Le français dans le monde N°376

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REVUE DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES PROFESSEURS DE FRANÇAIS

le français dans le monde

lefrançais le monde dans

N° 376 JUILLET-AOÛT 2011

// MÉTIER //

Pérou : professeure de bonheur Voyage dans la tête des bébés en Grande-Bretagne

// DOSSIER //

Vive les vacances !

FIPF

www.fdlm.org

13 €

-

ISSN 0015-9395 ISBN 978-2-090-37067-6

N°376

JUILLET-AOÛT 2011

DOSSIER Vive les vacances ! Tendance autrement...

Tendance autrement…

// ÉPOQUE //

// MÉMO //

Zep père de Titeuf Montréal rêve de football

Prix RFI : trente ans de francophonies musicales


Spécial TBI

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Avec les packs numériques pour la classe : enseignez le FLE sur le mode interactif !

navigation par le sommaire interactif

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Accueil enseignants : «Espace Raspail» 59, boulevard Raspail 75006 Paris Tél. : 33 (0) 810.153.923

Diffusion en France : Les Éditions Didier 13, rue de l’Odéon 75006 Paris Tél. : 33 (0) 1.44.41.31.31 fax : 33 (0) 1.44.41.31.48

Diffusion à l’étranger : Hachette Livre International 58, rue Jean Bleuzen 92178 Vanves Cedex www.hachette-livre-intl.com Tél. : 33 (0) 1.55.00.11.00 Fax : 33 (0) 1.55.00.11.40


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numéro 376

Sommaire

Métier / Reportage

Les fiches pédagogiques à télécharger Graphe : Hasard Portrait : Zep et son double ● Économie : Friche industrielle Entre passé et avenir ● Clés : La notion d’interaction (1) ● Expérience : L’étymologie en classe pour le plaisir de la langue ● Dossier : Des congés autrement fiches pédagogiques ● BD : « Le jour où Laurent à télécharger sur : est tombé » www.fdlm.org ● Jeux pour la plage ● ●

ÉPOQUE 4. Portrait Zep et son double

6. Tendance Tout le monde il est gentil ?

7. Sport Montréal rêve football

8. Économie

Voyage dans la tête des bébés 32

Friche industrielle, entre passé et avenir

Dossier

10. Regard

Vive les vacances !

« L’humanité s’écrit au singulier »

12. Rencontre Alain Rey, l’homme qui murmurait à l’oreille des dicos

13. Festival Printemps de Bourges : pour toutes les musiques

14. Une journée dans la vie de…

Les vacances, « un élément structurant de nos sociétés » ..........................................47 J’irai dormir chez vous ......................................49 Des congés autrement ......................................51 Sous la lumière de l’été ......................................53

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Valentina, écrivain public

MÉTIER 18. L’actu

Le français dans le monde sur Internet : http://www.fdlm.org

La joie de vivre le français FIPF : la plate-forme est ouverte

32. Reportage 20. Focus

Voyage dans la tête des bébés

Pour un statut spécifique et autonome de l’écrit

INTERLUDES 2. Graphe Hasard

34. Innovation 22. Mot à mot

Babelweb, nouvelles perspectives pour la classe de langue

16. Poésie

36. Enquête

Michel Houellebecq : « Le sens du combat »

Dites-moi Professeur

24. Clés

Méthode intuitive pour cours nomade

40. Nouvelle

La notion d’interaction (1)

38. Ressources 26. Zoom

Du tourisme, oui, mais virtuel !

Tahar Ben Jelloun : « Homme sous influence »

Professeure, je me suis sentie tout de suite à l’aise

28. Savoir-faire

MÉMO 56. À écouter

L’effet « théâtre »

54. BD ARichard : « Le jour où Laurent est tombé »

58. À lire 30. Expérience

Couverture : Shutterstock

L’étymologie en classe pour le plaisir de la langue

64. Jeux 62. À voir

Exercices pour la plage

Le français dans le monde, revue de la Fédération internationale des Professeurs de français - www.fipf.org, éditée par CLE International – 9 bis, rue Abel Hovelacque – 75 013 Paris Tél. : 33 (0) 1 72 36 30 67 – Fax. 33 (0) 1 45 87 43 18 – Service abonnements : 33 (0) 1 40 94 22 22 – Fax. 33 (0) 1 40 94 22 32 – Directeur de la publication Jean-Pierre Cuq (FIPF) Directeur de la rédaction Jacques Pécheur (ministère de l’Éducation nationale – FIPF) Secrétaire général de la rédaction Sébastien Langevin Relecture/correction Marie-Lou Morin Relations commerciales Sophie Ferrand Conception graphique miz’enpage - www.mizenpage.com – Commission paritaire : 0412T81661. 51e année. Comité de rédaction Dominique Abry, Isabelle Gruca, Valérie Drake, Pascale de Schuyter Hualpa, Chantal Parpette, Jacques Pécheur, Florence Pellegrini, Nathalie Spanghero-Gaillard. Conseil d’orientation sous la présidence d’honneur de M. Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie : Jean-Pierre Cuq (FIPF), Pascale de Schuyter Hualpa (Alliance française), Raymond Gevaert (FIPF), Michèle Jacobs-Hermès (TV5), Xavier North (DGLFLF), Soungalo Ouedraogo (OIF), Nadine Prost (MEN), Jean-Paul Rebaud (MAEE), Madeleine Rolle-Boumlic (FIPF), Vicky Sommet (RFI), Jean-Luc Wollensack (CLE International).

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interlude // « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce qu’on sait où l’on va ? » Denis Diderot, Jacques le Fataliste et son maître

« Le hasard fait bien les choses ? J’en connais un, il a pas dû être fait par hasard, alors. »

© Dan Brownsword/cultura/Corbis

Coluche

La fiche pédagogique à télécharger sur : www.fdlm.org

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« Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un évènement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde. »

« lI n'y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »

Cioran, De l’inconvénient d’être né

Paul Éluard Le français dans le monde // n° 376 //juillet-août 2011


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« Fraterniser avec une anguille : quand par hasard on l’aime, elle s’esquive. » Proverbe gabonais

« Le hasard souvent fait bien les choses Surtout quand on peut l’aider un peu. Une étoile passe, et je fais un vœu Nous nous reverrons un jour ou l’autre Si Dieu le veut. »

« Nous trouvons de tout dans notre mémoire ; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met au hasard la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux. » Marcel Proust, La Prisonnière

Charles Aznavour, « Nous nous reverrons un jour ou l'autre »

« Avec le temps… Avec le temps, va, tout s’en va Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard » Léo Ferré, Amour Anarchie, « Avec le temps »

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époque // portrait Devinette : qui a une mèche rebelle, une bouille en forme d’œuf, des pantalons pattes d’eph’ et des baskets rouges ? Trop fastoche… C’est Titeuf ! Star incontestée des cours de récré, champion des ventes d’albums, voilà maintenant près de vingt ans qu’il promène sa silhouette singulière sous la mine de Zep, dessinateur suisse éternellement jeune.

La fiche pédagogique à télécharger sur : www.fdlm.org

Zep et son double D

Par Christophe Quillien

ans la vraie vie, Titeuf existe pour de bon. Enfin, presque. Il s’appelle Philippe Chappuis et signe ses albums du pseudonyme Zep – un clin d’œil à Led Zeppelin, son groupe de rock favori. Zep est le « papa » de Titeuf. Il lui a donné naissance un peu par hasard, au début des années 1990. Las de multiplier en vain les allers-retours entre sa ville natale de Genève et les bureaux des éditeurs parisiens ou bruxellois, qui refusaient tous ses projets, il avait fini par renoncer à la bande dessinée. Désormais, il ne dessinerait plus que pour lui, dans le secret de ses petits carnets, qu’il jugeait plus à même de traduire ses états d’âme, ses inquiétudes et ses interrogations. C’est ainsi qu’est apparu un jour, par le hasard conjugué à l’inspiration et au coup de crayon, ce petit personnage

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appelé à un grand destin. La suite de l’histoire est connue. Publié dans un fanzine, ces magazines de BD réalisés par des passionnés, Titeuf attire l’attention de l’éditeur Jean-Claude Camano, qui lui fait signer illico un contrat chez Glénat. Titeuf était né… Pour Philippe Chappuis, ce fut comme une seconde naissance.

Laisser remonter les souvenirs de jeunesse Pourtant, avec le recul – et le succès (voir encadré) –, Zep ne regrette pas ses refus répétés. C’est sans doute grâce à eux qu’il a pu préserver sa personnalité et son « helvétitude ». « Mon isolement géographique a été une chance, analyse-t-il aujourd’hui. Si j’avais vécu en France ou en Belgique, j’aurais fait le siège des éditeurs toutes les semaines, et ils auraient sans doute fini par modeler mon travail en fonction de leurs attentes. » Depuis

Titeuf : le film

Ça devait bien arriver un jour : après la BD et les dessins animés à la télé, Titeuf est désormais une star de ciné ! Sorti sur les écrans le 6 avril, Titeuf le film réunit un casting « pô croyab’ », de Jean Rochefort à Maria Pacôme en passant par Michael Lonsdale et… Johnny Hallyday. Réalisé en 3D par Zep lui-même, ce film d’animation joue sur un double niveau de lecture en s’adressant aux petits comme aux grands : tandis que Titeuf cherche à se faire inviter à l’anniversaire de Nadia, la menace de la séparation de ses parents pèse sur lui…

la parution du premier album de Titeuf, en 1993, son géniteur n’a pas changé. Sa méthode est restée la même : plonger en lui-même, se mettre à l’écoute de l’enfant qu’il était, laisser remonter ses souvenirs de jeunesse pour les traduire en images à travers les petites histoires de son double de papier. « Je ne construis pas mes livres en fonction d’un thème précis. Je me laisse guider par la rêverie. C’est elle qui me permet de penser et d’écrire comme mon personnage, explique Zep. Le plaisir de dessiner est lié à l’enfance, même si, à 40 ans, je ne porte plus sur elle le regard qui était le mien quand j’en

« J’aime jouer avec les synonymes ou le triple sens. Cela m’amuse d’avoir une approche enfantine de la langue. »

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de brader la langue française, quand il ne faisait que jouer avec ses possibilités pour mieux l’enrichir. « Aujourd’hui, je rencontre plus souvent des enseignants enthousiasmés par mon travail, se réjouit Zep. Même si je croise parfois des grincheux qui n’aiment pas la bande dessinée et qui se sentent un devoir de la combattre. Mais neuf fois sur dix, ils n’ont pas lu les albums… Je ne suis pas un adepte du “parler mal” pour le plaisir. Quand j’ai commencé Titeuf, j’avais envie de faire s’exprimer mes personnages comme de véritables enfants. Et même si la langue française est moins créative que l’anglais ou l’allemand, j’aime jouer avec les synonymes ou le triple sens. Cela m’amuse d’avoir une approche enfantine de notre langue. »

avais 25. » C’est là le secret de Zep. Quand il fait vivre Titeuf, il est Titeuf, et personne d’autre. Psychologiquement, mais aussi physiquement. « Quand je dessine Titeuf, quelque chose d’assez bizarre se passe […]. Ma position change, je me courbe sur mon carnet, les pieds en dedans, et je me mets à écrire maladroitement […]. En fait, j’ai le sentiment de quitter ma vie d’adulte et de redevenir un petit garçon », expliquait-il en 2004 dans Le Monde de Zep, un beau livre qui donne à voir sa maîtrise graphique et la richesse de son inspiration. Là où tant de BD censées incarner l’enfance ne font que refléter une vision d’adulte, à l’image de la série Le Petit Spirou, Zep sait comme personne en exprimer les doutes et les interrogations existentielles, les petites joies et les grands bonheurs. Titeuf s’interroge sur la sexualité, se pose des questions sur l’amour et cherche désespérément à percer les mystères de la vie. À commencer par le premier d’entre eux : les filles, objets d’une fascination mêlée de crainte. Mais aussi de souffrance : amoureux fou de Nadia, sa voisine

de classe, le malheureux Titeuf va de déconvenues sentimentales en paires de gifles. Ses jeunes lecteurs trouvent ainsi dans ses albums l’écho de leurs propres questionnements. Des questionnements qui étaient aussi ceux du jeune Philippe Chappuis voilà quelques années…

En avril 2011, Titeuf devient une vedette du grand écran grâce à un long-métrage en 3D.

Des enseignants enthousiasmés Et puis, il y a les répliques de Titeuf, formidables d’inventivité, de drôlerie et de poésie, et dont certaines (« C’est pô juste ! ») sont passées dans le langage de tous les jours. Des répliques qui n’ont pas toujours plu aux censeurs : certains esprits bienpensants ont longtemps accusé Zep

Titeuf en chiffres Titeuf n’est peut-être pas le meilleur élève de sa classe, mais il est à coup sûr le meilleur vendeur de la bande dessinée d’aujourd’hui ! Il n’y a qu’un nouvel album d’Astérix pour afficher des tirages et des chiffres de vente comparables. Et Titeuf, lui, n’a pas besoin de potion magique… Son éditeur, Glénat, déclare avoir vendu quelque 20 millions d’exemplaires de la série, traduite dans plus de 25 pays. En

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1993, le premier titre, Dieu, le sexe et les bretelles, avait été tiré à 3 000 exemplaires. En 2008, le douzième Titeuf, Le Sens de la vie, a été imprimé à 1,8 million d’unités… Et les albums « pour adultes » de Zep, même s’ils touchent un public moins large, affichent eux aussi des scores honorables : selon Delcourt, son éditeur, Happy Sex s’est écoulé à quelque 400 000 exemplaires…

« Quand je dessine Titeuf, quelque chose d’assez bizarre se passe. En fait, j’ai le sentiment de quitter ma vie d’adulte et de redevenir un petit garçon. » Mine de rien, Zep a bousculé les habitudes tranquilles de la BD pour la jeunesse. Grâce à lui, une nouvelle génération d’auteurs – que l’on retrouve notamment dans le magazine Tchô ! qu’il supervise pour les Éditions Glénat – s’est autorisée à en renouveler les thèmes et les codes. Titeuf a fait entrer le monde d’aujourd’hui dans la bande dessinée et dans les cours de récréation. Et ce n’est pas terminé : Zep prépare le treizième album de son héros à la mèche blonde. « Je n’ai jamais pensé que je dessinerais Titeuf toute ma vie, précise son père (très) spirituel. Je prends du plaisir à le dessiner, mais le jour où je n’aurai plus rien à raconter, j’arrêterai, et personne ne reprendra le personnage. » Que ses fans se rassurent : nous n’en sommes pas encore là. Avant de profiter d’une retraite bien méritée, Titeuf doit encore éclaircir quelques mystères de l’existence. Et il n’a toujours pas renoncé à se marier avec Nadia… ■

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époque // tendance

© Plainpicture/Stefanie Grewel

« Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », l’affirmation ironique de Jean Yanne (1970), en dépit de nombreuses initiatives, a encore de beaux jours devant elle avant de devenir une franche réalité. Enquête.

Tout le monde

Temps de crise oblige, s’affirme partout le désir de réhabiliter cette gentilesse longtemps considérée comme désuète.

il est gentil ?

Par Jacques Pécheur

I

l faut le savoir, plus d’un Français sur trois (41 %) a peur de se faire avoir ou de passer pour un imbécile. C’est ce que révèle un sondage TNS Sofres Logica réalisé pour Psychologies Magazine. Si on ajoute à cela que près de la moitié ressent de l’agressivité et de la méchanceté autour de lui, c’est peu dire que la gentillesse a du mouron à se faire ! Surtout quand, en plus, ils voient de l’agressivité partout : au volant, pour plus de 50 % d’entre eux, comme au travail pour 43 % des personnes interrogées. Alors quand Psychologies Magazine lance la Journée de la gentillesse, qui plus est en plein mois de novembre pluvieux et déprimant, il faut avouer qu’il faut un certain courage. Pour-

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tant, il ne fait qu’emboîter le pas à un mouvement apparu dans les années 1960 au Japon : le Mouvement de la petite gentillesse – se rendre acteur d’une petite attention quotidienne – relayé depuis par le Mouvement mondial de la gentillesse qui compte aujourd’hui plusieurs millions d’adeptes dans 18 pays. « Une valeur très positive » Et puis cette initiative est portée par un courant éditorial où plusieurs ouvrages traitant du sujet ont retenu l’attention du grand public : le livre du psychiatre Serge Tisseron, L’Empathie au cœur du jeu social (Albin Michel) ou les best sellers du cancérologue suédois Stefan Einhorn L’Art d’être bon, oser la gentillesse (Belfon, 2008) ou du psychothérapeute et formateur en communication non violente Thomas d’Ansembourg Cessez

d’être gentil, soyez vrai (Éditions de l’Homme, 2001) ; sans oublier ceux qui, comme Éric Albert, fondateur de l’Institut français d’action sur le stress, et Laurence Sautner s’intéressent dans leur ouvrage Stress.fr (Eyrolles) au stress, mal des entreprises et source de beaucoup d’agressivité dans le monde du travail. Si avec ça les Français ne font pas preuve de gentillesse, c’est à désespérer ! D’autant plus, assure Serge Tisseron, que « les Français considèrent la gentillesse comme une valeur très positive mais que le principal obstacle à la gentillesse est le manque d’estime de soi. Être à l’écoute des besoins d’autrui demande en effet une grande sécurité intérieure. » Créer du lien Temps de crise oblige, s’affirme partout le désir de créer du lien et donc

de réhabiliter cette gentillesse longtemps considérée comme désuète ou réservée au monde merveilleux des Bisournous. Alors pour contourner scepticisme et attitude ironique, une seule arme, l’arme absolue : Internet. Si l’on tape « gentillesse », on se retrouve face à une multitude de sites : site officiel www.lajourneedelagentillesse.com ou au choix sur Facebook, Colunching, Voisinssolidaires.fr ou Dinedong.com… On n’en est pas encore au free hugs australiens, ces câlins sans arrière-pensée proposés au premier passant venu, mais on nous le dit, « la gentillesse est contagieuse ». Si l’on en croit Thomas d’Ansembourg, « nous avons tous de plus en plus conscience de la nécessité de cette écologie relationnelle qui consiste à se promener dans la vie avec une conscience aimante et respectueuse ». Allez, Français, encore un effort ! ■

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époque // sport

Par Pierre Godfrin

À

quelques jours du début de la saison de deuxième division nordaméricaine de soccer (l’appellation du football aux États-Unis et au Canada), les spectateurs du premier entraînement de l’Impact de Montréal ne sont pas légion. Et pour cause, à quelques mètres du terrain en synthétique du complexe sportif Bell, une patinoire est entourée par des dizaines d’inconditionnels du club de hockey sur glace de la ville, les Canadiens, la fierté de la cité québécoise. Une situation qui suscite la colère de Philippe Germain, le descripteur, comprenez « commentateur », des matchs de l’Impact pour Radio Canada. Pourtant, ce journaliste est bien conscient que le gouffre est encore abyssal à Montréal entre les deux équipes. Si les Canadiens ont été créés en 1909 et sont les plus titrés de l’histoire du hockey nord-américain, l’Impact n’a été fondé qu’en 1992… Dur d’exister donc pour ce club sans stars, si ce n’est le meilleur attaquant canadien, Ali Gerba, d’autant que le niveau de jeu pratiqué est encore très loin du modèle européen. « C’est injuste de comparer les deux en raison du nombre d’années, estime cependant Philippe Germain. Cela dit, un

© Léo-Paul Ridet

Dure existence pour le football à Montréal, ville qui n’a d’yeux que pour le hockey. Et pourtant l’Impact, équipe née en 1992, ne manque pas d’élan.

Montréal

Le jeune club montréalais accueille plus de 10 000 spectateurs chaque soir de match.

rêve football

bon club de MLS (première division nord-américaine, ndlr) peut facilement tenir tête à un club moyen de Ligue 1. Même si, sur un championnat, c’est autre chose… » Et cela tombe bien : dans un an, l’Impact fera ses grands débuts dans la MLS, l’élite du soccer, dans le stade Saputo qui sera agrandi pour la bagatelle d’environ 29 millions de dollars. Le tout avec un effectif qui s’enrichit de joueurs français d’année en année. Une pépinière francophone Présent à l’Impact depuis une saison, le Nantais Philippe Billy est le mieux placé pour s’exprimer sur les conditions de vie des six Français présents au club depuis février 2011 : « C’est un peu une France américanisée ici. La vie est très agréable. Il n’y a pas tous les problèmes qu’on a en France, comme le chômage et le racisme. Il y a toujours quelque chose à faire à Montréal. » Dithyrambique envers la ville francophone, cet ancien défenseur de Brest, au discours parfois aseptisé,

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« C’est un gros plus pour l’Impact d’avoir autant de joueurs d’expression française […] car ces gars-là savent jouer au ballon. »

Dans un an, l’Impact fera ses grands débuts dans la MLS (première division nordaméricaine).

est conscient que les Français ont un statut privilégié au Québec. « C’est un gros plus pour l’Impact d’avoir autant de joueurs d’expression française, des Maghrébins et des Européens francophones, car ces gars-là savent jouer au ballon », reconnaît de son côté Philippe Germain pour qui leur arrivée constitue un apport de qualité en vue de la saison prochaine en MLS. Ainsi, lorsqu’il a appris la signature en janvier dernier d’Hassoun Camara, un milieu de terrain défensif qui a passé un an et demi à l’Olympique de Marseille, il était aux anges. Et ce même si le joueur n’a participé qu’à une rencontre avec l’OM… De son côté, Philippe Billy se voit déjà adulé comme Thierry Henry à New York : « Les gens nous idolâtrent beaucoup. Après dix défaites d’affilée, je suis sûr qu’ils nous encourageraient encore. Il y a 10 000 autographes à signer à la fin des matchs. » En attendant, Montréal a perdu son premier match de la saison à Tampa Bay (États-Unis) devant 3 693 spectateurs… ■

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époque // économie

© KRINITZ Hartmut / hemis.fr

Devenue complexe culturel, La Villette, à Paris, était un abattoir dont l’activité a duré plus de cent ans.

Friche industrielle

Entre passé et avenir S Tout est possible. Faire du neuf avec du vieux, renaître de ses cendres, même revivre après la mort. Non, il ne s’agit pas de transcendance, mais… de friches industrielles abandonnées à la rouille et au silence. De leur réhabilitation naissent des projets variés, insolites parfois, qui redonnent vie à ces grands témoins tristes de l’histoire des hommes. Inventaire.

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Par Marie-Christine Simonet

ouvent dans une situation environnementale dégradée, polluées par les produits chimiques ou les métaux lourds utilisés jadis par l’usine, les friches industrielles ont pourtant le grand avantage d’être situées dans le centre ou en périphérie des villes. Dès lors, elles peuvent être aménagées en espaces urbains durables : logements, complexes culturels, sportifs, zones industrielles et commerciales, espaces verts… L’imagination n’a, dans ce domaine, pas de limite. Les anciens abattoirs de La Villette, à Paris, le prouvent magistralement. Le dernier bœuf y est mort en mars 1974. Cinq ans plus tard, l’établissement pu-

blic du Parc de La Villette s’emparait du site et lançait le grand projet de réhabilitation et d’aménagement des 55 hectares de friches industrielles. Une triple ambition soutenait ce dessein : bâtir un ensemble architectural uniquement consacré à la musique, réaliser un musée national des sciences et techniques et créer un parc culturel urbain ouvert à tous. Le pari est gagné haut la main ! À Denain, dans le nord de la France, l’ancien site sidérurgique d’Usinor a été rendu à la vie, rompant enfin le silence funeste qui y régnait depuis 1980. Dans le quartier – bien nommé – du Nouveau Monde, plusieurs entreprises se sont implantées, dont certaines sont accueillies au sein de la Ruche industrielle du conseil général du Nord.

Même les terrils ont retrouvé des couleurs. L’un a été transformé en parc (les promeneurs y trouvent parfois du charbon qui affleure) ; l’autre, contre toute attente, est devenu Zone Naturelle d’Intérêt Écologique Faunistique et Floristique (ZNIEFF). À Lille, le parc Eco Industria, tout juste inauguré, s’est développé sur l’ancien site Selnor (Moulinex), dont les machines se sont tues en 2005.

Friches industrielles : logements, complexes culturels ou sportifs, zones commerciales, espaces verts… L’imagination n’a, dans ce domaine, pas de limite !

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en bref

© Albert Harlingue / Roger-Viollet

Le projet de construction par d’une ligne de métro aérien à Bagdad coûtera un milliard d’euros et sera financé par l’État français et des banques françaises. Alstom a signé en janvier 2011 un protocole d’accord pour la réalisation de cette ligne, qui pourra transporter 30 000 passagers par heure. Un accord définitif du gouvernement était attendu.

Sur les quatre entreprises qui s’y sont installées, trois sont dédiées au recyclage. Début 2012, deux autres entreprises sont attendues, spécialisées dans le recyclage du plastique. Bien plus au sud, sur la côte Atlantique, le superbe site de Paulilles a échappé au pire. Cette ex-dynamiterie, datant de 1871, dominée par une cheminée de 35 mètres de haut, a bien failli être rasée, après sa fermeture définitive en 1984, pour y édifier un complexe touristique de luxe. Finalement, en 1998, les 32 hectares du site furent rachetés par le Conservatoire du Littoral, qui décida, en partenariat avec le conseil général des Pyrénées-Orientales, de valoriser les atouts écologiques et paysagers du domaine, ainsi que sa mémoire industrielle. Dix ans plus tard, il était ouvert au public. Seuls quelques bâtiments ont été conservés et réhabilités, mais le patrimoine naturel (arbres et végétaux

La fiche pédagogique à télécharger sur : www.fdlm.org

remarquables) et culturel (objets et bâtiments de l’usine) ont été mis en valeur. Belgique, Suisse, Afrique : partout, on réhabilite… La France n’est pas la seule à souhaiter sauvegarder son patrimoine industriel. La Belgique voisine s’y emploie également. Exemple peu banal, le Pass, qui se décrit comme « un musée de sciences, de technologies et de société ». En fait, un ancien charbonnage du Borinage, dans le Hainaut : des bâtiments classés que l’on a réaffectés à une mission de culture scientifique et autour desquels une architecture moderne donne un cachet futuriste parfaitement adapté à ce témoin de l’histoire. Pour les forges de Clabecq, dans le Brabant wallon, le temps, arrêté en 2001, a repris son cours autour d’un projet basé sur la mixité. La dépollution du site, hydrocarbures et métaux lourds obligent, va durer trois ans. Il faudra ensuite une dizaine d’années pour développer les 80 hectares du site. L’objectif : des logements, des PME et des bureaux. Sans oublier, cela va de soi, des zones d’espaces verts.

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La Suisse, qui a recensé 17 millions de mètres carrés de friches industrielles – l’équivalent de la ville de Genève –, les convertit, elle aussi, peu à peu en centres de loisirs, de culture et de commerce. C’est ce qui est arrivé en 2000 à la fabrique plus que centenaire de compresseurs Sulzer-Burckhardt du quartier Gundeldinger à Bâle. Les toits ont été végétalisés, des mesures ont été prises pour

En 1979, l’établissement public du Parc de La Villette lançait le grand projet de réhabilitation des 55 hectares. optimiser la consommation d’eau et d’énergie et les matériaux de construction utilisés sont issus du recyclage. Ainsi, le site bétonné s’est transformé en une oasis verte au cœur de la ville. Et en Afrique ? Là-bas également des bâtiments promis à la décrépitude, voire à la démolition, reprennent de l’allure. Ainsi de l’ancien Palais du gouverneur de Grand-Bassam, à l’est d’Abidjan (Côte-d’Ivoire). Il a été reconverti en musée national du Costume en 1980. Oui, décidément, partout, tout est possible. ■

Les araignées sont menacées par l’activité humaine dans les milieux agricoles et forestiers, selon une étude espagnole. En provoquant des changements extrêmes de la structure de la végétation, le feu et les pesticides sont les grands types de menace qui affectent les écosystèmes étudiés. Les émissions de CO2 ont atteint leur plus haut niveau historique en 2010, dépassant de 5 % leur précédent record enregistré en 2008. Il s’agit d’un « sérieux revers » pour la lutte contre le réchauffement climatique, estime l’Agence Internationale de l’Énergie.

Le lobby agricole vient de remporter une importante victoire au Brésil, au détriment de la lutte contre la déforestation mise en place par le pays. Les députés ont approuvé une modification du code forestier qui assouplit les mesures de protection de l’Amazonie. L’entreprise japonaise Shimizu envisagerait de construire sur la Lune une longue bande de panneaux solaires. Le projet, nommé Luna Ring, permettrait de capturer l’énergie solaire. L’électricité résultante, qui pourrait atteindre les 13 000 térawatts (13 millions de milliards de watts) produits, serait transmise à la Terre, grâce à des micro-ondes ou des rayons laser.

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époque // regard

© Image Source / hemis.fr

À rebours de l’idée d’un monde découpé en aires de civilisations vouées à s’entrechoquer, comme l’a défendu Samuel Huntington, Christian Grataloup plaide pour une histoire mondiale, patrimoine commun de l’humanité.

« L’humanité s’écrit Par Alice Tillier

© DR

Le titre de votre ouvrage, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, est largement rhétorique. La réponse est bien évidemment « oui »… Christian Grataloup : Il s’agit de rompre avec les modèles d’histoire universelle évolutionnistes, qui ont dominé jusqu’au XXe siècle. Dans la vision d’une humanité en marche vers le progrès, il y avait les pays en avance et les pays en retard, les « pays développés » et les « pays en voie de développement ». Ces catégories ont commencé à être abandonnées dans les années 1980 au profit des expressions de « Nord » et « Sud » : le géo-

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Christian Grataloup est géographe et professeur de géohistoire à l’université Paris VII. Il est notamment l’auteur de L’Invention des continents (Larousse, 2009).

graphique remplace ici le temporel, parce qu’il paraît plus neutre. C’est le même choix qui a été fait pour le nom du musée du quai Branly, ouvert à Paris en 2006, « musée des arts et des civilisations d’Asie, d’Afrique, d’Océanie et des Amériques ». Mais cette neutralité est illusoire : le découpage des continents a été fait par les Occidentaux. Les catégories que l’on utilise sont porteuses d’une vision du monde. C’est une difficulté de l’histoire mondiale. S’agit-il de reprendre toute l’histoire de l’humanité ? C. G : L’idée de l’histoire mondiale ou histoire globale – discipline qui existe depuis trente ans aux États-Unis et qui est encore récente en France – est de se placer à l’échelle du monde. Le local et le régional ne sont étudiés que dans la mesure où ils s’articulent avec le mondial. Nous nous intéressons aux interactions entre les sociétés,

« L’histoire n’est pas monolinéaire. » aux influences réciproques, aux métissages. Jusqu’au XVe siècle, cette histoire mondiale est réduite : elle ne correspond qu’à l’Ancien Monde, de l’Europe au Japon, et laisse par exemple de côté les Aztèques ou les Incas qui n’ont pas de relations avec les Européens. Mais cet Ancien Monde est, lui, bien interconnecté. Un exemple frappant : la Peste noire du XIVe siècle, bien connue pour l’Europe. Elle a en réalité touché toutes les régions s’étendant du Japon à la Méditerranée – et épargné l’Afrique. Les épidémies sont révélatrices des réseaux de relations tissés entre les sociétés. Vous travaillez donc sur l’histoire des origines de la mondialisation… C. G : Les origines de la mondialisation telle qu’elle s’est produite ! Mais aussi sur les tentatives qui n’ont pas

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compte rendu L’écriture d’un roman « mondial » La France, l’Allemagne, chacun des pays européens a construit au XIXe siècle, au moment de la formation des États-nations, son « roman national », récit historique en partie mythique destiné à créer une identité nationale forte. Des « romans continentaux » ont été à leur tour forgés, notamment celui de l’Afrique. Christian Grataloup en appelle aujourd’hui à l’écriture d’un « roman mondial », histoire du monde propre à développer une conscience commune. L’enjeu, politique, civique, est de taille : il s’agit de gérer les problèmes mondiaux qui se posent, à commencer par l’élévation du niveau de la mer ou le réchauffement climatique. L’écriture de

cette histoire mondiale n’est pas sans difficultés : à l’échelle mondiale, il est impossible de définir une identité par rapport à un « Autre » – comme l’ont fait les romans nationaux ou continentaux ; les catégories temporelles que l’on a pu concevoir telles que l’Antiquité ou le Moyen Âge ne sont pas pertinentes pour l’ensemble du monde ; les catégories spatiales, à commencer par le découpage des continents (voir à ce sujet l’extrait ci-contre) sont des concepts non seulement occidentaux mais aussi tardifs. Christian Grataloup attire l’attention sur l’inscription historique de ces catégories et invite à repenser une histoire du monde qui ne soit pas vue d’Occident.

au singulier » abouti. L’histoire n’est pas monolinéaire. Les plus grands voyages ont été réalisés par les Polynésiens, qui ont parcouru plus de 20 000 kilomètres – soit la moitié de la circonférence terrestre – jusqu’à l’île de Pâques, Madagascar, sans doute l’Amérique aussi. Mais ils étaient trop peu nombreux pour maintenir le contact avec leur société d’origine et les liens ont été rompus. Avant la traversée de l’Atlantique et la « découverte » de l’Amérique au XVe siècle par les Européens, les Chinois ont envoyé des flottes gigantesques jusqu’aux côtes d’Afrique du Nord, jusqu’à un coup d’arrêt au début du XVe siècle, qui a laissé la voie libre aux Européens.

« Jusqu’au XVe siècle, l’histoire mondiale est réduite : elle ne correspond qu’à l’Ancien Monde, de l’Europe au Japon. »

Cette histoire globale, avec ses bifurcations, ses possibles, est finalement peu enseignée. Les étudiants, notamment en France, ignorent à peu près tout de l’empire Ming, pour ne prendre que cet exemple. C. G : Les programmes scolaires ont tendance à privilégier le patrimoine national, parce qu’il est constructeur d’identité. Depuis peu, l’étude d’un empire africain du Moyen Âge figure, en France, au programme d’histoire. Mais non sans critiques. Certains considèrent comme inutile d’enseigner une histoire lointaine à des élèves qui ne connaissent pas leur propre histoire… Des programmes scolaires mondiaux sont difficiles à envisager. Le manuel franco-allemand n’est d’ailleurs guère utilisé en classe. Il n’en reste pas moins que nous avons un patrimoine mondial : les sociétés sont diverses, mais l’humanité s’écrit au singulier. n

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extrait « Les Orients (Proche, Moyen, Extrême) sont une mise en perspective subjective vue d’Europe. Pour un Japonais, le Liban n’est pas plus proche que la Corée extrême. Plus précisément, il s’agit du passage dans le vocabulaire diplomatique et journalistique de découpages conçus par l’état-major britannique, l’institution qui était la plus à même de se poser des questions de gestion du Monde dans la seconde moitié du XIXe siècle. Aujourd’hui, l’expression “Extrême-Orient” […] a beaucoup vieillie. Curieusement, dans le langage courant, c’est le mot “Asie” lui-même qui s’y est substitué ; il ne vient guère à l’esprit, sauf […] chez les adversaires de la Turquie en Europe, de situer, par exemple, le Liban en Asie. “L’émergence de l’Asie”, naguère la “crise asiatique”,

voilà des formules qui évoquent immédiatement la Chine et ses voisins et non pas l’ensemble de terres à l’est de l’Europe que nos planisphères persistent à nommer “Asie”. Ce glissement du vocabulaire d’usage à propos du mot “Asie” est cohérent avec la portée géographique la plus courante du mot “Orient” […]. Le nord de l’Afrique, du Maroc à l’Égypte, y participe. […] On a là un découpage de l’Ancien Monde qui s’impose de plus en plus dans le vocabulaire courant […]. D’est en ouest se succèdent l’Asie, l’Orient et l’Europe. Au sud (du Sahara, en fait), se trouve l’Afrique. » Christian Grataloup, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, Armand Colin, coll. « Éléments de réponse », 2011, pp. 105-107.

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époque // rencontre

© Raphael Gaillarde-Gamma Rapho

Alors que Le Petit Robert fête ses 60 ans, son principal concepteur et rédacteur, Alain Rey, continue à se passionner pour les mots. Dans Le Dictionnaire amoureux des dictionnaires, il s’interroge avec érudition et volupté sur ces étranges objets que sont les dicos.

L’homme

qui murmurait à l’oreille des dicos Critique Propos recueillis par Sébastien Langevin Dans l’avant-propos du Dictionnaire amoureux des dictionnaires, vous écrivez que le dictionnaire est un « objet familier mais mal connu »… A. R. C’est le lieu où se rencontrent toutes les particularités des langues et de leurs usages. Car le contenu d’un dictionnaire, c’est beaucoup plus une sélection d’usages que la totalité de la langue. D’abord dans le temps, on choisit en général la période contemporaine. Au point de vue social, ce n’est jamais très clair, car on peut aborder la langue spontanée, populaire, mais elle n’est jamais si bien servie que la langue plus élaborée, reflétée par la littérature. Ensuite, il y a toutes les possibilités de variantes géographiques à l’intérieur d’une même langue, et indépendamment des dialectes : c’est le cas en France où l’on ne parle pas absolument de la même façon dans le nord de la France, à Lille par exemple et dans le Sud, comme à Marseille. Tout dictionnaire est un reflet

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partiel de la réalité, il exprime implicitement le point de vue de son concepteur sur la langue. Quel est le but de ce Dictionnaire amoureux des dictionnaires ? A. R. L’éditeur m’a tout d’abord contacté pour que j’écrive une réflexion sur le lexique présenté de manière aimable. Je l’ai rapidement convaincu de publier ce dictionnaire qui fait référence à sa propre collection « Le Dictionnaire amoureux de… » : celui-ci est le cinquantième. J’ai déjà publié plusieurs ouvrages sur les dictionnaires, mais de nature universitaire. Ça me paraissait intéressant de reprendre les choses pour un plus large public. Et de même que l’on ouvre la description du français à des formes de français du monde

Entre Batman et Balzac, Alain Rey rend hommage aux lexicographes, amateurs ou professionnels.

Si le titre existait, Alain Rey serait prince des lexicologues, comme il existe un prince des poètes. Cela fait près de cinquante ans qu’embarqué sur le navire Robert il a présidé à différentes aventures dictionnairiques. C’est dire s’il était bien placé pour écrire un Dictionnaire amoureux des dictionnaires. En près de 1 000 pages et de A à Z comme il se doit, il nous entraîne dans un dédale, entre les dictionnaires et ceux qui les ont rédigés, dans les coulisses en quelque sorte de cette science qui est aussi un artisanat. Parlant de Félix Gaffiot, l’auteur d’un célèbre dictionnaire latin-français, Rey écrit que plus qu’une élection à l’Académie Française la lexicographie latine peut mener à l’immortalité. On lui souhaite les deux : de n’être pas de l’Académie et d’accéder cependant à l’immortalité. Louis-Jean Calvet Alain Rey, Dictionnaire amoureux des dictionnaires, Éditions Plon, 2011, 998 pages, 27 euros.

entier, j’essaie de montrer dans ce livre ce qu’est la tradition du dictionnaire ailleurs qu’en France. Il y a de gros chapitres sur les dictionnaires en italien, en espagnol, en allemand, en portugais, en arabe… Parmi les entrées de votre dictionnaire, on trouve aussi bien Virginia Woolf que Leonardo da Vinci ou… Batman ! A. R. On a retrouvé dans les cahiers de Leonardo da Vinci des listes de mots issus de l’un des tout premiers dictionnaires d’italien. Cela m’a paru être un hommage à la lexicographie de la part de l’un des plus grands noms de la Renaissance. Pour Batman, c’est le fait que je me suis beaucoup intéressé à la bande dessinée et que j’ai repéré un dictionnaire sur l’univers de Batman. Je me suis dit que c’était assez amusant : si l’on faisait ça pour La Comédie humaine de Balzac, on pourrait très bien imaginer un dictionnaire avec tous les objets, tous les lieux, tous les personnages… Si c’était bien fait, ce pourrait être très éclairant pour lire Balzac ! n

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époque//Festival

© Edmond Sadaka

Zaz, phénomène jazz de l’année 2010, ouvre le bal dans la plus grande salle de concert du festival.

Printemps de Bourges Pour toutes les musiques Comme tous les ans, le Printemps de Bourges marque le début des festivals. Un 35e anniversaire fêté avec un programme particulièrement éclectique. Par Edmond Sadaka

C

réer un festival de chanson, loin des programmations habituelles des radios et des télévisions, le concept imaginé en 1976 par Daniel Colling, fondateur du Printemps, était nouveau ; d’autant plus nouveau qu’il devait se tenir dans une ville moyenne de province, en dehors de la période des « grands » festivals de l’été, car ça lui permettait une meilleure visibilité. « Le Printemps de Bourges, disait son fondateur, doit devenir un lieu de création, d’expression et de confrontation sur la chanson d’aujourd’hui. » Trente-cinq ans plus tard, le même Daniel Colling (toujours à la barre du

Printemps) a su garder intacts l’esprit et la forme du festival. « Mon obsession, explique-t-il, c’est que son identité, qui consiste à présenter des artistes en devenir plutôt que des têtes d’affiches, soit préservée. » Aujourd’hui, la manifestation ne se limite plus à la chanson proprement dite, mais davantage à l’ensemble des musiques actuelles (de la chanson française à l’électro en passant par le rap, le rock ou le reggae). Car les goûts des spectateurs ont changé et Daniel Colling a vu défiler à Bourges plusieurs générations : « On avance avec un public qui se renouvelle tout le temps : cette année, 95 % des festivaliers n’étaient même pas nés lors de la première édition. » Bourges a donc accueilli en 2011 des artistes venus d’horizons divers. D’un

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Des jeunes talents très courtisés Le Printemps de Bourges reste fidèle à sa vocation de défricheur de talents, lui qui avait donné sa chance à Renaud, aux Têtes Raides ou à Jeanne Cherhal. Une trentaine d’artistes a été sélectionnée cette année. Parmi eux, Pitcho, un rappeur belge d’origine congolaise à l’écriture pertinente (métissages, quête de l’identité et mémoire post-coloniale sont au menu de son concert), Peau (de son vrai nom Pauline Faillet), une jeune grenobloise qui jongle entre musique électrique et intimité vocale, ou encore Concrete Knives, un quintette pop rock venu de BasseNormandie qui propose – en anglais – une pop accrocheuse. E. S.

côté, des chanteurs populaires et « fédérateurs » comme les Français Ben L’Oncle Soul, Cali, Philippe Katerine, Catherine Ringer ou l’Américain Raphael Saadiq. Mais une place importante a été accordée à des soirées dites « thématiques », sans véritable tête d’affiche. Elles ont mis en avant cette fois deux courants que négligent souvent les grands festivals de l’été : le rap et le métal. « Nous avons choisi de nous baser sur le concept musical. C’était risqué d’autant que nous

Cette année, le Printemps a mis en avant deux courants : le rap et le métal. sommes partis avec une programmation a priori peu commerciale », explique Daniel Colling. Le pari a été tenu et les chiffres le prouvent : près de 60 000 places payantes ont été vendues en cinq jours, soit un taux de remplissage proche des 100 %. Le Phénix, la plus importante salle du site, a notamment accueilli une soirée dédiée au rap, avec quelques-uns des artistes les plus populaires du genre, dont Akhenaton, La Fouine, Soprano et Sexion d'Assaut. Carton plein aussi pour les soirées électro et rock très courues du weekend avec plus de vingt groupes programmés. Coup de chapeau à la scène africaine Le Printemps a également offert au public une belle création avec Yeke Yeke. L’idée était de réunir sur la même scène de grands noms de la scène africaine (Cheikh Lô, Mory Kanté, Vieux Farka Touré…) et de jeunes musiciens occidentaux (Piers Faccini, Yael Naim), demandant à chacun de reprendre et d’adapter le répertoire de l’autre. Un spectacle souvent surprenant, parfois déroutant, mais en tout cas débordant de générosité. n

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époque // Une journée dans la vie de… (3/6) © Sarah Nuyten

© Sarah Nuyten

Entre deux barres d’immeubles, le centre social où Valentina se rend chaque semaine.

avec

Mona, dont la sœur harcèle sa famille, est venue demander de l’aide à Valentina.

Valentina, écrivain public

Au service des autres Chaque mercredi, une permanence un peu particulière s’ouvre au centre social du quartier ParisCampagne de Drancy, en banlieue parisienne. Pendant quelques heures, un écrivain public propose d’aider toute personne qui le souhaite à rédiger ses courriers. Un service entièrement gratuit, devenu indispensable pour certains habitants de cette commune en difficulté.

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Texte et photos par Sarah Nuyten

‹‹A

lors, qu’est-ce qui vous amène Madame ? – J’ai des pro blèmes avec ma sœur, ma propre sœur. – Racontezmoi. » Dans le petit bureau aux murs gris et au lino moutarde du centre social de Drancy, en banlieue parisienne, Valentina et Mona* discutent. La première est une jeune assistante sociale de l’Association des Femmes Relais de Bobigny. Son regard est bienveillant, sa voix chaleureuse et son accent chantant. Aujourd’hui, elle est ici en tant qu’écrivain public. Mona, la soixantaine, est une habitante de Drancy. Depuis des années, sa sœur, atteinte de problèmes psychiques, la harcèle. « Elle

m’agresse au téléphone, insulte mes enfants, il lui arrive même de venir chez moi et d’être violente », expliquet-elle, le regard soucieux. Aujourd’hui, sa requête est simple : « Je veux qu’elle me laisse tranquille. » Pendant de longues minutes, Valentina écoute le récit de Mona. Puis elle se place devant l’ordinateur et commence à taper une lettre. Un courrier officiel, adressé au procureur de la République, demandant une mesure d’éloignement. Un langage formel qui, de manière précise, résume la situation de Mona et formule sa

« Le fait que je sois d’origine étrangère facilite le contact lorsque j’ai affaire à un public d’immigrés. »

requête. Valentina relit la lettre à voix haute. Mona acquiesce, grattant nerveusement le vernis rose de ses ongles. Elle repartira avec un courrier prêt à poster et l’espoir de lendemains moins tourmentés. Un entretien d’une heure Valentina Costi a 26 ans, elle a grandi à Modène, en Italie, et a élu domicile en France il y a deux ans et demi : « Le fait que je sois d’origine étrangère facilite le contact lorsque j’ai affaire à un public d’immigrés. Ils se sentent mieux compris. » Le quartier de Drancy Paris-Campagne, où elle vient assurer une permanence chaque semaine, c’est 9 500 habitants et 17 nationalités : Marocains, Algériens, Maliens, Mauritaniens, Haïtiens… Les gens qui viennent ici maîtrisent parfois mal la langue française. « Mais la majorité

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© Sarah Nuyten

© Sarah Nuyten

L’écrivain public rédige alors une lettre au procureur de la République pour demander une mesure d’éloignement.

rendettement, mais aussi lettres de motivation et curiculum vitae… Dans ce quartier enclavé, jugé difficile, la présence hebdomadaire d’un écrivain public est précieuse.

Scribe des temps modernes L’écrivain public a pour mission de rédiger pour et avec autrui toutes sortes de textes administratifs, professionnels ou privés. Il existe deux sortes d’écrivains publics : les rédacteurs classiques et ceux à vocation sociale. La première catégorie correspond à un large éventail de services rédactionnels : courriers personnels, discours, fairepart, pages web, biographies, récits de vie, textes littéraires, corrections, réécritures, etc. La plupart du temps, ce type d’écrivain public est installé à son compte. En revanche, lorsqu’il assure une mission à vocation sociale, l’écrivain public intervient dans les centres sociaux, les mairies, au sein des associations, des points d’accès au droit, etc. Acteur social à part entière, l’écrivain public est un trait d’union entre les individus et les nécessités administratives ou sociales. Aujourd’hui, cette profession répond en partie à une demande d’aide à l’écriture, no-

n’a pas vraiment de problème à s’exprimer, précise Valentina. En revanche, il leur est plus difficile de rédiger un document formel. » Les demandes sont diverses : formulaires de santé, demande d’attribution de logement ou de régularisation, dossiers de su-

tamment auprès des populations illettrées ou maîtrisant mal la langue ou le fonctionnement administratif français. Aucun diplôme n’est exigé pour exercer ce métier. Cela dit, l’écrivain public doit savoir rédiger toutes sortes d’écrits, maîtriser l’orthographe à la perfection, et connaître les pièges de la grammaire et de la syntaxe françaises. Il lui faut également être familiarisé avec les rouages* administratifs, même s’il ne peut en aucun cas se substituer aux professionnels du droit. ■

Très vite, elle s’installe au clavier sous l’œil attentif – et critique – de Michel. Il lit la lettre au fur et à mesure qu’elle la rédige.

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Sortir de la logique d’assistanat « Salut Valentina ! » L’homme qui vient d’entrer dans le bureau s’appelle Michel*, c’est un habitué. Né au Sri Lanka, il vit en France depuis une dizaine d’années. Et chaque mercredi, il rend visite à la jeune écrivain public. « Toujours pour des questions très pratiques, précise Valentina, un sourire aux lèvres. Il a constamment quelque chose à rédiger, pour lui ou pour les autres. » La semaine précédente, c’était la contestation d’une majoration d’amende. Aujourd’hui, il est là pour relancer la Banque de France à propos de sa suppression du fichier national des débiteurs*. En quelques mots, Michel explique la situation à Valentina. « Il sait exactement ce qu’il veut », s’amuse la jeune femme. Très vite, elle s’installe au clavier, sous l’œil attentif – et critique – de Michel. Il lit la lettre au fur et à mesure qu’elle la rédige. Apporte des précisions, conteste, pose des questions sur telle ou telle formulation. « Voilà. Ne manque que la formule

Lexique Débiteur : par opposition à créditeur, personne qui doit de l’argent. Rouages : mécanismes, fonctionnement.

de politesse, alors, on écrit quoi ? », demande Valentina. Tentative de Michel : « Salutations distinguées. » Raté. « Je vous prie d’accepter, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées ! » corrige l’écrivain public. Sourire penaud du jeune homme : « Ah, oui ! » La semaine suivante, Michel viendra avec une lettre déjà rédigée qu’il corrigera avec Valentina. « Nous ne sommes pas dans une logique d’assistanat, explique-telle. Le but est de mettre les gens en situation, pour les rendre autonomes, petit à petit. » La permanence devrait déjà être terminée depuis quarante-cinq minutes lorsque Valentina quitte le centre social de Drancy, ce mercredi-là. Elle s’éloigne du petit bâtiment perdu entre les barres d’immeubles et les terrains de sport défraîchis. Et c’est avec un enthousiasme intact qu’elle reviendra, la semaine suivante, pour prêter sa plume à ceux qui en ont besoin. ■ * Les prénoms ont été changés.

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interlude //

Choisi par Jacky Girardet

L © Jacques Loic/Photononstop

’enthousiasme de ses défenseurs et la virulence de ses détracteurs en disent long sur l’impact que l’œuvre de Michel Houellebecq peut avoir sur la littérature française actuelle. De l’Extension du domaine de la lutte (1994) à La Carte et le Territoire (2010), en passant par Les Particules élémentaires (1998), Plateforme (2001) et La Possibilité d’une île (2005), cet écrivain dynamite les valeurs issues des rêves de 1968 et du néolibéralisme. On connaît le romancier, on connaît moins le poète. Pourtant, dès ses premiers recueils, l’univers houellebecquien est en place, comme en témoigne ce poème : la dénonciation du mirage du libéralisme entrepreneurial, la solitude de l’homme moderne, la vacuité de la société contemporaine. Une vision pessimiste et ironique traduite par une forme faussement classique et faussement maladroite.

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Le Sens

du combat

Dans le métro, sur le périf, La machine commence à tourner Je m’arrête, soudain attentif : J’entends la machine exploser

Les cadres montent vers leur calvaire Dans les ascenseurs de nickel, Je vois passer les secrétaires Qui se remettent du Rimmel.

Au ralenti, comme un organe, Comme un ventricule noirci ; Au loin j’aperçois la tour GAN, C’est là que se décide ma vie.

Sous les maisons, au fond des rues, La machine sociale avance Vers des objectifs inconnus ; Nous n’avons plus aucune chance. Michel Houellebecq, Le Sens du combat, II, 1996 © Flammarion

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métier // l’actu

trois questions à

Formation

La joie de vivre le français Au programme de l’Association péruvienne des professeurs de français présidée par Isabel Bernuy : former, partager et surtout enseigner comme un supplément d’âme.

Nouvelle dynamique de la formation des professeurs en Inde Cap au Sud pour ce deuxième stage de formation organisé par l’équipe du BCLE de l’Ambassade de France en Inde avec la coopération de l’Alliance française de Trivandrum, de Clé International, la présence du Français dans le mondeet le soutien des éditeurs locaux Goyal et Langers.

95 %

d’humidité, thermomètre bloqué à 40°C. Pas de quoi refroidir l’énergie des 70 professeurs réunis à cette occasion. 70 heureux élus issus de l’enseignement secondaire et/ou professeurs des Alliances françaises sur les 6 000 que compte le sous-continent. Il est vrai que pour les institutions françaises, l’enjeu est de taille : un million, c’est le nombre d’apprenants que scolarise le système indien, tous types d’établissements confondus (université, enseignement secondaire public, établissements privés, réseau des Alliances françaises) ; c’est peu dire que la formation des enseignants constitue un véritable défi dont le programme rendait bien compte des priorités. Assurer en premier lieu le perfectionnement linguistique des enseignants dont le niveau est très inégal ; donner des ouvertures méthodologiques (créativité, jeu en classe de langue, phonétique, civilisation, interculturel) qui puissent

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constituer des réponses aux conditions d’enseignement qui sont celles des professeurs indiens ; enfin, mettre en perspective l’enseignement du français. C’est en effet toute une dynamique autour de cet enseignement que sont en train de créer les services français. Une dynamique qui vise la formation avec la mise en place d’un Bachelor of Education en français, projet piloté par l’Ignou (Indira Gandhi National Open University), la plus grande université à distance du monde qui scolarise trois millions d’étudiants, en coopération avec l’université Stendhal à Grenoble ; une licence d’enseignement très attendue par les enseignants qui jusqu’alors ne pouvaient se prévaloir d’aucun diplôme pour enseigner. Une dynamique qui passe par l’offre de certifications en français et en particulier la promotion du Delf Junior qui a bénéficié cette année d’une grande campagne d’information. Une dynamique qui vise aussi l’excellence avec la mise en place au lycée de Pondichéry d’une filière scientifique qui cherche à attirer les meilleurs élèves indiens en sciences et à les former en français dans ces disciplines avec l’objectif de leur faire intégrer classes préparatoires et grandes écoles. À voir l’assiduité, la disponibilité des professeurs indiens, nul doute qu’ils adhèrent à ce courant d’air frais qui a largement contribué à réchauffer, si besoin était, les enthousiasmes. ■

Comment se porte le français dans l’enseignement au Pérou? Nous avons 55 000 étudiants qui l’apprennent, 350 établissements qui le proposent dans 21 villes et 750 professeurs qui l’enseignent. Le français est partout la deuxième langue enseignée. Les collèges d’élite proposent deux langues et les nombreux collèges où l’on passe le baccalauréat international proposent le français. Et l’on a aussi des cours de français à l’école publique. À l’université, on le retrouve non seulement dans les cursus académiques, mais aussi dans les départements universitaires de design, de mode et de cuisine ! Les universités proposent des cours de langue dans le cadre d’un dispositif auquel l’Alliance française est associée et qui forme en français de nombreux étudiants. À l’autre bout de la chaîne, nous n’oublions pas le primaire pour

lequel on a mis en place une formation spécifique qui concerne aujourd’hui une vingtaine de professeurs. Et l’association dans tout ça ? On y travaille en harmonie, on y travaille ensemble et chacun prend sa part du travail qui ne manque pas ! Notre préoccupation essentielle, c’est évidemment la formation des professeurs. Parce qu’elle est garante de la qualité de l’enseignement tant aujourd’hui que demain. On travaille donc aussi bien sur la formation initiale, ici à l’université San Marco à Lima et aussi à Trujillo, que sur la formation continue : nous organisons des stages d’été à Lima et nous envoyons des professeurs en formation en France, en hiver au CIEP et en été au CLA de Besançon. Nous sommes également très soucieux d’élever le niveau linguistique des ensei-

Concours « Dis-moi dix mots qui nous relient » Les heureux gagnants sous la Coupole Sur la tribune, un ministre, Luc Chatel (Éducation), un président, Xavier Darcos (Institut français), un délégué général, Xavier North (Langue française et langues de France) et l’hôte des lieux, secrétaire perpétuelle, Hélène Carrère d’Encausse (de l’Académie française) ; assis aux bureaux occupés habituellement par les Académiciens lors des séances du dictionnaire, les lauréats du concours « Dis-moi dix mots », intitulé cette année : « Dis-moi dix mots qui nous relient ». La scène se passe ce jeudi 19 mai 2011 à l’Institut de France, dans la grande salle des séances.

Cette remise des prix du concours aux lauréats a été l’occasion pour les hôtes de ces jeunes collégiens et lycéens accompagnés de leurs professeurs de souligner à quel point « la solidarité fait sens dans la classe » (Xavier Darcos), rappeler que « c’est la langue qui permet de faire société » (Xavier North) et affirmer que « la transmission de la langue reste le premier devoir de l’école » (Luc Chatel). Des lauréats venus de La Réunion, de Madagascar, du Laos, de Tunisie ou représentant aussi des lycées et collèges de Clichy-sous-Bois, Hem, Saint-Jean-

J. P.

Le français dans le monde // n° 376 // juillet-août 2011


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Billet du président

gnants en les encourageant à passer les niveaux supérieurs du Delf. L’autre action importante, c’est notre congrès annuel : il aura lieu cette année début octobre à Trujillo. C’est vraiment un moment fort ; il rassemble entre 380 et 600 professeurs. Les professeurs sont demandeurs de ces moments où partager leurs expériences, où ils se sentent rassurer, conforter en se retrouvant en groupe. Le français pour moi, c’est la joie de vivre et c’est l’un des objectifs de l’association : faire en sorte que les professeurs portent en eux cette joie de vivre le français. Pour toutes ces actions, nous bénéficions bien sûr de l’appui déterminant des services de coopération linguistique et éducative de l’Ambassade de France. Quelles raisons donnez-vous pour convaincre les parents, les étudiants de faire étudier ou d’étudier le français ? Nous ne nous situons pas contre l’anglais : nous disons au contraire que l’anglais est nécessaire. Mais le français, c’est la langue du choix. Un choix que l’on peut faire pour des

La plate-forme est ouverte !

Isabel Bernuy, présidente de l’Association péruvienne des professeurs de français.

raisons professionnelles : il y a une industrie touristique au Pérou qui reçoit environ 20 000 francophones, un chiffre en constante augmentation, et qui se doit de proposer des services (hôtellerie, guide, accueil) en français ; il y a aussi la possibilité de faire des études en français dans les différents domaines dont nous avons déjà parlés, et dans bien d’autres. Mais aussi la langue d’un choix que l’on peut faire aussi pour des raisons plus personnelles. Les professeurs de français n’enseignent pas que la langue, ils enseignent de l’émotion, du partage, de la fraternité. Comme un supplément d’âme. ■ Propos recueillis par Jacques Pécheur

© DELFLF

Les gagnants du concours en compagnie d’Hélène Carrère d’Encosse, Secrétaire perpétuel de l’Académie française.

en-Royans, Arnage, Metz ou Chanteloup-les-Vignes, choisis parmi les 196 classes et les 8 300 collégiens et lycéens qui ont illustré, phrasé, mis en image ou enregistré les dix mots proposés à leur imagination, à leur réflexion et à leur créativité : complice, fil,

avec, cordée, harmonieusement, agapes, réseauter, chœur, accueillant, main. S’exprimer ici avec les mots de la solidarité, un rappel d’une des valeurs de la République inscrites au fronton des écoles : « Fraternité ». ■ J. P.

Le français dans le monde // n° 376 // juillet-août 2011

Cette fois, ça y est. La plateforme interactive de la FIPF est enfin ouverte et remplace progressivement, à la même adresse www.fipf.org, l’ancien site devenu obsolète. C’est le résultat de près de trois ans d’efforts de toute une équipe : celle de la FIPF bien sûr avec en première ligne notre secrétaire générale, Madeleine Rolle-Boumlic, et Benoît Fréchon, qui vient malheureusement de nous quitter pour de nouveaux horizons professionnels, mais aussi celle d’AF83, l’entreprise à laquelle nous avons confié la réalisation technique de ce grand projet. Cette plate-forme va très vite devenir un outil de premier ordre pour la communauté des professeurs de français. Pour la Fédération tout d’abord, à qui elle va faciliter la gestion, les contacts internes entre les différentes instances et les relations avec les associations. Pour les associations membres, qui peuvent y héberger gratuitement leur site ou en créer un s’ils n’en ont pas encore. Une bande passante met de façon aléatoire successivement à la une chacune des associations, qui prend ainsi une visibilité mondiale. Et chaque quinzaine, sans doute plus souvent à terme, c’est l’une d’entre elles qui est mise « à l’affiche », et qui a ainsi l’occasion de présenter plus largement ses activités et son pays. Mais c’est surtout à chacun d’entre vous que cet outil est destiné. Vous pouvez venir au « Carrefour pédagogique » partager vos expériences, proposer des forums de discussion sur les questions pédagogiques qui vous intéressent, utiliser la logithèque ou naviguer sur la

Jean-Pierre Cuq, président de la FIPF

toile grâce à la sitothèque. C’est là aussi que vous prendrez connaissance des résultats des programmes de recherches impulsés par la FIPF. Vous trouverez à la rubrique « Congrès » tous les renseignements utiles à votre participation aux congrès nationaux, régionaux ou mondiaux de la fédération. Et l’association dont vous êtes membre peut déjà utiliser un logiciel très complet de gestion de son prochain congrès. La plate-forme fournit aussi un accès direct aux autres médias de la FIPF, dont bien entendu Le français dans le monde, et une rubrique spéciale ouvre des liens avec les sites de nos principaux partenaires. Si une grande partie de la plateforme est ouverte à tous, une autre est bien entendu réservée aux adhérents des associations affiliées à la FIPF. C’est à chaque association que revient dès maintenant de donner à chacun de ses adhérents un « code association » pour qu’il puisse bénéficier de toutes les possibilités offertes par la plate-forme. Avec cette plate-forme interactive, la FIPF entre de plain-pied dans le XXIe siècle. Mais pour chacun d’entre nous, c’est une raison de plus et de poids pour adhérer à une association et pour participer de façon moderne à la vie de notre communauté. ■

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