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La création collective dans le monde des délaissés

La marge comme source de mutation de la ville

Mémoire de Master

)Florian Guidetti(

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_S o m m a i r e _

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08.09 Stratégies Pour Le Développement Durable Et Equitable Stratégies et Pratiques Avancées Enseignant Responsable : Denis Plais A5.indd 2

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Préambule#4 Introduction aux concepts Problématique Corpus d’étude

Introduction#8

Le concept de l’appropriation de départ#16

Une origine commune à ces projets : la contestation d’une situation donnée Cadre/Objectifs Acteur/Chercheur/Spectateur Occupation/Contestation

La confrontation au global, intéractions avec l’espace Micro.... Devenir du cadre et des objectifs

majeur#30

Les effets sur le global #36

Modifications dans les processus du projet Modifications dans les pensées des usagers /des concepteurs / des dirigeants

Conclusion#44 Bibliographie#48

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_P r ĂŠ a m b u l e _

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La cinquième année, avec l’écriture de ce mémoire représente la synthèse des connaissances et des réflexions que nous avons pu mener. Elle nous a conduits à explorer un éventail très large des processus de conception, de réflexion dans les domaines de l’architecture. Toutefois lors de mes quelques expériences professionnelles j’ai constaté que ces questions de conception, de réflexion autour d’un projet étaient souvent occultées par les aspects économiques et réglementaires. Il ne s’agit pas non plus de dénier ces aspects là de l’architecture car un projet est aussi fait de contraintes et tout l’art de l’architecte est de savoir les manier avec habileté. Cependant je trouve intéressant le fait de pouvoir concevoir, expérimenter une idée sans avoir forcément une obligation de résultat final. Aujourd’hui, la ville est régie par un grand nombre de règlements, sa conception est laissée à une poignée de dirigeants et de concepteurs. Cette situation est directement héritée du modernisme qui considérait que des réponses techniques de grande envergure seraient la solution de la ville de demain. La norme qui était autrefois la base et les fondements des actions ne permet plus de répondre aux problèmes actuels. Face à cela nous rencontrons un type de création de la ville dicté par les seules lois de la rentabilité économique : les nouvelles zones commerciales périurbaines par exemple. Cette manière d’édifier la ville s’étend d’ailleurs de plus en plus à tous les types de réalisation, ce qui est un aveu de faiblesse pour la conception contemporaine.

Il faut mettre un frein au libéralisme économique dans la construction, parce que le temps de la ville n’est pas celui du retour sur investissement tel que l’entendent les financiers. C’est un investissement, mais pour la cité, pour la mixité sociale, pour que chacun puisse être fier de dire où il habite. 1 Le modèle actuel tend toutefois à impliquer divers acteurs pour l’élaboration des projets d’une certaine importance. On peut voir des essais au travers des questionnaires, des consultations, des rencontres avec les associations de quartier, etc. Mais ces actions restent le plus souvent de la démagogie qui sert plus à une fausse justification des énoncés de départ plutôt qu’un outil pour leurs élaborations. On constate aussi qu’un grand nombre de professionnels gravitent tout de même autour d’un projet qu’ils soient architectes, ingénieurs de bureaux d’études, designers, sociologues, etc. La méthode de travail 1 Christian de Portzamparc_l’art de la rue _ Le Monde_04.05.02_Michèle Champenois A5.indd 5

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entre ces corpus ne se fait pas de manière symbiotique, chaque personne cherchera plus à se décharger d’une partie de son travail sur son voisin.

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Un autre modèle de réflexion sur les actions qui pourraient être menées est l’approche participative ; la recherche est ainsi directement effectuée par les personnes qui vont éprouver des hypothèses de départ. Ces différents acteurs seront directement liés à cette recherche par exemple dans la « Participatory Action Research, PAR » décrite par Wignaraja & Sirivardana. […] la mise en œuvre et la méthodologie de la PAR libèrent

l’énergie créatrice des gens, instaurent un système d’acquisition de connaissances, et mettent en action une dynamique politique cohérente. Ces deux démarches s’opposent donc sur le fait que l’une repose sur un simulacre de participation et l’autre qui offre à la fois une démarche autoéducationnelle des participants et un essai de production de savoir.

2 Poona WIGNARAJA Susil SIRIVARDANA _ Readings on Pro-Poor Planning Through Social Mobilisation in South Asia _Vol.!I: The Strategic Option for Poverty Eradication _ New Delhi _ Vikas._ 1998 A5.indd 6

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_Introduction aux concepts_

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_ Marge de liberté Mon étude visera donc à observer si au travers des méthodes alternatives de nouvelles propositions peuvent ressortir au travers des recherches menées dans les espaces délaissés. Comme toute recherche, il est pertinent de l’effectuer dans un laboratoire. Les délaissés urbains sont pour ceci un formidable terrain d’investigation grâce à leur disposition interstitielle. Ces entre deux du tissu urbain qui ont perdu tout intérêt sont générés par les stratifications des différentes époques. Cette mise à l’écart met donc ces lieux en marge de la ville. Cependant, on ne peut considérer que ces espaces sont marginaux à tout point de vue car dans la plupart des cas ils restent liés formellement à la ville (d’où le terme d’interstice qui sous entend une inclusion dans un ensemble) mais ils sont en marge d’un point de vue économique, des usages, formel, … L’urbanisation du territoire est dictée par des critères économiques et fonctionnels, la ville est ainsi organisée de manière très arbitraire. Le délaissé, libéré de ce poids, peut donc être un terrain d’expérience à primordiaux actuels qui donnent une définition systématique de la ville.

_ Mémoire

La mémoire est une composante très présente dans les expérimentations de ces lieux, elle l’est à travers les participants, à travers les espaces appropriés. Des équipes comme KompleXKapharnaüM vont utiliser la mémoire du lieu et de ses usagers comme l’essence même du projet. L’expérience dans ces délaissés a donc peut-être cette force de réinterprétation car elle ne se limite pas à un simple respect de la chose passée mais à une relecture avec ceux qui ont fait cette histoire.

_ Le ponctuel pour le global

Un autre point dans mon étude se révèle primordial, ce sont les rapports d’importance. Comment mettre en avant des problématiques urbaines globales dans un territoire aussi restreint que peut être un délaissé urbain ? Comment éprouver des hypothèses sur le macro par le micro-territoire ? Il sera donc intéressant d’analyser ces échelles d’actions pour voir si une micro-expérience peut influer sur son territoire. En réalité, les expériences de petites échelles ont un grand avantage, celui d’être dédouané de l’inertie de la grande échelle.

“Il y a différence de nature, hétérogénéité entre micro et macro. Ce qui n’exclut nullement l’immanence des deux. Mais ma question serait celle-ci, à la limite : cette différence de nature permet-elle encore qu’on

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parle de dispositifs de pouvoir ? La notion d’État n’est pas applicable au niveau d’une micro-analyse, puisque, comme le dit Michel (discussion des thèses de Michel Foucault), il ne s’agit pas de miniaturiser l’État. Mais la notion de pouvoir est-elle davantage applicable, n’est-elle pas elle aussi la miniaturisation d’un concept global ? D’où je viens à ma première différence avec Michel actuellement. Si je parle avec Félix Guattari d’agencement de désir, c’est que je ne suis pas sûr que les microdispositifs puissent être décrits en termes de pouvoir” 3

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L’enjeu est donc de ne pas prendre un microprojet comme une expérience dont on aurait volontairement restreint l’étendu des questions et des problèmes posés, il ne s’agit pas d’avoir une miniaturisation des objectifs pour mieux contrôler l’expérience sous peine d’appauvrissement de celle-ci qui conduirait irrémédiablement à sa perte. Il ne faut donc pas confondre micro et simplisme. Tout l’enjeu du micro est qu’il arrive à rassembler un maximum en son sein pour ouvrir le plus de réflexions possible tout en évitant les écueils du macro projet que Deleuze décrit. Du simple fait de sa taille physique, le microprojet ne peut entrer en confrontation directe avec le macro il s’en trouve donc libéré, plus qu’un rapport de force c’est un rapport d’échange qui peut s’instaurer et qui nourrira ces deux échelles.

_ Individu/Idée

‘’On pense toujours que les gens n’ont pas d’idées, ou bien on se méfie de leurs idées. Or c’est la confrontation des idées qui fait apparaître une nouvelle idée. Mieux vaut laisser venir une idée qui ne semble pas bonne, l’expérimenter, la mettre en jeu, la confronter à la réalité : soit elle s’annule d’elle-même parce qu’elle est mauvaise et le mouvement général l’absorbe, soit elle se révèle bonne, et on a eu raison de la laisser venir. ‘’ 4 Cette notion est liée au rapport micro/macro, en France, particulièrement dans l’élaboration des projets, on considère l’ensemble et non pas l’individu. Le micro a cette chance là d’être un condensé d’individualités qui pourraient s’exprimer. Il ne s’agit pas non plus de tomber dans les travers de la typique association de quartier qui se contente plus d’être un rassemblement des doléances ou des envies d’un groupe de la population. La P.A.R. sert donc de catalyseur d’individus, elle permet à chacun de pouvoir s’exprimer mais en termes de recherche sur des questions données ou que l’individu peut amener. La société actuelle produit une énorme carence de communication, d’échanges entre les individus, et c’est donc à ce moment que les laboratoires des délaissés 3 Gilles DELEUZE _ Deux régimes de fous : Textes et entretiens _ Editions de Minuit _ 2003 4 Patrick BOUCHAIN _ Construire autrement, Comment faire ? _ Paris, L’Impensé _ Actes Sud _ 2006 A5.indd 10

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urbains jouent un rôle de rassembleur de toutes ces individualités. C’est alors qu’une réelle recherche peut commencer. Les intervenants étant généralement issus de milieux ou de culture très divers cela implique nécessairement des transversalités entre les expériences, entre les motivations ou encore dans les objectifs. Il se crée donc dans ces projets des glissements perpétuels puisque l’objectif est justement de ne pas avoir de finalité précise.

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_Problématique_

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Peut-on considérer la marge, qui est par définition un espace exclu de la ville, comme une source de régénération urbaine ?

Corpus d’étude Trois projets m’ont apportés des éléments de réflexion par leurs approches diverses que ce soit par les moyens, par les acteurs mais aussi dans leur objectifs : _ Stimuli d’Architecture Studio _ Ilot d’Amaranthes d’Emmanuel Louisgrand (Galerie Roger Tator) _ ECObox de l’Atelier d’Architecture Autogérée. LES PROCESSUS MIS EN PLACE : L’approche du concepteur dans le cas d’Architecture Studio avec le schéma : _ Etat des lieux, analyse _ Approche théorique _ Concept / « Tempo » _ Réponse aux problèmes posés L’approche de l’artiste Emmanuel Louisgrand qui va changer sa manière d’opérer au fil de l’élaboration de son projet : _ Travail récurent de l’artiste sur le thème du végétal _ Confrontation au site _ Concept _ Premier travail formel _ Confrontation du travail avec les habitants _ Redéfinition et évolution Une conception collective lancée par AAA _ Concept de départ _ Confrontation aux usagers _ Redéfinition commune avec les usagers et évolution

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Comme nous le verrons avec ces trois différentes approches, mon champ d’étude ne s’est pas cantonné à un seul type d’expérience. Selon les stratégies mises en place, ces expérimentations feront plus appel au participatif, au végétal, au formel… Il me semblait ainsi intéressant à travers ces caractères d’observer si l’investissement de ces sites pouvait donner des productions qui offrent des éléments de réponse urbaine. Il me permet aussi de confronter directement ces trois approches qui mêlent différents acteurs et ainsi ne pas rester cantonné à une vision unique pour ces problématiques. Description générale du corpus

_ STIMULI _ ARCHITECTURE STUDIO L’opération Stimuli a été menée par l’agence Architecture Studio en 1985. Ce fut une étude réalisée sur les délaissés urbains de Paris. Stimuli désigne la stratégie menée pour redynamiser la ville, retisser celle-ci à travers les dents creuses qui ont été soigneusement répertoriées. Ce projet serait un peu l’opération Haussmannienne du XXème siècle pour Paris.

‘’Depuis la marque d’Haussmann sur la ville de Paris, on ne relève pas d’évènements à l’échelle de la ville. Les seules interventions fortes sont dues aux ersatz du courant moderne : un processus de destruction de la ville et de création de « villes nouvelle » était alors enclenché’’ 5

Architecture Studio _ Stimuli: Architecture, communication, publicité _ Demi Cercle _ 1989 A5.indd 13

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_ ILOT D’AMARANTHES _ GALERIE ROGER TATOR

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Ce projet se situe au cœur du 7ème arrondissement de Lyon, l’espace investi est le résidu d’un projet abandonné d’artère urbaine. Devenu parking sauvage, il a été investi par l’artiste Emmanuel Louisgrand de la galerie Roger Tator. A la base ce ne devait être qu’un projet éphémère le temps de l’été 2003 et qui a finalement perduré jusqu’à aujourd’hui. L’idée était de créer un espace végétal symbolique délimité par une structure à mi-chemin entre la serre et l’archétype de maison.

_ ECOBOX _ ATELIER D’ARCHITECTURE AUTOGEREE

ECObox est une expérimentation lancé en 2002 par l’Atelier d’Architecture Autogérée dans un quartier enclavé par les emprises ferroviaire du nord de Paris. AAA est un collectif pluridisciplinaire qui

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porte sa réflexion sur les enjeux des mutations urbaines grâce à un réseau d’actions qui s’étend au niveau européen. Ils remettent en cause par leur démarche la pratique libérale classique de l’architecture pour en arriver à des pratiques a ssociatives et participatives. Ils utilisent le terme d’Eco-urbanité pour définir ce projet qui a une dimension écologique à travers ses productions mais aussi au sens plus large de redonner du lien social dans ce quartier très métissé.

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_Le concept de l’appropriation de dÊpart_

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_ Une origine commune à ces projets : la contestation d’une situation donnée.

La récupération du lieu qui a été désigné comme impropre, inutile, dépassé va créer un électrochoc. Ce geste est une contestation de l’ordre préétabli de ce qui doit être ou ne pas être dans la ville. Ces actions révèlent des espaces, leur redonnent vie à travers les expérimentations qui s’y déroulent. La démarche des habitants est donc presque toujours à la base un geste défensif : défensif pour leur patrimoine local, leur mode et cadre de vie, etc. Ces actions sont les signes évident d’un vide, d’un manque dans leur espace de vie qui n’aurait pas été compris par les dirigeants ou ignoré. Un mouvement anarchiste a poussé cette contestation à son paroxysme, ce sont les TAZ (Zone Autonome Temporaire). Ce concept a été mis au point au début des années 90 par Hakim Bey, même s’il se refuse à décrire vraiment la nature même de la TAZ, on pourrait dire que ce serait une utopie qui jaillirait subitement en un point, et qui pourrait de la même manière dont elle a émergé se dissoudre. Ainsi, nulle besoin de se confronter à un jugement de valeurs ni aux institutions ou à un ordre préétabli pour que les qualités initiales des actions restent entières. On retrouve ce mouvement sous les formes des technivals (rave party) qui se déroulent dans toute l’Europe ou encore sur ce qu’Hakim Bey décrit comme le contre-net. Il évoque la possibilité d’une société autre qui pourrait se constituer, pour cela il fait allusion aux sociétés pirates et à l’île mythique de la Tortue, au large d’Haïti. Elle est célèbre pour avoir accueilli dès le XVII ème siècle les premiers flibustiers des caraïbes qui y pratiquaient la contrebande. Mais celle qui aurait duré le plus longtemps serait Libertalia, située sur l’île de Madagascar. Ces îles étaient les pierres angulaires de tout le réseau de la piraterie, celles-ci leurs permettaient de vivre clandestinement. Même si les expérimentations que je décris ne sont pas toutes aussi décontextualisées et radicales, nous pouvons mettre en parallèle ce modèle contestataire anarchiste et les actions menées dans des espaces délaissés. Dans les deux cas, il y a une recherche de la liberté de faire les choses pour ne pas s’entraver dans des systèmes

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préétablis, il y a volonté de créer sans avoir obligatoirement une volonté de résultat. Mais il ne faut pas non plus croire que l’interstice serait totalement hors contexte, car il sous entend toujours une inclusion dans un espace global dont il subira nécessairement les influences. Les projets d’ECObox et de l’îlot d’Amaranthes sont aussi dans la continuité des mouvements de protest urbain apparus après 1968. Il y a eu une prise de conscience par une certaine partie de la population de la dégradation des conditions de vie urbaine et de la puissance grandissante qu’avait la sphère publique et privée sur la ville. Des actions se sont alors développées pour contester l’ordre établi de la ville et mettre en exergue les problèmes quotidiens des habitants. Par exemple à New York au début des années 70 l’artiste Liz Christy a lancé le mouvement des Green Guerillas. Le but était de lancer des bombes de graines par-dessus les terrains vagues grillagés pour mettre en valeur ces friches avec des fleurs. Cela a mis en évidence l’absurdité des gouvernances urbaines que l’on imposait à la population et montrait une possibilité d’intervention sur son environnement. Ce mouvement a donné naissance dans les années 80 aux community gardens, des jardins partagés dans la ville de New York qui se sont ensuite propagés très rapidement à l’Amérique du nord.

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Les deux projets reprennent aussi la tradition française des jardins ouvriers, qui ont disparus dans les années 70-80 et qui commencent à refaire de plus en plus surface. Ces jardins horticoles n’avaient à l’époque aucune prétention au niveau de la création de liens sociaux, ils servaient aux personnes de faibles revenus pour cultiver leur propre potager. Cependant, ils étaient les terrains d’échanges entre les personnes qui pouvaient s’entraider pour la culture, elles pouvaient se retrouver dans ces lieux après le travail, et tout cela en faisait un véritable ‘’ciment’’ des

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classes populaires.

_ Cadre / Objectifs

L’origine du livre/essai Stimuli est une critique de l’urbanisation, qui déjà à l’époque produisait son lot de délaissés. La problématique fut alors de trouver un langage commun aux interventions pour ces lieux inutilisés, notamment à travers le concept des un pour mille. Mille petits projets dans des parcelles résiduelles pour un grand projet à Paris. Cette prise de position en rapport aux politiques des grandes infrastructures était dictée par les dirigeants et voulu par les modernistes. Elle veut démontrer l’importance des projets de petite échelle et le pouvoir structurant que ceux-ci pourraient avoir. En effet l’accumulation de grands projets relève plus de l’image et du marketing que l’on veut donner à la ville. En réalité, elle la déstructure et la découpe en individualités.

‘’Ce que ce projet propose au corps urbain tout entier, c’est explicitement une médecine douce et plus précisément encore une acuponcture, en inventant, par l’occupation du délaissé, les flux qui résulteraient de cette incrustation de points d’aiguilles, que le projet appelle des bornes.’’ A travers le terme de « corps urbain », Architecture Studio entend ainsi remanier clairement Paris dans sa globalité et arrêter la politique de l’édifice. Comme Hector Guimard l’a fait avec les bouches de métro, Architecture Studio veut, pour retisser la ville, réinjecter des éléments contemporains qui seront les constituants du projet. Ces « Bornes » seront des « supports de mobilier urbain » composés par les éclairages publics, affichages publicitaires, abris-bus, etc… Le but pour unifier le tissu urbain est donc d’utiliser les composants de la ville habituellement Jean-Christophe BAILLY _ Stimuli _ p6 A5.indd 19

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disposés de manière anarchique. Pour mieux comprendre la démarche d’Architecture Studio, il faut reprendre le développement de leur livre Stimuli qui est construit de sorte à rendre ce projet crédible pour en faire un véritable manifeste : _[impacts] L’introduction nommée ainsi fait un état des lieux de la ville de Paris et pointe les lacunes et les possibilités offertes par le projet Stimuli, tout ceci écrit par une personne extérieure (Jean Christophe Bailly) à Architecture Studio pour avoir un semblant d’objectivité sur le projet. _[Intentions] Ils argumentent cellesci avec la notion de ‘’un pour mille’’ (cf. illustration 8). Depuis Haussmann personne n’ose toucher à l’image de Paris. Ceci s’explique entre autre à cause des erreurs faites durant le courant moderne. Elles ont inhibé toute velléité de faire un acte fort pour remanier la ville en profondeur.

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_[Index-Parties résiduelles] Architecture Studio choisi un axe fort entre la ville de Paris et sa banlieue : l’avenue d’Italie. Ils décomposent en axonométrie et en plan plusieurs îlots présentant des interstices se trouvant le long de cet axe. C’est en quelques sortes un état des lieux formel pour montrer que les possibilités en termes d’espace sont bien là. _[Concept Board] Elle se compose de mots clés avec trois termes qui ressortent : cavité, solitaire, mutant. Ces trois mots sont associés à des images (des bougies d’allumage, une bague avec un diamant,

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des partitions de musique et des photos du site) pour évoquer les possibilités de mutation de ces interstices délaissées. _[Ingrédients] Ils représentent les éléments programmatiques qui pourraient être intégrés à ces nouveaux édifices tels la publicité les kiosques, …Il y a donc une succession de dessins et d’idées projetées sur le papier qui donnent les éléments de construction des bornes. _[Mécano] Il s’agit là de définir une méthode de construction efficace car ces espaces sont exigus. Ils offrent un modèle avec comme base de construction les éléments de grues qui serviront à la construction de ces bornes. Ces éléments seront intégrés au bâtiment final. _[Prêt-à-porter] Ce sont les possibilités de différentes constructions pour une même parcelle afin de montrer la flexibilité de chaque projets. Ils reprennent le modèle du mannequin qui peut porter différents vêtements. _[Prototype] C’est en fait la présentation de l’immeuble de la rue du Château des Rentiers. Avec à la suite une série d’’autres projets qui seraient dans cette lignée. Le développement de cet ouvrage offre donc un aperçu du cheminement des idées d’Architecture Studio, même s’il y a certainement eu une mise en forme permettant de structurer le projet. On peut voir le désir de répondre a plusieurs problématiques urbaines de leur temps comme la multiplication anarchique des éléments urbains (cabines téléphoniques, abris bus, affiches publicitaires,…). Mais il y a aussi le désir de répondre aux mutations des changements des modes de vie. La question de la mobilité de l’habitat est par exemple de plus en plus présente dans les grandes villes, ils proposent des solutions en faisant la proposition des hôtels-cabines. ‘’La ville est un service. Il est donc

possible aujourd’hui de concevoir un hôtel en ville sans autre service que la chambre.’’ Le point de départ pour le projet ECObox fut le désir de Doina Petrescu et de Constantin Petcou d’agir sur le milieu où ils avaient fondé quelques années auparavant l’Atelier d’Architecture Autogérée. Les nombreuses emprises ferroviaires du quartier de la Chapelle sont en pleine restructuration, ce qui a pour effet de libérer un grand nombre de bâtiments au passé lié avec le chemin de fer. Pour permettre une appropriation rapide par les habitants de l’ancienne halle Pajol (où se faisait auparavant le tri postal), l’AAA a développé toute une série de micro-dispositifs à partir de matériaux recyclés comme des palettes de

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transport qui structurent les carrés du jardin potager. Ce type d’appropriation offre une nouvelle conception de la conquête du territoire. Il ne s’agit plus ici de donner une réponse ferme et définitive à un site, l’aspect éphémère voir balbutiant de cette démarche offre une ouverture possible au changement, à la modification. Le rôle classique de l’architecture et sa démarche sont ébranlés par ces procédés. Le projet n’est plus dans une forme finie mais ouverte à la critique et à la discussion.

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‘’Ce projet de recherche-action propose de questionner l’espace urbain à travers des processus d’expérimentation architecturale et artistique menés autour des interstices urbains cartographiés dans le quartier La Chapelle (Paris, 18ème). Les interstices urbains représentent en quelque sorte ce qui résiste encore, du moins temporairement, aux politiques foncières de l’aménagement : ils sont la métonymie de tout ce qui est encore non investi dans une métropole. C’est la réserve de « disponibilité » d’une ville. Leur qualité principale consiste notamment en leur

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résistance à l’homogénéisation et à l’appropriation définitive. Nous les avons nommés terrains vagues urbains, pour marquer que le vague, l’indéterminé, l’incertain qui sont leur attribut sont aussi leur qualité urbaine. Ils pourraient fonctionner ainsi selon des principes d’autogestion et de « programmation » temporaire, flexible et réversible. L’« économie des interstices temporaires » crée un nouveau paradigme de projet qui se manifeste à travers des agencements temporaires, des dispositifs nomades, des catalyseurs urbains. Les objectifs de cette recherche-action sont d’explorer une série de situations urbaines interstitielles (spatiales, temporelles, institutionnelles, interculturelles…) et d’expérimenter des micro-dispositifs participatifs d’intervention artistique et architecturale à différentes échelles (quartier, ville).’’ Constantin Petcou, l’un des fondateurs de ce projet, nous montre les potentialités de ces laboratoires que la ville offre. Mais il ne considère pas uniquement les interstices physiques de la ville, il les recherche aussi dans les usages, les pratiques, les mentalités…et les décrit comme « réserve de disponibilité » AAA parlent de leurs actions comme des tactiques mises en place pour conduire un développement de projet. Ils utilisent le mot tactique par opposition aux traditionnelles ‘’stratégies urbaines’’, ils veulent montrer à travers ce changement de terme une autre approche des problèmes urbains.

Stratégie n. f. Partie de la science militaire qui concerne la conduite générale de la guerre et l’organisation de la défense d’un pays; opérations de grande envergure, élaboration des plans offensifs et défensifs en fonction des effectifs, des moyens logistiques, du potentiel industriel, des données géographiques à grande échelle, des facteurs diplomatiques, politiques, etc. Tactique n. f. et adj. Art de combiner tous les moyens militaires (troupes, armements) au combat; exécution locale, adaptée, aux circonstances

Les stratégies se différencient donc par le fait qu’elles sont mises en place par les personnes de pouvoir qui voient à long terme. Le terme de tactique repris de Michel de Certeaux est bien plus contextualisée, AAA reprend l’exemple du vendeur à la sauvette qui est obligé pour vendre et pour ne pas se faire arrêter de constamment s’adapter aux situations. Pour parvenir à cette combinaison des moyens, AAA effectua une cartographie du quartier. Celle-ci vérifiera les réserves disponibles pour l’établissement du projet qui commencera par la Halle Pajol. Elle pourra, si les hypothèses se vérifient, s’étendre au quartier et à la ville. Ils vont Constantin PETCOU _ un intervalle _ http://www.inter-stices.org _ mercredi 15 août 2007 à 16:41 Le Grand Robert de la langue française _ version électronique A5.indd 23

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aussi cartographier les acteurs sociaux potentiels qui pourraient porter le projet et l’insérer de manière efficace au quartier. La conception modulaire des éléments servent à cette volonté de projet expansif. Ceci à la condition qu’il puisse être suffisamment adaptable et donc pas entièrement défini pour que l’appropriation puisse être faite par divers pratiquants. Ainsi toute une série d’éléments comme une cuisine mobile, des établis outils, etc. vont permettre aux acteurs d’éprouver des expériences communes. Le caractère mobile de ces divers dispositifs conduira ainsi à confronter les différentes échelles du quartier. Le mode d’appropriation par les habitants est simple puisque chaque personne est libre de participer à l’action mais pour cela elle doit venir ajouter sa

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propre parcelle de jardin. La difficulté d’un tel dispositif est de réussir à allier l’individu et la communauté. En effet le geste de jardiner son carré peut être perçu aussi comme une action très individualiste. L’AAA essaie de remédier à cela avec par exemple la fabrication des chemins collectifs ; à chaque fois que quelqu’un se construit une parcelle cultivable il doit en même temps réaliser un morceau de chemin collectif. AAA lie les participants

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en ajoutant aux jardins les dispositifs de cuisine ou encore de projection cinématographique qui renvoient plus à des notions d’échanges.

‘’Il y a le café où l’on va tous les jours en face du marché, c’est un interstice personnel. Une manière de négocier entre ta présence, ou ta place personnelle, et le quartier. D’avoir un endroit dans lequel je peux m’insérer tout de suite dans le quartier. Le marché c’est un interstice dans le quartier et je l’appelle personnel parce que ça m’inscrit dans le goût d’ici, ça me resitue, c’est un ancrage. Aussi, le deuxième jardin. C’était tout de suite un ancrage dans la terre et une présence de la nature, avec des vrais légumes. Pour moi, à un moment donné, j’arrivais de Londres avec les bagages et j’allais directement à ECObox pour m’occuper du projet; alors le jardin en pleine terre, c’était le repos. C’est pour ça que le deuxième jardin était un interstice personnel et ça me rappelait la Roumanie. L’interstice, c’est quelque chose qui te permet la continuité entre deux choses séparées.’’ Ce point est vraiment très important car aujourd’hui un des maux de la ville est le problème d’identité, d’appartenance à son lieu d’habitation. Ce problème est récurent dans les quartiers laissés en désuétude. Il montre comment un microprojet peut permettre de créer un lieu de rencontres, que ce soit à travers le jardinage ou la cuisine. Il permet l’expérience commune, donc le sentiment pour ces personnes qui la vivent d’avoir une identité partagée. Le quartier de la Guillotière subit ces mêmes problèmes, il a d’ailleurs été classé en zone urbaine sensible à cause notamment de son taux de chômage, de ses habitats insalubres, … Pour répondre à ces types de problèmes, la ville Lyon a créé le contrat de ville. Soutenu par les collectivités et l’Etat, il pose comme postulat que la mobilisation de l’ensemble des ressources, savoir-faire et compétences artistiques et culturelles sont autant de leviers possibles à la transformation de certains territoires . Dans ce contexte, Emmanuel Louisgrand à proposé d’investir l’îlot Mazagran avec l’acte symbolique d’édifier une serre de métal orange. Ce geste Constantin PETCOU _ interstices personnels _ http://www.inter-stices.org _ mercredi 15 août 2007 à 18:14 A5.indd 25

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inspiré notamment de l’Arte Povera n’est pas anodin puisqu’il se veut à la fois symbolique mais aussi critique. En effet cette structure a été construite à partir de deux matériaux des plus basiques : des tubes d’aciers peints de peinture antirouille orange et du grillage en acier galvanisé. Elle vient critiquer les projets qui se construisent un peu partout dans la ville, surtout dans le quartier où les promoteurs rasent les petits immeubles d’habitat populaire pour construire des logements collectifs insipides. Ici les habitants seraient des plantes : les amaranthes qui vivraient dans le plus simple des appareils.² Emmanuel Louisgrand à travers ses œuvres cherche plus à offrir un sujet à discuter plutôt qu’une œuvre « close » ou imposée. C’est cette volonté d’ouvrir l’objet d’art au public et à son site pour des expérimentations qui définira les stades ultérieurs de l’œuvre. Ce travail d’expérimentation primordial pour cet artiste est rendu possible, entre autre, grâce au statut de la parcelle. L’interstice qu’elle offre dans le quartier à permis une appropriation très rapide et parfois même à la limite de la légalité come l’explique l’artiste. Cette liberté d’agir qu’a offerte cette parcelle est primordiale puisque le projet n’a pas eu à se confronter à l’inertie administrative. Ceci a aussi été rendu possible par la construction autonome par l’artiste et quelques participants. L’îlot d’Amaranthes a en fait obtenu ce droit légal d’exister à posteriori lorsque les élus se sont rendus compte des bénéfices offerts.

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_ Acteur/Chercheur/Spectateur

Ces trois projets nous montrent qu’ils ont une approche différente de leur sujet. Cette différenciation se reflète notamment dans les processus qui réunissent des personnes de divers horizons pour intervenir sur ces lieux. Dans le cas d’Architecture Studio l’élaboration du projet se fait grâce au tempo. C’est une méthode de travail qui permet de réunir les individualités des 4 principaux architectes (Martin Robain, Jean-François

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Galmiche Rodo Tisnado et Jean-François Bonne). Il y a la différenciation d’un projet en trois phases : les éléments fixes d’un programme ou du contexte sont représentés en rouges. Ils seront la base de la réflexion sur laquelle viendra se fixer le tempo. Celui-ci permet donc l’expression des personnes travaillant sur le projet, elles peuvent affecter le dessin rouge de base avec leurs idées : c’est la phase réflexive du projet. Le tempo permet en cela de ne pas figer les choses et de laisser une part à la modification et l’évolution du projet. La dernière étape est la représentation finie et close du projet. L’approche d’AAA pour le projet ECObox va encore plus loin dans le rassemblement des individus avec l’objectif d’une création commune. Ils vont faire en sorte qu’il y ait une continuelle mobilité des idées grâce aux personnes qui s’ajoutent au projet. Il ne reste pas figé mais évolue donc en suivant les apports de ses acteurs divers selon leur âge, leur sexe, … Cependant on peut se poser plusieurs questions sur la qualité et la possibilité de mettre en place ces processus. Comment faire pour que ces personnes trouvent un objectif commun et dans quelle structure ? Le réel challenge et la réussite dans une telle intervention tiennent à la construction d’objectifs au travers des échanges entre des personnes qui n’auront pas forcement un intérêt commun à faire ceci. Cette indétermination est donc obligatoire car la complexité du réel pourra être abordée seulement si elle se fait à travers une multitude de personnes : « une mixité ». Cette conception peut avoir l’avantage de se vérifier par elle-même puisque finalement ce qui déterminera la validité des objectifs c’est sa proportion à gagner en intensité ou, à l’inverse de se délier petit à petit parce qu’elle n’a pas réussi à canaliser les gens. Ces différents processus de conception renversent donc les rôles du chercheur et de ceux que l’on pourrait considérer comme spectateurs dans un projet classique. Les usagers s’investissent dans le projet ECObox et deviennent ainsi acteurs. Ils peuvent donc s’insérer concrètement grâce à l’action de recherche dans le milieu où ils vivent. Le projet d’Emmanuel Louisgrand est avant tout celui d’un artiste, il en ressort donc une œuvre : la structure orange de la serre. Mais il réalise avant tout des œuvres pour les mettre en situation, elles sont même des terrains d’expériences pour les personnes les pratiquant. C’est donc un objet à réflexion qu’il offre aux habitants du quartier et pas directement un terrain de participation à proprement parlé comme le ferait AAA. La réalisation de cette œuvre c’est aussi faite grâce à différents acteurs : l’équipe réunissait la galerie, l’artiste et ses amis professionnels. Marc

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Villarubias, chargé des affaires culturelles de la ville de Lyon, explique aussi l’importance des acteurs liés à ce travail : ‘’C’est un travail de prise

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de position artistique, sur le terrain – l’espace public et sa terre -, de négociation avec les différentes échelles administratives et politique du quartier, l’arrondissement, la ville, la communauté urbaine : proximité et électorat directe des premiers, compétences sociale et culturelle de la seconde, propriétaire du terrain et compétence urbaine pour la dernière.’’ . Tout ceci a bien sûr généré des tensions entre ces acteurs, et le rôle a justement été de réussir à gérer les compétences de chacun pour continuer le projet.

_ Occupation/Contestation

Les projets que nous avons pu voir précédemment on tous en commun le principe de réappropriation d’espaces laissés vacants. L’occupation de l’espace délaissé est symbolique, on pourrait ainsi faire référence aux mouvements sociaux durant lesquels des lieux symboliques sont investis. L’invasion des locaux comme les sièges sociaux de grandes entreprises par des ouvriers a pour effet de montrer qu’une alternative est possible et qu’à tout moment les relations de pouvoir peuvent être inversées. Selon Pascal Nicolas-Le Strat, l’occupation

rend visible l’antagonisme

. Ceci a bien sûr le plus souvent qu’un effet symbolique, mais il permet aux gens et encore plus aux participants de prendre conscience et de prendre parti. Cette implication peut ainsi, au fur et à mesure, véritablement remettre les choses en question. On peut aussi observer des contestations d’échelle plus globale à travers les récentes actions de l’association Les Marc VILLARUBIAS _ L’îlot d’Amaranthes _ novembre 2008 Pascal NICOLAS-LE STRAT _ Expérimentations Politiques A5.indd 28

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enfants de Don Quichotte. Les français et les pouvoirs publics ont dû se résoudre à prendre conscience des personnes rejetées par la société. L’action était de mettre en place un campement de tentes le long du canal Saint Martin dans les quartiers bourgeois de Paris. L’occupation de ce lieu avec des tentes a eu une valeur symbolique dans l’esprit collectif grâce au contraste créé. La médiatisation a permis à cette action de se ramifier et de faire peser la contestation en s’accaparant des lieux symboliques de plusieurs grandes villes. A la suite de ces actions qui se sont étendues à toute la France, le gouvernement s’est retrouvé contraint de fléchir en proposant la loi du droit au logement opposable. Ces actions restent difficiles à pérenniser, car on peut constater qu’il y a aujourd’hui toujours autant de personnes délaissée dans les rues. La prise de conscience de l’époque s’est petit à petit dissoute, et la situation pour ces personnes est toujours aussi préoccupante.

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_La confrontation au global, Interractions avec l’espace majeur_

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_ Micro…

On pourrait souligner les limites dans la démarche d’ECObox. Comment cette expérience peut-elle continuer à subsister s’il n’y a pas un renouvellement permanent ? En effet le projet est conçu dès son origine comme un espace temporaire, cela pourrait souligner le fait qu’il ne puisse proposer de solutions viables à la ville. Il serait donc en quelque sorte un évènement au sein du quartier qui durerait jusqu’à son essoufflement. Mais AAA n’a volontairement pas imposé le devenir d’ECObox, il dépendra de la direction que donneront les participants au programme. Il ne peut se faire qu’à travers une condensation des désirs des usagers. L’unique limite est donc que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ; c’est le cadre imposé pour avoir une cohérence dans les actions et entre les participants.

’’Nous avons compris, avec les usagers de ces espaces, que la liberté qu’a chacun d’agir dans un espace collectif est conditionnée par la nécessité de n’entraver ni la liberté des autres ni le projet d’ensemble, en tant que projet collectif…C’est un mode d’agir qui laisse un maximum d’autonomie et permet dans le même temps la coexistence spatiale de sujets capables de manifester leurs différences dans une « hétérogénèse » permanente.’’ Le projet trouve sa logique dans le fait qu’il s’agit certainement plus d’un révélateur de conscience ; Avoir la conscience des gens qui nous entourent, avoir conscience que la ville et sa situation ne sont pas forcement figés et que l’on peut modifier l’espace que l’on occupe. Ainsi la réussite de ce projet se fait surtout par son rôle de révélateur des consciences et son aspect éducationnel, ces ‘’critères de réussite’’ ne sont pas quantifiables en durée. Les lieux de marge ont ainsi un rôle de laboratoire de confrontation des situations, ils passent donc forcement par une phase éphémère qui permet d’éprouver les usages. De ces épreuves en ressortent une éventuelle validation qui pourra conduire alors au durable, soit dans ce même projet soit représenter un exemple pour de futur réalisations. Les résultats obtenus dans ces laboratoires ne sont pas forcement d’ordre construit, ils auront certainement plus d’importance dans les changements des mentalités et des regards sur la ville. Du projet initial d’Architecture Studio qui visait à créer un maillage de la ville de Paris, n’est ressorti qu’une seule pierre de ce gigantesque édifice. Le projet 001 est un immeuble d’habitation inséré dans une des parcelles faisant partie de l’étude sur les espaces délaissés de Paris. Le projet vient donc ‘’combler’’ l’espace de cette pointe dessinée par deux rues et la Constantin PETCOU & Doina PETRESCU _ Agir l’espace _ Multitudes _ N°31 _ Hiver 2008 A5.indd 31

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façade aveugle d’une barre de logements. Dans les années 80, la ‘’conscience urbaine’’ faisait surface. Ici, le contexte était très prégnant avec cette barre héritée de l’époque moderniste

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‘’Nous respectons le mouvement moderne, mais nous trouvons ridicule de construire chacun au milieu de sa parcelle, chacun son petit monument’’ Aujourd’hui : ‘’Nous tenons à ajouter qu’il est aussi ridicule de construire chacun sur sa propre culture ! Nous sommes persuadés que l’architecture doit emprunter aux autres domaines pour exister’’ Dans cette proposition il s’agit donc de réussir à combiner

un élément de série : la borne avec le site où elle sera insérée. Ils vont donc jouer sur la dialectique de la fenêtre entre la barre et la borne par exemple. Le projet reprend quelques un des thèmes de départ comme le couplement de l’édifice à des composants urbains. Ici Architecture Studio avait comme prérogative de laisser libre et public le sol de la parcelle. Le hall d’immeuble devient ainsi une fontaine publique jaillissant du plafond et jouant le rôle de mobilier urbain inséré à l’édifice. La façade nord revêt aussi un immense plan du métro parisien comme un signal urbain. Mais cet édifice, qui a une image forte, n’a plus forcement de légitimité s’il reste un élément isolé puisque le Architecture Studio _ Arc en rêve _ p18 A5.indd 32

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concept n’a pas été développé dans son entier. On retrouve donc les mêmes limites auxquelles s’étaient confrontés les modernistes. Une telle expérimentation construite peut-elle avoir une justification ? Ne viendrait-elle pas, comme la barre d’habitation qu’elle jouxte rajouter un élément urbain ne pouvant se lire puisque non accompli dans son intégralité? Cette critique est dure puisque ce bâtiment répond tout de même aux problématiques liées au site mais il reste incomplet dans sa mise en réseau... Il y a donc entre cette méthode d’investigation de la ville et celles de l’îlot d’Amaranthes et d’ECObox un changement radical dans la manière de concevoir une évolution possible. On passe de l’expérience construite qui est imposée comme objet architecturé à une expérience éphémère qui n’a pas forcement la volonté de perdurer. Ceci est un changement radical dans la manière de faire l’architecture et l’urbain qui, jusqu’à présent ne pouvait se faire que par la chose construite.

_ Devenir du cadre et des objectifs

Les tactiques de ces microprojets appellent nécessairement une échelle plus vaste. Si les concepts sont validés, le projet ne peut pas rester dans cet état, mais il ne peut non plus s’étendre physiquement. Si tel était le cas, il acquerrait le statut d’un projet classique et perdrait donc sa liberté, son statut de marge, d’interstice. Pour remédier à cela, les exemples d’Architecture studio et de AAA soulignent clairement la nécessité pour exister de créer un réseau. Architecture Studio à travers les « bornes » qui ont pour objectif de tisser un réseau parisien pour homogénéiser le Grand Paris. AAA grâce à son réseau d’actions européen « Translocal ». Le projet d’Emmanuel Louisgrand était par contre conçu comme un objet isolé mais qui, au fil du temps, et grâce à de nouveaux acteurs a pu se ramifier. On pourrait aisément faire le parallèle entre ces réseaux et les réseaux d’îles de pirates qu’Hakim Bey décrit : Le pouvoir que les pirates ont pu avoir ne s’est pas constitué seulement grâce à leurs navires, ce fut

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surtout à travers le maillage d’îles. Celles-ci leurs permettaient de se ravitailler, et de commercer leurs butins conquis sur les mers. Ils ont ainsi réussi à quadriller tous les océans du globe. C’est par le réseau aussi qu’internet a acquis l’importance qu’il a aujourd’hui. Tout ceci nous montre bien que l’expérience isolée n’a de pertinence que dans une logique de réseau. Cela va donc à l’encontre de la politique du projet urbain qui se doit envers ses contribuables d’avoir directement une image, d’exister immédiatement. Les projets urbains sont des objets que l’on doit «livrer » finis puisque ce sont des montages financiers. Ils ne peuvent se permettre d’intégrer le facteur temps dans leur élaboration et il

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leur faut une rentabilité immédiate. Le politique qui est généralement l’instigateur de ces projets a par la force des choses un temps imparti, celui de son mandat, pour réaliser ces projets. La croissance de l’îlot d’Amaranthes s’est déroulée en plusieurs étapes : chaque saison a permis un nouveau stade dans l’évolution de l’œuvre. De la structure orange de 2003 à l’œuvre ‘’finie’’ de l’été 2008, il y a eu la création du jardin cultivable en 2004, d’une place publique avec des arbres en 2005, l’extension du jardin en 2006 et enfin la plantation d’arbres en 2007. Chaque étape marque une gradation dans les expériences pouvant être pratiquées sur l’îlot : la contemplation d’une œuvre d’art au départ, le jardinage et un début de participation avec les carrés cultivables, les échanges entre les personnes dans l’espace public et enfin une ouverture des jardins à un public plus large grâce aux extensions. L’été 2008 marque en quelques sorte l’accomplissement de l’œuvre avec la remise des clés de l’îlot par Emanuel Louisgrand à l’association Brin d’Guill’ qui est aujourd’hui chargée de la gestion du jardin. L’association a prolongé l’expérience en invitant les habitants à coloniser leur quartier. Le quartier de la Guillotière se fait grignoté petit à petit par une colonisation de ses trottoirs, de ses façades par la végétation. Même si ces gestes d’appropriation pourraient paraître dérisoires, ils affectent la conscience collective des habitants du quartier. Ceci a eu un impact direct sur la politique de la ville de Lyon, elle augmente par exemple d’année en année le budget alloué à l’îlot d’Amaranthes (15 000€ en 2003, 25 000€ en 2004 et 31 000€ en 2005). Ce lieu est devenu un nouveau repère du quartier, on peut y voir par exemple chaque année des œuvres artistiques qui investissent ce nouveau lieu pendant la fête des lumières. L’été suivant son inauguration en 2003, l’îlot s’ouvre petit à petit aux habitants du quartier, en 2008 l’îlot est restitué au habitants du quartier de la Guillotière à travers l’association brin d’Guill’. Emmanuel Louisgrand pour cette dernière étape laisse le destin de l’ilot d’Amaranthes entre les mains des habitants jardiniers.

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_Les effets sur le global_

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_ Macro…

En parallèle aux actions de l’îlot d’Amaranthes et d’ECObox, les villes commencent à renouer avec les jardins collectifs, démarche « bobo », effet de mode ? On peut se questionner si l’on tient compte notamment de leurs répartitions géographiques dans la ville, on peut constater que les quartiers de l’Ouest parisien sont bien moins investis. Mais c’est aussi révélateur d’une politique menée par certains arrondissements. Les jardins tentent de renouer les liens entre les populations comme cela pouvait se faire auparavant avec les jardins ouvriers. Les programmes comme ECObox ont permis de trouver une utilité vis-à-vis de la ville en proposant une transition dans le temps et l’espace pour les lieux délaissés. La ville de Paris a d’ailleurs mis en place en 2005 une charte ‘’Main Verte’’ pour offrir un cadre à la création de jardins partagés. A Lyon, un second projet a été lancé pour la reconquête d’un délaissé urbain par la galerie Roger Tator. Là aussi l’aspect éphémère sera il présent puisque cette parcelle sera colonisée de containers facilement amovibles. Les politiques ont donc bien compris l’intérêt à avoir ces types d’occupations pour leurs aspects culturels mais aussi tout simplement pratiques. Même si le projet d’Architecture Studio est resté au stade embryonnaire avec pour seule réalisation l’immeuble de la rue du Château des Rentiers, les problèmes entre Paris intramuros et sa proche périphérie perdurent. Les 9/11 de la population parisienne habitent en proche périphérie, mais ceci ne suffit pas à inverser le poids décisionnaire de Paris intramuros. Les projets qui sont aujourd’hui proposés par les dix équipes participantes

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aux études sur le grand Paris ne sont finalement pas si éloignées des problématiques que se posait architecture studio il y a une vingtaine d’année. Des questions comme la publicité dans la ville sont aujourd’hui remplacées par la question écologique. Mais les stratégies développées par l’équipe Rogers and Partners reposent aussi sur cette question de la réutilisation des espaces laissés vacants.

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‘’La réalisation de ces objectifs dans le cadre d’une stratégie d’intervention distribuée et ciblée que nous appelons « Les 1000 Projets » - Des grands projets mais aussi des interventions à petite échelle, coordonnées pour maximiser les synergies et dans l’optique d’un renforcement de nos 10 principes urbains. La définition de ces projets sera le résultat de contributions de multiples professions, penseurs et citoyens.’’

_ Modifications dans les pensées des usagers/des concepteurs?

Aujourd’hui le concours de la réhabilitation de la halle Pajol a été remporté par Hélène Jourda. Ce projet est relativement important pour le quartier de La Chapelle puisqu’il comporte de nombreux éléments à caractère éducatif et sociaux. On peut se demander toutefois la part d’ECObox qu’il reste dans ce projet puisque les 80 familles qui avaient pris possession du site ont été expatriées. Même si le projet ECObox était prévu comme un atelier éphémère, on peut se poser des questions sur la pertinence réelle de cette proposition puisqu’il ne perdurera pas dans le nouveau projet dans sa forme actuelle. Cependant des éléments semblent avoir été repris, l’aspect social et un peu participatif ont été insérés dans la charte de développement durable de la halle Pajol. Celle-ci reste cependant vague quant-aux rôles des habitants

‘’La ville de Paris, la mairie du 18ème arrondissement et la SEMAEST font de l’insertion des populations l’un des axes majeurs de la restructuration du site Pajol. Pour cela elles s’appuient sur la mutualisation des espaces en vue de créer des espaces publics de rencontre et de convivialité, ainsi que sur la réalisation d’espaces publics à taille humaine et ouverts. Dans ce sens, elle souhaite également favoriser la participation des habitants, à la fois dans le montage du projet et dans le projet lui-même,…’’ On observe dans cette charte la volonté de reprendre les idées d’ECObox ROGERS STIRK HARBOUR and partners _ le dessin de l’agglomération parisienne du futur www.paris.fr _ Charte de développement durable de la halle Pajol A5.indd 38

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mais aussi toute la difficulté de mise en œuvre de telles opérations. On ne sait trop comment les qualifier et pour cela, des termes génériques et flous sont employés. Ce flou sert aussi à laisser un maximum de marge de manœuvre aux équipes participantes à ce concours. Les Robins des Villes soulignent l’absurdité que peuvent avoir de telles démarches. En effet la concertation est souvent un terme que l’on emploie dans les projets publics pour faire bonne figure mais qui est le plus souvent négligée. Ceci est dû au fait qu’il n’y a pas de cadre obligatoire pour mener la concertation. Elle peut par exemple se réduire à être un panneau d’affichage sur le chantier. Il faut prendre soin des conséquences, veiller à elles Le rôle des expérimentations faites au cours de l’appropriation de la halle Pajol ont cependant une importance non négligeable. Comme l’explique John Dewey, l’expérience ne livre jamais une connaissance exhaustive

et définitive de la réalité : elle adopte au contraire toujours un point de vue particulier qui l’oblige à délaisser certains traits de la réalité jugés non pertinents. Cette part d’incomplétude n’est donc pas forcement une limite à l’expérimentation car elle laisse toujours la porte ouverte à des bifurcations. Celles-ci devraient pouvoir avoir un impact sur le projet futur, dans son appropriation par exemple. Dans son rôle de concepteur, l’architecte reste souvent isolé ne voulant pas remettre en cause cette capacité de création qui est finalement sa chasse gardée. Pourtant il devient de plus en plus commun dans les phases de préparation, d’analyse et de programmation d’ouvrir la porte aux usagers. Ce pourrait être, comme on a pu le voir dans ces expérimentations, l’architecte avec ses qualités de sachant qui pourrait générer et organiser le débat pour la conception. Pour cela des outils nouveaux seront certainement nécessaires pour permettre le dialogue et l’avancement d’un tel projet. Il s’agirait, si l’on reprenait l’exemple du Tempo d’architecture Studio, de donner de manière symbolique une couleur de feutre supplémentaire à l’habitant pour qu’il puisse prendre part au débat.

_ Modifications dans les processus du projet ?

‘’L’espace de l’usager est vécu, non pas représenté (conçu). Par rapport à l’espace abstrait des compétences (architectes, urbanistes, planificateurs), l’espace des performances qu’accomplissent quotidiennement les usagers est un espace concret. Ce qui veut dire subjectif. C’est un espace des « sujets » et non des calculs’’ John DEWEY _ Le public et ses problèmes _ Œuvres philosophique II _ Farrago _ 2003 Henri LEFEBVRE _ La production de l’espace _ Paris _ Anthropos _ 2000 A5.indd 39

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Dans le cadre des démarches publiques, que ce soit pour les PLU ou pour les SCOT par exemple, la loi sur la solidarité et le renouvellement urbain (SRU) impose depuis 2000 des concertations publiques pour ces projets. Il est intéressant de voir ce qu’est entendu par concertation, en effet la loi reste vague sur les modalités de celle-ci. Dans la pratique, la participation dans l’élaboration des documents d’urbanisme se fait plus par la forme, le rôle des experts ou des élus étant encore primordial. Les habitants sont pour le plus souvent consultés sur la base d’éléments déjà rédigés et sont finalement mis devant le fait accompli sans avoir pu participer à la phase d’édification du projet. Peut-on dès lors parler d’une participation ? Il ne faut peut être pas rejeter ces intentions sur la participation des habitants, mais il est évident que les pouvoirs publics ne savent pas très bien comment organiser cette concertation, sous quelle forme intégrer les habitants à une réflexion commune. Les structures telles que AAA prônent une refonte totale des moyens de gouvernance où finalement les pouvoirs publics, les experts se retrouveraient au même niveau que les citoyens.

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Cette ‘’spontanéité rebelle’’ de laquelle parle Deleuze, devrait se trouver au cœur de toute participation réelle. Dans un tel processus, l’architecte ne peut plus être un maître d’œuvre. Il est tout simplement un des participants. Les architectes initiateurs du projet ont commencé le projet depuis une double position : à la fois comme architectes et comme habitants du quartier. C’est une position qui efface les frontières traditionnelles entre l’architecte et l’utilisateur et qui invite à d’autres permutations possibles : ainsi les utilisateurs du jardin (et les habitants du quartier) se sont sentis encouragés d’agir à leur tour en tant qu’ ‘’architectes’’ de leur quartier.

Cette conception du travail en commun d’un égal à un égal est très intéressante par les apports qu’elle peut avoir. Mais on peut se demander lorsque l’on passe à une échelle supérieure comment ceci peut encore être applicable. C’est tout le problème de cette démarche, elle peut être très pertinente à l’échelle du micro en tant qu’expérience pouvant produire du savoir et qui pourra même être exemplifiée. L’exemplification ainsi faite pour alors être réutilisée, réappropriée à l’échelle macro. C’est aspect n’est jamais abordé de manière frontale par AAA car très certainement eux même ne veulent certainement pas se risquer à apporter des réponses d’une telle échelle. Leur moyen d’intervention à une échelle plus large se fait donc par la mise en réseau de leurs microexpériences, ce qui revient en fait à faire en quelques sortes un ‘’macrolaboratoire’’ au niveau européen. AAA _ L’architecture action : de la co-participation à l’autogestion _ Revue Ecorev 2009 A5.indd 40

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La limite se trouve aussi bien sûr au niveau des participants. Même si le sujet est le plus souvent présenté de manière idyllique où chaque intervenant vient confronter son savoir aux situations, apporter sa pierre à l’édifice. Il n’en reste pas moins que la plupart seront soit des personnes intéressées ou qui auront du temps libre à consacrer, ... En aucun cas il sera possible d’avoir un panel de participants représentatif de toute la population. C’est là encore une limite puisque le discours de ces actions est basé sur le fait que la population n’a pas forcement toujours la possibilité d’agir sur son espace. Face à ces limites de la participation, les dirigeants politiques tels les maires seront finalement les personnes les plus représentatives de la population puisqu’elles sont élues démocratiquement. Je conçois aussi que ceux-ci, lors de l’élaboration des documents urbanistiques ne s’intéressent que de manière superficielle aux phases de concertations. Ils sont là encore soumis aux problèmes de représentabilité de la population. Comment pourrait-on se fier à des recommandations ou des avis si ceux-ci ne sont pas formulés par un panel des personnes représentatives ? Les robins des Villes sont très souvent mandatés pour faire ces missions de concertation, ils se situent en fait au cœur des relations entre maître d’œuvre, maitre d’ouvrage et l’usager. Ils essaient pour cela de mettre au point des techniques d’investigation, de dialogue pour justement arriver à rassembler un maximum de personnes. Mais ils avouent rapidement leurs limites lorsqu’ils ne travaillent plus à l’échelle du micro. Ils considèrent donc que pour un projet de grande échelle, une expérimentation au préalable à l’échelle du micro de grands projets peut être un des éléments de réponse à cette problématique. Aujourd’hui l’action politique seule et isolée devient de plus en plus limitée. Ceci se reflète notamment au niveau des villes où les projets prennent de telles importances qu’ils font entrer en jeux un nombre conséquent d’acteurs. Patrick Le Galès pose la question de la possibilité de mener des politiques publiques locales face à ces problèmes de fragmentation de la société. Ces difficultés d’échange se voient au niveau des experts intervenant dans les mutations urbaines ou même au niveau des populations.

En Europe, la plupart des villes tendent à acquérir davantage de poids politique, d’autonomie, de moyens. Elles s’organisent en tant qu’acteurs collectifs et tentent de contrecarrer la tendance à la fragmentation du gouvernement des villes observée partout, notamment dans les plus grandes villes comme Londres et Paris. En effet, le gouvernement des villes implique de plus en plus différents types d’organisations : autorités

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locales, grandes entreprises privées (principaux employeurs, sociétés de services et de l’industrie de la ville, promoteurs immobiliers...), représentants de groupes privés (associations patronales, chambres de commerce...), agences publiques et semi-publiques, représentants de différents segments de l’Etat, consultants, organismes d’études... Ces mutations qui sont opérées au niveau de la gestion de l’urbain sont directement héritées de la libéralisation, l’état se décharge d’une partie de ses responsabilités. Ceci peut avoir principalement deux effets : Un effet bénéfique. Il y aurait finalement un croisement, une transversalité comme dirait Deleuze dans les politiques urbaines où de plus en plus d’acteurs seraient conviés à prendre part aux décisions. Mais il peut y avoir aussi un effet pervers à tout cela qui serait la main mise du secteur privé sur les décisions publiques et d’une certaine façon par une privatisation de l’état. La gestion de l’urbanisation ne serait alors gérée que par les intérêts privés.

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Les actions menées par l’Atelier d’Architecture Autogérée et Emmanuel Louisgrand peuvent donc avoir leur place dans des gouvernances urbaines, leurs actions sont d’ailleurs subventionnées par les collectivités. Ces différentes stratégies ont à chaque fois provoqué des évolutions dans la ville que ce soit au niveau de la prise de conscience des habitants avec les opérations d’ECObox ou bien à travers des opérations manifestes comme Stimuli. Mais on voit toute la qu’a un projet classique tel qu’il a été fait par Architecture Studio difficulté à se concrétiser. Cela est du principalement à une division des forces gouvernantes et donc une plus grande difficulté pour trouver le commanditaire d’opérations d’une telle envergure. Pour le projet du grand Paris on se demande d’ailleurs aujourd’hui qui peut gérer une telle mutation urbaine : Une interrogation

demeure encore : comment le résultat de la consultation va-t-il être concrétisé et qui va choisir de réaliser un tel projet ? Les équipes ont pensé Paris à une autre échelle et de manière globale pour redonner cohérence à un territoire morcelé et fortement hiérarchisé. Il y a donc un grand risque à voir les projets dénaturés par une attitude qui consisterait à picorer des projets emblématiques des différents architectes pour les mixer avec d’autres.

Patrick LE GALES _ Du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine _ Revue Française des Sciences Politiques, Vol. 45 N°1, 1995 Marion BERTONE _ Le Grand Paris des architectes _ Archistorm #35 février/mars 2009

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_Conclusion_

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Les trois projets étudiés dans ce mémoire, nous montrent à quel point les approches de l’urbanité peuvent être faites avec des outils différents. Le livre Manifeste pour un Tiers-paysage de Gilles Clément m’a servi de point de départ et de fil conducteur tout au long de la rédaction de ce mémoire, cette citation est particulièrement représentative de ce qui a guidé mon travail : ‘’Tiers paysage renvoie à tiers état (et non à tiers monde). Espace exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir. Il se réfère au pamphlet de Sieyès en 1789 : ‘’ Qu’est-ce que le tiers été ? – Tout. Qu’a-t-il fait jusqu’à présent ? - Rien. Qu’aspire-t-il à devenir ? – Quelque chose.’’ Ces lieux définis comme étant en marge ont joués le rôle de laboratoires, on a pu voir nombre de propositions qui avaient pu être faites grâce à cette liberté des possibles. Ces propositions nous ont montré les alternatives dans les interventions face aux mutations de la ville. Trois principaux axes de changements ressortent de cette étude. Tout d’abord, les modifications au niveau des acteurs, On voit bien que la création de la ville ne peut plus se concevoir seulement entre une poignée de personnes. La participation et la concertation doivent être au cœur des projets. Aujourd’hui les textes prévoient bien cet aspect, il reste maintenant à trouver les outils pour les appliquer concrètement. Ces outils, ce sont les Tactiques comme ont pu le mettre au point l’Atelier d’Architecture Autogérée. Mais ce qu’il ressort aussi des toutes ces études que ce soit avec ECObox, avec l’îlot d’Amaranthes ou encore avec les robins des Villes c’est qu’il est pertinent de s’essayer de prime abord à une micro échelle. Ce stade est primordial car on voit les difficultés de prévoir les résultats en passant directement par le macro-projet. Enfin, c’est bien évidemment le rôle des dirigeants dans la mise en place des projets urbains qui est prépondérant. On voit que là aussi les moyens pour diriger la ville changent pour faire face aux mutations économiques et sociologiques. La ville ne peut plus être gouvernée par une poignée d’hommes, il en ressort une gouvernance urbaine. Là aussi il faut veiller aux différents acteurs qui se mêleront à celle-ci pour respecter une équité dans la représentativité. Il faut aussi que cette gouvernance arrive à avoir un réel poids décisionnaire et non pas que cette union affaiblisse ses choix et ses positions. Gilles CLEMENT _ Manifeste du tiers paysage _ éd. Sujet _ 2004

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Ces trois axes pourraient donc fournir des outils pour faire la ville. Bien sûr ils remettent en question les positions de tous les acteurs entrant en jeu dans la création de l’urbain. Ces remises en cause touchent notamment la position des architectes. Ceux-ci devront donc certainement mettre au point de nouvelles méthodes pour appréhender ces nouvelles problématiques.

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_Bibliographie _ sources_

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OUVRAGES

Gilles CLEMENT _ Manifeste du tiers paysage _ éd. Sujet _ 2004 Patrick BOUCHAIN _ Construire autrement, Comment faire ? _ Paris, L’Impensé _ éd. Actes Sud _ 2006 Hélène HATZFELD Marc HATZFELD Nadja RINGART _ Quand la marge est créatrice _ Editions de l’Aube_1998 Mari VANHAMME Patrice LOUBON _ Arts en friche. Usines désaffectées, fabrique d’imaginaires _ éd. Alternatives_2001 Architecture Studio _ Stimuli: Architecture, communication, publicité _ Demi Cercle _ 1989 Architecture Studio _ Arc en rêve _ éd. Arc en rêve _ 1986 Pascal NICOLAS-LE STRAT _ Expérimentations Politiques _ éd. Fulenn _ 2005 Anne QUERRIEN Constantin PETCOU _ Une micropolitique de la ville : l’agir urbain _ Multitudes _ N°31 _ Hiver 2008 Emmanuel LOUISGRAND _ L’îlot d’Amaranthes _ ed. Roger Tator

RAPPORTS/REVUES/CONFERENCE

Fabrice LEXTRAIT _ Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets pluridisciplinaires… une nouvelle époque de l’action culturelle _ Rapport à Michel Duffour, secrétaire d’Etat au Patrimoine et à la décentralisation culturelle _ Paris _ La Documentation française _ 2001 Pascal NICOLAS-LE STRAT _ L’expérience d’ECObox dans le quartier La Chapelle à Paris constitution et agencement du projet _ Notes et Etudes N°4 _ISCRA _ 2004 Fabrice RAFFIN _ Espaces en friche, culture vivante _ Le Monde diplomatique _ 10.2001 Actualités de Henri Lefebvre _ Espaces et sociétés _ N°76 _ 1994 John DEWEY _ La réalité comme expérience _ Revue Tracés n°9 _ automne 2005 p_83-92 Donia PETRESCU et Constantin PETCOU _ Conférence Au rez-dechaussée de la ville Les Robins des Villes _ Conférence Urbanisme, architecture et participation Emmanuel Louisgrand & Galerie Roger Tator _ Interview

SITES INTERNET

www.lafriche.org www.artfactories.net www.le-commun.fr

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Mémoire de Master Florian Guidetti  

La marge comme source de mutationde la ville La création collective dans le monde des délaissés Peut-on considérer la marge, qui est par déf...

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