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LES PETITS

RIENS


Laure est une réfugiée. Une de mes témoins. Elle a accepté, pour mon projet, de raconter son histoire, de confier sa manière à elle de s’évader, et par ce moyen, de retrouver la première ébauche d’elle-même. Cette chronique interroge beaucoup sur la notion d’identité, questionnant ainsi le soi, de quoi nous habillons nous, attitudes, vêtements, comportements sociaux, règles et morales. Cette chronique interroge surtout le fait de se défaire au mieux de ces habitudes qui nous intègrent (ou nous éloignent), pour nous ramener à un stade plus esquissé. Ce n’est pas un travail sur l’origine ou l’essence même de l’homme, ce n’est pas une question philosophique sur qui est véritablement le bon «soi», c’est un doigt pointé sur la première esquisse que nous pouvons être, nos premières décisions, nos premiers choix, qui sont le socles de bien d’autres. Cette personne là, qui réalise tout juste qu’elle commence à grandir et à avoir sa singularité, nous ne pouvons ignorer, consciemment ou inconsciemment, son importance, et nous avons bien souvent comme symboles des lieux, des amis, des habits, des objets, qui nous ont entouré lors de la première pouce, éléments qui souvent nous rappellent : voilà, au beau milieu de cette personne complexe que j’ai dessiné, il y a cette graine, qui me fait prendre du recul, me laisse respirer, et me permet de mieux comprendre, de quoi je suis fait, et comprendre, que nous avons tous un droit personnel de se constituer librement et dans la singularité.

« une fois dans la chambre, une fois dans son chez-soi le plus profond le plus secret, aucune honte de se mettre à nu. on arrache sa couverture et on redevient un joli buvard, dispensé de tâches noires. »


La rage.

cette sensation et agréable, même libératri « « Connaissez-vous Connaissez-vous cette douce sensation l’acte de se dévêtir à la fin d’une journée harassante ? douce et agréable, même libératrice, qui estlabeur, celledequi l’acte Le dur s’êtreaccompagne grimé, d’apparences, de gestes, et d’habits co et se détache parure, de tout tissu inutile. Une fois d dese relâche se dévêtir à la de fintoute d’une journée chez soi le plus profond, le plus secret, aucune honte de se mettre à n harassante ? redevient un joli buvard, dispensé de tâches noires.

Le plaisir de fourrer ses pieds meurtris de pas obligatoires, de course

encore froide l’absencegrimé, de corps. Les pieds qui s’agit Lela couverture dur labeur, de des’être confort. Et le frisson de joie d’être enfin tranquille dans ce lit protecteur. d’apparences, de gestes, et d’habits corrects, parvielede toute corps J’avais mes récompensé amis, ma famille, une manière globalement he ne pas être la seuleetd’ailleurs, mais il yde avait quelque chose que je ne p qui se relâche se détache toute faire ressentir la manière dont je leUne ressentais. parure, de de tout tissu inutile. fois Chaque soir, dans cette couverture accueillante, dans une étreinte entre dans chambre, unepour foisformer dans son Mon habit préféré, m que jela générais nous unifiait un tout. chez soipeau, le j’étais plus prête profond, robe, ma à conquérirleun plus monde imaginaire. secret, aucune honte de se mettre à Ce monde imaginaire, où nous n’aurions qu’à expirer, à se vider de nu. On arrache sa couverture, et on paralyse les légers mouvements, au profit des grands pas de géants redevient joli buvard, satisfaire deun victoires sauvages etdispensé artificielles. de tâches noires. l’héritage. LeBonjour plaisir de fourrer ses pieds meurtris deNouspas obligatoires, de armes courses laissons à nos prochains nos de guerriers enragés. Nou de l’argent violéd’actes et jeté, la décharge nécessaires, forcés, vomissant dans lad’un surplus d’objets m esprits englués de préceptes obsolètes, des oreilles qui écoutent, des couverture encore froide de l’absence qui se gavent d’un tout, et de beaucoup de rien, des bouches qui dic decorps. corps. Les pieds qui s’agitent de plaisir de cette sensation de confort. Et lit, sous montranquille tapis de coton, je m’éloigne de leChaque frissonsoir, de dans joie ce d’être enfin bêtement l’actrice. Dans ce monde rêvé, je me détache de toutes m dans ce lit protecteur. Enfin... m’éloignant de la maquette de ma vie habituelle, et me plonge, loin, en plein milieu d’un champ désert. Je m’y assoie, contre le tronc.

« chaque soir, sous mon tapis de coton, je m’éloigne de ce monde dont je suis bêtement l’actrice. »

J’avais mes amis, ma famille, une Je ferme yeux etmanière je sens sa main. La main de l’ami imaginaire. La m vie de lestoute globalement heureuse. Mais vous savez, j’espère ne pas être la seule d’ailleurs, mais il « yLa rage avait quelque chose que je ne » - vidéo (3min) - plan fixe d’un dessin grand format - bande-son: voix de La pouvais pas partager, ni montrer, ni faire ressentir de la manière dont je le ressentais. Chaque soir, dans cette couverture accueillante, dans une étreinte entre mon corps et la couette, la chaleur que je générais nous unifiait pour former un tout. Mon habit préféré, mon armure de coton, ma cape, ma robe, ma peau, j’étais prête à conquérir un monde imaginaire.


Ce monde imaginaire, où nous n’aurions qu’à expirer, à se vider de toutes les toxines d’une société qui paralyse les légers mouvements, au profit des grands pas de géants, qui ne savent que gagner et se satisfaire de victoires sauvages et artificielles. Bonjour l’héritage. Nous laissons à nos prochains nos armes de guerriers enragés. Nous leur laissons l’odeur abominable de l’argent violé et jeté, la décharge vomissant d’un surplus d’objets matériels, futiles et encombrants, des esprits englués de préceptes obsolètes, des oreilles qui écoutent, des yeux qui s’enfoncent, des cerveaux qui se gavent d’un tout, et de beaucoup de rien, des bouches qui dictent des paroles sans charpente ni corps. Chaque soir, dans ce lit, sous mon tapis de coton, je m’éloigne de cet effrayant monde dont je suis bêtement l’actrice. Dans ce monde rêvé, je me détache de toutes mes pressions. Je quitte le chantier, m’éloignant de la maquette de ma vie habituelle, et me plonge, loin, loin, loin, près d’un arbre solitaire, en plein milieu d’un champ désert. Je m’y assoie, contre le tronc. Je ferme les yeux et je sens sa main. La main de l’ami imaginaire. La main de mon refuge. »

« La rage » - vidéo (3min) - plan fixe d’un dessin grand format - bandeson: voix de Laure Roignant. Texte et vidéo : Jérémy Piette. 2012.


« Un geste et tout tombe. Ce geste qui fait que le corps apparaît tel qu’il paraît, face à l’autre, et son jugement. L’iris droit sur le flanc, puis la pupille qui touche le torse. Les yeux caressent la peau, ou bien la snobent.. Je n’ai jamais enlevé beaucoup de tissus face aux autres. C’est ma nature; l’herbe qui recouvre la boue. Jamais nu face à toi. J’ai peur que tu saches, que tu saches qui je suis, bon ou mauvais. »


Le sujet n’imposait pas de thème mais quelques contraintes: un plan filmé, fixe qui plus est, et à peu près trois minutes. De quoi laisser la spontanéité faire son travail. La mienne s’est dirigée vers le dépouillement de soi. Je me suis livré. Je me suis même complètement mis à nu. Mon plan a été comme une confession, tout de suite très clair pour moi. J’ai tout d’abord écris les mots nécessaires pour exprimer mes sentiments et mes réflexions, puis j’ai lu ce texte, je l’ai dicté face à la caméra, en me déshabillant. Je me suis dévêtu de plusieurs couches de vêtements, plusieurs pulls, chemises, et encore quelques t-shirts en dessous, le plan étant rapproché au niveau du bas de mon visage, mon épaule et mon torse. Mes mains au centre, défaisant les vêtements un par un, rythmant cet acte par les mots, prononcés avec une réelle implication personnelle. Je n’avais pas l’impression de les lire. Les avoir écrit n’était qu’un repère pour ne pas me perdre. Pour me concentrer sur le plan. Mais je lisais comme si je parlais normalement, à la fois gêné et soulagé de me livrer de cette manière. J’ai évoqué les couches, les superpositions de tissus, les peaux que l’on appose sur notre corps, et qui sont bien plus qu’une couverture contre le froid, et un cache contre l’impudeur. Plus que ça, la manière de se vêtir, les choix que l’on fait, nos habits fêtiches peuvent refléter nos âmes, nos caractères, voir nos troubles et nos peurs.


Je regarde les arbres perdent leurs feuilles. Ils sont à même de comprendre, ce que c’est, qu’être vulnérable. Recouvrant ma peau, ma chair, j’ai aussi mes feuilles; feuilles de tissus, feuilles superficielles. Les rideaux de mon théâtre. Le film plastique que l’on doit déchirer pour avoir l’objet. Le cocon d’un ver à soie. Le velours rouge qui dissimule la scène peut être tiré. Le papier embarrassant peut être retiré. Le refuge du ver risque à tout moment d’être déchiré. Un geste et tout tombe. Ce geste qui fait que le corps apparaît tel qu’il paraît, face à l’autre, et son jugement. L’iris droit sur le flanc, puis la pupille qui touche le torse. Les yeux caressent la peau, ou bien la snobent.. Je n’ai jamais enlevé beaucoup de tissus face aux autres. C’est ma nature; l’herbe qui recouvre la boue. Jamais nu face à toi. J’ai peur que tu saches, que tu saches qui je suis, bon ou mauvais. Et si tu continuais plutôt à regarder mes vêtements? Comme tu peux regarder les images sur le mur de ma chambre, comme tu écoutes les chansons que j’écoute. Oui... laisse-toi hypnotiser par mon apparence. Pourquoi? Mais parce que je souhaite que tu aimes ce que je parais être et non ce que je suis vraiment. D’ailleurs, je ne suis pas là pour être vraiment la personne que je suis. Je n’ai pas le temps pour ça. Ni la force qui plus est. Laisse-moi m’amuser. Laisse-moi choisir mon rôle, mon personnage parmi les personnages. J’aime les vestes cintrées qui envahissent mon placard. Lorsque je décide d’en porter, je choisi à la fois de porter une certaine classe. Cette élégance qui te ravît. L’élégance de l’acteur. Et puis il y a mes chemises à carreaux. excessivement présentes dans mes tiroirs. Ce sont des signatures que je collectionne, dans l’espoir de t’entendre dire un jour que chaque chemise que tu voies, croises et aperçoit, même si elles ne m’appartiennent pas, te font penser à moi. Et ces chaussures jaunes, que je porte, que l’on ne doit plus trouver si facilement. Je les aime tellement, je les chaussais déjà avant de te connaître. Lourdes à porter. Elles m’ont attribué un pas fort et reconnaissable. Un pas qui ensuite, chaque fois, t’annonçait ma venue. Tu pouvais sourire au préalable, rien qu’au son de la semelle contre le sol. Et la peur de savoir. Si je n’avais pas tout cela sur moi, te plairais-je encore? J’angoisse d’être un livre sans couverture, d’être un disque sans pochette, qui traîne et que l’on écoute plus, d’être un matelas sans housse, parsemé de tâches et de poussières. Les vêtements ont le don de me faire oublier qui je suis réellement. Ils ont aussi le pouvoir de révéler qui je suis aux autres. Tu as été le premier à vouloir les enlever. Tu as lu le livre, écouté le cd et puis tu t’es allongé. En te présentant à moi, tu m’as aussi présenté à la personne mise à nue, cachée depuis trop longtemps derrière une pile d’habits. La personne que je ne cherchais pas à rencontrer. Des vêtements nécessaires. J’ai découvert, face à toi, cette envie inattendue de les laisser tomber. L’architecture s’est effondrée, laissant visible la charpente; ce qui tient et maintient. Le tissu est parti en plusieurs copeaux, silencieusement. Tes ongles l’ont accroché, puis tiré. J’ai été essoufflé de ce sacrifice. Le sacrifice des vêtements. La mort de ma fausse identité. J’étais assis confortablement. Et j’ai dû me lever pour toi, pour t’avoir, et posséder une partie de toi. J’ai fais l’effort de laisser tomber les habits.

L’effort d’être nu.


« l’eau devenait mon cocon, ma cabane pleine de secrets, dont je poussais l’échelle, pour que personne ne monte. ma tête sous l’eau, je pensais à noah. une fois sorti, j’espèrais sa présence, seule capable de me donner le courage, seule capable de me faire rester à la surface, visage relevé, les yeux durs. »


« si je n’avais pas tout cela sur moi,

te plairais-je encore ? »


« je retournais sur cette plage dix ans après, pour combler l’absence, le trou noir aveuglant mes souvenirs ».


« Le refuge bleu », est une esquisse. Mais c’est avant tout une histoire pionnière de mes recherches et de mes chroniques autour de l’idée du refuge. Elle est la première initiative d’écriture aussi précise et décisive, le début d’une longue démarche d’écriture autour d’un garçon qui retrouvera son identité au bord d’un océan infini. Ses souvenirs sont effacés pour la plupart, mais ressurgissent, étrangement, au contact de ce lieu qui lui paraît à la fois familier et intimidant. Il n’est pas complet, il n’est donc pas heureux. Une partie de lui manque et quelque part il ne peut pas accepter le quotidien qu’il vit, il ne peut pas s’accepter lui-même sans cette partie manquante. D’autant plus qu’il ne peut pas accepter les autres ou les tolérer, dans l’angoisse de livrer et de confier à ces «autres» un être destructeur et morcelé.


« J’ai peur de voir un visage différent, dans le miroir, le matin. J’ai peur de changer malgré moi. Et m’endormir avec cet inconnu le soir... »


Cette petite édition concerne les habitudes et tics vestimentaires que nous pourrions chacun avoir. J’ai inventé et écris les histoires, autour d’obsessions qui révèlent la personnalité : l’homme qui porte un bonnet car l’idée d’apercevoir sa calvitie naissante le terrifie tout comme l’idée de vieillir, la femme qui porte des pulls épais car elle est née de façon innatendue sur une patinoire, la femme qui dès qu’elle le peut reste nue car admiratrice de son propre corps, le garçon qui collectionne chaque fois les écharpes de ses amants comme une façon de toujours garder une part d’eux. Chaque histoire se recentre sur un vêtement, comme un vêtement-refuge,

où la personne peut retrouver et mieux comprendre de quoi elle est faite.

Je tiens toujours beaucoup à écrire sur ce genre de petits détails qui révèlent bien plus que ce que nous décidons d’adopter comme façade et comme comportement, marquant silencieusement ce qu’est notre histoire et par

quoi nous sommes marqués.


« Il y a le profond effroi de poursuivre sur cette voie que l’on a pas choisi, une route sans fin où les sapins sont de plus en plus réunis, formant, inquiétants, une armée d’arbitres obscurs et sarcastiques. »


Cette petite édition évoque l’histoire d’une personne coincée sur une route. Ce qu’elle évoque, la manière dont elle a de parler du mauvais chemin, est en réalité une métaphore s’appliquant à toutes les personnes qui ne se sentent pas dans le bon corps. La volonté de changer d’identité est semblable alors à la volonté de trouver le bon chemin, celui qui mène à l’épanouissement et l’acceptation de soi. Est évoqué aussi la présence de tout ceux, qui par étroitesse d’esprit, font barrage à ce changement vital. L’édition est un livre relié en dos carré-collé. Les pages adoptent des caractéristiques du façonnage à la japonaise, elles sont reliées à la tranche et donc possèdent un intérieur innacessible. C’est ici que j’ai disposé les dessins, uniquement visibles grâce au cercle tronqué dans la feuille. Ils restent aussi apparents grâce à la transparence des feuilles utilisées. C’était une manière de symboliser la difficulté d’accéder au refuge souhaité, au corps désiré.


« ils sont là les regards qui jaugent, les coups d’oeil qui jugent. ils sont là ceux qui ne comprennent pas. ils sont bien présents ceux qui pensent que l’acte de cataloguer est plus confortable que l’envie de comprendre. »


« Nous avons nos rôles, nos mascarades, nos croyances, nos simulations, nos héros, nos dieux, nos métaphores, nos superstitions, nos contes, contre qui se blottir pour mieux s’échapper, ou sur qui grimper, pour mieux conquérir ».


La représentation de l’animalité, l’identification à une icône célèbre, l’attachement aux images qui parent nos murs, la volonté de se grimer en super-héros pour, rien qu’une fois, croire que l’on peut faire quelque chose qui nous extirpe de l’ordinaire monotone. Se plonger dans des histoires montées de toute pièce, de jolis contes, histoires pleines de leçons, et de magie, d’évasion. Les refuges sont multiples. Et les interprétations de ce mot aussi. Mais déjà la réflexion sur ce terme amène et entraîne à penser à autre chose que l’endroit qui nous entoure constamment. Qu’est-ce que le refuge ? Un abri seulement ? Ou bien une carapace inaccessible ? Ou encore un lieu que l’on souhaite garder en secret ? Tout cela peut-être... Y va t-on pour mieux se trouver ? Ou y va t-on pour mieux se perdre ? Toujours est-il que le refuge nous amène à quitter le personnage aveuglé par le quotidien et les obligations de la vie de citoyen. Que devient-on alors ? Sommes-nous dans cet instant, plus véritable ? Ou seulement plus comédien que jamais ? Ces réflexions doivent et peuvent permettre de réfléchir aux choix d’attitudes et de coutumes de chacun, choix face auxquelles nous nous permettons parfois d’être des juges naïfs et intransigeants, étroits d’esprit. Le refuge est comme le thème d’un conte qui aurait pour morale de bien explorer les identités de chacun avant de juger trop rapidement.


Jérémy Piette Chroniques Multimédiums EESAB Rennes 2011-2012


Les petits riens  

Livre de Jeremy Piette chroniques 2011/2012 EESAB site de Rennes