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objet d exclusion ou l'exclusion par les objets

Mémoire de fin d’études DNSEP 2011 école Supérieure d’Art et de Design de Saint-étienne Eva Rielland


Sommaire Avant-propos

p.5

Introduction

p.9

1/ L’identité à travers l’objet 1.1/ Les objets comme traveurs sociaux 1.2/ L’objet lu à travers le codage socio-culturel 1.3/ Le concept d’affordance

p.14 p.17 p.19 p.22

3/ La limite de l’intervention du concepteur 3.1/ Quand débute la signification de l’objet ? 3.2/ Créer pour l’autre 3.3/ Le design universel est-il un mythe ? En conclusion

p.46 p.49 p.51 p.54

Bibliographie

p.67

2/ Exclusion et inclusion par l’objet 2.1/ L’exclusion par la non-pratique 2.2/ L’exclusion symbolique 2.3/ Inclusion 2.3.1/ De la relation à l’objet 2.3.2/ De l’importance du «faire»

p.28 p.31 p.36 p.40 p.42 p.44

p.61


Avant-propos Du plus loin dont je me souvienne, j’ai toujours souhaité imaginer des choses, les fabriquer, puis les offrir. Imaginer pour les autres, essayer de les surprendre, continue de susciter chez moi un émerveillement certain. Bien sûr, le design m’est apparu comme une évidence. Mettre l’homme au centre de la création d’objet est un désir sous-jacent à chacune de mes productions. à plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de présenter mes recherches au public (au cours d’expositions notamment). Certains de mes projets se voulant non-stigmatisants et transversaux, ont eu bien malgré moi l’effet inverse. Bien sûr, cela ne s’est pas produit systématiquement et souvent un même objet pouvait paraître à certains tout à fait transversal et, à l’inverse, paraître stigmatisant à d’autres. Un dessin qui était juste pour l’un, ne l’était pas pour l’autre.

C’est en partant de cette constatation et afin de comprendre les mécanismes d’exclusion et d’inclusion par l’objet qu’est née l’envie d’écrire ce mémoire.

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Tous les arts sont comme des miroirs où l’homme connaît et reconnaît quelque chose de lui même qu’il ignorait.

Emile-Auguste Chartier, dit Alain, Vingt leçons sur les Beaux-arts, Editions Gallimard, 1931,.

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Introduction Certains objets nous ressemblent, d’autres pas. On entend souvent dire à propos d’un objet : « ça ce n’est pas moi » - « ça c’est tout à fait elle  » - «  ça lui ressemble  ». Un objet aurait donc quelque chose en plus de sa fonction, quelque chose qui véhicule une idée, une image. Cela semble évident pour la mode, les vêtements ou les accessoires. La fonction première d’un vêtement est de couvrir, de protéger du regard et des intempéries. Mais, il a aussi celle de dévoiler une facette, de mettre l’accent sur un aspect de la personnalité de son propriétaire. Cet aspect, évident pour le vêtement, est vrai pour tous les autres objets. Certains nous dévoilent volontairement (leur utilisation en fonction de leur sens est un acte conscient et mûrement réfléchi), d’autres, comme les objets quotidiens, nous dévoilent un peu « malgré nous ». Nous ne les remarquons plus, ils font partie de nos vies ordinaires. à travers une analyse de l’objet et de sa perception, je tenterai de démontrer que l’« on se socialise à travers les objets »1, qu’ils sont des indicateurs de la relation de l’individu avec le groupe. Si les objets peuvent être vus comme une interface qui cristallise la relation entre l’individu et une réalité sociale  : peuvent-ils être représentatifs de la manière dont une partie de la société voit un autre groupe social ? Existe-t-il des objets d’exclusions ? Quelle est la limite de l’intervention du concepteur dans la relation à l’objet ?

Afin de circonscrire mon étude, je ne m’attacherai qu’à prendre en compte les objets quotidiens2. Il pourra y être question

1/ Serge Tisseron, Virtuel, mon amour, Editions Albin Michel, 2008.

2/ Objet quotidien : verre, couvert, brosse à dent, escalier, metro, journal, vêtement, oridanteur, crayon, aliments, lunettes, miroir, maquillage, etc.

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3/ Objet : chose solide ayant unité et indépendance et répondant à une certaine destination. (Le nouveau Petit Robert 2008, Ed Le Robert, 2008)

du bibelot, de l’objet fonctionnel comme la table, en passant par l’objet technique comme la voiture ou encore l’objet technologique comme le téléphone ou l’ordinateur. Tous ces objets nous entourent quotidiennement : nous nous servons tous les jours. Je ne retiendrai cependant pas le domaine des objets de production esthétiques (sculpture, tableaux, objets d’art) car ils sont pensés pour générer non seulement du sens mais aussi un questionnement sur leur sens. La fonction première de l’objet d’art est de «  parler  », contrairement à l’objet quotidien qui, à l’inverse, le fait « malgré-lui ». Dans cette étude, l’objet quotidien n’a pas de limite d’échelle ou de forme : il peut être un espace, un lieu, une surface, ou simplement un objet comme le sens commun l’entend3. L’objet quotidien est anonyme, il se fond dans un contexte. En cela, il est un témoin de l’environnement dont il est issu. Il est d’autant plus révélateur de signes car il est inscrit et associé à des pratiques de vie quotidienne. Tout comme l’objet ancien informe l’archéologue, nos objets nous informent sur leur contexte de création, leur fonction, leur destination. Ils nous informent aussi sur la personnalité du créateur et de son propriétaire. Ils nous renseignent sur une habitude, un mode de vie. L’objet est un miroir de l’activité humaine. Si l’objet communique, il fait de lui-même un langage (formel ou fonctionnel). Ainsi, il est un témoin de la société, une mémoire de l’activité humaine  : une preuve, une trace, des relations sociales à travers l’histoire.

Nous définissons communément l’objet comme quelque chose qui sert à quelque chose. Il sert effectivement à quelque chose mais il sert aussi à communiquer des informations. Roland Barthes a été l’un des premiers à aborder le fait qu’« il y a toujours un sens qui déborde de l’usage de l’objet  »4. Ainsi, il y a des objets qui nous aident à nous endormir, d’autres à rêver, à aimer. Il y a ceux qui nous apaisent et ceux que nous

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haïssons. Ceux qui nous rassurent et ceux qui nous angoissent. Il y a ceux dont nous sommes fiers, que nous montrons parce qu’ils renvoient une image de nous-mêmes telle que l’on aime la montrer. Et puis, il y a ceux dont nous avons honte, ceux qui en révèlent un peu trop sur nous et que l’on laisse dans l’intimité. Nous avons tous une histoire, une anecdote à propos d’un objet qui a plus de sens que celui de remplir sa simple fonction.

Nous savons que les objets ne sont pas seulement des dispositifs techniques mais aussi des ensembles de signes. La sémiologie est l’étude de la manière dont les hommes donnent un sens aux choses qui ne sont pas des sons, de « la façon dont les objets peuvent signifier dans le monde contemporain »5. Signifier c’est avoir un sens, être le signe de quelque chose, et non pas être le moyen de transmettre une information. L’objet, par sa fonction, sert à agir sur le monde, à modifier le monde. Il est un médiateur entre l’action et l’homme.

Le sens véhiculé par l’objet semble être de l’ordre du symbole, en tant que représentation d’une idée. La représentation symbolique peut passer par l’association (l’ampoule associée à l’idée même d’idée ingénieuse, par exemple), la ressemblance (le dessin de quelque chose, pourquoi pas d’une vache) ou la convention (une croix dans un triangle symbolisera une route prioritaire). Ferdinand de Saussure, dans son Cours de linguistique générale publié en 1913, a établi les bases de la sémiologie. Il interprète le langage comme un ensemble de signes dont il distingue deux éléments: le signifiant et le signifié. Le signifié désigne le concept, la représentation mentale d’une chose ou autrement dit, le sens. Dans un mot, le signifié est le sens, la définition du mot. Le signifiant est, quant à lui, l’image acoustique du mot (sa prononciation) mais aussi son image écrite (les lettres qui le composent).

4 et 5/ Roland Barthes, Sémantique de l’objet, dans L’aventure sémiologique, Paris, Ed.Seuil, 1985. Lors d’une conférence, prononcée en 1964 à la fondation Cini et retranscrite dans l’article Sémantique de l’objet et à propos de l’objet « communiquant », Roland Barthes précise qu’au verbe « communiquer », il préfère l’emploi du verbe « signifier ». En effet, le verbe « communiquer » indique que les objets véhiculent uniquement des informations, alors que « signifier » indique que les objets constituent des systèmes structurés de signes.

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Tout comme le langage, l’objet est un signe. Au-delà de l’instrument pur, l’objet véhicule du sens (un signifié, en sémiologie) à travers ce que les sémiologues appellent le signifiant : ce sont les unités matérielles (couleurs, formes, attributs).

6/ Roland Barthes, Mythologies, Paris, Ed.Seuil, 1957.

7/ Ecole de Francfort : groupe d’intellectuels allemands réunis autour de l’Institut de Recherche sociale fondé en 1923 et connu pour s’être penchés sur la culture de masse dans les sociétés modernes. Ils en développeront une critique à l’aide du concept d’« industrie culturelle ».

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Si dans le langage, le rapport entre le signifiant et le signifié est arbitraire et immotivé, ce n’est pas le cas de l’objet. Au commencement de l’objet, il y a forcement un acte de création. à travers l’acte de création, l’homme impose à l’objet un ou des signifiants. La forme, la couleur, la texture, le son, viennent donner des informations sur l’objet. Les signifiants viennent renforcer la sensation de l’objet. Roland Barthes inaugura en 1957, la pratique de l’analyse sémiologique des objets, notamment avec son ouvrage Mythologies6. Il analyse ainsi les objets d’utilisation courante, dits de consommation de masse, de la même manière que l’on analyse une œuvre, un tableau. Les objets y sont étudiés en tant que signes, en tant qu’objets signifiants. Il est le premier à avoir compris le rôle primordial des objets dans la société, notamment dans la société industrielle, et à l’avoir étudié. Proche des préoccupations idéologiques de l’école de Francfort7, Roland Barthes tente de montrer comment un objet est manipulé et construit pour véhiculer un message déterminé. Les objets qu’il analyse, il les appelle des « mythes » : chaque objet est un signe. Il décrit des mythes aussi divers que la Citroën DS, le catch, le vin. Pour Barthes, la doxa8 est propagée par le mythe. Elle est l’image que la bourgeoisie se fait du monde et qu’elle impose au monde. Ainsi, par les objets, la bourgeoisie développe, à travers le monde entier, sa culture et sa morale. Ce processus se cristallise dans la publicité, ou dans les tendances imaginées par les bureaux de style. Une publicité pour une voiture mettra en relation l’idée de vitesse - renforcée par les lignes élancées de la voiture mais aussi par les choix de mise en page de l’affiche – avec l’image d’un homme d’affaire pressé mais efficace, fort et précis.


Ce point de vue, quelque peu réducteur, ne me parait pas refléter l’entièreté du problème soulevé par le sens de l’objet, néanmoins il est une bonne introduction à la question de l’identité véhiculée à travers l’objet. Cette question sera développée dans la première partie de ce mémoire. Il y aborde le lien de cause à effet entre l’individu, l’objet, et l’environnement. L’objet permet-il à l’individu de se repérer par rapport à un autre groupe social et à la société en général ? L’objet n’est pas seulement l’expression de signifiés qui lui ont été attribués consciemment lors de sa conception. Ainsi, ce qu’oublie Roland Barthes dans son analyse de l’objet, c’est qu’il est aussi le produit d’une culture, et donc sujet à la perception que l’on en a. Sa perception est donc dépendante de nos références culturelles. Il n’a pas de sens sans le regard de celui qui l’observe. Il a le sens que l’on lui donne, que l’on perçoit, que l’on projette et de la lecture que l’on en fait. L’objet n’a de sens qu’à travers la conscience que l’on en a. Ce qui m’amènera à aborder la dimension sensible de l’objet et sa perception à travers un prisme culturel.

8/ Doxa : n.f, Ensemble des opinions communément admises dans une société donnée. (Le nouveau Petit Robert de la langue française 2008).

Puis, dans une deuxième partie, je démontrerai que l’objet peut être à la fois un catalyseur d’exclusion ou d’inclusion. Il y a deux types d’exclusion par l’objet : on peut être exclu par sa non-pratique ou simplement par l’image qu’il renvoie de nous même, c’est-à-dire par sa symbolique.

Enfin, dans un troisième temps, j’aborderai la prise en compte du sens de l’objet, de ce qu’il raconte, de ce qu’il véhicule. Nous y verrons la manière dont le concepteur aborde la notion d’objet comme interface sociale, comme vecteur de signe. Peut-on faire sens pour tout un groupe ? Le créateur peut-il stigmatiser, malgré lui, un groupe ?

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Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images. Jean Cocteau, Dialogue du film Le Sang d’un poète, (1930).

L’être humain est un être pensant. Comme toute pensée s’effectue à l’aide de signes, l’individu les perçoit et les interprète. Il est un animal dont la caractéristique propre est l’intelligence, l’action réfléchie.

Vecteurs de signes, les objets sont interprétables par l’être humain. Il semble alors qu’ils ont la capacité de fonctionner comme des éléments combinatoires permettant à l’individu de se repérer par rapport à un autre groupe social et à la société en général.


1.1

Les objets comme traceurs sociaux

A travers les relations aux objets et aux choses, nous intériorisons des manières d’être et de faire. Intérioriser, c’est bien de cela dont il s’agit. Cette action intime trouve son sens dans la notion d’« habitus ». Le sociologue Pierre Bourdieu, dans son ouvrage La distinction, critique sociale du jugement 9, met en évidence les mécanismes d’inégalité sociale.

9, 10 et 11/ Pierre Bourdieu, La Distinction, critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, Paris, 1979.

L’habitus permet à un individu de se mouvoir dans le monde social et de l’interpréter. Pierre Bourdieu le définit comme la « forme incorporée de la condition de classe et des conditionnements qu’elle impose10», ou encore : « L’habitus, système de dispositions acquises par l’apprentissage implicite ou explicite qui fonctionne comme un système de schèmes générateurs, est générateur de stratégies qui peuvent être objectivement conformes aux intérêts objectifs de leurs auteurs sans en avoir été expressément conçues à cette fin.11»

L’habitus est donc le processus à travers lequel l’individu est structuré par sa classe sociale d’appartenance, par un ensemble de règles, de conduites, de croyances, de valeurs propres à son groupe et relayés par la socialisation. Ces dispositions acquises vont influencer sur sa manière de voir, de se représenter et d’agir sur le monde. L’individu va intérioriser des conduites, des comportements, tout un ensemble de choses sans en avoir conscience. Il va donc agir en fonction de tout cela sans le savoir. Ces structures vont en retour le structurer davantage encore (en lui conférant une certaine vision du monde, certaines préférences) et le limiter dans ses choix.

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Les individus d’un même « groupe  » peuvent voir leurs comportements, leurs goûts et leurs «styles de vie» se rapprocher jusqu’à créer un habitus de classe. Chacune des socialisations vécues, de ces habitus, permet de donner les grilles d’interprétation pour se conduire dans le monde. L’habitus est alors la matrice des comportements individuels et influence tous les domaines de la vie (loisirs, alimentation, culture, travail, éducation, consommation...). Ainsi à travers l’habitus, Pierre Bourdieu a pu effectuer une photographie des goûts, choix culturel, et politique, de la France des années 70.

Examinons, plus concrètement, comment s’effectue le processus d’incorporation. Ce processus est le fait d’injonctions extérieures. Il y a des injonctions de l’ordre de l’apprentissage, de l’éducation, de l’expérience, des valeurs véhiculées par la culture, mais il y a aussi des injonctions de l’ordre de l’environnement. En effet, les injonctions quotidiennes peuvent être relayées par les objets quotidiens. Ceci permet de comprendre le rôle particulier joué pour chacun de nous par les divers objets dont nous nous entourons. Il y a l’accessoire qui peut être un signe d’appartenance sociale. Il y a le bibelot qui peut être le rappel conscient d’un souvenir passé ou encore, celui qui est le rappel inconscient d’un autre souvenir moins agréable.

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1.2

L’objet lu à travers le codage socioculturel

L’apprentissage, l’éducation, l’expérience, les valeurs, sont des éléments véhiculés par la culture et par la société. Le codage socioculturel impliquerait-il, alors, un mode de lecture du sens de l’objet ? On appelle codage socioculturel un ensemble de codes relatifs à la culture et aux structures sociales. Ces codes sont de nature très variés  : certains renvoient à des savoirs sur le monde, d’autres à des systèmes de valeurs, de repères culturels au sein d’une structure sociale. Le sentiment qu’un objet est étranger ou familier dépendra de la culture, de l’expérience de l’individu qui les observe.

Il me semble alors que la culture est l’élément « décodeur  » du signifiant. C’est la culture qui fait qu’un signifiant de l’objet renvoi à un signifié. L’humanité dispose d’une grande réserve d’objets symboliques. Mais ces objets symboliques sont toujours liés et traduit par une culture. Les symboles sont les vecteurs d’une culture commune, d’une histoire commune. Ainsi la croix chrétienne, le cercle, le croissant de lune, sont des symboles communs à une majorité de personne mais pour la tribu Mashco-Piro, repérée très récemment en Amazonie, cela n’aura probablement pas le même sens car ils n’ont pas les mêmes référents culturels. Par contre, un symbole comme le phallus par exemple, est commun à toute l’humanité. Quelque soit la culture, il représentera l’idée de fertilité.

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Diverses illustrations représentant un même symbole par différentes cultures. De gauche à droite et de haut en bas : Croixrouge; Croix chrétienne; Amulette égyptienne d’un scarabé et d’un soleil; broderie indienne représentant le soleil; Oeil de dieu représenté sur un dollars; Dieu Horus symbolisé par un oeil (Egypte antique)..

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La culture de la personne qui observe l’objet a donc un rôle primordial. Dans le terme de culture, j’inclus aussi bien la culture commune à un groupe de personne que la culture propre à l’individu, propre à son vécu. Ainsi, les signifiés de l’objet dépendent du lecteur de l’objet, car cet objet peut être polysémique. C’est-à-dire qu’il peut avoir plusieurs lectures de sens. C’est la même observation qui fait dire à Roland Barthes que l’ « on peut imaginer que, devant un objet, ou une collection d ‘objets, nous ayons une lecture proprement individuelle, que nous investissions dans le spectacle de l’objet ce que l’on pourrait appeler notre propre psyché  »12.  Afin d’illustrer ce point, je me réfère au test de Rorschach13. Chaque tâche d’encre est une image perceptible de multiples façons. En fonction des projections du patient, le psychologue ou psychiatre se rapportera (pour interpréter) à une typologie de réponse  : notamment les réponses courantes qui sont le fait d’une culture commune entre les patients (ce que n’importe qui verrait normalement). L’homme est un être irrationnel, son rapport aux choses et au monde est de l’ordre de l’affectif et du symbolique. C’est à travers un prisme culturel qu’il perçoit les objets qui l’entourent. L’image des objets est connotée. Ils n’ont pas uniquement une fonction. Ils sont porteurs de sens, un sens qu’il est nécessaire de savoir saisir dans son contexte culturel originel. La culture est le « décodeur » de l’objet. à travers les qualités plastiques et formelles de l’objet, elle lit le symbole de l’objet. Elle traduit les valeurs, les symboles dont il se veut le vecteur.

12/ Roland Barthes, Sémantique de l’objet, art. dans L’aventure sémiologique, Paris, Seuil, 1985.

13/ Test de Rorschach : outil clinique d’évaluation psychologique élaboré par le psychiatre et psychanalyste Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches de taches symétriques et qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée.

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1.3

Le concept d’affordance

L’utilisation d’un objet est un acte souvent intuitif. C’est-à-dire, qu’il ne fait pas forcement recours au raisonnement. En effet, les utilisateurs ont une relation inconsciente avec les choses et leur environnement. Cette intuition, lors de l’utilisation de l’objet, peut être le fait d’un acte naturel presque inconscient ou d’un acte codifié par la culture mais tout aussi inconscient car intégré aux habitudes.

14/ James Jerome Gibson (1904-1979) est un psychologue américain ayant initié le concept d’affordance dans son article The theory of affordances, 1977, article paru dans Perceiving, Acting, and Knowing, Editions Robert Shaw and John Bransford.

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Comment arrivons-nous à fonctionner efficacement dans un monde où nous rencontrons des milliers d’objets, parmi lesquels certains ne seront vus qu’une seule fois ? Quand on voit un objet pour la première fois, comment sait-on quoi faire avec celui-ci ? Cette propriété de l’objet à nous informer sur son fonctionnement peut être définie par le concept d’affordance.

Le concept d’affordance, issu de la théorie gibsonienne14, décrit les relations entre l’individu et son milieu. Ce terme vient de l’anglais to afford qui signifie « offrir », « être en mesure de faire quelque chose », « offrir des potentialités ». Une affordance est définie par tout élément médiateur qui permet à l’individu de dialoguer et d’interagir avec son milieu. Plus clairement, c’est la capacité suggestive d’actions d’une chose. Ainsi, une affordance peut être un objet (un outil comme un marteau par exemple), une surface (le sol sur lequel je marche), un milieu (l’air). Le concept d’affordance nous indique donc bien que nous interrogeons le monde  : nous détectons perpétuellement les informations qui nous renseignent sur quoi nous pouvons agir et de quelle manière.


Il y existe deux types d’affordances, les affordances réelles et les affordances perçues. Les affordances réelles sont les suggestions d’action réellement possibles d’être effectuées par l’objet. Les affordances perçues sont ce que l’utilisateur perçoit comme possibilités d’actions de l’objet.

L’affordance est relative à l’individu qui l’observe et ne sera pas forcement perçue par un autre individu. Afin d’illustrer ce point, je reprendrai l’exemple donné par James Jerome Gibson, dans « The theory of affordances ». Dans le cas d’une chaise, un adulte percevra (sans en avoir forcement conscience) que la hauteur de l’assise correspond à la hauteur de ses genoux et qu’ainsi, elle lui permet de s’asseoir. La hauteur de l’assise est donc une affordance qui permet à l’adulte d’effectuer l’expérience de s’asseoir. à l’inverse, si cette même chaise est observée par un enfant de quatre ans, celui-ci percevra la hauteur de l’assise comme un obstacle au fait de s’y asseoir. Ici, l’affordance est relative à la taille de l’individu. Le comportement de l’observateur dépendra de sa perception de l’environnement ramené à lui-même et à ses potentialités.

« An affordance, as I said, points two ways, to the environment and to the observer. […] It says only that the information to specify the utilities of the environment is accompanied by information to specify the observer himself, his body, legs, hands, and mouth. » “Comme je l’ai dit, une affordance indique deux directions : celle de l’environnement et celle de l’observateur. […] Ceci veut simplement dire que, l’information qui détermine les utilités de l’environnement, s’accompagne toujours d’une information qui détermine l’observateur lui-même, son corps, ses jambes, ses mains, sa bouche. »

James Jerome Gibson, The theory of affordances, art. in Perceiving, Acting and Knowing, 1977.

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L’affordance (l’information dans l’objet) aide l’usager à en déterminer l’usage mais détermine aussi l’usager lui-même. Lors de son apprentissage de la vie, l’enfant commence d’abord à percevoir les affordances pour lui-même. Petit à petit, il apprend à percevoir les affordances des choses pour les autres observateurs aussi bien que pour lui-même. Ainsi, Gibson parle d’un début de socialisation, lorsque l’on perçoit la valeur des choses pour soi aussi bien que pour les autres.

La connaissance de soi passe par différents moyens : l’image, le regard, la répétition de gestes culturels mais aussi par l’objet. Il y a des objets qui ne nous semblent pas faits pour nous, qui nous excluent. Un petit téléphone avec des touches et un écran de taille réduite, ne sera pas accessible à une personne ayant des problèmes de préhension ou de vue. Par contre, un téléphone adapté à l’usage du déficient visuel (avec de grosses touches, un grand écran, des couleurs vives) pourra véhiculer l’image de quelqu’un d’assisté, et fera référence à l’univers enfantin. Ce téléphone adapté risque de provoquer un sentiment de refus par la personne pour laquelle il a pourtant été conçu à l’origine.

La capacité à s’identifier à travers un objet (à travers notre propre capacité à interagir avec celui-ci) me semble donc être susceptible d’être décrit par le terme d’affordance. Ce concept, particulièrement usité dans les pays anglo-saxons, a notamment été adopté par les communautés d’ergonomie, de design graphique et de design industriel. En effet, l’apparence de l’objet nous fournit des indices cruciaux pour faire l’action appropriée. Le concept d’affordance a notamment été étudié par le designer japonais Naoto Fukasawa. Il tire de la théorie de Gibson, son concept « without thought  » (de l’anglais «  sans réfléchir  »). Dans une tentative d’application du concept d’affordance dans l’objet, afin que celui-ci assure un confort et une fonctionnalité

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A3


De haut en bas et de gauche à droite: Chair de Naoto Fukasawa; Main et poignée de porte : la forme de la poignée est une affordance de préhension. Homme assis sur un marae (lieu de culte polynésien). Les pierres debouts servent de dossier.

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optimale, il réinterprète l’assise. Il a alors créé une assise déclinée en plusieurs matériaux (plastique, pierre, verre, bois, etc.) nommée « Chair » et éditée par le Vitra en 2007.

15/ http://www. vitra.com/fr-fr/ collage/design/onaffordance/

A propos de ces objets il dira : «  Mes créations pour la Vitra Edition 2007 tentent de tenir compte des comportements naturels […]. La forme de ces choses servant à s’asseoir rappelle très symboliquement une chaise. C’est ce que démontre également le fait que Vitra leur ait donné le nom de « Chair », même si la limite entre l’objet usuel et l’œuvre d’art est floue ; je crois que cela est caractéristique de l’approche traditionnelle japonaise du design : créer des choses qui ne perturbent pas les comportements naturels perceptibles. Ces comportements et ces objets sont si « normaux » et si « raisonnables » que nous nous disons : « c’est exactement ici que je voudrais m’asseoir ». La seule chose qui peut s’interposer entre cette raison et le comportement normal de l’homme est une intention consciente. Mais c’est sans réfléchir que l’on fait le meilleur choix »15.

Il apparait clairement que l’objet stimule la conscience, tout comme la forme et le design. Ressentir la forme (l’objet, la chose) c’est faire appel à toute une combinaison de sens. Parmi ces sens qui nous font prendre conscience du monde, la perception visuelle est la plus utilisée. La texture d’un objet est décodée par le toucher. Le son de l’objet l’est par l’ouïe. L’odeur d’une matière est découverte par l’odorat. Le poids et le volume d’un objet se découvre à travers tout le corps ainsi que par notre perception de l’espace. Le design agissant sur chacun de ces éléments, il est donc probable que cette discipline soit en mesure d’influencer nos habitudes d’achat et que la société de consommation soit impulsée par cette qualité. Ainsi, les affordances permettent aux utilisateurs de s’adapter naturellement aux choses, aux situations et à l’environnement. En stimulant la conscience de la chose, les affordances de l’objet stimulent la conscience de soi à travers l’objet.

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L’affordance donne une information qui permet à l’utilisateur de s’identifier physiquement. à travers, l’affordance l’objet renvoi l’image du corps de l’utilisateur mais aussi l’image de ces capacités psychomotrices.

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Nous avons vu dans la partie précédente que l’objet a la capacité, par sa forme, par la sensation qu’il donne, à de renvoyer une image de son utilisateur. Comment l’objet peut-il être un élément contribuant au sentiment d’exclusion ? A-t-il un rôle passif ou actif ? Une exclusion est la mise à l’écart de certaines personnes par un groupe. Bannissement, élimination, excommunication, ostracisme, radiation, rejet en sont les synonymes. Elle revêt différentes formes mais je ne m’attacherai ici qu’à aborder l’exclusion sous l’angle social.


Lorsque l’on parle d’une exclusion sociale, on parle d’une marginalisation de personnes ne correspondant pas au modèle dominant d’une société. On peut parler d’exclusion sociale dans le cas des personnes âgées par exemple ou des handicapés ou encore d’autres minorités.

De nos jours et dans nos sociétés, l’exclusion n’est pas forcement un acte délibéré mais résulte d’un processus progressif, plus ou moins conscient. Il y a des exclusions dues à des infrastructures inaccessibles aux personnes n’ayant pas les mêmes capacités psychomotrices que l’ensemble des individus. C’est le cas des personnes handicapées physiques. Il y a aussi des exclusions dues à la perception de la position sociale de l’individu. La participation au marché du travail est une valeur importante dans les sociétés occidentales. Lorsqu’un individu se retrouve sans emploi, il peut se sentir exclu socialement.

Certains groupes se sentant exclus socialement réagissent en créant une contre-culture. Prenons par exemple, le mouvement punk, le féminisme, le mouvement gay et lesbien, ce sont des mouvements avec des revendications sociales et politiques dont le message est véhiculé par les arts (musique, art, graphisme, littérature, cinéma, etc.). Ces mouvements maitrisent eux même leur image, la diffusent et en jouent. Ce n’est pas le cas des groupes plus fragiles, où l’exclusion entretient leur stigmatisation : par exemple, personnes avec un handicap moteur, sensoriel ou mental, personnes âgées, ou personnes ayant un trouble de la communication. Il s’agit ici de s’interroger sur les différents aspects de l’exclusion par l’objet et de leurs conditions. Lorsqu’il y a exclusion par la pratique ou la non-pratique d’un objet, celle-ci peut revêtir deux aspects : l’utilisation et le sens.

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2.1

L’exclusion par la non-pratique

La non-pratique d’un objet ou d’un dispositif (espace, service), utilisé et vanté par une majorité de personne, peut entrainer une rupture sociale et une perte de l’estime de soi. Lorsque nous accomplissons quelque chose que nous estimons valable, nous nous sentons valorisé vis-à-vis de nous même mais aussi des autres. à l’inverse, lorsque nous n’arrivons pas à effectuer une action, a fortiori que tout le monde maitrise, nous perdons l’estime de nous-mêmes. Il y a des objets, qui sont au centre de l’acte de socialisation, qu’il est important de maitriser  ; il y a la voiture, le logement, les médias, mais ceux qui cristallisent toutes ces tensions sont les nouveaux outils technologiques. Se sentir capable comme les autres, être « l’égal » de l’autre est un sentiment important car il est à la base du sentiment d’appartenance à un groupe social. Prenons le cas des personnes âgées et des nouvelles technologies. En vieillissant, on perd certains sens, notre corps vieillit, ses facultés diminuent. On est atteint par une série de handicaps plus ou moins sévères suivant les cas. La perte progressive des sens privilégiés de la communication orale ou écrite (la vue, l’ouïe) peut mettre à mal la patience de notre interlocuteur, qui préférera peu à peu éviter le dialogue. L’évolution permanente des modes de communication et l’éclatement géographique de la structure familiale ne font qu’accroître le problème. Rester en contact avec ses proches, c’est communiquer sur le même mode qu’eux. Communiquer c’est créer, renforcer, manifester le lien qui nous unit aux autres. Comment communiquer à l’heure des

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nouvelles technologies, lorsque leur utilisation semble parfois hors de portée ? 15/ http:// teatimwithalbertine. tumblr.com

Page de droite : Le XO-1, dessiné par le designer Yves Béhar, est le premier ordinateur conçu par le projet One Laptop per Child (OLPC). C’est un ordinateur portable bon marché (200$) destiné aux enfants des pays en développement, pour leur permettre d’apprendre, d’explorer, d’expérimenter et de s’exprimer. Le XO-1 est fabriqué par la société taïwanaise Quanta.

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Les outils numériques peuvent paraître complexes car ils ont une logique propre. Ce sont les personnes âgées elles-mêmes, qui en parlent le mieux. Ainsi, Dédée, Gisèle, Jacqueline, Dolorès, ayant toutes plus de 77 ans, participent au Tea time with Albertine15, un atelier Internet. Avant d’apprendre à utiliser l’ordinateur, elles disent avoir eu peur, de s’être senties incapables et démunies : « J’ai acheté l’ordinateur, histoire de ne pas être complètement isolée dans mon coin, de ne pas être complètement perdue ». Maintenant, « On est capable [...], on se sent moins en bas par rapport aux autres qu’avant ». Désormais, «  je reste dans le monde actuel parce que autrement j’avais l’impression d’être mise à part, de côté ». « J’ai l’impression de rester dans l’époque actuelle autrement j’aurais l’impression d’être dans une catégorie qu’on ignore ». « Ça nous empêche de vieillir ». En revanche, lors d’un épisode de la série documentaire « En Campagne » se déroulant à Mortagne et diffusé sur France 5, une dame âgée annonçait au journaliste qu’elle désirait mourir car elle se sentait dépassée « par tous ces mots : courriel, panel (!?), domotique, pas domotique». « J’y comprends rien... la vie a changée, tout a changé [...] maintenant j’en ai marre. » Toutes ces femmes évoquent une impression d’abandon, un sentiment d’être laissée de coté alors que la société avance sous une nouvelle forme, avec de nouveaux rapports au temps, à l’espace, aux relations. Quelques unes, comme les participantes au Tea time d’Albertine, ont fait la démarche d’apprendre. Elles ont eu la chance d’être encadrées, les encouragements des animateurs ont su faire tomber leurs dernières barrières. Ces barrières, la peur de mal faire, de ne pas être capable, de tout casser, sont en réalité la conséquence d’un manque d’estime de soi. On s’identifie en partie par rapport aux autres, au regard que ceux-ci nous renvoient : à la manière dont ils nous jugent et dont on se sent jugé.


Pensionnaire de maison de retraite jouant à la Wii, source Newsteam

Femme utilisant un téléphone Doro. 33


Le développement croissant des nouvelles technologies ne crée pas seulement une rupture entre les seniors et le reste de la société. Ce phénomène crée aussi une fracture pour de nombreux autres groupes socioculturels.

En constante mutation, les outils de communication issus du numérique régissent notre vie quotidienne. Les usages qui en découlent, façonnent un monde en rupture avec celui de nos aînés : notre rapport à l’espace et au temps a changé. Grâce aux téléphones portables, nous pouvons être joignables n’importe où et à toute heure. La vidéoconférence nous permet d’être là sans y être physiquement. Nous pouvons aller jusqu’à nous rencontrer dans des univers virtuels, être physiquement devant notre ordinateur mais mentalement ailleurs. Internet a modifié notre rapport au pouvoir et à la hiérarchie : grâce aux forums et aux blogs, nous pouvons diffuser très largement une idée, une contestation. Les démarches administratives y sont facilitées, certaines ne sont mêmes réalisables que par Internet. Tous ces changements apportés à notre vie quotidienne peuvent être extrêmement pénalisants pour qui ne sait ou n’a pas su s’y adapter. Cela participe à augmenter la fracture générationnelle : de fracture générationnelle à fracture numérique, il n’y a qu’un pas.

De plus en plus, nous entendons parler de la Fracture numérique dans les médias, dans les discours politiques et les conférences sur l’innovation. Les progrès technologiques liés à l’informatique et à Internet sont à la base du développement de la « société de l’Information ». Cette nouvelle forme de société, source de croissance économique, a généré de nouvelles formes d’exclusion que l’on rassemble sous le terme de «  fracture numérique ». La fracture numérique désigne l’inégalité d’accès aux technologies numériques, essentiellement l’ordinateur et Internet. Cette inégalité est fortement marquée entre les pays dits développés et les pays dits en voie de développement, mais aussi entre les zones urbaines et les zones rurales. De nombreuses actions politiques ont été mises en place afin de 34


lutter contre la fracture numérique. En effet, cette fracture ne représente qu’une petite partie des inégalités de développement mais elle est considérée comme un frein au développement d’un pays.

Le Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie (CREDOC), dans son étude, réalisée en décembre 2007, concernant « La diffusion des technologies de l’information dans la société française », constate que 40% de la population n’est jamais confrontée à l’informatique. Il s’agit principalement des plus de 60 ans, des personnes peu diplômées (83% des non-diplômés et 49% des titulaires d’un BEPC) et des personnes vivant dans un foyer percevant moins de 1 500 euros mensuels. Enfin, au-delà de 60 ans, 80 à 95% de la population ne se connecte jamais. C’est aussi le cas de 87% des non-diplômés et de 65% des personnes vivant dans des foyers modestes. Les personnes âgées, souvent réfractaires aux nouvelles technologies, semblent être les laissées pour compte du développement numérique. Le combat contre la fracture numérique dirigée par les pouvoirs publics a eu pour origine le rattrapage du retard français concernant Internet. L’idée de fracture a rapidement été interprétée comme un effet des inégalités sociales. La non-pratique des nouvelles technologies empêche l’accès au travail, à la recherche d’emploi. En tant que diffuseur de médias, elle limite l’accès à l’information mais aussi aux échanges, au dialogue.

Il existe donc une exclusion qui passe par la non-pratique des nouveaux objets technologiques.

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2.2

L’exclusion symbolique

Si il y a bien un objet dont la symbolique est forte, – presque plus importante que la fonction – c’est le vêtement. Il y a dans le vêtement l’idée de donner à voir, de se montrer, de véhiculer une image, une idée. Cet aspect, on le retrouve dans la plupart des objets mais pas de façon aussi exacerbée. Il y a l’idée de faire-voir mais aussi de faire-valoir. Un faire-valoir est une personne ou une chose mettant en valeur une autre, qui donne à voir quelque chose chez l’autre. Il me semble alors qu’il existe des objets faire-valoir.

Page de droite: Homme portant le lamba traditionnel de Madagascar. C’est une pièce de tissu dont la couleur, la la matière et le sens auront differentes significations. Par exemple, lorsqu’il est porté sur l’épaule droite, il signifie que la personne est en deuil.

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Le propre de la mode, ou de l’effet de mode, est de détourner les objets de leurs finalités, de leur but premier. Le vêtement, par exemple, n’a pas seulement l’objectif de couvrir, de protéger. Il a un sens. Il n’est jamais seulement utilitaire (un animal ne s’habille pas). Le vêtement est symbolique : il sert à signifier quelque chose, à celui qui le porte et à ceux qui le voient. Même un simple tee-shirt raconte beaucoup de choses, selon le motif dont il est orné, selon sa découpe, sa couleur, qu’il soir troué ou repassé. Le vêtement signifie une classe sociale (l’objet faire-valoir) ou encore une profession (la robe de l’avocat par, exemple). Ainsi cette signification peut être codifiée, notamment, dans le cas des vêtements de fonction (uniformes). Il est d’ailleurs très révélateur que le mot « investir » soit de la même étymologie que le mot « vêtement » (du latin vestis : vêtement). Les vêtements que nous revêtons attestent d’expériences diverses. Ils témoignent d’une origine géographique ou sociale, à travers le choix de telle ou telle étoffe. Ils révèlent le désir


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16/ Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, p.28, Editions Aubier, 1999.

d’être remarqué, de séduire ou encore de passer inaperçu. Ne dit-on pas d’une personne qui s’habille d’une façon originale qu’elle le fait pour « se donner un genre » ? « L’être humain éprouve le besoin de s’entourer d’enveloppes signifiantes »16. C’est le cas du vêtement, enveloppe directement liée au corps, mais c’est aussi le cas de nombreux autres objets. Le vêtement, comme l’accessoire, n’est en réalité qu’un objet comme les autres. Sa fonction de faire-valoir parait plus facile à cerner, puisque le marché de la mode assume le fait de donner à voir aux autres. Il me semble malgré tout que ce que l’on peut dire du vêtement, on peut le dire de l’objet quotidien. L’usage ne s’oppose pas forcement à l’esthétique, la fonction au style, le design à la mode. Il y a dans l’objet une fonction sociale tournée du côté du groupe et une fonction subjective tournée du coté de l’individu lui-même.

La première fois que nous rencontrons quelqu’un, nous nous attachons à une somme de détails susceptibles de nous aider à cerner cet individu. Ces détails (vêtements, accessoires, maquillages, âge, attitude, cheveux, couleur de peau, et bien d’autres…) sont en mesure de nous indiquer sur la catégorie sociale à laquelle il appartient mais aussi sa profession. On croit parfois y lire ses attributs personnels supposé comme son caractère, son intelligence. « Elle a un visage doux, elle doit être gentille », « Il est drôlement bien habillé, il doit être sérieux. » sont des phrases que nous avons tous déjà dites, même si elles ne s’appuient sur aucune données objectives. Ces détails contribuent à l’impression générale de la personne ; impression qui conditionnera nos premiers contacts avec elle. L’objet, en tant que signe d’une appartenance ou à l’inverse d’une exclusion, pourrait-il alors en être vu comme le stigmate ? Lorsque l’on emploi le terme d’exclusion, on le relie bien souvent au terme de stigmatisation.

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Le stigmate se définit comme la situation de l’individu que quelque chose disqualifie et empêche d’être pleinement accepté par la société. Ce terme est apparu à la Grèce Antique. Il était utilisé pour nommer le marquage corporel, moyen de révéler les aspects méprisables ou atypiques du statut moral d’une personne. Les esclaves, les traitres, les criminels étaient marqués au couteau ou au fer rouge. Ces traces corporelles ineffaçables permettaient une sorte d’identification morale de l’individu.

A l’époque du christianisme, le stigmate se rapportait aux signes corporels d’un désordre physique mais aussi aux traces laissées sur le corps de ceux touchés par la grâce divine. L’identité personnelle selon Erving Goffman17, sociologue, est le contrôle que l’on a sur notre identité sociale. La notion de stigmate établit un statut de différence par rapport à la norme, une séparation entre groupe normaux et groupe stigmatisés. Il me semble que l’objet, dans la représentation qu’il offre à l’autre, de son propriétaire, peut être le signe de l’exclusion. En tant que signe, il peut parfois être le stigmate de l’exclusion si l’on considère le stigmate comme le signe extérieur de quelque chose d’intériorisé.

17/ Erving Goffman, Stigmate, Les Usages Sociaux des Handicaps, Les Editions de Minuit, Paris, 2001.

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2.3

18/ Jean Baudrillard, Le système des objets, p.277, Editions Gallimard, 1978

19/ Frédéric Kaplan, La métamorphose des objets, Éditions FYP, 2009.

Inclusion

Indéniablement, l’objet est un élément qui participe à la socialisation de l’individu. Jean Baudrillard dira, à propos de l’alliance des jeunes mariés : « c’est l’idée de la relation qui se consomme dans la série d’objet qui la donne à voir.  »18. Cet objet hautement symbolique est en un bel exemple. Si l’objet est un médiateur de la relation aux autres, qu’en est-il de la relation que l’on entretient avec lui ? Comme nous l’avons vu plus tôt, les objets sont composés de signes. Le développement des objets est accompagné d’un imaginaire propre, produit d’une culture. Ils sont les lieux de projections, parfois de cristallisations de peurs et de fantasmes profonds, propres à tous les objets. Les objets qui « comptent » sont des objets de mémoire, de discipline, de rêverie, de jeu. Ils sont tous dotés d’une double dimension. « Ils sont physiques, incorporables, leur forme invite à la métamorphose. Ils sont historiques et offrent la base matérielle pour se souvenir, pour rêver, pour réfléchir. Ces deux fonctions intrinsèquement mêlées dans leur structure sculptent implicitement les pratiques quotidiennes : ce que je fais, ce que je pense, ce que je suis »19. L’objet agit par sa fonction mais il communique aussi en tant qu’objet. Il communique un passé, une histoire, une culture, à travers sa forme, son usure, etc. L’objet au sens large (traditionnel, technique ou technologique) est pour Bernard Stielger20, philosophe, un support de mémoire qui forme un système de mémoire avec d’autres objets. à travers sa relation

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à l’objet, la psyché de l’individu s’y dépose et y laisse ses traces. C’est parce que les objets sont de tels porteurs de mémoire que l’archéologue peut, en l’absence d’écriture, reconstituer des modes de vie passée.

L’objet constitue une troisième mémoire, ni génétique, ni nerveuse, de l’être humain : une mémoire culturelle, celle du genre humain. Cette mémoire culturelle est tout d’abord héritée, puis individuellement appropriable. Il constitue un trait de l’individu (le pinceau du peintre, le doudou du bébé), une trace, un témoignage d’une vie passé. L’objet sera plus ou moins chargé d’histoire, de psyché en fonction de l’importance qu’on lui donne. Mais tous, seront chargés en souvenirs d’instants passés. L’objet porteur de psychisme peut s’interpénétrer avec d’autres  : on peut emprunter cet objet, le voler, le partager. En cela, il s’inscrit dans un contexte psycho-sociétal. On se sociabilise à travers les objets (le partage, la propriété, l’échange). On transmet, par exemple, des objets familiaux qui deviennent ainsi une partie de la mémoire familiale.

20/ Bernard Stielger, Entretiens du nouveau monde industriel : Objets réticulés et hyperobjectivité, conférence, 26 et 27 novembre 2009.

S’il y a exclusion par les objets, il y a « appropriation de l’objet » et « inclusion par l’objet ». La perception que l’on en a, l’image qu’il nous renvoie, participe à la relation que l’on entretient avec notre quotidien. Quand l’objet dépasse sa fonctionnalité pure et simple, il atteint un niveau symbolique.

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2.3.1

21/ Marcel Mauss, Esquisse d’une théorie générale de la magie, article originalement publié dans l’Année Sociologique, 19021903 (1903).

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De la relation à l’objet

Dans Esquisse d’une théorie générale de la magie, Marcel Mauss21, anthropologue, introduit le thème du mana. Dans la société mélanésienne, le mana est ce qui peut se fixer sur un objet comme si celui-ci pouvait se charger du pouvoir qu’est le mana. « Le mana n’est pas simplement une force, un être, c’est encore une action, une qualité et un état. En d’autres termes, le mot est à la fois un substantif, un adjectif, un verbe. On dit d’un objet qu’il est mana, pour dire qu’il a cette qualité ; et dans ce cas, le mot est une sorte d’adjectif (on ne peut pas le dire d’un homme). On dit d’un être, esprit, homme, pierre ou rite, qu’il a du mana, le mana de faire ceci ou cela. […]Le mana est proprement ce qui fait la valeur des choses et des gens, valeur magique, valeur religieuse et même valeur sociale. […] Il est par nature transmissible, contagieux ; on communique le mana qui est dans une pierre à la récolte, à d’autres pierres, en les mettant en contact avec elles. » C’est cette notion de transmission qu’il est intéressant de noter ici : l’idée qu’un objet transmet une force, un pouvoir à d’autre. Dans la culture polynésienne, le don d’un objet (taonga) appelle un autre don en échange. Ici, l’objet chargé en mana, acquiert ce que les polynésiens appellent le hau (hau a 2 sens: la paix et « en plus »). L’objet chargé de hau (d’un plus), n’est pas une chose inerte. à chaque échange, à chaque nouveau propriétaire, l’objet se charge du hau du propriétaire et évolue. Il y a là, un parallèle indéniable avec l’objet qui se transmet, s’échange, se prête, même si il n’existe pas de mots, ni de


concept défini dans la culture occidentale. L’objet se transmet et se charge de la personnalité, des traces, de chaque individu. L’objet transitionnel tel que le définit le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott est, chez l’enfant, un objet matériel fortement investi par le tout petit et lui assurant la transition entre la première relation orale à la mère et la relation à l’objet. C’est le doudou, par exemple. Il devient un objet de projections où l’objet importe moins que l’usage que l’on en fait et les fantasmes que l’on y projette. Cette faculté créative à s’imaginer des choses, à les projeter sur des objets, continue à se manifester à l’âge adulte. Quand l’objet dépasse sa dimension fonctionnelle, il devient un symbole : il devient le reflet d’une identité supposée. Il n’y a qu’un pas pour le considérer parfois comme un prolongement de l’âme.

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2.3.2

22/ Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, Editions Aubier, 1999.

23/ Ives Hendrick (1943), « The discussion of the instinct to master », The Psychoanalytic Quarterly, CP, 561565.

De l’importance du «fare» faire

Dans la relation à l’objet et aux choses qui nous entourent, le simple fait de pouvoir intervenir et modifier ces choses est important. Dans son ouvrage, Comment l’esprit vient aux objets, Serge Tisseron22 aborde la question de l’importance du « faire » dans la relation à l’objet. Pour cela, il reprend l’expression « instinct de maîtrise » définie par Ives Hendrick. En remarquant le plaisir pris par l’enfant à réaliser certaines actions indépendamment de leur valeur sur le plan sensuel, celui-ci proposa l’expression « instinct de maîtrise ». Cet instinct désigne « une pulsion innée de faire et d’apprendre à faire »23. Pour Serge Tisseron, l’intérêt de l’approche de Hendrick est qu’elle considère le plaisir pris à la manipulation des objets indépendamment de leur valeur sensuelle. Manipuler un objet, le maîtriser, procure la satisfaction de savoir le faire fonctionner. En somme, cela procure un certain plaisir, une certaine fierté : celle de savoir faire, de réussir, d’être compétent. Il y a dans « l’instinct de maîtrise » une satisfaction narcissique. Si l’exclusion par l’objet passe, en partie, par la non-pratique de celui-ci, il semblerait que l’inclusion par l’objet se fait par sa pratique (le geste, le « faire »).

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3


Le concepteur, designer, architecte, ingénieur, ou tout simplement créateur, est un accompagnant de l’objet. Quelle est la limite de l’intervention du designer dans l’acceptation de l’objet ? L’objet doit-il être compris par l’ensemble des utilisateurs, au risque de rester sur une lecture en surface  ? Peut-on faire sens pour tous ou seulement pour un groupe ?

L’acte de création de l’objet c’est lui donner un sens, l’animer, lui donner une identité mais laquelle ? Comment s’effectue ce processus ?


3.1

Quand débute la signification de l’objet ?

Si ce sont les hommes (la société et ses projections) qui imprègnent l’objet, aussi bien dans l’usage (utilisateur) que dans la forme et l’apparence (concepteur) ; qu’elle est à l’inverse l’empreinte de l’objet dans la représentation de soi ? Si l’objet a un sens en plus de sa fonction, qui lui impulse ce sens  ? La signification de l’objet commencerait-elle lors de sa conception à travers le geste du créateur, ou lors de sa diffusion à travers le sens qui lui est imposé par la publicité, ou encore, lors de son utilisation, par le jeu de projection et d’interprétation de son propriétaire ?

Le philosophe François Dagognet24, distingue l’objet de la chose par le façonnage que lui impose un être humain. Si celuici considère par façonnage, une action de la main sur une matière, il me semble, pour ma part, que l’objet commence lorsqu’une simple chose est élue par le regard. Le fait de choisir une chose, de la sélectionner, d’en faire un support de rêveries et de projection, est un acte de création. La chose devient un objet. Le galet sur la plage devient un objet lorsqu’il est ramassé, observé, lorsqu’un sens lui est donné. L’objet résulte d’un processus de création intentionnel. Le créateur, lorsqu’il pose son regard sur une chose, lorsqu’il créé une forme, il se sert de son vécu, de sa culture, de son « habitus  ». Il y projette ses intentions conditionnées malgré lui par sa perception du monde, des autres, de son environnement.

24/ François Dagognet, Eloge de l’objet, pour une philosophie de la marchandise, Paris, Vrin, 1989.

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Il y a donc, dés la création, un sens apposé à l’objet. Malgré tout les efforts possibles, l’objet ne pourra se défaire de ce sens qu’il lui a été donné à sa conception. Ce sens c’est en quelque sorte le souffle de vie donné à Gepetto à un petit morceau de bois, qui dans ses mains deviendra un petit garçon. Il projeta dans le travail du bois, ses désirs d’enfant. Bien souvent, avant que l’objet créé soit diffusé, il passe par l’univers de la publicité. Les services marketing des grandes entreprises ou agences font de nombreux test, études, pour définir le message qui sera accolé à l’objet dans les publicités. Son sens est ici imposé, calculé, en fonction de ce que ces services croient savoir des désirs et aspirations du consommateur dans cet univers, l’individu n’est plus un utilisateur mais un consommateur. Il n’est pas perçu individuellement mais en tant que groupe dont les aspirations sont quantifiées, mesurées et anticipées. Enfin, lorsque l’objet arrive entre les mains de celui qui l’aura choisi (pour ses qualités plastiques ou fonctionnelles), il devient le théâtre des interprétations et projections de son propriétaire. En faisant siennes les valeurs imposés plus tôt à l’objet, il les incorporera comme faisant partie de lui. Dans certains cas, ces valeurs pourront modifier sa perception de lui-même. « Ce téléphone est pratique et fiable. Je suis joignable tout le temps donc je suis quelqu’un d’organisé et sérieux. »

Mais alors, si l’objet renvoie à l’utilisateur l’image partielle de sa propre identité, pourrait-on considérer qu’il reflète la façon dont la société voit un autre groupe social ? A travers les nombreuses superpositions de sens, attribués à l’objet aux différents moments de sa vie, il y a nécessairement une représentation de la manière dont on voit l’objet : de ce que l’on veut qu’il fasse, pourquoi, pour qui, comment. Dés lors, il est possible que l’objet soit le reflet de la société et de la manière dont elle perçoit ses membres. Mais cela ne me parait pas être un processus conscient. En effet, il est le fruit d’un trop grand nombre de facteurs, notamment de l’ordre de l’interprétation. 50


3.2

Créer pour l’autre

A l’origine de la forme, de l’idée, il y a une envie. C’est tout. La création est un acte intime, personnel, qui s’engage d’abord seul. Alors, lorsque l’on créé un objet pour les autres, on s’interroge : « Est-ce qu’il s’y reconnaitra ? », « Est-ce que cela lui plaira ? », « Va-t-il comprendre mon intention ? ». C’est le moment des inquiétudes, des doutes, des angoisses. Pour y pallier, le marketing et les sciences humaines ont créé des schémas, des formules mathématiques, des sondages. « Ma culture n’est pas la tienne ». « Nous n’avons pas les mêmes goûts  ». Ces deux petites phrases renvoient à des sentiments tout aussi universels que profondément personnels. Quoiqu’il fasse, le créateur s’impliquera personnellement dans l’objet qu’il concevra, dans son jugement esthétique et fonctionnel. Naturellement, on peut supposer que pour un créateur, concevoir un objet destiné à un autre groupe que son groupe d’appartenance, sera un obstacle. Il y a une difficulté à mettre une part de soi-même dans sa création alors que l’on crée pour les autres, de se mettre dans « la peau de », « à la place de », d’anticiper. En un mot, il faut être acteur. Il arrive parfois qu’un designer français doit imaginer un produit pour le marché asiatique. La difficulté d’un tel projet est de réussir à faire un dessin juste, qui conviendra à la culture de cette partie du monde. Il s’agit de se défaire de ses habitudes, de ses réflexes de pensée et de ne pas appliquer à l’objet, l’image de l’Asie telle qu’on la conçoit.

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25/ voir l’illustration page suivante.

26/ Assouly Olivier, Usages, design et mode, Revue Mode de Recherches, Septembre 2010, IFM.

Malgré tout, à travers la création, le créateur dévoile sa propre perception d’un concept. Inconsciemment, il va mettre dans l’objet sa propre conception du futur utilisateur ainsi qu’un certain nombre de préjugés positifs ou négatifs. Il me semble que l’on touche ici à la limite de l’intervention du designer dans l’acceptation de l’objet. Au moment du développement de l’idée, le créateur n’est pas une page blanche. Il entame le processus créatif en portant en lui un bagage culturel, un vécu, des impressions et des sensations. Certains créateurs (dans le cas où ils ne sont pas identifiés comme la cible) tentent de remédier à cela par l’expérience. Ils essaient alors de se mettre dans la peau de l’utilisateur, de jouer à un jeu de rôle25. Cette méthode, efficace pour identifier un certain nombre de contrainte, a une limite  : c’est un état passager. Jouer le rôle de l’utilisateur pour identifier ses besoins ne permet pas d’identifier ceux de l’ordre de la relation à l’objet, de la perception de son environnement, puisque ceux-ci sont étroitement liés au vécu, à la culture.

Paradoxalement, la séparation entre le créateur et l’utilisateur peut être considérée comme un atout. Le créateur extérieur à la cible sera peut parfois être plus à même de surprendre l’usager, de créer une relation avec l’objet. Cette thèse est notamment soulevée par Olivier Assouly dans l’article Usages, design et mode au sein de la revue Mode de Recherches (Septembre 2010). Il y développe l’idée que l’adéquation parfaite entre un objet et son usager, enlève à ce même usager la possibilité d’appropriation et de réalisation de l’expérience. C’est « le paradoxe de l’usager-producteur »26. Tout cela montre bien la complexité qu’il y a à créer pour les autres. C’est un jeu constant d’aller-retour entre culture personnelle, influences extérieures et expérimentations auprès de l’utilisateur. Malgré toutes ces recherches, le concepteur ne peut pas pallier à toutes les impressions que donnera l’objet. Il y a beaucoup trop de paramètres subjectifs qui entrent en jeu.

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26/ Jeu de rôle : méthode régulièrement utilisée par l’agence IDEO, notamment pour imaginer un dispositif médical. IDEO édite des cartes pour présenter leurs techniques de recherches créatives : ici, Roleplaying (jeu de rôle) et Empathy Tools (outils d’empathie). Traduction: Role-Playing: (Jeu de rôle) Identifiez les intervenants impliqués dans le problème et assignez ces rôles aux membres de l’équipe. Empathy Tools: (outils d’empathies) Utilisez des outils comme des lunettes de soleil et des gants lestés pour experimenter les processus d’usage comme si vous aviez vous-même une déficience.

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3.3

Le design universel est-il un mythe ?

Les êtres humains ne partagent pas strictement la même culture, les mêmes vécus, les mêmes références. Chaque être est unique. Malgré tout, notre système économique fait que nous consommons pratiquement tous les mêmes objets produits en grand nombre. Comment alors faire sens pour chacun tout en faisant sens pour tous ? En réponse à cette interrogation, nous entendons souvent parler de design universel. C’est une réflexion sur la conception d’objets, d’espace, de service, de bien. Partie des États-Unis avec la loi American with Disabilities Act (ADA) de 1990 et connue sous le nom d’Inclusive Design, la démarche s’est étendue au Canada, au Japon et dans une grande partie de l’Europe sous le nom de Design for all. Dans ses documents, la Commission Européenne utilise principalement la traduction française de Design pour tous. En 2001, elle en donne la définition suivante  :«  Le Design pour Tous vise à concevoir, développer et mettre sur le marché des produits, des services, des systèmes ou des environnements courants qui soient accessibles et utilisables par le plus large éventail possible d’usagers. »

Les institutions publiques s’y intéressent particulièrement afin de participer à l’élaboration d’un ensemble d’actions coordonnées et d’améliorer ainsi le quotidien des citoyens. De cette façon, les politiques publiques utilisent le design pour tous comme méthodologie d’innovation sociale. Cela permet ainsi l’accès au travail, aux soins, aux lieux publics, au logement, à l’éducation, à la vie publique, à la vie culturelle et sportive. 54


Appliquer les principes de design pour tous permet d’imaginer des lieux publics, des objets, des services accessibles à tous. C’est cette méthode qu’utilisent le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) et la Cité du design à travers le programme Logement Design pour tous. Leur objectif est de repenser la conception des logements pour répondre aux défis de notre société : vieillissement de la population, exigences de mixité sociale et générationnelle, mutations des structures familiales, fragilités de certaines populations, allongement de la durée des études, diffusion du numérique, exigences du développement durable.

Le Design universel répond à sept principes. Ceux-ci peuvent être utilisés pour évaluer les conceptions existantes, épauler les réflexions en matière de conception et éduquer les designers comme les consommateurs sur les caractéristiques les plus utiles de leurs produits et de leur environnement. 1_ Un usage équitable. Le design a pour objectif d’aider et de faciliter la vie de toutes personnes face à toutes situations handicapantes. Il doit donc offrir le même niveau de fonctionnalités à tous les utilisateurs. Il doit éviter toute discrimination entre ces derniers. Il permet une sécurité optimale pour tous les utilisateurs, quelque soit leurs capacités ou niveau d’exposition face au danger. Un design approprié, contemporain, esthétique, agréable à toute personne. 2_ Un usage modulable. Le design pour tous rend le produit adaptable aux capacités des différents individus : mobilité, force, particularités physiques ou sensorielles. En offrant différentes méthodes dans le mode d’utilisation d’un produit, il permet une meilleure adaptation au besoin fonctionnel de l’individu. Il facilite l’utilisation, la manipulation et la précision des gestes. 55


3_ Un usage simple et intuitif. Quelque soit l’expérience de la personne, sa capacité d’expression et de compréhension, l’utilisation d’un produit doit être facile. Ainsi, les personnes handicapées, quelque soit leur handicap, notamment cognitif, les personnes âgées qui pourraient être atteintes de troubles de la mémoire ou de la compréhension, ne doivent pas être lésées.

4_ Des informations perceptibles. Un objet doit être conçu pour communiquer à l’utilisateur toutes les informations qui lui sont nécessaires, quelques soient ses facultés sensorielles. 5_ Le droit à l’erreur et à l’imprévu. La conception de l’objet doit prendre en compte les conséquences des gestes accidentels, hasardeux et les minimiser. 6_ L’utilisation ne doit pas nécessiter un grand effort physique. L’objet doit permettre à tous les utilisateurs, même aux plus faibles, de diminuer la fatigue au quotidien, en évitant les actions répétitives.

7 _ Un environnement d’usage adapté. Il s’agit d’aménager les espaces afin de faciliter la préhension, la posture, la mobilité et les manipulations: laisser suffisamment de place pour que l’utilisateur puisse accéder là où il le souhaite, avec un équipement ou avec un accompagnant, mettre les choses à la portée de toutes personnes, qu’elle soit en fauteuil ou debout.

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Le lecteur CD mural dessiné par Naoto Fukasawa pour Muji répond bien aux principes du « Design universel». Je ne sais s’il a été conçu avec ces critères – même si l’intérêt de Naoto Fukasawa pour les affordances me laisse le croire - mais sa simplicité d’utilisation me semble tout à fait adaptée aux personnes ayant une ou plusieurs déficiences cognitives. En effet, il suffit de tirer sur la cordelette pour mettre en route et arrêter l’appareil. Ce système d’interaction rend l’objet accessible aux malvoyants, aux personnes ayant des difficultés de préhension, de dextérité ou de mémoire. Son utilisation ne nécessite pas de grand effort physique, le placement du CD est facile avec la possibilité de disposer le lecteur sur un mur à la hauteur souhaité.

Page suivante : lecteur CD Muji dessiné par Naoto Fukasawa.

Les principes du design universel, sont des points importants à prendre en compte dans la conception de tout produit. Cependant, il y a une catégorie d’objet qui me semble nécessiter un huitième point tant son usage est complexe : les nouvelles technologies. Utiliser les nouvelles technologies demande des compétences particulières, un apprentissage en amont. Les moyens de communications en devenant numériques introduisent un nouveau concept  : l’immatériel. Pour nous permettre d’interagir avec cet immatériel, les concepteurs ont développé des abstractions difficiles à comprendre qui excluent de l’usage une partie de la population. Revenir vers des pratiques naturelles, vers un usage instinctif de l’outil permettrait d’éviter cette exclusion en ancrant l’objet dans des références d’usage, en s’appuyant sur des savoir-faire déjà établis : en un mot, jouer avec les affordances.

Le design universel est une somme de contraintes qui peuvent être une source de créativité. Un groupe de personnes est fait de nombreuses individualités. Partant de ce constat, il apparait alors que créer pour tous est un objectif difficile à atteindre, peut être même un mythe.

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Dans l’appréciation d’un objet, d’une chose, il y a deux types de paramètres. Le premier est le paramètre de la symbolique : nous avons tous une culture commune (qui nous unis en tant que groupe) et une culture individuelle (qui nous définie en tant qu’individu). La seconde est le paramètre fonctionnel. Nous avons des besoins communs (manger, boire, marcher, dormir, etc.) et des besoins individuels propre à notre corps, notre personne. Chacun de ces éléments, notamment individuel, sont rarement compatibles les uns avec les autres. Chacun d’entre-nous ne réagit pas en effet de la même manière en face d’un stimulus (objet, forme, couleur...). Nous n’avons pas tous le même « habitus ». Des objets attireront certains d’entre nous et en laisseront d’autres tout à fait indifférents, voire, les feront se détourner. Peut-on alors réellement créer pour tous, tous les types d’objets ? Le premier rapport à l’objet est de l’ordre de l’émotion, de la culture. Il est individuel. En un sens, il ne peut y avoir de design strictement universel, transcendant toutes les cultures.

L’objet, à defaut de transcender toutes les cultures par son sens, peut-il n’en signifier aucune ? Peut-il être neutre  ? «  Il n’y a aucun objet qui échappe au sens »27, même les objets qui feignent de ne pas en avoir, finissent par avoir le sens de n’avoir aucun sens. Ainsi, en reprenant cette idée de Roland Barthes, on peut penser qu’un objet qui se veut neutre, ne l’est pas tout à fait. Il signifiera toujours la volonté d’être neutre, d’un certain consensus et plus simplement, une volonté de s’effacer.

27/ Roland Barthes, Sémantique de l’objet, dans L’aventure sémiologique, Paris, Ed.Seuil, 1985.

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En conclusion Les objets impulsent une indéniable socialité. En tant qu’éléments de notre environnement, ils sont partie prenante de nos relations sociales. Ils sont le reflet de nos structures de groupe, de nos identités.

En effet, l’individu incorpore des règles, des croyances, qui vont le structurer socialement. Au cours de sa vie, il intériorisera des conduites, des manières de se comporter sans s’en rendre compte. Ces injonctions structurantes peuvent être relayées par les objets quotidiens. Le relais entre le signifié de l’objet et ce qu’il dit, raconte, est fait par un élément : la culture. Elle est ce qui donne un mode de lecture du sens de l’objet. Nous nous structurons grâce à la culture. C’est ce qui nous constitue en tant que groupe, société, ou individu. Cela permet de comprendre le rôle particulier joué par les divers objets dont nous nous entourons, lors de la représentation sociale. Il y a des objets qui sont des signes d’appartenance sociale assumés et désirés, comme le vêtement. Il y en a d’autres qui sont des signes non-voulus ou qui nous dévoilent malgré nous. L’apparence sociale est dans nos cultures un point important. Lorsque l’on rencontre quelqu’un pour la première fois, on se fie aux apparences, à ce qui « émane » de lui-même. Pour lire ces apparences, on se réfère à un certains nombre d’objets qui renvoient eux-mêmes à des sensations et donnent une impression générale de l’individu. Ces objets, ces référents extérieurs, nous identifient à tort ou à raison. Ne dit-on pas que l’apparence est souvent trompeuse ?

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Il y a de l’intuition dans nos relations aux autres, aux choses. Nous détectons perpétuellement, et sans y penser, des informations qui nous renseignent sur quoi nous pouvons agir et de quelle manière. Nos comportements dépendent de la manière dont nous percevons notre environnement et nos propres potentialités. Il y a des objets qui ne nous semblent pas faits pour nous, qui nous excluent. Nous pouvons nous sentir exclus simplement parce que nous ne pratiquons pas un objet. On se sent alors moins capable qu’un autre et on se mésestime. La théorie des affordances nous renseigne sur ce point. à travers notre propre capacité à interagir avec un objet, nous nous identifions. Les affordances permettent de s’adapter naturellement aux choses, aux situations, à l’environnement. Ainsi, elles stimulent l’image de soi à travers l’objet.

L’objet identifie, marque. Il est un repère. Alors, dans la représentation qu’il offre de son utilisateur aux regards extérieurs, il me semble pouvoir être le signe de l’exclusion. En effet l’objet donne à voir quelque chose de parfois intériorisé. Il signifie, il dit, il raconte. L’objet est donc bien un indicateur de la relation de l’individu avec le groupe. Il permet de le percevoir, de l’identifier.

Il est un élément qui participe à la socialisation de l’individu. On se sociabilise à travers l’objet. On le montre. On le partage. On l’échange. On l’offre. On le transmet. La perception que l’on en a, l’image qu’il nous renvoie, participe à la relation que l’on entretient avec notre quotidien. En effet, il est un point de rencontre entre l’individu et l’environnement (naturel ou social).

Il me semble alors que l’objet a un rôle à la fois actif et passif dans l’exclusion. Un rôle actif lorsqu’il n’est pas adapté à tous, comme aux personnes handicapées par exemple. Ces dernières se trouveront hors de certains usages, de certaines pratiques 62


essentielles à la société. Mais il a aussi un rôle passif par sa symbolisation, par l’image qu’il renverra d’un groupe même si celle-ci n’est pas intentionnellement négative.

L’exclusion par l’objet est une dimension importante à prendre en compte par celui qui se dit créateur d’objets. Eviter de renforcer la stigmatisation par l’objet est un exercice difficile. Une part de sa perception par son utilisateur sera toujours dépendante de son vécu, de sa culture personnelle, ainsi que de la manière dont il lui a été présenté. C’est un exercice délicat qu’il n’est pas toujours aisé de maîtriser. à l’inverse, lorsque l’exclusion se pose en termes d’usage, de fonctionnalité, de non-accessibilité, cela me semble pouvoir être une contrainte positive dans la création d’objet. Le geste peut en être simplifié et la symbolique renforcée.

Tout comme une relation de complicité, le lien entre l’objet et son utilisateur ne peut débuter par une rupture et doit être amené progressivement. Son aspect structurant au sein des rapports sociaux ne doit surtout pas être négligé. L’objet est bien souvent au centre des relations humaines. Il permet l’appropriation du monde par les individus. ­­­­

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Bibliographie Livres : Assouly Olivier, Usages, design et mode, Revue Mode de Recherches, Septembre 2010, IFM. Baudrillard Jean, Le système des objets, 1978, Paris, Tel Gallimard. Barthes Roland, Mythologies, 1957, Paris, Seuil.

Barthes Roland, Sémantique de l’objet, art. dans L’aventure sémiologique, Paris, Ed.Seuil, 1985.

Bourdieu Pierre, La distinction, critique sociale du jugement, 1979, Paris, Les Editions de minuit.

Dagognet François, Eloge de l’objet, pour une philosophie de la marchandise, Paris, Vrin, 1989. Insee , La population de la France métropolitaine en 2050 : un vieillissement inéluctable, Etude

Gibson James Jerome, The theory of affordances, 1977, Broadway, article paru dans Perceiving, Acting, and Knowing, Editions Robert Shaw and John Bransford. Goffman Erving, Stigmate, les usages sociaux des handicaps, 1963, traduit en 1975, Paris, Les Editions de minuit.

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Kaplan Frédéric, La métamorphose des objets, Éditions FYP, 2009.

Mauss Marcel, Esquisse d’une théorie générale de la magie, article originalement publié dans l’Année Sociologique, 19021903 (1903). Pullin Graham, Design Meets Disability,The MIT Press, 2009, Cambridge.

Semprini Andrea, L’objet comme procès et comme action, De la nature et de l’usage des objets dans la vie quotidienne, 1995, Paris, L’Harmattan. Stielger Bernard, Entretiens du nouveau monde industriel : Objets réticulés et hyper objectivité, conférence, 26 et 27 novembre 2009.

Tisseron Serge, Virtuel, mon amour, Editions Albin Michel, 2008. Tisseron Serge, Comment l’esprit vient aux objets, Editions Aubier, 1999. Conférences : Bernard Stielger, Entretiens du nouveau monde industriel : Objets réticulés et hyperobjectivité, conférence, 26 et 27 novembre 2009. Sites web :

Atelier internet pour senior, Tea time with Albertine : teatimewithalbertine.tumblr.com

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Credoc, Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de vie : www.credoc.fr Entretiens du nouveau monde industriel 2009, sous Lignes de temps : http://amateur.iri.centrepompidou.fr/ nouveaumonde/enmi/conf/ Secrétariat d’état à la Prospective et du Développement de l’économie numérique : www.premier-ministre.gouv. fr/acteurs/gouvernement/secretariat_etat_prospective_ evaluation_m621

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Un grand merci

à Marc Monjou pour son exigence et ses conseils avisés à mes parents et à ma tante pour leur soutien à Emilie pour nos discutions tout au long de l’écriture à Juliette Fontaine et Jean-Paul Maugier pour leur regard sur la mise en page. à Martin pour ses corrections. ... et à tout ceux et celles qui m’ont aidé de près ou de loin.

Mémoire de DNSEP dirigé par Marc Monjou.


Papier: Clairfontaine Dune 100gr Fonts: Cambria regular et italique; Impact regular; Arial regular et italique.

Achevé d’imprimer en mars 2011 sur les presses de l’école Supérieure d’Art et de Design de Saint-étienne.


Existe-il des objets d’exclusion ? En quoi peuvent-ils être représentatifs de la manière dont une partie de la société voit un autre groupe social ?

Ce mémoire tente de répondre à ces questions en s’appuyant sur des cas particuliers mais aussi sur un ensemble de documents issus de la sémiologie, de la sociologie, de la psychologie et de la conception d’objets. à travers une analyse de l’objet et de sa perception, il s’agit de voir s’ils peuvent être des indicateurs de la relation de l’individu avec le groupe. Rendre compte de l’identité sociale dans la relation à l’objet n’est pas toujours facile mais paraît essentiel pour qui se destine, ou simplement, s’intéresse à la conception d’objets. Il sera donc question de voir comment nous nous socialisons à travers les objets au quotidien. Quelle est alors la limite du rôle du concepteur dans cette relation ?

Are there items of exclusion? How can they be representative of how one segment of society sees another social group? This thesis attempts to answer these questions using specific case studies as well as literatures from semiotics, sociology, psychology and design production. Through an analysis of the object and our perception of it, one may see if there can be a relationship implicated between the individual and the group. Accounting for a social identity in relation to an object is not always easy but seems essential for those with an intention or perhaps simply an interest in object design. There exists a challenge to see how we socialize through everyday objects. What is the limit of the designer’s role in this relationship?

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Objets d'exclusion  

mémoire de DNSEP design 2011

Objets d'exclusion  

mémoire de DNSEP design 2011

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