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FDLM 463

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// ÉPOQUE //

5 fiches pédagogiques avec ce numéro fiches pédagogiques avec ce numéro

Mansoureh Kamari, une Iranienne qui dessine sa liberté

Rire au Bénin avec le Cotonou Comedy Festival

// LANGUE //

Lindita Trashani, guide francophone en Albanie

Enquête : le français, langue d’avenir ?

// DOSSIER //

// MÉTIER //

Au Brésil, apprendre la langue par la photo

Anda-Diana Iordache, le français comme terrain de jeu en Roumanie

En Algérie, on danse avec l’orthographe

GESTE, CORPS ET VOIX

// MÉMO //

Jeux vidéo : une nouvelle rubrique pour plonger dans un univers aux possibilités infinies

Touhfat Mouhtare, une écrivaine des Comores célèbre la joie

numéro 463

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Fiches pédagogiques

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DANS VOTRE ESPACE ABONNÉ SUR FDLM.ORG

LES REPORTAGES AUDIO RFI

Dossier : Jean de la Fontaine à la cité

DUNKERQUE

CAP AU NORD

ÉPOQUE

08. Portrait

Mansoureh Kamari : dessiner sa liberté

10. Tendances

Compagnon de vie

11. Sport

Cécile Hernandez : La course à la vie

12. Région

Dunkerque, cap au Nord

14. Idées

Astrid von Busekist : « L’imposture est dans l’air du temps »

16. Festival

Le Bénin n’est pas là pour rigoler !

17. Disparition

Bye-bye BB

LANGUE

18. Entretien

Michel Feltin-Pallas : « Il faut savoir et oser défendre la langue du peuple »

20. Étonnants francophones

Lindita Trashani : « La francophonie m’a offert un espace de rencontres »

21. Mot à mot

Dites-moi professeur

22. Politique linguistique

DES FICHES PÉDAGOGIQUES

POUR EXPLOITER

LES ARTICLES

Région : Ma routine quotidienne en photo Zapp créatives : Créer une décoration d’intérieur

immersive, jouer le dialogue d’une fable

Culture : Notre-Dame de Paris, un an après sa réouverture

Tendance : Slop, quand l’IA inonde les réseaux sociaux de contenus faux et absurdes

Expression :  Mettre les pieds dans le plat

Une politique linguistique, pour quoi faire ?

24. Enquête

Une langue admirée, mais fragilisée dans sa projection vers l’avenir

25. Parlers du jour

Des mots pour des choses

MÉTIER

28. Réseaux

Cynthia Eid : « Geste, corps et voix : les alliés invisibles des professeurs de français »

30. Vie de prof

Anda-Diana Iordache : Celle qui refusait de se reposer sur ses lauriers

32. Focus

Fatima Chnane-Davin : « Les compétences littéraciques sont primordiales pour la réussite des apprenants »

34. Expérience

Brésil : Comme une image

36. Savoir-faire

En Algérie, on danse avec l’orthographe

38. Initiatives

Boulevard des Airs, quand la chanson devient leçon

40. français professionnel

L’écrit professionnel : écrire pour agir

42. Tribune didactique

Le DU Passerelle, une opportunité pour l’avenir

OUTILS

73. Mnémo. Babel en folie.

Les aventures de Thibault, épisode 9

74. Jeux

Les énigmes du Petit Prince

77. Fiche pédagogique RFI

Jean de La Fontaine à la Cité Immersive

44. Jeux

Bien jouer pour plus parler… de brique en brique

46. Innovation

La photo volée : intelligence pédagogique et intelligence artificielle

48. Ressources

MÉMO

64. Podcasts

66. À écouter

68. À lire

72. À voir

INTERLUDE

06. Graphe

Geste

26. Poésie

Sofía Karámpali Farhat : « Benti »

72. BD

Les Nœils : Conclusion hâtive. Faux ami.

DOSSIER

ENCORPORER L’APPRENTISSAGE : GESTE, CORPS ET VOIX

Entretien : Marion Tellier : « Apprendre, c’est aussi engager le corps » ............................................54

Analyse : Pour un apprentissage incarné 56

Enquête : L’efficacité du corps enseignant en classe 58

Reportage : Quand le corps donne de la voix… 60

Astuces de classe : Comment impliquer physiquement les élèves dans leur apprentissage de la langue ? ...................................................... 62

79. Fiche pédagogique

Mademoiselle Martine, « Nuit noire »

81. Fiche pédagogique

Les dessous chics de la phonétique. Épisode

2 : Connecter

édito

QUEL AVENIR ?

Changement de génération et changement de perception : c’est le premier enseignement que l’on peut tirer de l’enquête IPSOS faite à la demande de l’Institut français et dont on trouvera l’analyse dans ce numéro. Entre langue plaisir, langue culture et langue utile, il convient aujourd’hui de faire des choix en matière d’offre d’apprentissage. La nécessité d’opérer en la matière un virage stratégique n’est pas nouvelle : déjà dans les années 1980, la création, à côté d’un français général, d’un français fonctionnel, sur objectifs spécifiques ou professionnel visait à diversifier cette offre d’apprentissage. Aujourd’hui, c’est ce type de demande qui tend à se généraliser. Fini le prestige symbolique du français, place à la valeur d’usage. Avec une double conséquence : revoir, en matière de communication, le corpus des imaginaires du français susceptible de séduire de nouvelles générations pressées et soucieuses de rentabiliser leur investissement ; s’appuyer massivement sur une ingénierie pédagogique qui joue l’avantage technologique, comme depuis trois ans la revue ne cesse d’inciter à le faire, en pariant massivement sur le numérique et l’intelligence artificielle pour offrir des parcours d’apprentissage toujours plus individualisés et des démarches d’autonomie renforcées, capables de s’inscrire dans des trajectoires professionnelles concrètes. Une manière de préparer l’avenir, à défaut de le prédire.

Le français dans le monde, revue de la Fédération internationale des professeurs de français - www.fipf.org Commission paritaire : 0427 T 81661. 62e année

Responsable de la publication Cynthia Eid (FIPF) Édition SEJER – 92, avenue de France – 75013 Paris – Tél. : +33 (0) 1 72 36 30 67 • Directrice de la publication Catherine Lucet Service abonnements COM&COM : TBS GROUP - 235, avenue le Jour se Lève 92100 Boulogne-Billancourt - tél. : +33 (1) 40 94 22 22 Rédaction : Conseiller Jacques Pécheur • Rédacteur en chef NN • Secrétaire général de la rédaction Clément Balta. cbalta@sejer.fr • Rédacteur David Cordina. DCordina-Ext@cle-inter.com • Relations commerciales Marjolaine Begouin. mbegouin@cle-inter.com • Conception graphique - réalisation miz’enpage - www.mizenpage.com (pour les fiches : Clément Balta) Imprimé par Estimprim – 6 ZA de la Craye 25110 Autechaux • Comité de rédaction Michel Boiron, Aurore Jarlang, Franck Desroches, Valérie Lemeunier, Isabelle Gruca, Chantal Parpette, Gérard Ribot. Conseil d’orientation sous la présidence d’honneur de Mme Louise Mushikiwabo, Secrétaire générale de la Francophonie : Cynthia Eid (FIPF), Paul de Sinety (DGLFLF), Franck Desroches (Alliance Française), Nivine Khaled (OIF), Marie Buscail (MEAE), Diego Fonseca (Secrétaire général de la FIPF), Évelyne Pâquier (TV5Monde), Nadine Prost (MEN), Doina Spita (FIPF), Lidwien Van Dixhoorn (RFI), Jean-Luc Wollensack (CLE International).

DUNKERQUE, CAP AU NORD

Bordée par la mer du Nord, Dunkerque est une ville qui appartenait au comté de Flandres, une région qui couvrait une partie de la Belgique, des Pays Bas et de la France, avant de devenir française à partir de 1662. La pratique du flamand occidental s’est maintenue jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2022, il est reconnu comme langue régionale et est enseigné à l’école. Le dunkerquois lui emprunte une partie de son lexique. La majorité des 86 000 habitants en connaissent quelques mots car les chansons de son célèbre Carnaval sont écrites dans ce dialecte local, comme « La cantate à Jean Bart ». La cité y rend hommage à son grand marin, anobli par Louis XIV. Elle s’enorgueillit aussi de compter deux beffrois classés au patrimoine mondial de l’Unesco, et surtout d’être l’un des grands ports maritimes de France.

LA HALLE AUX SUCRES, LIEU DURABLE

La Halle aux sucres est l’une des rares constructions dunkerquoises épargnées par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Sortie de terre en 1898, elle servait à entreposer des sacs de sucre de betterave. Quand elle a été désaffectée dans les années 1990, la communauté urbaine a souhaité transformer ce bâtiment témoin. Le dossier a été confié à PierreLouis Faloci, Grand prix national de l’architecture en 2018. Il arrive à concilier la mémoire d’un lieu et son environnement tout en l’adaptant à un nouvel usage. La Halle aux sucres a conservé sa façade de briques et ses imposantes dimensions : 120 m sur 40 m. Mais au lieu de n’avoir que trois niveaux elle en a désormais cinq et, surtout, d’un geste audacieux, l’architecte l’a coupée en deux, de haut en bas.

Il a créé une allée centrale qui chemine, sur toute la longueur, entre les deux moitiés. Les visiteurs empruntent ce passage dès leur entrée, il dévoile le passé et le présent car les espaces intérieurs sont délimités par des cloisons de verre. L’impact environnemental est soigné jusque dans les détails, sobriété et réemploi sont de rigueur. Le chauffage et la climatisation proviennent de pompes à chaleur alimentées par l’eau de mer. Depuis la réouverture, en 2014, une partie des locaux est réservée à des services publics, une autre est accessible au public, avec bibliothèque, salles d’exposition, auditorium, restaurant… La programmation permet à petits et grands de réfléchir aux transformations de la vie quotidienne qui sont nécessaires à une ville durable. n

LIEU

LANGUE |

ÉTONNANTS FRANCOPHONES

À chaque numéro, le témoignage d’une personnalité marquante de l’émission de TV5MONDE présentée par Ivan Kabacoff. Aujourd’hui, Lindita Trashani, guide touristique francophone et présidente de l’Association des professeurs de français d’Albanie.

« LA FRANCOPHONIE M’A OFFERT

UN ESPACE DE RENCONTRES »

Je suis née à Shkodër, dans le nord de l’Albanie, une ville à laquelle je suis profondément attachée et où je vis encore aujourd’hui. Mon parcours est intimement lié à ma ville natale et à la langue française. Ce dernier lien se devine parfois dans des détails du quotidien – ma sonnerie de téléphone est une chanson d’Édith Piaf, par exemple. Depuis 2010, j’enseigne dans la section bilingue du lycée Oso Kuka, un cadre exigeant qui permet de former des élèves ouverts sur le monde et la francophonie. En parallèle, j’ai travaillé pendant dix ans comme professeure vacataire à l’Université de Shkodër, ce qui a enrichi ma pratique pédagogique. Ma vie professionnelle ne se limite pas à l’enseignement. Depuis plus de vingt ans, je suis aussi guide touristique francophone, parmi les premières après la chute du communisme, dans un pays resté fermé pendant près de cinquante ans. Faire découvrir l’Albanie, raconter son histoire, sa culture et ses paysages, est pour moi une autre manière de transmettre et de créer des ponts. Le français est ainsi devenu le fil conducteur de ma

vie : je l’enseigne, je le pratique comme guide, je le fais vivre au quotidien.

Un choix déterminant

J’avais 10 ans lorsque j’ai découvert le français au collège et je suis immédiatement tombée sous son charme. Elle a été mon premier amour, celui que l’on n’oublie jamais. Ce lien s’est nourri dans le cadre familial : un oncle francophone me faisait lire des versions abrégées en « français facile » de grands classiques comme Le Petit Chose ou L’Homme qui rit. Ces lectures ont façonné mon imaginaire et ont donné au français une place intime, bien avant qu’il soit un choix d’études. Très jeune, j’ai su que je voulais choisir le français au lycée des langues. À l’époque, l’orientation dépendait du conseil de quartier, qui décidait du lycée que les élèves pouvaient intégrer : j’ai eu la chance de pouvoir suivre cette voie et cela a été déterminant pour le reste de ma vie.

Aujourd’hui, j’essaie de transmettre à mes élèves non seulement une langue, mais aussi une curiosité et une ouverture sur le monde. Leur donner

envie d’aimer le français est aussi important que de leur en enseigner la grammaire. Cet engagement se prolonge dans mon rôle de présidente de l’Association des professeurs de français d’Albanie. Avec mes collègues, nous organisons de nombreuses activités pour soutenir les enseignants et motiver les élèves à apprendre une langue exigeante, dans un contexte où le choix du français n’est pas toujours le plus évident.

L’été, je deviens donc guide pour des touristes issus de la francophonie désireux de découvrir l’Albanie. La francophonie m’a offert un espace de rencontres. Grâce à elle, j’ai travaillé avec des collègues venus de nombreux pays et fait la connaissance de personnalités inspirantes. En Albanie, la francophonie constitue aujourd’hui un paysage éducatif et culturel porté par des institutions, des réseaux et surtout par des femmes et des hommes engagés.

J’ai de nombreux projets inspirés par le français, notamment au sein de l’association. Pour le Printemps de la francophonie 2026, par exemple, nous avons un projet commun avec des collègues du Kosovo, en réunissant des élèves albanais et kosovars autour d’un thème très actuel : l’intelligence artificielle. Cette aventure francophone m’enthousiasme, car cette langue n’est pas seulement mon métier : c’est

un compagnon de route. n
Sur le tournage de Destination Albanie.
Lindita Trashani.
Dans sa classe à Shkodër.

QUAND L’ÉDUCATION À L’ÉCOLE PASSE AUSSI PAR LE CORPS

Le numéro 99 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres interroge une dimension souvent négligée des apprentissages : le corps.

Du Japon au Maroc, en passant par l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, l’Iran, le Canada, l’Australie, le Brésil, la Bulgarie ou l’Inde, le dossier du numéro 99 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres explore comment postures, gestes, émotions et interactions corporelles façonnent l’expérience scolaire des élèves comme des enseignants. Longtemps mis de côté au profit de l’intellect, le corps revient au cœur des réflexions pédagogiques. À travers des témoignages d’enseignants et des recherches de terrain, le numéro donne à voir des pratiques enseignantes

RETROUVEZ CE NUMÉRO : en accès libre sur OpenEdition Journals : journals.openedition.org/ries/18540

COLLOQUES ET CONGRÈS

FÊTER LES 40 ANS DE L’ASDIFLE

variées qui font du corps un véritable levier d’apprentissage. Et pas uniquement dans les disciplines attendues : si l’éducation physique et la danse sont présentes, on découvre aussi comment le corps intervient dans l’enseignement des mathématiques en France et en Allemagne, ou comment la capoeira s’invite dans les écoles brésiliennes. Les articles abordent également des questions de genre, d’inclusion et de traditions culturelles, révélant tantôt des résistances, tantôt des innovations pédagogiques prometteuses. Ce numéro, comme tous ceux de la Revue, est disponible en accès libre sur OpenEdition Journals. Un podcast accompagne également cette parution. Dans l’épisode 12 de notre série de podcast « L’éducation, ici et ailleurs » (à retrouver sur toutes les plateformes d’écoute), les coordinateurs du numéro – Séverine Parayre, Maroussia Raveaud et Yannick Tenne – reviennent sur les articles marquants et les thèmes qui traversent ce dossier consacré à une pédagogie incarnée, inclusive et sensible.n

« PORTER UN FRANÇAIS VIVANT, UTILE ET ATTRACTIF »

Le français comme partout doit affronter la concurrence d’autres langues. Avec quels armes ?

Entretien avec Tuba Saraç, présidente de l’Association des professeurs de français d’Izmir (APFIZ), en Turquie. PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID CORDINA

Pouvez-vous présenter rapidement votre association ?

L’APFIZ rassemble des enseignants de français de tous horizons — de la maternelle à l’université — ainsi que des formateurs et des acteurs culturels. Notre devise, « L’Union fait la force », n’est pas un slogan : c’est notre manière de travailler. Nous aimons mettre les collègues en relation, partager des idées immédiatement transférables en classe et soutenir le métier dans la réalité du quotidien. Sur le terrain comme en ligne, nous menons des formations, des projets inter-établissements et des concours en partenariat avec l’Institut français de Turquie. « Regards sur l’environnement (RSE) », concours national, en est un bon exemple : l’objectif est de valoriser la langue française tout en les sensibilisant aux questions de l’écologie.

Autre point fort : l’Université d’été des professeurs de français. Organisée depuis 2009, avec le soutien de l’Institut français de Turquie et coorganisée avec les quatre autres associations nationales, l’Université d’été propose quatre jours de formation continue en Turquie. Les professeurs viennent pour se former et pour échanger entre collègues, repartir avec des outils concrets et retrouver un vrai élan pour la rentrée. C’est aussi ainsi que le français vit au-delà de la classe.

Plaisir à se retrouver, à évoquer son histoire et esquisser son avenir : beau colloque sur les 40 ans des cursus universitaires de didactique du FLE. Coorganisés par l’ASDIFLE les 8 et 9 janvier, à l’occasion de ses 40 ans, et le laboratoire DILTEC de l’université Sorbonne Nouvelle, ce colloque a réuni plus de 200 participants. Une occasion d’un retour sur images, des recommandations de la Commission Auba à la création sous l’autorité de Louis Porcher, de la maîtrise de FLE en 1985 puis à l’ouverture de formations de troisième cycle qui ont permis à la discipline de s’inscrire définitivement dans le paysage universitaire. Aujourd’hui ce sont une quarantaine de masters qui sont proposés et une offre de 47 filières universi-

TROIS QUESTIONS À….

Comment voyez-vous la situation de l’enseignement du français en Turquie ? En Turquie, le français conserve une image forte : langue de culture, d’ouverture et de mobilité. Mais il évolue dans un contexte très concurrentiel où l’anglais s’impose souvent comme priorité. Le français reste solidement présent dans les établissements francophones historiques et certains lycées publics sélectifs ; ailleurs, il doit davantage montrer sa modernité et son utilité.

Au quotidien, nous rencontrons plusieurs défis : baisse des horaires dans certains parcours, niveaux très hétérogènes, et besoin accru de formation continue — notamment sur le numérique et les usages pédagogiques de l’IA. Mais nous voyons aussi de belles raisons d’être confiants : l’intérêt des familles pour le plurilinguisme, le dynamisme des certifications DELF/DALF, et l’arrivée d’une nouvelle génération d’enseignants créatifs, prêts à expérimenter.

Quelles sont les perspectives pour l’APFIZ ? Nos perspectives s’organisent sur deux niveaux, le niveau local et le niveau international. Notre association veut rester « utile » en proposant des formations pratiques, créant des lieux d’échanges professionnels, soutenant des projets qui rendent le français visible et désirable. Nous voulons valoriser aussi les initiatives inspirantes menées en classe, parce que les initiatives donnent des idées… et donnent envie.

À l’échelle internationale, via la Commission de l’Europe de l’Ouest (CEO) de la FIPF, nous souhaitons intensifier les jumelages entre associations et co-construire des formations hybrides. L’enjeu est simple : faire circuler les bonnes pratiques face aux évolutions actuelles (numérique, IA, inclusion), consolider le réseau, et continuer à porter un français vivant, utile et attractif. n

taires. Derrière ce bilan flatteur, on ne manquera pas de souligner et de regretter le fossé qui s’est créé entre formation académique et pratiques de terrain où l’on est passé de la reconnaissance universitaire initiale d’une pratique professionnelle à un fonctionnement de plus en plus auto-référentiel. n Jacques Pécheur

DE LA PRÉSIDENTE

Pour tout connaître des activités de la FIPF et de ses associations membres, abonnez-vous gratuitement à notre bulletin d’information sur www.fipf.org et suivez-nous sur Facebook (LaFIPF)

CYNTHIA EID, présidente de la FIPF

GESTE, CORPS ET VOIX : LES ALLIÉS INVISIBLES DES PROFESSEURS DE FRANÇAIS

Dans l’enseignement du français langue étrangère ou seconde (FLE/S), nous avons longtemps privilégié les mots, les règles, les supports écrits, les manuels et, plus récemment, les outils numériques. Pourtant, trois alliés essentiels de l’enseignante et de l’enseignant restent encore trop souvent sous-estimés : le geste, le corps et la voix

Le geste joue un rôle fondamental dans la compréhension et la mémorisation. Les recherches en neurosciences cognitives et en didactique montrent que l’apprentissage est renforcé lorsque l’information verbale est accompagnée de mouvements signifiants. Pointer, mimer, dessiner dans l’espace, rythmer une phrase par les mains ou illustrer une action par le corps permet de créer des ancrages cognitifs puissants. En classe de FLE, le geste devient un pont entre le sens et la forme : il soutient la compréhension, rassure l’apprenant, réduit l’anxiété linguistique et favorise l’autonomie. Il est aussi un formidable outil d’inclusion, notamment pour les publics allophones, débutants ou à besoins éducatifs particuliers. Le corps, quant à lui, est le premier outil pédagogique de l’enseignant. Posture, déplacements, regard, orientation dans l’espace, distance avec les apprenants : tout communique. Un enseignant immobile derrière son bureau n’envoie pas le même message que celui qui circule, s’approche, s’accroupit pour être à hauteur de son élève, ou investit différents espaces de la salle. Le corps structure la dynamique de la classe, régule l’attention, instaure un climat de confiance et de sécurité affective. Il contribue aussi à l’engagement des élèves : une activité impliquant le mouvement, le jeu de rôle, la mise en scène ou la théâtralisation stimule la motivation, la coopération et la créativité, tout en favorisant la mémorisation à long terme.

La voix, enfin, est l’instrument central du professeur de langue. Timbre, volume, débit, intonation, silences, accentuation : chaque paramètre influence la compréhension, l’attention et l’émotion. Une voix monotone peut endormir une classe, tandis qu’une voix modulée, chaleureuse et expressive capte l’écoute et donne vie aux contenus. La voix est aussi un modèle phonétique et prosodique pour les apprenantes et les apprenants : elle façonne leur perception des sons, des rythmes et de la musicalité du français. Travailler sa voix, c’est donc à la fois prendre soin de sa santé vocale – enjeu majeur pour la profession – et renforcer l’efficacité de son enseignement.

À l’ère de l’intelligence artificielle générative, des plateformes numériques et des ressources dématérialisées, le geste, le corps et la voix rappellent ce qui fait la singularité irremplaçable des enseignantes et des enseignants : sa présence humaine. Aucun outil technologique ne peut reproduire pleinement l’impact d’un regard bienveillant, d’un sourire encourageant, d’un geste explicatif ou d’une voix qui rassure et motive. Ces dimensions incarnées sont au cœur de la relation pédagogique et de l’expérience d’apprentissage. Pour la Fédération internationale de professeurs de français (FIPF) et pour l’ensemble de la communauté des professeurs de français, il est temps de reconnaître pleinement ces compétences corporelles et vocales comme des savoir-faire professionnels à part entière. Investir le geste, le corps et la voix, c’est investir dans une pédagogie plus vivante, plus inclusive et plus durable. En donnant à voir, à entendre et à ressentir la langue française, nous ne faisons pas que l’enseigner : nous la faisons exister. Et c’est peut-être là l’un des plus beaux métiers du monde.n

BILLET
© Asclepias

CELLE QUI REFUSAIT DE SE REPOSER SUR SES LAURIERS

Anda-Diana Iordache, 28 ans, enseigne le français comme on cultive un jardin : avec exigence, patience et créativité. Depuis sa Roumanie natale, cette professeure de FLE amoureuse de poésie et de musique transforme chacun de ses cours en spectacle vivant, faisant de l’enseignement de la langue un terrain de jeu à réinventer sans cesse.

Je suis née au mois de mai, le mois des fleurs. J’aime l’odeur des tilleuls chantés par le grand poète roumain Eminescu ; c’est sans doute ce qui explique mon attachement aux fleurs, mais aussi aux enfants, que je vois comme des fleurs vivantes. Je suis fille unique, mais j’ai grandi entourée de héros d’histoires : Le Petit Chaperon rouge, Bel-Enfant de la larme, L’Empereur Aleodor, et tant d’autres contes que me racontait mon grand-père. Notre bibliothèque était le plus grand trésor de ma famille : un mélange de livres pour enfants, de littérature roumaine, française, anglaise… Mes premiers amis français furent d’ailleurs les magazines Toupie et Toboggan J’en conserve toute une collection, aux côtés des « lectures en français facile » et de « J’apprends à lire en français ».

Les mots sont entrés très tôt dans ma vie, comme des compagnons fidèles : j’ai appris à lire à trois ans. Depuis, la littérature occupe une place centrale dans mon quotidien. À l’école, au collège puis au lycée, j’aimais aussi beaucoup les langues étrangères. À l’université, cette étincelle s’est transformée en feu, notamment grâce à une rencontre : celle de ma professeure de français, une femme à la fois souriante, bienveillante et exigeante. Lorsqu’elle entrait en classe,

j’avais l’impression que les rayons du soleil venaient caresser mon âme. Et quand elle parlait français, je ne savais pas si c’était elle ou le printemps que j’entendais. J’ai trouvé en elle l’image du professeur idéal que je cherchais depuis longtemps.

L’enseignement dans le sang L’amour de l’enseignement coule dans mes veines. Ma mère est professeure de roumain-français, ma grand-mère maternelle l’était aussi, ma grand-mère paternelle était institutrice et mon père prof d’EPS. Enseigner à mon tour a toujours été une évidence. Petite, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais : être enseignante, comme eux ! Je suis restée fidèle à ce rêve. J’ai étudié la langue et la littérature roumaine et française à l’université Ovidius de Constanta et suis titulaire d’un master bilingue français-anglais sur le plurilinguisme. Après le concours de titularisation en 2020, j’ai obtenu un poste dans un collège de ma ville natale, Calarasi, une petite commune du sud de la Roumanie, tout près du Danube. J’y enseigne le FLE depuis six ans auprès d’élèves de 11 à 15 ans. En Roumanie, le français est perçu comme une langue élégante, riche culturellement, associée à la diplomatie, à la littérature et à l’histoire européenne. Beaucoup de Roumains

Lors de la rentrée des classes.

considèrent que maîtriser le français ouvre des opportunités professionnelles, mais certaines idées reçues persistent : le français serait une langue difficile à apprendre, voire réservée à une élite. La langue de Molière reste néanmoins largement étudiée, même si sa popularité est parfois éclipsée par l’anglais. Pour ma part, je pense que plusieurs langues étrangères gagnent à cohabiter. J’encourage ainsi mes élèves à aller vers le plurilinguisme, que nous abordons en classe. À partir d’un mot, nous voyageons du latin vers le français, l’espagnol, l’italien, le portugais… Le plurilinguisme est une formidable porte ouverte vers d’autres mondes.

Innover sans relâche Apprendre le français, pour moi, ne consiste pas seulement à acquérir

une compétence : c’est devenir plus puissant intellectuellement et culturellement. Cette langue ouvre l’esprit, affine la pensée et permet de se situer dans un monde plus large. Elle ne se limite pas à un outil de communication, mais façonne notre manière de penser et devient un levier pour se positionner et progresser. Ce n’est pas une langue « optionnelle », ni un luxe culturel, mais un critère d’excellence et un vecteur d’émancipation intellectuelle.

D’ailleurs, la langue française est celle qui a le plus influencé la langue roumaine à partir du XIX e siècle. Beaucoup de jeunes issus de familles aisées se rendaient à Paris pour poursuivre leurs études. Dès 1775, le prince Alexandre Ipsilanti a réorganisé l’enseignement en Valachie selon le modèle français et a introduit le français comme langue

Exposition de mes élèves pendant la Journée internationale des professeurs de français, le 26 novembre 2025.

« Savez-vous ? », une devinette, une virelangue, un jeu kinesthésique… Mais rien n’est laissé au hasard : derrière la spontanéité de mes astuces se cache une préparation minutieuse et de longues heures de travail.

N’oubliez pas les paroles

obligatoire dans les écoles. De fait, la langue française en Roumanie possède un passé, un présent et, surtout, un avenir.

Je conçois chaque cours de FLE comme un petit spectacle et suis une adepte de la nouveauté. En classe, je mobilise toute une palette d’outils et d’approches innovantes : PowerPoint, tableau interactif, chanson, exploitation de bandes dessinées, applications de ludification, jeux de rôles, création de haïkus, séquences de films, visites virtuelles au Louvre ou des rues de Paris… Je veux qu’aucun cours ne ressemble au précédent. Chaque cours doit surprendre par un détail, un petit pas de côté qui va motiver les élèves. J’ai toujours un atout dans la manche pour susciter leur intérêt : une question – « À quoi sert ce que nous apprenons ? », une plaisanterie, un proverbe, un

J’aime aussi utiliser la poésie, qui est une de mes passions. Depuis l’enfance, je récite des poèmes en français. Aujourd’hui, je les partage avec mes élèves, qui apprennent à leur tour à les déclamer, comme de véritables acteurs. La chanson occupe également une place centrale dans mon enseignement. La musique fait partie de moi – je suis une grande fan de l’Eurovision – et je crois qu’un cours agréable doit s’appuyer sur une mélodie ! Mes élèves y ont pris goût et me demandent désormais : « Et la chanson ? ». Je suis convaincue qu’un enseignant ne doit jamais se contenter de la routine, mais se réinventer sans cesse, pour rester en phase avec les générations à venir. Je participe à des conférences, des webinaires, je publie, je continue de me former. L’apprentissage est un voyage qui dure toute la vie. J’ai l’intention de commencer un doctorat, mais j’aimerais aussi être prof dans un lycée ou une université, en Roumanie ou ailleurs. Je rêve de découvrir Paris, où je ne suis jamais allée. Mais avant tout, je souhaite continuer à enseigner, comme on fait pousser des fleurs. n

Lors de la Journée européenne des langues, le 26 septembre 2025.

L’INTERCOMPRÉHENSION À L’HONNEUR

En partant des besoins de certains élèves, dont les parents cherchent du travail à l’étranger (Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Allemagne, Angleterre), Anda-Diana Iordache a eu l’idée d’introduire dans ses cours un « moment plurilingue ». Beaucoup de ces enfants tentent en effet d’apprendre quelques mots de la langue du pays visé, pour faire plaisir à leurs parents. De cette pratique est né un contenu en ligne volontairement simple : à partir du latin, Anda-Diana décline un mot dans plusieurs langues romanes (français, roumain, italien, espagnol, portugais). Une façon concrète de montrer les liens entre les langues et d’encourager le plurilinguisme. n https://momentplurilingue.substack.com

ENCORPORER L’APPRENTISSAGE :

GESTE, CORPS

RETROUVEZ LA FICHE PÉDAGOGIQUE

RFI en pages 77-78 et le reportage audio sur www.fdlm.org

L’APPRENTISSAGE : ET VOIX

Le corps constitue, dans les situations d’enseignement-apprentissage, une réalité aussi incontournable que problématique. À la fois corps sensible et singulier, corps façonné par les normes sociales et corps engagé dans l’interaction, il traverse tous les espaces éducatifs sans pour autant occuper la place centrale qu’il mérite dans les réflexions pédagogiques.

Gestuelle des enseignants de langue, étude du corps dans les apprentissages, aménagement des salles de classe, là où il y a du mouvement, on est à peu près sûr de croiser l’expertise très sollicitée de Marion Tellier. Dans l’entretien du dossier, elle distingue autour de cette problématique deux familles de recherches : la première, liée aux travaux sur le mouvement et la cognition incarnée ; la seconde qui se concentre plus largement sur l’activité physique de l’apprenant et la nécessité de réintroduire du mouvement dans le temps d’apprentissage. Sa réflexion sur le corps est aujourd’hui étroitement liée à l’aménagement des espaces d’apprentissage, notamment à l’expérimentation de formes de flexibilité spatiale.

La partie Analyse du dossier, assurée par David Cordina et Jacques Pécheur, s’intéresse à la notion d’embodiment, littéralement « incarnation » ou « incorporation », qui débouche aujourd’hui sur les notions directement issues des formulations anglo-saxonnes embodiment/embodied, d’« apprentissage ou de pédagogie incarnés » que

l’on rencontre dans la littérature didactique française, avec un verbe nouveau particulièrement parlant : « encorporer l’enseignement et l’apprentissage. » Reconnaître la place centrale du corps dans l’apprentissage des langues ne signifie pourtant pas l’opposer au numérique, mais interroger leur articulation. Les dispositifs hybrides et distanciels ne font pas disparaître le corps : ils en transforment les modes de présence.

Encorporer l’enseignement et l’apprentissage, l’enquête et le reportage se chargent d’en vérifier la mise en œuvre. Dans l’enquête de Sarah Nuyten, on découvre que le langage corporel joue un rôle clé dans la transmission, la compréhension et l’ambiance de classe, que l’apprentissage incarné est un gage d’efficacité. Comme le dit si bien une des protagonistes de l’enquête : « Quand on est dans sa classe, quelle que soit la discipline, les mots sont toujours véhiculés par une personne qui a un corps. C’est lui qui va permettre la diffusion et la compréhension du message. »

Le reportage d’Alice Tillier-Chevallier suit quelques exemples de pratiques pédagogiques qui font la part belle à la corporéité, pour mieux libérer la parole, s’approprier la prosodie ou poser sa voix. Tant il est vrai qu’on oublie trop souvent que verbaliser est déjà en soi un acte corporel : on ne produit pas de parole sans posture ou sans expression mimofaciale. Les mots ne sont, au fond, qu’un détail supplémentaire ! n

ENTRETIEN

Gestuelle des enseignants de langue, étude du corps dans les apprentissages, aménagement des salles de classe, là où il y a du mouvement, on est à peu près sûr de croiser l’expertise très sollicitée de Marion Tellier. Entretien.

« APPRENDRE, C’EST AUSSI ENGAGER LE CORPS »

Comment, dans votre parcours professionnel, en êtes-vous venue à choisir le geste comme objet de recherche ?

Lorsque j’étais étudiante en DEA (l’équivalent du master 2 avant la réforme LMD de 2002), j’enseignais en parallèle l’anglais et le FLE à de très jeunes apprenants. Je me suis rapidement rendu compte que j’utilisais énormément les gestes dans ma pratique pédagogique, ce qui a suscité de nombreuses questions : ces gestes ont-ils un impact sur l’apprentissage, et en particulier sur la mémorisation ?

J’ai eu l’intuition qu’il s’agissait d’un champ de recherche prometteur, d’autant plus qu’il existait à l’époque très peu de travaux sur ce sujet. J’en ai fait le thème de mon DEA, puis celui de ma thèse, consacrée aux effets des gestes dans l’enseignement et l’apprentissage des langues chez les enfants.

Quelle est l’importance de la gestuelle pédagogique pour l’enseignant de langue ?

La gestuelle pédagogique consiste à mobiliser le corps pour faire

Marion Tellier est professeure des universités en didactique des langues à Aix Marseille Université, laboratoire Parole et Langage, et présidente de l’ADISFLE (Association de didactique du français langue étrangère).

passer du sens. En classe de langue, les enseignants y ont recours très naturellement, notamment lorsqu’ils cherchent à éviter la traduction. Le geste devient alors un véritable support de compréhension, en venant redoubler ou renforcer ce qui est exprimé dans la langue cible. Pour les enseignants qui font le choix d’enseigner exclusivement dans cette langue, utiliser son corps est une manière efficace de rendre le message compréhensible. Cette pratique s’impose souvent d’elle-même : les gestes accompagnent la parole, donnent des indices de sens et facilitent l’accès à la compréhension. La gestuelle pédagogique remplit trois fonctions essentielles. Elle permet d’abord d’informer, en appuyant visuellement le discours oral. Elle sert ensuite à animer la classe, notamment pour faire passer des consignes ou rythmer l’interaction. Enfin, elle joue un rôle clé dans l’évaluation et le feedback : un hochement de tête pour encourager, un geste pour signaler une erreur ou inviter à se corriger, sans interrompre la production orale de l’apprenant.

Et du côté des apprenants, que nous disent les recherches actuelles sur le lien entre corps et apprentissages ?

Les recherches actuelles s’inscrivent principalement dans deux grandes familles. La première est liée aux travaux sur le mouvement et la cognition incarnée. Elles interrogent notamment les effets des gestes pédagogiques sur la compréhension : dans quelle mesure les gestes produits par

« Le geste devient un véritable support de compréhension, en venant redoubler ou renforcer ce qui est exprimé dans la langue cible »

l’enseignant facilitent-ils l’accès au sens pour les apprenants ? Une autre ligne de recherche consiste à demander aux apprenants euxmêmes de produire des gestes et à observer les effets de cette mobilisation corporelle sur la compréhension et la mémorisation. Les résultats montrent que le fait d’engager le corps dans l’apprentissage peut renforcer la construction du sens et laisser des traces mnésiques plus durables. Ces travaux s’intéressent, par exemple, à la manipulation d’objets. Manipuler des objets, des étiquettes ou des éléments visuels permet par exemple de représenter concrètement des phénomènes linguistiques, comme la syntaxe

ou la négation. Ces gestes de manipulation, parfois très fins, ont des effets mesurables sur la compréhension et la mémorisation des contenus pédagogiques. Ils illustrent pleinement les principes de la cognition incarnée : apprendre, c’est aussi engager le corps pour soutenir la construction du sens et la trace mnésique. L’autre famille de recherches se concentre plus largement sur l’activité physique de l’apprenant. Il peut s’agir d’activités où la langue est incarnée par le déplacement et le mouvement, comme le théâtre, mais aussi de pratiques plus transversales : séances courtes de yoga, « gym du matin », gestes pour relancer l’attention, ou encore activités où apprenants et enseignants se déplacent dans la salle. Ces dispositifs ont en commun de solliciter le corps dans son activité globale et de rompre avec la sédentarité. Les recherches s’intéressent

PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID CORDINA

Il faut admettre que le corps est un objet bien embarrassant dans l’apprentissage. Omniprésent, tout à la fois intime, social et interactif, le corps n’est pourtant pas souvent au cœur des questionnements éducatifs. Décryptage d’une anomalie pédagogique.

POUR UN APPRENTISSAGE

INCARNÉ

La place du corps à l’école renvoie, dans chaque pays, à une histoire éducative particulière, en référence à un projet de société et à des normes familiales, culturelles et sociales spécifiques qui peuvent ou non entrer en tension avec l’institution scolaire.

Un rapport embarrassé au corps

Le corps est effectivement présent dans bien des problématiques et on ne peut pas l’éviter quand on met en relation apprentissage et éducation artistique, notamment musique ou théâtre ; quand il est question de l’oral, qui met en jeu la voix et le corps ; quand on interroge aussi le lien entre aménagement de l’espace et stratégies d’apprentissage qui prennent en compte l’accueil des corps, des mouvements et des comportements ; quand on sait l’importance d’intégrer la diversité des cultures, qui développe, illustre un rapport particulier au corps, à la proximité ; quand il requiert aussi une attention particulière tant il peut manifester aussi bien plaisir et ennui au cœur de la motivation ; quand il entre dans une individualisation toujours plus grande des parcours d’apprentissage et donc des façons d’apprendre ; et surtout, côté enseignement, quand il se confronte aux représentations, aux habitudes

et aux pratiques professionnelles des enseignants eux-mêmes. Pour mieux comprendre ce rapport embarrassé au corps dans l’éducation en général et l’apprentissage en particulier, il faut remonter loin : jusqu’à Descartes, qui sert à la fois de repoussoir et de référence si l’on s’accorde sur l’existence d’un modèle éducatif qui préconise la séparation du corps et de l’esprit. Avec pour conséquence le paradigme scolaire d’un corps contraint de rester assis et de faire silence pour mieux apprendre et ne pas déranger la classe.

Pourtant, un long et fécond développement des pédagogies actives a progressivement conduit à la valorisation d’un corps actif qui contribue aux apprentissages et au bien-être. Il passe par la rupture avec l’enseignement frontal mis à mal par les pédagogies Freinet ou Montessori, et en didactique des langues par les approches communicatives et différenciées qui ambitionnent de s’adapter au rythme et aux styles d’apprentissage de chacun, dans une démarche sensible à la personne sous toutes ses facettes, tenant compte des origines, des personnalités et des sensibilités des apprenants.

Corps et apprentissage : quelle place

Réfutant un enseignement désincarné, la notion d’ embodiment ,

littéralement « incarnation » ou « incorporation », affirme au contraire la place centrale du corps dans l’expérience : la cognition n’est pas considérée comme uniquement localisée dans le cerveau, mais comme un processus dynamique qui engage le corps et les émotions, qui s’ancre dans un environnement social et culturel, et qui est indissociable des relations interpersonnelles. Elle débouche aujourd’hui sur les notions, directement issues des formulations anglo-saxonnes embodiment/embodied, d’« apprentissage ou de pédagogie incarnés » que l’on rencontre dans la littérature didactique française, avec un verbe nouveau particulièrement parlant : « encorporer » l’enseignement et l’apprentissage. Nos collègues québécois préfèrent au choix « apprendre avec ou par le corps » ou « apprendre en étant corps ». Dans cette théorie de la cognition incarnée ( embodied cognition ), le corps, les gestes, la voix et les

actions influencent directement l’apprentissage des langues. Plus précisément, les approches classiques qui séparent bouche/voix du reste du corps sont remises en cause parce que langage et mouvement forment un système intégré d’apprentissage et de sens. Les gestes, la posture, les mouvements coconstruisant le sens linguistique en interaction, notamment dans des situations communicatives réelles, la voix est un vecteur cognitif et émotionnel et non seulement un instrument acoustique. De même, la qualité vocale, la phonétique et la voix produite peuvent enrichir l’enseignement des langues et la perception phonétique chez les apprenants. La prosodie (rythme, hauteur, articulation) est intimement liée à l’expression corporelle, aux états d’énergie et à la signification : une variation corporelle ou émotionnelle peut se refléter dans la voix et affecter la compréhension et l’apprentissage.

PAR DAVID CORDINA ET JACQUES PÉCHEUR

L’EFFICACITÉ DU CORPS ENSEIGNANT EN CLASSE

En classe, si la voix règne en maître, les professeurs sont aussi des corps en mouvement. Gestes, posture, distance : le langage corporel joue un rôle clé dans la transmission, la compréhension et l’ambiance de classe. L’apprentissage incarné, gage d’efficacité ? Enquête.

Les enseignants sont les professionnels les plus touchés par les troubles de la voix. Plus d’un professeur sur deux rencontre des problèmes de dysphonie. Parce que la voix est souvent le principal outil de travail des enseignants et leur canal de transmission privilégié, reléguant le corps au second plan. Mais si le langage corporel était en réalité un outil clé de transmission pédagogique, notamment en cours de langues ?

Magali Boizumault est maîtresse de conférences à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation de l’académie de Bordeaux et spécialiste du langage corporel en éducation. Selon sa définition multimodale de la communication, le verbal et le non-verbal sont intrinsèquement liés et interdépendants : « Pour moi, l’habit fait le moine !, résume-t-elle. Quand on est dans sa classe, quelle que soit la discipline, les mots sont toujours véhiculés par une personne qui a un corps. C’est lui qui va permettre la diffusion et la compréhension du message. »

Le corps comme outil pédagogique

Face à ses élèves, de la 6e à la terminale, Mathilde Jocteur-Monrozier

« parle avec les mains ». Enseignante depuis dix ans, elle dirige le département des langues d’une école internationale aux Bahamas, où elle assure également les cours de français. « Je suis d’un naturel expressif, alors j’ai vite pris l’habitude de mimer et de passer par le geste pour faire comprendre des choses aux élèves, en particulier avec les grands débutants, raconte-t-elle J’ai observé qu’il est beaucoup plus simple pour eux de me comprendre si j’associe certains mots ou actions à des gestes. Depuis, j’accompagne mes instructions d’un geste précis : pour dire “fais une phrase”, je vais coupler la consigne à un geste pendant les deux ou trois premiers mois de l’année, puis les élèves reformulent d’euxmêmes quand je le fais. Je mime également le vocabulaire pour éviter d’avoir à traduire. »

L’enseignant peut coconstruire avec ses élèves une gestuelle qui va lui servir à entrer en relation. Un appui essentiel dans le cadre de l’apprentissage d’une langue étrangère, notamment face à un public allophone. Les emblèmes sont à ce titre largement utilisés : ces gestes symboliques, émis volontairement et largement compris au sein d’un groupe ou d’une culture, disposent d’une traduction verbale directe. Ils

ont une forme fixe et chaque culture en possède un répertoire d’environ deux cents. C’est par exemple le pouce levé pour dire « c’est super », le doigt devant la bouche pour inviter à se taire (« chut ») ou le hochement de tête affirmatif (« oui »).

Le geste est ainsi une technique pédagogique efficace pour favoriser l’accès au sens et la mémorisation. Pour Laurence Bregeault, 62 ans, dont quarante à enseigner le FLE, la classe est comme une scène de théâtre : « Il est parfois difficile d’expliquer avec des mots, surtout si les apprenants sont débutants, alors je n’hésite pas à mimer, à me mettre en scène. Et comme le disait Jean-Jaurès, "On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est.” » Elisa Budenaerts est française mais enseigne le FLE à Liège, en Belgique.

Depuis cinq ans, elle donne des cours particuliers à des enfants issus de l’immigration de 5 à 14 ans et rencontre chaque jour des situations où les gestes sont plus efficaces que les mots. « Un de mes élèves avait du mal à retenir le mot “adolescent”, il disait “adolefant” à la place. Ainsi, lorsqu’il cherchait ce mot je mimais l’éléphant pour le mettre sur la voie… Comme il était conscient de sa confusion lexicale, ce geste l’aidait. » Par son langage corporel, Elisa ne fait pas qu’améliorer sa transmission pédagogique : « Au départ, cet élève était extrêmement timide, j’ai dû adapter mon ton, mon approche et mes expressions faciales pour qu’il vive l’apprentissage du français comme quelque chose d’agréable. En quelques séances, il était beaucoup plus ouvert. »

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