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DU SOCLE A L’ŒUVRE Comment l’architecture du socle peut-elle s’émanciper de son statut de support pour exister par elle-même?


Je tiens à remercier Phillipe Deletraz, enseignant encadrant ce sujet de mémoire, qui m’a fait confiance tout au long de la recherche. Merci Gabriella Trotta pour votre implication et votre bienveillance tout au long du semestre. Je pense également à Amélie pour sa franchise et son regard aiguisé tant en architecture que dans la vie. Je voulais remercier mes proches pour leurs hédonisme permanent qui m’a permis d’aborder sereinement ce travail. Je remercie mes colocataires pour être restés tout le long du travail du mémoire dans leur chambres afin de ne pas altérer la production mentale et graphique du mémoire. Et enfin, à mes parents sans qui ce mémoire aurait été un manifeste de la faute de français. Merci.


SOMMAIRE


06-13..........................................................................................Introduction

I - Le socle de l’œuvre, le socle en architecture..................14-33 Le socle dans l’art. Le socle en architecture.

16-19 20-33

II - Habiter le socle, l’architecture du socle..............................34-63 Sculpter le socle. Le Plan plat horizontal.

38-51 51-63

III – Le socle comme œuvre, l’architecture par le socle.......64-97 La radicalité de l’oeuvre. Une architecture de socle.

74-87 88-97

98-105...........................................................................................Conclusion 106-109..................................................................................Bibliographie

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INTRODUCTION «Les formes architectoniques doivent traduire des idées, et les traduire avec force.»1

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- CAMPO BAEZA, Alberto, La Idea Construida: Penser l’Architecture. Éditions de l’Esperou, Montpellier, 2010. 6


Introduction

Ce qui porte et ce qui est porté. Ainsi est la relation entre le socle et l’objet depuis l’antiquité. Ce « mémoire » questionne la relation qu’entretient le socle avec l’architecture qu’il supporte et avec le contexte dans lequel il interagit. Il sera question de penser l’architecture depuis sa base, par son socle. Pour débuter cette recherche, il a fallu se poser une question: Qu’appelle-t-on un socle en architecture ? Lorsque l’on sort du cadre ésotérique de l’architecture, cette notion paraît emprunté à l’art, à la sculpture. Une sculpture repose sur son socle. Les voiles de l’opéra de Sydney reposent sur un socle massif en pierre, ou du moins l’image évocatrice d’un socle. Le terme de « socle » est une figure architecturale. C’est à dire que l’idée se manifeste par des dispositifs, des éléments architecturaux, qui œuvrent pour matérialiser l’idée. Si le sujet du mémoire n’est pas de lister ces dispositifs, il sera nécessaire de les comprendre pour appréhender le vocabulaire matérialisant l’image d’un socle en une architecture. Socle : «  Massif surélevant un support, un groupe de support jumelés, une statue etc... Ne pas confondre le socle avec la plinthe » 1

- PEROUSE DE MONTCLOS, Jean-Marie, Architecture : Description et vocabulaire méthodiques, Editions du Patrimoine Centre des monuments nationaux, Paris, 2011. 1

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Introduction

Axonométrie - «Pyramide» de Kukulkan (El castillo) - Mexique - Dessin personnel à partir de la modélisation 3D de «bradenjj73» - www.3dwarehouse.sketchup.com . Image monumentale d’un socle en pierre (représenté en noir) qui élève le lieu de culte (en blanc) a plus de 30 mètres de hauteur, au-dessus de la jungle environnante, pour être au plus prés des dieux. L’architecture devient monumentale grâce à son imposant socle. 8


Introduction

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Introduction

Ce que nous apprenons de cette définition c’est que la massivité du socle est manifeste. Des temples grecques aux plate-formes mayas, la solidité de l’architecture est exprimé par le socle. Une massivité silencieuse et monumentale. Il est également écrit que le socle surélève. Le socle établit donc sa relation à l’objet par son rôle de support. Le « socle » fait partie de l’édifice. Nous parlons alors d’une architecture composée: Le socle est une partie de l’architecture mais ne s’exprime que par le tout. La simplification de la description du socle expose l’absence d’une définition précise du socle en architecture. Peut être que l’intervention du socle s’arrête à cette définition, ou peut être que le socle s’exprime autrement qu’en étant le support mécanique d’un objet. L’intention de ce mémoire sera d’expliciter et de questionner cette définition, en proposant une approche qui abordera le socle dans sa dimension architecturale. Il est nécessaire de se tourner vers l’Art, et son lien étroit avec le travail du socle, pour élargir la réflexion sur le « socle architectural ». Notamment en se tournant vers des artistes qui ont travaillés la place et l’influence du support dans leurs œuvres. C’est en découvrant les travaux de Brancusi, artiste interrogeant l’émancipation du socle en le haussant au statut d’œuvre, que je me suis intéressé à l’importance de la place du socle dans l’architecture : Le socle doit-il ne rester que le support d’une architecture, ou peut-il se suffire à lui même?

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Introduction

Photographie - Maison secondaire - Garraf - Barcelonne - 1935 - Architectes: Josep Lluís Sert et Josep Torres Clavé - www.diariodesign.com - ©Margaret Michaelis. Le socle en pierre permet à la maison de s’affranchir de la pente du terrain. Contraste de matérialité entre le socle «rustique» et le volume blanc minimaliste de l’habitation. Cette implantation permet de dominer le lieu tout en le respectant; le terrassement est minimiser par l’usage du socle. 11


Introduction

Photographie - Constantin Brancusi - Mademoiselle Pogany (III) - Sculpture en Marbre, Calcaire et Chêne I 1931 - © Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris 12


Introduction

C’est en m’appuyant sur l’étude d’édifices, essentiellement de Campo Baeza et de Libera (& Malaparte), que je mènerai une recherche sur l’usage du socle en architecture. La recherche se divise en trois partie afin d’établir une évolution dans le travail et la fonction du socle dans l’architecture. L’idée est de faire voyager le lecteur d’un socle-support « traditionnel » à un « socle-œuvre » qui utilise l’architecture du socle comme expression totale de l’édifice. La première partie explorera l’usage «  traditionnel  » du socle dans l’histoire de l’architecture, mais aussi dans l’art. On essayera ainsi de trouver dans la nature du socle des pistes pour notre problématique. Le socle en architecture. Le second chapitre traitera de l’architecture radicale de Campo Baeza, par l’étude, de trois de ses maisons basé, sur l’idée directrice du socle habité. Explorant le socle comme limite entre une boite stéréotomique (le socle massif) supportant une «  boite  » tectonique (boite en verre légère). L’architecture du socle. La dernière partie portera essentiellement sur l’analyse de la Maison Malaparte comme étant une architecture du socle. Le « socle-œuvre ». On rassemblera ici toutes les connaissances acquise lors de la recherche pour affirmer ou réfuter notre problématique. L’architecture par le socle.

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I LE SOCLE ET L’OEUVRE « Idéalement on pourrait penser plusieurs types de relation ou d’absences de relations entre le tout d’une oeuvre et ses parties»1 1

- POÏESIS N°2, La proportion et la composition. A.E.R.A. Toulouse. France. 1995.

Ci-contre - Photomontage - «La victoire de Samothrace» - Artiste inconnu I IIIe- I er av JC - Montage personnel à partir de la photographie de © 2014 Musée du Louvre- Philippe Fuzeau I www.louvre.fr 14


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Le socle et l’œuvre

Le socle en architecture et le socle en art, sont tous deux des supports d’une structure ou d’une œuvre. On parlera d’œuvres (ou d’objet) la partie que supporte le socle afin de permettre la compréhension des relations entre les différentes parties. Le socle est le support, l’œuvre est ce qui se trouve sur le socle. Le terme de socle connecte l’art et l’architecture dans sa fonction de support, de mise en scène, de solidité manifeste, de composition, d’articulation entre la terre et l’œuvre etc... Ce qui nous intéresse pour cette recherche c’est le dialogue qu’entretient le support et l’œuvre dans l’espace dans lesquels ils évoluent. Quels proportions et dimensionnements pour un socle ? Quelle impact spatial sur l’espace d’exposition ou de construction  ? Un socle horizontal ou incliné  ? Pas de socle  ? Pas d’œuvre  ? Cette première partie sera l’occasion d’introduire d’une manière synthétique le rôle du socle dans la sculpture et en architecture. Cette partie permet de poser les fondations du terme de « socle architectural ».

Le socle dans l’art Dans la sculpture, le socle est créé pour mettre à distance l’œuvre de la terre, du contexte dans lequel elle intervient. Le support permet à la sculpture de s’élever et d’appartenir au ciel, au sacrée. Le socle quant à lui, appartient à la terre, au mortel.

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Le socle et l’œuvre

Si dans l’idée, le socle permet de hausser l’œuvre sur un piédestal, il permet aussi (et surtout) de soutenir et stabiliser la statue qu’il supporte. Son rôle mécanique est bien souvent la raison de son utilisation. (Le David de Michel-Ange utilise son socle comme soutient et stabilité du corps monumental de la sculpture). Majoritairement le socle arbore une allure sobre, effacée, devant le travail de l’œuvre. Des formes géométriques simples pour que le support fasse ressortir toute la beauté et le travail de l’œuvre. Finalement, dans la tradition de la sculpture, le seul moyen pour le socle de s ‘exprimer est de manifester son caractère monumentale, imposant, massif. Il utilise ainsi sa volumétrie et sa géométrie pour exister. Chacun d’entre nous doit avoir un souvenir d’une statue – Napoléon ou autre conquérant – sur son socle monstrueusement disproportionné par rapport à l’espace, la place où il était exposé. Une mise en scène spatiale et visuelle pour captiver le regard et la curiosité des passants. Dans la plupart des sculptures, le socle fait partie de la mise en scène pour exposer l’œuvre : Le support est interchangeable selon le lieu, l’exposition, les moyens financiers du lieu d’exposition. Le support devient dans ces cas précis indépendant de l’œuvre. Il peut accueillir sur son plan horizontal toutes les sculptures du monde sans que ce soit choquant, car il ne dialogue pas spécialement avec l’œuvre, il ne sert qu’a la surélever. Il existe un coté générique au socle, lorsque son rôle n’est que de mettre l’œuvre

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Le socle et l’œuvre

Photomontage - Michel-Ange - David - Montage personnel à partir de la photographie de © Raffael Leemage - www.larousse.fr Variations de socles sur la même œuvre afin de comprendre l’effet produit par les dimensionnement des différents supports. Le socle de droite est son socle actuel. Déjà majestueux, l’action de lui ajouter un socle permet de le sacraliser et de définitivement hausser le David dans autre dimension. Hauteur sin socle : 4m34. 18


Le socle et l’œuvre

à hauteur de vue des passants. La répétition du même support neutre permet de valoriser les œuvres dans une exposition regroupant plusieurs sculptures. Chez certain contemporains tels que Rodin, Brancusi ou encore Giacometti, le socle fait partie de la composition inhérente de leurs œuvres. Le caractère prosaïque du socle est remplacé par une vraie intention artistique, scénique et idéologique. Cette recherche qui va être mené sur le socle architectural va s’enrichir des idées que ses artistes ont menés dans leurs dévouement à l’art. « […] il est évident que l’art est transposable en architecture : l’art en tant qu’architecture et l’architecture en tant qu’art.» 1

Le socle en architecture Le socle architectural, dont on va parler tout au long de cette recherche, est l’image évocatrice d’un socle, comme dans les sculptures. Un massif appartenant à la terre, portant une œuvre. L’œuvre que soulignera le socle, sera une structure architecturale. L’utilisation du socle en art et en architecture présentent des similitudes idéologiques , formelles et constructives. Le socle « traditionnel » n’est pas intrinsèquement une architecture, il est un élément d’architecture.

- HERZOG & DEMEURON, Histoire naturelle. Centre Canadien d’architecure. Lars Muller Publishers. 2002 1

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Le socle et l’œuvre

On a vu que le socle en art pouvait être traiter de façon générique. Il n’est pas réservé à la statue qu’il porte. Rodin en fit l’expérience involontaire avec les Bourgeois de Calais qui ont connu beaucoup de supports afin d’être exposés le plus prés du sol comme le voulait le sculpteur. En architecture on retrouve l’idée du socle générique. Générique dans l’idée d’isoler grossièrement l’architecture de se son contexte. Lorsque son utilité se résume seulement à soutenir et élever un bâtiment, une structure. Le socle ne peut pas être interchangeable comme en sculpture, mais lorsque l’on se penche sur des réalisations de socles urbains, l’interchangeabilité n’affecterait pas l’ensemble tant le socle paraît indépendant du reste. En architecture, l’utilisation du socle fait partie de l’histoire : « La tripartition du traité de Serlio est une caractéristique fondamentale de l’architecture occidentale classique [...]  », «  la base porte le corps, elle est la partie la plus lourde et « résistante » de la composition »1. Pour résumer le traité, il faut à l’architecture : un début, un milieu et une fin. La base dont il est question dans le traité est notre socle architectural, il est le garant de la solidité et de la pérennité des bâtiments. C’est le socle qui commence un bâtiment, c’est à dire qu’il en est les fondations, l’articulation avec le sol. Il prépare la planéité du terrain pour accueillir une construction . Il est la jonction avec le sol.

- MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993 1

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Le socle et l’œuvre

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Coupes - Dessins inspirés des illustrations de MESTELAN, Patrick, L’ordre et la règle : Vers une théorie du projet d’architecture, PPUR, Lausanne, Suisse, 2006. Les coupes simplifiées expliquent les différentes postures du socle dans le terrain. En plaine à gauche, et en pente à droite. On retrouve ainsi 3 postures du socle dans son rapport au terrain. Le point commun reste le terrassement plat produit par le socle, qu’il soit creusé ou crée artificiellement. 21


Le socle et l’œuvre

Axonométrie - Parthénon- Athéne- Gréce- 447 avant JC- Dessin personnel à partir de la modélisation 3D de «Matthew G.» - www.3dwarehouse.sketchup.com. Mise en valeur du socle (en noir) du Parthénon avec d’imposantes marches qui détache la construction du sol et qui permettent d’aplanir le terrain pour pouvoir accueillir la construction. L’accès au lieu de culte se fait après que le corps ait gravit le socle. L’effet de mise à distance du sol est exercé doublement sur la construction et sur le corps. 22


Le socle et l’œuvre

Le socle modifie la croûte terrestre en y introduisant une construction géométrique, une construction humaine. Le rapport au sol entretenu entre un socle et son contexte est toujours traiter de la même façon : le terrain doit être aplani pour y accueillir la nouvelle construction. L’horizontalité du socle permet de simplifier le rapport au sol et au paysage. Le socle souligne, il crée une forme géométrique en rapport avec l’irrégularité de la nature. Souligner le sol ou souligner ce(ux) qu’il supporte. Ainsi, le socle a la force d’établir une horizontale dans une pente, de souligner le caractère du terrain en mimant son relief, ou tout simplement de surélever considérablement (ou pas) l’architecture par rapport au terrain. Le socle architectural a la tâche de créer la transition entre la terre-support, neutre de toute intervention humaine, et une architecture. De ce point de vue, il n’est que l’intermédiaire entre la nature et l’architecture. On pourrait même penser que le socle fait partie de la terre tant son vocabulaire nous renvoie à la géologie. A la stéréotomie1. Vacchini dit du Parthénon  : «  On voit bien que le socle n’appartient pas au bâtiment … mais à la terre  »2. Le socle devient l’extension de la terre, comme si un mouvement tectonique avait provoqué une plate-forme pour accueillir le Parthénon. De nombreuse architecture se sont construite sur des socles naturels, le plus connu étant l’acropole d’Athènes. On retrouve cette

- Terme employé par Gottfried Semper comme notion se référant à la lourdeur et au poids d’une architecture, une architecture connectée à la terre. Notion qui s’oppose au terme de Tectonique, qui se réfère à la légèreté, au ciel. 1

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- VACCHINI, Livio, Capolavori, Chefs d’œuvres. Édition du linteau. Paris, France. 2006

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Le socle et l’œuvre

Façade ouest de l’opéra de Sydney - Dessin retouché - Jörn Utzon - 1958 - à partir de www.utzon-archives.aau.dk Le socle regroupe tout le programme de l’Opéra, que se soit des espaces techniques aux salles de concerts. Les voiles sont comme une sculpture, le rapport est le même qu’en art: le socle permet à l’œuvre d’exister pleinement. La massivité et la monumentalité du socle s’oppose à la finesse et la légèreté des voiles de l’Opéra. 24


Le socle et l’œuvre

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Le socle et l’œuvre

posture dans l’architecture médiévale qui fusionnait massivement avec les éperons rocheux, avec des socles naturels. Si le socle entretient une relation à la fois physique et spatiale avec le sol, il est aussi liée a l’architecture qu’il supporte. Tout comme dans la sculpture, le socle permet simplement au bâtiment de tenir debout. Mais la massivité du socle ne vient pas que de son éloquence, mais d’une vraie inertie qui s’en dégage. Taillé dans l’épaisseur de la roche le socle est souvent un ouvrage de maçonnerie dédié à soutenir solidement l’ensemble de la structure. Il faut retenir que le socle est l’expression de sa fonction, il est de nature massif pour pouvoir accomplir son rôle mécanique et pour s’implanter de façon pérenne dans la terre-support. L’interaction du support avec l’architecture ne s’arrête pas à son système constructif. Le socle fait partie de la composition de l’ensemble. Il est une partie de l’architecture. Sa géométrie s’exprime dans sa dimension et sa proportion par rapport au tout. Le socle ordonne l’ensemble par son comment géométrique. La force du socle réside dans sa composition avec l’architecture, le contexte, le paysage, le sol. Son rapport physique avec le « genius loci »1. «  Le socle a toujours un double rapport de dépendance  : l’un relatif à l’objet supporté qui doit être spécifique dans sa composition et l’autre relatif à la rencontre avec la terre qui est plus générique »2. Le socle est la transition entre un milieu naturel et l’architecture.

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- Locution latine désignant «l’esprit du lieu». C’est à dire pour une architecture du dialogue dans le respect et la compréhension du lieu.

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MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993 26


Le socle et l’œuvre

Photomontage - Musée Kimbell - Louis Kahn - Montage personnel à partir de la photographie de © www.detallesde.wordpress.com Photomontage montrant en haut l’image non retouché, et en bas l’image retouchée. Le montage a pour but d’illustrer l’importance de chaque éléments dans la composition architecturale. Dans ce cas précis on comprend l’importance du socle dans la justesse des proportions de l’ensemble. Au delà de la proportion, le socle permet une lecture claire de la structure et des niveaux intérieures. 27


Le socle et l’œuvre

Il est l’élément chargé de créer un espace en rupture ou en continuité avec le lieu. Le choix de l’un ou de l’autre dépends du langage architecturale employé. Pour une architecture dite composite - l’opéra de Sydney-, l’architecture est ordonnée par une composition savante de plusieurs éléments créant un tout, le socle est une articulation avec le sol, il devient une limite construite. Alors que si le socle prends le langage d’une architecture « non composé », monolithique, le support paraîtra comme appartenant à la terre Le Parthénon ou les temples Mayas -. « Puisque le bâtiment est une structure composite […] nous distinguerons 2 modes de composition de l’objet : l’articulation ou la continuité entre ses parties »1. L’articulation signifie que le socle a une limite inscrite dans la composition de l’ensemble de la construction. Il y a une rencontre entre le socle et la structure, mais également entre le socle et le sol. Cette rencontre se symbolise souvent par un changement de matérialité entre le socle et la structure supportée. L’articulation est finalement une sorte de limite entre chaque partie, elle favorise l’autonomie des éléments de la construction. Il existe un coté didactique avec l’articulation car, elle permet de lire le bâtiment de façon claire. La tripartition (base, milieu, fin) utilise une articulation visible entre les parties afin que le bâtiment nous expose, par sa façade, sa nature constructive et son usage. L’indépendance des parties ne signifie pas pour autant qu’elles peuvent s’exprimer par elles mêmes. Elles s’expriment

- MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993

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Le socle et l’œuvre

Photographie - Quinta do portal - Alvaro Siza - Portugal - © Fernando Guerra / FG+SG - www. divisare.com Détail de la composition des matériaux en façade qui permettent d’exprimer, en plus de leurs plastiques, l’articulation et le fonctionnement intérieure du projet. 29


Le socle et l’œuvre

par le tout, sinon l’équilibre de la composition serait altéré. Finalement, l’articulation permet de former une entité cohérente et harmonieuse1 par l’assemblage de parties indépendantes. En art, l’articulation se symbolise par une indépendance du socle et de l’œuvre. Créant des contrastes puissant entre le support et l’œuvre. L’articulation peut jouer sur le caractère totalement différents des deux parties pour créer, comme Marcel Duchamp le fait, une contradiction et une absurdité qui questionne l’œuvre et le support, le support et l’œuvre. Un édifice donnant l’image d’émerger du sol naturel est un effet de continuité. Il n’y a pas de rupture entre le langage du lieu et celui de la construction. Le socle doit créer le prolongement de l’identité du lieu dans le bâtiment. L’intervention du socle dans le terrain fait partie de ce procédé de continuité. On ne se rends plus compte des parties du terrain qui ont été creusées ou aplani. L’architecture du socle agit comme un prolongement de la matière. Elle se comporte comme une nouvelle topographie construite. Lorsque Rodin fait émerger du bloc de calcaire la Pensée (cf p.63) , il créer une continuité manifeste de l’espace et de la matière en la sublimant par sa sculpture. Giuseppe Penone (cf page 32) en fait de même avec son travail sur le bois en créant une œuvre mono-matériau qui se décline sans avoir de rupture de matière. Le socle étant l’ évocation de l’objet usiné, et la sculpture étant la source de l’objet: un tronc d’arbre réaliste. La continuité en architecture s’apparente à une « non composi-

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- Harmonie : «Art et science de la formation et de l’enchaînement des accords.». Yves Garnier Le petit Larousse illustré 2007 - European Schoolbooks Limited, 2006 30


Le socle et l’œuvre

Axonométrie - Temple du Jaguar - Tikal - Guatemala - 700 après JC - Dessin personnel à partir de la modélisation 3D de «Krzysio» - www.3dwarehouse.sketchup.com. L’effort déployé par les mayas pour élever leurs lieux de culte est un des plus beaux exemple d’architecture massive. Cet énorme monolithe parait sorti de terre. Comme si un accident géologique avait donné naissance a ces montagnes de pierres. Cette architecture est continue, elle est d’un bloc. Ce bloc appartiennent au lieu et à son histoire. «Le monument est précision, monstruosité, horreur, perfection» : Citation de Livio Vacchini, dans le livre Chefs d’œuvre, sur les constructions précolombienne (Maya). 31


Le socle et l’œuvre

Photographie- Giuseppe Penone- «Tree of 12 Metres»- 1980-2 © Archivio Penone- www.tate.org.uk. 32


Le socle et l’œuvre

tion » . La «non composition» pourrait désigner une architecture monolithique où la construction n’est pas le résultat de l’articulation de plusieurs parties mais, où UN élément est fatalement le tout. Une architecture tailler dans un bloc. Un socle peut être à plein d’égards monolithique, car la définition même de monolithique1 évoque le travail de la masse, de la terre. Cependant, une architecture monolithique ne dispose pas de socle traditionnel, car le monolithe est en même temps le socle, le milieux et le couronnement. Comme on a pu le voir, on distingue des similitudes entre l’architecture monolithique et l’architecture du socle, or le socle (comment nous le connaissons traditionnellement) est par nature un élément d’une architecture dite composée. Ainsi, cela paraît censé de s’orienter vers des architectures non composées dans nos recherches sur l’émancipation du socle par rapport à l’œuvre. Mais avant cela, il est judicieux de se tourner vers un entre-deux : c’est à dire une architecture qui arrive à jouer entre la continuité et l’articulation du socle. C’est pourquoi pour le second chapitre nous allons parler de l’architecture de Campo Baeza qui redéfinit l’articulation socle / œuvre par une limite horizontale entre stéréotomie et tectonique. Le socle est traité comme une architecture monolithique composée avec la légèreté d’une boite tectonique.

- Monolithe : «Se dit d’un élément de construction taillé dans un seul bloc de pierre ; d’un bâtiment rupestre, taillé dans la roche ; d’un ouvrage moulé en béton armé». Yves Garnier - Le petit Larousse illustré 2007 - European Schoolbooks Limited, 2006 1

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II Habiter le socle , l’architecture du socle « La stéréotomie, la terre, la roche, le pierreux, le lourd, l’obscur, ont accueilli l’homme dans leurs viscères. »1 - CAMPO BAEZA, Alberto, La Idea Construida: Penser l’Architecture. Éditions de l’Esperou, Montpellier, 2010. Ci Contre - Photomontage - A.Giacometti - «Quatre figurines sur piédestal» - 1950 - Montage personnel à partir d’une photographie de © Jean Fabien Leclanche - www.fonds-culturel-leclerc.fr 1

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Habiter le socle

Sculpter: « tailler la pierre, le bois etc..., avec divers outils en vue de dégager des formes, des volumes d’un effet artistique. »1. Nous avons vu que le support s’exprime dans un tout, par sa géométrie et sa matérialité. Le socle existe pour et par sa solidité. Quant on parle d’espace stéréotomique, cela nous réfère à des espaces sculptés, creusés dans la matière. Creuser pour rendre habitable la masse. Il est en effet question d’habiter en architecture2, contrairement à la sculpture qui est par nature figurative. Alors, dans la question du rapport qu’entretient le socle et l’objet, intervient l’idée de l’usage fait du socle comparé à l’objet. Sculpter le socle introduit l’intention d’une fonction, de créer des espaces par le vide. Creuser sans perturber l’expression de solidité du socle. Ici réside la difficulté de cette architecture massive : Comment habiter le socle sans affecter son expression de support solide, de stabilité silencieuse et atemporelle ? Campo Baeza travaille dans l’esprit de développer la fonction du socle en terme d’habiter mais aussi dans son expression de support  : Le socle garde un statut de support, mais l’œuvre ne se trouve pas au dessus. « L’œuvre » c’est la limite horizontale de l’architecture dans le paysage. C’est la radicalité de la limite entre une boite stéréotomique et une boite tectonique. Ainsi, on s’appuiera sur 3 projets d’habitation de Campo Baeza qui ont la même idée directrice (déclinée avec plus ou moins de radicalité) : le podium3 horizontal et le socle habité.

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- Yves Garnier - Le petit Larousse illustré 2007 - European Schoolbooks Limited, 2006

- «Si le dialogue s’établit entre l’espace, la lumiére qui le parcourt et l’homme qui l’habite, alors l’architecture apparait». Citation de Campo Baeza dans La Idea Construida: Penser l’Architecture. Éditions de l’Esperou, Montpellier, 2010. 2

- Baeza utilise le terme de Podium lorsqu’il parle du dessus de la boite stéréotomique qui surplombe le lieu. Il reprend le terme à Gottfried Semper sans son livre « Gottfried Semper. Du style et de l’architecture ». Le podium faisant partie des 4 élément de la construction avec le foyer, le cadre et la peau. 3

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Habiter le socle

Photomontage - Eduardo Chillida - «Espace pour l’esprit» - Granit rose - 1995 - à partir de la photographie de © Guggenheim Bilbao Museoa I www.guggenheim-bilbao.es. «Au lieu de chercher une géométrie inscrite dans la pierre, il cherchait la géométrie intrinsèque au propre matériau. Pour Chillida, la force et le pouvoir de la pierre résident dans sa capacité à moduler et à rassembler l’espace. En travaillant avec du granit, le sculpteur voulait que la roche ellemême, comme une montagne, offre une expérience architecturale.» Citation tiré du site : www. guggenheim-bilbao.es/fr/oeuvres/espace-pour-lesprit 37


Habiter le socle

Maison De Blas I Madrid I 2000. Maison Olnick Spanu I New York I 2007. Maison Rufo I Tolédo I 2010.

Sculpter le socle Habiter le socle, c’est habiter dans le corps de la construction, l’endroit où agit la gravité terrestre directement sur la construction et sur le corps. Habiter le socle c’est « habiter la grotte »1 Palladio divisait ses villas de campagnes dans l’esprit d’une tripartie : « Le socle rustique abritant les services, l’étage principal avec des pièces nobles, et le couronnement avec les chambres à coucher »2. Le socle était généralement utilisé pour des services ou pour le vide sanitaire. Dans l’histoire, l’usage du socle faisait surtout partie de la composition inhérente du bâtiment. Le socle joue un rôle dans les proportions, dans l’usage et dans la démonstration de l’articulation intérieure  : le marquage horizontal du socle et des étages provoque une lecture claire de l’organisation spatiale intérieure : on comprends ce que l’on voit. Pour autant, le socle ne fait pas partie des étages nobles d’une construction. Les usages attribués au socle sont pour la plupart du temps, des usages de services, des parkings ou des locaux techniques. On cache dans le socle les espaces gênants du projet.

1

- CAMPO BAEZA, Alberto, La Idea Construida: Penser l’Architecture. Éditions de l’Esperou, Montpellier, 2010.

- MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993 2

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Habiter le socle

De haut en bas : Photographie - Maison De Blas I Madrid I 2000 I © Javier Callejas I Campo Baeza.com Photographie - Maison Olnick Spanu I New York I 2007 I © Javier CallejasI Campo Baeza.com Photographie - Maison Rufo I Tolédo I 2010 I © Javier Callejas I Campo Baeza.com 39


Habiter le socle

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Dessin personnel Ă partir des plans fourni sur www.campobaeza.com. De haut en bas : Maison De Blas - Plan RDC Maison Olnick Spanu - Plan RDC Maison Rufo - Plan RDC 40


Habiter le socle

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Dessin personnel Ă partir des plans fourni sur www.campobaeza.com. De haut en bas : Plan R+1 - Maison De Blas Plan R+1 - Maison Olnick Spanu Plan R+1 - Maison Rufo 41


Habiter le socle

C’est en travaillant le fond et la forme de la figure du socle habité que Campo Baeza y introduit des usages nobles. On constate que dans les maisons du corpus, les chambres à coucher se retrouvent systématiquement dans le socle. La maison De-Blas et Rufo contiennent toutes les pièces à vivre dans leurs socles, tandis que la Olnick Spanu se contente des espaces nuits. L’espace nuit et jour se retrouvent en prise avec la terre. Une architecture qui est à l’opposé de Palladio. La conception du socle qu’entreprend Campo Baeza est importante pour redéfinir le rôle du support dans l’architecture. Le socle devient l’élément le plus travaillé et le plus présent de l’œuvre (de l’édifice). L’idée du socle prend la place centrale dans l’architecture de ses trois maisons. On peut constater par les facades principales (ci jointe) que les proportions du socle lui permettent d’exprimer une solidité et une massivité solennelle. ( Cela résonne avec la question que Brancusi se posait dans le travail de ses socles: L’œuvre peut-elle devenir un socle ? Le socle ne peut-il pas devenir une œuvre? ) « La gravité construit l’espace. Les éléments matériels lourds, qui donnent vie aux formes qui emplissent l’espace, doivent finir par transmettre la gravité et le poids de sa matérialité à la terre. Le système gravitationnel, la structure, est celle qui ordonne l’espace, celle qui le construit.»1.

1

- MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993 42


Habiter le socle

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Dessin personnel, à partir des plans fourni sur www.campobaeza.com. Ce sont les façades principales des maisons. Les façades où l’expression du socle est la plus significative. C’est également les façades les plus ouvertes des socles. De haut en bas : Façade Nord - Maison De Blas . Façade Nord-Ouest - Maison Olnick Spanu. Façade Sud-Ouest - Maison Rufo. 43


Habiter le socle

Campo Baeza conçoit les trois maisons du corpus avec cette ambition de sublimer la gravité par la présence manifeste du socle, qu’il nomme lui même « podium ». Le travail de l’architecte se définit par lui même comme l’assemblage de boites. Ces boites sont imaginés comme des boites stéréotomiques et des boites tectoniques. La massivité confrontée à la légèreté. Le support et l’œuvre. Cependant, creuser la boite stéréotomique est nécessaire pour y apporter des espaces habitables et de la lumière. La sensation de gravité se ressent grâce à la lumière. Le Corbusier disait: « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière  »1. Autrement dit, lorsque la lumière perfore l’espace stéréotomique, la massivité des volumes prend vie et s’adresse au corps humain. Le poids des matériaux agit. Habiter dans le socle c’est la sensation de vivre sous terre, dans des espaces figée par l’érosion du temps, où la lumière traverse difficilement l’épaisseur des murs pour donner à l’espace le juste nécessaire pour la vie. Campo Baeza sculpte ses socles de façon similaire pour la maison De-blas et la maison Olnick Spanu. Les ouvertures sont peu nombreuses. Au nord, la dimension réduite des ouvertures rend compte de la difficulté à creuser la masse. La faible portée des ouvertures accentue le «poids visuel»2 du socle, cela participe à son langage massif. Coté Sud, les ouverture sont un peu plus généreuses en dimension mais n’augmentent pas pour autant

1

-

LE

CORBUSIER,

Vers

une

architecture.

Editions

Flammarion,

Paris,

2008.

- Expression tiré du livre MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993 Le poids visuel est l’expression de la gravité en architecture : « Il existe 4 manières dont les architectes et les ingénieurs rendent compte de la gravité  : - rendre la solidité manifeste – atteindre la stabilité par une performance élégante – créer le déséquilibre afin de rééquilibrer – s’inspirer des poussées latérales pour la mise en forme.  » 2

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Habiter le socle

1

10 M

Dessin personnel, à partir des plans fourni sur www.campobaeza.com, représentant la Dichotomie de la boite tectonique posé sur la boite stéréotomique. De haut en bas : Axonométrie - Maison De Blas Axonométrie - Maison Olnick Spanu Axonométrie - Maison Rufo 45


Habiter le socle

en nombre. Les creusements sont toujours dans une géométrie simple : le carré. Les percements restent restreints par rapport à la proportion globale du socle. L’effet de masse reste intacte et affirmée par les proportions en façades du plein et du vide. Le plein des façades n’est pas affaibli par les ouvertures. La maison Rufo utilise un autre langage. Les ouvertures de la façade sud ne donnent pas directement sur l’extérieur mais vers des patios creusés dans la masse. Ainsi, la boite stéréotomique est morcelé de patios creusés en façade comme en toiture. L’effet de masse est fragilisé par le vide des creusements. Cependant les proportions et la géométrie rectiligne du socle permettent de garder un vocabulaire massif et imposant. Le langage employé en façade, comme en toiture, de la maison Rufo est homogène. La toiture du socle paraît être comme une 5eme façade. Il y a un lien formel mais aussi fonctionnel qui s’établit entre le socle et sa plate forme. On a l’impression que pour cette maison Campo Baeza a poussé à sa limite le creusement du socle tout en conservant son expression. Il utilise un autre langage pour parler de la même chose. Dans les trois maisons l’organisation spatiale du socle est très simple  : Un couloir central (Maison De-Blas) ou latéral (Maison Olnick Spanu et Rufo) distribue l’ensemble des espaces. Par ailleurs, les plans sont souvent simples par leurs aspects répétitifs et symétriques. (cf : pages 58).

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Habiter le socle

1

10 M

Dessin personnel, à partir des plans fourni sur www.campobaeza.com, représentant les creusements de la boite stéréotomique. De haut en bas: Maison De Blas - Axonometrie Maison Olnick Spanu - Axonometrie Maison Rufo - Axonometrie 47


Habiter le socle

Les plans sont en réalité tramés par la boite tectonique qui est posé sur le socle. - Le rôle de support du socle resurgit dans son aspect le plus mécanique possible. - En effet quand on regarde la trame des poteaux du R+1, on se rend compte que pour la Maison Olnick Spanu et la Rufo les espaces du socle sont rythmés par la trame de la structure qu’elle porte. Le langage du poteau est remplacé par celui du mur plein dans le socle. On reste tout de même dans deux espaces différents. Cependant pour la maison De-Blas on assiste à une exception à cette règle ; les chambres et bureau sont eux aussi tramés par la structure de la boite tectonique, cependant l’espace de vie (salon & cuisine) retrouvent les dimensions de la boite en verre du R+1 et non des poteaux. Ainsi, les dimensions et les proportions de l’espace de vie sont d’une autre nature que le reste des pièces, totalement indépendant de la structure du dessus. Il y a 2 séries de poteaux qui ne retombent pas dans le niveau du dessous. Structurellement et visuellement la rupture entre la boite stéréotomique et la boite tectonique est quasi totale. Ainsi, dans les 3 maisons l’influence du support sur le socle- dans l’organisation spatiale, dans les dimensions et structurellement – est bien présente. On se retrouve bien dans un effet de composition, ou  « le tout n’est pas la somme des parties »1. Le dialogue entre les parties est constant, alors que les parties semble totalement opposées.

1

- VACCHINI, Livio, Capolavori, Chefs d’œuvres. Édition du linteau. Paris, France. 2006.

Citation faisant partie d’une réflexion sur la nature de l’architecture : «L’architecture est un rituel, une question éthique, non esthétique, une question morale, c’est un instrument, elle n’a pas de temps, elle détermine le contexte. La qualité est objective, la forme est un résultat, pas un but, elle n’a pas d’essence; l’ordre est intrinsèque et le tout n’est pas la somme des parties, la lumière est matière et géométrie.» 48


Habiter le socle

Dessins personnel s’appuyant sur les plans de la maison De-Blas. De haut en bas : Illustration- «Habiter sur le socle» - Planéité de la plateforme qui prolonge le socle dans le paysage jusqu’à l’horizon. Vivre dessus le socle, c’est vivre avec le ciel. Illustration - «Habiter dans le socle» - Massivité et simplicité de l’intérieur du socle. Espaces intime invitant à l’intériorité. 49


Habiter le socle

Collage - Rembrandt - Le Christ présenté au peuple, «Ecce Homo» - 1665 - Montage personnel à partir de l’image du site: www.gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105236719 Campo Baeza nous parle dans «Flat Horizontal Plane» de ce dessin. L’horizontalité du podium est si parfaite qu’on pourrait penser que Rembrandt à utilisé une règle pour y arriver. Campo Baeza voit dans ce dessin la compréhension fondamentale de Rembrandt dans la puissance de l’horizontalité comme limite spatiale. La composition avec l’horizontal met en valeur les personnages sur le socle (représenté par un bloc noir dans le montage). 50


Habiter le socle

L’aspect constructif des maisons de Campo Baeza est facilité par la géométrie rectiligne du socle. Quelque soit les dimensions (La maison Olnick Spanu qui paraît sur-dimensionnée par rapport à la maison De-Blas), la base géométrique du socle reste un rectangle. L’espace intérieur est divisé en rectangle etc... Campo Baeza propose une image minimaliste du socle pour en exprimer sa vision du «less is more ». Le « poids visuel » du socle est crée par la radicalité de sa géométrie dans son lieu et par la dichotomie qui est opérée dans l’opposition de la masse uniforme du socle et de la structure légère de la boite en verre. La géométrie du socle est parfaitement assumée et révélée par son dépassement du terrain naturel, par son horizontalité. Nous allons maintenant voir que la forme radicale du socle est efficace non pas que pour supporter une structure mais pour porté l’idée directrice de ces trois projets : « le plan horizontal plat »1 : construire l’horizon.

Le plan horizontal plat. Habiter le socle c’est également, vivre sur le socle. La volumétrie du socle dégage une plate-forme horizontale sur son dessus, sur son toit. L’horizontalité de ces plate-formes est l’idée directrice des 3 projets. On parle de plate-forme à son sens

- Traduction personnelle - «Plano horizontal plano». Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 1

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Habiter le socle

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Coupe transversale - De Blas house - Dessin personnel à partir des plans de la De-Blas house et des détails techniques sur www.campobaeza.com. La non représentation de l’intérieur est volontaire pour traduire l’appartenance du socle à la terre. On ressent davantage la limite spatiale crée par la ligne horizontale du socle géométriquement rectiligne.

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Habiter le socle

premier de définition : « Étendue de terrain relativement plane, située en hauteur par rapport au terrain environnant. »1. Le socle étant le prolongement du langage de la terre, son toit ne peut appartenir qu’au terrain. Ce terme est aussi emprunté à Utzon qui l’employait pour parler du socle de l’opéra de Sydney ou des monuments Maya. L’horizontalité de la plate-forme permet de créer une limite spatiale claire, aussi bien en façade qu’en plan, entre la boite stéréotomique et la boite tectonique. Le plan horizontal crée bien entendu une continuité avec l’horizon naturel, avec le lieu. L’horizontalité c’est aussi le vocabulaire du socle. D’une construction qui aplanit le lieu pour s’y ancrer solidement. Affirmer cette horizontalité c’est exprimer une fois de plus la connexion du socle avec la terre. L’horizontalité parle aussi de l’articulation inhérente de la construction : « Le plan horizontal comme limite spatiale entre le stéréotomique et le tectonique »2. L’expression formelle de cette horizontalité est une ligne dans le paysage, où se rejoignent les deux éléments signifiant des maisons de Campo Baeza: la boite stéréotomique et la boite tectonique. C’est en ce point que l’horizontalité est l’idée directrice des trois projets. C’est dans cette articulation radicale entre les deux éléments opposés que la ligne horizontale crée une cohérence du bâtiment. Elle crée un tout composé. Cette ligne instaure une harmonie. Limite : «Ligne qui circonscrit un espace, marque le début et/ou la fin d’une étendue»3

1

& 3- Yves Garnier - Le petit Larousse illustré 2007 - European Schoolbooks Limited, 2006

- Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 2

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Habiter le socle

« L’harmonie comme projet suppose une analyse de ce que l’on considère comme dysharmonique »1 Le socle garde des usages « classiques » qu’on lui connaît dans la sculpture et dans l’architecture : il élève. Et c’est grâce à cette action de se hausser par rapport au terrain naturel que les plateformes prennent vie et l’horizontalité du socle – ainsi que sa géométrie - s’exprime pleinement. Si le socle était au niveau du terrain, l’effet serait perdu et l’édifice deviendrait banal, il ne se détacherait pas de la terre pour couronner vers le ciel. La plateforme deviendrait une terrasse, et le socle deviendrait un sous sol. Nous venons de voir que la limite horizontale agit sur l’architecture. Elle agit également sur l’expérience du corps dans l’espace : « Le plan horizontal met l’homme debout sur le sol, en juxtaposition avec le ciel physique grâce à la gravité dont le corps humain dépend entièrement; l’homme à la sensation d’être en équilibre sur le plan horizontal absolument plat »2. La sensation de dominer le paysage a un effet déstabilisant, comme lorsque l’on est proche d’une falaise, on comprend ce qu’est la gravité en perdant confiance en son équilibre. La métaphore est osée mais il semble que dans la planéité de ses plateformes, Campo Baeza n’imagine pas de garde-corps, seulement la gravité pour seul moyen d’arrêter les corps. Le rapport au terrain des maisons permet cette sensation, il est implanté comme un énorme rocher solitaire qui émergerait du sol.

1

- POÏESIS N°2, La proportion et la composition. A.E.R.A. Toulouse. France. 1995.

2

- Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 54


Habiter le socle

1

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Ce sont les façades «secondaire» des trois maisons. On comprend le rapport au sol qu’entretient le socle dans chacune des maisons. Le socle est surélevé par rapport au terrain, il permet à la plateforme de s’affranchir de la pente et de surplomber le sol, le paysage. Dessins personnel à partir des plans fourni sur www.campobaeza.com. De haut en bas : Façade Sud - Maison De Blas . Façade Sud-Est - Maison Olnick Spanu. Façade Nord-Est - Maison Rufo. 55


Habiter le socle

Le corpus choisi pour parler du socle chez Campo Baeza s’inscrit dans des topographies similaires. L’architecte le dit lui même dans «Plano horizontal plano»: les sites sont naturellement favorables à accueillir cette architecture. Les terrains sont en pente avec un horizon dégagé. La météo y est clémente, et vivre sur le toit du socle devient une réalité tout au long de l’année. La relation au terrain dans les 3 maisons se traite de façon similaire en un point : dans la recherche de l’horizon. En faisant dépasser le socle du terrain naturel, Campo Baeza crée un nouveau horizon construit. Une ligne horizontale nouvelle dans le paysage. Ainsi le toit du socle, sa plate forme, se retrouve surélevée du terrain. On sait alors que la plate-forme et ce qui s’y passe dessus revêt une fonction spéciale dans l’idée et l’usage du bâtiment. Les plate formes des maisons ne sont pas facilement accessibles depuis le terrain, la marche à franchir au point du terrain le plus haut reste considérable. Ainsi, l’entrée des maisons se fait toujours par le socle. La découverte du dessus de la plate-forme ne se réalise qu’après avoir parcouru le socle et entrepris de monter les escaliers. Le contraste qui est créé par la dichotomie de ces deux boites ne se répercute pas seulement en façade mais également dans les plans, dans le parcours que propose Campo Baeza dans ses maisons. Dans le socle on se retrouve dans des espaces cloisonné, éclairé par des percements dans d’épais mur. Alors qu’une fois dans la boite tectonique le plan se libère, et la lumière et le paysage

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Habiter le socle

1

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Les coupes transversales sont un moyen de comprendre les rapports qu’entretiennent la boite stéréotomique et la boite tectonique. Comment la boite se pose sur le socle, et comment elle est relier au socle. On constate également l’incidence du socle dans le re-modelage du terrain. Dessin personnel à partir des plans et coupes fourni sur www.campobaeza.com. De haut en bas : Maison De Blas - Coupe transversale Maison Olnick Spanu - Coupe transversale Maison Rufo - Coupe transversale 57


Habiter le socle

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Plan analytique des accès, des circulations et des usages des socle dans les 3 maisons. Dessin personnel à partir des plans fourni sur www.campobaeza.com. De haut en bas : Maison De Blas - Plan RDC Maison Olnick Spanu - Plan RDC Maison Rufo - Plan RDC 58


Habiter le socle

inonde l’espace. Les boites de verre de la maison Rufo et de la De-Blas house ne possèdent pas de fonction propre. Elles sont comme des lieux de retraite pour admirer le paysage. La boite de la Olnick Spanu contient tous les espaces de vie en commun. On y trouve 3 espaces délimités par des cloisons. Le plan libre de la boite tectonique est tout de même conservé mais le langage et la radicalité de la boite tectonique se fragilise. Aussi, les boite tectoniques ne s’étendent que sur une partie des plate-formes. Les proportions de la boite sont importantes dans la lecture du socle, que ce soit en plan ou en façade. C’est pourquoi lorsque nous regardons les pourcentages du rapport entre la surface du socle global et la surface de la boite vitrée ( maison De Blas : 17%  ; maison Rufo : 16 % ; maison Olnick Spanu : 36,6% ) on constate que la place de la plate-forme dans l’architecture de Campo Baeza est largement supérieure à la place de la boite tectonique. Il y a une tension de composition dans l’équilibre ou le déséquilibre de la boite tectonique par rapport au socle. On voit bien dans les chiffres mais aussi en dessin que pour la Olnick Spanu l’équilibre entre la plate-forme et la boite de verre est un peu mis à mal par les proportions du projet. On ne ressent pas autant la plateforme comme étant une autre forme d’habiter, vivre dehors, vivre avec le lieu et le ciel. Le rapport au ciel dans les 3 maisons est le mieux représenté par la maison De-Blas qui est la plus radicale dans son traitement de sa plate-forme : la boite en verre dispose comme unique fonction d’être un lieu de retraite devant l’horizon et le paysage.

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Habiter le socle

L’homogénéité des sols sur toute la plate-forme accentue la disparition des limites dedans-dehors. On est partout dehors alors que dans le socle, l’inverse se produit. L’unique percement dans la plate-forme, hors escalier, est la piscine. Celle ci reflète en permanence le ciel : On assiste à l’illustration symbolique du ciel qui entre dans le socle. Le socle de la maison Rufo est en ce point intéressant, car son morcellement permet au ciel de s’engouffrer concrètement dans le socle. Les percements inondent des cours intérieures. L’action de creuser le socle afin d’y faire entrer la lumière et la vue du ciel fragilise l’idée contrastante entre un socle appartenant à la terre et la boite de verre appartenant au ciel. L’habiter dans le socle devient plus qualitatif mais l’idée perd de sa force. Cependant, la maison se trouve dans un lotissement pavillonnaire, encerclée de maison, habiter sur le socle n’est pas aussi simple que dans les deux autres maisons. La figure du socle s’adapte aussi et surtout à son environnement et permet dans cette configuration un habitat plus qualitatif que radical. On comprend deux principes fort chez Campo Baeza, qui sont interdépendants dans le langage de ses socles: - Habiter le socle dedans et dessus en évidant la masse comme si elle était un bloc rocheux – Créer une limite forte par le plan horizontal entre une partie de la construction qui appartient à la terre et une seconde partie qui appartient au ciel. Le socle et la structure qu’il porte.

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Habiter le socle

Dessin personnel, à partir des plans fourni sur www.campobaeza.com, représentant la Dichotomie de la boite tectonique posé sur la boite stéréotomique. De haut en bas : Axonométrie - Maison De Blas Axonométrie - Maison Olnick Spanu Axonométrie - Maison Rufo 61


Habiter le socle

Photographie - Alberto Giacometti - Figure I - 1945 Š 2016 Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris 62


Habiter le socle

On a pu voir que chez Campo Baeza la place du socle était dominante par rapport au reste, dans sa géométrie, dans ses proportions, dans son usage etc... Le socle devient l’élément principal de la construction mais il garde tout de même le statut de support car il reste dépendant mécaniquement et spatialement de la structure qu’il porte. Dans la sculpture « figure 1 1945 » de Giacometti , il y a une interdépendance entre le socle et la figurine : sans la statue il n’y aurait pas d’œuvre, et vice versa avec le socle. L’espace produit par le socle met en valeur la figurine, et inversement. On retrouve cette idée dans les trois maisons: sans la structure posé sur le socle, les maisons de Baeza seraient déséquilibrées dans leurs compositions et dans l’idée même du projet. C’est toujours en quête de savoir si une architecture du socle peut s’exprimer, en étant indépendant de tout rôle de support d’une autre structure, que nous allons étudier La casa Malaparte de Libera. Campo baeza dira de la casa Malaparte  que «[...]  la proposition radicale pour définir le plan horizontal comme l’étage principal de la vie de la maison, comme le début ou la fin d’un podium stereotomique [...]»1 ne sera jamais égalé.

- Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 1

63


III LE SOCLE COMME OEUVRE, l’architecture par le socle « Résoudre une contradiction ce n’est pas la supprimer »1 1

- POÏESIS N°2, La proportion et la composition. A.E.R.A. Toulouse. France. 1995.

Ci-contre - Photomontage - Auguste Rodin - «La Pensée» - 1895 - à partir d’une photo de © RMNGrand Palais (Musée d’Orsay) I DR - www.musee-orsay.fr 64


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Le socle comme œuvre

Nous avons vu que Campo Baeza considérait la maison Malaparte comme un manifeste architectural de ce qu’il appelle le « plan l’horizontal plat »1. C’est pourquoi, après avoir vu dans l’architecture de Campo Baeza le rôle central du socle dans l’expression architecturale de ses maisons, on va se tourner vers l’architecture radicale de la maison Malaparte qui sera notre dernière référence dans notre raisonnement inductif sur le socle comme architecture. On essayera de repérer dans la maison Malaparte une définition de l’architecture du socle déjà entamé par l’étude chez Campo Baeza. La différence évidente avec les projets qu’on a étudié auparavant, à travers le filtre du socle architectural, est que la maison Malaparte ne supporte aucune architecture. A vrai dire, il semble même que la maison soit elle-même supporté par l’éperon rocheux ou elle s’implante. Il émane de la construction une expression stéréotomique pure. La maison Malaparte semble taillé dans un bloc rocheux où s’abrite la vie. La question est alors, en quoi cette architecture a-t-elle le langage d’un socle ? Si tant est qu’elle le détienne. On reprendra bien entendu la même analyse que pour les maisons de Campo Baeza, avec en première partie, un travail de recherche sur la radicalité de la forme et de l’usage de la maison Malaparte. Et en seconde partie on tentera d’affirmer ou de réfuter notre hypothèse d’une architecture du socle sans support.

2

- Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 66


Le socle comme œuvre

Photographie - Maison Malaparte et son sentier vers la mer - Capri - 1982 - architectes: Malaparte & Libera - © Gabriele Basilico - La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995 67


Le socle comme œuvre

1

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Dessin personnel à partir des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Plate-forme habitable - Toiture 68


Le socle comme œuvre

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Dessin personnel à partir des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Premier étage - Niveau du salon et du bureau de Malaparte. 69


Le socle comme œuvre

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Dessin personnel à partir des plans de : La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Entrée principale de la maison Malaparte, niveau des chambres - Rez De Chaussée 70


Le socle comme œuvre

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Dessin personnel à partir des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Sous sol - Niveau de la chaufferie. 71


Le socle comme œuvre

La casa Malapare I Capri I 1945 I architectes : Libera & Malaparte

La radicalité de l’œuvre Œuvre : « Ensemble des productions d’un artiste, notamment de celles réalisées au moyen d’une technique particulière» 1 La casa Malaparte est un chef d’œuvre d’architecture, signé de l’écrivain Malaparte qui fut épaulé par l’architecte Libera. L’architecte de la maison Malaparte a su intégrer et sublimer un lieu qui était déjà d’une beauté unique, à l’Est de Capri. Pour agir dans un lieu totalement vierge comme l’a fait Malaparte, il faut une posture forte, afin que la construction ne se soit pas anecdotique et éphémère dans l’histoire du lieu. Il faut une œuvre. Dans notre recherche de la place du socle dans la construction, on peut dire que le support est l’éperon rocheux de la Punta Massulo, l’œuvre n’est autre que la construction. Cependant l’œuvre est d’une simplicité radicale, et son intégration dans le lieu nous fait penser aux œuvres de Brancusi1 (cf pg: 85), qui, en accumulant ses socles , les hausse au statut d’œuvres. Malaparte livre une architecture qui semble aussi radicale que poétique. La simplicité formelle et fonctionnelle de la maison n’est pas sans nous rappeler le langage du socle que Campo Baeza utilise. Campo Baeza étant un contemporain de Malaparte, on sait qu’il a été inspiré par cette maison pour ses travaux sur le langage et l’expression du socle horizontal.

1

-

Yves Garnier - Le petit Larousse illustré 2007 - European Schoolbooks Limited, 2006 2

- cf: page 85. 72


Le socle comme œuvre

De haut en bas : Croquis - Charles-Édouard Jeanneret - L’Acropole - Athènes - Carnet du Voyage d’Orient n°3 p.103 1911 © FLC/ADAGP - www.fondationlecorbusier.fr L’acropole d’Athènes et son socle naturel, qui isole et élève son lieu de culte sur cet accident topographique Croquis - Artiste et date inconnu - Villa malaparte - Capris © www.stillemall.blogspot.fr La villa malaparte sur son promontoire de la Punta Massulo. 73


Le socle comme œuvre

Photographie - Maison Malaparte, façade Est en chantier- Vue depuis la mer - Capri- 1937 - architectes: Malaparte & Libera - © Archives privées de R.Ronchi Suckert et de M. Burchi Suckert, Florence La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995 Photographie qui immortalise la continuité de la maison avec l’éperon rocheux. Les deux éléments, l’un artificiel et l’autre naturel fusionne. 74


Le socle comme œuvre

Photographie - Maison Malaparte- Facade Est en chantier - Vue depuis la montagne - Capri- 1940 - architectes: Malaparte & Libera- © Archives privées de R.Ronchi Suckert et de M. Burchi Suckert, Florence La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995 «L’escalier est creusé d’une profonde tranchée longitudinale» qui devait être l’entrée principale. 75


Le socle comme œuvre

« Plus l’environnement est complexe, plus nous avons besoin de le simplifier et de le résumer pour comprendre et nous orienter» 1 La radicalité de la maison s’exprime tout d’abord par sa simplicité : Une architecture rectiligne épousant et révélant la topographie de l’éperon rocheux. Par sa géométrie modeste et les dimensions de la construction, le « poids visuel »2 de la maison Malaparte est a son paroxysme. Si bien qu’elle semble sculpté dans la roche. La construction a fusionné avec l’éperon rocheux, de telle sorte que le lieu semble être préserver d’intervention humaine. La maison Malaparte n’entretient pas le même rapport que chez Campo Baeza dans l’articulation du sol et de l’architecture. L’architecture est en continuité totale entre le sol et l’architecture – on retrouve chez Campo Baeza une limite physique entre le terrain et la construction, on relève aussi une sorte de rapport générique entre le socle et son milieu - . Il y a un effacement de l’articulation visible de l’édifice qui résulte du rapport de continuité, singulier, avec le lieu. L’ ancrage fusionnel avec le site donne cette impression de prolongement artificiel de l’éperon rocheux. Cette excroissance fait dépasser la maison de la cime rocheuse pour créer, sur son dessus, une plate-forme. Cette plate-forme est reliée par un escalier monumental qui concède cette forme si singulière à la construction. L’escalier profil et oriente toute la maison. L’architecte n’a pas hésité à transformer une façade de la maison en un escalier monumental, emblématique. Cet escalier est l’élément de continuité majeur de l’architecture, il permet au sol de ne

- MEISS, Pierre Von, De la forme au lieu. Une introduction à l’étude d’architecture. Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), Lausanne, Suisse, 1993 1

2

- cf page 44. 76


Le socle comme œuvre

1

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Dessin Personnel illustrant une genèse fictive de la maison Malaparte par le creusement dans la masse de l’éperon rocheux. 1- L’éperon rocheux naturel 2- L’excavation de la maison Malaparte 3 - L’érosion du temps qui dégage le volume monolithique de la construction. Illustration - Genèse fictive de la Maison Malaparte. 77


Le socle comme œuvre

pas se heurter à la verticalité d’une façade mais de se prolonger avec des marches amenant au sommet de l’éperon rocheux. Malaparte s’inspira de l’escalier de l’église de l’Annonciation de Lipari1. La différence est que l’escalier de l’église est un bloc plein dissocié de l’église. La maison Malaparte est quant à elle, un bloc habité. Il serait maladroit de dire que l’idée directrice de ce projet est cet escalier. En effet, il n’en est rien dans l’historique de la construction, l’idée de l’escalier est apparu alors que le chantier avait déjà commencé. Mais par cette modification importante, le langage de la maison prend une toute autre dimension, et le lieu où mène l’ escalier, la plate-forme, devient selon Campo Baeza le « rythme cardiaque de la maison  »2. La plate-forme horizontale qui surplombe tout le paysage de Capri est traité comme un niveau habitable de la maison. Comme le niveau principal. Utzon dira: « Un toit plat ne reflète pas la planéité de la plateforme »3, autrement dit, que le sens de la plate-forme exerce, par son expression et sa fonction, un peu plus qu’une simple toiture plate. La radicalité de la plate-forme s’exprime dans la maison Malaparte tout premièrement par son dialogue avec le reste de la maison. La plate-forme n’est accessible que depuis l’extérieur. L’escalier se retrouve en dialogue frontale avec le chemin d’accès principale de la maison4. Cependant, il n’existe pas de lien direct entre l’intérieur et l’extérieur de la maison. - Malaparte voulait créer l’entrée principale de la maison dans l’escalier (pg. 77) , comme les entrées dans les gradins de théâtre antique, mais il s’est rétracté pour des

- « La forme de l’escalier est une réminiscence de celui de l’église de l’Annuziata de Lipari. » Citation tiré de la revue : DOMUS, MARE NOSTRUM, Habiter le mythe méditerranéen, Centre d’art du conseil général du Var, Toulon, 2014. 1

- Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 2

Citation compléte : « Il n’a pas seulement conçu le toit comme un toit plat, il était plus, tellement plus que cela  : Le même plan est le plan principal du rythme cardiaque de la maison  » - «Platforms and plateaus», Jörn UTZON, site internet : www.arranz.net/web.arch-mag.com/2e/ recy/recy1t.html 3

4

- Cf : pages 80 -81 78


Le socle comme œuvre

1

10 M

Dessin Personnel illustrant l’implantation de la maison Malaparte sur son promontoire: 1- L’éperon rocheux naturel 2- Le terrassement de la maison Malaparte 3 - La coupe intérieure de la maison illustrant le respect de la topographie existante. Illustration - Implantation de la Maison Malaparte. 79


Le socle comme Ĺ“uvre

80


Le socle comme œuvre

1

5M

Dessin personnel à partir des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Frontalité entre l’escalier du sentier d’arrivé et l’escalier qui menant à la plate-forme. Intérieur massif et fractionné de la maison Malaparte. Intérieur donnant l’image d’une galerie souterraine habitée. Coupe transversale Sud/Nord - Maison Malaparte . 81


Le socle comme œuvre

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Dessin personnel à partir , pour la coupe, des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995, et pour le fond, du tableau de : Gustave Courbet - La plage, coucher de soleil - 1867 www.wahooart.com Élévation de l’escalier qui rejoint l’horizontalité de l’horizon infini - Coupe/Facade Nord 82


Le socle comme œuvre

raisons de pérennité de la construction : l’entrée prenait l’eau de toute part ( la pluie et la mer ) . L’escalier joue le rôle d’un parcours spirituel et physique jusqu’à la plate-forme. Par la monumentalité, visuelle et spatiale de cet escalier qui gravit plus de 7 mètres, on sait que l’espace dégagé en haut, est d’une importance fondamentale dans la vie de la maison. La radicalité de cet plate-forme se retrouve également dans son intention d’élever. Campo Baeza parlera de Temenos1 pour la qualifier; un sanctuaire. Le corps est perché à 9 mètres de hauteur, sur une plate-forme plane sans garde fou, où l’horizon se confond avec la mer. C’est vraisemblablement une place pour que l’esprit et le corps se libère de toute emprise terrestre. Le terme d’acropole pour définir cette maison prend aussi son sens dans l’élévation de la construction et du corps vers une dimension spirituelle. La plate-forme de la maison Malaparte exprime la radicalité du «  plan horizontal plat  »2 de Campo Baeza. L’horizontal introduit dans le paysage une limite géométrique fort: celle du début et celle de la fin de l’intervention architecturale. La lecture de l’opposition entre l’horizontale construite de la plate-forme, et le chaos de la nature, permet d’établir une relation contrasté entre La terre et le ciel. Entre le stéréotomique et le tectonique. On a pu voir que le contact de la maison et de l’éperon rocheux est traité de façon élémentaire : elle épouse la topographie existante. Ce langage élémentaire se retrouve dans les plans inté-

1

- Temenos : «Dans la Grèce antique, aire sacrée d’un sanctuaire, délimitée par le péri-

bole.». YveGarnier - Le petit Larousse illustré 2007 - European Schoolbooks Limited, 2006 - Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014. 2

83


Le socle comme œuvre

De gauche à droite : Sculpture - Constantin Brâncuși - La colonne du baiser - 1933I1935 - © The Museum of Modern Art, New-York - www.fr.wahooart.com. Accumulation de supports qui crée l’oeuvre. On peut voir que les supports de Brancusi sont toujours aussi travaillés que ses œuvres. Sculpture - Constantin Brâncuși - La colonne sans fin, version I - 1918 - © The Museum of Modern Art, New-York - www.fr.wahooart.com. Première version de la colonne sans fin qui ne cessera pas de croître vers le ciel. Cette version pouvait être un support pour ces autres sculptures. 84


Le socle comme œuvre

rieurs de la maison qui sont d’une grande simplicité. Les plans intérieurs sont aussi fonctionnels que radicaux1 : ils sont régis par une symétrie quasi parfaite, les pièces étant en enfilade dans ce volume rectangulaire. Le fonctionnement de la maison se fait verticalement, par une discrète montée d’escalier, avec au premier niveau l’espace de vie et la chambre principale, le rez de chaussée contient les chambres et la cuisine, au sous sol on retrouve les services inhérent à la vie de la maison. La forme simple de la maison permet à l’intérieur de s’affranchir de tout problème structurel et peut ainsi permettre de hiérarchiser les espaces. La radicalité de la maison Malaparte questionne des éléments que l’on a déjà vu dans l’architecture du socle chez Campo Baeza, notamment dans le rôle clef de la plate-forme dans la limite marqué entre la masse de l’habitation et le ciel, son rapport au lieu et au sol d’une nature totalement propre à celle d’un socle et enfin l’habiter qui se fait dans une masse appartenant à un langage stéréotomique. C’est alors qu’on va tenté de clarifier ces composantsen dressant à partir de la casa Malaparte des éléments faisant partie du langage du socle.

1

- cf pages 68 - 69 - 70 -71

85


Le socle comme œuvre

1

10 M

Dessin personnel à partir des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Maison Malaparte culminant à plus de 30 métres de haut - Façade Ouest 86


Le socle comme œuvre

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Dessin personnel à partir des plans de: La maison Malaparte. Éditions Carré, Paris, 1995. Façade Est- Entrée de la maison au RDC. 87


Le socle comme œuvre

Une architecture de socle « Dans un cas la forme nous fait voir clairement le concept qu’elle porte en elle, dans l’autre cas la forme nous entraîne au delà de sa lisibilité exhaustive et suscite l’imagination »1 La maison Malaparte est le résultat d’un processus singulier où le maître d’ouvrage (Malaparte) a influencé, puis pris les commandes de la conception architecturale pour arriver à l’architecture de la maison qu’on connaît aujourd’hui. Il me semble que c’est par cette émulsion originale, dans la pensée du projet, que Malaparte nous entraîne dans plusieurs lectures possible de son architecture  ; une architecture suscitant l’imagination. Dans la recherche entreprise depuis le début de ce mémoire, cette architecture questionne définitivement le « socle-oeuvre ». On ressent dans l’architecture de la maison Malaparte comme l’image d’un socle qui serait devenu œuvre par la dématérialisation de son œuvre. Un socle qui depuis, existe par lui même. Chez Brancusi le socle peut à la fois servir de support à une œuvre où bien être exposé comme œuvre à part entière. Il fait abandonner le rôle de support de ses socles pour exprimer autre chose, tout en gardant l’essence même du socle : La « Colonne sans fin » est utilisé par Brancusi comme un socle pour exposer de nombreuses œuvres. Cependant, elle devient œuvre lorsqu’elle

1

- POÏESIS N°2, La proportion et la composition. A.E.R.A. Toulouse. France. 1995. 88


Le socle comme œuvre

1

10 M

Dessin Personnel montrant la volumétrie simple et massive de la maison Malaparte sans son contexte. On observe le jeux de niveaux qui permettront d’épouser la topographie Axonométrie - Maison Malaparte, volumétrie. 89


Le socle comme œuvre

s’étend jusqu’au ciel. Lorsqu’elle devient la représentation physique du dialogue entre la terre et le ciel. La traduction architecturale de la démarche de Brancusi s’apparente à trouver dans la maison Malaparte les marqueurs du socle qu’on a définis jusqu’à maintenant et à comprendre comment son architecture du socle est allé au delà de son rôle de support. Venezia dit de la maison Malaparte qu’elle est la « forme expressive d’un acte primaire »1. L’acte dont parle Venezia est d’habiter l’éperon rocheux en le prolongeant par une construction, de la même façon que les grecs ont construit l’acropole. L’architecture s’adapte à la typologie du terrain en venant terrasser l’éperon rocheux (Schéma page 44 ) et y permettre à la façon d’un socle, d’assurer la stabilité de la construction. La volumétrie de la maison Malaparte est provoqué par le terrain, elle ne s’impose pas mais se pose sur l’éperon pour respecter son lieu et créer une ambiguïté spatiale entre ce qui est environnement et ce qui est construction. La maison Malaparte épouse et structure le promontoire dans lequel elle intervient. L’implantation de la maison est accentuée par la massivité manifeste de la construction. Massivité exprimée d’une part grâce à l’uniformité de la construction, et d’autre part grâce à la simplicité rationnelle de sa forme rectiligne. On retrouve ainsi le théorème du «poids visuel»2. L’escalier et le bâtiment en général paraissent sculptés dans la masse à la façon d’Eduardo Chillida : « la sculpture saisit l’espace, sépare un intérieur d’un extérieur »3.

1

- VENEZIA Francesco, Scritti Brevi 1975 - 1989, éditions Clean, 1990.

2

- cf page : 44

- Rue Descartes, n°71 , «La place de la sculpture», Marcus Brüderlain, pg 36-52. Editions Collège international de Philosophie,2011. 3

90


Le socle comme œuvre

1

10 M

Dessin Personnel montrant les creusements de la masse pour habiter la maison et le solarium de la plateforme. Ajout du contexte qui atténue considérablement l’impact volumétrique de la construction. (Par rapport à la pg 89) Axonométrie - Maison Malaparte, la masse creusée dans son contexte. 91


Le socle comme œuvre

1

10 M

Dessin Personnel illustrant les parcours pour accéder à la plate-forme du socle. La plateforme est accessible que par l’extérieur. Le parcours, depuis l’intérieur de la maison, longe la construction. Le parcours extérieur jusqu’à la plateforme de la maison Malaparte - Axonométrie 92


Le socle comme œuvre

Tout comme chez Campo Baeza, la masse est habitée, et par conséquent sculptée. Les creusements de la masse permettent de capturer le nécessaire de lumières pour y vivre. Les ouvertures modestes, par leurs dimensions et leurs géométries simples, participent au langage de la masse. A l’intérieur du socle se développe alors la vie. La masse habitée. La structure de la maison est aussi évidente et simple que sa forme. Il n’y a pas de surprises, le socle n’exprime pas plus que ce qu’il est. Campo Baeza dit : «L’utilisation de forme élémentaires vise à l’obtention la plus directe de l’espace que j’appelle essentiel et qui après être tendu par la lumière est capable d’être entendu par l’homme. Plus que par l’élémentaire des formes, par l’essentialité de ces espaces. »1. Nous ne reviendrons pas sur l’organisation intérieure de la maison, car il n’est ni plus ni moins que ce qu’il exprime en dessin: simple et efficace. La vie ne se développe pas uniquement à l’intérieur du socle, mais également sur le socle. La radicalité de la plate-forme évoquée au chapitre précédent expose cette volonté d’habiter le dessus du socle. Chez Malaparte la mise en scène pour accéder à la plate-forme est fortement théâtralisée . Pour y accéder depuis l’intérieur, il faut monter pas moins de sept mètres. Le parcours est une sorte de marche de l’expiation du corps et de l’esprit. Cet escalier provoque une réelle ascension physique et spirituelle vers la plate-forme, une montée mystique que pourrait illustrer la célébre chanson « starway to heaven » de Led Zeppelin, Un Escalier vers le Paradis.

- CAMPO BAEZA, Alberto, La Idea Construida: Penser l’Architecture. Éditions de l’Esperou, Montpellier, 2010.

1

93


Le socle comme œuvre

1

10 M

Dessin personnel illustrant la force de l’horizontal et de l’escalier dans le dialogue qu’entretient la maison avec son environnement. Symbolique: la ligne de la maison rejoint celle du terrain. La maison Malaparte sur son acropole - Illustration 94


Le socle comme œuvre

Si la maison Malaparte ne supporte aucune structure, elle conserve un rôle intrinsèque au socle depuis l’antiquité : elle élève les corps et les esprits. Se pose alors la question  :Le rôle de l’architecture du socle n’est-il pas de revenir à son aspect le plus symbolique qui soit, celui d’élever? A la façon des mayas qui élevés leurs lieux de cultes pour être plus prés des dieux. Utzon dira des plate-formes maya « Une puissante force émane d’elles. La sensation sous vos pieds est la même que lorsque vous vous tenez debout sur un gros rocher  »1. La force de provoquer une variation émotionnelle entre l’équilibre et la gravité du corps sur la plate-forme horizontal. Dans cette architecture de non composition2, où aucune articulation n’est apparente, le moindre geste architectural ou sculptural est accentué. Ainsi, l’horizontalité de la plate-forme est un marquage fort dans le paysage vertical de l’éperon rocheux, dans le vocabulaire du bâtiment par rapport au lieu. Elle représente la limite physique entre l’architecture du plein et l’architecture du vide. Entre l’espace stéréotomique du socle et l’espace tectonique de Campo Baeza. Sauf que pour la maison Malaparte, l’espace tectonique se dématérialise : L’œuvre se dématérialise dans une relation abstraite entre le corps et la plate-forme, entre le corps et la lumière. La plate-forme du socle est alors l’élément crucial du socle qui lui permet d’exprimer une sorte de dualité entre son intérieur et son extérieur et qui trouve tout son sens dans l’élévation du corps vers les cieux.

-«Platforms and plateaus», Jörn UTZON, site internet : www.arranz.net/web.arch-mag.com/2e/ recy/recy1t.html. Traduction personnel. 1

2

- cf partie I page : Du socle à l’oeuvre.

95


Le socle comme œuvre

Sculpture - Piero Manzoni - Le Socle du Monde, Socle magique n° 3, Hommage à Galilée,196- 1961 © Louis Schnakenburg - www.lostalter.tumblr.com Le socle supporte la terre tout entiére. La terre est l’oeuvre. 96


Le socle comme œuvre

Finalement, on peut analyser la maison Malaparte comme étant une architecture du socle qui s’affranchit de son rôle de support pour libérer une plate-forme horizontale. Plate-forme représentative des besoins humains d’accéder à des endroits où la spiritualité l’emporte sur la forme et l’usage et qui résiste au temps.

97


CONCLUSION

«Le nécessaire est suffisant»1

1

- POÏESIS N°2, La proportion et la composition. A.E.R.A. Toulouse. France. 1995. 98


Conclusion

Le socle n’est pas un élément désintéressé de l’architecture. Il a une signification et un rôle depuis l’antiquité et son utilisation doit être en adéquation avec l’architecture et l’idée du projet. Si cette recherche définit un nouveau rôle au socle c’est parce qu’il semblait que cet élément d’architecture, qui paraît simple par son expression, est beaucoup plus riche qu’il ne le semble. Nous avons pu voir que des architectes et des artistes ont œuvré à la requalification du rôle socle et ont repensé sa place dans l’architecture. Cette conclusion répond donc à la question du mémoire: la figure du socle peut rester intacte même en ayant perdu son rôle du support? Si je devais désormais définir le socle, je commencerais par son aspect formel qui joue un rôle essentiel dans l’expression de son architecture. Le socle est une construction sans artifices. C’est une géométrie simple et radicale qui provoque véritablement l’effet d’un « poids visuel »1 de l’édifice, une sensation de pesanteur qui brouille les limites entre ce qui appartient à la terre, et ce qui appartient à la construction humaine. Si dans l’art, le socle se rapporte communément à un langage vertical, en architecture la gravité des matériaux contraint le socle à s’exprimer par l’horizontal  . Le rôle du socle d’aplanir, de terrasser, de modifier le terrain en une horizontale, pour intégrer une construction dans la topographie, est un des usages du socle depuis l’antiquité; il paraît logique que l’horizontalité soit restée l’élément caractéristique du socle. L’horizontal crée la pérennité de l’architecture du socle, elle y permet la vie.

1

- cf page : 44

99


Conclusion

On a pu constater avec Campo Baeza que l’horizontal permet de créer une limite spatiale entre le stéréotomique et le tectonique. Cette limite est l’idée directrice de l’architecture du socle. En effet, lorsque le socle joue son rôle de support, cette limite horizontal permet une articulation visible entre le socle et l’œuvre. On a également reconnu que cette limite crée une dualité entre stéréotomie et tectonique et que par cette dualité le socle pouvait devenir une architecture à part entière. Habiter dedans et dessus le socle instaure deux univers totalement différents qui permettent à la construction de conserver le langage du socle sans son rôle de support traditionnel. Le socle est à la fois le support et le supporté : Le supporté car sur son dessus se développe une plate-forme habitable, libre de toute contrainte spatiale, appartenant au ciel, et on retrouve le support dans son intérieur massif et cloisonné connecté à la terre. Avant, habiter sur le socle signifiait habiter dans une construction que supportait le socle : Habiter l’œuvre. La maison Malaparte illustre bien que le toit du socle peut devenir une plate-forme habitée, un véritable manifeste du dialogue entre l’architecture et le lieu. Alors, Le socle ne s’émancipe pas de son rôle de support, il le transcende. Habiter le socle permet à son architecture d’outrepasser la dépendance de son rôle de support, et de se développer comme une entité autonome. Le socle autonome ne s’acquitte pas pour autant de ses usages passés , le socle conserve l’expression de ses fonctions. L’idée du socle depuis l’antiquité n’est pas

Ci-contre : une ligne horizontal, manifeste de la radicalité de l’acte. 100


Conclusion

que mécanique mais également spirituelle : Élever l’œuvre du sol. Ainsi comme on a pu le voir chez Malaparte, la partie élevé de l’architecture n’est plus une structure mais une plate-forme faisant partie du socle. Cela n’est plus une construction physique qui est supporté c’est le corps humain, c’est le vide, c’est la lumière. Finalement, si l’horizontalité permet d’habiter la plate-forme et créer une possibilité de penser le socle par lui même, l’invariabilité du socle architectural, qu’il fasse partie d’une architecture ou qu’il soit seul, c’est son rôle d’articulation avec la terre, avec le lieu. Il articule la construction du sol vers une structure, dans le cas d’une architecture composée, ou vers le céleste, lorsque le socle est affranchi d’une composition architecturale. Le socle est connecté à tout jamais à la terre, si bien que les ruines du socle sont souvent les seuls vestiges du temps. Penser le projet par le socle c’est effectuer un acte élémentaire. C’est l’intention de prolonger l’esprit du lieu par une architecture simple, dans sa forme et dans son usage, qui souligne le paysage par sa force horizontale. C’est ne pas cacher la nature de l’architecture avec une parure mais c’est d’instaurer une interaction entre l’architecture et les matériaux qui la constituent. C’est trouver un équilibre entre la générosité libre de la plate-forme et l’intériorité massive du socle. C’est s’affranchir des usages en offrant des espaces atemporel qui ont déjà un pieds dans le futur. C’est l’architecture du plein et celui du vide. C’est d’exprimer l’essentiel avec simplicité.

102


Conclusion

Illustration personnelle - A partir du tableau de Gustave Courbet ( La mer calme _ 1869 - www.metmuseum.org ) pour le ciel et du tableau de Jacque Oussons ( Divine Comédie - Chant III- Au bord de l’Achéron - 2010 - www.blog.ousson.com ) pour le socle et la plateforme Collage - La plateforme horizontal comme espace abstrait entre la terre ténébreuse et le ciel tumultueux - La plateforme s’illustre comme la partie éclairé du socle, le personnage, quant à lui, représente l’habiter du socle et de la plateforme. 103


Conclusion

Je me questionne à présent sur l’usage de cette architecture du socle à plus grande échelle. En effet, l’usage du socle et de la plate-forme qu’il génère peuvent être producteur d’une architecture généreuse et pérenne pour des espaces plus grands. Lorsqu’on perçoit le potentiel architectural et spatial que dégagent les architectures des plates-formes Maya, il est légitime de penser que l’architecture du socle peut très bien s’exprimer à une autre échelle que celle de la maison. Cependant, lorsque l’échelle change, l’idée doit s’adapter, et l’intériorité du socle doit pouvoir se renouveler par un autre langage que par celui qu’on a pu voir dans les maisons. L’intérieur simplement massif du socle pourrait se transformer, à plus grande échelle, en espaces trop monotones avec une pauvreté spatiale et lumineuse, si toutefois on gardait le même langage du socle qu’emploient Malaparte et Campo Baeza. Alors, il faut peut être se tourner vers d’autres architectures pour appréhender l’architecture du socle à plus grande échelle. Je pense notamment à l’architecture médiévale ou l’architecture de Vauban qui ont une architecture de socle, cristallisée dans le paysage depuis des siècles. Ces architectures peuvent créer des pistes sur la question du : Comment habiter et penser le socle à une autre échelle ?

104


Conclusion

S o c l e1 : 1. Socle architectural : Base massive d’une architecture, habitée ou non, supportant une structure, une construction etc ... Faisant partie de la composition de l’édifice, le socle architectural s’accorde et contribue à l’expression du bâtiment par ses propres proportions et en créant une articulation spatiale et formelle entre la terre-support et la structure porté. 2. Architecture du socle: architecture massive qui élève sur son toit une plate-forme plane habitable. Architecture simple et radicale qui jouit d’une dualité entre son intérieur, cloisonné, d’aspect massif et sa plate-forme, libéré de toute contrainte spatiale, qui dialogue directement avec la légèreté de l’air. Volumétrie rectiligne horizontale attestant du poids et de la gravité de la construction qui créer une continuité de la terre-support par son dialogue stéréotomique avec le lieu.

1

- Proposition de définition personnel pour le terme de socle dans le langage architectural

105


BIBLIOGRAPHIE

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LIVRES

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REVUES POÏESIS N°2, La proportion et la composition. A.E.R.A. Toulouse. France. 1995. POÏESIS N°9, La part de l’art, A.E.R.A. Toulouse. France. 1995. TC CUARDENOS, 112 Campo Baeza, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014.

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108


Tc cuadernos, 112 Alberto Campo Baeza, «Plano horizontal plano» écrit par Alberto Campo Baeza, p18-19, Editions imbernon, Valence, Espagne 2014.

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109


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L’architecture du socle peut-elle se suffire à elle même? Le socle est par définition un support qui sert depuis l’antiquité à surélever et soutenir les bâtiments. Si les besoins techniques d’hier nécessitaient une base solide pour soutenir l’ensemble, de nos jours il n’est plus nécessaire de recourir au socle pour son rôle mécanique. Ce «mémoire» questionne ce rôle de support, inhérent au socle, qui le fige dans le temps et dans son expression architecturale. Alors, il est nécessaire de définir le rôle du socle d’aujourd’hui. Brancusi, artiste sculpteur, dira du socle au début du siècle: «Le socle fait partie de la sculpture, sinon je m’en passe». Ses travaux questionnent et reconsidèrent la place du socle, dans sa relation avec l’espace et la sculpture: «Les socles œuvres» de Brancusi haussent les supports au titre d’œuvres. C’est autour de pensées d’artistes, comme Rodin, Giaccometti, Brancusi et d’architectes : Campo Baeza, Utzon et Libera (Malaparte), que se façonnera cette recherche qui interrogera les rapports essentiels qu’entretiennent le socle et l’œuvre, le socle et son environnement, le socle dans une architecture et le socle comme architecture.

M2M I Les pensées du projet I 2016 I Florent Quintard

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