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le français dans le monde

REVUE DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES PROFESSEURS DE FRANÇAIS

N°403 janvier-février 2016

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UNE LANGUE,

FIPF

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9 782090 370966

15 €

ISSN 0015-9395 9782090370966

N°403

janvier-février 2016 UNE LANGUE, DES VALEURS

DES VALEURS


DOSSIER |

❝ ❞❝ « On peut mettre l’accent sur un sentiment de fraternité, tout en travaillant sur l’interculturel : interroger les religions par exemple, ce qu’on en sait, ce qu’elles disent, ce que leurs textes peuvent avoir de commun. » Samir Marzouki, professeur de littérature française tunisien (page 56-57)

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« En 1789, oser affirmer que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits", c’était mettre fin à un état d’injustice, c’était un combat pour que la république voit le jour. »

L’égalité, mieux que la liberté ou la fraternité ? (pages 54-55)

UNE LANGUE Le français dans le monde | n° 403 | janvier-février 2016


LIBERTÉ(S) - ÉGALITÉ(S) - FRATERNITÉ(S)

❝❞❝ « C’est la première fois que je rencontre autant d’immigrés venus de partout, sans constater trop de discriminations. Pour moi, cette égalité est liée à l’histoire de la France. » Fabiola, péruvienne installée à Paris (pages 52-53)

« Dans l’imaginaire collectif, la France, Paris en particulier, est attachée aux arts, à la culture, à la littérature, et aux Révolutions »  Jérôme Clément (pages 50-51)

L

a France en général et Paris en particulier, ce sont encore les « étrangers » qui en parlent le mieux, tant on a pu avoir l’impression, en habitant en France, que de nombreux Français se sont assoupis sur leurs lauriers, individuellement et collectivement. Il est pourtant dans chaque recoin du monde des femmes et des hommes qui se plaisent à enseigner la langue française, ses cultures et ses valeurs de vie. Car enseigner le français n’est pas la même chose qu’enseigner l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol ou le portugais, même si de nombreux enseignants, en vrais professionnels de l’interculturel, changent de langue quand ils changent de cours. Ce dossier revient sur les fondamentaux portés par notre langue, en essayant d’illustrer en quelques lignes ce je ne sais quoi qui pourrait se définir comme « le Génie français ». « Notre Génie est une pensée qui croit en sa justesse, partagée par un peuple qui rêve de la diffuser au reste du monde par sa culture et par ses sciences », écrit Jean-Baptiste Vallet, auteur du tout récent Le Génie français n’est pas mort. Notre Génie regarde le cœur de Paris du haut de la colonne de Juillet, place de la Bastille : c’est le Génie de la Liberté, la tête dans les étoiles mais les fesses à l’air… n S. L.

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DOSSIER | ENTRETIEN Grand artisan du rapprochement entre les peuples allemand et français, et actuel président de la Fondation Alliance française, Jérôme Clément évoque pour Le français dans le monde les conséquences des récents attentats de Paris et rappelle le rôle pivot des enseignants dans cette période troublée.

JÉRÔME CLÉMENT PRÉSIDENT DE LA FONDATION ALLIANCE FRANÇAISE

comme je le disais un mode de vie et une façon d’être. Toutes les réactions autour du drapeau, de la Fraternité sont assez logiques. C’est une réaction saine. Ça ne s’était pas exprimé de la même manière en janvier : les slogans reprenaient plutôt « Je pense donc je suis ». Tout le monde avait saisi que c’est la liberté d’expression, le milieu intellectuel et culturel qui étaient pris pour cible. C’était formidable de voir cette phrase de Descartes reprise comme un slogan révolutionnaire.

« TRANSMETTRE LES VALEURS REÇUES EN HÉRITAGE » PROPOS RECUEILLIS PAR SÉBASTIEN LANGEVIN

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Si c’est la liberté d’expression qui a été attaquée en janvier 2015 lors des attentats contre Charlie Hebdo, quelle est la cible des attaques du 13 novembre selon vous ? Jérôme Clément : En janvier, Charlie Hebdo a été victime d’une attaque ciblée, contre des caricaturistes, donc contre la liberté d’expression. Là, le 13 novembre, les attaques ont changé de nature car il n’y a aucun rapport entre les victimes et ce qui leur a été infligé. Tuer des jeunes qui sont à un concert… C’était évidemment insupportable dans le cas des caricaturistes, mais il y avait un lien. Là, il n’y en a pas : c’est ce qui change tout, au-delà du nombre de victimes, du caractère affreux et systématique, de l’endroit – l’un

des quartiers les plus fréquentés par la jeunesse parisienne –, et du moment choisi : un vendredi soir, quand beaucoup de monde sort, va écouter de la musique… C’est donc facile à comprendre : le mode de vie, la culture, la France, l’Occident sont attaqués… Alors qu’ils ne sont pas très « cocardiers », les Français ont fait un retour vers les symboles de la République, comme la Marseillaise, la devise, le drapeau tricolore… On a vu, notamment avec les réactions autour du drapeau, que tout le monde a compris que l’ensemble de la communauté nationale était touché. Ce n’est pas seulement la France qui est visée, c’est aussi

Comment les enseignants de français peuvent-ils agir, concrètement, dans leurs classes ? Évidemment, la communauté enseignante, en particulier les professeurs, est en première ligne. Ce sont toujours eux les hussards de la République : elle est attaquée, ils réagissent. Les professeurs peuvent prendre leur part dans ce combat en faisant comprendre à leurs élèves ce qui s’est passé, et pourquoi ça s’est passé. Il faut sortir de l’événementiel et de l’émotionnel pour expliquer la signification profonde de ces menaces. Expliquer que ce qui est attaqué, au-delà des personnes, c’est ce qu’elles représentent : une façon d’être, une manière de vivre donc, mais aussi une certaine liberté dans l’insouciance, la laïcité, l’égalité homme-femme, tout un tas de choses qui font partie de notre civilisation et qui nous paraissent absolument naturelles. Mais qui ne sont évidemment pas comprises de la même façon par ceux qui les ont visées, au nom d’un principe totale-

« Les professeurs sont en première ligne : la République est attaquée, ils réagissent »

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LIBERTÉ(S) - ÉGALITÉ(S) - FRATERNITÉ(S) Jérôme Clément et Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères et du développement international.

mettre en perspective toute cette histoire dans la situation actuelle. Pour en souligner l’originalité et les caractéristiques, et peut-être aussi pour relativiser et dédramatiser les événements : nous vivons une période difficile, mais il y en a eu bien d’autres. Pour autant, il ne faut pas croire que ça se fasse tout seul : l’action pédagogique est majeure pour saisir les tenants et les aboutissants de l’actualité. Là-dessus, il ne faut pas lâcher prise.

« La France a une singularité de plus en plus forte : celle d’être un pays laïque » ment dévoyé par rapport à la religion dont ils se réclament. Pour dire tout cela, le travail pédagogique d’explication et de mise en perspective est central. C’est tout à fait essentiel que le corps enseignant soit mobilisé autour de cette réaction. Quelles sont les particularités de la France, de la langue française et des pays francophones dans le concert des nations ? La communauté des pays francophones a cette caractéristique qu’elle crée des liens plus forts entre un certain nombre de pays, autour des valeurs qui touchent à la langue et à la culture, car on peut

difficilement dissocier les deux. S’il y a eu une telle mobilisation internationale en janvier, c’est qu’on touchait à une liberté fondamentale, la liberté d’expression. Mais aussi parce que la France, l’identité française, se manifeste en particulier autour des valeurs de la République, des valeurs nées au moment de la Révolution – la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité – des valeurs qui paraissent banales mais qui aujourd’hui nous distinguent. La France a une singularité de plus en plus forte : celle d’être un pays laïque, alors que dans un grand nombre de pays, c’est la religion qui protège contre l’État… Cette laïcité était un acquis, elle devient un combat. Et il faut expliquer pourquoi. Car il ne faut pas non plus que la laïcité soit un acte d’intolérance et devienne une sorte de combat sectaire. Il y a des sectaires partout, dans toutes les religions, et les laïcs peuvent être sectaires eux aussi.

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Paris conserve-t-elle toujours une image révolutionnaire aux yeux du monde ? Dans l’imaginaire collectif, la France, Paris en particulier, est attachée aux arts, à la culture, à la littérature, et aux révolutions. C’est un pays qui a une tradition révolutionnaire, guidé par la soif de liberté. Les gens dans le monde le savent, et sentent très bien que la France est singulière dans ce domaine, singulière dans la défense des libertés. Elle n’est certes pas la seule, mais le siècle des Lumières, la Révolution française, l’identité nationale, la laïcité, sont autant de facteurs qu’il faut faire connaître. C’est un travail pédagogique à mener pour

« Nous avons en charge des valeurs qu’il est aujourd’hui essentiel de défendre »

En quoi les professeurs de français ont-ils une responsabilité vis-à-vis de ces valeurs que vous soulignez ? Il faut se rendre compte de l’héritage dont nous sommes porteurs. Nous avons en charge des valeurs qu’il est aujourd’hui essentiel de défendre, parce qu’elles touchent aux relations que les hommes ont entre eux, un héritage de liberté, d’égalité, de fraternité, mais aussi de tolérance. C’est ce que nous sommes, grâce à l’histoire, à celle de notre pensée : qu’il s’agisse des Encyclopédistes, de Victor Hugo et de tant d’autres écrivains et artistes qui ont toujours été à la pointe de la lutte pour les libertés et pour la tolérance, pour des valeurs fondamentales d’ouverture. Cet héritage est menacé par les sectaires, ceux qui ont toujours l’impression de détenir la vérité. Une vérité qu’ils veulent imposer aux autres alors qu’au contraire, toute vérité est acceptable, toute vérité est bonne à dire. Mais cette façon de penser ne va pas de soi. Nous avons là un rappel douloureux de ce qui nous paraît un bien commun et qui ne l’est pas naturellement. Évidemment, la responsabilité des enseignants est fondamentale parce que ce sont eux qui ont la charge de transmettre. Il faut qu’ils soient conscients que cette transmission est au cœur de leur mission. n

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DOSSIER | REPORTAGE Girlie

Jana

Francesca

ICI, C’EST PARIS U

TEXTES ET PHOTOS DE SARAH NUYTEN

n groupe d’étudiants sort bruyamment du cours de français A1. Entre eux, ces jeunes gens se sentent libres de spontanément parler… anglais ! Dans quelques mois, cet Australien, ce Brésilien et cette Taïwanaise discuteront certainement de la même façon dans la cour de l’Alliance, mais en français. MERCI À NOTRE PARTENAIRE

et retrouvez la page dédiée à ce reportage avec des fiches pédagogiques sur http://focus.tv5monde.com/libertes/

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Au cœur de Paris, entre jardin du Luxembourg et tour Montparnasse, l’Alliance française du boulevard Raspail allie une architecture élégante et des équipements de pointe. Près de 12 000 étudiants de 160 nationalités différentes fréquentent l’établissement chaque année. Certains vivent déjà en France et en profitent pour approfondir leur connaissance de la langue. D’autres sont à Paris spécialement pour suivre les cours proposés par l’Alliance. Pour la plupart de ces étudiants, parler français est un atout considérable sur le plan professionnel. Girlie, 32 ans, vient des Philippines. Elle a épousé un Français et vit désormais à Paris. L’apprentissage de la langue était pour elle une évidence, mais aussi une carte à jouer : « Au début, je suis venue au français par amour, pour pouvoir m’intégrer au pays de mon mari, communiquer plus facilement avec sa famille, me débrouiller au quotidien. Maintenant, je le fais aussi pour moi, pour mon avenir. Aux Philippines, par exemple, si tu parles français, il est beaucoup plus simple de trouver un emploi. » Duccio est guide touristique. Il a 40 ans et il vient de Florence, en Italie. Il est à Paris pour quelques

mois afin d’apprendre le français, mais son séjour a dépassé la simple expérience linguistique. « Avant de venir, tout le monde me disait : “Attention les Parisiens sont agressifs, arrogants...” Je les trouve au contraire très gentils et très polis », raconte-t-il. Duccio vit tout près de la Bastille, un coin animé de la capitale, à deux pas du quartier visé par les attaques du 13 novembre. Il est surpris par l’esprit des nuits parisiennes. « Paris est une ville très vivante et très authentique. C’est le sentiment que j’ai quand je vois les gens s’amuser en terrasse. Jusqu’au bout de la nuit, ils font la fête, ils rient beaucoup aussi. Ça me touche. Après les attentats, cette impression est devenue encore plus forte. »

langue qu’elle maîtrise aujourd’hui parfaitement et dont elle apprécie la pluralité. « Il y a dans le français une ouverture aux autres langues et un enrichissement né de l’apport des autres cultures qui n’existent pas ailleurs. » Ce foisonnement, la jeune femme le retrouve dans la société française. « On ressent à Paris un besoin d’union que je trouve très beau. La nécessité de trouver des points de rencontre, une sorte de fraternité, un souci de l’autre. Il y a aussi une richesse culturelle très ouverte sur les autres cultures. » Nona

Joie de vivre, fraternité, égalité

Francesca est elle aussi italienne : elle a 29 ans et vient tout juste de terminer son doctorat en littérature et civilisation française à la Sorbonne. À Paris depuis quatre ans et demi, elle dispense des cours à la faculté. Et de s’étonner : « Ce n’est pas moi qui ai choisi la langue française, c’est la langue française qui m’a choisie ! » Comme un coup du « destin », dit-elle dans cette

© Sébastien Langevin

Ils ont choisi de vivre à Paris quelques mois ou toute une vie. Pour le français, la liberté ou le romantisme. Portraits de jeunes Parisiens venus des quatre coins du monde pour se rencontrer.

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LIBERTÉ(S) - ÉGALITÉ(S) - FRATERNITÉ(S) Saba

Duccio

Fabiola, 27 ans, originaire du Pérou, se dit « amoureuse » de Paris et de son histoire. « Beaucoup de choses ici réveillent en moi des sentiments très forts. » La jeune étudiante en marketing et communication est en France depuis quelques semaines. Elle aime les croissants, la diversité des activités culturelles, la gastronomie et surtout « l’histoire de ce pays, un pays qui aspirait à la révolution, à l’indépendance... » Cette jeune globetrotteuse dit admirer « l’égalité de la société française ». « C’est la première fois que je rencontre autant d’immigrés venus de partout, sans constater trop de discriminations. Pour moi, cette égalité est liée à l’histoire de la France. »

Liberté, j’écris ton nom

Dongxun a 21 ans, il vient de Chine et est en France pour six ans. Après

quelques mois à l’Alliance, il ira étudier l’ingénierie dans un IUT et espère intégrer par la suite une grande école. « Pour moi, c’est une nouvelle vie, explique le jeune homme. Le système éducatif français est très bon et très concret, cela me convient bien. J’ai l’impression d’avoir beaucoup de libertés au quotidien, je suis bien. » La liberté, une valeur qui revient inlassablement dans la bouche des étudiants qui apprennent le français. Celle, par exemple, de circuler à vélo dans les rues. Le plus grand plaisir de Saba, 21 ans. Cette jeune Pakistanaise a vécu à plusieurs années à Hong Kong, puis à Islamabad. Elle est arrivée à Paris avec sa famille il y a 4 mois. « Je me suis achetée un vélo, j’adore ça. Au Pakistan, je ne pouvais pas en faire, cela aurait paru étrange. Globalement, là-bas, les transports ne sont pas

Dongxun

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très sûrs pour une femme, surtout la nuit. » Elle n’en dira pas plus. C’est Nona, arrivée de Téhéran il y a près de deux ans, qui poursuit sans le savoir : « Ici, je suis libre d’aller au parc ou au cinéma seule, sans que ce soit mal vu comme en Iran. Là-bas, une femme mariée ne doit pas sortir seule, encore moins voyager seule : les voisins demandent à sa famille pourquoi elle agit comme ça… »

So romantic…

Cheveux blonds, teint diaphane et regard bleu clair : Jana est le portrait type de la jeune Suissesse. Sa langue maternelle est l’allemand, mais elle suit des cours à l’Alliance française de Paris depuis quelques mois et parle déjà très bien français. Originaire d’un village, Jana goûte aussi aux plaisir de la vie parisienne. « Paris est

bien plus animée que la Suisse et la façon de vivre ici est assez différente. Les Parisiens ont un fort caractère, arrivent souvent en retard... Chez nous, on est toujours pile à l’heure, tout est très propre, cadré. J’aime cet aspect spontané de la France, le fait d’avoir la liberté de faire des choses qui ne sont pas parfaites. » Liberté, j’écris ton nom... « On peut presque tout faire à Paris. Je trouve les gens plus ouverts aux plaisirs de la vie, ils parlent plus d’amour. J’ai lu La Délicatesse de David Foenkinos. Pour moi le début de ce livre est typiquement parisien. C’est une femme qui rencontre un homme dans la rue, ils décident de boire un verre dans un café. Il se dit que si elle commande un jus d’abricot, c’est qu’elle est la femme de sa vie. Et elle commande un jus d’abricot... Ce romantisme, pour moi, c’est Paris. » n

Fabiola

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DOSSIER | DÉCRYPTAGE

L’ÉGALITÉ,

MIEUX QUE LA LIBERTÉ

OU LA FRATERNITÉ ? Liberté, égalité, fraternité. Ces trois mots sont gravés sur la façade de tous les lieux publics de France depuis la fin du xixe siècle. Mais à quoi correspondent-ils dans la France d’aujourd’hui ? Et certains sont-ils plus importants que d’autres ? Réponses avec Okapi, la revue des 10-15 ans. PAR JEAN-YVES DANA ILLUSTRATION DE MAURO MAZZARI

D’où vient la devise de la République française ?

La première fois que les mots « liberté », « égalité » et « fraternité » ont été associés de façon officielle, c’était Elle est appapendant la Révolurue pendant tion française. En la Révolution décembre 1790, française. Robespierre, député d’Arras, prononce un discours devant l’Assemblée nationale. Il propose de broder ces mots avec la mention « le peuple français » sur le nouvel uniforme des soldats de la garde nationale. Toutefois, cette « triade » n’est devenue la devise de la France que bien plus tard, en 1848, quand a été proclamée la IIe République.

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Mauro Mazzari © Okapi, janvier 2016

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LIBERTÉ(S) - ÉGALITÉ(S) - FRATERNITÉ(S) MERCI À NOTRE PARTENAIRE

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À quoi ça sert, une devise ?

Dans la plupart des pays, la devise a une valeur symbolique, comme le drapeau ou l’hymne. Souvent, elle permet aux habitants de s’identifier, de se reconnaître tous ensemble. Elle est une sorte de conscience commune de la nation : quand on est français, quels que Elle permet soient l’âge, le sexe aux citoyens ou l’origine, on vit de s’identifier avec les mots « lià leur pays. berté », « égalité » et « fraternité » gravés dans la tête comme ils le sont depuis 1880 sur les frontons des collèges et des édifices publics. Ces trois mots figurent aussi dans les premières lignes de notre Constitution, le texte adopté en 1958 qui énonce l’organisation des pouvoirs dans notre pays.

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Le sens de ces mots a-t-il évolué ?

C’est plutôt nous, les citoyens, qui avons beaucoup évolué en deux siècles. En apparence, la liberté et l’égalité sont bien ancrées dans nos vies. On est libres en France d’exprimer ses opinions, comme cela a été rappelé avec force et émotion par les Français après l’attaque terroriste contre le journal Charlie Hebdo, en janvier 2015. L’égalité Dans notre pays, on peut circuler sans être reste un inquiété, on a le droit de combat à se réunir ou de manifes- mener au ter, de lire des journaux quotidien. d’opinions différentes. De même, les citoyens français sont égaux quand ils votent, et tous, qu’ils soient français depuis plusieurs générations ou qu’ils viennent d’acquérir leur nationalité, doivent respecter les mêmes lois. Du coup, si le combat pour l’égalité se poursuit, c’est pour faire respecter ses droits quand ils sont bafoués. Ainsi, selon la loi, les hommes et les femmes sont censés être égaux : ils doivent avoir les mêmes responsabilités au sein de la famille, le même salaire pour un travail égal. Or, souvent, dans la réalité, ce n’est pas le cas.

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Que signifiaient les mots égalité mais aussi liberté, au xviiie siècle ?

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Cette devise a-t-elle encore du sens ?

Évidemment ! La devise est à l’origine du « modèle français républicain » : tous les élus doivent l’avoir à l’esprit quand ils exercent leur mandat. De nombreux citoyens estiment que ce n’est pas toujours le cas. Alors, ils se mobilisent pour que l’état d’urgence décrété au lendemain des attentats n’empiète pas sur nos libertés. Ils dénoncent le non-respect de l’égalité parce que les enfants quartiers difficiles Elle est plus des ont moins de chances que jamais de réussite dans la vie. d’actualité. Enfin, la fraternité est-elle compatible avec le fait de laisser les S. D. F. dans la rue ? Ces mobilisations et les décisions politiques qu’elles entraînent parfois prouvent que la devise garde tout son sens. À condition de n’oublier aucun mot ! La liberté seule, c’est le risque d’aller vers la loi du plus fort. Si on veut l’égalité partout sans se soucier de liberté, on crée une dictature. Enfin, si on a la liberté et l’égalité mais pas la fraternité, on se retrouve avec une société individualiste et frileuse.

On vit avec les mots « liberté », « égalité » et « fraternité » gravés dans la tête comme ils le sont depuis 1880 sur les frontons des collèges.

Ces deux notions ont largement inspiré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. À l’époque, la société française était figée par des siècles de pouvoir royal. Il y avait un monarque et ses sujets, une noblesse, un clergé, et un « tiers état » (le peuple en somme). Tous les indiviC’était affirmer la dus n’avaient pas fin des injustices et les mêmes droits, certains naisdes privilèges. saient avec des privilèges. Aussi, oser affirmer que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », c’était mettre fin à un état d’injustice, c’était un combat pour que la république voie le jour.

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Et la « fraternité », qu’est-ce que c’est ?

Si la loi peut faire respecter la liberté et l’égalité, la fraternité, elle, n’est pas imposable : un procès pour atteinte à la fraternité, ça ne s’est jamais vu. C’est comme si ce mot avait été mis à la fin de la devise pour obliger les Français à avoir un idéal ! Car la fraternité, chacun l’interprète à sa façon : en 2016, ça peut vouloir dire que nous sommes enfants de la même Terre, et qu’il faut s’en préoccuper ensemble. Cela Elle exprime peut aussi aider l’attention que à comprendre l’on porte aux la situation des autres. réfugiés syriens qui affluent massivement en Europe. Cela peut encore encourager à adopter une attitude responsable sur les réseaux sociaux. Et puis, la fraternité se manifeste par la solidarité : quand chaque Français adulte cotise à la sécurité sociale pour que tout le monde puisse accéder aux soins, cela en fait partie. n

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DOSSIER | TÉMOIGNAGES MERCI À NOTRE PARTENAIRE

LES COURS

D’APRÈS

www.rfi.fr

Au lendemain des attentats de Paris, après les 24 morts du Musée du Bardo en Tunisie, pendant l’état de siège à Bruxelles, les professeurs de français ont dû comme chaque jour retourner en classe pour faire cours. Que dire, que faire ? Témoignages.

« J’enseigne le français à des élèves étrangers nouvellement arrivés en France, dans un collège près de Paris. Une séance était prévue le lundi 16 novembre. Reçue durant le week-end, une lettre de la ministre de l’Éducation nationale conseillait d’entrer dans le dialogue avec les élèves concernant les attentats du 13 novembre, de ne pas minimiser les réactions, quelles qu’elles soient. Une fois en classe, nous avons mis les tables en rond comme à l’habitude. Les adolescents ont engagé la conversation spontanément, en racontant qu’ils avaient vécu les événements en regardant la télévision pendant le week-end. Tous ont dit que c’était tragique, en français ou en anglais, pour ceux arrivés tout récemment. Rapidement, ils ont buté sur des mots qu’ils ne connaissaient pas en français, ils étaient gênés par le vocabulaire. Nous avons donc travaillé le lexique autour d’émo-

Marianne Ménival, professeure de français au collège Louis-Paulhan de Sartrouville (Yvelines), France

tions comme la peur en écrivant les mots au tableau. Je devais justement travailler sur une bande dessinée qui abordait sur le mode humoristique les questions de kidnapping, de bandits, de terroristes. Nous avons dédramatisé par le rire, en dessinant, en passant par le mime lorsque les mots manquaient. Le but pour moi étant de donner aux élèves les clés pour pouvoir exprimer leurs sentiments, notamment pour qu’ils puissent en discuter en français avec les copains au collège. Je pense qu’ensemble nous avons réussi à sublimer l’actualité. J’ai veillé à constamment verbaliser et à faire des liens avec la situation. Ils m’ont également demandé ce que j’en pensais en tant que française. Même s’ils vivent en France, tout près de Paris, ils se plaçaient à distance, ils étaient touchés qu’on attaque le peuple français qui les accueillait à bras ouverts. Certains de mes élèves sont musulmans, croyants et très pratiquants. L’une, algérienne, voilée

« Nous avons dédramatisé par le rire, en dessinant, en passant par le mime lorsque les mots manquaient » en dehors du collège, a tenu à dire que ce n’était pas du tout ça, l’Islam, que ces gens n’avaient rien compris. Bien avant ces événements, nous avions déjà discuté en classe des grandes valeurs de l’école française, en particulier de la laïcité. Ces discussions après le 13 novembre n’étaient donc pas neuves ni brutales. L’important pour moi est que tout cela se soit fait dans l’évidence, dans la simplicité. » n

PROPOS RECUEILLIS PAR SÉBASTIEN LANGEVIN

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Le français dans le monde | n° 403 | janvier-février 2016


LIBERTÉ(S) - ÉGALITÉ(S) - FRATERNITÉ(S)

« En qualité d’enseignants, nous sommes Samir Marzouki, choqués tant ces atprofesseur de tentats vont à l’inverse littérature française et francophone et de de notre pratique et littérature comparée à de notre vocation. l’Université de Manouba, Cela nous pose forcéTunisie. ment des problèmes quand ils sont perpétrés par des gens qui ont pu suivre nos cours, à qui on a tenté de transmettre un mode de pensée et des valeurs. Ce qui se passe est tellement en contradiction avec ce qu’on fait que c’en est pour ainsi dire le négatif ! Mais il faut se rendre à l’évidence : les terroristes sont parfois des gens qui ont fait des études, ce qui nous laisse à la fois un sentiment d’indignation et de désarroi ! Quant aux étudiants que nous côtoyons, ils sont habités par ces attentats qui ont eu lieu ces derniers temps : on est obligés d’en parler ! Ce qui nous amène quand c’est possible à utiliser le contenu des cours pour aborder tout cela. Moi qui enseigne à l’université, je travaille sur le Dictionnaire philosophique de Voltaire : un texte tout entier orienté contre le fanatisme ! Alors on ne peut que faire des rapprochements, montrer qu’à trois siècles de distance, Voltaire nous parle de nous, au-delà de son époque et de son pays. Et même si les professeurs peuvent se sentir désarmés, chacun bricole comme il peut la réponse

« On sait bien que le français n’appartient pas à la France, mais quand même ! On garde une certaine image de ce pays et de la pensée qu’il a portée » qu’il pense être la meilleure ! Lorsque les attentats ont lieu en France, ça nous secoue particulièrement parce que bien sûr, on associe le pays à la langue. On sait bien que le français n’appartient pas à la France, mais quand même ! On garde une certaine image de ce pays et de la pensée qu’il a portée. En même temps, quand on pense à toutes ces horreurs, ça nous rappelle que nous sommes tous logés à la même enseigne. On peut donc mettre l’accent sur un sentiment de fraternité, tout en travaillant sur l’interculturel : interroger les religions par exemple, ce qu’on en sait, ce qu’elles disent, ce que leurs textes peuvent avoir de commun. L’aspect moral est fondamental… Surtout si on arrive à le mettre en relation avec une histoire. De toute façon les profs sont souvent aidés par leurs étudiants dans ces moments où l’on se sent si désarçonnés : parfois mieux que nous, ils savent évoquer l’actualité ! » n PROPOS RECUEILLIS PAR YVAN AMAR

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« J’enseigne le français près de Bruxelles, mes élèves viennent de Niloufar Sadighi, tous les pays européens : Allemagne, École européenne Espagne, Angleterre, Italie… Ils ont d’Uccle, Belgique 11 ans mais ils parlent déjà assez bien français. Juste après les attentats, ils étaient assez interloqués et choqués. Ils en ont parlé assez spontanément. Ils avaient presque tous vu des images à la télé, en avaient parlé avec leurs parents. Ils savaient aussi que des tueurs étaient en fuite en Belgique. L’état de siège qui a suivi les a moins stressés. Une semaine après les attentats, toutes les écoles et les métros de Bruxelles ont en effet été fermés deux jours pour essayer de retrouver l’un des tueurs de Paris. Mais mes élèves ont plutôt vu ça comme deux jours de vacances. Au retour, certains ont quand même demandé si l’école était suffisamment gardée. Pour parler avec eux des attentats, j’ai utilisé des documents de synthèse fort bien faits réalisés par des magazines jeunesse français, comme Okapi par exemple. Avec mes collègues et l’inspecteur, on s’était échangé des documents pendant le weekend pour préparer cette séance. Nous avons lu des documents en classe, nous avons regardé un petit documentaire. Je leur ai expliqué de nombreux termes : fanatiques, intégristes, religieux… Comme nous travaillions au même moment les Contes des mille et une nuits, j’ai pu leur montrer que l’Orient, ce n’était pas seulement le terrorisme mais aussi

« J’ai pu leur montrer que l’Orient, ce n’était pas Daesh mais aussi une civilisation brillante, raffinée et millénaire » une civilisation brillante, raffinée et millénaire. Il faut bien reconnaître cependant que pendant les deux semaines qui ont suivi, j’ai senti chez certains un ressentiment anti-musulman. Il a fallu plusieurs fois remettre les points sur les i. Puis tout est rentré dans l’ordre. » n PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRE-ALAIN LE CHEVILLIER

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Fdlm 403 dossier  

Dossier "Une langue, des valeurs", du numéro 403 de la revue Le français dans le monde (janvier-février 2016)

Fdlm 403 dossier  

Dossier "Une langue, des valeurs", du numéro 403 de la revue Le français dans le monde (janvier-février 2016)

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