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Maison Jaune, Port d’Amar Samedi 13 août, 9 h

Lorsque Lou se leva ce matin-là, elle décida que le samedi 13  août serait une journée en tout point exceptionnelle. Elle n’avait pas choisi ce jour au hasard  : c’était l’anniversaire de Mme  Rose, sa gouvernante. Bonne nouvelle, constata l’adolescente en ouvrant les volets de sa chambre, le soleil brille comme un samovar1 bien astiqué. La comparaison trahissait ses origines : Lou était russe par sa mère. Elle resta un moment à la fenêtre à respirer l’air frais du matin en contemplant le jardin. Devant elle se tenait le grand marronnier, sur la droite les parterres de fleurs, à gauche le coin potager et au fond, contre le mur ­d’enceinte, la cabane à outils pleine de bons souvenirs de parties de cache-cache avec Stan. Pour bien commencer cette journée à part, elle se fit couler un bain dans lequel elle versa trois bouchons de gel moussant parfumé à la mangue. Normalement, elle prenait une douche rapide, mais puisque rien ne devait être comme d’habitude… Elle marina longtemps dans l’eau en rêvassant. Ses pensées sautaient du coq à l’âne sans s’attarder sur 1.  Grosse bouilloire surmontée d’une théière.

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quelque chose en particulier. Si on lui avait demandé « à quoi tu penses ? », elle aurait été incapable de répondre. Lou était très intelligente. Son cerveau avait l’habitude de tourner très vite et elle passait sans cesse d’une idée à l’autre. Ce n’était pas un atout pour les études, ses résultats scolaires étaient souvent calamiteux. Ses parents, rarement présents, s’en fichaient, mais Mme  Rose s’en inquiétait. C’était bien grâce à elle que Lou avait, jusqu’à cette année, réussi à passer de classe en classe. Une fois sortie de son bain, l’adolescente retourna dans sa chambre. Y mettre de l’ordre aurait été une bonne idée, une action super originale pour ce jour qu’elle avait décrété définitivement exceptionnel, car elle ne rangeait jamais sa chambre. Des livres et des journaux traînaient en permanence par terre. En les soulevant, on découvrait qu’ils dissimulaient des paquets de chips éventrés, des tubes de gouache orphelins de leurs bouchons, et autres chaussettes sales dépareillées. Seulement, Lou n’avait vraiment pas envie de ranger quoi que ce soit. D’ailleurs, elle ne voyait même pas que la pièce était un véritable capharnaüm. Plantée nue devant sa penderie, elle entreprit de trouver la tenue idéale –  et si possible originale  – qu’elle porterait ce soir-là. Une petite fête pour ­l’anniversaire de Mme  Rose était en effet prévue

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au  programme. La gouvernante l’avait décidée la semaine précédente en apprenant que le cirque Bruss était de passage à Port d’Amar. Jadis, Mme  Rose avait fait partie de la troupe comme trapéziste. Une grave chute au cours d’un spectacle l’avait contrainte à prendre une retraite anticipée. Mais, comme disait Mme  Rose, « un malheur peut entraîner un bonheur », car elle était très heureuse de sa nouvelle vie à la Maison Jaune. La gouvernante avait invité trois personnes que Lou ne connaissait pas. Ce n’étaient pas des amis proches car Mme Rose n’en avait pas vraiment. Constantin, l’oncle de Lou, qui habitait lui aussi la  Maison Jaune, serait présent évidemment, tout comme Stan qui viendrait en ami et voisin, sa maison étant à deux pas. Lou décrocha un tutu rose, clairement trop petit, mais qu’elle essaya malgré tout. Après s’être regardée dans la glace, elle admit qu’il la boudinait un tantinet et l’envoya valdinguer à travers la chambre. Elle repéra la grande chemise blanche, empruntée définitivement à son oncle Constantin. Portée en robe, jambes nues, avec une ceinture et ses baskets rouges, ça pouvait être amusant. Elle réfléchit trente secondes, décida finalement que non, ça ne lui ­plaisait pas tant que ça. Elle envisagea sa salopette Oshkosh

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rayée, copie conforme de celle qu’elle portait à l’âge de trois ans, puis un fourreau vert foncé, mais elle les élimina tous les deux : la salopette n’était pas assez sexy, le fourreau un peu trop. Elle dénicha un kilt écossais magnifique, dans des tonalités de rouge et de rose, acheté d’occasion chez Toudokaze, sa boutique préférée. Mais il était en pure laine vierge et, en plein mois d’août, elle risquait de mourir de chaud. Au terme de ces recherches infructueuses, Lou arriva à la conclusion qu’elle n’avait rien à se mettre pour la soirée d’anniversaire de Mme  Rose. Que faire ? Elle enfila un jean et un tee-shirt blanc basique et décida d’aller prendre son petit-déjeuner habituel à base de citron. L’acidité lui donnait souvent des idées. Dans la cuisine se trouvaient déjà Moby  Dick et Cap’tain  Cook, confortablement étalés sur la table dans une flaque de soleil. —  Vous, les chats, vous n’avez pas de problème de garde-robe, leur dit-elle en tranchant net un citron. Elle planta les dents dans l’une des moitiés et se délecta de la pulpe acide. Croquer dans un citron était un vieux rituel. La toute première fois ­remontait à ses cinq ans. C’était un souvenir précis : elle avait voulu imiter le chef cuisinier du

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Crystal  Harmonie, un bateau de croisière sur lequel elle voyageait avec ses parents. Le cuisinier avait lui-même pris cette habitude dans sa jeunesse pour avoir son quota de vitamine  C. Elle se rappelait comme si c’était hier son regard admiratif devant cette petite fille mâchouillant courageusement la chair terriblement acide. Aujourd’hui, l’effet stimulant du citron ne semblait cependant pas agir. Lou avait beau mâcher, elle n’avait toujours pas d’inspiration pour la tenue de soirée d’anniversaire. Elle sortit dans le jardin et rejoignit Mme Rose qui se trouvait dans le potager. C’était une charmante petite dame blonde et bouclée, devenue toute ronde en descendant de son trapèze volant. —  Bon anniversaire, Mme  Rose ! s’écria la jeune fille en se jetant à son cou. —  Merci, ma chérie ! Regarde-moi cette jolie ciboulette, dit la gouvernante, en se penchant pour ramasser quelques brins d’herbes aromatiques. J’en mettrai dans ma salade Olivier. —  Miam, de la salade Olivier, se réjouit l’adolescente. Lou adorait cette recette typiquement russe dans laquelle on mélangeait pommes de terre, carottes cuites, pommes crues, cornichons en rondelles, dés

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de jambon, petits pois, oignons, mayonnaise, persil et ciboulette. —  Ce soir, buffet russe à volonté ! J’ai prévu toutes sortes de zakouskis : saumon fumé, harengs, viandes froides, caviar d’aubergine. —  Mme  Rose, je sens que ça va être une soirée mémorable ! —  Je dirais même plus : inoubliable ! plaisanta la petite dame ronde. Comment vas-tu t’habiller ? —  Surprise, surprise ! dit Lou qui venait d’avoir une idée très amusante.

Chez Stan O’Connor Samedi 13 août, 11 h

Stanislas O’Connor, dit Stan, était un rouquin aux yeux incroyablement verts et aux dents de devant particulièrement écartées. Il était plutôt joli garçon, mais n’avait pas l’air de le savoir. Il s’intéressait à beaucoup de choses et son aspect physique ne faisait pas partie de la liste. Ses centres d’intérêt étaient les ordinateurs et tout ce qui va avec (jeux, programmes, programmation, logiciels, recherche…), sa souris apprivoisée Santiago, la défense des animaux et… Lou Kerval !

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Il était justement en train de la regarder sortir de chez elle. Depuis la fenêtre de sa chambre, Stan avait une vue imprenable sur la Maison Jaune. Où allaitelle de son pas souple et dynamique ? Il faillit l’interpeller pour lui proposer de l’accompagner, puis il pensa qu’elle allait peut-être faire du shopping, et comme il avait horreur de ça, il préféra s’abstenir. Stan était ravi d’habiter dans la même rue que Lou car, pour dire la vérité, il avait un mal de chien à se passer d’elle. En fait, il n’essayait pas. Quand il lui arrivait de se projeter dans le futur, Lou était toujours là, avec lui. Contrairement à ce que certains s’imaginaient au lycée, elle n’était pas sa petite amie. Ils étaient juste amis, voilà tout. Lorsque l’adolescente disparut de son champ de vision, il reporta son attention sur son autre grande amie  : Santiago. Il avait récemment remplacé sa vieille cage à barreaux par un immense aquarium en verre, sur lequel il avait fixé un couvercle grillagé amovible. La souris avait beau être apprivoisée, une fugue restait toujours possible. Cette nouvelle maison offrait de nombreux avantages. Elle permettait d’éviter les projections de litière et elle protégeait l’animal des courants d’air. Au mois de janvier, Santiago avait attrapé un rhume, Stan l’avait

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sauvée in extremis grâce aux remèdes homéopa­thiques qu’un vétérinaire lui avait conseillés. De plus, l’aquarium, grand et confortable, faisait beaucoup moins prison que la vieille cage à barreaux. Stan y avait installé une mini-salle de sports équipée d’une sorte de tapis de marche pour lui permettre de faire de l’exercice. Il avait également aménagé des recoins pour qu’elle puisse se cacher, dont un nid douillet en terre cuite dans lequel Santiago dormait actuellement à poings fermés. Stan avait envie de la réveiller pour jouer avec elle, mais il se retint. Règle numéro un du bon maître de rongeur  : ne jamais déranger l’animal pendant son sommeil. La souris est en effet une espèce timide, sensible, qui s’apeure facilement. Renonçant à Santiago, l’adolescent s’installa à son bureau, en l’occurrence une grande planche de bois montée sur des tréteaux et encombrée d’ordinateurs. En ce moment, il en avait trois, dont un complètement hors d’usage qu’on lui avait donné et qu’il était en train de réparer. Une fois remis en état de marche, il l’offrirait à une association caritative, ainsi qu’il le faisait régulièrement. Il avait l’intention d’y travailler toute la journée, puis il prendrait une douche et mettrait une chemise propre pour la soirée d’anniversaire de Mme Rose.

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Samovar Enigme du pendu