publicité, nouvel étalon de la valeur Par Tania Araman

Dans une société de consommation, l’utilité ne suffit plus à justifier un prix. Ce critère semble désormais en grande partie supplanté par le pur désir de possession. C’est du moins ce qu’ont indiqué les sciences humaines: «Comme le soulignait dès 1900 le sociologue allemand Georg Simmel dans sa Philosophie de l’argent, la valeur appartient finalement au jugement que l’individu pose sur le produit, précise le professeur de marketing Julien Intartaglia, chargé d’enseignement à la Haute Ecole de Gestion Arc – HEG à Neuchâtel. Dans une perspective purement marketing, considérer que la valeur n’est pas intrinsèque à l’objet mais dépend de l’opinion et de la perception du consommateur est tout à fait pertinent.»

Les philosophes et théologiens de l’Ecole de Salamanque remarquent peu après la découverte du Nouveau Monde un phénomène nouveau, qui en fait des pionniers de la théorie de la valeur-rareté: lorsque les métaux précieux se font plus rares, leur prix augmente. Mais le but principal de ces théoriciens scolastiques reste la mise en conformité du système économique avec les doctrines de justice et de piété de l’église chrétienne. Au XVIIe siècle, le courant de pensée mercantiliste développe une première théorie de la richesse qui s’éloigne de l’idéal divin. «Ces conseillers des monarques leur expliquent comment gérer leur commerce extérieur pour accumuler davantage d’or», avance François Allisson. Les mercantilistes prônent le développement du commerce afin de collecter davantage d’impôts, susceptibles d’augmenter le pouvoir des princes.

Le professeur Julien Intartaglia explique qu’en marketing l’opinion et la perception du consommateur fondent la valeur d’un objet.

A cette époque, les notions de valeur et de richesse se confondent encore. «Des auteurs du XVIIIe siècle, comme l’économiste et écrivain français Pierre de Boisguilbert et les physiocrates, avaient déterminé que la richesse était liée à des biens nécessaires ou agréables à la vie. Or, des biens comme l’air ou l’eau qui existent en une abondance infinie n’ont pas de valeur,

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Une perception qui n’a jamais été autant sous influence qu’aujourd’hui, avec la multiplication des vecteurs publicitaires pour les marques – autant d’opportunités de proclamer la valeur supérieure de son produit sur la concurrence: «Le consommateur européen est en contact avec environ 3’000 messages publicitaires ou noms de marque par jour, poursuit Julien Intartaglia. Dans cette gigantesque arène, les fabricants doivent lutter pour émerger, se différencier et faire leurs preuves aux yeux du public, créer un lien avec lui. Le nom d’une marque a une influence sur la qualité perçue des objets: cette valeur symbolique permet au consommateur de s’exprimer à travers le choix de l’objet et ce que représente la marque.» Le prix, selon qu’il soit élevé ou non, peut du reste lui aussi «influencer les jugements sur la qualité et la valeur d’un produit».


HISTOIRE

Valeur et économie

tout en apparaissant indispensables à la vie. Cela a débouché sur ce qu’on appelle le paradoxe de la valeur», poursuit Pierre Dockès.

LEXIQUE Bitcoin Créée en 2009, cette monnaie électronique s’échange entre internautes, via un programme sécurisé. Il y aurait actuellement plus de 6 millions de bitcoins en circulation. Cette devise est émise en peer-to-peer, c’est-à-dire qu’elle n’est pas contrôlée par une autorité centrale.

Les néoclassiques l’emportent

Pour résoudre ce problème, les économistes empruntent deux voies distinctes, qui constitueront autant de visions du monde. Les théoriciens britanniques Adam Smith dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et surtout David Ricardo quelques décennies plus tard vont établir une différence entre les biens reproductibles et non reproductibles. Leur théorie classique de la valeur ne concerne que les premiers. «Smith et Ricardo s’intéressent explicitement à la valeur d’échange. Ils parviennent à la conclusion que la valeur d’un bien dépend du travail incorporé, c’est-à-dire du salaire du travailleur, du profit de l’entrepreneur et de la rente du propriétaire terrien», détaille François Allisson. Par exemple, un pêcheur qui met une heure pour pêcher huit poissons pourra les échanger contre la flûte que le luthier aura fabriquée dans le même temps.

Monnaie fiduciaire Même si la fabrication des billets et des pièces de monnaie représente un coût pour les Etats, celui-ci n’est pas égal à leur valeur nominale. Cette valeur repose sur la confiance (fides en latin) du public en la monnaie fiduciaire.

Karl Marx affine cette théorie et détermine deux types de valeur travail qui s’additionnent. La première est constituée de travail «vivant», c’est-à-dire de l’activité effective du travailleur pour fabriquer une marchandise, l’autre de travail «mort», contenu, par exemple, dans l’équipement des chaînes de montage d’une usine automobile. Estimant que le travailleur est le seul véritable créateur de valeur du système économique, Marx en déduit que la part accaparée par le capitaliste et le propriétaire terrien est une plus-value indûment gagnée sur le dos des ouvriers. Le communisme aura donc pour objectif de rendre au travailleur l’ensemble du produit de ses efforts. La théorie marxiste de la valeur travail sera abondamment critiquée, notamment parce qu’elle n’explique pas les différences de prix entre les marchandises. «Marx va tenter de résoudre ce problème avec sa théorie de la transformation qui analyse le taux de profit du capitaliste, mais cette théorie s’avérera un échec», note François Allisson.

Richesse Selon les mercantilistes, la richesse d’une nation dépendait de son stock de métaux précieux. Plus tard, Adam Smith la voit comme la somme de l’accumulation du capital et de la valeur travail. Aujourd’hui, le PIB (produit intérieur brut) sert d’indicateur statistique de la richesse. Mais cet instrument est critiqué, car il ne tient pas compte de la durabilité des activités économiques.

Ce sont en fait les économistes néoclassiques qui vont fournir la théorie la plus largement acceptée, en revenant à l’idée que la valeur dépend

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Monnaies: du sel aux bitcoins Dans le système monétaire, il faut distinguer la valeur relative de la valeur absolue. «Comme le troc n’est pas viable, on a eu recours au fil de l’histoire à des moyens d’échange plus commodes, comme le sel, qui avait l’avantage d’être non périssable et aisément transportable, explique François Allison. Mais au fur et à mesure, on est passé à la monnaie métallique, puis aux billets.» Ce n’est dès lors plus la valeur intrinsèque de la monnaie mais sa valeur nominale qui prime. Ce système monétaire, dit fiduciaire, se base sur la confiance des agents économiques en l’émetteur de la monnaie. Dès que la confiance s’effrite, la monnaie fiduciaire se dévalue. Ces crises de confiance peuvent provoquer des phénomènes d’hyperinflation comme cela est arrivé dans la république de Weimar. Entre le 1er janvier et le 15 novembre 1923, les prix y ont augmenté d’environ 3’250’000% par mois. L’ Allemagne devait alors verser de lourdes réparations de guerre qui avaient creusé son déficit. Pour subvenir à ses besoins, l’Etat avait émis une grande quantité de monnaie, ouvrant la porte à une inflation incontrôlable. Une réduction des dépenses et la mise en place du Rentenmark à parité avec le dollar avaient tiré le pays de l’hyperinflation. Les cartes de crédit marquent une nouvelle étape de la fiduciarisation de la monnaie. Plus récents, les «bitcoins» servent même de monnaie d’échange électronique. «On injecte de la vraie monnaie depuis un compte sur un serveur décentralisé. Les internautes peuvent l’échanger puis la faire ressortir du système sans contrôle d’une banque centrale. Cette monnaie électronique s’utilise, par exemple, pour rémunérer des bloggeurs», explique François Allisson. Autres monnaies complémentaires, dont le nom est un clin d’œil à l’une des plus vieilles devises utilisées par l’homme, les SEL (pour systèmes d’échanges locaux) se fondent quant à eux sur des unités de temps à disposition. Dans cette économie alternative, les membres d’une association locale échangent des compétences et des services entre eux: une heure de jardinage contre la même durée d’initiation à l’informatique, par exemple – l’idée étant de faire appel à son voisin plutôt qu’à des prestataires externes, sur un tarif horaire unique. Le réseau des SEL, qui est apparu au Canada il y a trente ans, recouvre aussi bien les petits coups de main que l’échange de savoirs. Un système solidaire qui prend de l’ampleur: la France compte déjà plus de 400 associations locales de ce type. Le premier SEL de Suisse romande – qui en répertorie aujourd’hui une douzaine – a été créé en 1997 dans le Val-de-Ruz.


HISTOIRE

Valeur et économie

de la satisfaction apportée par un bien. «JeanBaptiste Say est le premier à travailler sur cette question de l’utilité. Auguste Walras va combiner la notion de rareté à celle d’utilité. Son fils, Léon Walras, professeur à l’Université de Lausanne, va ensuite définir la théorie de l’utilité marginale dans les années 1870. Elle stipule que si vous possédez une grande quantité d’un bien, c’est sa dernière dose qui définit sa vraie valeur. Ainsi, dans le désert, chaque gorgée d’un litre d’eau a une utilité très élevée, mais la dernière aura une valeur gigantesque», explicite Pierre Dockès. Tenant mieux compte des lois de l’offre et de la demande, cette théorie s’est imposée à la suite d’âpres débats.

La richesse, ses travers et ses revers Des enquêtes ont montré que le bonheur individuel a progressé dans les sociétés occidentales durant les années 1950, mais qu’il stagne voire régresse depuis cette période, en dépit d’une richesse relative plus élevée. L’idée avancée par les libéraux, comme Adam Smith, selon laquelle l’enrichissement et le bonheur seraient corrélés, ne se vérifie pas. Le sage Solon le prédisait déjà lorsque, selon Hérodote, il dit à Crésus, un roi d’Asie mineure aussi proverbialement riche qu’insouciant, que le sort est changeant et qu’on ne peut dire si une vie est heureuse avant son terme. Des paroles qui firent s’envoler la naïve tranquillité de Crésus qui ne cessa de consulter les oracles à qui il fit des offrandes mirobolantes. Mais interprétant mal les paroles d’Apollon, il se lança dans une campagne contre la Perse qui lui fit perdre son royaume, sa liberté et son bonheur. Une mésaventure qui ne risque pas d’arriver à Balthazar Picsou (Uncle Scrooge en anglais), le canard milliardaire créé par le dessinateur Carl Barks pour Walt Disney. Le magazine Forbes a calculé en 2011 qu’il possédait une fortune s’élevant à 40 milliards en convertissant le contenu en or de son coffre-fort de 33 m3. Picsou est un immigré écossais qui a gagné son premier sou fétiche en cirant des chaussures. Self-made-man aventurier, il a fait fortune en découvrant une pépite d’or de la taille d’un œuf d’autruche. Tout en incarnant le rêve américain, Picsou personnifie aussi les travers de la richesse par son avarice. Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea, connu pour son mode de vie frugal et son immense fortune, a d’ailleurs été affublé du surnom moqueur d’Oncle Picsou. «Cette perception négative est causée par la montée des inégalités, estime Pierre Dockès, de l’Université de Lyon. Aux Etats-Unis, ces dix dernières années, 0,1% de la population s’est largement enrichie, tandis que les autres se sont paupérisés. Même en France, où ce fond anar fait partie de la culture, il n’y avait pas une telle hostilité contre les riches dans les années 1950-70, car à cette époque, la majorité des gens profitait de la croissance.»

La mouvance écologiste a encore généré de nouveaux modèles théoriques sur la valeur: «Dans les années 1980, les Américains Robert Costanza et Howard Odum ont tenté de calculer la valeur énergétique de certains biens», explique Andrea Baranzini, professeur d’économie politique à la Haute école de gestion – HEG-GE. Selon cette approche, plus le contenu énergétique d’un bien ou d’un service est élevé, plus le recours au travail des écosystèmes est important, ce qui permet de définir un coût écologique de l’activité économique. Une nouvelle théorie qui se heurte toutefois au même problème que la vision classique: elle ne s’intéresse qu’à l’offre et pas à la demande.

Comme le souligne le professeur Andrea Baranzini, certains théoriciens ont cherché dans les années 1980 le coût écologique des activités économiques, en évaluant leur utilisation des écosystèmes.

Mais au final, les théories de la valeur ne sont plus aujourd’hui d’une grande utilité, poursuit Pierre Dockès: «A partir de Vilfredo Pareto, un successeur de Walras, on s’est surtout intéressé aux mécanismes et à l’évolution des prix». La valeur de certaines activités continue cependant de faire défaut dans les données macroéconomiques. Lors du calcul du PIB, les comptabilités nationales intègrent par exemple l’ensemble de la production auquel elles soustraient l’inflation, mais elles ne tiennent pas compte des tâches comme le travail domestique, non rémunéré, dans la richesse nationale. «C’est dramatique, mais quand on épouse sa cuisinière, on fait baisser le PIB!», ironise l’économiste français.

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HISTOIRE

Valeur et économie

D’autres facettes de la valeur: couleurs, musique, mathématiques

CHROMATIQUE

La valeur d’une couleur évolue du plus clair au plus foncé. Sur le cercle chromatique, deux grands anneaux représentent les ombres foncées et deux petits les nuances claires des couleurs.

x | | ABSOLUE

Pour tout nombre réel x, la valeur absolue de x (notée |x|) est définie par: |x| = x, si x > 0 |x| = -x, si x < 0 |x| = 0, si x = 0

MUSICALE

La valeur d’une note est sa durée, soit absolue, soit relative à l’unité de temps.

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ENTRETIEN

«La valeur économique n’est pas objective» L’économiste André Orléan conteste la théorie d’une valeur économique indiscutable, fondée sur l’utilité ou le travail. Elle est pour lui une création sociale, au même titre que les valeurs religieuses, esthétiques ou morales. Entretien. TEXTE

| Bertrand Beauté

refonder l’économie va au-delà de la crise. Elle est une nécessité absolue si l’on veut que nos sociétés accèdent à une meilleure connaissance d’elles-mêmes.»

Il flotte dans l’air comme un sentiment de trahison. L’économie, véritable guide de notre société mondialisée, traverse une grave crise de légitimité. Si la plupart des économistes reconnaissent que des erreurs et abus dommageables ont été commis, peu d’entre eux remettent en cause les dogmes fondateurs de l’économie de marché.

Votre livre L’Empire de la valeur remet en cause le dogme d’une valeur économique objective. Mais au sens large, comment définissez-vous le concept de valeur?

Dans son livre L’Empire de la valeur. Refonder l’économie, André Orléan, directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique français), pose une question fondamentale: qu’est-ce qui détermine la valeur des choses qui s’échangent et se vendent en permanence d’un bout à l’autre de la planète? La majorité des économistes prétendent que l’utilité ou le temps de travail permettent de fixer un prix objectif aux marchandises. André Orléan dénonce la validité restreinte de cette hypothèse: que ce soit pour les marchandises ou les actifs financiers, la valorisation est, selon lui, le résultat d’un processus d’interactions entre les acteurs d’une société.

Les valeurs sont aux origines de la vie en commun. C’est parce qu’ils partagent des valeurs que les individus forment une société. Pour cette raison, les valeurs, qu’elles soient religieuses, morales, esthétiques ou politiques, occupent une place centrale dans les analyses que proposent les sciences sociales (anthropologie, histoire, sociologie). La valeur est une croyance partagée, une représentation collective, qui naît des interactions au sein du groupe. Elle s’impose aux individus par le fait même qu’elle concentre les croyances de tout le groupe, ce qui lui donne son autorité, ce que j’appelle la «puissance de la multitude» (potentio multitudinis) pour reprendre le concept de Spinoza.

«La crise vient de démontrer que la théorie dominante se révèle trop restrictive pour appréhender l’économie dans sa globalité, estime André Orléan. Néanmoins, la nécessité de

Quelles différences existent entre les valeurs sociales et la valeur économique?

Je considère qu’il n’y a pas de différence entre la

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ENTRETIEN

André Orléan

valeur économique et les valeurs sociales. Et c’est en cela que je me distingue de la majorité des économistes. Pour les économistes dits classiques (Smith, Ricardo, Marx), la valeur provient du travail et se calcule au prorata du temps nécessaire à la production. Pour l’école néoclassique (Walras, Menger et Jevons), c’est l’utilité qui fonde la valeur. Les deux réponses ont en commun de mettre en avant une substance, en l’occurrence le travail ou l’utilité, qui peut être calculée de manière objective, indépendamment des interactions et des croyances des acteurs. Dans les deux cas, la dimension sociale n’apparaît pas et c’est cela que je critique.

Toutefois, le prix des marchandises demeure régulé par l’offre et la demande…

Effectivement. Quand le prix d’un objet augmente, les individus peuvent se tourner vers un autre moins cher. C’est cette force qui évite que les hausses et les baisses des biens de consommation soient trop importantes. Problème: cette autorégulation du prix qu’on observe sur les marchés des biens de consommation a été transposée aux marchés financiers, alors que ceux-ci ne fonctionnent pas du tout de la même manière. Comment cela?

Il se passe sur les marchés financiers un phénomène inverse à celui des biens de consommation. En effet, quand le prix d’une action s’envole, les investisseurs ont tendance à l’acheter plutôt qu’à la vendre dans l’idée que son prix continuera à croître. Il s’ensuit mécaniquement une hausse des prix qui vient encore encourager les acheteurs. C’est ce phénomène qui explique les bulles spéculatives. Il illustre parfaitement le fait que la fameuse «loi de l’offre et de la demande» n’est pas valide sur ces marchés. Pourtant, le monde de la finance est présenté comme celui du calcul rationnel où domine l’idée selon laquelle les actifs financiers ont des valeurs objectives, le prix ne faisant que refléter cette valeur. Mais cette vision est totalement fausse, comme le montrent les bulles financières. Elle est démentie par toutes les crises qui se succèdent depuis 1987.

En quoi cette dimension sociale est-elle importante?

Selon l’hypothèse néoclassique, qui est l’économie d’aujourd’hui, les objets portent une valeur en eux-mêmes, grâce à la substance qui les a composés: l’utilité. C’est une vision très mécaniste du monde où le lien social n’apparaît pas. Certes, l’économie néoclassique prend en compte les désirs des individus pour déterminer l’utilité des biens, mais ces désirs euxmêmes sont considérés comme des données extérieures. Or, ce que nous enseigne l’observation des économies développées est que les préférences des individus ne sont en rien un facteur exogène à l’économie marchande. Tout au contraire, elles sont le produit direct de la marchandisation du monde. En conséquence, l’économie néoclassique ne fournit qu’une vision partielle de la réalité économique. Elle explique les prix, une fois les préférences des consommateurs structurées, mais elle ne nous dit rien sur l’évolution des usages.

Vous estimez donc que les actifs financiers sont des valeurs subjectives…

Le qualificatif «subjectif» n’est pas satisfaisant. Le prix a pour origine le marché lui-même en tant que lieu où interagissent les investisseurs. Autrement dit, le prix exprime l’opinion du marché. Ce prix peut être dit objectif au sens où il s’impose à toute l’économie. Cependant, cette objectivité est de même nature que l’objectivité des valeurs sociales: elle trouve son fondement dans les croyances du groupe, dans la «puissance de la multitude». Ce que je nie est qu’il existerait une valeur objective préexistante au marché, ce qu’on nomme d’ordinaire la valeur fondamentale de l’actif, qui s’imposerait aux investisseurs et au marché. Une telle valeur objective n’existe pas. Ce qui

Pour aller plus loin, il faut abandonner l’hypothèse d’un homo œconomicus entrant sur le marché en sachant ce qu’il veut. Le consommateur des sociétés marchandes ne sait pas ce qu’il veut; il l’apprend en regardant autour de lui ce que font les autres. Le désir est avant tout mimétique. Un individu peut acheter un iPad ou des Nike. Cela dépend de ses interactions sociales, en particulier des compétitions entre groupes sociaux pour accéder au prestige. L’homo œconomicus est une fabrication sociale et nous sommes loin de l’utilitarisme de la pensée néoclassique.

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ENTRETIEN

André Orléan

«Il faut abandonner l’hypothèse d’un homo œconomicus entrant sur le marché en sachant ce qu’il veut. Le consommateur des sociétés marchandes ne sait pas ce qu’il veut; il l’apprend en regardant autour de lui ce que font les autres. Le désir est avant tout mimétique.»

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ENTRETIEN

André Orléan

deur d’une voiture d’occasion sait parfaitement ce que vaut sa voiture. Mais sur les marchés financiers, même si le vendeur sait parfaitement ce que représente concrètement le titre, une donnée que l’acheteur peut ignorer, il n’en connaît pas pour autant sa valeur!

existe est un prix, le prix de marché, qui est une construction sociale en ce sens qu’il reflète l’opinion majoritaire des investisseurs. D’ailleurs, lorsqu’on veut rendre compte des évolutions des cours boursiers en utilisant des grandeurs objectives, comme le profit ou les cash-flows, cela ne marche pas du tout. Par exemple, lors du krach d’octobre 1987, le Dow Jones a perdu 22,6% de sa valeur, alors que rien de comparable n’a été observé dans l’économie réelle!

Pourquoi?

Un titre financier représente un droit sur des revenus futurs. Par exemple, une action est un droit sur des dividendes à venir. En conséquence, déterminer la valeur d’une action suppose de prévoir quels seront les profits futurs et les dividendes. Parce que la finance néoclassique suppose que le futur est probabilisable, elle serait capable de définir la vraie valeur! Mais cette hypothèse n’est pas tenable: le futur est, par essence, imprévisible. Il existe autant d’estimations que de croyances quant à ce que sera le futur, sans qu’on puisse déterminer la meilleure ou la plus juste. Dans la pratique, c’est grâce au marché que se forme un prix de référence. Mais c’est une création du marché, pas le reflet d’une vraie valeur.

Si les crises se succèdent, pourquoi les marchés continuent-ils de prétendre qu’ils reflètent des valeurs objectives?

Il s’agit d’une pure propagande visant à justifier la place démesurée qu’occupent les marchés financiers dans l’économie mondialisée. Afin de légitimer la financiarisation qui commence au début des années 1980 et se poursuit jusqu’à aujourd’hui, certains financiers se sont appuyés sur la théorie économique néoclassique pour faire valoir que les marchés financiers étaient un mécanisme efficace permettant une allocation optimale du capital. On voit bien désormais que cette analyse est totalement erronée.

Le sous-titre de votre livre est Refonder l’économie. Mais comment faire? Quelles mesures proposez-vous?

Suite à la crise financière, le point de vue des économistes a-t-il changé?

En français, le mot «économie» possède un double sens, que la langue anglaise distingue clairement: d’une part, la discipline économique, economics; d’autre part, l’activité économique, economy. Quand j’écris «Refonder l’économie», je pense à la discipline économique. C’est elle que je cherche à renouveler. Mon idée est que les sciences économiques se sont mises dans une impasse en s’écartant des sciences sociales. Aussi convient-il de proposer un socle conceptuel commun, que je nomme «unidisciplinaire», dans le cadre duquel toutes les sciences sociales pourront dialoguer directement. C’est le but fondamental de mon livre. Cependant, dans la mesure où je suis amené à critiquer la théorie d’efficience des marchés financiers, ma réflexion me conduit à réfuter les politiques de dérégulation qui, depuis trente ans, ont mis aux commandes des marchés financiers par nature instables et imprévisibles. Sortir de cette situation ne sera pas simple car de nombreux et très puissants intérêts s’y opposent, mais c’est la seule voie possible.

La crise a été un grand choc et de nombreux économistes ont constaté que l’efficience financière était un leurre. Pour autant, peu d’économistes estiment nécessaire de sortir du cadre conceptuel actuel. Le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz lui-même, par exemple, conteste fortement l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, mais conserve l’idée que la valeur des titres est objective. Pour lui, le problème vient des asymétries d’information: le vendeur connaîtrait la valeur réelle des titres, mais pas l’acheteur. Il propose donc qu’il y ait plus de transparence afin que les acheteurs en sachent autant que les vendeurs. Cela suffira-t-il?

C’est une hypothèse très intéressante. Mais elle est insuffisante parce que, sur les marchés financiers, il est impossible de définir une vraie valeur. Autrement dit, pas plus les vendeurs que les acheteurs ne la connaissent. Stiglitz a à l’esprit ce qui se passe sur le marché des biens: le ven-

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PATRIMOINE

La boîte de conserve, un si précieux patrimoine La valeur marchande des canettes de soda et poupées Barbie est aujourd’hui dérisoire. A terme, leur intégration au patrimoine devrait néanmoins les rendre précieuses, comme témoins-clés de notre temps. TEXTE

| Serge Maillard

Surnommé «l’homme invisible», l’artiste chinois Liu Bolin se recouvre de peinture pour disparaître dans le décor. Cette performance dans un supermarché, où l’artiste se confond avec les canettes de soda, est tirée de la série Hiding in the City de 2010.

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PATRIMOINE

Barbie et boîtes de conserve

TROIS QUESTIONS À Jacques Hainard Ancien conservateur des Musées d’ethnographie de Neuchâtel et de Genève.

«Une boîte de conserve caractérise mieux nos sociétés que le bijou le plus somptueux ou le timbre le plus rare. Il ne faut donc pas craindre de recueillir les choses même les plus humbles et les plus méprisées. En fouillant un tas d’ordures, on peut reconstituer toute la vie d’une société», expliquait en 1931 le célèbre anthropologue Marcel Mauss.

En 1984, vous avez été l’un des premiers à exposer des objets de tous les jours au musée. Dans quel but? C’était un exercice intellectuel de haut niveau! Les objets n’ont de valeur qu’à partir de ce que notre regard leur attribue. Le public a donc dû réapprendre à «voir». Et nous aussi: au début, nous jetions ces objets lors du démontage des expositions… C’était aberrant. J’ai donc décidé que tout objet qui entrait dans le musée subirait le même traitement de conservation, qu’il s’agisse d’un poulet en plastique ou d’une sculpture de l’ethnie Tshokwe en Angola.

Au musée Curie de Paris, une vitrine offre par exemple au regard du visiteur de petites fioles d’apparence banale, mais au contenu surprenant: du radium. «Dans les années 1920 et 1930, ces flacons étaient vendus en pharmacie pour leurs bienfaits sanitaires, explique Régis Bertholon, responsable de la Conservation-restauration à la Haute Ecole Arc à Neuchâtel. Les gens se rendaient en cure dans des sources thermales dont on vantait la radioactivité.» Comment admettre aujourd’hui cette aberration, dans un monde marqué par Tchernobyl et Fukushima? «Le discours ne suffit pas, seul l’objet-témoin peut exprimer cette réalité. La pertinence historique de la fiole de radium fonde sa valeur, et la nécessité de la conserver.»

Quelle a été la réaction du public? On m’a évidemment traité de fou, on me reprochait de ne plus rien avoir de «beau» dans mon musée. Mais je ne suis pas un précurseur: c’est Marcel Duchamp qui a vraiment marqué le siècle avec son art ready-made. Sa Fontaine n’est après tout qu’un urinoir, mais cet objet est devenu une icône, grâce au basculement de notre regard. Sans bien nous en rendre compte, nous avons un pouvoir énorme sur les objets en décrétant leur valeur.

Sans la découverte d’objets anciens, certaines civilisations qui ne maîtrisaient pas l’écrit n’existeraient tout simplement pas à nos yeux. Même pour les périodes plus récentes, des zones d’ombre de notre histoire ne peuvent être mises en lumière que par les vestiges matériels de nos aïeux: «Quels sont les écrits du XVIIIe siècle qui nous sont parvenus? Des inventaires après décès, des actes de mariage et de baptême. Mais tous ces documents décrivent les franges aisées de la société. Il n’y a pas d’inventaire pour les gens pauvres, l’immense majorité de la population, qui ne savait ni lire ni écrire.»

Si vous ne deviez conserver qu’un objettémoin pour le futur, quel serait-il? Probablement un manuscrit d’auteur, truffé de ratures. Je me demande bien comment nous étudierons les textes «lisses» rédigés aujourd’hui sur ordinateur. Ils ne permettent pas de retranscrire l’exercice complet de la pensée de l’écrivain. Un manuscrit est un objet de passage.

Un réseau unique en Europe La Haute Ecole Arc Conservation-restauration, basée à Neuchâtel, forme ses étudiantes et étudiants au traitement d’objets archéologiques et ethnographiques, mais aussi scientifiques, techniques et horlogers. Lors de ce cursus interdisciplinaire, les futurs professionnels sont initiés tant aux méthodes et à l’éthique de la conservation-restauration qu’à ses techniques, basées notamment sur la chimie des matériaux, ou encore aux sciences humaines, comme l’ethnologie et l’archéologie. La haute école est membre du «Swiss Conservation-Restoration Campus», qui regroupe les quatre formations supérieures suisses dans le domaine (Berne, Lugano, Neuchâtel, Riggisberg). «Ce Master établi en coopération entre plusieurs institutions de langues différentes constitue une initiative unique en Europe», souligne le responsable de la filière, Régis Bertholon. Outre le projet CANS, la haute école travaille actuellement à la restauration du trésor de l’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (Valais). «Ce projet vise à développer de nouvelles méthodes de nettoyage ‹électrolytique› des objets d’orfèvrerie en matériaux composites», précise Agnès Gelbert Miermon, coordinatrice de la recherche.

Et aujourd’hui? Aux yeux du conservateur, le terme de «patrimoine» est trop souvent galvaudé – et reste marqué par ce biais élitiste: «La création d’un artiste contemporain est immédiatement étiquetée comme faisant partie de notre patrimoine. Mais ce n’est pas forcément le cas! Un objet n’acquiert une valeur patrimoniale qu’à partir du moment où l’on met tout en œuvre pour le transmettre aux générations futures. Seule une petite partie d’entre eux échappera à la destruction. Et ce sont souvent

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PATRIMOINE

Barbie et boîtes de conserve

les plus banals qui nous en apprennent le plus sur une civilisation.» Le prix ne constitue en effet qu’un indicateur limité de la valeur patrimoniale d’un objet: «La valeur marchande n’est qu’un repère à un moment donné de l’échelle des autres valeurs.» Barbie au musée

La poupée Barbie et le cacao Banania: deux objets quotidiens dont les mutations reflètent l’évolution de notre société. L’emballage de Banania est ainsi passé, au fil de la décolonisation, d’une représentation caricaturale mais précise à un motif vague et symbolique.

Dans les musées ethnographiques, les poupées Barbie et les canettes de Coca-Cola sont progressivement venues côtoyer les statuettes exotiques et coloniales, qui constituaient jusqu’aux années 1970 leur seul fonds d’exposition. C’est précisément sur cet objet si anodin, la boîte de conserve, que portera le prochain projet de recherche de la He-Arc Conservation-restauration baptisé «CANS» (sous la direction de la chercheuse Edith Joseph). «Nous souhaitons non seulement explorer les processus de conservation matérielle, mais également les valeurs et significations de cet objet», précise Agnès Gelbert Miermon, coordinatrice de la recherche au sein de la haute école. Déjà détournée par Andy Warhol comme emblème de la société du tout-jetable, la boîte de conserve, qui a gagné sa place dans les musées, livre des facettes parfois inattendues sur notre temps: «Elle peut témoigner d’habitudes alimentaires ou de l’essor industriel d’une région lorsqu’il s’agit d’une boîte de sardines dans un musée de Nantes. Et revêt même une importance stratégique: elle était utilisée dans les armées pour nourrir les soldats et éviter le scorbut.» Autre exemple de l’intérêt patrimonial des objets du quotidien: l’emballage de la boîte de chocolat Banania, qui a connu une évolution spectaculaire entre les années 1960 et les années 1980: «Au départ, le produit était bien typé des colonies, avec la caricature du «bon Noir» exotique et souriant, explique Régis Bertholon. Avec la décolonisation, cette image s’est simplifiée tout en gardant ses motifs originels, jusqu’à devenir une forme symbolique plutôt qu’un portrait précis.»

dement, explique le responsable. A sa naissance, l’objet présente une valeur de nouveauté et répond à une demande économique. Mais celle-ci évolue et l’objet devient désuet et inutile. S’ensuit une période durant près d’une génération où son existence est très menacée. Passé ce cap, il aura davantage de chances d’entrer dans le patrimoine.»

La biographie d’un objet est presque aussi évolutive que celle d’un être vivant: «Aujourd’hui, les objets se construisent beaucoup plus vite qu’auparavant et se détruisent tout aussi rapi-

Spécialiste de la constitution du patrimoine, le sociologue français Jean Davallon a montré dans ce processus la nécessité d’une «rupture

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PATRIMOINE

Barbie et boîtes de conserve

spatio-temporelle» avec l’objet. Le meilleur exemple? Les objets des années 1970, qui ont acquis une valeur nouvelle auprès des adolescents: ceux-ci redécouvrent avec émerveillement les couleurs brun et orange dominantes de l’époque de leurs parents – qui s’en sont quant à eux détournés.

Le péril numérique

Mais une menace guette le patrimoine: la numérisation croissante d’objets autrefois physiques. «Lors du dernier colloque de l’Association suisse de conservation et restauration, un archiviste bâlois nous a demandé combien d’entre nous prenaient encore des photos avec un appareil argentique, se rappelle Régis Bertholon. Une minorité a levé la main. Par conséquent, at-il poursuivi, nos enfants seraient la première génération sans aucune documentation de leur enfance une fois adultes. Cela a jeté un certain froid dans l’assemblée…»

Les objets, nos seules reliques

De tout temps, l’homme a constitué un patrimoine d’objets qui échappaient à la loi de l’utilité immédiate, en raison de leur rôle sacré, voire de leur valeur magique, souligne Régis Bertholon: «L’explorateur Roger Frison-Roche montre par exemple que jusqu’au XXe siècle, les populations alpines stockaient dans les greniers non seulement les grains indispensables à la survie, mais aussi certains vêtements qui ne servaient qu’une fois par année, dont la perte aurait cependant été considérée comme insupportable.» Qui n’a pas aujourd’hui chez lui une boîte de chaussures dans laquelle il place des mèches de cheveux et des objets qui viennent d’amis ou d’aïeux?

«Le numérique est l’un des supports les plus dangereux pour le patrimoine, car sa pérennité est douteuse», poursuit le conservateur-restaurateur. Le stockage sur disque dur est extrêmement aléatoire: les technologies changent très vite, et il est complexe pour des individus ou des administrations d’archiver tous leurs documents. «Nous avons l’impression de tout stocker, mais nos archives peuvent s’évanouir en un instant.» Si le carnet de bord universel Facebook perdait les données de ses utilisateurs, un pan entier d’éléments susceptibles de rejoindre le patrimoine humain s’effacerait en même temps: «Avec le numérique, il y a une double contrainte: pour sauver un document, il faut sauver la machine qui la contient», souligne Agnès Gelbert Miermon. Face aux dangers de pertes, des équipes travaillent déjà d’arrache-pied à la conservation des données numériques – en sauvant par exemple les CD-Roms devenus illisibles. De son côté, Mark Zuckerberg met également tous les moyens en œuvre pour sauvegarder les données contenues sur son réseau social. Une détermination qui n’est, certes, pas uniquement guidée par des préoccupations patrimoniales.

La volonté de préserver des objets pour les générations futures a néanmoins pris des dimensions presque obsessionnelles dans notre société, comme l’illustre l’initiative «Le grenier du siècle», menée à Nantes au tournant du millénaire: les habitants ont été invités à déposer un objet de leur choix dans un entrepôt scellé, qui ne sera rouvert qu’en 2100. «Il y a une prise de conscience progressive que nous ne vivons plus dans le monde statique de la Genèse. Les montagnes, les animaux, l’homme, même le climat: tout change très rapidement. Cela incite les gens à laisser un objet témoin de leur époque, forcément vouée à la disparition.» Dans une société sécularisée, l’idée de collection matérielle est associée à la lutte contre la mort, note Agnès Gelbert Miermon. «Des métiers spécifiques ont également émergé pour organiser la préservation du patrimoine, qui se constituait auparavant de manière plus naturelle et spontanée, à l’échelle individuelle ou familiale.» Ce qui a conduit à des techniques de conservation des objets de plus en plus perfectionnées, associant sciences de la matière et sciences humaines.

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Le professeur Régis Bertholon craint que la numérisation croissante d’objets comme les photographies ne menace la préservation du patrimoine. Pour lui, il s’agit d’un support très peu fiable.

La professeure Agnès Gelbert Miermon explique comment la transmission d’objets autrefois informelle est aujourd’hui en partie assurée par des professionnels du patrimoine.


PORTFOLIO

Le billet de banque, trait d’union national Fabriquer un billet de banque est une tâche délicate, à la croisée du design et de l’histoire. Cet objet doit incarner la valeur suisse et trouver la confiance du public. De la fondation de la Banque nationale suisse en 1907 à nos jours, huit séries de billets ont été conçues. Aujourd’hui, une neuvième série est en préparation, confiée à la graphiste zurichoise Manuela Pfrunder. Nous en présentons six exemplaires d’époques variées dans ce portfolio. La reproduction ci-contre permet d’apprécier la différence de format au fil du temps.

2e série

1911 Page 47

3e série

1918 Page 51

4e série

1938 Page 31

5e série

1956 Page 57

6e série

1976 Page 65

9e série

2005 Page 39

Sources: Le billet de banque suisse 1907-1997, De Rivaz M., Collection La Mémoire de l’œil, 1997; BNS, Berne.


SOCIAL

La dette, ennemi privé numéro un Le surendettement augmente en Suisse et menace en particulier les jeunes. Pour y remédier, une nouvelle formation entraîne les professionnels du social aux meilleures techniques de désendettement. TEXTE

| Camille Guignet

Les chiffres sont inquiétants. Quelque 3,3% des habitants en Suisse, soit l’équivalent de 240’000 personnes, feraient face à un risque d’endettement sévère. Des individus qui cumulent la présence de crédits avec celle de découverts bancaires ou d’arriérés de paiement critiques, d’un montant supérieur aux deux tiers du revenu mensuel total. «En Suisse, une partie croissante de la population tend à contracter des dettes et recourt aux services sociaux pour s’en sortir, confirme Sophie Rodari, sociologue et professeure à la Haute école de travail social

HETS de Genève. Cela découle en partie des effets de la crise économique, qui commencent à se faire sentir à travers toute l’Europe.» Et ce n’est pas tout: la dernière étude menée sur le sujet par l’Office fédéral de la statistique (OFS), en 2008, révèle aussi que pas moins de 18,2% de la population suisse vit dans un ménage ayant contracté au moins un emprunt ou un crédit autre que le crédit hypothécaire sur le logement principal. Soit là aussi un risque de tomber dans la spirale du surendettement.

18,2% part de la population suisse ayant déjà contracté au moins un crédit autre qu’une hypothèque

3,3% part de la population suisse touchée par l’endettement sévère

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SOCIAL

La dette, ennemie des ménages

Un danger qui s’accroît pour certaines catégories de la population: «Les working poor sont surreprésentés parmi les personnes endettées, tout comme les familles monoparentales, observe Sophie Rodari. Depuis cinq ans environ, nous constatons également une augmentation des risques de surendettement chez les travailleurs indépendants.» Les jeunes sont eux aussi particulièrement concernés par le problème: un tiers des résidents suisses de 18 à 25 ans sont endettés, selon une étude réalisée en 2011 par la société de recouvrement Intrum Justitia.

Endettés: des cabossés de la vie aux jeunes «flambeurs» Comment tombe-t-on dans la spirale du surendettement? Les difficultés apparaissent souvent suite à une perte d’emploi, une rupture conjugale ou un souci de santé. Nelly Lëschwendimann, une Genevoise de 48 ans, a ainsi dû faire face au cumul de ces handicaps: «Je travaillais dans un fast-food. J’ai perdu mon emploi suite à un accident qui m’a endommagé quatre vertèbres. A la même période, j’ai vécu un divorce difficile. C’est à partir de là que les problèmes ont commencé.» Endettée depuis vingt ans, cette mère de famille reçoit aujourd’hui une aide de 2’000 francs par mois de l’Hospice général, ainsi qu’une allocation de 300 francs pour payer son logement: «Le manque d’argent est pour moi une source de stress. J’y pense chaque jour. J’ai peur d’être mise en poursuite ou même en prison si je n’arrive pas à rembourser mes dettes.»

Cette situation alarme des services sociaux déjà très sollicités: «A Genève, une bonne moitié des personnes bénéficiant de l’aide sociale sont surendettées, explique Alberto Ochoa, responsable de l’unité information sociale et prévention de l’Hospice général. Elles se retrouvent vite dans un cercle vicieux: le fait d’avoir des poursuites les empêche de trouver un logement ou un travail. Ce qui les maintient dans une situation de dépendance par rapport à l’Etat.» CETTE PAGE CONTIENT 681 MOTS, 4’369 CARACTÈRES ET LA LETTRE «A» Y APPARAÎT À 253 REPRISES.

Mais le surendettement touche également de plus en plus de jeunes et de travailleurs indépendants en Suisse. Des personnes souvent sans problèmes personnels ni familles à charge, mais qui ont cédé aux sirènes de la consommation avec des ressources financières limitées.

Conseils pour endettés chroniques

Face à la gravité de la situation, une prise de conscience sur l’endettement s’opère depuis quelques années en Suisse, et des actions préventives sont initiées dans les communes, les écoles, les associations et même certaines entreprises. A Genève, l’Hospice général propose par exemple un atelier intitulé «gestion de budget et moyens de désendettement» qui s’attaque à ce problème. Au niveau national, la ligne téléphonique «SOS info dettes» de Caritas répond aux questions des personnes endettées et les réoriente vers les services compétents.

«La publicité et le marketing incitent les jeunes à consommer pour être dans le coup, constate Sophie Rodari, à la Haute école de travail social de Genève. Ils s’achètent le dernier ordinateur ou s’offrent des vacances alors qu’ils n’en ont pas forcément les moyens. Les jeunes s’identifient au mode de vie des classes supérieures et les imitent afin de s’intégrer socialement.» Une pression qui incite aux comportements les plus risqués sur le plan financier. Mais la vie à crédit finit généralement par réclamer son dû.

La Haute école de travail social de Genève propose même depuis peu un Certificate of Advanced Studies (CAS) en gestion de dettes. Cette formation, qui s’adresse aux professionnels du social, vise à leur donner des outils pour aider les personnes endettées à s’en sortir. Une méthode qui porte ses fruits sur le terrain: «Un processus de désendettement dure entre deux et trois ans, explique Sophie Rodari. Les personnes conseillées parviennent dans 80% des cas au rééquilibrage de leurs dépenses, c’est-à-dire à éviter que la dette ne grandisse davantage, et dans 20% des cas au désendettement total.»

Pour parvenir à ces résultats, les professionnels du social s’attaquent notamment aux comportements. «Dans le cadre du processus de désendettement, nous aidons les participants à différencier le nécessaire du superflu et à adapter leurs dépenses à leurs moyens financiers.» Des principes de bon sens qui méritent d’être rappelés, alors que les moyens de paiement deviennent de plus en plus virtuels, rendant l’acte d’achat aussi facile qu’un clic de souris.

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PORTRAIT

Un rapport individualisé à la valeur Nous possédons tous notre propre définition de la valeur. Un mannequin, une bénévole, un garde-pêche, un business angel et un producteur de safran partagent ici leur vision personnelle. TEXTE

| Camille Guignet | Lisa Roehrich

PHOTOS

Elsa Kurz, 28 ans, présidente bénévole de l’association Stop Suicide, sur la valeur du travail «Sans mon activité bénévole, je n’en serais pas là aujourd’hui» Depuis trois ans, Elsa Kurz préside le comité de l’association Stop Suicide de manière bénévole. Une activité à laquelle elle consacre environ un jour par semaine. Pourquoi a-t-elle choisi de travailler durant son temps libre? «J’adhère aux valeurs de l’association, qui s’attaque à un problème complexe et tabou dans la société. Elle regroupe une dizaine de collaborateurs motivés, qui font de la prévention du suicide principalement auprès de jeunes.» Pragmatique, elle réalise parfaitement la valeur de son expérience d’un point de vue professionnel. «Ce travail m’a permis d’acquérir et de mettre en avant des compétences que je n’avais pas développées durant mon parcours académique: par exemple en matière de gestion, de finances, de ressources humaines et de relations publiques. En tant que bénévole, j’endosse des responsabilités que l’on ne confie pas forcément à un jeune professionnel.» Elsa Kurz explique que son bénévolat l’a aidée à déterminer son orientation professionnelle, et à décrocher son poste actuel: «Je me suis découvert un intérêt pour le monde associatif. Depuis quelques mois, je suis collaboratrice au Conseil suisse des activités de jeunesse, qui fédère des organisations destinées aux jeunes en Suisse. Sans mon activité bénévole, je n’en serais pas là aujourd’hui.»

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PORTRAIT

Philippe Savary, 38 ans, garde-pêche, sur la valeur de la nature

Un rapport individualisé à la valeur

«L’homme s’est trop déconnecté de la nature» «L’eau a une valeur inestimable, on l’oublie trop souvent.» Philippe Savary est garde-pêche pour le Service des forêts, de la faune et de la nature dans la région de la Basse-Broye vaudoise. Il s’implique depuis des années dans la protection des cours d’eau, en menant par exemple l’enquête suite à la dénonciation de cas de pollution. «Chaque année, des centaines de cas du genre sont déclarés en Suisse. Des privés jettent par exemple leurs déchets liquides dans les grilles d’eau de pluie en s’imaginant qu’elles sont connectées à une station d’épuration, alors qu’en réalité, elles débouchent directement dans une rivière.»

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Pour lui, la valeur de la nature réside d’abord dans sa diversité: «Les lacs et les rivières suisses abritent plusieurs dizaines d’espèces de poissons différentes. Malheureusement, une bonne partie d’entre eux est sur le déclin.» Un constat qui le pousse à réfléchir à notre responsabilité par rapport à l’environnement. «L’homme s’est construit un monde de technologies de pointe, et s’est petit à petit déconnecté de la nature. Il évolue pourtant dans un tout plus vaste, qui comprend aussi mondes animal, végétal et minéral.» Dans son quotidien, Philippe Savary regrette que la population s’inquiète tant de la pollution de l’air et oublie celle de l’eau. «Le travail que j’effectue est un brin répressif. Mais il me semble important de voir plus loin que sa propre vie et de rendre le public plus sensible aux milieux aquatiques.»


PORTRAIT

Un rapport individualisé à la valeur

Daniel Jeitzinger, 62 ans, producteur de safran, sur la valeur de cette épice «Je cultive le safran par fierté, pour perpétuer une belle tradition» A la retraite depuis un peu plus d’une année, Daniel Jeitzinger cultive le safran à ses heures perdues – comme de nombreux autres habitants de sa commune de Mund, en Valais: «Nous sommes environ 140 à cultiver cette épice dans la région, qui est la seule spécialisée dans ce domaine en Suisse, explique cet ancien maçon. Ce commerce s’est beaucoup développé depuis une trentaine d’années: en 1978, on le cultivait sur 500 m2. Aujourd’hui, la surface atteint les 18’000 m2!» Le safran a besoin d’un climat sec et d’un sol sablonneux et argileux. Sa culture est compliquée par le fait qu’elle ne peut être effectuée qu’à la main, un paramètre qui explique le prix élevé du produit: un gramme de safran de Mund, certifié AOC, coûte 18 francs! «Personnellement, je produis entre 30 et 70 grammes seulement par année. Mais la quantité de la récolte dépend beaucoup de la météo.» Avec de si petites productions, impossible pour Daniel Jeitzinger de vivre de cette activité, malgré la réputation de l’épice. «Nous cultivons surtout cette plante par fierté, pour perpétuer une belle tradition qui remonte au XIVe siècle.»

Alain Nicod, 52 ans, business angel, sur la création de valeur

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«Une start-up est obligée de créer pour avancer» Alain Nicod est l’un des business angels les plus connus en Suisse romande. Gérant de fonds pour la société VI Partners, il est notamment devenu célèbre comme fondateur du supermarché en ligne Le Shop.ch. Quand on l’interroge sur les moteurs de la création de valeur, il cite l’énergie propre aux petites sociétés: «Une startup n’a pas d’histoire. Elle n’est pas empêtrée dans une structure et jouit donc d’une liberté totale de penser. Elle est obligée de créer pour avancer, de naviguer à vue, comme un pirate qui décide de partir à l’ouest sans forcément savoir ce qu’il va y trouver!»

Avant de se lancer dans un nouveau projet, ce serial-entrepreneur préconise de s’armer d’un état d’esprit mêlant optimisme et paranoïa «afin de voir loin et d’anticiper les coups». Les valeurs importantes dans le monde du travail sont pour lui le courage, «car il en faut pour se lancer dans un nouveau projet», la simplicité, «car les meilleures idées ont souvent cette qualité» et la franchise «pour pouvoir parler des choses qui vont ou ne vont pas». Sans oublier l’humour: «J’aime les gens qui rigolent et travaillent intensément, dans un défi permanent. On retrouve souvent ces profils dans le milieu des start-up, qui est un monde de tous les extrêmes.»


PORTRAIT

Un rapport individualisé à la valeur

Madlaina Boillat, 25 ans, mannequin, sur la valeur de la beauté «La beauté physique est à double tranchant» «Mon apparence peut être un atout, mais elle a aussi pu me desservir.» Madlaina Boillat travaille depuis quatre ans pour une agence de mannequinat, en parallèle à ses études. Elle a notamment posé pour la collection «Finalement, j’ai opté pour le carré» du jeune styliste Maxime Rappaz, qui a remporté le Annabelle Awards en 2011. Mariée depuis trois ans, Madlaina Boillat accorde beaucoup d’importance à la séduction: «On séduit tous les jours et pas seulement dans les rapports amoureux, sinon la vie serait trop triste! Pour moi, l’apparence est importante mais ne fait pas tout. Je suis davantage séduite par l’attitude d’un homme et son sens de l’humour que par sa plastique.» Quand on l’interroge sur la valeur de la beauté, la jeune femme fait preuve de nuance: «C’est un privilège à double tranchant. Quand vous êtes jolie, vous avez peutêtre droit à davantage de sourires dans la rue et à beaucoup d’attention. Les gens ont tendance à vous apprécier sans rien savoir de vous. Cette estime est agréable, mais elle a paradoxalement tendance à me complexer, car je n’ai rien fait pour la mériter!» Soucieuse d’être reconnue pour ce qu’elle vaut, Madlaina Boillat s’investit à fond dans ses études. «Je viens de commencer un Master en biologie, à Genève. Si tout se passe bien, j’enchaînerai sur une thèse.» Le sujet qui l’intéresse? «J’aimerais travailler pour un laboratoire qui cherche notamment à comprendre pourquoi nous sommes biologiquement attirés par certains individus.»

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SANTÉ

Ce que vaut une vie humaine Les estimations de la valeur de la vie sont de plus en plus fréquemment utilisées pour calculer les primes d’assurance ou justifier les prestations médicales. Une démarche qui n’est pas à l’abri des dérives. TEXTE

| Albertine Bourget

compte de plusieurs facteurs, dont la notion de prise de risque. Conséquence: «Ceux qui prennent plus de risques ont une valeur statistique de vie plus basse», précise-t-il. Cette valeur s’accroît en revanche avec le revenu et change selon la richesse des pays.

La valeur d’une vie humaine? Pour l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis, elle se chiffre à 9,1 millions de dollars – et à 7,9 millions de dollars pour la «Food and Drug Administration». Le canton de Berne l’évalue à 5 millions de francs. Pour l’OMS, une année de vie tourne autour des 180’000 francs. Des montants qui paraissent absurdes. Mais c’est un fait: la valeur de la vie se décline en courbes depuis longtemps déjà.

Comme l’explique Pierre Gobet, la vie humaine est généralement évaluée en fonction de deux paramètres essentiels: l’âge et la capacité de gain de la personne concernée, soit «la somme qu’une personne est théoriquement susceptible de gagner dans la tranche de vie qui lui reste à vivre». Problème: cette méthode de calcul «favorise tendanciellement les hommes jeunes et bien formés occupant des postes particulièrement bien dotés».

Ce calcul, «intimement lié au développement de la technologie assurantielle, et plus généralement de la technologie du risque», apparaît au XIXe siècle, explique le docteur Pierre Gobet, professeur à la Haute école de travail social et de la santé – EESP – Lausanne. L’estimation de la valeur de la vie entre en effet dans le calcul du prix des primes d’une assurance vie ou d’une rente accident: «Le développement des assurances personnes est pratiquement impensable sans l’attribution d’une valeur de la vie», souligne le professeur.

Cette estimation ne servira pas uniquement au calcul des primes d’assurance, mais aussi à déterminer la pertinence des traitements médicaux: «La question de la valeur de la vie apparaît indirectement dans toutes les analyses visant à établir le rapport coûts-bénéfices des prestations», souligne le professeur Gobet. Celles-ci sont comparées selon le coût par année de vie de bonne qualité (quality adjusted life years ou QALY) gagnée qu’elles promettent. Le standard international ferait tourner cette année de quality life autour des 50’000 dollars, mais de

Les travaux de William Kip Viscusi, de la Vanderbilt Law School aux Etats-Unis, ont été déterminants pour l’estimation de cette valeur pas comme les autres. Depuis la fin des années 1970, cet expert se penche sur la «valeur statistique» de la vie humaine et tient pour cela

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Santé parfaite

Ce que vaut une vie humaine

Quand la vie ne tient qu’à un fil: le 7 août 1974, le funambule français Philippe Petit réalise sa plus célèbre performance, la traversée – illégale – entre les deux tours du World Trade Center à New York.

Avec le programme QALY

A

Mort

QUALITÉ DE VIE

SANTÉ

B

Sans le programme QALY Mort 1

Mort 2

TEMPS

Les indicateurs QALY servent à estimer l’impact promis par un traitement médical. La zone hachurée A correspond au gain de qualité de vie obtenu grâce au programme QALY, la zone hachurée B au gain de durée de vie.

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SANTÉ

Ce que vaut une vie humaine

soins que l’on est prêt à financer, surtout pour les personnes âgées et les personnes atteintes de cancer.»

nouvelles études tendent à démontrer que ce chiffre est bien trop bas. En Suisse, où les coûts de la santé sont en augmentation constante – près de 11,5% du PIB consacré aux soins médicaux en 2009 –, l’idée d’une «valeur statistique» du patient prend de l’ampleur. La réforme de la LAMal en 2006 a garanti aux citoyens suisses une couverture maladie, mais elle a aussi exigé que les examens et les traitements soient efficaces, adéquats et économiques. Cette réforme oblige ainsi le système sanitaire à justifier ses prestations et à les mesurer. Pour cela, le conseil d’experts du Swiss Medical Board, chargé d’évaluer le rapport coût-efficacité de traitements médicaux, s’appuie notamment sur l’indicateur QALY.

Cette spécialiste des soins palliatifs ne mâche pas ses mots: «Le «patient au centre» est un slogan utilisé par certaines institutions de soins ou caisses maladie. Or, ce qui est réellement au cœur des préoccupations est l’augmentation des coûts de la santé, qu’il s’agit de maîtriser. Le patient est devenu un consommateur de soins et il faut donc quantifier cette consommation. Mais le danger est de le considérer uniquement du point de vue de sa réalité statistique et pécuniaire.» Les soins palliatifs pourraient se retrouver en difficulté si la seule pensée comptable guide les décisions à prendre: «L’institutionnalisation de ces soins vus au départ comme subversifs est certes une évolution réjouissante, mais il y a un risque qu’ils deviennent une prestation de soins comme les autres, répondant alors prioritairement à une logique venue de l’extérieur et visant à prouver leur caractère adéquat, efficace et économique.»

Pour Pierre Gobet, l’estimation de la valeur de la vie est certes nécessaire pour assurer les personnes contre les risques sanitaires et d’accidents. «Elle ne peut cependant être réduite à la capacité de gain d’un individu. D’autre part, la valeur de la vie est une notion absolue, attachée à une personne unique, irremplaçable. Elle ne peut être utilisée à des fins comparatives, visant comme dans le cas des QALY à l’optimisation du niveau collectif de santé.»

Or, pour Murielle Pott, être «efficace» en fin de vie est un non-sens: «Quelques études essaient de prouver que les soins palliatifs permettent d’économiser sur les coûts de la santé. Mais l’essence même de ces soins est d’interroger la société sur ce qui reste à faire quand il n’y a plus rien à faire. Si les soins palliatifs oublient leur mission première, ils n’existent plus.»

La mise sous chiffres de la vie humaine peut en effet conduire à des dérives: «Ce calcul devient extrêmement dangereux quand il sert à déterminer l’attribution ou la rétention de prestations ou même, plus radicalement, quand il devient un pivot de la pensée eugénique.» On songera ici à la politique basée sur la distinction entre lebenswertes et lebensunwertes Leben de l’Allemagne hitlérienne, qui discriminait les personnes handicapées. Mais aussi aux lois américaines sur l’eugénisme de 1907 ou aux lois suisses (la Suisse est le premier pays européen à adopter de telles lois, dans le canton de Vaud en 1929) qui ont précédé la pratique nazie.

Pas une raison toutefois de tout voir en noir: «L’association palliative.ch a pris très tôt conscience de la nécessité de réfléchir au financement des soins palliatifs. Des travaux menés conjointement par des représentants de l’Office fédéral de la santé publique, des cantons, de palliative.ch et de Santé suisse sont proches d’aboutir sur le financement des prestations essentielles pour pouvoir terminer ses jours chez soi – le souhait de 73% des Suisses. Un autre groupe réfléchit à une structure tarifaire uniforme pour les prestations des services spécialisés en soins palliatifs.» La valeur de la vie humaine s’est invitée à l’ordre du jour des décideurs. Elle n’est pas près de le quitter.

Le patient quantifié à outrance

Professeure à l’HESAV – Haute école de Santé Vaud, Murielle Pott se dit inquiète des glissements sémantiques à l’œuvre: «Dans les milieux de la santé, on est passé de la notion de «qualité de vie» à celle de «valeur de la vie». Le débat est ouvert en Suisse sur le coût des

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PORTFOLIO

1938 Billet de 1’000 francs A l’origine de ce billet de réserve datant de 1938, on trouve un autre grand nom de la peinture suisse: Hans Erni. Le Lucernois proposa le thème de l’électricité, sous forme d’une turbine encerclée de montagnes, pour illustrer le verso du billet de 50 francs – un sujet moderne qui tranchait avec les précédentes éditions figurant essentiellement des paysans ou artisans. Une image trop forte pour orner la plus petite des coupures, décida la Banque nationale, qui l’utilisa donc pour le billet de 1’000 francs. Source: BNS, Berne.


MUSIQUE

La valeur du live Crise du disque oblige, les musiciens reprennent la route pour gagner leur vie. Friand d’émotions, le public accepte – jusqu’à un certain point – de payer le prix pour les voir en concert. TEXTE

| Sylvain Menétrey

ont également misé sur les concerts pour compenser le recul des ventes de disques. Depuis une dizaine d’années, les tournées s’allongent tandis que l’offre en salles et en festivals s’étoffe, ce qui génère une hausse du chiffre d’affaires des spectacles. «En Suisse, les recettes des concerts ont dépassé celles de la vente de musique enregistrée il y a environ cinq ans», confirme Vincent Sager, le directeur de l’organisateur de spectacles Opus One. Pour Patrick David, co-fondateur de l’agence lausannoise de tournée et de management Two Gentlemen, ce succès s’explique par un élargissement de la base de public: «Le nombre de personnes qui ont des casques sur les oreilles dans la rue ou dans le train témoigne de l’intérêt croissant des gens pour la musique.»

L’industrie musicale semble enfin mieux respirer, après une décennie noire. Entre 1999 et 2009, les ventes de disques ont chuté de 26,3 milliards à 17 milliards de dollars, selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique. L’espoir est revenu l’an passé, puisque dans son rapport annuel, l’organisme a annoncé une première hausse des ventes grâce aux revenus du téléchargement et des abonnements streaming. Cette traversée du désert a néanmoins laissé des traces dans l’univers de la musique. Pour ne pas sombrer, les maisons de disques et les managers d’artistes ont cherché à diversifier leurs sources de revenus. Les stars de la pop comme Lady Gaga ou Justin Bieber constituent plus que jamais des marques globales, aux ramifications multiples. L’adolescent canadien écoule ainsi chaque année l’équivalent de 120 millions de dollars de parfum à son nom. «Nous n’assistons pas à la mort de notre industrie, mais à sa mue, expliquait récemment son manager Scooter Braun au magazine The New Yorker. Les ventes de CD ont baissé drastiquement, mais le business global est en croissance grâce aux licences, au merchandising et aux ventes numériques.»

Une aubaine d’abord pour les stars

Jadis gérée par de petites sociétés artisanales, l’organisation de spectacles a attiré de puissants acteurs alléchés par les perspectives financières de cette nouvelle poule aux œufs d’or. Les majors ont racheté des entreprises de tournées, à l’image de Warner qui a acquis Jean-Claude Camus Productions, le producteur de Johnny Hallyday ou de Michel Sardou. Surtout, des organisateurs de concerts comme Live Nation ou AEG Live, tous deux fondés

Comme tous les musiciens n’ont pas le potentiel aromatique du blondinet, leurs managers

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CETTE IMAGE EST CONSTITUÉE DE 25’806 PIXELS ET 36 COULEURS. ELLE A ÉTÉ PEINTE POUR HÉMISPHÈRES EN ACRYLIQUE AVEC 5 PINCEAUX SUR UNE TOILE DE 80X120CM.


MUSIQUE

La valeur du live

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MUSIQUE

La valeur du live

«Les acteurs non professionnels ont un contact direct avec le public»

en 2005, contrôlent désormais tous les maillons de la chaîne, de la billetterie aux infrastructures. Pour s’assurer les services des plus grandes stars, ces tourneurs font de la surenchère, proposant des dizaines, voire des centaines de millions de dollars, à des artistes comme Madonna, Jay-Z ou U2. Dans le monde francophone, des artistes tels que Yannick Noah ou David Guetta engrangent plusieurs millions d’euros par an avec leurs tournées. «Dans le jazz, un musicien comme Keith Jarrett réclame des sommes à six chiffres», relève pour sa part George Robert, directeur de la section jazz au Conservatoire de Lausanne.

Le théâtre contemporain offre parfois des rôles à des personnes sans expérience de la scène. Barbara Giongo, productrice de la compagnie L’Alakran d’Oscar Gómez-Mata, qui a dirigé les diplômés de La Manufacture, explique cette démarche. Dans quel cadre avez-vous fait appel à des acteurs amateurs?

Je préfère le terme non professionnel, car le mot amateur renvoie aux troupes qui jouent pour le plaisir. Dans notre pièce Kaïros, montée à la Comédie de Genève en 2009, nous avions par exemple fait appel à Maria, âgée de plus de 80 ans, qui était toujours sur scène sur sa chaise à roulettes, et à un jeune garçon d’origine sri-lankaise, qui interprétait un vendeur de fleurs de rue.

Pour rentabiliser leurs investissements considérables, les tourneurs ont imposé une hausse substantielle du prix des billets. «Il y a quinze ans, le prix de référence se situait autour de 50 francs, aujourd’hui il dépasse les 85 francs», constate ainsi Vincent Sager d’Opus One. Des majorations qui ne semblent pour l’instant pas influencer de manière négative la fréquentation, même si le système comporte ses limites. Le récent concert de Madonna à l’Olympia à Paris, lors duquel les fans ont hué la chanteuse au son de «Remboursez !» à la fin d’une prestation de 45 minutes sans rappel pour des billets allant de 90 à 200 euros, montre que le public n’est pas prêt à se faire tondre sans contrepartie.

Pourquoi ne pas avoir choisi des acteurs professionnels?

Les non professionnels contribuent au spectacle par leur seule présence, comme ces personnes qui sautent dans l’arène sans savoir faire de la corrida, qu’on appelle les espontáneos en espagnol. Ils ont un contact direct avec le public, qui se reconnaît dans leur fragilité naturelle, non construite.

Les perspectives financières des artistes varient en réalité beaucoup en fonction des circuits sur lesquels ils se produisent. «En règle générale, les cachets des artistes de jazz qui jouent dans les grands festivals ont augmenté ces dernières années. A l’inverse, la situation de ceux qui évoluent dans les clubs s’est dégradée. A Paris, par exemple, on leur propose souvent un fixe très bas et un pourcentage sur les entrées, ce qui les oblige à dépenser beaucoup d’énergie en autopromotion», analyse George Robert.

Il aurait plutôt fallu engager un véritable vendeur de fleurs…

C’était notre idée au départ, mais ils n’ont en général pas de permis de séjour. Impossible donc de les payer. Il arrive cependant que nous engagions des «locaux» lorsque nous partons en tournée. A Burgos, en Espagne, le théâtre a recruté un vrai clandestin chinois qui vendait des DVD pirates. Le public l’a reconnu et l’a applaudi quand il est arrivé sur scène! Il s’est retrouvé subitement en pleine lumière, alors que d’habitude il se cachait derrière ses DVD. Cette intervention était très forte.

Les programmateurs ont le beau rôle

En Suisse, une convention collective signée par 35 clubs recommande une rémunération minimale de 400 à 500 francs pour les musiciens de jazz. «Mais dans les autres genres musicaux, le marché est complètement libre», ajoute Marc Ridet, président de la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (CMA).

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MUSIQUE

La valeur du live

Dans ce cas, les cachets des artistes reposent sur leur notoriété et sur les lois de l’offre et de la demande. «Comme les disques rapportent moins, il y a davantage de musiciens qui cherchent des dates de concerts. Assiégés par les demandes, les programmateurs peuvent se permettre d’offrir des conditions moins attractives», explique George Robert. Une situation qui a des conséquences directes pour les musiciens du circuit alternatif: «Je touche moins d’argent qu’en 2005 pour de plus gros concerts», relève ainsi Thomas Grandjean, le leader vaudois du groupe de rock BigPants.

Emotion et authenticité

C’est un paradoxe: en poussant à l’extrême la dépersonnalisation de l’artiste, décrite dès 1936 par le philosophe allemand Walter Benjamin dans son essai L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, les technologies contemporaines ont entraîné la revalorisation du corps du musicien et de sa prestation sur scène. «Lors d’un enregistrement classique, on colle des bouts de prise les uns aux autres afin d’obtenir un produit parfait, aux dépens de l’émotion qui est la grande valeur du live», confirme Eva Aroutunian, pianiste et directrice du Conservatoire de Genève.

D’autres facteurs influencent le montant des cachets à la hausse comme à la baisse. «Si le manager cherche à remplir un trou dans une tournée, il acceptera facilement de baisser les prix, parfois de moitié, car il est toujours plus intéressant de jouer – même à prix bradé – que d’assurer à perte les frais d’hébergement et de bouche des musiciens», souligne George Robert. Tout est affaire de négociation, et les programmateurs qui bénéficient de bonnes relations avec les managers et les artistes obtiennent généralement de meilleures conditions.

La spontanéité du concert ne se retrouve pas en studio. «En live, on se permet de changer les arrangements selon notre humeur et le rapport au public», explique le chanteur de BigPants. Et George Robert de renchérir: «Les deux exercices n’ont rien à voir. Il y a dans le live une tension palpable, quelque chose de presque magique. Se retrouver à un mètre d’un musicien est devenu quelque chose de très important de nos jours, où l’aspect visuel a gagné en importance. Voir un musicien constitue une expérience mémorable. On peut le vérifier avec le succès des concerts diffusés à la télévision, en DVD ou sur internet.»

L’importance économique du live par rapport au disque varie aussi selon les niches musicales: «En hip-hop, les musiciens réalisent des ventes très basses, mais font de bons scores en live, note Patrick David de Two Gentlemen. A l’inverse, dans le rock, qui attire un public plus adulte, des groupes comme Radiohead parviennent à vendre énormément de coffrets collectors.» Une application de la BBC comptabilisant les téléchargements illégaux montre l’importance du piratage en hip-hop: en France, le groupe de rap Sexion d’Assaut arrive en tête des artistes piratés avec plus de 8 millions de titres échangés. De l’autre côté de l’Atlantique, les rappeurs Drake aux Etats-Unis et Kanye West au Canada dominent ce classement. S’il ne l’a pas totalement enterré, le numérique a taillé le disque en pièces. Un dépeçage qui a comme conséquence le retour au vinyle pour les plus fétichistes de l’objet. Mais aussi au live, manière de partager un véritable moment avec un artiste, sa vision de la musique et sa sensibilité, plus nuancée que sur le seul tube téléchargé.

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ART

Les coups montés du marché de l’art L’artiste Damien Hirst a fait exploser le prix d’un vieux portrait de Joseph Staline par le simple ajout d’un nez rouge. Comment une œuvre d’art a priori sans intérêt peut-elle soudainement valoir des millions? Explications. TEXTE

| Benjamin Bollmann

Adrian Anthony Gill n’aurait jamais imaginé vendre aussi cher son vieux portrait de Joseph Staline. L’éditorialiste du Sunday Times avait acquis le tableau non signé pour seulement 200 livres sterling et l’utilisait dans son bureau comme «aide pour travailler dur». En 2007, Gill envoie une demande de mise aux enchères à la société Christie’s, qui refuse sous prétexte qu’elle ne prend pas de représentations de Staline ou Hitler. «Et si c’était un Staline par Damien Hirst?», rétorque le journaliste. «Dans ce cas, nous serions ravis de l’avoir», admet Christie’s. Gill appelle alors l’artiste et lui demande de peindre un nez rouge au dictateur, ce qu’il accepte de faire. Résultat: l’œuvre trouve preneur à 168’000 livres, soit plus de 250’000 francs.

chère de l’histoire. En 2010, un tas de bonbons atteint aux enchères 4,6 millions de dollars: pour l’artiste défunt, Félix González-Torres, ces friandises sont censées être empilées sur le sol et mangées par les spectateurs – elles représentent son ami le collectionneur Marcel Brient. Des créateurs devenus usines

Comment justifier de telles sommes? «Le prix d’une œuvre d’art ne correspond pas forcément à sa valeur artistique, estime Pierre-Henri Jaccaud, directeur de la galerie Skopia à Genève. Le marché reflète le goût moyen d’un certain nombre de personnes à un certain moment. Des clowneries peuvent êtres mises en vente pour une fortune, des œuvres somptueuses pour un prix accessible.» Dans son livre The $12 Million Stuffed Shark, l’économiste Don Thompson souligne que le prix dépend avant tout de «l’image de marque» de l’artiste, une valeur qui s’acquiert en travaillant avec une galerie réputée, en bénéficiant de relais dans les médias ou encore en intégrant de grandes collections privées. Le marché a ainsi tendance à automatiquement plébisciter les nouvelles œuvres des artistes cotés – quelle qu’en soit la qualité intrinsèque.

Paradoxe étonnant, des créations qui passent difficilement pour des chefs-d’œuvre, du moins aux yeux de profanes, atteignent des sommes exorbitantes sur le marché de l’art. Damien Hirst est passé maître en la matière: le Britannique a écoulé pour plusieurs millions de dollars des tableaux très similaires ne comportant que des points de couleurs sur fond blanc – qui plus est produits par ses assistants. Autre exemple: en 2005, une publicité Marlboro reprise en photo, signée et encadrée par l’artiste américain Richard Prince est vendue 1,2 million de dollars, ce qui en fait alors la photographie la plus

Il n’est, par exemple, pas rare que des collectionneurs participent aux enchères d’un artiste uniquement pour s’assurer qu’une pièce ne soit

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LE DROIT DE REPRODUCTION DE CETTE IMAGE DANS HÉMISPHÈRES A COUTÉ 47 DOLLARS.


ART

Les coups montés du marché de l’art

Plutonium par Damien Hirst (1997)

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Les coups montés du marché de l’art

entre 1 et 20 millions de dollars ont l’avantage de bien conserver leur valeur sur le long terme. Elles ont attiré de nombreux investisseurs depuis la crise de 2008.»

pas écoulée trop bon marché et ne dévalue leur propre collection. Certains artistes contemporains comme Andy Warhol ont monté de véritables usines artistiques, produisant des pièces similaires par dizaines voire centaines durant leur carrière: il suffit que le prix de l’une d’entre elles baisse pour que la valeur de toutes les autres soit tirée vers le bas sur le marché de l’art.

Au-delà de ces montants, il ne s’agit plus d’investissements mais d’une «chasse aux chefsd’œuvre» pratiquée par un club restreint de multi-milliardaires. Ce jeu a lui aussi connu un essor fulgurant durant la crise: onze des vingt plus grandes sommes jamais payées aux enchères pour des œuvres d’art ont été enregistrées depuis 2008. Le record remonte au 2 mai 2012, avec la vente du Cri d’Edvard Munch pour 120 millions de dollars. «Il faut cependant savoir qu’aucune œuvre d’art achetée pour plus de 30 millions de dollars n’a jamais été revendue à profit, souligne Sergey Skaterschikov. En ce sens, il est complètement irrationnel de payer davantage.»

Un marché qui est d’ailleurs tout sauf transparent, ce qui contribue aussi à fausser le lien entre valeur artistique et valeur marchande: acheter une œuvre en possession d’informations privilégiées, comme le fait de savoir avant tout le monde que cet artiste va prochainement être exposé dans un grand musée, ne constitue pas un délit d’initié comme à la Bourse. Analyste financier et fondateur de la société Skate’s Art Market Research, Sergey Skaterschikov confirme: «L’art n’est pas vendu comme un instrument financier: les marchands parlent plutôt d’une ‹quête intellectuelle› et en sortent ainsi blanchis.»

La crise n’est en revanche pas bénéfique aux œuvres d’art contemporain, qui inspirent moins de solidité sur le long terme aux investisseurs. Pas sûr que le nez rouge de Hirst aurait atteint une telle somme dans la période post-2008. «Il existe un surplus d’offre pour une demande très sélective. Actuellement, Damien Hirst ne vend quasiment pas d’œuvres à plusieurs millions.» Pas de quoi reléguer l’artiste pour autant… «Il joue désormais sur son image et propose à des prix abordables des posters, éditions limitées ou autres produits associés. Son modèle d’affaires se rapproche aujourd’hui plus d’une marque de mode et rencontre un énorme succès.» Pour Sergey Skaterschikov, c’est bien ce jeune segment du marché – les œuvres d’art de «consom-

Les artistes eux-mêmes ne sont pas toujours innocents dans l’apparition de ces engouements commerciaux: «Comme parfois dans le cinéma ou la musique, certains créateurs essaient de suivre les tendances pour séduire un public plutôt que d’inventer des choses nouvelles et maintenir une éthique de travail, dénonce Yann Chateigné, responsable du département Arts visuels à la Haute école d’art et de design Genève – HEAD. D’autres distinguent dans leur pratique les œuvres destinées aux collectionneurs privés de celles plutôt expérimentales pour les institutions. Cependant, de nombreux artistes évoluent en dehors du marché et se concentrent sur leur démarche artistique. Pour moi, les meilleurs restent avant tout ceux qui donnent le sentiment d’une œuvre cohérente dans sa globalité.»

Les hautes écoles d’art résistent aux sirènes du marché Comment les hautes écoles d’art de la HES-SO forment-elles leurs étudiantes et étudiants aux dures réalités du marché? «Ce serait une erreur de vouloir formater une pratique artistique par rapport à une quelconque demande, qui évolue en fonction des périodes et des contextes, estime Yann Chateigné, responsable du département Arts visuels à la HEAD. Le rôle d’une haute école est plutôt de préparer à une carrière résistant aux aléas du commerce de l’art.» Stéphane Kropf, son homologue à l’ECAL, approuve sans hésiter: «Vouloir formater un artiste au marché serait contre-productif, voire dangereux. Les modes s’effondrent très vite. Chacun doit définir son propre modèle économique.»

La crise, épine dans le pied de l’art contemporain

Les prix des œuvres sont également influencés par l’environnement conjoncturel. Les périodes de crise favorisent ainsi les grands noms de l’art comme Picasso ou Van Gogh, qui font alors office de valeurs refuges, poursuit l’analyste Sergey Skaterschikov: «Les œuvres qui coûtent

Yann Chateigné souligne néanmoins qu’il faut sensibiliser les étudiants aux mécanismes du commerce, qui reste un élément important du monde de l’art. Ainsi, la HEAD organise régulièrement des séminaires faisant intervenir galeristes, marchands et collectionneurs. Elle a même pris part en 2012 à la foire d’art contemporain Artgenève, avec un stand vendant des créations d’étudiants. En outre, elle a lancé le prix «HEAD galerie» qui permet chaque année à une ou un étudiant d’organiser sa première exposition dans une galerie genevoise.

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PORTFOLIO

2005 Billet de 200 francs La Banque nationale suisse a lancé début 2005 un concours en vue de la création des six coupures de la nouvelle série, autour du thème «La Suisse ouverte au monde». Mais le lauréat Manuel Krebs, qui avait présenté des billets figurant notamment un corps humain et un fœtus, a été écarté. C’est finalement la graphiste zurichoise Manuela Pfrunder qui a été désignée pour concevoir les billets – dont ce projet figurant un observatoire pour la coupure de 200 francs. Ses propositions évoquent la nature, le sport et la science. Le nouveau billet de 50 francs devrait d’abord être présenté, puis les autres, mais sous un aspect très retravaillé. Il y a deux ans, la BNS avait décidé de reporter leur émission pour intégrer de nouveaux éléments de sécurité. Source: BNS, Berne.


ART

Les coups montés du marché de l’art

«Je collectionne comme un musée»

mation» et leurs dérivés – qui affichera la plus forte croissance ces prochaines décennies.

Suivez-vous les tendances du marché? Je ne me suis jamais laissé influencer par le marché. L’art en tant qu’investissement ne m’intéresse absolument pas. D’ailleurs, je n’ai jamais revendu une seule de mes œuvres.

Etonner le public

La question demeure: au-delà de ces mécanismes purement commerciaux, comment juger de la véritable valeur artistique d’une œuvre? Jerry Saltz, critique d’art au magazine New York, dresse un constat sans appel: 85% des nouvelles œuvres contemporaines ne valent absolument rien. Problème: le monde de l’art est incapable de se mettre d’accord quant aux œuvres à ranger dans les 15% restants... «Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut plus juger une œuvre uniquement sur le savoir-faire technique, expliqueHans Rudolf Reust, critique d’art et ancien président de la Commission fédérale d’art. L’art s’est ouvert à toutes sortes de supports au siècle passé. Il ne se définit donc plus vraiment par son médium, mais par la mise en œuvre d’une idée dans un médium donné.»

Ancien homme d’affaires et ambassadeur de Suisse en Chine, Uli Sigg possède la plus importante collection d’art contemporain chinois au monde. Il a récemment fait don d’environ 1’500 pièces à un musée de Hong Kong pour l’équivalent de 170 millions d’euros. Entretien.

Pour lui, le critère le plus important repose dans la capacité de l’œuvre à «étonner» le spectateur: «L’art a la capacité de nous heurter, nous irriter, nous embarrasser, nous confronter à ce qu’on n’attendait pas ou à ce qu’on avait oublié. Une œuvre doit illuminer le coin d’une pièce se trouvant auparavant dans l’obscurité.» Kirsten Ward, médecin et psychologue américaine, soutient ainsi que l’art a le plus grand impact lorsqu’il déclenche un dialogue entre les zones rationnelles et émotionnelles du cerveau. D’autres estiment qu’une œuvre d’art de qualité ne lasse jamais son propriétaire: placée chez soi et observée plusieurs fois par jour pendant des semaines voire des mois, elle conserve son intérêt primaire.

Combien d’œuvres achetezvous par année? Une centaine. Je me rends huit fois par an en Chine, où je rencontre de nombreux artistes. J’acquiers 90% de mes œuvres directement chez eux, sans passer par un intermédiaire comme une galerie ou une vente aux enchères. Comment choisissez-vous vos nouvelles œuvres? Je les choisis avant tout selon le concept de ma collection, qui consiste à représenter l’art contemporain chinois de la manière la plus exhaustive possible. Je cherche ainsi à rassembler l’équivalent d’un musée national d’art contemporain. Comment décelez-vous les nouveaux talents? Je possède sur place un excellent réseau de contacts. De nombreux artistes viennent aussi directement vers moi. Par ailleurs, j’ai créé en Chine une récompense artistique qui me permet de repérer de nombreux artistes émergents.

Pierre-Henri Jaccaud souligne de son côté l’importance du temps dans la reconnaissance de la valeur artistique: «Aujourd’hui, le monde de l’art est quasi unanime devant les œuvres de Cézanne, qui n’a pourtant pu exposer qu’une seule fois au Salon officiel de Paris et dont le travail a convaincu la critique seulement à la fin de sa vie.» Selon lui, le marché de l’art finit toujours par reconnaître les vrais génies: «Un jeune artiste va toujours commencer par être relativement bon marché. Son prix évoluera ensuite selon les modes et goûts du moment. Mais sur le long terme, la valeur artistique se verra et primera.»

Informations tirées de l’ouvrage The $12 Million Stuffed Shark: The Curious Economics of Contemporary Art par Don Thompson, éditions Palgrave Macmillan (2008)

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ŒUVRES

Quand la destruction prend une valeur artistique Détruire une œuvre d’art n’est pas qu’un instrument de propagande idéologique. Il arrive aussi que les artistes eux-mêmes anéantissent leur production dans une démarche conceptuelle. TEXTE

| William Türler

Destruction des Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan par les Talibans, 2001.

Revers sombre de la création artistique, la destruction d’œuvres issues du génie humain endosse une portée tout aussi symbolique. De la chasse à l’art «dégénéré» menée par le régime nazi à l’explosion des Bouddhas de Bâmiyân sous la conduite des Talibans, en passant par la destruction d’une partie de la Mosquée de Cordoue par les troupes de Charles Quint ou les pillages de sites archéologiques dans tout le Proche-Orient, les exemples d’anéantissement ne manquent pas à travers l’Histoire.

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ŒUVRES

Destruction et valeur artistique

au MoMA de New York, afin de protester, soidisant, contre le massacre de «MyLai» durant la guerre du Vietnam. Heureusement, le tableau était protégé par un verni et l’atteinte a été ôtée sans dommages.

Les motifs en sont parfois surprenants. Ainsi, Antonio Manfredi, directeur du Musée d’art contemporain de Casoria (près de Naples), a récemment décidé de brûler des œuvres d’art – avec l’accord des artistes – pour protester contre les coupes budgétaires prévues dans le domaine de la culture en Italie. Le but de la démarche consistait à signifier que l’art, affecté par ces baisses de subventions, était condamné à disparaître. Avant lui, le galeriste américain Tony Shafrazi s’était rendu célèbre en 1974 en peignant à la bombe les mots «Kill Lies All» sur le tableau Guernica de Picasso, alors conservé

La destruction comme concept

Un artiste peut aussi procéder lui-même à son autodafé. Ainsi de l’Américain John Baldessari, qui brûla en 1970 une partie de sa production picturale afin d’en créer une nouvelle à partir des cendres, symbolisant le lien entre création artistique et cycle de vie humaine. Le plasticien

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ŒUVRES

Destruction et valeur artistique

En avril 2012, Antonio Manfredi brûle les œuvres de son musée d’art contemporain de Casoria, en Italie, pour protester contre les coupes budgétaires du gouvernement.

est de détruire les symboles, les images, les représentations d’une ethnie, d’une religion ou d’un pouvoir politique.» Des destructions à l’impact émotionnel très fort, blessant les individus qui s’identifient à ces images: «En saccageant les sculptures des portails des cathédrales, les iconoclastes de la Révolution française s’attaquaient aux représentations du pouvoir et au clergé», rappelle le professeur.

Le général américain Dwight Eisenhower inspectant les peintures spoliées par les nazis et cachées dans la mine de sel de Merkers, en Allemagne, le 12 avril 1945.

Autre exemple historique, l’art spolié à l’époque du nazisme. Des milliers d’œuvres considérées comme «dégénérées» ont été saisies par le Troisième Reich. Pas moins de 5’000 œuvres présentées au public en 1937 à Munich lors d’une grande exposition de propagande contre cet art «bolchevik» et «juif» ont ensuite été détruites. Selon Benno Widmer, chef du service de l’art spolié à l’Office fédéral de la culture, il s’agit là d’un «vol systématique sans précédent». Certaines œuvres d’art ont néanmoins échappé à la perte ou à la destruction: quelque 8’000 pièces spoliées – porcelaines, tapisseries, peintures, livres, mobiliers, monnaies, et même des armures – ont par exemple été retrouvées en 1984 dans un couvent de Mauerbach, en Autriche.

Le fameux «Kill Lies All», inscrit par le galeriste américain Tony Shafrazi sur le tableau Guernica de Picasso au MoMA de New York, en train d’être effacé.

suisse Jean Tinguely a, quant à lui, conçu des machines s’autodétruisant après quelques dizaines de minutes, délivrant le message somme toute élémentaire que, dans la vie, tout a une fin.

Ces destructions motivées par l’intolérance ne doivent en aucun cas être confondues avec l’utilisation artistique de la destruction. Ainsi, Nicolas Galley voit dans le geste de Baldessari une forme de rituel de purification par le feu: «Plus que d’une destruction, nous devrions parler dans ce cas d’une transformation ou d’une altération artistique.» Comme il le souligne, les artistes conceptuels ne se préoccupent que peu de l’expression matérielle de leurs idées: seul compte le concept, en tant que clé du processus artistique.

Pour Nicolas Galley, directeur du Master en marché de l’art de l’Université de Zurich, il est essentiel de bien distinguer les actes «iconoclastes» des destructions à but contestataire ou artistique: «Dans le cas des attaques de mosquées par les fondamentalistes au Mali – pour ne pas citer les crises iconoclastes byzantines, protestantes, ou de la Révolution française – l’objectif

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COMMUNICATION

Rendre la monnaie aux Roms Une campagne de sensibilisation à la situation des Roms mise sur l’humour en inventant une monnaie pour ce peuple européen nomade. Une manière de passer de la mendicité à l’échange. TEXTE

| Pascaline Sordet

ou sociales. Dans le cas des Roms, elle tente de s’éloigner de tout «paternalisme» pour recentrer le débat sur les valeurs et l’identité d’un peuple: «Nous ne voulons pas partir de nous, mais donner un outil à cette population pour faire évoluer les mentalités dans les pays qu’ils traversent», souligne Jérôme Baratelli.

Des Roms distribuant de la monnaie aux passants? Le monde à l’envers. Et pourtant, cette scène était visible dans les rues de Genève début juin, sur la place du Bourg-de-Four et dans le quartier de Plainpalais. Responsable de la filière communication visuelle de la HEAD de Genève, Jérome Baratelli est à l’origine de l’action avec son équipe. Pour lui, les Roms «ne se reconnaissent pas dans le misérabilisme des campagnes de sensibilisation traditionnelles». La création d’une monnaie spécifique leur permet au contraire de «devenir acteurs de leur propre propagande», pour parvenir in fine à une nouvelle relation avec la population locale.

Pour fabriquer cette monnaie, l’équipe de la HEAD a constitué une base d’informations sur le peuple rom et sur l’iconographie qui l’entoure. En faisant mieux connaître le système de valeurs de cette communauté, le projet permet «non seulement de combattre l’imagerie véhiculée par les médias et la rumeur, mais aussi d’impliquer directement les principaux intéressés.» La haute école a également travaillé avec deux photographes bien insérés dans la communauté rom pour illustrer les billets. Résultat: ceux qui se sont reconnus sur la monnaie «étaient très fiers de voir leur portrait sur des billets, et enchantés d’avoir de l’argent, même faux», explique le responsable. Si réticence il y a eu, c’est surtout au sein des associations, parfois «trop bienveillantes», qu’il fallait la chercher, souligne Caroline Bernard, ancienne de la HEAD et active au sein de l’association Chemin de Traverse, qui travaille avec les gens du voyage à Genève.

«Comme son peuple, la monnaie rromi est nomade, et constitue un objet de transmission, poursuit le professeur. Nous voulions réintroduire l’échange. Dans la mendicité, il n’y en a pas. Grâce à la monnaie rromi, nous l’inventons.» Au total, 2’000 exemplaires de chaque billet de cette monnaie imaginaire ont été imprimés et distribués aux passants par les Roms eux-mêmes. Ce type de campagne d’un genre nouveau vise à améliorer la communication des Etats ou des ONG dans les situations de crises humanitaires

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Le professeur Jérome Baratelli a lancé avec son équipe un nouveau type de campagne de sensibilisation à la situation des Roms, en créant une monnaie imaginaire comme moyen d’échange entre cette communauté et la population genevoise.


COMMUNICATION

La monnaie des Roms

Taux de change indexé sur la rumeur

Illustrés par les images de certains membres de leur communauté, 2’000 exemplaires de chaque billet de la monnaie rromi ont été imprimés et distribués aux passants par les Roms eux-mêmes.

«Il y a une grande part de provocation dans ce projet», admet la jeune femme. Les réactions du public n’ont d’ailleurs pas toutes été positives, loin de là. Passé la première surprise, certains passants ont très mal réagi, estimant qu’on se «foutait de la gueule du monde», que «ça allait trop loin». Les clichés ont la vie dure, et une seule campagne ne suffira pas à faire évoluer les mentalités sur les Roms, reconnaît Jérôme Baratelli: «Il suffit de prononcer leur nom pour que les gens se crispent.» L’initiative a néanmoins le mérite de remettre la question économique au centre du débat, estime Caroline Bernard: «Les Roms n’ont pas accès au travail, ils ne sont donc tout simplement pas intégrés dans l’économie. Et la monnaie reste le support par excellence d’une identité, comme le prouvent les débats autour de la sortie de l’euro.» En marge de la diffusion physique des billets, un cours de change de la monnaie rromi a également été mis en place. Plus un «clin d’œil» qu’un véritable outil: le cours de la monnaie fluctue comme en Bourse – mais est indexé sur les articles glanés sur internet. Un robot informatique analyse la présence de certains motsclés dans les articles parus en ligne et en tire des conclusions favorables ou non au cours de la monnaie. Avec des limites tout de même, souligne Jérôme Baratelli: «Le robot est incapable de déceler l’humour ou le second degré.» Caroline Bernard perçoit d’ailleurs beaucoup d’humour dans l’idée d’un «taux de change arbitraire, se nourrissant de bonnes et de mauvaises nouvelles.» Indexé sur la rumeur, le cours de la monnaie rromi caricature les systèmes boursiers, si sensibles à l’humeur des marchés. Le plus important pour les organisateurs de l’action reste cependant de créer un espace regroupant toutes les informations sur les Roms, une base de données actualisée, souligne Jérôme Baratelli: «Il n’est évidemment pas question de donner une valeur à un peuple.»

http://banquetransnationalerrom.eu

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HOMME

Le corps, une marchandise pas tout à fait comme les autres Même si le droit ne considère pas le corps comme un objet, des assurances chiffrent les atteintes à l’intégrité physique et des réseaux clandestins font commerce d’organes. Tour d’horizon des prix du marché. TEXTE

| Sylvain Menétrey

Dans la série américaine des années 1970 The Six Million Dollar Man, le cosmonaute Steve Austin valait cette somme en raison de ses prothèses bioniques ultra-sophistiquées. Aujourd’hui, un simple corps en chair et en os peut néanmoins atteindre des prix bien supérieurs. Les seules jambes du footballeur portugais Cristiano Ronaldo ont été garanties pour 100 millions d’euros auprès d’une assurance par le Real Madrid. Toujours au club madrilène, le gardien Iker Casillas a couvert ses mains pour un montant de 7,5 millions d’euros.

l’axe de ses yeux au strabisme convergent. Plus tard, Marlene Dietrich avait fait assurer sa voix pour 1 million de dollars, Bette Davis son tour de taille pour 28’000 dollars… Les assureurs Lloyd’s de Londres sont les principaux pourvoyeurs de ces polices sur mesure. En 2008, ils ont même inventé une assurance pour le nez de l’œnologue hollandais Ilja Gort. Cette entreprise très discrète refuse d’évoquer ses spécialités dans la presse. Son porte-parole Tom Foxton se contente de dire qu’il s’agit d’une activité «marginale». Les clients qui veulent faire appel aux services des Lloyd’s doivent de toute façon passer par un courtier en assurances, qui joue le rôle d’intermédiaire. Le montant des primes dépend non seulement de la garantie réclamée par la personnalité, mais aussi de critères comme l’âge, l’état de santé et la rareté de la police. «Ces assurances restent réservées à une élite fortunée», explique Sandrine Conti, courtière en assurances à Vufflensle-Château (VD).

Vedettes du show-business, chirurgiens ou musiciens classiques ont souvent recours à ces assurances corporelles. En 2006, la presse people annonçait que Mariah Carey avait fait assurer ses jambes pour la somme rondelette de 695 millions d’euros. Un contrat que la star aux «jambes de déesse» signait en parallèle d’un partenariat avec la marque de rasoirs Gillette… Menant sa carrière avec d’autres arguments, Bruce Springsteen a préféré assurer ses cordes vocales pour un montant de 8 millions d’euros.

Le commun des Suisses se satisfera, quant à lui, de la réparation versée par l’assurance-accident en cas d’atteinte à l’intégrité physique. Selon l’ordonnance fédérale qui règle ce volet, le dédommagement correspond à un pourcentage du salaire maximal annuel assuré (fixé à

La mode chez les célébrités d’assurer certaines parties de leur corps remonte aux années 1920, lorsque l’acteur comique Ben «Cross-Eyed» Turpin avait signé un contrat de 20’000 dollars le prémunissant contre un éventuel retour dans

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VALEUR MOYENNE DES COULEURS DE CETTE PAGE: 59% CYAN, 42% MAGENTA, 73% JAUNE 35% NOIR.


PORTFOLIO

1911 Billet de 100 francs Le concepteur de ce billet, émis dès 1911, n’est autre que Ferdinand Hodler, qui a représenté au verso un faucheur en action, symbolisant le rythme. Mais les critiques des experts furent nombreuses: il fallait remplacer les sandales par des brodequins, la tête du «modèle savoyard» n’était pas suffisamment joviale ni assez «alémanique», et surtout la façon de tenir la faux n’était pas orthodoxe. Mais l’artiste ne s’est pas laissé démonter – il a en revanche dû modifier, pour des raisons de lisibilité, son arrière-plan à la base très éthéré. Source: BNS, Berne.


HOMME

La valeur du corps

126’000 francs en 2012). Ainsi, on peut recevoir 5% du gain assuré, c’est-à-dire 6’300 francs, pour la perte d’une phalange du pouce ou d’au moins deux phalanges d’un autre doigt. En cas d’amputation d’une main ou de mutilation d’une jambe jusqu’au genou, la somme s’élève à 50’400 francs (40% du gain assuré). La tétraplégie et la cécité totale font partie des atteintes réparées à hauteur de 100% du gain maximal.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 10% des 100’000 transplantations annuelles s’effectuent de manière illégale. «Nous rangeons dans cette catégorie toutes les transplantations qui font l’objet d’un échange d’argent, qui sont obtenues sans consentement du donneur ou qui se font hors du système de santé traditionnel», explique le porte-parole de l’OMS Tarik Jasarevic.

L’Iran régule le marché des organes

Ces trafics sont gérés par des réseaux mafieux, actifs dans les pays les plus pauvres de la planète, en premier lieu en Egypte, en Inde, en Chine et aux Philippines. Ils écoulent tous types de composants humains: foies, cœurs, cornées, matière osseuse, ligaments, sang, ovules, etc. Selon l’étude des Nations unies et du Conseil de l’Europe, une greffe de rein illégale coûte entre 65’000 et 150’000 francs. Les donneurs ne reçoivent qu’une fraction minime de ce prix – 2’500 francs pour un rein en Egypte – quand ils ne sont pas simplement kidnappés et extorqués. «Ces transplantations se déroulent dans des conditions souvent abominables», prévient Dominique Sprumont. Une pratique, aujourd’hui mondialisée, qui jette une lumière particulièrement crue sur les inégalités extrêmes de la valorisation du corps humain.

La transplantation d’organe est un autre domaine dans lequel le corps prend une valeur très concrète. A mesure que la médecine progresse, les besoins en organes augmentent, mais les dons ne suffisent pas à servir toutes les demandes. Selon une étude conjointe des Nations unies et du Conseil de l’Europe, plus de 50’000 personnes attendaient une greffe de rein en Europe en 2007, 4’000 d’entre elles ont péri avant de recevoir l’organe indispensable à leur survie. L’Iran a innové en 2008 en créant un système unique au monde de marché régulé. Le gouvernement iranien offre 1’200 dollars à des donneurs volontaires de reins, ainsi qu’une couverture médicale complète pendant un an. Les receveurs paient également une somme allant de 2’300 à 4’500 dollars aux donneurs. Grâce à ces dons rétribués, l’Iran satisfait les besoins de sa population en greffes de reins. De nombreux obstacles s’opposent néanmoins à la généralisation du modèle iranien. «C’est tout simplement contraire au statut du corps, qui ne peut être en tant que tel source de profit, explique Dominique Sprumont, directeur adjoint de l’Institut de droit de la santé de l’Université de Neuchâtel. On craint en outre que l’argent ne pervertisse la liberté de consentir des donneurs potentiels. Les personnes les plus vulnérables et les plus défavorisées de notre société porteraient le fardeau de la pénurie d’organe. Par ailleurs, l’autorisation de vendre des organes pourrait intensifier le trafic.» Certains transplanteurs arguent cependant qu’un marché surveillé mettrait un terme au trafic. La pénurie de donneurs pousse en effet certaines personnes malades à recourir à ce qu’on appelle le tourisme de transplantation.

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En Suisse, l’assuranceaccident fixe un dédommagement pour tous types d’atteinte à l’intégrité physique. Une valeur qui passe de 6’300 francs pour la perte d’une phalange du pouce à 126’000 francs en cas de tétraplégie.


HOMME

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LUXE

Naissance d’une icône Certains sacs ou montres de luxe s’imposent comme des objets iconiques d’une marque. En payant ces articles à prix d’or, leurs détenteurs espèrent recueillir un prestige savamment mis en scène par une armada de communicants. TEXTE

| William Türler

Les stratégies commerciales sont multiples pour parvenir à ce statut. Certaines marques, comme Chanel, décident de ne pas trop mettre l’accent sur la publicité mais organisent des évènements de presse très prestigieux. D’autres, notamment Louis Vuitton, laissent à des stars le soin d’incarner leur image. D’autres encore ont recours à des campagnes publicitaires de qualité orchestrées par de grands photographes ou artistes, à l’image des spots réalisés par David Lynch (Twin Peaks, Lost Highway, Mulholland Drive) pour Dior ou Gucci. Enfin, beaucoup, à l’image de Dior, Chanel, Hermès ou Vuitton en France, utilisent les semaines de la mode et les défilés comme un vecteur principal en termes de communication.

A la fin du mois de juillet, lors d’une vente aux enchères organisée à Monaco, un sac Hermès modèle «Birkin» a trouvé preneur pour plus de 73’000 francs. Le résultat global de la vente des 58 sacs vintage de la célèbre maison française mis aux enchères a largement dépassé le million de francs… Comment expliquer pareil engouement pour un sac à main de luxe? Selon Agnès Bureau, responsable du «MAS Luxury Management» à la Haute école de gestion de Genève – HEG, le sac à main, qui a remplacé les multiples poches ornant les vêtements d’autrefois, est devenu un accessoire indispensable au bras d’une femme. Un objet qui exprime sa personnalité et la façon dont elle souhaite être perçue par son entourage. Les maisons de luxe actives dans la mode l’ont vite compris: «faire-valoir social» particulièrement efficace, le sac à main est la locomotive qui tire le développement de leur activité.

Les magazines féminins jouent également un rôle central dans le processus de fabrication de valeur, en permettant à un modèle de se distinguer du simple it-bag qui fait la une des revues le temps d’une saison seulement: «Le sac iconique prend une valeur intemporelle, traverse les modes», souligne Agnès Bureau. Acheté pour ce qu’il incarne durablement, il «invite au rêve et permet à chaque femme d’avoir accès à une part du mythe. Certaines femmes n’hésiteront d’ailleurs pas à faire de nombreux sacri-

Certains modèles de sacs à main, tel le Birkin d’Hermès, accèdent au rang d’icône. Un statut qui se fonde sur l’histoire et les valeurs de la marque, mais dépend aussi des ambassadeurs ou des moyens publicitaires déployés pour le mettre en avant.

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PORTFOLIO

1918 Billet de 100 francs Ce billet de 1918 représente deux icônes de la Suisse: Guillaume Tell en médaillon au recto, le massif de la Jungfrau au verso. Sa production fut émaillée d’une extraordinaire succession de problèmes. L’imprimeur Orell Füssli n’ayant pas encore reçu sa machine «tailledouce» en raison de la guerre, un premier lot fut produit en offset. Une fois la machine arrivée, la Banque nationale commanda une nouvelle série, mais le fond offset fut rendu illisible par une surimpression colorée. Et lorsqu’elle voulut reprendre le travail, un nouvel obstacle apparut: les plaques d’impression avaient été détruites lors de préparatifs d’évacuation… Source: BNS, Berne.


LUXE

Naissance d’une icône

exemple: le modèle Tour de l’Ile lancé en 2005 par Vacheron Constantin, présenté comme la montre-bracelet la plus compliquée du monde, avec 834 composants et 16 complications.

fices pour se l’offrir et ne se laisseront pas intimider par les longues listes d’attente…» La valeur de ces objets de luxe provient également du savoir-faire des artisans et de leurs connaissances dans des métiers très pointus, transmises de génération en génération – contrairement aux produits de contrefaçon. Selon Agnès Bureau, la dimension onirique du luxe commence dès que l’on pénètre dans un atelier de fabrication d’une grande maison: «Vous êtes impressionné par le talent, l’expertise, les connaissances des artisans, la minutie, la rigueur et la passion qui animent leur travail. Les matériaux utilisés sont nobles, d’une qualité extraordinaire, les finitions font l’objet de contrôles intransigeants.»

«Posséder un objet de luxe donne accès à son propriétaire à une forme de prestige, bien loin du caractère fonctionnel de l’objet», résume Julien Intartaglia. Et bien sûr, le fait que ces objets ne soient pas accessibles au commun des mortels renforce le sentiment de posséder un objet rare et unique. Espérant bénéficier d’un «transfert de prestige» de la marque, les consommateurs sont souvent prêts à dépenser des sommes folles pour une montre haut de gamme. Le portrait-robot de l’amateur de montre de luxe oppose deux profils extrêmes. D’un côté, les «patriciens» (en référence aux élites de la Rome Antique) «optent pour des marques de luxe aux signaux plus discrets», note Julien Intartaglia. Disposant de hauts revenus, ces clients n’ont pas de doute sur la classe à laquelle ils appartiennent, et se reconnaissent sans afficher ostensiblement un produit tapageur.

Patriciens versus imposteurs

Les mêmes processus sont à l’œuvre en horlogerie, autre grand pôle du luxe qui aime mettre en avant son savoir-faire artisanal. Professeur à la Haute école de gestion Arc – HEG Arc, Julien Intartaglia relève que ce sont les sentiments de rareté et d’exclusivité qui confèrent à une montre son statut d’icône. Des critères qui concernent aussi bien les matériaux utilisés durant la production que l’«innovation produit».

De l’autre, les «imposteurs» cherchent à «être ce qu’ils ne sont pas», et n’ont pas les moyens financiers de réellement accéder à des objets de luxe, ce qui les pousse tout naturellement à se tourner vers les copies des icônes qu’ils convoitent. Ces passagers clandestins du luxe ne sont pas encore prêts à payer le prix réel du ticket vers le rêve...

La Royal Oak d’Audemars Piguet, première montre de luxe en acier, ou la Submariner de Rolex, conçue en 1953 et qui résiste à une profondeur de 300 m, ont accédé au statut d’icône grâce à leurs innovations techniques. Autre

LA CONCEPTION DE CETTE INFOGRAPHIE A NÉCESSITÉ 3H DE RECHERCHES, 1H15 DE CROQUIS, 1H30 DE DISCUSSION, 5H DE DESSIN, 3H30 DE MISE EN PAGE ET 2H DE FINALISATION.

Contrefaçon, une atteinte croissante à la valeur «Non seulement, une montre de contrefaçon peut occasionner des pertes financières importantes pour la marque copiée, mais également détériorer son image», met en garde Julien Intartaglia, de la Haute école de gestion Arc - HEG Arc, Neuchâtel. Pour certains articles de mode, les imitations constituent une concurrence réelle et donc un manque à gagner pour la marque. En outre, relève l’avocat genevois Marc-Christian Perronnet, spécialiste du domaine, la contrefaçon, souvent de mauvaise qualité, «banalise» la marque de luxe – ce qui nuit à la perception des consommateurs sur le produit original et risque de les en détourner. On enregistre ainsi une décote systématique sur le marché des produits trop copiés.

D’ailleurs, quelle est la valeur des produits de contrefaçon? «C’est celle que le consommateur veut bien lui accorder», estime Julien Intartaglia. Dans la mesure où les contrefacteurs n’ont pas d’investissement à réaliser en matière d’innovation, de marketing ou de vente, seule peut-être prise en compte la «valeur des pièces constitutives, ainsi que la main-d’œuvre», soit des coûts «généralement très faibles», observe pour sa part Marc-Christian Perronnet. Les principales zones de fabrication et d’exportation de la contrefaçon se situent en Asie du Sud-Est, en particulier en Chine, et dans le bassin méditerranéen: Maghreb, Turquie et Europe du Sud. Quantifier précisément le phénomène reste toutefois très difficile. L’OCDE estimait en 2005 la valeur annuelle

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du commerce international des biens contrefaits à 200 milliards de dollars. Dans le monde, 91 millions d’articles contrefaits ont été signalés en 2007 à l’Organisation mondiale des douanes par ses 73 membres. En Suisse, selon les chiffres de l’Administration fédérale des douanes (AFD), le phénomène semble montrer une hausse significative depuis 2006. On estime le total de la valeur des envois retenus l’année dernière aux douanes helvétiques à 8,4 millions de francs. Près de 90% des interventions concernaient des produits de mode (montres et bijoux, sacs, vêtements, chaussures et accessoires). Quant à leur provenance, elle est essentiellement asiatique et plus particulièrement chinoise.


LUXE

LES CONTREFAÇONS EN SUISSE

Naissance d’une icône

Autres

Produits saisis aux douanes helvétiques en 2011.

Accessoires

Montres et bijoux

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PROVENANCE

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Chaussures


SOCIÉTÉ

La valeur de l’âge Malgré les pressions qu’ils subissent actuellement en raison du culte de la jeunesse, les seniors gardent la main haute en termes de bonheur et de vivacité d’esprit. L’âge vénérable a de beaux restes. TEXTE

| Geneviève Grimm-Gobat

Sur cette illustration américaine datant de 1848, chaque étape de la vie d’un homme, de son enfance à ses 100 ans, est symbolisée par un animal.

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SOCIÉTÉ

La valeur de l’âge

permettant de soustraire un certain nombre d’années à son âge administratif?

Printemps, été, automne, hiver… En poésie, le vieillissement a souvent été comparé au passage tranquille des saisons. Mais ce parcours prémâché est aujourd’hui chamboulé. L’automne se rêve désormais printemps: la période de la vie qui commence avec la retraite est en effet de plus en plus fréquemment présentée comme une «nouvelle jeunesse», explique Valérie Hugentobler, professeure à la Haute Ecole de travail social et de la santé – EESP – Lausanne.

La fracture numérique

Parallèlement à ce culte de la jeunesse, l’irruption de nouvelles technologies a servi à creuser le fossé entre jeunes et vieux. «Tout se passe comme si la société n’attendait plus rien d’autre que de l’adaptation de la part des personnes âgées, explique Sabine Voélin. Dans les enquêtes que nous menons, celles-ci expriment un sentiment d’inutilité sociale.» L’aîné aurait désormais tout à apprendre des jeunes, et mène une lutte incessante pour ne pas se transformer en has been, avec l’inadaptation qui guette à chaque instant.

«L’allongement de la vie en bonne santé, l’apparition de la médecine anti-âge et la création de nouveaux marchés de niche conduisent à une redéfinition complète de la vieillesse comme catégorie sociale», poursuit la chercheuse. Le troisième âge (60-75 ans), constitué d’individus encore en bonne santé et disposant de moyens financiers confortables, est fortement valorisé par rapport à un quatrième âge plus angoissant. Une représentation qui a tendance à occulter le fait que vieillesse peut aussi rimer avec maladie, dépendance et mort…

«Les personnes âgées ont vu leurs petitsenfants se mouvoir dans un univers cybernétique qui leur était partiellement ou totalement étranger, poursuit la chercheuse. Lorsque les contacts entre générations existent, on a alors assisté à un renversement de la transmission allant des petits-enfants vers les grands-parents.» Les descendants apprennent désormais à leurs aïeux comment envoyer un e-mail ou utiliser la télécommande. Dans ces conditions, assumer sa vieillesse et sa déconnexion devient de plus en plus difficile: «Certaines personnes dites du quatrième âge souffrent de ce sentiment d’infantilisation.»

Rester jeune à tout prix est devenu une véritable injonction: le slogan Stop aging, start living, issu d’un fameux livre de médecine anti-âge de la dermatologue américaine Jeannette Graf, a pris l’ascendant sur le plus sage «Vieillir, un art de vivre» de l’organisation suisse au service des personnes âgées Pro Senectute. «Avec l’avènement de la société de consommation, les valeurs de beauté et de jeunesse ont pris une place prépondérante dans notre culture», confirme Sabine Voélin, professeure à la Haute école de travail social (HETS) à Genève. D’inéluctable, le vieillissement semble s’être transformé en un processus pathologique: prendre de l’âge, c’est moins s’enrichir d’une durée que s’appauvrir de ce qui reste à vivre.

Mourir dans la force de l’âge

Il faut néanmoins nuancer ce sombre tableau. La valeur de l’âge ne se mesure pas à la seule aune de l’apparence corporelle ou des compétences technologiques. En matière de vivacité d’esprit, les jeunes n’ont pas le monopole: l’opuscule Indignez-vous! de l’auteur nonagénaire Stéphane Hessel occupe ainsi la tête des meilleures ventes en librairie, et a servi de référence au mouvement des jeunes Indignés. «Il a su utiliser sa capacité de mentor, en adressant aux jeunes générations un message d’encouragement à la rébellion, en écho à sa propre jeunesse», souligne Sabine Voélin.

Pour surmonter son âge chronologique dévalorisant, l’homme moderne s’est donc doté d’un âge subjectif, constitué par son ressenti: «Je me sens dans la peau d’un quadragénaire, alors que je suis un quinquagénaire depuis quelques années déjà.» La science parle, quant à elle, d’un âge biologique ou physiologique qui correspond à l’état des organes d’une personne. Des sites proposent de le calculer: quoi de plus valorisant que d’y découvrir un résultat

La jeunesse n’est pas non plus un atout pour l’obtention d’un Prix Nobel. Les découvertes en science sont réalisées par des chercheurs de plus en plus âgés. C’est ce que révèle une analyse des

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SOCIÉTÉ

La valeur de l’âge

tranches d’âge. Arrivé à la soixantaine, il devient possible de faire abstraction du regard de la société et d’écouter sa seule subjectivité. Comme jamais, on perçoit alors l’urgence de savourer ses émotions, avant une échéance finale qui se rapproche.

Prix Nobel remis depuis 1902. Dans les trois domaines récompensés par ce prix, la physique, la chimie et la médecine, les scientifiques réalisent de plus en plus tard leurs travaux majeurs. Ainsi, au XXIe siècle, c’est à 48 ans en moyenne que les physiciens effectuent leurs découvertes majeures. Un siècle plus tôt, ils auraient rédigé l’essentiel de leur théorie à 30 ans.

Une échéance que l’on préfère aborder en pleine forme, quitte à mourir un peu plus tôt. C’est ce que révèle le scientifique américain David Ewing Duncan, auteur du livre When I’m 164, qui a posé à 30’000 personnes la question «Combien de temps aimeriez-vous vivre?» avec différents âges à choix. Résultat: seuls 2% ont choisi l’immortalité, 30% ont opté pour 120 ans et 60% ont estimé que 80 ans leur suffisaient. Soit approximativement l’espérance de vie actuelle.

Et le bonheur, quand atteint-il son sommet? A 63 ans! La réponse, résultat d’une étude menée au début de l’année par le psychologue luxembourgeois Stefan Sütterlin et son équipe, fait figure de pied de nez au jeunisme ambiant. Les chercheurs ont observé que le niveau de satisfaction face à la vie diminuait avec les pensées négatives, et que les personnes de 63 ans déclaraient moins de pensées négatives que les autres

Les retraités peuvent bénéficier à l’économie Prolonger l’emploi des seniors constitue une réponse à la pénurie de travailleurs qualifiés. C’est ce que de plus en plus d’entreprises suisses réalisent aujourd’hui. Propos recueillis par Serge Maillard

La revalorisation du travail des personnes âgées est avant tout utile à l’économie, estime Valérie Hugentobler, professeure à la Haute Ecole de travail social et de la Santé – EESP – Lausanne. Elle permettrait également de redonner une place centrale dans la société à des seniors souvent poussés vers la sortie sur le marché de l’emploi. Entretien. Les personnes âgées semblent peu valorisées sur le marché du travail. Pourquoi? Des stéréotypes pèsent sur eux: ils sont soupçonnés d’être moins au fait des nouvelles technologies, réticents au changement ou encore de coûter trop cher. En période de crise, les plus âgés sont souvent les premiers à être écartés du marché du travail, via les filières de préretraite, du chômage ou encore de l’invalidité. En Suisse, ces différents mécanismes ont été beaucoup moins utilisés que

dans les pays européens, le taux d’emploi restant élevé chez les travailleurs plus âgés. La fin de carrière professionnelle s’apparente néanmoins pour beaucoup à un retrait progressif du marché du travail. La participation à des programmes de formation continue chute significativement chez les quinquagénaires, parfois déjà considérés comme des «demi-vieux». Mais il est possible que cette situation évolue positivement.

que la médecine de premier recours ou l’enseignement. Cela plaide aujourd’hui pour une valorisation des travailleurs âgés, qui permettrait de les maintenir voire de les faire revenir sur le marché du travail, parfois au-delà de l’âge de la retraite. Plusieurs interventions politiques ont ainsi visé ces dernières années à prolonger la vie professionnelle, lutter contre la discrimination des travailleurs plus âgés ou encore favoriser la réintégration des chômeurs âgés.

Dans quel sens? Jusqu’à récemment, les entreprises ayant explicitement défini une politique de meilleure intégration du personnel âgé étaient rares. Mais depuis quelques années, les employeurs prennent conscience des atouts spécifiques des personnes âgées. Ils réalisent qu’un recours à la retraite ou à la préretraite implique la perte de ces savoirs, ainsi que des coûts. Par exemple, des banques ou des assurances mettent en avant des conseillers plus âgés, d’apparence plus crédible auprès d’une clientèle qui, elle aussi, vieillit.

Mais les personnes âgées elles-mêmes revendiquent le «droit au repos», un acquis social… On voit aussi apparaître des revendications exactement inverses chez certains seniors, qui considèrent la retraite comme une discrimination, un couperet arbitraire. Ces deux perceptions coexistent aujourd’hui. Mais avec l’amélioration notable des conditions de vie des retraités, la représentation d’une retraite «oisive» est mal vue, surtout dans un contexte de stagnation économique.

Par ailleurs, la main-d’œuvre disponible diminue en raison du vieillissement démographique. Il devient difficile d’assurer la relève dans des domaines tels

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Le souci de maintenir les seniors le plus longtemps possible en emploi ne doit en revanche pas occulter le fait que tous ne le souhaitent pas ou n’en sont pas capables.


PORTFOLIO

1956 Billet de 500 francs La série de 1956 comporte deux innovations: une unité de thème du recto et du verso sur les quatre plus grosses coupures, et la première mise en circulation d’un billet de 10 francs. Conçu par Pierre Gauchat, qui imagina une série allégorique allant de la maternité à la mort, le billet de 500 francs représente la «Fontaine de Jouvence» – à la fois ancienne illusion humaine et clin d’œil de l’artiste aux stations thermales suisses. A noter que la baigneuse retrouvant sa jeunesse sera redessinée à plusieurs reprises, afin de lui ôter toute «sensualité». Source: BNS, Berne.


TECHNOLOGIE

Internet, nouvelle Bourse aux idées La Toile favorise la mise en commun des intelligences et le partage du financement de projets. Des modèles qui ont déjà conduit au décryptage d’une enzyme active dans la propagation du sida. Une révolution en marche. TEXTE

| Julie Zaugg

Ces développeurs n’ont pas pour autant abandonné toute rétribution: «Certains deviennent consultants, assistent les entreprises qui souhaitent utiliser leurs programmes, voire se font engager par ces dernières», souligne Antoine Perruchoud, responsable de l’unité de recherche en développement entrepreneurial à la HES-SO Valais Wallis. La création d’un morceau de code utilisé à grande échelle peut ainsi servir à valoriser son profil sur le marché de l’emploi.

Le temps des brevets et copyright à toute épreuve, garantissant une protection totale des innovations et préservant la manne financière de leurs auteurs, semble sur le point d’être révolu. En généralisant le piratage et les violations de la propriété intellectuelle, internet a mis en grande difficulté cette conception traditionnelle du droit d’auteur: «Les firmes dépensent aujourd’hui plus d’argent pour protéger leurs concepts que pour en générer. Ce système développé il y a plus de cent ans, dans un monde où seule une petite partie de la population avait accès à l’information, est à bout de souffle», estime Markus Mettler, directeur de Brainstore, une société de consulting biennoise qui vend des idées aux entreprises.

Une foule d’idées en quelques clics

Mais internet version 2.0 a surtout rendu possible l’émergence d’un nouveau modèle de rémunération des idées, valorisant la mise en commun des intelligences plutôt que le brevet individuel: le crowdsourcing. «Le concept de base est d’externaliser l’innovation auprès du grand public, explique Antoine Perruchoud. Cela permet de récolter rapidement un nombre considérable d’idées et de profiter du regard neuf apporté par des personnes issues d’autres domaines.»

Sur la Toile, ce modèle strictement «défensif» est en train d’être dépassé: une partie des créateurs de contenu ont déjà renoncé à se faire rémunérer pour leurs idées. C’est le cas des contributeurs à l’encyclopédie en ligne Wikipedia et au site de partage de photos Flickr, mais aussi des inventeurs de logiciels libres comme Mozilla Firefox, Linux ou OpenOffice. Ces derniers ont mis en place un système de licences dites «copyleft» plus ou moins ouvertes (GNU, Creative Commons, BSD), qui permettent d’accéder gratuitement à leurs créations, de les modifier et de les diffuser.

Le crowdsourcing sert en outre à faire progresser l’«étincelle de base», estime Jérôme Mizeret, coordinateur R&D et transfert de technologie à la Haute Ecole Arc à Neuchâtel: «Ce fonctionnement ouvert et collaboratif permet à chacun de commenter l’idée et de l’améliorer, ce qui contribue au final à accroître sa valeur.» En

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Produit en 2012, le film Iron Sky a utilisé à la fois le crowdsourcing et le crowdfunding pour rédiger et financer son scénario. Ce film délirant met en scène des nazis installant une base secrète sur la face cachée de la Lune à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.


TECHNOLOGIE

Internet, nouvelle Bourse aux idées

Les adeptes du jeu vidéo en ligne collaboratif Foldit sont parvenus à déterminer la structure moléculaire d’une enzyme cruciale pour comprendre la propagation du sida. Le trio de rock japonais Electric Eel Shock a reçu 15’000 dollars de ses fans par crowdfunding.

auprès de leurs consommateurs. En Suisse, la plateforme Atizo, fondée à Berne il y a trois ans, joue un rôle semblable avec ses 25’000 à 30’000 membres.

collaboration avec la HE-Arc, le spécialiste a ainsi mis sur pied le Fab Lab de Neuchâtel, un laboratoire qui permet de concevoir, réaliser et tester des prototypes à petite échelle. Inséré dans un réseau d’une centaine de structures semblables au niveau mondial, il fonctionne selon les principes du crowdsourcing.

Sur ces sites, celui qui a la meilleure idée peut recevoir une prime oscillant entre 5’000 et un million de francs, selon qu’il s’agisse de développer un nouveau goût de thé froid pour la Migros ou de résoudre la question du séquençage du génome. «Le montant dépend du bénéfice que la firme espère retirer de l’idée, détaille Antoine Perruchoud. Et il se crée un marché fondé sur la rareté: plus la question posée est complexe, moins le nombre de réponses sera élevé et plus elles vaudront cher.» Mais ce qui motive le plus les «solutionneurs» n’est pas l’argent, a constaté le chercheur: «Les contributeurs réguliers se

Sur le web, des plateformes sont nées pour profiter de cette forme d’intelligence collective. La plus connue est l’américaine Innocentive, qui regroupe des «défis» postés par les entreprises et auxquels les internautes cherchent des solutions. Elle compte 250’000 membres issus de plus de 175 pays. Parmi ses clients figurent des géants comme Eli Lilly, Procter & Gamble ou General Electric – qui ne se privent pas de mettre en avant ce nouveau processus d’innovation

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TECHNOLOGIE

Internet, nouvelle Bourse aux idées

forgent un profil d’innovateur, sanctionné par un système de points, qui leur assure une reconnaissance par leurs pairs et leur importe davantage que le gain financier.»

Internet à l’assaut du droit d’auteur

Financement en ligne

Copie conforme

Le crowdsourcing compte de nombreux succès à son actif. En 2011, des amateurs de jeux vidéo ont pris moins de dix jours pour déterminer la structure moléculaire d’une enzyme cruciale pour comprendre la propagation du VIH, grâce à un jeu en ligne collaboratif appelé Foldit, alors que les scientifiques planchaient sur le problème depuis dix ans. La plateforme pour smartphones Android de Google a également été élaborée par crowdsourcing.

Pas de modification

Pas d’utilisation commerciale

En Suisse, une solution postée sur Atizo a permis à la marque Mammut de développer une fermeture éclair hermétique en s’inspirant des sacs en plastique utilisés au congélateur. Le Fab Lab de Lucerne a, lui, inventé un microscope à bas coût en modifiant la lentille d’une webcam, qui a servi à analyser la qualité de l’eau au Japon après le tsunami de 2011.

Partage selon les conditions initiales

Modèle inverse, le crowdfunding sert non pas à rémunérer une bonne idée, mais à récolter des fonds pour mettre en œuvre son coup de génie. Des plateformes comme Kickstarter, ArtistShare ou InvestedIn permettent à des inventeurs ou artistes de présenter un projet aux internautes, qui peuvent ensuite le financer, parfois à fonds perdus, parfois contre la promesse de toucher une partie des bénéfices ou une autre forme de retour sur investissement. Le groupe de rock japonais Electric Eel Shock a récolté 15’000 dollars en garantissant à 100 fans une place à vie sur leur guest list.

Obligation de citer le nom l’auteur

Grâce au droit d’auteur, né avec l’imprimerie au XVe siècle et figé par la Convention de Berne en 1886, chaque œuvre de l’esprit s’est vu attribuer un prix. «Le montant des droits touchés par l’auteur peut être fixé au moyen d’un tarif déterminé à l’avance ou faire l’objet d’une tractation, comme lorsque l’écrivain J. K. Rowling négocie un prix pour l’exploitation cinématographique de Harry Potter», précise Jacques de Werra, professeur de propriété intellectuelle à l’Université de Genève. Mais internet a commencé à bouleverser ce système dans les années 1990. «Sur le web, celui qui viole le droit d’auteur peut facilement se dissimuler derrière un serveur délocalisé ou un site anonyme, poursuit le professeur. La Toile a également rendu possible la piraterie à grande échelle, sur des plateformes comme Pirate Bay.» Les médias ont, eux, «dû faire face à la concurrence de sites agrégeant les actualités, comme Google News», relève Philippe Amez-Droz, chercheur à l’Institut communications, médias et journalisme de l’Université de Genève. Des actions de grande envergure sont parfois menées pour lutter contre les violations du droit d’auteur – comme l’atteste l’arrestation médiatisée de Kim Dotcom, le patron du site de téléchargement MegaUpload, début 2012 – mais elles demeurent rares. Et leur efficacité est remise en question, de nouvelles plateformes voyant instantanément le jour pour remplacer celles qui ont été fermées. Certains pays ont en outre adopté des législations ambiguës, à l’instar de la Suisse: «Le droit helvétique considère que télécharger un fichier n’est pas une violation du droit d’auteur si on ne met pas soi-même des données à disposition», précise Jacques de Werra. Les sites de streaming permettent même de contourner la loi, puisque le fait de regarder une vidéo sans l’enregistrer sur son disque dur n’est pas considéré comme une copie de l’œuvre d’origine.

Quand l’innovation naît dans le frigo «J’ai eu un flash d’inspiration en regardant dans mon réfrigérateur, se souvient Christian Schwanert, un ingénieur industriel. Je me suis dit: ‹Pourquoi ne pas appliquer le concept des sacs en plastique pour congélateur aux habits?›.» Cet innovateur en herbe cherchait à résoudre un défi posté par la firme de vêtements sportifs Mammut sur le site de crowdsourcing suisse Atizo. Le but: développer une fermeture éclair capable de résister à des conditions climatiques extrêmes. Le jeune homme de 25 ans développe alors un prototype de sa trouvaille, s’inspirant du système de fermeture utilisé par les pochettes en plastique résistantes au froid. Celle-ci sera testée sous l’eau, sur de la glace et ouverte plus de 500 fois pour vérifier sa durabilité. Elle figure désormais sur les vêtements commercialisés par Mammut.

Parmi les 10 projets ayant réuni le plus de fonds sur Kickstarter figurent actuellement une montre intelligente qui a obtenu 10,3 millions de dollars de la part de 69 investisseurs, cinq jeux vidéo, une bande dessinée et la chanteuse Amanda Palmer. Dans l’économie digitale, les idées n’ont pas perdu leur valeur. Mais la façon dont on la calcule a changé.

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RECYCLAGE

Les vies multiples des déchets La renaissance des déchets est constante: ceux-ci peuvent être recyclés en œuvres d’art, en objets de design ou encore en produits industriels. Le CO2 peut même se transformer en méthanol. Explications. TEXTE

| Francesca Sacco

chaque année, la coopérative pour le recyclage de l’aluminium IGORA organise un concours d’œuvres d’art réalisées avec des matériaux de récupération. A Aigle, l’artiste Didier Voirol conçoit, par exemple, des sculptures à partir de vieux métaux tels que vis, chaînes ou crochets. «Je me sers généralement après tout le monde, donc tout ce que je trouve est pour moi, explique-t-il. Qui voudrait de vieilles pioches ou d’outils métalliques défectueux?»

Se débarrasser d’un objet en le jetant à la poubelle ne signifie pas, comme on pourrait le croire, la fin d’un cycle, mais plutôt le début. Car les déchets renaissent sans cesse, et se réincarnent souvent en objets de plus grande valeur. Ce thème a, par exemple, essaimé dans l’art du XXe siècle. Comme l’explique la sociologue française Monique Cauvin-Wach, «le déchet symbolise le point d’inflexion entre la vie et la mort. C’est pourquoi il suscite une telle fascination dans le domaine artistique.»

La mode et le design se sont également emparés des objets de récupération. Un des exemples suisses les plus frappants de cette tendance est sans doute la société zurichoise Freitag. En 1993, les frères Markus et Daniel Freitag en ont eu assez d’arriver au bureau avec des documents de travail qui ont pris la pluie. Les deux designers se sont donc mis à fabriquer des sacs imperméables avec de vieilles bâches, des ceintures de sécurité (pour la bandoulière) et des chambres à air de vélo (pour protéger les coutures). Aujourd’hui, leurs sacs se vendent dans plus de 400 points de vente de Zurich à Tokyo, en passant par New York.

Professeur d’histoire de l’art à la HES-SO, Antonio Albanese cite ainsi l’artiste dadaïste allemand Kurt Schwitters comme précurseur de la récupération élevée au rang d’art, avec ses collages «harmonieux» de détritus les plus divers, au sortir de la Première Guerre mondiale. Cette pratique sera monnaie courante dans les années 1960 chez les Nouveaux Réalistes, d’Yves Klein à Arman, en passant par l’artiste suisse Jean Tinguely. «Il y a quelque chose d’ironique dans les œuvres du sculpteur fribourgeois, souligne Antonio Albanese. Il récupérait de vieilles machines pour en créer de nouvelles, qui ne servaient à rien. Parfois même, leur mécanisme était voué à s’autodétruire.»

En 2006, le concept a été repris par la styliste française Hélène de la Moureyre, créatrice de Bilum et des sacs du même nom, fabriqués à partir de bâches publicitaires pour façades,

Aujourd’hui, le potentiel artistique des déchets continue de susciter des vocations en Suisse:

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RECYCLAGE

Les vies multiples des déchets

d’airbags ou de voiles de bateau. Bilum produit actuellement quelque 12’000 sacs par an, vendus une soixantaine d’euros la pièce. Mais on aurait tort de croire que seules les matières premières de valeur modeste se voient offrir une seconde chance. Pour sa collection Harricana, par exemple, la styliste québécoise Mariouche Gagné recycle des soies, des fourrures d’hermine et de renard ou encore des peaux de loutre.

Du CO2 au méthanol

Les exemples de récupération industrielle sont multiples. Le caoutchouc passe facilement de l’état de pneu à celui de bac à fleurs, cône de voirie ou panneau d’insonorisation. Les CD recyclés atterrissent dans l’empeigne (partie supérieure) des chaussures de course à pied – le modèle «Brooks Green Silence» en est un exemple. Les appareils électroniques sont dépiautés et parfois broyés, puis leurs composants répartis dans toutes sortes de produits finis. Le risque de contamination de certains matériaux (dépôts au fond des verres, par exemple) restreint tout de même les débouchés: c’est pour cette raison que le plastique récupéré n’est pas utilisé pour l’emballage alimentaire.

Récupération sociale

Il arrive aussi qu’une fois ressuscités, les déchets industriels embrassent une vocation sociale. Ainsi, à Corcelettes (Grandson), dans le canton de Vaud, la fondation Bartimée confie à des personnes en cure de désintoxication la confection de tables, chaises ou commodes à partir de cartons de récupération. A Berne, le verre usagé est récupéré, scié, coupé à la flamme, poli et décoré dans l’atelier Recycling Glasart de la fondation Terra Vecchia, par une vingtaine de personnes marginalisées. Celles-ci produisent chaque année quelque 50’000 vases, coupes, coupelles et bonbonnières destinés à plus de 300 boutiques en Suisse.

Grâce à la recherche, de nouvelles possibilités de recyclage émergent. Ainsi, à Genève, le parfumeur Florent Théotiste a remarqué que les résidus de pulpe de raisin considérés comme déchets de la vinification dégageaient de la chaleur au cours de leur décomposition, à l’instar du compost. D’où l’idée de les utiliser en remplacement du sel de déneigement nuisible à l’écosystème. Le résultat est un nouveau produit appelé SnowFree, actuellement en phase de lancement.

«Beaucoup de petits ateliers de récupération emploient des personnes en phase de réinsertion professionnelle. Contrairement à l’objet neuf, le déchet n’est pas associé à la production et à la rentabilité, mais renvoie à des préoccupations humaines», souligne Nicolas Weber, qui dirige l’Institut de génie thermique de la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud (HEIG-VD) et supervise des mesures de performance et d’efficacité en usine de valorisation thermique et électrique des déchets.

Autre exemple novateur: sous l’impulsion du professeur Olivier Naef, responsable du domaine Ingénierie et Architecture de la HESSO, des recherches sont en cours pour recycler le CO2 en méthanol. Cette substance chimique est susceptible de servir à de nombreuses applications commerciales (raffineries, pharmacie, cosmétique, agroalimentaire et chimie des polymères plastiques). «L’utilisation du méthanol est prévue dans le cadre de l’exploitation d’une flotte de voitures légères fonctionnant avec une pile au méthanol, qui remplacera celle que nous utilisons aujourd’hui», précise le chercheur. En 2011, les émissions mondiales de gaz carbonique ont atteint un niveau record de 31,6 milliards de tonnes. L’enjeu de cette recherche est donc énorme.

«Historiquement, il y a un lien entre engagement social et récupération des déchets. Souvenons-nous que ce sont des institutions comme Emmaüs, Caritas ou l’Armée du Salut qui ont popularisé les magasins de seconde main», confirme Dominique Bollinger, professeur en gestion de l’environnement à la HEIG-VD, qui dirige l’évaluation des flux de déchets produits dans l’école, afin d’identifier les possibilités de réutilisation.

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Responsable du domaine Ingénierie et Architecture de la HES-SO, le professeur Olivier Naef, mène des recherches visant à recycler le CO2 en méthanol. Ce composé chimique servira notamment à alimenter les piles de véhicules légers.


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Les vies multiples des déchets

En Morn, collage de l’artiste dadaïste allemand Kurt Schwitters, 1947.

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RECYCLAGE

Les vies multiples des déchets

Au Brésil, les catadores vivent de la récupération des objets dans les décharges. Un tour du monde des déchets Les taux de recyclage de la Suisse figurent parmi les meilleurs d’Europe. Celui du verre, par exemple, atteint 95%. Le marché est occupé par des sociétés anonymes à but commercial comme Retripa à Vernier ou Serbeco à Satigny, et des organismes reconnus d’utilité publique comme la Société pour le tri, le recyclage et l’incinération des déchets (STRID), à Yverdon-les-Bains. Ce secteur ne peut que se développer: les Suisses produisent plus de 5 millions de tonnes de déchets par année, soit quelque 700 kg par habitant, dont plus de la moitié est «valorisée» par récupération et transformation. L’Office fédéral de l’environnement juge ce résultat «étonnamment bon», vu la taille souvent modeste des centres de collecte. La valorisation tend à devenir un réflexe naturel à travers le monde. Mais il doit souvent être encouragé par l’Etat:

ainsi, Barack Obama a instauré en 2009 une «Journée du recyclage» (America Recycles Day), pour stimuler le réflexe citoyen indispensable à l’amélioration des taux de récupération. En récompense, les ménages américains reçoivent des bons d’achats. N’oublions pas non plus que les déchets des uns sont les trésors des autres: des tonnes d’habits, chaussures, ordinateurs, téléphones portables et véhicules usagés sont envoyés dans les pays en développement pour y passer leurs vieux jours. «Il y a là une certaine hypocrisie car, sous un vernis de générosité, on cherche en fait le débarras le moins cher», remarque Dominique Bollinger, de la HEIG-VD. Des centaines de milliers de personnes vivent ainsi des objets qu’elles trouvent dans les décharges des régions les plus pauvres du globe.

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Les récupérateurs (ou ramasseurs) peuvent en tirer des revenus excédant le revenu minimum de leur pays. En fonction des régions et parfois des matériaux récupérés, ils sont connus sous une quantité de noms différents – catadores au Brésil, pepenadores au Mexique, cartoneros en Argentine, basuriegos en Colombie, kacharawala en Inde, tokai au Bangladesh, ou encore boujouman au Sénégal. Ces récupérateurs réalisent aussi de nombreux produits qui sont ensuite revendus en Europe: sacs faits avec d’anciens sacs de riz ou berlingots de boisson, sculptures avec d’anciennes canettes de bière… Dans les pays développés, les freeganistes (gratuitvoristes ou déchétariens en français), fréquentent quant à eux les poubelles des grands magasins et des restaurants, moins par nécessité que par conviction idéologique, au nom de la lutte contre le gaspillage.


PORTFOLIO

LA SÉRIE DE 1976 POUVANT ENCORE ÊTRE ÉCHANGÉE AUPRÈS DE LA BANQUE NATIONALE SUISSE, LA LUTTE CONTRE LA FALSIFICATION REND IMPOSSIBLE SA REPRODUCTION EN HAUTE RÉSOLUTION ET GRAND FORMAT.

1976 Billet de 50 francs La série de 1976, dessinée par les graphistes zurichois Ernst et Ursula Hiestand, marque le renouveau des billets suisses, qui s’éloignent des figures allégoriques précédentes: chaque coupure représente le portrait d’un personnage historique au recto et symbolise son œuvre au verso. Celle de 50 francs est ornée par le naturaliste du XVIe siècle Konrad Gessner, et un hibou grand duc au dos. La Banque nationale assume désormais seule la direction du projet, de la planification à la réalisation des billets, tirant partie des nouvelles technologies d’impression. Source: BNS, Berne.


ÉCOLOGIE

Le paysage, une valeur suisse La nature n’est pas à vendre, mais il existe des manières de lui attribuer une valeur financière. Une démarche cruciale pour justifier sa préservation face à la progression de l’étalement urbain, des infrastructures touristiques ou même des éoliennes. TEXTE

| Julie Zaugg

retrouver du côté des perdants.» Comment résister aux appétits des promoteurs immobiliers et autres «bétonneurs» si on ne sait pas ce que vaut un paysage intact?

Quel est le point commun entre la marque Ricola, le müesli Alpen de Weetabix, la pochette de l’album Construction Time Again du groupe Depeche Mode et le Toblerone? Tous ont choisi le Cervin comme logo. En ornant leurs produits de la fameuse montagne suisse, ces acteurs attribuent une valeur économique à cet élément du paysage. «La nature est un bien immatériel, indique Pierre-Alain Rumley, ex-directeur de l’Office fédéral du développement territorial et professeur à l’Université de Neuchâtel. Mais si on ne lui attribue pas une valeur, elle risque de se

Il existe plusieurs méthodes pour effectuer cette quantification. On peut examiner l’effet sur les loyers et le prix des maisons d’une belle vue ou de la présence d’espaces verts à proximité. Andrea Baranzini, professeur d’économie politique à la Haute école de gestion de Genève HEG-GE, et sa collègue Caroline Schaerer se

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ÉCOLOGIE

La valeur du paysage

compensations ou subventions publiques versées aux propriétaires de forêts, qui sont en lien direct avec le bénéfice environnemental fourni par ces espaces verts. «La forêt est source de bois, elle agit comme un poumon pour réguler le climat et elle permet de produire de l’eau propre, détaille Philippe Roch, ex-directeur de l’Ofev. Elle a donc une valeur en dehors des circuits économiques traditionnels.»

sont attelés à cette tâche. Ils ont découvert qu’une vue sur le jet d’eau de Genève faisait augmenter le loyer de 3,6%. Lorsque l’appartement donne sur la cathédrale, on peut s’attendre à payer 7,4% de plus. A contrario, la vue sur une zone industrielle peut faire baisser le loyer jusqu’à 18%. Il est aussi possible d’examiner la valeur du paysage «en demandant directement aux citoyens combien ils sont prêts à payer pour le préserver», note le chercheur. Une étude menée à Davos dans le cadre du Programme national de recherche «Paysages et habitats de l’arc alpin» (PNR48) a montré que les touristes seraient disposés à débourser 22 francs de plus par semaine pour éviter l’extension de la zone bâtie. «La disposition de la population à payer pour un espace naturel dépend fortement de son accessibilité et de la présence d’alternatives vertes à proximité», met toutefois en garde Andreas Hauser, de la section économie de l’Office fédéral de l’environnement (Ofev). Une enquête réalisée par l’office en 2009 a démontré que les personnes interrogées seraient prêtes à débourser 275 à 331 francs pour revitaliser le cours d’eau de la Dünnern (SO) s’ils peuvent profiter de ses rives, mais seulement 186 à 224 francs s’ils ne peuvent pas y accéder.

Dans le canton de Bâle-Campagne, les propriétaires de forêts touchent 51 francs par hectare et par an pour accomplir différentes fonctions de préservation de la diversité des espèces et d’entretien des sentiers. A l’avenir, les quantités de CO2 qu’une forêt absorbe – et que la Confédération ne devra donc plus compenser – pourraient être incluses dans le calcul. Dans le même ordre d’idées, les sommes économisées grâce aux remparts naturels contre les avalanches ou les inondations que constituent les forêts et les rivières donnent une indication de leur valeur. Celle-ci dépend toutefois fortement de la présence d’humains. L’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches a calculé que les forêts permettaient d’économiser 9’937 francs par hectare et par an en dégâts liés aux avalanches dans le village de Davos, mais seulement 121 francs dans la vallée de Dischmatal, peu peuplée.

Une autre façon de mesurer la valeur que les gens attribuent au paysage consiste à étudier ce qu’ils dépensent pour en profiter. Andrea Baranzini et son collègue Damien Rochette ont calculé que les usagers du bois de Finges, en Valais, déboursent entre 1100 et 1500 francs par personne et par année pour s’y rendre. Dominik Siegrist, un chercheur de la Haute Ecole d’ingénieurs de Rapperswil, a évalué la part des dépenses touristiques motivées uniquement par l’accès à la nature à 1,6 milliard de francs par an. «Le paysage représente le facteur d’attractivité numéro un pour 83% des visiteurs qui se rendent en Suisse, relève Rafael Matos-Wazem, professeur à la Haute école de tourisme de Sierre. Certaines localités en vivent entièrement, comme la région d’Aletsch, qui péricliterait sans son glacier.»

Gestion «négligente» du paysage suisse

Reste à savoir quels sont les facteurs qui influencent la valeur du paysage. Le mitage du territoire, cette propension à construire de façon anarchique en dehors des zones urbaines, est sans doute la plus importante source de déperdition. «Nous vantons nos paysages, mais les recouvrons à tort et à travers de maisons, de zones artisanales et de routes, note Pia Kläy, de la section Qualité du paysage de l’Ofev. C’est la schizophrénie suisse, le bloc de béton sur l’âme de nos paysages.» Il s’agit d’un cercle vicieux: «Si on met les gens à la campagne, il faut ensuite les ramener en ville, là où se trouvent les emplois et les magasins, ce qui implique des investissements en termes de routes et de transports publics», souligne Xavier Comtesse, le responsable romand du think tank Avenir Suisse. Et contribue à miter encore un peu plus le territoire.

Une manière plus indirecte de mesurer la valeur qu’on donne à la nature consiste à examiner les

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ÉCOLOGIE

La valeur du paysage

Le fort développement économique du Plateau entraîne le mitage progressif d’espaces naturels en Suisse. Hors des zones urbaines et périurbaines, les agriculteurs et viticulteurs jouent quant à eux un rôle essentiel de jardiniers du paysage.

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Ă&#x2030;COLOGIE

La valeur du paysage

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ÉCOLOGIE

La valeur du paysage

elles ne sont pas construites. La nouvelle Loi sur l’aménagement du territoire devrait y remédier. Combattue par un référendum des milieux économiques, elle a pour but de définir les espaces constructibles en fonction des besoins des cantons sur les quinze prochaines années.

La surface habitable moyenne par personne est passée de 33 m2 en 1980 à 43 m2 en 2000. La superficie des zones non morcelées est, elle, passée de 140 km2 en moyenne, à un peu plus de 100 km2 entre 1960 et 2002. Les variations régionales sont importantes: si la consommation relative du sol par habitant est restée pratiquement inchangée dans le canton de Zoug depuis 1910, ce n’est pas le cas de la plupart des autres cantons. «Il y a eu de gros ratages, relève Xavier Comtesse. Entre Zurich et Kloten, on a pratiquement vu émerger une ville neuve entière, faite de villas et de zones industrielles. Le même phénomène s’observe à Bulle ou en Argovie.» Sur l’Arc lémanique, la forte croissance économique de ces dernières années, qui a attiré de nombreux migrants, a également contribué à ce morcellement du paysage.

Le but est d’aboutir à une densification des villes. «Il faut mettre les gens en ville et la campagne à la campagne», juge Xavier Comtesse. Des solutions existent: il évoque notamment l’initiative genevoise pour surélever les bâtiments, la conversion de friches industrielles en logements à Zurich, à Vevey ou à Renens et les grands projets urbains comme celui de la PrailleAcacias-Vernets à Genève, qui repoussent les industries hors du centre-ville. Le PNR 48 va plus loin encore. Il prône le retour à l’état sauvage de certaines régions, qui n’ont aucun avenir, ni touristique, ni industriel, et qui subissent un exode de leur population, à l’image de la vallée du Muotatal (SZ). Une vision qui fait bondir Olivier Feller: «On doit éviter le dépeuplement de toute une région, ce n’est pas sain pour l’équilibre d’un pays.»

Face à ces évolutions, la Confédération s’est montrée particulièrement inefficace en matière d’aménagement du territoire, jugent la plupart des observateurs. «Négligente, voilà bien l’adjectif pour qualifier notre gestion de cette ressource précieuse qu’est le paysage au cours des dernières décennies en Suisse», constate le sous-directeur de l’Ofev Willy Geiger dans un rapport. «Les autorités fédérales n’osent pas forcer les cantons et les communes à appliquer la loi, estime Philippe Roch. Or, ces derniers sont souvent trop proches des propriétaires et promoteurs immobiliers pour prendre des décisions indépendantes.» Il cite le cas des tours d’Aminona, en Valais: «Le terrain sur lequel elles ont été construites était une zone protégée de prairies sèches, mais elle a été déclassée et vendue pour accueillir un projet immobilier devisé à 600 millions de francs.»

«Not in my backyard»

Mais le grignotage de la campagne par les villas, un phénomène qui concerne essentiellement le Plateau, n’est pas le seul facteur influençant la valeur du paysage. Le développement effréné d’infrastructures touristiques, notamment dans les Alpes, contribue également à sa dépréciation. Les installations de transports touristiques (télécabines, télésièges, téléskis) sont passées de 400 en 1960 à près de 1600 en 2007. La mobilité touristique et de loisirs représente aujourd’hui 60% des kilomètres-passagers parcourus en Suisse, contre 30% dans les années 1960, et près d’un tiers des émissions d’oxydes d’azote et de monoxyde de carbone.

Pour Olivier Feller, conseiller national PLR et secrétaire de la Fédération romande immobilière, les décisions doivent toutefois continuer à se prendre à l’échelon cantonal et communal. «L’aménagement du territoire doit être géré en lien avec les réalités locales, dit-il. On ne peut pas soumettre à des règles uniformes Zurich, Schaffhouse, le Tessin et l’Arc lémanique.»

L’industrie touristique est confrontée à un véritable paradoxe. Les acteurs de la branche doivent fournir des voies d’accès, des hôtels et des résidences secondaires aux touristes s’ils veulent les attirer. Mais si ce développement dégrade la qualité du paysage, «ils scient la branche sur laquelle ils sont assis», note Rafael Matos-Wazem, de la HES-SO Valais Wallis Tourisme.

Le vrai problème, selon Pierre-Alain Rumley, ce sont les zones à bâtir «surdimensionnées et mal définies». A Fribourg, 30 à 40% d’entre

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Le professeur Rafael MatosWazem relève le paradoxe auquel est confrontée l’industrie touristique suisse, qui dépend de la préservation du paysage pour attirer les visiteurs, mais dégrade l’environnement naturel en construisant remontées mécaniques, routes et résidences secondaires.


ÉCOLOGIE

La valeur du paysage

L’installation d’éoliennes, comme celles de Mont-Crosin dans le canton de Berne, divise la population. Pour certains, elles constituent une énergie renouvelable indispensable et une attraction touristique. Pour d’autres, les éoliennes marquent l’industrialisation de la nature et repoussent les visiteurs.

la part de la Confédération pour assurer cette fonction. Résultat, les surfaces de compensation écologique sont passées de 70’000 à 120’000 hectares entre 1993 et 2005. Elles représentent aujourd’hui 11% de la surface agricole utile.

Quant à la population, elle se montre ambiguë face à cet enjeu, estime-t-il: «Elle réfléchit selon le principe du ‹Not in my backyard›, souhaitant conserver à la fois son chalet et la vue devant.» Cette situation a récemment débouché sur l’acceptation, en votation populaire, de l’initiative Weber, qui limite le taux de résidences secondaires à 20% par commune.

On retrouve cette dichotomie dans la discussion sur les éoliennes, qui oppose les tenants d’un paysage laissé à l’état naturel aux défenseurs de la production de courant écologique. «Les parcs éoliens représentent une forme d’industrialisation de la nature, dont les principaux gagnants sont les fournisseurs d’électricité, qui peuvent vendre du courant à prix garanti et les communes qui touchent des subventions, dénonce Pierre-Alain Rumley. Par contre, la valeur touristique de ces régions en souffre.» Ceux qui soutiennent les éoliennes pensent au contraire qu’elles ont le potentiel pour devenir des attractions en elles-mêmes, comme à MontCrosin (BE).

L’agriculture est un autre élément qui a un impact sur la valeur du paysage. «L’agriculture moderne, qui favorise toujours plus la monoculture, ne contribue pas à la valorisation du paysage», souligne Pierre-Alain Rumley. Les petites structures, comme les haies, buissons, prairies sèches ou pâturages, garantes de la diversité des espèces, sont en recul, mangées par les grandes exploitations. Mais les paysans sont eux-mêmes confrontés à la diminution des surfaces agricoles. «On perd l’équivalent de dix terrains de foot par jour», relève Jacques Bourgeois, le président de l’Union suisse des paysans. Ces derniers jouent aussi un rôle essentiel de jardiniers du paysage. «Cela fait désormais partie de notre mandat constitutionnel, aux côtés de la production alimentaire, dit-il. Sans ce travail d’entretien, la forêt reprendrait ses droits en de nombreux endroits.» La paysannerie touche des paiements directs de

Le débat est particulièrement vif à Neuchâtel, où le peuple doit se prononcer en novembre sur une initiative qui s’oppose à la construction de 61 éoliennes. Dans le camp adverse, les Verts neuchâtelois soutiennent le projet. La protection du paysage, et de sa valeur, est décidément un enjeu qui dépasse les traditionnelles lignes de fracture politiques.

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BIBLIOGRAPHIE

Des repères sur la valeur Cette bibliographie guidera les lecteurs d’Hémisphères dans un monde qui prend plaisir à mettre un prix sur tout. Et les aidera à identifier les multiples sens qui se cachent derrière la notion de valeur.

Age

Economie

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Art The $12 Million Stuffed Shark: The Curious Economics of Contemporary Art, Thompson D., Palgrave Macmillan, 2008

Dette Du Flambeur à la victime? Vers une problématisation consensuelle du surendettement, Plot S., Sociétés contemporaines, n° 76, p. 67-93, 2009

L’endettement des jeunes est-il supérieur à celui des adultes en Suisse?, Henchoz C. et Wernli B., La Vie économique, revue de politique économique, 1/2, p. 53-56, 2012

Manuel sur la pauvreté en Suisse Kehrli C. et Knöpfel C., Caritas, 2007

Orléan A., Seuil, 2011 Jorion P., Ed. du Croquant, 2010

Théories de la valeur, Economica, Mouchot C., 1999

Theories of Value from Adam Smith to Piero Sraffa, Sinha A., Routledge, 2010

Patrimoine Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Mauss M., PUF, 2007

L’Allégorie du patrimoine, Choay, F., Seuil, 1992

La Fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Heinich, N., Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2009

Paysage

La Valeur économique des paysages des villes périurbanisées, Brossard, T. et al., Economie publique, 20 (1), pp. 3-27., 2007

Recyclage Déchets ménagers: Le jardin des impostures, Dietmann D., L’Harmattan, 2005

L’Art du recyclage, Vandecasteele E., PU Saint-Etienne, 2009

Le Marché des ordures: économie et gestion des déchets ménagers, Bertolini G., L’Harmattan, 2000

Sociologie La Société de consommation: ses mythes et ses structures, Baudrillard, J., S.G.P.P., 1970

Philosophie de l’argent, Simmel G., PUF, 1999

Sociologie de l’argent, Blic D. et Lazarus J., La Découverte, 2007

Vie Homo hygienicus, Labisch, A., Campus, 1992

A Sight for Sore Eyes. Assessing the value of view and landscape use on the housing market, Baranzini, A. et Caroline S., HEG Genève, Centre de recherche appliquée en gestion, N° HES-SO/HEG-GE/C – 07/1/1 – CH, 2007

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Indicateurs de santé, mesure de la qualité de vie et évaluation médicoéconomique

in: Sciences sociales et santé, Volume 17, n°4, pp. 45-64, 1999


Jacques Bernoulli Mathématicien suisse du XVIIe siècle, Jacques Bernoulli est l’inventeur de la «lemniscate» portant son nom, qui figure au dos de ce numéro d’Hémisphères. Cette courbe qui semble se parcourir sans fin serait à l’origine du symbole de l’infini. Une version alternative attribue ce symbole à un autre mathématicien, John Wallis, contemporain de Bernoulli.

Pascaline Sordet Après des études de cinéma, Pascaline Sordet se tourne vers le journalisme, avec une prédilection pour les sujets culturels et de société. Elle travaille entre autres pour LargeNetwork, Point Prod et Profil. Pour cette édition, elle s’est intéressée à une expérience sur la monnaie menée avec la population rom dans les rues de Genève. Mais est-il nécessaire d’attribuer une valeur à chaque chose?

Antoine Perruchoud Professeur à la HES-SO Valais et responsable de l’Institut Entrepreneurship & Management, Antoine Perruchoud s’engage pour la formation et l’accompagnement des jeunes entrepreneurs. Pour lui, ce sont moins les idées géniales qui comptent que celles qui trouvent rapidement un business model efficace. Dans ce numéro, il explique comment le crowdsourcing met en valeur les idées du grand public.

Page 44

Page 58

Monika Fauler Cette illustratrice indépendante à Vienne, en Autriche, a étudié à l’Université d’art et de design de Linz et à l’Ecole des arts déco de Strasbourg. Ses œuvres explorent les mondes numérique et analogique, ainsi que leur relation et leur influence mutuelle. Dans ce numéro, elle a illustré la valeur du live. Page 33

Dos de couverture

Lisa Roehrich Photographe freelance, elle a étudié la photographie à l’EAA de Vevey puis à l’ECAL. Ses travaux explorent les codes de représentation et la mise en scène de groupes spécifiques. Elle a réalisé les photographies du rapport individualisé dans ce dossier. Pour elle, la valeur d’un objet ou d’une action résulte presque toujours de l’articulation entre la rareté, l’utilité et le cadre socioculturel. Page 24

Andrea Baranzini Professeur d’économie politique à la Haute école de gestion de Genève, ce spécialiste de l’économie de l’environnement et du développement durable mène avec son équipe des recherches sur la valeur de biens et services environnementaux. Dans ce dossier, il explique les modèles théoriques sur la valeur développés par la pensée écologiste, et examine l’impact du paysage sur la valeur de l’immobilier en Suisse. Pages 8 et 66

Alejandra Román et Sebastian Gagin Ces graphistes argentins sont spécialisés dans la typographie et l’infographie. Pour eux, la valeur est l’une des facettes les plus virtuelles et symboliques de l’être humain. Rien n’est plus invisible – et en même temps n’a autant le pouvoir de changer la réalité. Ils ont conçu l’infographie sur l’histoire de la valeur. Page 8

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Yan Rubin Graphiste indépendant à Genève depuis douze ans, il travaille régulièrement pour LargeNetwork. Il a participé à la mise en «valeur» de ce numéro et se sent proche des valeurs humaines, plus particulièrement du respect. Une valeur qui devrait être appliquée au quotidien – et consommée sans modération.


Patrick Gaillet Professeur en sécurité informatique à l’Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg, Patrick Gaillet travaille sur le thème de la «e-reputation». Il conduit des projets en vue de fournir aux PME un outil de surveillance de leur réputation en ligne. Ces travaux de recherche s’inscrivent dans la droite ligne de la défense de la valeur de l’entreprise, par la gestion de son image dans le monde virtuel. Bulletin, page 21

Nicolas Nova Les gestes réalisés avec les technologies, qui envahissent notre quotidien, en disent beaucoup sur notre degré de compréhension ou de confusion face à ces outils. Etudier ces mécanismes est d’une grande valeur pour les designers, qui pourraient s’en inspirer dans leur travail. C’est ce que décrit Nicolas Nova, professeur à la HEAD Genève. Bulletin, page 24

Serge Maillard Journaliste à LargeNetwork, il a supervisé la réalisation de ce numéro consacré à la valeur, en tant que directeur suppléant de projet. Il a également rédigé l’article sur la valeur du patrimoine – ce qui l’a amené à s’interroger très sérieusement sur la perte récente d’une partie de ses archives numérisées de photos. Renaissance salutaire ou désastre patrimonial? Page 17

CONTRIBUTIONS

Valérie Hugentobler Professeure à la Haute Ecole de travail social et de la santé – EESP Lausanne, Valérie Hugentobler s’intéresse aux politiques publiques en matière de vieillesse. Les représentations sociales et les mécanismes à l’œuvre dans les politiques de l’emploi influencent la participation des plus âgés au marché du travail, ainsi que la reconnaissance et la valeur qui leur sont accordées. Page 54

Ludivine Alberganti Rédactrice photo chez LargeNetwork, Ludivine Alberganti a épluché des dizaines de banques de données pour sélectionner les visuels qui accompagnent ce numéro d’Hémisphères. De Staline avec un nez rouge au groupe de rock japonais Electric Eel Shock en passant par Barbie en fourrure, autant d’incursions – sérieuses ou décalées – dans l’univers iconographique de la valeur.

Camille Guignet Journaliste freelance régulière pour LargeNetwork, Camille Guignet a obtenu son diplôme de socioéconomie à Genève. Dans ce numéro, elle a interrogé plusieurs individus qui lui ont chacun livré leur propre définition de la valeur. Une diversité de points de vue qui, pour elle, fait justement toute la richesse et la «valeur» de notre société. Pages 22 et 24

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Olivier Naef Pour le responsable du domaine Ingénierie et Architecture de la HES-SO, la valeur du recyclage prend aujourd’hui une importance toute particulière dans notre société de consommation. Il n’est plus suffisant d’observer l’accélération de la production de déchets. Il faut agir concrètement en proposant des solutions innovantes, comme le recyclage du CO2, sur lequel il travaille actuellement. Page 61


Siège Haute Ecole Spécialisée de Suisse occidentale HES-SO Rue de la Jeunesse 1 Case postale 452 CH-2800 Delémont +41 32 424 49 00 www.hes-so.ch

Directions cantonales

Haute Ecole Arc Direction générale Espace de l’Europe 11 CH-2000 Neuchâtel +41 32 930 11 11 info@he-arc.ch www.he-arc.ch

HES-SO Fribourg Direction générale Boulevard de Pérolles 80 Case postale 32 CH-1705 Fribourg +41 26 429 65 04 info.hessofr@hefr.ch www.hes-so-fr.ch

BERNE/JURA/ NEUCHÂTEL

Haute Ecole Vaudoise Avenue de l’Elysée 4 CH-1014 Lausanne +41 21 316 94 95 info.dges@vd.ch www.hev.ch

FRIBOURG

www.hemge.ch

www.heg-fr.ch www.eia-fr.ch www.heds-fr.ch www.hef-ts.ch www.hemu.ch

www.heig-vd.ch www.ecal.ch www.hemu.ch www.hesav.ch www.ecolelasource.ch

HES-SO

www.eesp.ch

VAUD HES-SO Valais Wallis Direction générale Route du Rawyl 47 Case postale 2134 CH-1950 Sion 2 +41 27 606 85 11 info@hevs.ch www.hevs.ch

VALAIS

GENÈVE

www.hevs.ch www.hevs.ch www.hevs.ch www.ecav.ch www.hemu.ch

www.hesge.ch/heg HES-SO Genève Direction générale Ch. du Château-Bloch 10 CH-1219 Le Lignon +41 22 388 65 00 secretariat@hesge.ch www.hesge.ch

www.hesge.ch/head www.hemge.ch www.hesge.ch/hepia www.hesge.ch/heds www.hesge.ch/hets

www.eichangins.ch Fondations et hautes écoles privées HES-SO//Master Av. de Provence 6 CH-1007 Lausanne +41 32 424 49 90 www.hes-so.ch/masters master@hes-so.ch

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www.ehl.edu www.hetsr.ch


Haute Ecole Arc Ingénierie – HE-Arc Ingénierie Haute école de gestion Arc – HEG Arc Haute Ecole Arc Conservation-restauration Haute Ecole Arc Santé – HE-Arc Santé Haute Ecole de Musique de Genève HEM – Site de Neuchâtel

Haute école de gestion de Fribourg – HEG-FR Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg – EIA-FR Haute école de santé Fribourg – HEdS-FR Hochschule für Gesundheit Freiburg Haute Ecole fribourgeoise de travail social – HEF-TS

Design et Arts visuels Haute Ecole de Musique de Lausanne HEMU – Site de Fribourg

Economie et Services Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud – HEIG-VD

Ingénierie et Architecture

ECAL/Haute école d’art et de design Lausanne Haute Ecole de Musique de Lausanne – HEMU HESAV - Haute école de Santé Vaud

Musique et Arts de la scène

Haute Ecole de la Santé La Source – HEdS-La Source Haute école de travail social et de la santé – EESP – Lausanne

Santé

HES-SO Valais Wallis – Sciences de l’ingénieur-e

Travail social

HES-SO Valais Wallis – Santé & Social HES-SO Valais Wallis – Economie & Services Ecole cantonale d’art du Valais – ECAV Haute Ecole de Musique de Lausanne HEMU – Site de Sion Haute école de gestion de Genève – HEG-GE Haute école d’art et de design Genève – HEAD

Siège HES-SO DELÉMONT

Haute Ecole de Musique de Genève – HEM-GE Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève – hepia JURA

Haute Ecole de Santé Genève – HEdS-GE

BERNE

Haute école de travail social Genève – HETS-GE

NEUCHÂTEL FRIBOURG

Ecole d’ingénieurs de Changins – EIC

VAUD

Ecole hôtelière de Lausanne – EHL

HES-SO//Master

Haute école de théâtre de Suisse romande – HETSR – La Manufacture

VALAIS GENÈVE

HES-SO//Master

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Couverture: Sandro Bacco Christian Bili Munch, Edvard 1863-1944. Le Cri, 1893. Huile sur toile, 91 x 74cm. akgimages/Newscom DR suisse-eole DR Thierry Parel Détail. Infographie par Alejandra Román et Sebastian Gagin 2012 Mattel, Inc. Luc Viatour akg-images/Newscom Switzerland Tourism/swissimage.ch/Philipp Giegel akg-images/Newscom IGORA-Genossenschaft Infographie par Alejandra Román et Sebastian Gagin Jean-Luc Cramatte DR DR Globe Photos/ ZUMAPRESS.com Anthony Leuba DR DR Emmanuelle Marchadour WENN/ YU Gallery Paris/Newscom Jean-Luc Cramatte 2012 Mattel, Inc. DR Jean-Luc Cramatte Jean-Luc Cramatte Source BNS BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 226.301 (A+B) BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 234.301 (A+B) BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 275.302 (A+B) BNS/Archiv des

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Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 295.302 (A+B) BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 323.302 (A+B) Source: BNS Yan Rubin Anthony Leuba Lisa Roehrich Lisa Roehrich Lisa Roehrich Lisa Roehrich Lisa Roehrich AP Photo/Alan Welner/Keystone Yann Rubin BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 275.302 (A+B)

ICONOGRAPHIE

P. 33 Monika Fauler P. 37 akg-images/Newscom www.artificialgallery.co.uk P. 39 Source: BNS P. 40 KEYSTONE/Yoshiko Kusano P. 41 The Giant Buddhas courtesy Christian Frei P. 42 AP Photo/KEYSTONE P. 43 Richard Ellis/ZUMA Press/ Newscom REUTERS/STRINGER Italy P. 44 Anthony Leuba P. 45 J. Baratelli/HEAD-Chemin de Traverse/Damien Guichard P. 47 BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 226.301 (A+B) P. 49 Infographie par Emphase

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P. 54 P. 56 P. 57 P. 59 P. 60 P. 62 P. 63 P. 64 P. 65 P. 66 P. 68 P. 69 P. 70 P. 71 P. 74

Source: Ordonnance sur l’assurance-accidents BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 234.301 (A+B) Infographie par James Thom/LargeNetwork Source: Administration fédérale des douanes DR Bertrand Rey BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 295.302 (A+B) 2008-2010 Blind Spot Pictures www.depts.washington.edu Chiaki Nozu DR Jean-Luc Cramatte akg-images/Newscom Otávio Nogueira BNS/Archiv des Schweizerischen Nationalbank (ASNB): BN 323.302 (A+B) Ricola REUTERS/Michael Buholzer Switzerland Tourism/swissimage.ch/Max Schmid Bertrand Rey suisse-éole DR DR Bertrand Rey DR DR Anthony Leuba DR DR Jean-Luc Cramatte Anthony Leuba DR Bertrand Rey DR DR Jean-Luc Cramatte


HÉMISPHÈRES La revue suisse de la recherche et de ses applications www.revuehemispheres.com Edition HES-SO Siège Rue de la Jeunesse 1 2800 Delémont Suisse T. +41 32 424 49 00 F. +41 32 424 49 01 hemispheres@hes-so.ch Comité éditorial Rico Baldegger, Luc Bergeron, Claudio Bolzman, Philippe Bonhôte, Jean-Michel Bonvin, Rémy Campos, Annamaria Colombo Wiget, Yolande Estermann, Angelika Güsewell, Philippe Longchamp, Max Monti, Vincent Moser, Anne-Catherine Sutermeister, Marianne Tellenbach Réalisation éditoriale et graphique LargeNetwork Press agency Rue Abraham-Gevray 6 1201 Genève Suisse T. +41 22 919 19 19 info@LargeNetwork.com

IMPRESSUM Responsables de la publication Pierre Grosjean, Gabriel Sigrist Direction de projet Geneviève Ruiz Direction suppléante de projet Serge Maillard Responsable visuel de projet Sandro Bacco Rédaction Tania Araman, Bertrand Beauté, Benjamin Bollmann, Albertine Bourget, Geneviève Grimm-Gobat, Camille Guignet, Serge Maillard, Sylvain Menétrey, Francesca Sacco, Pascaline Sordet, William Türler, Julie Zaugg Images Ludivine Alberganti, Jean-Luc Cramatte, Emphase, Monika Fauler, Anthony Leuba, Thierry Parel, Bertrand Rey, Lisa Roehrich, Yan Rubin, James Thom Maquette & mise en page Sandro Bacco, Christian Bili, Yan Rubin Relecture Alexia Payot, Samira Payot www.lepetitcorrecteur.com Couverture Sandro Bacco, Christian Bili N° ISSN 2235-0330

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CE NUMÉRO DE LA REVUE HÉMISPHÈRES CONTIENT: 6 PAGES DE COUVERTURE 80 PAGES INTÉRIEURES 16 ARTICLES 27’981 MOTS 179’011 SIGNES 115 FOIS LE CHIFFRE 8 104 FOIS LE TERME «VALEUR».

La présente revue a été imprimée en novembre 2012 sur les presses de Staempfli SA à Berne. Le caractère Stempel Garamond (serif) est basé sur le travail que le graveur Claude Garamond (1480-1561) effectua lors de la création de la célèbre Garamond. Le caractère Akzidenz-Grotesk (linéale) a été créé par la fonderie H. Berthold AG en 1896. Le papier est un FSC Edixion offset blanc 100 g/m2 et 250 g/m2. La revue a été tirée à 14’000 exemplaires. Imprimé en Suisse.


C Cathédrale athédrale Sous Sous les les llustres ustres ttoujours oujours étincelants étincelants du magasin parisien du grand grand m agasin p arisien Au Au Bon les bourgeoises bourgeoises Bon Marché, Marché, les parisiennes aimaient fflâner lâner en en parisiennes aimaient bonne entre les les rayons rayons bonne compagnie compagnie entre d’étoffes précieuses récieuses de de llaa galerie galerie d’étoffes p des comme des soies, soies, c omme ll’illustre ’illustre cette cette gravure 1878. Dans gravure de de 1 878. D ans son son livre livre Au Au Bonheur Bonheur des des Dames, Dames, inspiré inspiré par de de par l’enseigne l’enseigne d e la la rrue ue d e Sèvres, Sèvres, Emile décrivait Emile Zola Zola d écrivait lle e grand grand magasin du magasin comme comme la la ««cathédrale cathédrale d u commerce Elégance, commerce moderne». moderne». E légance, coquetterie haute de coquetterie et et h aute iimage mage d e soi: soi: en de en ffranchissant ranchissant le le sseuil euil d e cette cette institution institution vénérable, vénérable, iill était était tout tout aussi déceler aussi important important de de d éceler lle e tissu tissu de observé par de valeur valeur que que d’être d’être o bservé p ar lles es autres élevé autres fflâneuses. lâneuses. Un Un ««temple temple é levé à la dépensière la ffolie olie d épensière de de llaa mode», mode», tel du tel fut fut le le vverdict erdict d u romancier. romancier.

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Hémisphères No 4 - La valeur, au-delà du prix - dossier  
Hémisphères No 4 - La valeur, au-delà du prix - dossier  

A une époque où même les idées ne sont plus toujours rémunéréeset où un prix du marché objectif n’existe plus, comme l’expliquel’économiste...

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