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Jean - Marc Felzenszwalbe Jean - Marc Felzenszwalbe Sols Sols


Texte de Laurence Bertrand Dorléac. Les tirages présentés à l’exposition ont été réalisés par Nathalie Lopparelli pour Fenêtre sur Cour. Ce catalogue a été réalisé pour l’exposition de Jean - Marc Felzenszwalbe à la Galerie Christophe Gaillard du 6 mars au 29 mars 2008.


Jean - Marc Felzenszwalbe Sols

G ALE RIE CHRISTOPHE GA I L L A RD


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“Romantiser n'est rien d'autre qu'une élévation de puissance qualitative. (…) Cette opération est encore totalement inconnue. Quand je donne au banal un sens élevé, à l'ordinaire un aspect mystérieux, au connu la dignité de l'inconnu, au fini une lumière d'infini, je le romantise.” Novalis, Fragment de 1798. Comme dans cette photographie qui surgit dans un ensemble comme un aboutissement, où très peu de choses ont été cadrées, où l'on s'enfonce au cœur, au risque de l'abstraction: un sol de bitume comme une mer de points et juste un point de lumière incandescente, au milieu.

Banalité

Difficile de faire le point sur un sol. Le sujet est banal et c'est précisément parce qu'il ne s'y passe apparemment rien de bien important que l'insignifiant laisse place à l'infini. La photo de Jean-Marc Felzenszwalbe est une photo romantique en ce qu'elle est non seulement un art de mémoire mais parce qu'elle abandonne tout sujet classique au profit d'un objet quelconque romantisé au point de révéler son mystère, sa majesté, sa beauté. Il existe une tradition de la banalité du sujet en art et l'on sait bien que les artistes ont toujours vu des images dans les vieux murs. Le non finito de Léonard de Vinci n'était pas seulement un état de transition avant le fini, mais il conseillait aux peintres de regarder des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, où l'on pourrait voir des batailles et des figures aux gestes vifs et d'étranges visages, des costumes et une infinité de choses qui pouvaient être ramenées à une forme nette et complète.

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Abstractions

Les sols sont comme des murs. Ils invitent, à repenser l'essentiel et le désapprentissage, au refus des normes qui pourraient faire obstacle à l'œuvre, à se tenir entre connaissance et recherche d'une nouvelle innocence. On ne doit plus désormais sortir des leçons du néo-classicisme, mais les artistes modernes doivent aller au-delà de la marée d'images et se confronter à ce qui est déjà vu, revu, rebattu. En élisant les sols, le sujet en apparence le plus anodin et quotidien, Jean-Marc Felzenszwalbe ne choisit pas le plus aguicheur mais l'un des plus fidèles à ce qu'il aime et où se reconnaît la marque de fabrication des hommes : l'inscription du temps, l'usure, les accidents, la sensualité de la ville, les contours, les volumes, les dégradés de noirs et de gris, les lignes, la géométrie, les flèches, parfois les lettres - leur graphie davantage que leur message -, les contrastes, les ombres, les jeux de lumière sur le bitume ou les pavés. Il joue des gris aux noirs, d'une forme de douceur mélangée d'inquiétante étrangeté renforcée par le sentiment de paysages qui ne mènent nulle part, de tournants mystérieux. Pour cette exposition, il aurait pu choisir les lignes des ceps de vigne l'hiver, des matières comme le bois ou le marbre ou des murs, toutes choses encore auxquelles il lui arrive de prêter attention et qui, regardées attentivement (il voit d'assez près, comme un myope), présentent les avantages de beaux paysages abstraits. Son musée imaginaire n'en manque pas : de Malevitch à Mondrian en passant par Kandinsky ou Kelly ; en photographie, Abott, Stieglitz ou Paul Strand.

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Bitume

Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi la photographie en couleur ne l'attire pas. De même lui dire qu'il n'y a presque personne sur ses photographies n'aurait aucun sens puisque ses paysages urbains et quotidiens sont habités en filigrane par tout le monde et par une infinité de petits événements visuels: il se passe toujours quelque chose à la surface des sols et pas seulement parce que le plus profond c'est la peau : boursouflures, reflets, luisances des pavés ou du bitume. Bitume ou " huile de pierre ", connu depuis la plus haute Antiquité et qui viennent de nos jours de la distillation de pétroles bruts : léger, souple, ductile. Il a servi à tout dans l'histoire et c'est grâce au Bitume de Judée que Nicéphore Niépce aurait inventé la photographie à Saint-Loup de Varennes en 1824. Comme dans la peinture, il y a du grain dans la photographie, et dans le bitume du derme, de la texture, du brillant, modelé par la lumière, des défauts. Toujours quelque chose entrave la perfection, une discontinuité, un détail, une fragmentation qui vient détruire l'espace où l'esprit pourrait s'abolir dans la monotonie. Affaire de conception du monde.

L'invention de la liberté

Il n'y a presque pas de perspective mais juste assez pour conserver une relation avec le réel. Jean-Marc Felzenszwalbe n'aime pas dans l'abstraction le corps qui n'y est plus, il sait le risque de la beauté exacte et dit qu' " il y a

une cruauté inutile à faire un art totalement froid ". On peut aimer une image en laquelle on se projette corps et âme. On peut aimer au contraire un art plus neutre où l'on ne s'abolit pas dans l'information et où l'on maintient toujours une distance. Roland Barthes faisait de cette forme de neutralité une distance valable, aussi dans une certaine forme de relation amoureuse. Nous sommes alors moins dans le monde du message lisible et agressif qui se multiplie dans le monde contemporain pour des raisons essentiellement économiques, davantage dans un jeu de perles de verre où le regard doute. Depuis les années 1960, nous sommes habitués à l'idée d'un amateur actif qui complète des œuvres destinées à ne pas imposer un coup violent à celui qui regarde mais à le laisser libre de son action.

Indétermination

Cassirer a montré dans sa Philosophie des Lumières comment l'art classique s'inspire du modèle logique mathématique de Descartes en imposant à l'objet représenté une définition intransigeante : réduction de la matière à l'étendue, du corps physique à une spatialité qui se mesure. Dès la fin du 17e siècle pourtant, comme pour lutter contre cette logique de la certitude, s'est mis en place une adversité qui trouvera bientôt ses lettres de noblesse en Allemagne: l'idéal d'inexactitude. Ce genre photographique imaginé par Jean-Marc Felzenszwalbe interdit la nomination. Pour Germaine de Staël, les arts venaient avant la langue : ils étaient au-dessus de la pensée.

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«Si l'on pouvait se figurer les impressions dont notre âme serait susceptible, avant qu'elle connût la parole, disait-elle, on concevrait mieux l'effet de la peinture et de la musique.» D'où notre goût toujours actuel pour les libertés de la matière qui compte autant que le dessin. D'où l'intérêt pour l'esquisse, pour l'étude à peine annoncée.

Histoire

Autant dire que la petite histoire en souffrira. Lieux indistincts, heures entre-deux : les photographies n'auront de référence que la date de tirage, pas de la prise de vue. À celui qui regarde d'y voir ce qu'il veut bien y voir. Le lieu n'est pas indifférent mais c'est l'objet du désir du photographe qui lui donne sens. Non seulement l'endroit n'est pas indiqué sur la légende, mais aucune photographie ne prétend à l'incarnation. Le paysage urbain ressemble à un autre. En revanche, Jean-Marc Felzenszwalbe est revenu plus d'une fois sur des lieux déjà connus, faire la photographie qu'il a rêvée de faire, comme il l'a rêvée, empêché précédemment par un événement véniel ou la lumière qui n'était pas exactement ce qu'il voulait.

Souvenir

Son heure de prédilection est la fin de la journée qui rime avec des tirages intenses et profonds - tout est discuté avant le tirage. Il a besoin de laisser du temps s'interposer entre le moment des prises et le développement, parfois plusieurs

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mois, comme s'il fallait multiplier les effets de la découverte. Il parle de pièges à souvenirs, un peu comme ces peintres qui font des croquis et qui les ressortent longtemps après, comme s'il fallait mettre une distance entre la première émotion et la suivante, comme pour la redoubler. En tout état de cause, il ne retiendra que ce qui répond au souvenir qu'il entend conserver. Depuis longtemps, Jean-Marc Felzenszwalbe pratique la photographie de façon singulière et poétique. Au début comme une manière de prendre des notes au service de la peinture qu'il pratiquait depuis l'enfance et très vite, en soi. Il ne mitraille jamais et d'autant moins qu'il utilise un matériel qui ne s'y prête pas : le choix du 6 X 6 et de l'argentique dépasse la question technique. Son appareil n'engage pas à la guerre ni à la chasse ni à la série. Il le pose sur le ventre et regarde le viseur d'en haut, sans que rien ne vienne s'interposer entre lui et son sujet, ce qui change tout ou presque - on pense à Nadar qui regarde de côté ses modèles en sortant la tête de sa machine à photographier. Dans ces conditions, forcément, il ne produit pas en masse mais à partir de pellicules de douze prises et de planches contacts suffisamment lisibles. Archaïsme ? Autant que la technique, de plus en plus vite périmée, a pour destin fatal d'être un jour ou l'autre une antiquité. La beauté moderne ne se joue pas là mais dans la quintessence de l'imprévu.


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Jean-Marc FELZENSZWALBE né le 9 Mars 1959 à PARIS Expositions

Prix et récompenses

Novembre 2004

- Murs et trottoirs: photographies au Local, Paris, (exposition personnelle)

1993

- Lauréat de la fondation Villa Montalvo, Saratoga, CA, U.S.A.

Février 1991

- Salon Jeune Peinture, Grand Palais, Paris (exposition de groupe)

Sept. Oct. 1990

- Lost Circus Gallery, Amarillo, Texas, U.S.A. (exposition personnelle)

1991

- Lauréat de la fondation YADDO, Saratoga Springs, New York, U.S.A. - Lauréat de la fondation Virginia Center for the Creative Arts, U.S.A. - Golden Nail Award (Amarillo, Texas ,U.S.A.)

Juin 1990

- Galerie Ariel, New-York, U.S.A. (exposition de groupe)

1990

- Lauréat de la Hélène WURLITZER Foundation of New Mexico, U.S.A

Octobre 1988

- Jeunes Artistes Européens, Musée de Roubaix, (exposition de groupe)

1989

- Lauréat de la fondation HILAÏ, Centre Israélien des Beaux-arts, Israël

Fév. Mars 1988

- Galerie Kunstblock, Munich, Allemagne (exposition personnelle)

1988

- Lauréat de la Edward ALBEE Foundation (the Barn), Montauk, Long Island, U.S.A.

1987

- Lauréat de la Hélène WURLITZER Foundation of New Mexico, U.S.A.

1986

- Lauréat de la fondation Laurent-Vibert, Lourmarin, France

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JEAN MARC FELZENSZWALBE Sols 6 - 29 mars 2008 Les photographies ont été tirées à cinq exemplaires sur papier argentique. Conception graphique: Christophe Gaillard et Bérangère Baralle.

© 2008 Jean Marc Felzenszwalbe pour les photographies. © 2008 Laurence Bertrand Dorléac pour le texte. © 2008 Galerie Christophe Gaillard pour le catalogue.

GALERIE CHRISTOPHE GAILLARD 12, RUE DE THORIGNY 7 5 0 0 3 P A R I S TEL: 01 42 78 49 16 contact@galerie-gaillard.com w w w. g a l e r i e - g a i l l a r d . c o m

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Achevé d’imprimer en février 2008 sur les presses d’ OFFSET 5 EDITION à La Mothe Achard, France

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GALERIE CHRISTOPHE GAILLARD 12, RUE DE THORIGNY 7 5 0 0 3 P A R I S TEL: 01 42 78 49 16 con tac t@g al e r ie -g ail l ar d .c om w w w. g a l e r i e - g a i l l a r d . c o m


Jean-Marc FELZENSZWALBE, Sols