Le français dans le monde N°391

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REVUE DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES PROFESSEURS DE FRANÇAIS

// MÉTIER // N° 391 janvier-février 2014

4 // ÉPOQUE //

Guy Laliberté, le clown milliardaire du Québec L’Alliance de Sydney sait faire voyager // DOSSIER //

Français professionnel Nouveaux publics, nouvelles pratiques // MÉMO //

FIPF

Amos Gitaï, des films entre États-Unis et Israël Les Carnets d’incertitude de la Tunisie

Objectif spécifique à Rio de Janeiro Roumanie : Ionesco pour la classe



Le français dans le monde sur Internet : http://www.fdlm.org

numéro 391 Métier / Savoir-faire

ÉPOQUE 4. Portrait

Les fiches pédagogiques à télécharger

La vie sociale des sons du français

Graphe : Attendre Tendance : Aux fourneaux 2.0 Économie : Le secteur aérien entre turbulences et incertitudes Clés : La notion d’interculturel Nouvelle : « Les Effets secondaires » Test et jeux

Guy Laliberté, le clown milliardaire

6. Tendance

Aux fourneaux 2.0

7. Sport

Jason et la moisson d’or

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8. Économie

Le secteur aérien entre turbulences et incertitudes

10. Regard

« La France doit se projeter au-delà de sa francosphère »

12. Événement

Lyon et les années lumières

13. Exposition

Immigration : une histoire de bandes et de bulles

14. 130 ans d’Alliances françaises À Sydney, le français pour voyager

MÉTIER 18. L’actu 20. Zoom

Dossier

Français professionnel Nouveaux publics, Nouvelles pratiques

« Apprendre au travail et par le travail » ��������������������������������������������������������������������� 48 Des cours pour les pros ����������������������������������������������������������������������������������������������� 50 Le FOS, un exemple de recherche-action en didactique du FLE ������������������������������� 52 Le français au travail ��������������������������������������������������������������������������������������������������� 54

32. Savoir-faire

La thérapie par le FOS

À la découverte de la vie sociale des sons du français

22. Mot à mot

35. Un Québecois à Paris

24. Reportage

36. Entretien

26. Clés

38. Innovation

28. Expérience

40. Ressources

Dites-moi Professeur Kidilangues.fr : l’éveil aux langues version 2.0 La notion d’interculturel Un projet Ionesco en classe de français

30. Point de vue

« La langue de la République est le français »

fiches pédagogiques à télécharger sur : www.fdlm.org

Mais comment font-ils ? « L’argot fascine »

Deux nouveaux sites pour un usage simple Très à la mode, les MOOC !

MÉMO 58. À voir 60. À lire 64. À écouter

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FICHES PÉDAGOGIQUES PAGES 69 À 76

INTERLUDES 2. Graphe Attendre

16. Poésie

Arthur Rimbaud : « Alchimie du verbe »

42. Nouvelle

Guillaume Corbeil : « Les Effets secondaires »

56. BD

Bangui la roquette

66. Test et jeux

Couverture : © miz’enpage -shutterstock

« Allo, le 112 ? » Le français dans le monde, revue de la Fédération internationale des professeurs de français - www.fipf.org, éditée par CLE International – 9 bis, rue Abel–Hovelacque – 75013 Paris Tél. : 33 (0) 1 72 36 30 67 – Fax. 33 (0) 1 45 87 43 18 – Service abonnements : 33 (0) 1 40 94 22 22 – Fax. 33 (0) 1 40 94 22 32 – Directeur de la publication Jean-Pierre Cuq (FIPF) Rédacteur en chef Sébastien Langevin Conseiller de la rédaction Jacques Pécheur Secrétaire de rédaction Clément Balta – Relations commerciales Sophie Ferrand Conception graphique miz’enpage - www.mizenpage.com – Commission paritaire : 0412T81661. 53e année. Imprimé par IME, Baume-les-Dames (25110). Comité de rédaction Dominique Abry, Isabelle Gruca, Valérie Drake, Pascale de Schuyter Hualpa, Sébastien Langevin, Chantal Parpette, Manuela Pinto, Nathalie Spanghero-Gaillard. Conseil d’orientation sous la présidence d’honneur de M. Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie : Jean-Marc Berthon (MAE), Jean-Pierre Cuq (FIPF), Pascale de Schuyter Hualpa (Alliance française), Raymond Gevaert (FIPF), Michèle Jacobs-Hermès (TV5), Xavier North (DGLFLF), Hary Andriamboavonjy (OIF), Jacques Pécheur, Nadine Prost (MEN), ­Fabienne Lallement (FIPF), Lidwien Van Dixhoorn (RFI), Jean-Luc Wollensack (CLE International).

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tendance

© mizenpage

La fiche pédagogique à télécharger sur : www.fdlm.org A2

Aux fourneaux 2.0 Finies les célèbres fiches cuisine de Elle à la sauce « tendance »… Place aux fiches en ligne à la sauce « internaute » ! Par Jean-Jacques Paubel

Q

ui aurait dit que l’ordinateur allait finir dans la cuisine, que Françoise Bernard et Ginette Mathiot qui règnent depuis des décennies sur la cuisine familiale allaient devoir regagner les étagères des lieux de mémoire du rapport à la table et céder la place à Marmiton Man, Supertoinette, Mercotte ou Chef Damien ? Car ce sont eux, créatrices et créateurs de sites, blogueurs et blogueuses, qui sont les nouvelles stars de la cuisine familiale, celle de

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la quiche lorraine et de la tarte au citron, aujourd’hui de la paella et de la panna cotta. Eux qui prolongent une histoire de la vulgarisation gastronomique commencée à la télévision en 1953 avec le célèbre cuisinier Raymond Oliver, le maître, et la speakerine vedette Catherine Langeais, l’élève, passée par les revues féminines puis par les revues culinaires, et toujours dans un rapport prescripteur chef/disciple qui est leur raison d’être. Partage Avec Marmiton.org, lancé fin 1999, tout change. Finie la prescription, place au partage. C’est l’internaute qui prend les commandes au fourneau, lui qui veut pouvoir faire une recette avec les quatre ou cinq ingrédients qu’il a dans son placard et qui n’hésite par à remplacer un ingrédient par un autre : « J’ai remplacé les haricots verts par les petits pois et c’est bon aussi ! » Le secret et la réussite de Marmiton est là : pas

une recette mais 20 ou 25 variantes qui sont autant de suggestions d’internautes qui objectent, proposent, commentent… À l’arrivée, au moins 95 recettes de la tarte au citron ! Si Marmiton est l’histoire de développeurs qui s’ennuient avec les projets qui leur sont confiés, Supertoinette.com, l’autre site historique vedette, est l’histoire d’un remède contre la dépression imaginé par Gilles, fils d’Antoinette. La différence : Antoinette, qui n’est pourtant ni de la génération iPhone ni de celle de Facebook, raconte dès 2001 ses recettes en photos et les soumet à l’appréciation des « marmitonautes » : les commentaires font partie intégrante des recettes proposées par Supertoinette : c’est là que des blogueuses et blogueurs

Finie la prescription, place au partage. C’est l’internaute qui prend les commandes au fourneau

désormais stars (Anne Lataillade de Papilles et Pupilles) vont faire leurs premières armes. D’autres suivront : Cuisine AZ, 750 grammes… Tous ces sites avec Marmiton et Supertoinette comptent chaque mois des millions de visiteurs et revendiquent des dizaines de milliers de recettes : entre 50 et 70 000 pour les sites vedettes. Actuellement, les mieux dotés comme Marmiton ont leur chaîne YouTube où les recettes sont filmées (comme au bon temps de Raymond Oliver et de Catherine Langeais), s’enrichissent de bases de données qui permettent de faire des recherches par ingrédients, de modalités de recherches aléatoires pour trouver une recette au hasard. De quoi aider à résoudre l’éternelle question : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire à dîner ce soir ? Et si vous êtes encore en train de chercher la réponse, il paraît qu’il suffit de secouer son iPhone… comme une salière ou un poivrier, au choix ! n

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époque // sport Lors des derniers championnats du monde, à Val di Fiemme (IItalie), en février 2013.

Héros franco-américain d’un sport méconnu, le combiné nordique, Jason Lamy Chappuis est aussi devenu le héraut de la délégation tricolore pour les prochains jeux Olympiques de Sotchi, où il compte bien briller.

Jason 27 ans, Jason Lamy Chappuis a déjà tout gagné. Trois globes de cristal – trophée du vainqueur de la coupe du monde –, quatre titres de champion du monde et un titre olympique. Pour autant, il n’est pas rassasié. Le prochain objectif est tout trouvé : défendre sa médaille d’or conquise il y a quatre ans à Vancouver. Les J.O. de Sotchi, qui se dérouleront du 7 au 23 février, seront pour lui l’occasion de confirmer sur les rives de la mer Noire les bonnes dispositions de l’hiver dernier. Il avait alors trusté trois titres (dont deux par équipe) sur quatre possibles. Des résultats susceptibles de mettre la pression à l’approche du rendez-vous russe. « C’est clair,

en savoir plus

www.flying-jason.com www.ffs.fr/combine-nordique

et la moisson d’or je suis attendu. Mais j’ai hâte d’en découdre, affirme-t-il. J’adore avoir cette boule au ventre et me dire que quatre ans d’entraînement vont se jouer en quelques secondes. » Un drapeau, deux pays Pression d’autant plus grande qu’en octobre dernier il a été choisi comme porte-drapeau de la délégation française. Une belle reconnaissance pour cet athlète mais aussi pour son sport, « pas forcément le plus médiatique » comme le confirme son coéquipier Geoffrey Lafarge. Le combiné nordique est cependant présent depuis l’édition initiale des jeux Olympiques d’hiver, à Chamonix, en 1924. Originaire de Norvège, ses premières compétitions remontent au xixe siècle. Avec cette particularité de mêler deux disciplines requérant des qualités foncièrement différentes : le saut à ski et le ski de fond. L’une demande adresse et maîtrise technique, l’autre exige endurance et résistance

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physique. Les épreuves commencent par le saut – sur petit ou grand tremplin (90 et 120 mètres) – et se poursuivent par une course de 10 km. Selon un classement dit Gundersen, qui convertit les points du sauteur en secondes, le meilleur part en premier suivi par ses poursuivants à un temps proportionnel au résultat de leur saut, noté non seulement sur la distance parcourue mais aussi selon sa valeur artistique. Cette alliance de technique et de physique convient bien à celui qui aime autant le fighting spirit d’une course que le thriller d’un saut à ski. Qu’on pardonne ces anglicismes : c’est que le garçon ne s’appelle pas Jason pour rien. Né dans le Montana, il est américain par sa mère. Ses premières glisses, il les a effectuées sur les pentes de Copper Mountain, Colorado. Ses premiers sauts, c’est dans le Jura paternel, près du village de Bois d’Aumont où il est arrivé à l’âge de 5 ans et réside toujours, qu’il

les a réalisés. Une passion instantanée, qui lui vaut désormais le surnom aérien de « Flying Jason ». De quoi troquer le navire cher au héros mythologique qui porte son nom pour l’avion, lui qui cumule aujourd’hui 135 heures de vol et rêve d’une reconversion en pilote de ligne. Viser haut, un objectif familial chez les Lamy Chappuis : l’un de ses cousins appartenant à l’équipe de France juniors de saut se fait ainsi appeler « Jumping Ronan »… Avant les jeux Olympiques de Turin, en 2006, l’équipe américaine avait tenté de débaucher le prodige. « Mais je suis resté fidèle à la France, mes racines sont là. » Entre mentalité américaine et attachement à son village franc-comtois, Jason Lamy Chappuis représente une rare combinaison d’ambition et de modestie. Résumée par un autre champion tricolore, le biathlète Martin Fourcade, commentant l’élection du futur porte-drapeau : « Il représente une France neuve. » n

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© Agence ZOOM

À

Par Clément Balta


économie

Le secteur aérien

entre turbulences L’

Pris entre la crise économique, des normes de sécurité ou environnementales contraignantes ou l’âpre concurrence des compagnies à bas coût, le transport aérien mondial connaît de sérieux trous d’air. Pour autant, il est loin de battre de l’aile.

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Par Marie-Christine Simonet

Association du transport aérien international (IATA) a revu à la baisse ses prévisions pour l’année 2013 (11,7 milliards de dollars de profits, 708 milliards de revenus et des bénéfices nets pour les compagnies de 7,4 milliards), mais annonce des chiffres cependant meilleurs que ceux de 2012. La tendance à la hausse devrait si bien se poursuivre que l’année prochaine, l’IATA anticipe des bénéfices nets équivalents à pas moins de 16,4 milliards de dollars. Si l’on en croit Tony Tyler, directeur général et CEO de l’IATA, « dans l’ensemble, la situation est très positive. La rentabilité est en voie d’amélioration (…). Nous sommes plus optimistes quant à la fin de l’année. Et en 2014, les bénéfices devraient être le double de ceux de 2012. » Aux États-Unis, les compagnies affûtent leurs armes pour affronter en

force le ciel mondial : US Airways et American Airlines viennent de fusionner, créant de ce fait le numéro un mondial du secteur. Prises conjointement, les deux compagnies ont transporté plus de 130 millions de passagers en 2012 ; leur chiffre d’affaires cumulé a dépassé 37 milliards de dollars. Ce mouvement conforte les prévisions de l’IATA pour l’Amérique du Nord, qui devrait engranger en 2014 les plus gros bénéfices de l’industrie, avec 6,3 milliards de dollars. De leur côté, les transporteurs européens sont en passe de doubler, ou presque, leurs bénéfices, à 3,1 milliards de dollars, en dépit de cieux pas vraiment sereins. Air France,

L’Amérique du Nord devrait engranger en 2014 les plus gros bénéfices de l’industrie aéronautique : 6,3 milliards de dollars

les compagnies espagnole Iberia, danoise Scandinavian Airlines, allemande Lufthansa ont annoncé en 2012 de vastes restructurations, avec à la clef des milliers de postes supprimés. En cause, le prix élevé du kérosène et la concurrence des low cost, ces compagnies à bas coût privilégiées par des clients devenus très regardants sur leur porte-monnaie. Bas coût et coups bas Ces compagnies font peser sur les grands groupes une menace sérieuse. Lufthansa a ainsi décidé le 26 novembre 2013 de mettre un terme à un partenariat décennal avec Turkish Airlines, et ce, dès le 31 mars 2014. En cause, le développement spectaculaire de la compagnie turque au détriment de son homologue allemande. Cette rupture éclaire la situation paradoxale dans laquelle se débattent les grandes compagnies européennes : soit elles s’associent à des partenaires en forte

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© Shutterstock

en bref

et incertitudes croissance, pratiquant des prix bas, et risquent de subir leur concurrence frontale, soit la pression est telle qu’elles n’ont d’autre choix que d’accepter du bout des dents de s’associer à l’une de ces entreprises en plein boum. Actuellement, les compagnies du Golfe ont le vent en poupe. British Airways vient de s’associer à Qatar Airways, et Air FranceKLM s’est engagé dans un partenariat avec Etihad, d’Abu Dhabi. Pour Alitalia, la zone de turbulences s’intensifie et chacun redoute le crash. L’entreprise italienne a été lâchée en novembre par Air France-KLM. Actionnaire à 25 %, le groupe français ne participera pas à l’augmentation de capital de 300 millions d’euros de la compagnie italienne décidée mi-octobre. Quelles qu’en soient les raisons, ce refus plonge le groupe transalpin dans une situation intenable. Alors que celui-ci pense à s’alléger de 22 avions dans le cadre d’un nouveau

plan de sauvetage, les compagnies à bas coût, Ryanair en particulier, se renforcent sur ses lignes principales, brisent son monopole Rome-Milan et entendent désormais desservir des lignes dédiées aux affaires, comme Bruxelles ou Barcelone.

On ne peut exclure la disparition dans les vingt ans « d’une ou de plusieurs compagnies historiques européennes majeures »

Appel d’air Ces nuages sont encore épaissis par la taxe carbone, imposée aux compagnies aériennes sur les émissions de gaz à effet de serre, que la Commission européenne souhaite mettre en place pour les parties de vol effectuées au-dessus de l’espace aérien européen. Un rétrécissement de l’espace concerné initialement par le projet, qui visait toutes les compagnies sur tous les vols à destination ou au départ de l’Union européenne et les obligeait à compenser 15 % de leurs rejets de CO2 en achetant des quotas d’émissions sur son marché carbone. Mais Bruxelles a rapidement fait machine arrière,

suite au gel immédiat, par la Chine, d’une commande de 45 Airbus portant sur 10 milliards d’euros… À moins que les compagnies ellesmêmes, mais aussi les États et l’exécutif bruxellois, n’agissent pour « préserver l’attractivité des aéroports européens ainsi que le devenir des compagnies européennes dans la concurrence mondiale », comme le souligne un rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective publié en juillet 2013, on ne peut exclure la disparition dans les vingt ans « d’une ou de plusieurs compagnies historiques européennes majeures » . Pour le plus grand profit des compagnies à bas coût. n

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Biodiesel

Depuis le 27 novembre, l’Union européenne souhaite taxer très sévèrement les producteurs argentins et indonésiens de biodiesel, accusés de vendre à perte afin de protéger leur propre filière. Les plantations d’opium atteignent un niveau record en Afghanistan. Le trafic international profite directement aux talibans, qui en tirent entre 100 millions et 400 millions de dollars par an (chiffres ONU).

© Shutterstock

© sdecoret - Fotolia

Le changement climatique va peser sur la croissance de plusieurs pays du Pacifique, selon la Banque asiatique de développement. Leur PIB pourrait baisser de plus de 15 % pour certains d’entre eux d’ici à 2100.

Mondo vino

Selon une étude de Morgan Stanley, le monde se dirige vers une pénurie de vin face à la soif grandissante des Chinois et des Américains. La production mondiale, qui affichait en 2004 « un excès de 600 millions de caisses », est tombée en 2012 à son niveau le plus bas depuis quarante ans.

747 millions

Le nombre de touristes a progressé de 5 % dans le monde entre janvier et août 2013, pour atteindre le chiffre record de 747 millions, a indiqué l’OMT, qui attribue notamment cette hausse à « la solide performance de l’Europe ». n

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Alchimie du verbe

Arthur Rimbaud (1854-1891) « L’homme aux semelles de vent », comme le surnomma Verlaine, reste dans l’imaginaire collectif ce génie précoce qui délaissa la poésie dès l’âge de 20 ans pour suivre une vie aventureuse. Se déclarant « voyant », Rimbaud a su rompre avec la poésie traditionnelle grâce à un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Une saison en enfer s’inscrit à la suite du coup de feu que Verlaine tira sur lui, mettant tragiquement fin à leur liaison orageuse. Ce texte constitue, avec Les Illuminations, à la fois le gage de sa modernité et son testament littéraire.

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« Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements. J’inventai la couleur des voyelles ! – A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert – Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. » Arthur Rimbaud, « Délires II – Alchimie du verbe », Une saison en enfer (1873)

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© Marion Delabie

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Portrait de Rimbaud réalisé par l’artiste de rue Jimmy C. dans le cadre de l’opération artistique Tour Paris 13 (www.tourparis13.fr)

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l’actu trois questions à

Mexique

« Les SEDIFRALE, événement majeur pour le Costa Rica »

DR

académie française

Allumer la passion Créer l’envie, relever les défis… le français a de beaux jours devant lui. Son meilleur atout : des professeurs super motivés. La preuve par les « journées CLE Formation », en partenariat avec Le français dans le monde.

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l y a longtemps que l’on n’avait pas vu ça : 450 professeurs de français réunis le temps d’une formation. C’était à Mexico, les 8 et 9 novembre 2013. Et ce, grâce à la coopération de l’Université de la Vallée de Mexico, de l’Alliance française du Mexique, du Service culturel de l’Ambassade de France au Mexique qui ont soutenu l’initiative de CLE Formation dont c’était la deuxième édition de ses « Journées CLE Formation » au Mexique, après la réussite de celles de 2009. Pas de grandes orgues didactiques pour ces « Journées » mais le souci de coller à la réalité des préoccupations des enseignants. D’où cet intitulé modeste : « Les mille et une facettes du FLE » qui a permis de dialoguer autour de l’action en classe en direction des jeunes publics (Hélène Vanthier), des questions de motivation

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des publics (Adrien Payet) ou de s’interroger sur la meilleure manière de faire entrer dans la classe l’éducation interculturelle (Jacques Pécheur). De vrais échanges ouverts, passionnés, qui ont montré à quel point les enseignants étaient prêts à relever tous les défis : le défi de la concurrence entre les langues avec une bonne dose d’optimisme comme le défi de faire vivre la langue en classe de multiples manières avec une invitation à la créativité ; le défi de mettre en œuvre une pédagogie du partage tout en satisfaisant aux exigences du programme comme le défi de pratiquer une pédagogie de l’ouverture qui n’oublie pas pour autant le quotidien de la classe… De cette pédagogie du quotidien, il en a été question à l’occasion de la dizaine d’ateliers auxquels étaient conviés les participants. Là encore, le choix de l’éclectisme pour coller au mieux aux réalités de l’enseignement et de l’apprentissage : des ateliers qui visaient aussi bien des publics spécifiques (enfants, adolescents), certains moments de la classe à travers la planification d’une séquence pédagogique, la mise en place d’activités ludiques de systématisation à l’oral, l’adaptation des niveaux ou l’évaluation, des outils (le TBI), des mise en œuvre méthodologiques (l’approche actionnelle)… De quoi répondre à ce souhait d’un participant : « Allumer la passion ! » n

Dany Laferrière devient Immortel Écrivain canadien né en Haïti, Dany Laferrière a été élu le 12 décembre 2013 membre de l’Académie française. Le romancier a écrit une vingtaine de livres et a reçu en 2009 le prix Médicis et le Grand Prix du livre de Montréal pour son roman L’Énigme du retour. Il est le tout premier Canadien à devenir Académicien. n

© Louise Leblanc

L’association costaricienne des professeurs de français (Acoprof) accueille des enseignants de toute l’Amérique latine pour les SEDIFRALE. Un congrès à fort enjeu selon la présidente de l’Acoprof Gabriela Nuñez. Propos recueillis par Sébastien Langevin Quelle est la situation du français et de son enseignement au Costa Rica? Enseigné depuis le xixe siècle, le statut particulier de l’enseignement du français au Costa Rica est à souligner : c’est le seul pays d’Amérique latine à avoir conservé le statut obligatoire du français dans l’éducation secondaire publique. Tous les jeunes costariciens de l’école publique ont un contact avec la langue française de la septième à la neuvième année et ils choisissent entre l’anglais et le français à partir de la dixième. Cela correspond environ à 320 000 apprenants dans le système scolaire. Depuis très longtemps, des Costariciens suivent leurs études en France, ce qui explique l’influence française sur certaines institutions costariciennes, comme, par exemple, le choix du drapeau tricolore qui est un hommage aux plus hautes valeurs de la Révolution française et aux droits de l’homme. Environ 1 000 enseignants de français consacrent chaque jour leurs efforts pour partager avec les jeunes du pays le goût de cette

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Billet du président

belle langue. L’Université du Costa Rica, l’Université nationale, l’Université à distance, et l’Université privée La Salle proposent des programmes de formation en langue et en didactique pour les futurs enseignants de français. Au total, il y a environ 480 étudiants dans les filières universitaires francophones. Ces centres de formation font des recherches, en fonction de la conjoncture actuelle, pour ouvrir de nouvelles pistes d’apprentissage pour les apprenants de français. Par ailleurs, positionner le français dans des domaines tels que le tourisme, les centres d’appel, la recherche dans ses différentes modalités restent quelques-unes de leurs priorités et constituent sans aucun doute un atout majeur. Vous accueillez le XVIe congrès latino-américain des professeurs de français (SEDIFRALE) ce mois de février : cet événement qui a lieu tous les quatre ans semble marquer un renouveau de l’enseignement du français dans la région... En 1980, le Costa Rica a été le deuxième pays qui a eu l’honneur d’organiser les SEDIFRALE. Après 34 ans, nous accueillons de nouveau ces communications sur les nouveautés pédagogiques, ces rencontres avec les spécialistes de l’enseignement de la langue française, qui vont permettre un renouvellement de l’enseignement du FLE au Costa Rica et dans la région de l’Amérique centrale. Ce sera un événement très important car cette rencontre d’enseignants pourrait être un atout

majeur pour le Costa Rica : nous souhaitons en effet que notre pays devienne pays observateur de l’Organisation internationale de la Francophonie. Le dossier de candidature a déjà été déposé par les autorités du gouvernement du Costa Rica et sera examiné lors de la prochaine assemblée de l’OIF. La collaboration entre les associations de professeurs de français des pays d’Amérique latine est-elle un facteur de dynamisme ? « L’union fait la force ». Cet essor du français dans notre pays est le résultat non seulement d’un effort du Costa Rica mais aussi d’une stratégie de collaboration bien menée entre les différentes institutions de la région continentale. D’une part, des actions de concertation pédagogique encouragées par les services de coopération des ambassades de France nous ont apporté une meilleure compréhension de la réalité du français en Amérique centrale et au-delà. D’autre part, la participation des enseignants costariciens à des actions associatives de réflexion pédagogique organisées sous l’égide de la FIPF nous a également permis de progresser en ce sens. n

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L’édition 2012 du rapport PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), qui vient d’être publié en décembre 2013 a fait couler beaucoup d’encre et de salive en France à cause des résultats trop moyens enregistrés par les adolescents français. Cette évaluation internationale menée par l’OCDE (Office de coopération et de développement économique) rassemble de trois ans en trois ans de plus en plus de volontaires puisque ce sont 65 pays qui ont participé à cette dernière enquête. L’évaluation PISA traite depuis l’origine trois domaines : les sciences, les mathématiques et la compréhension de l’écrit (en langue maternelle). La stabilité de ces domaines, depuis les débuts du test en 1992, assure aux décideurs politiques une vision dans la durée des résultats des systèmes éducatifs dont ils ont la charge. Au-delà des commentaires que suscitent les résultats de tel ou tel pays, le rapport PISA provoque quelques réflexions. La première est que les langues vivantes étrangères ne sont pas concernées par cette évaluation internationale. Cette absence est peutêtre due aux difficultés techniques qu’engendrerait certainement la prise en compte de cette partie de la culture éducative. Mais la connaissance de deux langues vivantes ne fait-elle pas partie des exigences attendues de l’honnête homme du xxie siècle ? C’est du moins ce que nous affirment les discours officiels. « Paroles, paroles, paroles »… chantait la regrettée Dalida. La deuxième est que, si les inégalités sociales jouent de façon générale un rôle majeur dans les difficultés enregistrées, ce sont les enfants d’immigrés qui sont le plus susceptibles d’en être affectés. Il est donc, encore une fois, de première importance de ne pas se contenter de belles devises (liberté, égalité, fraternité) ou de slogans généreux (l’égalité des chances à l’école)

© Léo Paul Ridet

Une norme pour mesurer et vaincre les inégalités

Jean-Pierre Cuq, président de la FIPF

mais de les mettre en pratique. Y compris au niveau international. Mais plus largement, et sans vouloir faire de procès aux concepteurs des tests dont on s’accorde généralement à reconnaître le sérieux, on est en droit de s’interroger sur la manière dont on décide du choix et de l’équilibre entre les savoirs et les compétences nécessaires pour être, comme dit le CECR (Cadre européen commun de référence pour les langues), un acteur social autonome et efficace. C’est toute la question de l’établissement des normes qui se pose alors. De quel poids pèse le monde francophone dans ce grand jeu planétaire où s’établissement finalement les visions mondiales de ce que doit être l’éducation des jeunes ? Et en a-t-il seulement la volonté ? Mais si on s’en tient seulement à l’enseignement du français, et pour savoir enfin si la complainte du niveau qui baisse est fondée sur une réalité observable, il ne serait sans doute pas inintéressant de mettre sur pied une sorte de PISA francophone, qui ne se contenterait pas de la compréhension écrite mais qui testerait aussi les autres compétences des adolescents qui apprennent le français comme la langue maternelle, seconde ou étrangère. Une comparaison internationale qui mettrait en lumière, on peut hélas le craindre, les inégalités systémiques mais qui les rendrait ainsi de plus en plus insupportables. n

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© Halley Pacheco de Oliveira

zoom

Édouard Guerle aurait voulu s’engager dans de grands projets industriels et de construction, le voilà suivant une aventure didactique particulière au Brésil… La casa França-Brasil, toute proche de l’école Autrement Dit, à Rio de Janeiro.

La thérapie par le © Reinaldo Hingel

Par Édouard Guerle

Édouard Guerle est directeur de l’école Autrement Dit à Rio de Janeiro (Brésil) et lui-même professeur de français langue étrangère et de français sur objectif spécifique.

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Cours 1 : L’enseignant : « Docteur, je n’arrête pas de tousser – kreeeuuh !!! J’ai de la fièvre depuis hier et j’ai mal partout. » Alvaro : « Eh bien on va vous examiner, dites-moi si je vous fais mal en appuyant ici ? » Cours 2 : « Pardon, comment s’annonce le programme de la visite de cette après-midi ? » Ricardo : « Très rempli ! Nous montons tous jusqu’au Pain de Sucre, il y a une superbe vue vous verrez. » Cours 3 : « On a un retard sur le chronogramme de pose du pipeline de la ZN43 Pre-Sal, quelles sont vos propositions ? » Victor, Alex, Wallace et Francesco : « Écoutez, on va vous expliquer, mais il faudrait pour cela avancer la réunion avec nos autres collaborateurs… » Cours 4 : « Tu comprends le titre de l’article ? Tu as entendu parler de cette histoire ? » Mirella : « Oui,

bien sûr ! Bon, je n’ai pas saisi le sens de tous les mots mais je vais tout de même tenter de traduire le texte. » Cours 5 : « Tu as pu repérer le discours imbriqué du maître de conf’ sur la vidéo ? » Julia : « Je crois, oui, il a commencé à s’adresser directement aux élèves, et j’ai donc arrêté ma prise de notes à ce moment. » C’est un florilège de cours tels qu’ils se déroulent dans une petite salle isolée de l’école Autrement Dit, dans le centre-ville de Rio de Janeiro, le plus souvent en tête à tête ou parfois en groupe, à chaque fois sur un thème bien identifié. « Qu’est-ce qu’il veut, je comprends rien moi… » Petit retour en arrière : été 2009, sur un chantier à Riyad, en Arabie Saoudite. Il fait plus de 45 °C à l’ombre et très sec cet après-midi-là, mon collègue n’arrête pas de courir pour l’installation du réseau basse tension.

Il commence à craquer devant ses ouvriers dont l’accent en anglais n’a rien à envier au nôtre et m’appelle à l’aide pour éviter des malentendus techniques. En parallèle de cela, j’ai régulièrement des prises de bec avec d’autres conducteurs de travaux comme moi ou ingénieurs d’études qui n’arrivent pas très bien à se comprendre (l’anglais, le français, le portugais, l’arabe, le tagalog et autres se mélangeant allègrement…). J’arrive par la suite au Brésil, à São Paulo, puis à Rio de Janeiro, où je suis surpris de découvrir un milieu francophile qui a souvent très envie d’en connaître plus sur la culture et la langue françaises, mais je ne suis

C’est toute la différence du FOS : on arrive à toucher plus profondément les intéressés dans la rencontre de leurs besoins.

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© Luiz Guilherme Fernandes

Lors d’un déjeuner hebdomadaire dans un restaurant carioca.

pas là pour ça en principe. Je finis cependant par enseigner sans aucune préparation à des cadres dirigeants de Michelin, souvent frustrés de leur apprentissage. Je suis assez communicatif et je m’en sors plutôt bien avec les méthodes générales. Un jour, je trouve au fond d’un placard un livre intitulé Travailler en français en entreprise. Français sur objectif spécifique. C’est quoi, ça ? En tout cas un grand succès chez eux par la suite, avec d’excellents résultats ! Je me suis mis depuis à mon compte en créant l’école Autrement Dit, j’ai fait à distance une formation professionnelle, le DAEFLE – option FOS bien sûr – et je découvre chaque semaine de nouvelles demandes. « Tu sais pourquoi tu es venu me voir ? » C’est devenu presque une thérapie : je commence par rencontrer quelqu’un et parler pendant au

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FOS Les ingénieurs Victor, Alex, Wallace et Francesco en pleine préparation d’une réunion technique (niveau A2).

moins une heure avec celui que je dois considérer en fait comme un potentiel client. On parle de tout, du beau temps (il fait toujours chaud ici) comme des bouchons, et puis, ah, tiens donc, vous avez déjà appris un peu le français, c’est vrai ? Mais expliquez-moi je vous prie, comment cela vous avez tout oublié, ce n’est pas possible... Je vois… En fait, il faudrait un programme plus adapté aux compétences que vous recherchez, attendez, hop ! Vous avez déjà entendu parler de cela ? Il y a là-dedans vraiment beaucoup de ce que vous recherchez, vraiment, et puis ne vous inquiétez pas on va

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mettre en place ensemble d’autres activités vous verrez. Ah ! tenez, vous avez justement des collègues que je devrais vous présenter, vous verrez, vous pourrez échanger sur ce qui vous réunit en français, vous savez ?... Souvent, à ce moment-là, les yeux commencent à s’écarquiller. C’est toute la différence du FOS : on arrive à toucher plus profondément les intéressés dans la rencontre de leurs besoins. Ainsi, les petites dialogues au début de cet article : Cours 1 : Alvaro est chirurgien militaire, il avait une possibilité de formation dans un hôpital parisien, et il fallait travailler à sa future adaptation.

Cours 2 : Ricardo veut après sa retraite se reconvertir comme guide touristique et créer en parallèle son entreprise d’accueil. Cours 3 : Les jeunes ingénieurs pétroliers du groupe ont l’opportunité de partir ponctuellement en mission à Paris et doivent de toute façon interagir avec leurs collègues expatriés qui ont beaucoup de difficultés dans leur propre adaptation. Cours 4 : Mirella veut se préparer à la compréhension écrite seulement pour un concours d’accès à un doctorat ; l’intercompréhension s’y prête à merveille. Cours 5 : Julia voulait mieux se préparer à son arriver à l’université à Aix-en Provence, elle aussi pour un doctorat, et j’ai du coup expérimenté avec elle des activités de français sur objectif universitaire. Je suis encore au début de ma carrière, je m’essaie sur beaucoup de fronts, mais au final c’est passionnant de s’associer à un projet bien défini en commun avec l’apprenant, j’espère bientôt avec des entreprises, le multilinguisme apparaissant plus que jamais comme une nécessité et un investissement sain, comme l’ont déjà déclaré plusieurs dirigeants. En tout cas, je n’ai déjà plus beaucoup de place dans ma bibliothèque ou sur mon disque dur, ni le temps de découvrir, trier, assimiler et transmettre ce qui se fait déjà à ce sujet. Certaines collègues ont manifesté leur intérêt d’inclure mes retours d’expérience dans leurs études, en particulier sur l’intercompréhension professionnelle. Et puis, l’équipe d’Autrement Dit grandit elle aussi ! Enfin, comme il faut aussi sortir un peu, je propose chaque semaine de se retrouver le midi dans un chouette restaurant pour faire l’effort d’interagir en français dans un cadre cette fois-ci plus informel, prendre plaisir à y faire des rencontres inattendues et se trouver des intérêts en commun. Tout cela est aussi stimulé par un groupe d’échanges sur Facebook, « Francophones de Rio » : vous aussi y êtes les bienvenus ! n

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savoir-faire

À la découverte de la vie sociale

des sons du français L’oral a une vie indépendante et autonome bien plus attrayante et harmonieuse que celle de l’écrit. Une fois que l’on a découvert la vie sociale des sons du français, on se demande bien pourquoi ce monde nous est resté si longtemps inconnu !

François Wioland est professeur émérite à l’Université de Strasbourg, ancien directeur de l’Institut international d’études françaises (IIEF). Il est notamment l’auteur de La Vie sociale des sons du français (L’Harmattan, 2005).

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L

Par François Wioland

e cadre social qui régit la vie des sons du français n’est pas le mot lexical donné par le dictionnaire, comme dans beaucoup de langues où le mot lexical porte l’accent. En effet, la prononciation dictée par le dictionnaire peut être modifiée dans l’usage, le mot n’ayant pas d’accent. C’est ainsi, par exemple, que le modèle de prononciation du mot « œuf » est /œf/, sous la forme d’une structure syllabique VC (voyelle/ consonne). Or, ce mot n’est jamais prononcé ou perçu sous cette forme ; il se fond dans le cadre de « mots phonétiques » dans différentes structures syllabiques. Diversification des structures syllabiques CVC : /-noef/ dans « un œuf » ; /-loef/ dans « quel œuf » ; /-Roef/ dans « leur œuf » ; /-toef/ dans « cet œuf » ; CCVC : /- -tRoef/ dans « un autre œuf ». CV : /-zø/ dans « deux œufs » ; /-dø/ dans « beaucoup d’œufs » ; /kø / dans « cinq œufs » ; / -tø dans «  vingt œufs » ; CCV : /-tRø/ dans « quatre œufs ». Autrement dit, le mot lexical perd son indépendance, obligé qu’il est

de se fondre dans le moule du « mot phonétique » qui fait office de cadre de référence pour la prononciation comme pour la compréhension. Nous, francophones, parlons en « mots phonétiques » qui sont des unités importantes de signification dans le discours et qui contiennent de nombreuses informations comme le genre, le nombre, la personne dans des exemples comme : « à la gare », « vos amis », « elle l’a dit »… Structuration phonétique du français parlé C’est dans le cadre du « mot phonétique » que s’organise de façon à la fois simple et régulière la structuration phonétique du français parlé. C’est ainsi, par exemple, que des mots phonétiques comme : « toute une année », « sans en laisser », « pas les enfants », « vous y pensez », « du chocolat », « nous en avons », « pour avancer », « posez-le là », « si tu pouvais » ou « ramassez-les » présentent une même architecture syllabique de type CV CV CV CV. Et des mots phonétiques comme « allons-y vite », « elle était belle », « un politique », « un beau tirage », « une allumeuse », « où vas-tu donc ? », « et j’en ai marre », « à sa famille », « aux étalages » ou « on y dépense » présentent une même architecture syllabique de type V CV CV CVC.

L’identification des mots phonétiques et la prise de conscience de l’architecture propre à chacun d’entre eux nous paraît une démarche très utile pour l’apprentissage. Les positions des syllabes et des phonèmes qui les composent permettent de hiérarchiser l’importance relative de chacun. Comme ces positions sont très peu nombreuses – deux pour les consonnes, trois pour les syllabes – et qu’elles engendrent toujours les mêmes habitudes articulatoires et perceptives leur utilisation en didactique est d’une rentabilité efficace. Les consonnes prononcées sont : - soit initiales de syllabe : position forte comme le / R / dans : « à Paris » / a pa ’Ri / ; - soit en finale de syllabe : position faible comme le / R / dans : « il part » / il ’pa :R / Les syllabes sont : - soit en finale de mot phonétique, la position idéale en français : « il éclaire » /- -’kl :R/ ; - soit en finale de mot lexical à l’intérieur du mot phonétique, une position intermédiaire : « ça n’éclaire pas » /- -kl R’pa/ ; - soit non finales d’un mot, la position faible par excellence : « l’éclairage » /-kl ‘Ra: /.

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Hiérarchie des positions syllabiques dans le mot phonétique 1 = syllabe accentuée ; 2 = syllabe accentuable ; 3 = syllabe inaccentuable.

2 syl. « bonjour » 31 « pas toi » 2 1

3 syl. « donnez-le » 3 2 1 « c’est exact » 2 3 1

Les sons en contact social obligé dans le discours développent entre eux au plan phonétique soit des affinités – les groupes de consonnes –, soit des incompatibilités – les suites de consonnes. C’est ainsi que dans le cadre du « mot phonétique » : 1) Toute consonne qui rencontre une voyelle forme automatiquement syllabe avec elle. Un mot phonétique composé d’une suite de consonnes et de voyelles /CVCVCVCV/ présente une structuration syllabique qui est identique

4 syl. 5 syl. « sans hésiter » « aux États-Unis » 2 3 3 1 33231 « essayons-les » « pendant l’apéro » 3 3 2 1 32331

pour les énoncés suivants : /CV CV CV ’CV/ : « dépêchez-vous », « par intérêt », « nous en avons », « c’est mon avis », « pour y manger », « pas tout à fait », « ces deux enfants », « vous y pensez »… Évoquer les consonnes dites de liaison, c’est en réalité rappeler implicitement le statut des consonnes en position finale de syllabe : nombre de ces consonnes en position faible sont en effet devenues muettes comme la graphie « s » dans « il est dessous », « il est sous-traité », ou la graphie « t » dans « c’est tout », « il est

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tout rouge ». Mais à l’intérieur d’un mot phonétique devant voyelle ces mêmes consonnes comme « s » dans « sous-entendu » ou « t » dans « tout à fait » ne sont jamais en position finale et n’ont donc jamais disparu. Autrement dit, ce n’est pas le mot lexical qui opère mais le mot phonétique : ce que l’on a l’habitude d’appeler faits de liaison est une preuve de son existence. 2) Deux voyelles prononcées successives forment deux syllabes étant donné qu’il y a autant de voyelles prononcées que de syllabes : trois syllabes prononcées dans « c’est à elle », cinq dans « à l’aéroport ». Le cas du « h » disjonctif – deux syllabes prononcées dans « en haut » – s’intègre parfaitement dans ce cas de figure. Il ne s’agit pas d’un cas particulier. 3) Deux consonnes qui se suivent forment : - soit un groupe dans une même syllabe : Les groupes historiques C + /R/ + V (« un prix »), C + /l/ + V (« plat »), C + /j/ + V (« à pied »), C + /w/ + V (« du poids ») et C + / / + V (« et puis ») sont composés en deuxième position des consonnes /R l j w / qui ne sont pas directement concernées par l’opposition de sonorité. Elles peuvent donc sans préjudice pour leur ego être réalisées sourdes ou sonores en fonction de la nature sourde ou sonore de la

consonne qui les précède dans le groupe : on parle dans ce cas d’assimilation progressive de sonorité. - soit une suite dans deux syllabes successives : Dans les exemples suivants « un jardin » et « il est sorti » la consonne /R/ est en position finale de syllabe et par conséquent en position faible. Elle est donc réalisée sourde ou sonore en fonction de la nature sourde ou sonore de la consonne qui la suit, qui elle est en position forte car initiale de syllabe : c’est ainsi que dans le premier exemple la consonne /R/ suivie de la consonne sonore /d/ reste sonore et que dans le second la consonne /R/ suivie de la consonne sourde /t/ est réalisée sourde. On parle dans ce cas d’assimilation régressive de sonorité. Suite à ces phénomènes d’assimilation progressive ou régressive, on observe l’émergence de « nouveaux groupes » de consonnes comme par exemple : /ts/ dans « un médecin » ; /st/ dans « au stop » ; / m/ dans « en chemin » ; /fn/ dans « à la fenêtre » et des réalisations comme / i/ pour la première syllabe de « je suis fatigué », ou / ’pa/ pour « je ne sais pas ». Il s’agit tout simplement d’une évolution normale suite aux règles d’assimilation et non pas de la manifestation d’une quelconque dégénérescence du système. n

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« Le français langue professionnelle permet aux apprenants de se positionner langagièrement dans un nouvel environnement de travail, au sein duquel le français est la langue principale d’échanges. »

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« Avec les cours de français professionnel, on essaie de donner une nouvelle image de la langue française, plus pragmatique et plus ancrée dans le réel. Un moyen de montrer que le français est aussi synonyme d’opportunité d’emploi. »

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«Le français sur objectif spécifique se définit comme une démarche didactique de conception d’une formulation linguistique à partir d’une demande précise et des besoins langagiers d’un public identifié, réuni autour d’un même projet. »

Français professionnel Nouveaux publics, Nouvelles pratiques

A

lors qu’elle était plus p art icu l iè re me n t associée à la culture en général et à la littérature en particulier, la langue française change d’image. Même s’il ne perd pas ses attraits traditionnels, le français devient également une langue forte à l’international car il offre de réelles opportunités d’emploi. Les cours de français professionnel ou sur objectif spécifique connaissent ainsi un succès croissant dans les écoles de

langue du monde entier. Ce nouveau public recherche des cours plus pratiques, qui vont rapidement lui offrir des ouvertures professionnelles. En France et dans les pays francophones, la discipline « français langue professionnelle » elle aussi se développe : les besoins en communication, à l’oral et à l’écrit, deviennent cruciaux pour tous les métiers et à tous les postes. Dans ces contextes, enseigner le français à des fins professionnelles prend désormais de nouveaux sens… n

Lire pages 69 et 71 les fiches pédagogiques sur le français professionnel Le français dans le monde // n° 391 // janvier-février 2014

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Jeunesse Par Natacha Calvet

Romans Par Bernard Magnier et Sophie Patois

Ce soir-là, quand la ville s’endort, une chose étrange se produit et au matin les adultes ont disparu. Ils ne laissent dans la cité (et peut-être le monde) qu’une poignée de gamins qui vont devoir s’organiser pour survivre. Une société d’enfants qui n’est pas sans rappeler par certains aspects la violence et l’implacabilité de Sa majesté des mouches, de William Golding. Succès de librairie mais surtout succès littéraire, les sept premiers tomes de cette bande dessinée ont été lus, relus et débattus avec passion dans les cours de récré ! Une belle entrée vers les romans d’aventure et de science-fiction. Gazzoti et Vehlmann, Seuls. tome 8 : Les Arènes, Dupuis

Oublier Lenon L’orphelinat d’Abbey Road est tenu par des nonnes et n’accueille que des jeunes filles. Les règles sont strictes, la discipline sévère, les prières quotidiennes. Pourtant, il recèle sa part de mystère et d’ombre. En parcourant ses couloirs et ses passages secrets, il est possible de passer de l’autre côté du miroir et de s’évader vers un monde merveilleux. Oscillant entre le roman d’aventure et le récit initiatique, voici un texte à la portée des jeunes adolescents. Un style sobre et clair qui fait la part belle à l’humour et la fantasy. Audren, Les Orphelines d’Abbey Road, tome 3 : Les Lumières du passé, L’École des loisirs

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Dépeuplement immédiat

Incertains regards « Tunisie : Un nom de pays qu’il suffit aujourd’hui de prononcer pour que les regards s’illuminent… » C’est une des phrases du livre de Cécile Oumhani, tout entier consacré aux deux dernières années qui ont bouleversé la Tunisie et plusieurs pays arabes, de l’immolation du marchand de légumes à Sidi Bouzid en décembre 2010 aux morts de la répression du Caire ou de Syrie en août 2013. Et c’est vrai que la curiosité est grande et que l’on a besoin de ces voix. Carnets d’incertitude est un livre qui mêle les souvenirs personnels, les allers-retours du corps (et du cœur !) entre le pays quitté et les pays de rencontres, de hasard et d’exil, avec le tumulte d’une actualité si folle qu’on a peine à croire qu’il s’est passé tant de choses en si peu de temps.

Cécile Oumhani doit vaincre la distance, déjouer le temps, retrouver ce qui a été « mais sans nous », surmonter les frustrations et la culpabilité de l’absence. Entendre, écouter et tâcher de comprendre, être solidaire et complice, au plus proche des acteurs de ce monde en marche, suivre la marche folle de ce temps qui passe de l’attente à la fièvre des grands soirs bientôt ternis par des lendemains qui déchantent. « Faire ce qu’on peut là où on est. » Les phrases sont courtes, et la poésie s’immisce volontiers au cœur des pages et du drame, dans la fièvre d’une actualité immédiate. Il y a dans ces mots un désir de partage, des attentes et des doutes. Et beaucoup d’incertitude. n B. M. Cécile Oumhani, Tunisie, carnets d’incertitude, Elyzad

Trêve poétique Le Quatrième mur de Sorj Chalandon installe, littéralement entre guerre et paix, un récit fort d’amitié et de fidélité. Une gageure, un défi, relevé par Georges, qui promet à son ami Samuel, mourant, de réaliser à sa place son rêve : monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth. Folle entreprise utopique ? Il s’agit de permettre une véritable trêve poétique qui engagera les fils et filles de chaque camp, autorisés, deux heures durant, à se donner la réplique et à jouer sur une scène de théâtre improvisée la vie et la mort, autrement. Dure et poignante, cette rude excursion démarre et s’achève le 27 octobre 1983 à Tripoli, Nord Liban. Inspiré par ce que l’auteur, journaliste (Prix Albert-Londres 1988 pour ses reportages dans Libération) a pu vivre de la guerre du Liban, ce roman expose avec puissance et souvent effroi la réalité d’un territoire à proprement parler miné. Une fiction des plus prégnantes et saisissantes. n S. P.

Sorj Chalandon, Le Quatrième Mur, Grasset

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POCHES

Poches francophones Par Bernard Magnier

Universitaire spécialiste émérite du xviiie siècle français, Chantal Thomas (auteure entre autres du spectaculaire Adieu à la reine, Prix Femina 2002 adapté au cinéma par Benoît Jacquot) puise en cette période – sans l’épuiser – une veine romanesque qui n’a rien d’anecdotique. L’Échange des princesses évoque ainsi, au-delà des péripéties historiques, l’enfance sacrifiée au profit de la politique. Une alliance (ratée) manigancée en 1721 pour établir la paix entre les royaumes espagnol et français dont elle dissèque toute la cruauté. Comment la très jeune Anna Maria Victoria (4 ans) est mariée d’office à Louis XV, âgé de 12 ans, tandis que la propre fille du régent Philippe d’Orléans, Mlle de Montpensier (12 ans aussi) est offerte en échange au prince des Asturies, héritier du trône d’Espagne. Passionnante de bout en bout, cette traversée des apparences révèle d’une plume précise, sans fioritures, les ombres portées d’un règne qui n’épargne surtout pas les petites filles, fussent-elles princesses… n S. P. Chantal Thomas, L’Échange des princesses, Seuil

POCHES POCHES

POCHES POCHES

Tristes enfances royales

Le premier des six volumes des aventures de la jeune adolescente du quartier populaire d’Abidjan à la fin des années 70. Elle vit avec ses copines,qui connaissent les joies, les angoisses et les troubles de leur âge : les études pour les plus sages, les sorties pour les plus insouciantes,les émois amoureux, le poids des parents et la hantise du mariage forcé. Une chronique pleine d’humour, récemment adaptée au cinéma (voir À lire), qui est aussi une critique acerbe du comportement des aînés. Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, tome 1, Folio BD

Le peintre ne pouvait échapper à l’écrivain, ils ont Tanger en partage… Et quelques autres amours secrètes pour la lumière, le jeu des couleurs et en particulier le bleu si cher au peintre de Zorah sur la terrasse qui illustre la couverture du livre. Tahar Ben Jelloun, Lettre à Matisse et autres écrits sur l’art, Folio

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Impitoyable

De retour de Cuba après quinze années d’absence, Manuel retrouve son village déchiré par des querelles et menacé par la sécheresse. Il découvre une source bienfaitrice, épouse Claire-Heureuse, une jeune fille du clan opposé, mais la malédiction inexorable aura raison de sa bonne volonté. Ce roman novateur par son écriture, publié pour la première en 1944, offre l’une des premières réussites métisses de la langue française et du créole. Jacques Roumain, Gouverneur de la rosée, Zulma poche

La vie n’a pas vraiment bon goût quand on se nomme Enzo Popov, que l’on est un préadolescent trop enrobé qui vit avec sa mère, une jeune russe employée de maison, dans un grand appartement où rien ne vous appartient. Jouant habilement l’équilibre entre l’émotion retenue et la brutalité, Véronique Olmi explore dans La Nuit en vérité les effets les plus odieux de la haine et de l’exclusion. Une lutte des classes des plus sournoises décrite par petites touches à travers le regard d’un jeune sans père et sans repères, presque « condamné » à la sublimation. Un roman d’initiation en somme qui ne verse jamais dans l’apitoiement mais souligne la difficulté d’être dans un univers qui ne tolère méchamment et bêtement ni différence ni faiblesse. n S. P.

Des poèmes et textes inédits qui donnent l’occasion de découvrir cet écrivain né dans l’Oranais en 1926, d’une mère espagnole et d’un « père inconnu », esprit libre et dérangeant, qui fut assassiné en 1973 et qui laissa une œuvre poétique inscrite dans l’histoire littéraire et politique de l’Algérie, dont il épousa la lutte. Jean Sénac, Pour une terre possible, Point Seuil

Par amitié, Sonson Pipirit décide sortir son ami Percée Percival du « pays sans chapeau » et, avec la complicité de Bawon Samedi, gardien du cimetière, l’emporte et nous emporte dans une folle sarabande d’outre-tombe qui se joue des lieux et des temps, du réel et du mystère, des dieux et des diables. Sur la piste du merveilleux avec l’un des plus prolixes et talentueux écrivains haïtiens. Gary Victor, La Piste des sortilèges, Vents d’ailleurs poche

Véronique Olmi, La Nuit en vérité, Albin Michel DR

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ISSN 0015-9395 ISBN 978-2-090-37084-3

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