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Nos élixirs

n°05

L’élixir de longue vie, c’est tout un art, avec Arnaud Robert Le pacte faustien entre Christian Boltanski et David Walsh Déambulation à Budapest avec Kornél Mundruczó


Chaque jeudi À 20h

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Léman Bleu vous souhaite un bon spectacle

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IMMEUBLE EXCLUSIF À GENÈVE

LIVRAISON EN 2023 2

28’000 m2 de surfaces locatives destinées aux bureaux et activités commerciales

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Édito du Cercle du Grand Théâtre de Genève, de Caroline et Éric Freymond, de Monsieur et Madame Claude et Solange Demole

UN MAGAZINE PUBLIÉ AVEC LE SOUTIEN

À chacun.e son élixir Après un très heureux début de saison au Grand Théâtre, nous avons le plaisir de vous présenter le nouveau numéro du magazine qui, pour sa deuxième année, vous propose plusieurs évolutions. La couverture, tout d’abord, est confiée pour les quatre numéros de la saison à Marc Bauer, artiste genevois concerné par des enjeux politiques et sociaux, dessinateur virtuose qui mêle l’histoire collective à la sienne, lauréat du Grand Prix suisse d’art Meret Oppenheim 2020. Par des dessins inédits, il donne sa vision de la thématique de chaque dossier du magazine. Du côté des rubriques, « Portrait » succède au « Penseur qui me guide » et met en valeur une personnalité de l’art lyrique, en commençant par la fameuse soprano suisse Rachel Harnisch. Le « Reportage littéraire » consacré aux bâtiments du Grand Théâtre fait place désormais à « Trésors cachés », une série de rencontres avec des figures aussi importantes que discrètes travaillant dans l’équipe de la grande maison lyrique genevoise et dont la vie est révélée par la plume de l’écrivaine voyageuse Aude Seigne. La thématique du dossier, intitulé Nos élixirs, est inspirée de l’opéra L’Affaire Makropoulos, créé par Leoš Janáček en 1926, mis en scène par Kornél Mundruczó, dont le personnage principal est une jeune femme maintenue artificiellement en vie par un élixir d’immortalité. Cette question aussi vaste que fascinante est analysée par le journaliste Arnaud Robert qui nous emmène dans une enquête à travers le monde où la consommation de médicaments semble répondre à toutes les quêtes humaines, de l’augmentation de la durée de la vie à l’obtention de la mort. L’opéra, la littérature, le cinéma, la science sont aussi convoqués dans son riche parcours d’exploration. Il nous invite également à des concerts où les foules acclament des stars défuntes en hologrammes. Sur un autre plan, le plasticien Christian Boltanski raconte à Luc Debraine la nature du pari sur sa propre mort qu’il a passé avec le collectionneur australien David Walsh, concepteur d’un des musées les plus éblouissants, le MONA à Hobart, en Tasmanie. Chimie, images 3D ou pacte faustien jouent sur les fantasmes de la vie éternelle, qui résonnent d’une manière particulière en ces temps de grande fragilité, de protection massive entre les humains et d’attente de vaccins salvateurs. Comme alternatives aux artifices, nous vous convions à deux voyages avec des artistes qui éclaireront la programmation automnale du Grand Théâtre : une traversée de Budapest, la ville-laboratoire de Kornél Mundruczó, dont trois films ont été primés à Cannes, et une rencontre à Johannesbourg avec Fana Tshabalala, jeune chorégraphe qui puise dans la tradition zouloue pour construire son langage contemporain. Deux cas de figure où le contexte de vie est transcendé en « potion » génératrice d’une créativité artistique qui se déploie sur les scènes du monde. Nous espérons que ce magazine saura stimuler vos curiosités et vos imaginaires.

Olivier Kaeser Olivier Kaeser est historien de l’art, commissaire d’expositions. Après avoir présenté le projet pluridisciplinaire Dance First. Think Later cet été à Genève, il prolonge cette recherche en vue d’une publication sur les questions de gestes et de mouvements, leurs significations et interprétations dans les champs de la danse et des arts visuels. Il a codirigé le Centre culturel suisse de Paris, après avoir mené en duo l’espace d’art indépendant attitudes à Genève. Il a coédité de nombreux livres d’artistes et autres publications culturelles.

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CULTIVEZ VOS IDÉES !

Cinéma, Musiques, Spectacles, Livres, Arts Visuels. Toute l’actualité culturelle minute par minute rtsculture.ch 4 Ballet du Grand Théâtre de Genève / Casse-Noisette / nov. 2014 / chorégraphie Jeroen Verbruggen GTG / Gregory Batardon


Image de couverture

RUB RI QUES

Artiste suisse formé à Genève et à Amsterdam, basé à Berlin et Zurich où il enseigne à la ZHdK, il a exposé notamment à la Berlinische Galerie, à l’Istituto Svizzero à Milan, à la Drawing Room à Londres, au Museum Folkwang à Essen, au Centre culturel suisse à Paris, au Kunstmuseum à Saint-Gall ou au MAMCO à Genève. Il est lauréat du Grand Prix suisse d’art Meret Oppenheim 2020.

Édito 3 par Olivier Kaeser Mon rapport à l’opéra 6 Marina Rollman par Olivier Gurtner Ailleurs 8 Le Budapest de Kornél Mundruzcó par Joël Le Pavous Portrait 14 Premier rôle dans L’Affaire Makropoulos, la soprano suisse Rachel Harnisch, par Christian Berzins

Visite d’atelier 22 Chez le chorégraphe Fana Tshabalala par Lindiwe Mngxitama et Jamal Nxedlana Rendez-vous 44 Une sélection par la rédaction du Temps Le tour du cercle 46 Elka Gouzer / Xavier Oberson par Serge Michel À vos agendas ! 48 par Olivier Gurtner

Trésors cachés 18 Serafima Demianova, pianiste du Ballet du Grand Théâtre par Aude Seigne

D OSSI ER N OS ÉL I XI RS

Dessin de Marc Bauer spécialement réalisé pour la couverture de ce magazine Sans titre, crayon gris, crayons de couleur et pastels sur papier, 48 x 33 cm, 2020

Vendeuse de médicaments de rue à Haïti. Un de ses collègues dit : « Vous voyez, dit-il, je mets l’ampicilline à côté du Tylenol, des pilules roses, des pilules bleues. Si mon présentoir n’attire pas l’attention, personne n’achètera rien. » © Paolo Woods/projet « side effect »

L’élixir de longue vie, c’est tout un art par Arnaud Robert 24 La vie éternelle grâce aux hologrammes par Arnaud Robert 30 Christian Boltanski : « J’ai proposé au diable de parier sur ma mort, et j’ai gagné » par Luc Debraine 32 Trois questions à David Walsh par Olivier Kaeser 36 Insert, Martin Kollar par Serge Michel 38 Sur le fil de l’élixir par Clara Pons 40

Éditeur Grand Théâtre de Genève, Partenariat Heidi.news, Collaboration éditoriale Le Temps

Directeur de la publication Aviel Cahn Rédacteur en chef Olivier Kaeser Édition Serge Michel, Florence Perret Responsable éditorial Olivier Gurtner Comité de rédaction Aviel Cahn, Olivier Gurtner, Olivier Kaeser, Serge Michel, Clara Pons Direction artistique Jérôme Bontron, Sarah Muehlheim Relecture Patrick Vallon

Promotion GTG Diffusion 38 000 exemplaires dans Le Temps Parution 4 fois par saison Tirage 45 000 exemplaires ISSN 2673-2114

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Mon rapport

à l’opéra

Entre voix espiègle limite enfantine et esprit caustique parfois digne d'une vieille acariâtre misanthrope, Marina Rollman alterne les registres et les plateaux. Après avoir foulé celui du Grand Théâtre, elle explique son rapport à l'opéra, qui remonte à l'enfance.

Née à Genève, Marina Rollman vit à Paris où elle est chroniqueuse à France Inter, avec sa « Drôle d’Humeur » dans l’émission La Bande originale. Elle a également officié chez Les Beaux Parleurs sur RTS La Première et présenté son stand-up affichant complet « Un spectacle drôle », notamment au théâtre du Marais. Issue de la nouvelle génération des humoristes romands – et des femmes humoristes – Marina Rollman s’est produite au Festival du rire de Montreux, au Jamel Comedy Club et a fait les premières parties de Gad Elmaleh. Elle poursuit d’autres projets, comme l’écriture de films et un rôle dans la série Dix pour cent (saison 4), signée France 2, diffusée sur Netflix et acclamée par la critique. Après Marina à l’opéra, elle nous raconte son rapport au lyrique.

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Propos recueillis par Olivier Gurtner

Amoureux viscéral de culture, Olivier Gurtner a une prédilection pour l’architecture, les musiques classiques et électro, et le cinéma (il co-préside le festival de film LGBTIQ Everybody’s Perfect). Ancien président des jeunes amis de l’OSR et co-fondateur du magazine culturel Go Out !, il s’engage sur les grands projets, comme la Cité de la musique. Il est investi dans la vie institutionnel, au Conseil municipal de la Ville de Genève. Au Grand Théâtre, il est en charge des relations publiques et de la presse.

Marina Rollman


Marina Rollman dans le clip Marina à l’opéra, réalisé pour le Grand Théâtre de Genève, septembre 2020

Ta première et ta dernière fois à l’opéra ?

MR — C’était à Genève, avec ma grand-mère, probablement Aida mais j’en suis pas sûre. J’étais ravie qu’on m’explique l’histoire avant, comme ça j’ai pu m’attacher aux personnages, très humains. Quand t’es petite, tout est très graphique : les robes, les dorures, les choses en grand, les visages comme les gestes. Et là le choc : un mort, deux morts. Toujours des morts, ce qui m’a longtemps affectée, jusqu’à mes 15 ans. Ma dernière fois, c’était L’elisir d’amore – probablement – à Bastille, dans une vision assez classique mais avec goût. Le chœur me fascine, mais c’est surtout les enfants sur scène que je trouve particulier : ça doit être passionnant d’être gosse et de partager ces moments avec des artistes professionnels. La pire ?

Au Lincoln Center (Met), un spectacle ultrakitsch, Tristan sans être Tristan, l’opéra très cliché, l’interprétation mammouth, un meme de l’opéra. Tout est trop quoi. Comme si la direction avait dit au metteur en scène « Faites de l’opéra cliché avec une grosse dame qui chante fort ». À partir de quelle heure c’est bien ? Au-delà de combien d’heures c’est plus possible ?

Bon alors déjà j’ai fait le Ring de Wagner (si, si) ! Jusqu’à 4-5 h de spectacle ça va. Après faut voir sa semaine d’une autre manière, sa vie, prendre des drogues… ou beaucoup de café. Tu dis préférer la coulisse aux feux de la rampe. Veux-tu passer à la mise en scène d’opéra un jour ?

J’adorerais [elle rit]. Mais je serais totalement paralysée de me retrouver face à des gens travaillant autant, si exigeants et dont le corps est comme une œuvre d’art. Je ne me sentirais pas hyperlégitime ! J’aime beaucoup les comédies musicales donc ça serait génial. Quand vous voulez.

À l’opéra, tu préfères rire ou « mourir sur scène » ?

Mourir sur scène, clairement. Je suis en train de faire ma petite crise de la trentaine, car je constate qu’on va voir les comiques pour un spectacle d’humour, comme si le seul objectif consiste à rire. Dans la vie quotidienne c’est bien, mais dans l’art ça finit par être limitant… j’ai envie d’explorer d’autres voies. Compositeurs, metteurs en scène, chefs d’orchestre… quasi tous des hommes. Le monde de l’opéra est macho. Dans un interview à Marie Claire, tu dis que le plus grand obstacle c’est « les représentations qu’on a chacun de soi ». Le problème n’est-il pas systémique ?

C’est les deux ! Ça commence par les décideurs, qui sont trop souvent des hommes. Et comme on choisit généralement ce qui nous ressemble, les inégalités se reproduisent. Par contre, le fait que des femmes comme Uèle Lamore et Alondra de la Parra soient cheffes d’orchestre, ça commence à faire bouger les choses et ça ouvre la voie. Ténor, metteure en scène, costumière… des bullshit jobs ?

Quoi ? ! Je pense que ce sont les métiers qui savent encore faire des choses réelles. Ces personnes ont un savoir et le maîtrisent. Non, elles ne peuvent pas se réinventer tous les trois ans, car elles aiment vraiment leur travail. Dans une ville comme Genève, être les derniers « je fais de la passementerie et c’est très bien », heureusement que ça existe. C’est un crachat à la tronche d’Elon Musk ! Vivent les perles enfilées patiemment une à une. Cette patience, cette exigence, ça manque.

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Ailleurs

LE BUDAPEST DE KORNÉL MUNDRUCZÓ

Par Joël Le Pavous, à Budapest Photos Daniel Psenny

À l’occasion de son interprétation de L’Affaire Makropoulos, opéra de Leoš Janáček à découvrir du 26 octobre au 6 novembre au Grand Théâtre de Genève, déambulation avec le metteur en scène phare de la nouvelle vague magyare.

Scène du film White God (2014) de Kornél Mundruczó tourné à Budapest. Courtesy : Proton Cinema, Budapest.


Le château royal de Buda et le Pont des Chaînes sur le Danube. EPA/Balazs Mohai.

Dans la cour carrelée d’un immeuble pestois typique dont les coursives quadrillent les étages, il semble minuscule par rapport à la taille de l’édifice. Pourtant, en vingt ans d’une carrière cinématographique couronnée de récompenses, Kornél Mundruczó est devenu l’un des colosses du septième art hongrois. Ici, au rez-de-chaussée du bâtiment, le chouchou magyar de la Croisette (Prix Fipresci 2008 pour Delta , Prix Un Certain Regard 2014 pour White God, nominé pour la Palme d’Or 2017 avec la Lune de Jupiter) élabore ses créations dans une ambiance qui oscille entre la start-up et la colocation Erasmus. « Proton, c’est ma maison, c’est ici que tout se construit », dit-il en souriant à propos de sa société de production fondée en 2003 dans une garçonnière de Benczúr utca, rue voisine de la place des Héros. « Au début, on se serrait sur dix mètres carrés. Une vraie auberge espagnole, mais beaucoup de chouettes souvenirs », ajoute le cinéaste quadragénaire. Depuis, Mundruczó et ses camarades, dont le nombre a grandi au fur et à mesure des bobines déroulées et des prix glanés, ont investi leur quartier général plus cosy de Pozsonyi utca, à quelques encablures du Danube.

Journaliste indépendant basé à Budapest depuis 2013, Joël Le Pavous assure revues de presse et traductions pour Courrier international. Il y est aussi correspondant du site Slate, du Temps ou d’Europe 1. Il est l’auteur d’un Dictionnaire Insolite de la Hongrie paru en 2019 aux éditions Cosmopole.

Marché couvert Même s’il en sublima l’embouchure dans Delta, Mundruczó craint les courants du fleuve traversé sans cesse au gré de ses trajets en voiture. Bien avant le boom des beer-bikes et des ruin-pubs enivrant des cohortes de touristes étrangers, le jeune fêtard de Pest la populaire s’est métamorphosé de son propre aveu en bourgeois de Buda la résidentielle, où galeries d’art et terrasses sophistiquées se taillent la part du lion. Aussi fasciné qu’intimidé par le deuxième cours d’eau d’Europe, il alla découvrir sa source allemande en marge de la présentation d’une de ses pièces à l’opéra de Fribourg-en-Brisgau. Ce mercredi de fin août, Kornél récupère des clichés de famille développés par l’un des derniers laboratoires à l’ancienne de Budapest utilisant des pellicules 35 millimètres. Près de la chambre noire d’Aradi utca, Mundruczó ausculte les négatifs avec son œil d’as de l’objectif. Le lendemain, l’enfant de Gödöllő, refuge préféré de l’impératrice Sissi fuyant le train-train de Schönbrunn, s’envolera vers Berlin où il vit la moitié de l’année puis la Mostra de Venise afin de révéler en compétition son dernier long métrage, Pieces of a Woman, l’histoire d’une mère frappée par le deuil après une naissance tragique à domicile. 9


Dans le laboratoire photo du 6e arrondissement dont il est un habitué, Kornél Mundruczó, amateur de pellicules 35 millimètres, inspecte ses derniers négatifs. © Daniel Psenny

AILLEU RS

« La Hongrie, ce sont mes racines, ma culture de l’Est qui imprègne ma vie. Nous avons besoin d’idées alternatives. Je n’ai aucune intention de lâcher prise »

Au marché central de Budapest. KEYSTONE/Robert Harding/Frank Fell

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Pour son baptême du feu cinématographique en anglais, le Hongrois parti tourner à Montréal bénéficie de l’appui d’un producteur exécutif de choix : Martin Scorsese. Mundruczó, petit-fils de prêtre orthodoxe d’un village transylvanien aux cinq églises de diverses obédiences, n’aurait jamais imaginé conquérir le pape du Nouvel Hollywood dont les productions ont façonné son amour du septième art. « J’ai grandi avec ses films et suis très reconnaissant du soutien de Marty », confesse l’architecte de Pieces of a Woman, qui a offert un joli rôle à Ellen Burstyn, Oscar de la meilleure actrice dans Alice n’est plus ici de Scorsese. Alternant entre les langues de Kossuth et de Shakespeare, le réalisateur fait un crochet au vieux marché couvert de Hunyádi tér, théâtre de deux scènes de White God . Pour lui, cette bâtisse de 1897 à la façade récemment rénovée symbolise le « charme provincial » de la capitale hongroise. « Juste en face des halles, un pâtissier bourré du matin au soir préparait des gâteaux sensationnels jusqu’à ce que la boisson ait eu raison de lui. Aujourd’hui, l’endroit abrite un café », raconte le cinéaste gourmand, incapable de résister à un schniztel plus de trois jours.

« Pression politique »

Proton Cinema, cocon hongrois du réalisateur vivant entre Budapest et Berlin, est installé au rez-de-chaussée d’un immeuble typique de la capitale hongroise, mêlant cour carrelée et coursives quadrillant les étages. © Daniel Psenny

Lorsqu’il n’arpente pas l’allée centrale du Hunyadi téri piac, Kornél s’installe au restaurant Café Kör du 5e arrondissement, non loin de l’imposante basilique Saint-Étienne, où l’on peut aussi bien savourer un traditionnel bouillon de poule qu’un ragoût de filet mignon au vin rouge et ses pommes dauphines. En revanche, Mundruczó n’apprécie guère les halles gastronomiques voisines de Hold utca réunissant marchands de primeurs classiques, cantine à saucisses appâtant les hipsters, bar à brunchs agrémentés de champagne façon marché lisboète et café style scandinave, trop mondialisées de son point de vue. Arrivé à Budapest en plein hypercapitalisme postsoviétique du début des années 90 pour ses études, l’ancien pensionnaire de la prestigieuse université d’arts dramatiques SZFE, où ont été formés ses illustres confrères Béla Tarr, Miklós Jancsó et István Szabó, déplore la prise de contrôle de l’institution centenaire par une fondation liée au gouvernement conservateur de Viktor Orbán. « La pression politique pèse. Je crée mon propre travail car personne ne m’en donne en Hongrie », assène celui qui s’inspira de la crise des migrants pour tisser le fil conducteur de La Lune de Jupiter. Seize ans avant Pieces of a Woman, Mundruczó cartonnait chez lui en adaptant pour le théâtre La Résidence Nibelungen, drame littéraire wagnérien du regretté écrivain János Térey, joué dans l’hôpital souterrain de Budapest. Sur les planches, la performance de la troupe Krétakör dans un décor inhabituel enflamma les critiques, qui saluèrent l’audace et le panache de la mise en scène. À l’époque, le pari de solliciter Kornél émana du Trafó, l’une des meilleures salles contemporaines de Budapest, qui favorisa son ascension et collabore toujours étroitement avec lui. S’il sent que son identité est mieux acceptée à Berlin, Mundruczó refuse d’abandonner Budapest malgré le tour de vis orbániste responsable de l’exil parisien de son collègue Árpád Schilling, bâtisseur de Krétakör. « La Hongrie, ce sont mes racines, ma culture de l’Est qui imprègne ma vie. Nous avons besoin d’idées alternatives. Je n’ai aucune intention de lâcher prise », tonne le résistant magyar tenant à ce qu’il appelle son « ghetto » artistique. Touche-à-tout, son cœur bascule plutôt vers le cinéma en dépit du succès de ses innombrables pièces.

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AILLEU RS

Chasse et fresques En guise d’apothéose, Kornél nous convie au Momotaro, héritier d’une adresse iconique de l’époque communiste à mi-chemin entre le Parlement et la place de la Liberté ayant troqué les plats magyars contre la nourriture asiatique sans changer de devanture ni d’atmosphère. Habitué des lieux comme deux de ses trois enfants, adolescents, qui l’ont rejoint dans la salle mêlant décor de chasse et fresques dignes de la chapelle Sixtine, il commande du chou épicé, des boulettes de crabe, des morceaux de poulet, des brocolis et du riz au jasmin pour toute la tablée. Entre deux bouchées, Mundruczó s’indigne de la présence du buste de l’amiral Miklós Horthy inauguré en novembre 2013 sur le parvis d’une église d’extrême-droite près du Momotaro. Allié d’Hitler, le régent nationaliste, qui instaura en 1920 la première législation antijuive de l’Europe de l’entredeux-guerres, trône en face d’un mémorial controversé de l’occupation allemande situé lui-même non loin d’un bronze grandeur nature de Ronald Reagan et d’une stèle élevée à la gloire des libérateurs soviétiques. Sur les quais du Danube, les souliers en métal réalisées par l’artiste Gyula Pauer, en hommage aux Juifs victimes des persécutions nazies. « Ma mère adorait nous emmener mon frère et moi à l’opéra et nous détestions ça. Au lycée, j’ai peint et dessiné. Ensuite, j’ai essayé d’être acteur mais ça ne fonctionnait pas », rembobine le cinéaste. Kornél Mundruczó s’est ensuite réconcilié avec l’opéra, comme metteur en scène de plusieurs pièces, jusqu’à Genève avec L’Affaire Makropoulos. Pour le cinéma, si on devait l’associer à une salle obscure à Budapest, ce serait le Cirko Gejzír, le Művész, le Toldi ou le Puskin, temples du réseau d’art et d’essai de la capitale hongroise. Comme la langue magyare, idiome finno-ougrien si particulier, la différence de Kornél Mundruczó constitue sa force, lui qui balaie les conventions, de sa belle Hongrie à l’autre côté de l’Atlantique.

Quelques lieux de Kornél Mundruczó à Budapest • Memento Park. Des bottes de Staline déboulonné à Marx ou Béla Kun, ce musée en plein air est un concentré du « socialisme du goulash » que Mundruczó connut jusqu’à ses quinze ans. Balatoni út – Szabadkai utca sarok, 1223

• Le marché couvert de la place Hunyádi, lieu de tournage de plusieurs scènes de White God, propose fuits, légumes, fromages et charcuterie locale comme la fameuse saucisse fumée hongroise. Hunyadi tér 4, 1067

• Le café Kör. Restaurant de spécialités hongroises, cette table appréciée de Mundruczó sert notamment goulashs, bouillons de poule et cuisses de canard non loin de la basilique Saint-Étienne. Sas utca 17, 1051

• La place de la Liberté. Sur cette aire ouverte se côtoient une stèle à la gloire des libérateurs soviétiques de 1945, un buste du nationaliste de l’entre-deux-guerres Miklós Horthy et un mémorial controversé des victimes de l’occupation allemande. Un drôle de mélange, selon Mundruczó. Szabadság Tér

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• L’hôpital souterrain. Utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale et l’insurrection antisoviétique de l’automne 1956, le « Sziklakorház » accueillit le premier grand succès public de Mundruczó en 2004, une adaptation théâtrale de la Résidence Nibelungen du poète János Térey.

• Cinéma Cirko Gejzír. Parmi les cinémas d’art et d’essai de Budapest, à la programmation intelligente et exigeante, mention spéciale au Cirko, l’une des plus petites salles d’Europe.

Lovas út 4/c, 1012

• Restaurant Momotaro Ramen. Mundruczó adore la cuisine de ce restaurant asiatique héritier du Nimród Étterem, adresse communiste iconique dont il a conservé le décor de chasse et les fresques. Goûté et approuvé.

• Parc de l’histoire ferroviaire hongroise. Cet espace muséal de 70 000 mètres carrés qui réunit locomotives et wagons de toutes les époques est un lieu de tournage prisé par les cinéastes hongrois. Ildikó Enyedi, collègue de Mundruczó et Ours d’Or à la Berlinale 2017 avec Corps et âme, l’a choisi pour une partie de L’Histoire de ma femme, adapté du roman de Milán Füst. Tatai u. 95, 1142

Balassi Bálint u. 15-17, 1055

Nádor u. 24, 1051

• Trafó. Centre culturel de la Budapest alternative, inauguré sur les ruines d’un ancien transformateur, ce lieu donna sa chance aux premières pièces expérimentales du jeune Mundruczó.

• Krétakör Szinház. Scène indépendante incontournable, le théâtre de la troupe d’Árpád Schilling, contemporain de Kornél Mundruczó, offre une soupape de liberté dans une culture magyare de plus en plus confisquée par les affidés du gouvernement actuel.

Liliom u. 41, 1094

Jurányi u. 1-3, 1027

Vas u. 2c, près du métro Astoria

• SZFE. L’université d’art dramatique et cinématographique de Budapest, 155 ans d’histoire, qui forma Kornél Mundruczó. Elle lutte actuellement pour garder son autonomie.


« Ma mère adorait nous emmener mon frère et moi à l’opéra et nous détestions ça. »

Le bâtiment de l’Opéra d’État hongrois à Budapest, ici en 2017. EPA/Zoltan Mathe

Rendez-vous

Au Grand Théâtre de Genève L’Affaire Makropoulos 26 octobre au 6 novembre 2020 gtg.ch/laffaire-makropoulos 13


Portrait

Rachel Harnisch

L’Affaire Makropoulos, mise en scène Kornél Mundruczó, Opera Vlaanderen, 2016. © Annemie Augustijns

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Par Christian Berzins

« La scène ? Un lieu de travail, pas un sanctuaire »

Tous ceux qui discutent d’opéra avec Rachel Harnisch, et par conséquent de triomphes et de tragédies, remarquent vite que cette soprano ne se contente pas de chanter.


Rachel Harnisch. © R. Ruis

« Ma carrière aurait été différente si j’avais pu m’y perdre complètement et me soumettre à elle. Mais peut-être que cette évolution m’appartient et que c’est elle que l’on sent, aujourd’hui, sur scène. Cette carrière, c’est moi, c’est ma vie. »

L’Affaire Makropoulos, mise en scène Kornél Mundruczó, Opera Vlaanderen, 2016. © Annemie Augustijns

Malgré son timbre divin, elle veut se livrer entièrement à la musique. Ses supposées incertitudes sont parfois envoûtantes : lorsqu’une note parvient à une hauteur vertigineuse et qu’on la laisse savamment flotter, on ne peut pas savoir si elle évoluera en doux cri de joie ou en lamentation amère – si le bonheur s’élance ou si le malheur menace. Un grand artiste vocal recherche cette difficulté et chemine sur cette crête étroite comme si c’était un large rempart. Aujourd’hui, Rachel Harnisch peut offrir généreusement ces nuances à son public, elle qui a pourtant déjà envisagé d’arrêter le chant. « Ce que je fais doit me convenir, à moi et à mon âme. Auparavant, j’étais en route droite vers les sommets, mais je n’ai pas supporté les pressions et les superficialités de mon métier. À une époque, je voulais arrêter de chanter. Ma carrière aurait été différente si j’avais pu m’y perdre complètement et me soumettre à elle. Mais peut-être que cette évolution m’appartient et que c’est elle que l’on sent, aujourd’hui, sur scène. Cette carrière, c’est moi, c’est ma vie. » Rachel Harnisch est née en 1973, à Brigue. Elle a étudié à Fribourg-en-Brisgau et le monde de l’opéra s’est rapidement ouvert à elle : dès 1999, elle devient membre de l’Opéra d’État de Vienne. Elle ne tient pas un an dans cette cage dorée, mais peut s’offrir le luxe de partir, car elle reçoit déjà des offres importantes. Claudio Abbado l’engage à maintes reprises après son départ de Vienne, Alexander Pereira lui demande également si elle souhaite devenir membre de l’Ensemble de Zurich. Rachel Harnisch refuse et n’aura plus de ses nouvelles. Elle n’en souffre pas : « Cela peut sembler stupide, mais la carrière n’est pas tout. » Aujourd’hui mère de deux enfants, deux grandes productions d’opéra par an en plus des concerts lui suffisent désormais : « Mes deux enfants ont Christian Berzins a étudié l’histoire et la besoin de mon amour et de ma présence. Ils se moquent que je pousse la littérature allemande à l’université de Zurich, note toujours plus haut. Mon meilleur résultat n’est pas toujours 180%, mais puis il a travaillé comme journaliste culturel pour le Aargauer Zeitung et Schweiz am parfois seulement 120. Et si ce n’est que 95%, ce n’est pas mal non plus. Sonntag. De 2016 à 2020, il a été rédacteur Je parviens maintenant à baisser mes exigences, et c’est positif.» culturel à la NZZ am Sonntag, spécialisé dans la musique et l’opéra. Depuis mai 2020, il travaille comme auteur pour les rubriques culture et société/sciences de CH-Media.

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Grand Théâtre de Geneve, Les Contes d’Hoffmann, mise en scène Olivier Py, 2010. © GTG/Carole Parodi

Son chant est plus contrôlé aujourd’hui, son travail plus conscient. Auparavant, Rachel Harnisch s’avançait devant le public et ne pouvait plus reculer. Elle laissait la musique la traverser. Maintenant, elle est la maîtresse de ce qu’elle offre au public. « J’avais l’habitude de m’abandonner complètement au chant. Maintenant, tout ce qui me fixe des limites me maintient. Et je peux transmettre encore plus de choses qu’auparavant ». Même si elle dispose désormais de nouvelles forces, Rachel Harnisch sait très bien à quel point la gloire et le déclin peuvent être proches, même à son niveau. Elle continue donc à refuser un ensemble qui lui propose un rôle de Puccini qu’elle n’a pas envie de chanter. « Je n’ai plus à me creuser la tête pour un rôle qui soulève chez moi tant de points d’interrogation. Je veux chanter dans les opéras de Richard Strauss ou de Leoš Janáček. » Soit à Genève, en octobre prochain, pour le rôle d’Emilia Marty dans l’opéra très complexe L’Affaire Makropoulos de Janáček. Rachel Harnisch repousse ses limites : « On a enfin laissé un volcan entrer en éruption en moi. J’ai appris le rôle en très peu de temps, j’ai eu mon premier contact avec la langue tchèque, mais je me suis immédiatement sentie chez moi. Janáček enchâsse son langage sonore unique sur ce livret passionnant et jamais “vide”, c’est une traduction congéniale de la langue en musique. » Avec le travail de réalisation fantastique, inspirant, voire cinématographique de Kornél Mundruczó, Rachel Harnisch a pu aller au bout de ses possibilités physiques et, malgré une apparente montagne russe d’émotions, se sentir parfaitement libre et légère – un tour de force. «Après cette production, rien ne pourra plus m’amener si vite à mes limites. En d’autres termes, j’ai compris qu’elles étaient beaucoup plus larges que je ne l’avais jamais pensé. » Harnisch décrit le rôle d’Emilia Marty comme un terrain de jeu de rêve pour une chanteuse, et il le serait certainement aussi pour n’importe quelle actrice. « Je pouvais faire remonter chaque petit îlot de mes émotions et toutes les ressentir sans réserve ». Emilia Marty est une femme mourante, qui réalise en deux heures à peine le tour de force de se dévoiler feuille à feuille, pour finalement se montrer fragile. « Et alors seulement, elle peut chanter, seulement au moment du lâcher prise – de la mort. » Rachel Harnisch s’est également jetée à corps perdu dans la musique moderne, dans des premières mondiales : à Milan en 2007 dans Teneke de Fabio Vacchi, à Berne en 2001 et à Anvers en 2009 dans L’Amour de loin de Kaija Saariaho, à Anvers en 2019 (de nouveau) dans Les Bienveillantes de Hèctor Parra, issu du roman de Jonathan Littell, à Berlin en 2017 dans L’Invisible d’Aribert Reimann. Elle avait déjà gagné le chef d’orchestre Claudio Abbado à sa cause. En tant que jeune chanteuse, elle a eu l’occasion d’interpréter la Prometeo Suite de Luigi Nono avec lui à Lucerne en 2005. « Son approche intellectuelle de cette musique m’a fascinée : la pénétration analytique, presque mathématique, d’une partition. Je m’épanouis dans les œuvres qui me mettent au défi.» Même si elle-même ne prétendra jamais que sa voix est prédestinée à la musique contemporaine ou moderne, car elle refuse d’être enfermée dans une catégorie.

« Je m’épanouis dans les œuvres qui me mettent au défi »

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« Je peux produire de la belle musique, mais ce n’est pas plus sacré que la performance d’un médecin. »

Rachel Harnisch est confiante. Elle sait que tout ce qu’elle interprète laisse des traces. Elle sait aussi que sa technique lui permettra de se produire encore pendant longtemps. Ne pas savoir si les rôles de rêve d’Arabella ou de la Maréchale seront pour elle d’ici 2024 fait partie de cette profession, dit-elle. Au lieu de ces rôles, d’autres s’alignent. Elle prend volontiers ses distances par rapport à l’image de la diva, à laquelle plus personne ne croit dans les métiers de l’opéra. La lutte quotidienne pour l’attention du public, les victoires et les rôles font partie du métier de Rachel Harnisch. Parmi tous les mots fleuris qu’on pourrait choisir pour parler de son travail, elle opte pour la sobriété : « La scène est un lieu de travail, pas un sanctuaire. Je peux produire de la belle musique, mais ce n’est pas plus sacré que la performance d’un médecin ».

Grand Théâtre de Geneve, Les Contes d’Hoffmann, mise en scène Olivier Py, 2010. © GTG/Carole Parodi

Rendez-vous

Au Grand Théâtre de Genève L’Affaire Makropoulos 26 octobre au 6 novembre 2020 gtg.ch/laffaire-makropoulos

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Trésors

cachés 1/4

SERAFIMA DEMIANOVA pianiste du Ballet du Grand Théâtre

Serafima Demianova et ses collègues du Ballet du Grand Théâtre.

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Par Aude Seigne

Quand elle était enfant, à Moscou, un ami de son père leur avait offert un calendrier de photos de montagnes. Le Cervin l’avait frappée par sa symétrie parfaite, archétypale. Depuis l’URSS d’alors, la Suisse semblait bien loin, et pourtant elle se rappelle s’être dit, comme une évidence, qu’elle se tiendrait un jour sur cette montagne, qu’elle vivrait peut-être même dans le pays qui l’entoure.


Née en 1985 à Genève, Aude Seigne a étudié la littérature de langue française et les civilisations mésopotamiennes à l’Université de Genève. Elle a voyagé dans une quarantaine de pays, travaillé comme rédactriceconceptrice web pour la Ville de Genève puis comme administratrice culturelle pour la chorégraphe Cindy Van Acker. Elle a publié Chroniques de l’Occident nomade (Paulette, 2011 ; Zoé, 2011, 2013) qui lui a valu le Prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. En 2012, elle a reçu une bourse culturelle de la Fondation Leenaards pour son deuxième ouvrage, Les Neiges de Damas, paru aux éditions Zoé en 2015. En 2017, elle a bénéficié d’une résidence d’écriture à la Fondation Jan Michalski pour son troisième livre, Une toile large comme le monde. Dès janvier 2018, elle publie la série littéraire Stand-by, écrite avec Daniel Vuataz et Bruno Pellegrino. Deux saisons sont parues aux éditions Zoé et, pour la deuxième, en feuilleton sur le site Heidi.news.

Serafima Demianova a des yeux menthe à l’eau, proches de la couleur du Rhône en été, où elle aime se baigner. Lorsque nous nous asseyons face à face pour qu’elle me raconte ce qu’elle veut bien me confier d’elle, le masque que nous portons met en valeur ce regard, qui dit déjà tout. S’y expriment la douceur mais aussi la précision, l’exigence, l’enthousiasme. Il en a bien fallu à Serafima, dite « Sima », pianiste accompagnatrice du Ballet du Grand Théâtre, pour accomplir un tel parcours. En 1983, Sima termine ses études au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Elle dit que les diplômés qui en sortent ont le choix, et que, dans l’ordre du plus au moins prestigieux, on choisit d’être soliste, ou accompagnatrice de chant, mais certainement pas de ballet. Pour elle, c’est différent. Sa dernière année de formation comporte un stage à l’Académie du Ballet du Bolchoï et ce qu’elle y découvre est d’une logique aussi limpide que son regard : si la musique et les paroles sont inscrites sur les partitions, les mouvements des danseurs ne le sont pas. Alors elle observe, développe son propre système de notations des gestes, découvre qu’il y a une physicalité dans la musique. Elle choisit. Pour accompagner les danseurs, il lui faut jouer avec l’enthousiasme d’un orchestre, engager tout son corps. Elle dit qu’elle est la servante de deux maîtres : la musique et la danse. Le petit bracelet noir qu’elle porte au poignet le lui confirme : elle brûle 400 calories par heure quand elle joue. Sima restera au Bolchoï pendant huit ans, accompagnant le ballet depuis les coulisses. Quand je lui demande si la reconnaissance publique ne lui manque pas, elle répond que moins on en a l’habitude, plus la scène effraie. Et qu’elle se sent bien dans l’ombre des coulisses, dans les profondeurs de la fosse. Elle est fille de la ville, du relief plat de la plaine moscovite, et ne saurait dire, outre ce calendrier originel, d’où lui vient l’autre passion qui structure sa vie : l’alpinisme. En 1991, elle déménage aux États-Unis, travaille au Ballet du Colorado pendant quatre ans, en profite pour gravir quelques sommets, qui ne sont « pas des Préalpes » selon ses dires, mais des pics qui surgissent et vous submergent. Elle remplace ensuite une amie à la prestigieuse Juilliard School de New York, y fait de nombreuses rencontres, obtient un poste qu’elle occupera pendant dix ans. Je lui demande si les montagnes ne lui ont pas manqué depuis la métropole insulaire, elle répond que New York est comme un poisson qui vous avale et vous recrache plus loin, un Léviathan dont elle a adoré les odeurs et les surprises. Et puis les Appalaches ne sont pas loin, les lacs du Vermont où elle partait en weekend chez des amis non plus. Chaque fois qu’elle emménage dans une nouvelle ville, elle n’emporte avec elle que deux valises. En l’an 2000, ce sont à nouveau la montagne et l’amitié qui la mènent à Annecy. Elle s’y attache et revient chaque été, écrit à toutes les compagnies de la région pour chercher du travail, rencontre Philippe Cohen qui s’apprête à prendre la direction du Ballet du Grand Théâtre. Elle se rappelle de la question qu’il lui pose – « Mais pourquoi veux-tu venir en Suisse ? » –, s’attendant à ce que ses motivations impliquent le prestige de l’institution. Sima rit encore de la réponse effrontée mais sincère qu’elle lui a donnée ce jour-là : elle ne voulait venir que pour les montagnes ! Pendant les cinq premières années, elle grimpe beaucoup : des glaciers, l’Aiguille du Midi, des montagnes qu’elle préfère nouvelles, « pour se prouver des choses ». À désormais 63 ans, elle ne grimpe plus, à cause de son ménisque, mais continue de marcher, au Bois-de-la-Bâtie, à Carouge, dans la Vieille-Ville où elle apprécie les plaques des personnalités célèbres, notamment Franz Liszt et Rodolphe Kreutzer, Dostoïevski et Borges. Elle dit qu’il existe un banc, au Jardin Botanique, d’où la vue sur le lac, les bateaux et les Alpes, est à la fois parfaitement idyllique et parfaitement dramatique. Elle a cette phrase, qui sonnerait comme un cliché si Sima n’était pas si économe en mots : « Je suis sensible à la beauté ». 19


Mon échange avec Sima se déroule dans une de ces salles opaques et silencieuses du Grand Théâtre, qui entretiennent le mystère labyrinthique du lieu quand on vient de l’extérieur. Je lui demande si elle est pressée, ce qui nous donne l’occasion d’évoquer sa journée type, qui a peu changé depuis dix-sept saisons qu’elle travaille ici.

À 10h, les danseurs s’échauffent selon les instructions du maître de ballet, elle improvise pour les accompagner, choisit une musique capable de soutenir les mouvements demandés. À 11h30, c’est la répétition qui dure deux heures, elle mange à 14h à la cafétéria, puis reprend la répétition jusqu’à 18h.

Serafima dans le studio Balanchine, où elle accompagne le Ballet en répétitions. © photo GTG

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En cette rentrée 2020, elle est heureuse que le travail reprenne – c’était dur pour les danseurs de ne pas travailler pendant cinq mois. Avec la malice enfantine de ses yeux menthe à l’eau, elle dit que parfois, elle les déteste, mais c’est temporaire. Le petit groupe de danseurs que nous croisons dans les couloirs l’appelle du diminutif affectueux de Simochka. Être entourée de gens aussi talentueux l’élève, nourrit son feu intérieur. C’est à elle de faire la passerelle avec les danseurs et les chefs d’orchestre, de connaître la différence entre « plus lentement » et « pas si vite », d’user de diplomatie. Elle part elle aussi en tournée, avec l’équipe de régie qu’elle adore, car chacun s’y soutient, comprend le stress et la fatigue. Le spectacle tourné se fait avec des enregistrements, mais c’est à elle qu’il revient de les lancer au bon moment, en fonction du mouvement des corps. Une seule pensée parasite peut tout gâcher. Les tournées l’éprouvent physiquement, la dernière a duré 45 jours. Sima confie se cogner parfois la tête en se levant le matin dans une chambre d’hôtel, ne sachant plus de quel côté se trouve le mur. Depuis cinq ans, Sima évacue aussi ce stress à Surpierre, dans le canton de Fribourg, où vit son conjoint. Elle s’y promène en regardant les Alpes, dit que l’odeur forte de la terre et des plantes revigore l’esprit. Elle soigne les tomates et les concombres du jardin, souligne la nécessité d’avoir quelque chose en dehors du monde du théâtre, compare le processus à un boomerang, puisqu’il s’agit de partir, loin, pour revenir avec une énergie supplémentaire. Le Cervin ? Sima ne l’a toujours pas vu. L’an dernier parce que le chat était malade, cette année à cause du virus. Elle aimerait aussi voir l’Eiger, et toutes ces montagnes qui figurent dans ses livres d’alpinisme, aux côtés des classiques de littérature. Sima dit qu’en Suisse, c’est avant tout la nature qu’elle aime, forte et paisible à la fois. Deux adjectifs qu’on aimerait bien lui tendre en miroir.


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Visite

d’atelier

Texte par Lindiwe Mngxitama Traduction par Christopher Park Photos Jamal Nxedlana

La danse comme langage, à la recherche d’un Meilleur Soleil

Fana Tshabalala à The Dance Factory, Johannesbourg, 4 septembre 2020 © Jamal Nxedlana

Lindiwe Mngxitama est éditrice et rédactrice pour le Bubblegum Club à Johannesbourg. En tant qu’écrivain et artiste, iel considère les mondes qu’iel crée par le biais du langage comme des espaces radicaux de réimagination et de remise en question critique. Son travail et sa pratique s’efforcent de susciter une conversation avec la mémoire/remémoire et s’enracinent dans la critical race theory, la théorie post-coloniale, la théorie queer, l’affect et la pensée féministe radicale noire.

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Difficile d’imaginer que le chemin qui mène aux scènes de danse du monde entier a commencé dans une modeste rue sud-africaine du Vaal. Ou que la soif de ce voyage se soit enflammée en regardant un père exécuter une danse traditionnelle zouloue. Mais pour le chorégraphe et danseur Fana Tshabalala, 33 ans, c’est le cas. « Mon père participait à un type particulier de danse traditionnelle, je le regardais danser et chanter la nuit tombée, j’adorais ça. Après, j’ai vu un ballet à la télévision et j’ai dit : “Voilà ce que je veux faire”. Mais il n’y avait pas de studios de ballet dans mon township, j’ai donc rejoint le groupe Vuk’uzenzele et appris la danse zouloue. Puis, les gens de Moving into Dance sont venus nous enseigner la danse contemporaine. » Fana s’est alors installé chez eux pour y étudier l’afro-fusion et les bases du ballet avant d’emménager dans son propre studio à l’Université de Johannesbourg. Aujourd’hui, privé de son studio en raison de la pandémie, le voilà de retour dans les couloirs désertés de Moving into Dance. Lors de ma visite, Fana travaillait sur Better Sun. Cette pièce, dont la création est prévue à Genève en novembre 2020, est une sorte d’odyssée qui médite sur la migration et le départ de chez soi à la recherche de pâturages plus verts, d’un « meilleur soleil ». Si la collaboration et la capacité à voyager font partie intégrante du processus de Tshabalala, le défi est d’autant plus fort à l’heure du coronavirus et avec une équipe dispersée à travers le monde.


Jamal Nxedlana est artiste visuel, organisateur et producteur culturel basé à Johannesburg. Ses photographies sont ancrées dans l’afro-surréalisme et explorent les thèmes de la race, de l’identité, de la production de masse. Il est fondateur du Bubblegum Club, une plateforme numérique qui cultive la nouvelle culture populaire. Il est cofondateur du collectif artistique CUSS Group, qui explore la culture hybride de l’Afrique du Sud postpost-coloniale.

« Chaque pièce que je crée est l’expression d’une obsession. Celle-là a commencé lorsque nous avons fait “check” avec les danseurs principalement étrangers du Grand Théâtre de Genève. Comme eux qui sont peut-être venus à Genève dans l’espoir de pâturages plus verts, j’explore ce voyage à la recherche d’un “meilleur soleil”. Car s’il n’existe qu’un soleil, nous le voyons différemment ou depuis des positions différentes. L’œuvre ne parle pas de fugitifs, mais d’un groupe de personnes qui se déplace d’un endroit à un autre. À cause de la politique ? de la dynamique sociale ? du changement climatique ? Vous serez témoin de leur voyage. » « Il y a une énergie ancestrale dans le mouvement de Fana, un savoir fiable, profond », a jugé Kevin Iega Jeff, le directeur du Deeply Rooted Dance Theater de Chicago, après avoir vu le danseur interpréter Indumba, la hutte sacrée des rituels purificatoires africains. Adaptée pour le public américain, la pièce a été jouée en 2017 avec la troupe de Jeff. « Je suis fasciné par la manière dont la politique sociale affecte l’interaction entre les êtres humains et leur spiritualité. J’ai créé Indumba pour permettre aux individus et aux communautés de réaliser cette importante régénération spirituelle par la danse. » Cette « énergie ancestrale » est influencée par le lieu où Fana est né et la façon dont il y a ancré sa relation avec la danse : « La source de mon inspiration est la danse traditionnelle sud-africaine – c’est la racine – même si j’essaie d’y échapper, elle est toujours là ». Même sa relation créative avec l’espace comporte un élément improvisé. Lors d’une résidence soutenue par Pro Helvetia en 2017 avec le danseur russo-suisse Vladimir Ippolitov : cuisines, salons et terrasses se sont mués en studios. « J’improvise à tel point que cela devient une chorégraphie. L’improvisation s’accompagne d’un sujet ou d’une question. Par exemple, comment le corps réagit-il à l’enfermement ? Quels sont les mouvements qui viennent naturellement ? J’entreprends alors un voyage dans cet espace confiné. Chaque pièce présente sa propre approche. »

Rendez-vous

Au Bâtiment des Forces Motrices Hors Cadre 21 au 29 novembre 2020 gtg.ch/hors-cadre

FANA TSHABALALA


Par Arnaud Robert

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Arnaud Robert est journaliste suisse. Il contribue régulièrement aux émissions de la RTS et aux pages culturelles du Temps ainsi qu’à Heidi.news, avec un grand reportage en 2019 de Suisse en Inde, de Chine en Afrique, La Révolution des toilettes, qui lui a valu le prix Swiss Press Awards 2020. Son travail a notamment été publié par le National Geographic, Le Monde, La Repubblica, Les Inrockuptibles. Il a obtenu le prix de journalisme Jean-Dumur et le prix des Radios Francophones Publiques.

C’est un petit récipient de verre brun dont le bouchon de plastique est scellé – il laisse transparaître une poudre blanche. Sur l’étiquette, il est inscrit : « Natrium Pentobarbital – Dosis Letalis » et en dessous, manuscrits, le nom du patient et sa date de naissance. Sur les murs de ces locaux commerciaux, dans une banlieue industrielle de Bâle-Campagne, on a accroché des photographies de goélands survolant une plage, il y a des orchidées, des chocolats au lait, le buste reproduit de Sophocle sur lequel est imprimé, en anglais, une citation : « La mort n’est pas le pire des maux. Il est pire de vouloir mourir et ne pas le pouvoir. » L’homme est étendu sur un lit médicalisé. Il répète qu’il a toute sa tête, que personne ne l’influence. Son épouse s’affaire à mille tâches, signe des papiers, scrute le vide. Il n’y a que murmures et tendresse. Le médecin est une femme qui a accompli ces gestes des dizaines de fois, elle mêle les exigences bureaucratiques aux réflexes humanistes – une furtive caresse sur la joue de l’homme. Il est fatigué. Il est atteint d’un cancer du pancréas. On installe une intraveineuse. La poudre blanche a été dissoute. Il ouvrira lui-même le petit robinet de plastique. Que dit-on à un homme qui va mourir ?

DO SSIER N O S ÉLIXIRS

Puissance, réussite et paix intérieure Pour un projet de film documentaire, un livre et une exposition intitulés Happy Pills, nous nous intéressons avec le photographe Paolo Woods au lien entre les médicaments et la quête du bonheur. Des anxiolytiques au Viagra, des stéroïdes à la Ritaline, nous avons entamé un voyage sur cinq continents à la rencontre de consommateurs de pilules. Nous avons découvert un monde où la chimie devient l’ultime réponse à toutes les quêtes humaines. Grâce à la pharma, notre désir de puissance, de réussite, de sécurité et même de paix intérieure trouve une réponse si aboutie – mêlant le marketing et la science – qu’elle possède le charme indépassable de l’élixir de jouvence. Et plus nous nous confrontions à des corps enflés par les hormones, des cerveaux dopés par les amphétamines et des joies sous antidépresseurs, plus l’imaginaire de Lewis Carrol semblait s’activer sous nos yeux : « Tu prends la pilule bleue, l’histoire s’arrête là, tu te réveilles dans ton lit, et tu crois ce que tu veux. Tu prends la pilule rouge, tu restes au Pays des Merveilles et je te montre jusqu’où va le terrier. » Cette promesse démesurée de transformation mécanique que la pilule ou la potion contient précède de très loin l’industrie pharmaceutique ; elle est si ancienne qu’elle apparaît comme l’un des mythes les plus persistants qui soient. L’idée qu’il puisse exister une recette capable de mettre fin à nos limitations est si obsédante qu’elle occupe une place centrale dans l’histoire de l’art et dans celle des représentations. La quête d’immortalité et donc de toute-puissance, souvent décrite comme une démonstration d’orgueil et de défi à l’autorité divine, est au cœur de la pensée judéo-chrétienne. Elle remonte peut-être au Jardin d’Éden, où une simple pomme contenait toute l’étendue du savoir : « Alors le serpent dit à la femme : “Vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et

Alice in Wonderland, Grand Théâtre de Genève, Mise en scène et chorégraphie Bartov Mira, 2010

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le mal” (Genèse, 3:5). » Mais tout cela est beaucoup plus ancien encore : le mythe de la vie éternelle court dans la Mésopotamie de Gilgamesh, dans la Chine antique qui avait fait de l’« or potable » le remède à la mort, jusqu’aux fontaines de jouvence peintes par Jérôme Bosch et Lucas Cranach, au portrait de Dorian Gray et au sang du Christ qui coule sur la blessure d’Indiana Jones et régénère sa peau.

DO SSIER N O S ÉLIXIRS

Jusqu’au vertige

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Partout, la magie opère. Mais avec le sentiment diffus d’une faute commise, d’un péché prométhéen qu’il faudra tôt ou tard payer. Dans les opéras de Leoš Janáček (L’Affaire Makropoulos) ou ceux de Wagner (Le Vaisseau fantôme  et Parsifal), l’immortalité est décrite comme une malédiction. L’ambivalence de cette quête dont la résolution mène à la chute est au cœur même d’une très belle nouvelle de Borges, L’immortel. Un légionnaire romain trouve un fleuve d’immortalité dans lequel il se baigne, il visite ensuite un village d’immortels dont la vie n’est que langueur atroce : « La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. Chez les Immortels, en revanche, chaque acte (et chaque pensée) est l’écho de ceux qui l’anticipèrent dans le passé ou le fidèle présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige. » Ainsi la finitude opère à la fois comme la pire et la meilleure des conditions possibles. Dans son roman Les Intermittences de la mort , José Saramago invente un pays où les gens ne meurent plus et, au vu des conséquences tragiques, les populations des États voisins, après avoir connu la jalousie, se disent : « Nous l’avons échappé belle ! » Les grandes figures d’alchimistes qui auraient trouvé le secret de la vie éternelle (comme Nicolas Flamel et sa femme Pernelle qui inspirent Nerval ou Hugo, mais aussi le comte de Saint-Germain dont traitent Umberto Eco, Pouchkine et Romain Gary) fascinent et révulsent à la manière de ces savants fous dont les découvertes finissent toujours par se retourner contre eux. Dans le film Traitement de choc (Alain Jessua, 1972), Annie Girardot se retrouve dans une clinique de bord de mer où elle est soignée par un médecin – joué par Alain Delon – dont les méthodes secrètes finissent par être dévoilées. Pour offrir à ses riches clients un rajeunissement spectaculaire, il extrait des cellules humaines fraîches sur des ouvriers portugais que l’héroïne découvre accrochés à des crocs de bouchers dans une chambre froide. L’histoire est si incroyable que la police met en doute le récit de celle qui est parvenue à se sauver. Et pourtant, dans la réalité, les recherches abondent qui semblent elles aussi relever de la science-fiction. Avant la Seconde Guerre mondiale, le physiopathologiste urkrainien Aleksandr Aleksandrovitch Bogomolets conçoit un sérum anti-réticulaire cytotoxique. Pour le concevoir, le scientifique mélange le sang d’un lapin qui a reçu une injection de rate et de moelle thoracique de cadavre homogénéisées. En petites quantités, il favorise la croissance des animaux mais il est si toxique à haute dose qu’il est abandonné. Convaincu d’avoir


Il n’y a rien dans ce village du sud du Niger. Ni eau courante, ni réseau électrique. Et pourtant, le sol de terre rouge était jonché d’emballages de médicaments, un opioïde puissant, le Tramadol, que les paysans consomment sans arrêt pour ne pas ressentir la fatigue de leur tâche éreintante. © Paolo Woods / projet « Happy Pills »

Scène du Saint-Graal dans une représentation de Parsifal à Bayreuth vers 1882. Gravure de Paul Joukowsky. © Lebrecht Music & Arts / Alamy Stock Photo

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inventé un élixir de jouvence, Bogomolets fait marcher des patients à l’agonie auquel il injecte du sang de défunt : il décrit sa découverte comme un miracle capable de prolonger la vie jusqu’à 150 ans au moins. Il meurt quelques années plus tard, sans avoir offert à Staline de philtre efficace ni avoir pu en bénéficier lui-même.

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Le flop de la méduse

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Chaque jour, dans les revues scientifiques et les médias généralistes, on annonce des perspectives révolutionnaires en matière d’allongement de la vie humaine. Il y a quelques mois, on découvrait une méduse de 5 mm, Turritopsis nutricula, qui évolue dans la mer des Caraïbes, capable de relâcher des cellules souches qui génèrent ensuite de nouvelles méduses. Les titres promettaient la possibilité d’une vie éternelle exactement de la même manière que les moines chartreux fourguaient leur liqueur à base d’herbes, d’épices ou de fruits macérés en jurant que la recette provenait d’un grimoire contenant la formule de l’élixir de longue vie. Rien n’a changé au fond. La logique transhumaniste, cette ode libérale au dépassement et à la pérennité, n’est qu’un avatar contemporain de la plus profonde indignation humaine. Nous sommes petits, faillibles et mortels ; pire, nous en sommes conscients. Borges, encore : « Être immortel est insignifiant ; à part l’homme, il n’est rien qui ne le soit, puisque tout ignore la mort. Le divin, le terrible, l’incompréhensible, c’est de se savoir immortel. » Et tous les élixirs du monde, toutes les formes qu’ils puissent prendre aujourd’hui – de la cryogénisation à la chimiothérapie – misent sur l’insurpassable argument qu’ils peuvent en fait nous guérir de nos peurs. En travaillant aux Happy Pills, nous nous sommes retrouvés il y a quelques mois avec Paolo Woods dans un village du Niger, au milieu d’une communauté de fermiers qui consomment un opioïde puissant, le Tramadol, pour ne pas ressentir la fatigue d’une tâche éreintante. Le village n’était doté ni d’eau courante ni de réseau électrique. Il semblait posé à l’abri du monde. Et pourtant, le sol de terre rouge était jonché d’emballages de médicaments – des antidouleurs surtout. Comme si l’industrie pharmaceutique et son assurance de rendement immédiat concentraient l’esprit même de la mondialisation. Tant que ces agriculteurs auraient les moyens d’avaler leurs pilules, ils continueraient d’être productifs, donc d’appartenir à l’humanité. Devant ce lit de mort bâlois où la fondation Eternal Spirit offre à ceux qui ne veulent plus vivre une solution humaine, j’ai repensé aux élixirs. L’homme qui allait mourir avait fait le choix de renoncer aux traitements, de ne pas subir de chimiothérapie. « Je considère qu’une mort digne me permettra de sauver ma vie », affirmait-il dans les jours précédents. Il relisait alors Victor Hugo, se détachait peu à peu de ses biens, réglait une à une ses affaires matérielles et émotionnelles. Il semblait en paix, sans rancœur ni révolte. À cet homme qui ne voulait plus de ses services, l’industrie pharmaceutique fournissait paradoxalement une échappatoire. Le Pentobarbital est un barbiturique qui n’est plus utilisé que sous forme létale, pour les condamnés à mort, les euthanasies et les suicides assistés. Ce jour-là, l’élixir de vie était un poison. Face à ce corps jauni par la maladie, face à cet homme qui semblait à la fois s’abandonner et reprendre le contrôle, j’ai pensé qu’il nous donnait à tous une leçon de sagesse. Il lisait souvent Balzac. En 1831, le romancier avait justement publié une nouvelle intitulée L’élixir de longue vie : «La mort est aussi soudaine dans ses caprices qu’une courtisane l’est dans ses dédains ; mais plus fidèle, elle n’a jamais trompé personne. » Bêtement, je lui ai dit : « Bon voyage ».


À Haïti, la population achète la plupart de ses médicaments aux vendeurs de rue. Lesquels n’ont pas d’autre moyen pour assurer leur survie. « Vous voyez, dit-il, je mets l’ampicilline à côté du Tylenol, des pilules roses, des pilules bleues. Si mon présentoir n’attire pas l’attention, personne n’achètera rien.»

Ce commerce menace les réseaux officiels. « Les pharmaciens sont une espèce menacée », explique Lionel Étienne, un importateur local de médicaments. « Ici, le médicament est considéré comme un bien de consommation ordinaire.» © Paolo Woods / projet « side effect »

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La v DO SSIER N O S ÉLIXIRS

elle

t e é r n e i

Concert interactif en janvier 2018 de Base Hologram avec Roy Orbison (décédé en 1988) et Maria Callas (décédée en 1977) au Jazz at Lincoln Center Frederick P. Rose Hall de New York. © Evan Agostini pour BASE Hologram.

grâce aux hologrammes

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Par Arnaud Robert

Le rappeur Snoop Dogg (à gauche) et un hologramme de feu le rappeur Tupac Shakur (2Pac) sur la scène du Coachella Valley Music & Arts Festival en avril 2012 à Indio, en Californie. © Christopher Polk/Getty Images pour Coachella.

« C’était une femme, la chevelure dénouée, les mains tendues, enveloppée d’un long vêtement blanc. Mais ce costume, n’était-ce pas celui que portait La Stilla dans cette scène finale d’Orlando ? (…) L’apparition s’effaça brusquement. C’est à peine si La Stilla s’était montrée pendant une minute… Peu importait ! Une seconde eût suffi à Franz pour la reconnaître, et ces mots lui échappèrent : « Elle…est…vivante ! » En 1892, Jules Verne publie un roman gothique, Le Château des Carpathes, où une cantatrice défunte, La Stilla, l’étoile, revient à la vie par la magie d’un miroir qui reflète son portrait en pied et de rouleaux qui reproduisent sa voix ; sans le savoir, l’écrivain invente dans le même geste et l’hologramme et le retour des artistes morts devant des publics qui s’en repaissent. Difficile à dire quand le mouvement a commencé. Peut-être en 2012, au festival californien de Coachella. Soudain, au milieu d’un concert de Snoop Dogg et Dr. Dre, le spectre du rappeur 2Pac, en jeans clairs, torse nu et croix brandie, apparaît sur la scène. Il interpelle ses acolytes, ouvre ses bras vers le public médusé et embraie le morceau. 2Pac a été assassiné en 1996, seize ans plus tôt. Il y a, dans ce retour en un hologramme à 400 000 dollars, quelque chose d’Orphée surgi des enfers, du cannibalisme mondain et du showbusiness poussé à son point d’incandescence. Comme si une solution technique avait enfin été trouvée pour palier l’obsolescence programmée de la star et prolonger pour l’éternité sa rentabilité. On clone les vivants – Mariah Carey, Kanye West, Rihanna en lingerie Fenty pour la présentation de sa collection, histoire d’accentuer la part ésotérique du corps des héros. On clone surtout les morts. Amy Winehouse dont l’existence furtive et la légende immédiate sont capitalisées dans des tournées où une image tridimensionnelle apparaît au milieu d’un orchestre bien réel qui l’accompagne. De cette initiative, son propre père (qui n’a jamais cessé de vendre du vivant de sa fille les clichés de son inexorable chute) dit qu’elle est une bénédiction : « La musique d’Amy a touché la vie de millions de gens et maintenant son héritage se perpétuera grâce à des technologies révolutionnaires. » Si une partie des fans de la chanteuse britannique exige que les légataires d’Amy la laissent reposer en paix, la tendance répond à un appétit. Dans les retours virtuels de Roy Orbison ou Michael Jackson, quelque chose se joue forcément de la nostalgie véritable, du refus des limites et notamment de la mort mais aussi d’une époque qui substitue sans aucune difficulté la reproduction à l’être. Dans tous les concerts, la jungle des téléphones portables brandis depuis la fosse prouve en somme que l’expérience n’est validée que par la publication de son image : j’ai vécu quelque chose à partir du moment où la photo que j’ai faite est partagée. Ainsi, cette société de la rediffusion et de l’émotion médiatisée prépare à une débauche d’hologrammes qui ont ceci de supérieur aux artistes qu’ils ne faillissent pas, ne succombent plus à des overdoses et ne se révoltent pas contre les propositions saugrenues qui leur sont faites. Ils sont une présence docile. Démultipliables à l’infini. Comme Maria Callas, en robe blanche et étole pourpre qui, dans les concerts organisés par la société californienne Base Hologram, avance sur la scène et traverse l’orchestre d’un corps translucide. Le chef de l’orchestre la regarde et l’accueille en un retour de l’éternelle jeune dame chaque soir réinterprété. Il y a quelque chose du tabou brisé dans ces récitals, de la zombification, mais aussi de l’émotion amplifiée par une expérience quasiment mystique. L’hologramme, ce simulacre de présence, est la réponse de la technologie et du marché à notre irrépressible désir d’immortalité.

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B

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« J’ai proposé au diable de parier sur ma mort, et j’ai gagné » David Walsh, le fondateur du Museum of New and Old Art (MONA) à Hobart en Tasmanie, a passé en 2009 un pacte faustien avec l’artiste français Christian Boltanski. Il lui a acheté sa vie en viager. Concrètement, trois caméras filment en permanence depuis dix ans l’atelier de Christian Boltanski à Paris. Les images sont envoyées en temps réel au musée australien, où elles sont diffusées et enregistrées. David Walsh, qui a gagné sa fortune au jeu, avait parié que l’artiste mourrait avant l’échéance du contrat de viager. C’est raté. Christian Boltanski, 76 ans, peut ainsi nous raconter comment il a joué un bon tour à celui qu’il appelle le « diable de Tasmanie ». Cet entretien avec l’artiste a été réalisé grâce à Olivier Varenne, longtemps co-directeur et actuellement responsable des acquisitions au MONA.

C

Propos recueillis par Luc Debraine Luc Debraine, ancien journaliste pour Le Nouveau Quotidien, Le Temps et L’Hebdo, dirige le Musée suisse de l’appareil photographique de Vevey.

Quelle est la genèse de La Vie de C.B. , votre œuvre exposée au MONA ?

Christian Boltanski, The Life of C.B., 2010 – en cours 9 moniteurs vidéo. Haut : diffusion vidéo en direct depuis le studio parisien de Boltanski. Centre : flux vidéo retardé de 9 h. Bas : vidéo éditée des 3 positions de caméra. Œuvre présentée dans un bunker climatisé et sécurisé en béton ; toutes les séquences stockées sur des Blu-ray dans des étagères verrouillées. Photo MONA / Rémi Chauvin. Avec l’autorisation de l’artiste et du MONA

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CB — Le commissaire d’exposition Jean-Hubert Martin travaillait à l’époque avec David Walsh au MONA. Il lui semblait que mon travail conviendrait à ce musée consacré au sexe et à la mort. C’était juste. David Walsh est passé un jour par Paris. Il était tellement intrigant que, au bout d’une heure de discussion, je lui ai dit que j’avais envie de jouer avec lui, puisqu’il est un parieur professionnel. D’où vient l’idée de cette œuvre ?

Elle remonte à loin. Dans le premier texte que j’ai écrit, en 1969, je notais que la mort est une chose honteuse et que je voulais mettre ma vie en boîte. Face à David Walsh, j’ai pensé que la technologie permettrait de réaliser cette idée autrement. Ce qui me plaisait aussi était que l’œuvre devait prendre place en Tasmanie, le plus loin possible de l’Europe et des gens qui me connaissent. J’ai proposé à David Walsh de lui vendre cette œuvre en viager. On a convenu d’un prix assez élevé. Il a décidé de me payer cette somme par mensualités. Il y a peu de temps, la somme fixée


dans le contrat a été atteinte. Mais je suis toujours vivant. Du coup, la mensualité a désormais augmenté. David Walsh a perdu son pari de me voir mourir avant l’échéance du contrat. Celui-ci avait été signé devant notaire après un contrôle médical. Sur quels éléments David Walsh se basait-il ?

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À la vie, à la mort : trois œuvres du MONA The Mice and Me Meghan Boody L’artiste new-yorkaise Meghan Boody réalise des photographies, sculptures et installations à fort contenu narratif. Ses protagonistes sont des jeunes filles bien droites sorties de contes de fées ou de romans d’époque classique. À l’exemple de The Mice and Me, où une enfant (un mannequin en silicone) est couchée dans un meuble métallique, des souris jouant autour d’elle. Le meuble évoque un caisson de survie doté de sa propre lumière et alimentation en eau. Pour Meghan Boody, la pièce incarne le désir de rester éternellement jeune. « Si vous acceptez ce désir, ainsi que son impossibilité, l’effet peut être libérateur : il vous permet de grandir », dit l’artiste dans une interview publiée sur le site web du MONA (mona.net. au). Avant de poursuivre : « L’entier de mon travail ne parle que de cela : s’aligner avec son démon intérieur de manière à ce qu’il ne l’emporte pas sur vous. Si vous ne savez pas qui vous êtes, si vous ne connaissez pas votre part obscure, alors vous prendrez le chemin de la folie. »

Sur mon âge, mon poids, ma manière de vivre… Il procède toujours comme cela. Il parie aujourd’hui sur les courses de chevaux. Il se renseigne donc à fond sur les chevaux, accumulant ainsi un nombre incroyable de données. Dans mon cas, c’était pareil. En quoi consiste l’installation ?

Trois caméras ont été installées chez moi le 1er janvier 2010. Elles ont depuis été remplacées par des modèles en haute définition. Elles sont, je crois, capables de lire mon courrier. Une grosse machine se charge d’envoyer les images en direct en Tasmanie, où elles sont archivées. David Walsh paie quelqu’un pour me regarder en direct sur trois écrans différents et pour faire une espèce de best of hebdomadaire. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce pari faustien ?

Plusieurs choses. Si on regarde quelqu’un vivre, on n’a soi-même plus d’existence. Si David Walsh me regardait en permanence, il n’aurait plus de temps pour lui. D’autre part, et c’est lié à l’univers informatique, plus on accumule des informations, moins on en sait. Mon oeuvre en Tasmanie compte désormais des dizaines de milliers d’heures d’enregistrement. Cela revient à ne rien pouvoir voir. Mais si je dis que David Walsh a acheté ma vie, lui préfère dire qu’il a acheté ma mémoire. Il peut savoir qui j’ai accueilli chez moi il y a deux ans à pareille époque. Moi, je l’ai oublié. En réalité, David Walsh ne possède rien de moi. Il a cette masse de DVD impossible à regarder. Il ne sait rien de mes pensées. Selon vous, quelles étaient les motivations de David Walsh ?

C’est un être particulier, très intelligent. Il n’a pas eu une éducation classique et il s’est retrouvé avec un argent considérable. Il est donc totalement libre. Mon idée n’aurait sans doute pas été acceptée par un conservateur de musée traditionnel. Est-il vraiment obsédé par la mort ?

Il y a chez lui une fascination presque ludique pour la mort et ce désir de posséder propre à tout collectionneur. Je pense ici aux premiers Égyptiens qui, dans leurs sarcophages, se retrouvent aujourd’hui dans son musée en Tasmanie… C’est comme si nos propres dépouilles devaient un jour finir sur Mars !

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James Turrell, Event Horizon, 2017. © James Turrell, © MONA /Jesse Hunniford Avec l’autorisation de l’artiste et du MONA

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s du MONA

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Meghan Boody, The Mice and Me, 2008. Figurine en silicone vêtue avec des cheveux humains et des yeux en verre, dans une armoire en acier inoxydable avec de la mousse, un plat de rein chirurgical, une peau de castor, de la nourriture pour rongeurs, des souris, une minuterie et un système de pompe à eau. © MONA / Rémi Chauvin Avec l’autorisation de l’artiste et du MONA.

Matthew Barney, River of Fundament, 2014. Tête de citoyen inconnu (détail), 2014, zinc coulé. Avec l’autorisation de l’artiste et de la Gladstone Gallery, New York et Bruxelles et

Cercueil, probablement une femme (détail) Égypte, Nouvel Empire, v. 1550-1069 av. J.-C. Bois, gesso, pigment, résine. Photo Rémi Chauvin / MONA. Avec l’autorisation du MONA.


River of Fundament  Matthew Barney Le film-opéra de Matthew Barney est inspiré de Nuits des temps, un livre de Norman Mailer qui propose une relecture provocante du Livre des morts  de l’Égypte ancienne. Le film est divisé en sept parties, comme les sept états de la mort dans la mythologie égyptienne. Dans chacune de ces parties, le protagoniste principal est remplacé par la carcasse d’un modèle fameux de voiture américaine, détruite de manière spectaculaire et hautement imaginative. Le MONA expose dans une salle, sur des vitrines qui protègent des sarcophages égyptiens, le résultat de ces performances sacrificielles : des voitures-corps compressées et désacralisées. Comme dans le filmopéra, les installations rapprochent les mythes égyptiens et ceux de l’Amérique contemporaine, jusqu’à les confondre.

David Walsh a dit un jour qu’il aimerait vous voir mourir en direct, à l’écran…

Il est joueur et provocateur. Je l’appelle « le diable de Tasmanie ». Il veut être plus fort que le hasard. Seul le diable pense qu’il est plus fort que Dieu. Que signifie pour vous la notion d’immortalité ?

Je n’ai pas de désir d’immortalité. En revanche, j’ai toujours eu le désir de sauver ce que j’appelle la petite mémoire. Celle-ci consiste à se souvenir de sa grand-mère, d’une histoire drôle ou de l’endroit pour acheter le meilleur gâteau à la crème. Ces petits souvenirs disparaîtront avec nous. Cette question m’obsède. Chaque personne est unique et importante. Mais tellement fragile. Moi, j’essaie de sauver tout le monde en sachant que c’est impossible. Vous ne croyez donc pas à l’immortalité.

Pas du tout. Surtout que je ne suis pas croyant. Mais je crois que nous avons chacun un savoir que nous n’avons jamais appris. Il nous a été donné par nos ancêtres. C’est un savoir vague et mélangé. Nous conservons en nous quelques traces qui proviennent de ceux qui nous ont précédés. Que reste-t-il d’autre ?

The Weight of Darkness  James Turrell Depuis deux ans, le MONA propose Pharos, une nouvelle aile consacrée pour l’essentiel à des œuvres lumineuses. L’artiste américain James Turrell y présente plusieurs installations, dont Event Horizon, Beside Myself, Unseen Seen et The Weight of Darkness. Cette dernière pièce est plongée dans une obscurité absolue, comme si elle était le négatif des créations si fastueusement lumineuses de James Turrell. Désorienté, le visiteur est contraint de progresser à tâtons dans une nuit de purgatoire avant de trouver la sortie. Memento mori : souviens-toi que tu vas mourir. Pour David Walsh, le deus ex machina du MONA, il en va de même avec la lumière. Il explique dans un texte de présentation de l’aile Pharos que la lumière est pour lui un phénomène éphémère, transitoire, aussi passager que sa propre existence.

À la fin d’une exposition, la plupart de mes oeuvres sont détruites. Mais elles pourront être refaites, même après ma mort. Ce qui reste aussi, ce sont les mythes. J’ai récemment réalisé une pièce où, grâce à une installation au bord de la mer, je parle à des baleines. Elle est en Amérique du Sud, dans un coin introuvable. Selon un mythe amérindien, les baleines connaissent le début des temps. J’ai posé cette question de l’origine à beaucoup d’êtres humains. Ils ne m’ont jamais répondu. En désespoir de cause, j’ai posé la question à des baleines. Dans cinquante ou cent ans, je serai oublié. Mon installation au bord de la mer sera détruite. Mais peut-être que chez les Amérindiens, on se dira qu’un jour un fou a voulu parler aux baleines. Vous avez dit que La Vie de C.B. était votre œuvre ultime. Dans quel sens ?

Elle est ultime parce qu’elle s’arrêtera à ma mort. J’ai une autre pièce ultime : un compteur qui égraine toutes les secondes de ma vie. Il augmente constamment et s’arrêtera à ma mort. Ce qui est piquant, c’est que David Walsh avait prévu un certain de nombre de rayonnages pour conserver les DVD d’enregistrements. Mais comme il a perdu son pari, il a été obligé d’acheter une armoire supplémentaire !

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Propos recueillis par Olivier Kaeser, remerciements à Olivier Varenne

Pourquoi la mort est-elle lʼun des thèmes majeurs de la collection dʼart de MONA ?

DW — La mort est un thème majeur de la vie, mais il n’y a pas que MONA qui l’ait remarqué. L’art que l’on peut voir dans n’importe quelle église catholique montre une obsession pour la mort (en temps de peste, certaines églises étaient construites à partir d’ossements). Considérez le Prado (ou tout autre dépositaire d’art important). Dans ces institutions, la mort n’est pas admirée, elle est reconnue. Je me soucie de la mort parce que les artistes se soucient de la mort. Et les artistes se soucient de la mort parce qu’ils sont humains. MONA est ouvert depuis près de 10 ans. Quels sont vos prochains défis pour le musée ?

Jusqu’ici, MONA avait une portée mondiale dans un marché qui s’était replié sur lui-même. Nous avions formé notre communauté (peut-être par inadvertance) à regarder vers l’extérieur. Aujourd’hui, dans notre monde COVID, nous devons apprendre de cette même communauté comment se concentrer sur le local, au moins pendant un certain temps. Mais MONA n’est pas un projet public. MONA a pour mission de maintenir mon intérêt. Au moins jusqu’à ce que je me familiarise davantage avec l’inévitable conclusion évoquée dans la première question.

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Museum of Old and New Art, Hobart. @ MONA / Jesse Hunniford. Avec l’autorisation du MONA. MONA, aile Pharos. James Turrell, Unseen Seen, 2017. © MONA / Jesse Hunniford. Avec l’autorisation de l’artiste et du MONA.

Considérez-vous MONA comme un projet qui vous donnera une sorte d’immortalité ?

Cette question a amorcé une réflexion en moi qui m’intéresse à la période d’après ma mort. Je peux imaginer MONA en plein essor – cela ne me sera d’aucun profit lorsque mon enveloppe charnelle réduite à un tas de cendres, mais le fait que MONA me survive me procure de la joie aujourd’hui , alors que je suis vivant et conscient. MONA me permet cet emprunt de joie sur le futur. Un prêt que je n’aurai pas besoin de rembourser.


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Les photographie de Martin Kollar

Par Serge Michel


De haut en bas et de gauche à droite : Série Provisional Arrangement, 2016 — Série Field Trip, Israël, 2009-2011 — Série Field Trip, Israël, 2009-2011 Série Provisional Arrangement, 2016 — Série Provisional Arrangement, 2016 — Série Field Trip, Israël, 2009-2011 Centre de recherche Nestlé, 2008 — Série Work in progress, 2015-2020

Martin Kollar est né en 1971 dans un pays qui n’existe plus, la ­Tchécoslovaquie. Depuis, dans chacun de ses projets, Martin Kollar, photographe et cinéaste slovaque, révèle l’absurdité du quotidien en faisant ressortir des détails incongrus de situations a priori banales. Des « arrangements provisoires », comme il dit, qui touchent à l’éternité. Il a reçu de nombreuses récompenses prestigieuses : le prix Elysée en 2015, la bourse 3PPP ou le Prix Oskar Barnack. Son travail a été exposé de la Maison européenne de la photographie à Paris au Brooklyn Museum, du Musée d’art de Guandong en Chine au Tel Aviv Museum of Art en Israël. Il est représenté en Suisse par la galerie Stephan Witschi à Zurich.

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Sur le fil

de l’élixir Ah, ces promesses de vie éternelle...

La mort est asexuée. Pourtant, on la représente souvent sous les traits d’une vieille femme, les seins et les orbites vides, la faux dans ses longs doigts décharnés et pleine d’un calme malicieux, comme une revanche en face de l’homme ou de la femme qu’elle vient cueillir. Souvent, ceux-là sont représentés jeunes (et beaux). Quel serait le plaisir de venir chercher un semblable ?

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Par Clara Pons

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Une petite vieille dépérie qui attendrait la mort avec des yeux remplis d’envie ? Cependant, il arrive que la Faucheuse se transforme en belle femme fatale. Dans le sillon de sa faucille se répand alors le désespoir amoureux, poison mortel, surtout dans la littérature et l’opéra romantique.

Anges de vie et de mort

Ainsi, figure échappée du pari faustien, Marguerite émancipée, Elina Makropoulos vit sa vie de conquête en conquête, de ville en ville, siècle après siècle. À Elina succèdent Ellian MacGregor, Eugenia Montez ou encore Emilia Marty qui, fatiguée de cette vie sans sens car sans fin, l’âme vide et le cœur froid, finit justement par renoncer au vœu de la vie éternelle. Ce personnage inventé il y a presqu’un siècle par le grand écrivain et journaliste tchèque Karel Čapek, et de la pièce de laquelle Leoš Janáček tirera le livret de son opéra homonyme L’Affaire Makropoulos, est construit sur les effets déjà visités par E.T.A. Hoffmann et ses successeurs, fondateurs d’un genre fantastique qui deviendra avec Čapek une des formes modernes Clara Pons est metteuse en de la science-fiction. Sous le constant retour du semblable (les initiales E.M. scène et réalisatrice. Elle travaille restent identiques malgré le passage du temps), la répétition des mêmes à l’intersection entre texte, musique et image. Parmi ses projets récents, traits de caractère (qui mènent à des situations à la limite du pensable, de un film sur le cycle Harawi d’Olivier l’imaginable et certainement de l’autorisé), Čapek, et Janáček à sa suite, Messiaen (2017) ou Lebenslicht instaurent un climat de l’étrange où chaque moment du quotidien est (2019) avec la musique de J.S. Bach portée par Philippe Herreweghe suspendu et peut, tout à coup, devenir criminel. Elina Makropoulos devient et le Collegium Vocale Gent. Elle donc immanquablement surface de projection de tous les humains qu’elle est actuellement dramaturge au rencontre, y compris de ses propres descendants, et n’arrive à se séparer Grand Théâtre. de cette image trompeuse de beauté fatale qu’en sacrifiant le secret de l’éternelle jeunesse ainsi qu’en brisant le miroir en se sacrifiant elle-même. Mais est-ce bien tout ? Un vampire se nourrissant de la vie des autres ? Une Lulu dépravée qui expose sa luxure et provoque celles des autres humains, faibles créatures ? Peut-on attendre un personnage si sexué et diabolique de la part de Karel Čapek, celui qui introduit le Robot dans sa pièce R.U.R en 1920 ? En était-il l’inventeur ou était-ce son frère Josef qui dériva le mot du slave « robota » qui signifie « travail » ? Le fin analyste (et critique) des tendances idéologiques du début du XXe siècle interrogeait le monde, entre utopie et dystopie, éthique et fiction, avec en fin de compte la question tout aussi faustienne : « Qu’est-ce le savoir ? » Dans R.U.R., quatre ans avant L’Affaire Makropoulos, et sans vouloir révéler la fin du drame, il sauvait l’humanité (non les humains cependant) par l’amour et concluait sur une touche à la Goethe où l’éternel féminin élève celle-ci.


L’Affaire Makropoulos... L’Affaire Makropoulos, mise en scène Kornél Mundruczó, Opera Vlaanderen, 2016. © Annemie Augustijns

… c’est une jeune femme qui est maintenue artificiellement en vie par un élixir d’immortalité. Entre la cantatrice Emilia Marty et Elina Makropoulos, fille d’un alchimiste crétois née en 1585, il n’y a pas seulement trois cent trente-sept années d’écart mais aussi une série d’identités et de nationalités diverses qui ont marqué une vie excessivement longue et épuisante. Nonantequatre ans séparent la mise en scène de Mondruczó présentée au Grand Théâtre de la création de Janaček.

Vies rêvées, vies projetées

Quand Christian Boltanski (lire son interview en page 32) déclare que la mort est une chose honteuse et qu’il voudrait mettre la vie dans une boîte, le voilà soudain devenu sujet projeté et démultiplié à l’infini par un autre monstre, le collectionneur. Double hoffmannien séparé de lui-même, il devient une Castafiore enfermée dans son miroir par le regard de l’autre. Quel est, en effet, l’autre de la projection, celui qui projette, celui qui finalement rêve l’éternelle jeunesse ou la vie éternelle ? Si, dans le cas de Boltanski, c’est le collectionneur David Walsh, celui qui tente de retenir le sable dans sa poignée close, souvent on retrouve dans cette position le créateur lui-même. En effet, le désir de conserver est à la croisée entre ces deux créatures que sont l’artiste et le collectionneur, comme dans l’opéra de Paul Hindemith Cardillac, tiré de la nouvelle de E.T.A Hoffmann Mademoiselle de Scudéry, où l’orfèvre de génie ne peut se séparer d’une seule de ses pièces et assassine ses clients pour les récupérer. De là, il ne faut qu’un pas pour retrouver, certes un peu moins sanglant, le créateur de Mathis der Maler du même Hindemith ou celui de La Main heureuse d’Arnold Schoenberg. Rassemblant à la fois la collection, le souvenir et l’œuvre, Modeste Moussorgsky livre lui, avec ses Tableaux d’une exposition, un fil que l’on a hâte de tirer. La musique de Moussorgsky évoque la visite imaginaire d’une collection d’art tandis que les titres des différents mouvements font allusion à des œuvres de Viktor Hartmann présentées dans cette exposition. Moussorgsky rend en effet hommage à l’un de ses plus proches amis, l’architecte et peintre russe Viktor Hartmann, mort à 39 ans, dont seule une faible partie de ses oeuvres nous est parvenue. La Promenade, elle, revient toujours, toujours semblable, jamais identique, parfois joyeuse, parfois mineure, avant de se fondre dans un climax au dernier des tableaux. Telle le retour de la vieille Faucheuse qui finit toujours par l’emporter, comme on aura pu l’entendre lors du récital de René Pape, dans une des œuvres de Moussorgsky, les Chants et danses de la mort. 41


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Exhibition, chorégraphie Sidi Larbi Cherkaoui, création pour le Ballet Vlaanderen, 2016. @ Filip Van Roe

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Tableaux d’une exposition...

Péché, foi ou surnaturel ?

On dit souvent que la proximité avec la mort a elle aussi influencé Haendel quand il a composé son chef d’œuvre Le Messie, cet oratorio peuplé de peurs et de sublime. David Walsh, quant à lui, s’est basé sur les probabilités en accumulant des données pour gagner au jeu, sa vie durant, amassant une fortune colossale. Il ouvre alors un musée qui magnifie la mort, qui ne finit pas de le fasciner. Avec Boltanski, son pari est perdu, les prévisions font place au hasard. Ou sommes-nous dès lors dans l’ordre du miracle ? Le fait de dépasser la mort est considéré comme l’hubris, l’immortalité étant réservée aux dieux, et l’homme ne pouvant s’élever à leur rang. Dépasser la mort diffuse le sentiment d’une faute commise, d’un péché prométhéen. Celui de la connaissance, bien connu aussi d’Ève. Car on ne mourait pas au Paradis. Il semble pourtant que l’assemblage et l’accumulation de données, la soif de l’éternel, soient bien liés au fait de vouloir supprimer la mort. On retrouvera le long de la saison les promesses de vie éternelle, ou tout simplement de pardon. Dans Parsifal, où la blessure (infligée dans le fond par Kundry) pousse à la rédemption, dans La Traviata, où, bien loin de la vérité à laquelle aspire le vérisme, Violetta l’égarée meurt pardonnée de tous, telle une sainte, comme si hélas seuls les saints ou les démons avaient une place au firmament de l’éternel et de la mémoire. Mais peut-être pouvons-nous terminer cette rubrique avec ces mots inscrits sur le buste de Sophocle, en ouverture de ce dossier : « La mort n’est pas le pire des maux. Il est pire de vouloir mourir et ne pas le pouvoir » – comme les tristes figures de Jonathan Swift, quand Gulliver rencontre les Struldbruggs de Luggnagg, immortels qui continuent jour après jour, année après année, à vieillir jusqu’à s’enterrer vivants. Le savoir, ne serait-ce pas celui qu’Elina Makropoulos et son créateur Karel Čapek, l’une du haut de ses siècles et l’autre de son humanisme encore intact, essayent de nous faire entendre, celui de continuer à vivre dans le souvenir des autres ?

… c’est la pièce pour piano la plus connue du virtuose et compositeur Modeste Moussorgski… grâce à Maurice Ravel qui quarante-huit ans plus tard en présentera une orchestration coloriste tout en nuances. Dans Exhibition, le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui fait dialoguer les tableaux en eux et les versions entre elles, sur les pointes du Ballet du Grand Théâtre.

Rendez-vous

Au Grand Théâtre de Genève L’Affaire Makropoulos 26 octobre au 6 novembre 2020 gtg.ch/laffaire-makropoulos

Rendez-vous

Au Bâtiment des Forces Motrices Hors Cadre 21 au 29 novembre 2020 gtg.ch/hors-cadre

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6 • Marina Abramović et l’opéra

5 • Titien à Londres

1 • Géométrie sacrée

7 • Séance de rattrapage

3 • L’assiette comme miroir

Le Temps vous donne

2 • Gravée plutôt qu’en vrai

4 • Crazy, cruel and full of Love

Rendez

-vous


EXPO

GÉOMÉTRIE SACRÉE • 1 Dans l’ancienne tuilerie d’Appenzell transformée en Kunsthalle, les travaux de douze artistes contemporains dialoguent avec les dessins de l’artiste et radiesthésiste suisse Emma Kunz (1892-1963). Figure à part, elle préférait le qualificatif de chercheuse à celui d’artiste ou de guérisseuse. Elle a produit de son vivant 400 dessins, des œuvres géométriques et hypnotiques que la Biennale de Venise, en 2013, a fortement contribué à remettre en lumière. Nombre, Rythme, Transformation» jusqu’au 25 octobre 2020 à la Kunsthalle Ziegelhütte d’Appenzell

OPÉRA

GRAVÉE PLUTÔT QU’EN VRAI • 2 Elle a chanté la Reine de la Nuit en plein TJ, sans orchestre ni décors. Sabine Devieilhe avait soufflé un Darius Rochebin désormais à Paris. La soprano colorature, qui a marqué les esprits lors de son passage au Grand Théâtre en juin dernier, revient sur les sillons, avec un album en compagnie d’Alexandre Tharaud. Ensemble, ils ont signé Chanson d’amour, une balade parmi les ballades comme un hommage à la mélodie française, avec Fauré, Debussy, Poulenc et Ravel. Sabine Devieilhe, soprano et Alexande Tharaud, piano

FOOD

L’ASSIETTE COMME MIROIR • 3 Pour sa troisième édition, la biennale Foodculture Days continuera à explorer la part que nous accordons à la nourriture dans notre quotidien pour en faire le prisme de nombreuses thématiques actuelles, de la mémoire collective à la gestion des ressources naturelles. Gourmandise, art, performances participatives et voyages multi sensoriels, toutes les dimensions et les combinaisons possibles sont explorées par un programme tout à fait singulier. Food Culture Days du 26 au 29 novembre 2020 Vevey

EXPO

CRAZY, CRUEL AND FULL OF LOVE • 4 Le Kunstmuseum de Berne emprunte le titre de son exposition à une œuvre de l’artiste genevoise Vidya Gastaldon. Clin d’œil aux montagnes russes émotionnelles vécues durant le confinement, l’exposition offre une sélection contemporaine incluant plusieurs artistes suisses mais également des internationaux tels que Marina Abramović ou Christian Boltanski. Crazy, cruel and full of Love Kunstmuseum Berne jusqu’au 14 février 2021

Chanson d’amour / Warner Classics & Erato Disponible sur Amazon, Spotify, en CD et LP warnerclassics.com

EXPO

TITIEN À LONDRES • 5 La National Gallery célèbre le peintre européen le plus célèbre du XVIe siècle, avec une série de tableaux dédiés à la mythologie antique et notamment inspirés par les Métamorphoses d’Ovide. Le titre Titien : amour, désir, mort  comme promesse d’émotions extrêmes cristallisées dans une œuvre picturale intemporelle, faisant la part belle aux paysages dramatiques et aux déesses éblouissantes.

OPÉRA

LES MILLE VIES DE MARIA CALLAS • 6 Production événement d’iconique Marina Abramović, The Seven Deaths of Maria Callas a été présentée au Bayerische Staatsoper. Autant de manière de montrer comment « je veux mourir sur scène, devant les projecteurs ». Seulement voilà, la tournée de son « opera project » prévue à Paris, Berlin, Florence et Athènes est suspendue. Si certains ont pu se consoler sur ARTE Concert, l’autre consolation sera à trouver au Grand Théâtre de Genève du 18 au 28 janvier, où l’on pourra voir ses décors dans le Pelléas et Mélisande mis en scène et chorégraphié par le talentueux duo Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet. Marina Abarmović, Pelléas et Mélisande Du 18 au 28 janvier 2021 Grand Théâtre de Genève gtg.ch/saison-20-21/pelleas-et-melisande

CINÉMA & ALBUM

SÉANCE DE RATTRAPAGE • 7 Un piano, un palace, et Nick Cave. Sa tournée avec les Bad Seeds a été reportée en 2021, mais Nick Cave en a profité, cet été, pour sortir un livestream inédit. Le show, baptisé Idiot Prayer, a été capté dans le grand hall de l’illustre Alexandra Palace londonien. Ce projet, payant, n’a depuis pas encore été rediffusé, exception faite du morceau « Galleon Ship ». Naviguant entre compositions anciennes et plus récentes, la performance de 90 minutes sera disponible en novembre, d’abord dans des salles de cinéma, puis sur CD et vinyle. Idiot Prayer tournée cinématographique à partir du 5 novembre sortie album le 20 novembre

Titien : amour, désir, mort National Gallery London jusqu’au 17 janvier 2021

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Le tour

du cercle

Dans chaque numéro de ce magazine, deux portraits de membres du Cercle du Grand Théâtre Par Serge Michel

Elka Gouzer La prochaine fois qu’une chauve-souris chinoise répandra un virus inconnu, demandez à l’avocate Elka Gouzer de vous ajouter à son groupe InfoCovid sur WhatsApp. Car en voilà une qui ne s’en laisse pas conter. Fin janvier 2020, elle a déjà compris ce qui allait se produire. Elle et son mari écourtent leur vacances aux Grisons, rentrent à Genève, font des stocks de vivres et de masques. Fin février, le couple entre en confinement alors que le reste du pays espère encore y échapper. Elka Gouzer s’est transformée en task force scientifique à elle seule. Son fil WhatsApp est lesté d’études scientifiques, de podcasts pointus comme ceux du docteur Christian Drosten, de l’hôpital de la Charité à Berlin, et d’analyses personnelles qui enjoignent le Conseil d’État genevois de durcir ses mesures sanitaires. D’où lui vient cette passion pour la santé publique ? « J’aurais voulu être vétérinaire pour grands animaux », dit-elle en éludant la question. Mais alors comment aurait-elle redressé des torts ? Elka Gouzer, avocate discrète, ne cherche aucune publicité. Deux fois, seulement elle est apparue sous les feux de la rampe. La première en 1989, lorsqu’elle fit capoter la prise de contrôle de La Suisse Assurances par la SBS sans offre publique d’achat. Cela lui valut le surnom d’« égérie des actionnaires » et d’être femme du mois du magazine Bilan. La seconde fois en 2011, pour s’opposer aux projets mal ficelés de Téléverbier à Savoleyres. Seule contre tous, elle finit par l’emporter au Tribunal fédéral. « Dans les deux cas, on m’a dit : “Circulez, il n’y a rien à voir” », dit-elle. Dans les deux cas, la partie adverse a eu tort de sous-estimer cette femme rarement agressive, mais déterminée. « J’adore négocier, mais je déteste qu’on m’explique que j’ai tort et je suis difficile à intimider », sourit-elle en habituée du dressage de chevaux. La fortitude est familiale. Son père fuit l’Autriche en 1938, s’engage dans l’armée française, tombe prisonnier des nazis, s’échappe, passe par l’Espagne et se retrouve en Palestine où il fera la connaissance de sa femme. Le couple vivra après-guerre à Paris, où Elka voit le jour, avant de déménager au Canada puis en Suisse. Elle y arrive à 7 ans, fait ses classes, puis du droit immobilier et commercial. Quinze ans durant, elle sera associée avec Michel Halpérin avant de quitter l’étude à contrecœur en 1985 pour reprendre les affaires de son père décédé, surtout immobilières. Prudente comme personne en temps de pandémie, Elka Gouzer sera pourtant de retour à l’opéra, avec les protections d’usage. Elle se dit moins fine musicienne que son gendre baryton ou son frère mélomane. « Mais j’adore ce moment magique,

lorsqu’il y a des gens assez fous pour réunir quinze métiers sur une scène pendant trois heures, et cela vous coupe de la vie de tous les jours. »

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Serge Michel est journaliste, lauréat du prix Albert-Londres de reportage en 2001 pour son travail en Iran. Il a notamment travaillé pour Le Temps, Le Figaro et Le Monde, dont il a été directeur adjoint. Il est co-fondateur du nouveau média suisse Heidi.news

Xavier Oberson De lui, on savait qu’il jouait avec passion de la guitare électrique, qu’il aimait Carlos Santana et les nuits courtes du Montreux Jazz Festival. Et voilà que Xavier Oberson, avocat et professeur de droit fiscal suisse et international à l’Université de Genève, aime aussi les grands écarts culturels et l’opéra. « Ah non, aucun écart ! corrige-t-il. C’est la musique qui compte. Il n’y a pas de barrières, que des passerelles. » Il plaide alors, comme au barreau. D’abord, les fantaisies de

Puccini ressemblent parfois à des solos de guitare. Et Santana chante avec son âme, comme à l’opéra. Ensuite, il connaît plusieurs

musiciens classiques qui vont en douce à des concerts de métal, parce que certains guitaristes y sont des virtuoses. Le Mozart’s Project de Chick Corea, c’est du pure génie. Et Joe’s Garage, l’opéra rock de Frank Zappa, malgré ses textes licencieux, mériterait d’être monté sur les grandes scènes lyriques. Sans oublier que dans les concertos baroques, il y avait des moments de pure improvisation, les cadences, qui ont depuis, hélas, été rédigées. « C’est la musique qui compte », répète l’avocat. De fait, il est né dans la musique, avec une mère cantatrice et un père qui jouait du piano tout en enseignant, lui aussi, le droit. Xavier Oberson entre à l’âge de 4 ans au Conservatoire de Genève et y terminera des études de hautbois. Un instrument ingrat, dont il faut travailler l’anche. Un jour, il essaie une guitare électrique. Coup de foudre. Il aimera tellement cet instrument qu’il a failli tout plaquer pour s’installer aux États-Unis et tenter d’en vivre. Il s’y rendra, en effet, mais pour la Harvard Law School. Heureusement, juste à côté, il y a le Berklee Global Jazz Institute, avec ses concerts et ses workshops. Sa dernière passion, ce sont les robots. La fiscalité des robots à laquelle il vient de consacrer un livre (Taxing Robots, Edward Elgar Publishing, 2019, version française aux éditions Larcier, 2020). Là aussi, c’est venu de la musique. De l’usage de la technologie par l’arrangeur Brian Eno pour David Bowie ou Robert Fripp. Du fameux morceau One Robot’s Dream du guitariste virtuose Joe Satriani. Le tout couronné d’une « battle » de guitare électrique entre lui et le robot Kuka à la rentrée 2018. « Battle » remportée par l’humain : le robot s’avère incapable d’improvisation. « Mais cela ne saurait tarder », sourit l’avocat. Tout juste concède-t-il qu’entre concerts de rock et opéras, le public diffère un peu. Et encore, il y a des passerelles. « Les publics sont de plus en plus ouverts. On va finir par les retrouver d’un côté comme de l’autre. »

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À vos agendas

L’ÉCOLE DES FANS Le plan de vol inclut une nouvelle escale, les Ateliers publics, qui donnent l’occasion d’appréhender un spectacle autrement, à travers la pratique artistique et en compagnie de professionnels. Ainsi, dans le cadre de L’Affaire Makropoulos, enfants, parents et adultes seront emmenés dans un parcours d’enquête, de l’autopsie à la résolution du cas (le 24 octobre). Ensuite, une ancienne danseuse du Ballet du GTG vous invite à découvrir le langage artistique des deux chorégraphes de Hors Cadre, Sidi Larbi Cherkaoui et Fana Tshabalala, le 14 novembre. Le 5 décembre, on pourra découvrir Candide par un atelier théâtre qui sublime le Musical de Leonard Bernstein. Ateliers publics Les 24 octobre, 14 novembre et 5 décembre gtg.ch/la-plage/ateliers-publics

ESSAYAGE PUBLIC Après le succès de la journée portes ouvertes en septembre, le GTG propose un autre événement sur entrée libre, la répétition publique du Ballet, qui permet de découvrir les danseuses et danseurs dans leur processus de création, avec Sidi Larbi Cherkaoui et Fana Tshabalala, les chorégraphes du ballet Hors Cadre. Répétition publique du Ballet du GTG Le 14 novembre

« Voulez-vous un rendez-vous, tomorrow ? » Comme Tomorrow Never Dies malgré le COVID-19, on répondra à l’inimitable et postgender icon Amanda Lear que le Grand Théâtre a son agenda rempli comme un carnet de commandes d’une banque dans les années 80. Donc soyez prêts, on décolle. Par Olivier Gurtner

gtg.ch/saison-20-21/hors-cadre

FRAIS DE BOUCHE Les becs à miel, gourmands et autres amateurs de liqueurs pourront se prélasser dans le rutilant bar de La Plage. Avec une gastronomie urbaine, actuelle, sophistiquée, le Grand Théâtre de Genève veut se renouveler. La nouvelle carte est dans l’air du temps et une nouvelle toque prend les devant : Benjamin Luzuy. Avec sa brigade des Gourmet Brothers, il dresse une nouvelle carte d’identité avec cuisine de qualité et de proximité. Ça tombe bien, car les occasions ne manqueront pas, avec notamment les grands brunchs dominicaux. Le soir, on prendra un cocktail ou un vin de la région avec le prétexte tout trouvé des Apéropéras. Le décor change aussi, avec la marque élégante, raffinée et contemporaine apportée par le bureau YCRA, tout en résonance avec les lieux prestigieux récemment rénovés. Grand Brunch Les 11 octobre, 22 novembre et 6 décembre gtg.ch/la-plage/le-grand-brunch-20-21 Apéropéra

MA TOUTE PREMIÈRE FOIS Un chanteur en retard, débarquant en baignoire… Mon premier récital est LE spectacle pour tout-petits, puisqu’il est ouvert dès 3 ans. Sous les doigts agiles de Luc Birraux, les interprètes racontent leur théâtre dans le théâtre, à l’image du Viva la Mamma ! présenté à l’Opéra des Nations en décembre 2018 par un certain Laurent Pelly ! Ce récital de 45 minutes convoquera des figures familières : Ludwig van Beethoven, Robert Schumann et Franz Schubert. Mon premier récital Du 21 au 27 novembre gtg.ch/saison-20-21/mon-premier-recital

Les 15 octobre, 19 novembre et 10 décembre gtg.ch/la-plage/aperopera-20-21

GIVE IT A TRY ! Une installation plus qu’un spectacle, un dispositif immersif : Aventures et nouvelles aventures déploie la musique de Gÿorgÿ Ligeti dans une expérience corporelle. Le spectateur vit une expérience totale, entre instruments à vent à jardin, cordes à cour, dans une séquence donnée deux fois, comme pour mieux apprécier la musique, et la lumière. Les plus frileux se rappelleront que Stanley Kubrick a abondamment puisé chez le compositeur dans ses films. Rendez-vous au Lignon pour cet événement co-produit avec l’ensemble Contrechamps et Vernier Culture. Aventures et nouvelles aventures Du 11 au 13 décembre Salle du Lignon gtg.ch/saison-20-21

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Chère Mobilière, puis-je faire évoluer ma PME avec un jeu de construction? à Nouveau e! Lausann

Oui! Au Forum Mobilière, nous proposons aux PME et ONG une plateforme d’innovation unique, assortie d’ateliers créatifs pour trouver des réponses à des questions urgentes sur l’avenir. mobiliere.ch/fml

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Quoi qu’il arrive, nous nous engageons pour l’avenir de la Suisse.


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