Issuu on Google+

Julie Pet

La bĂŞte noire


La bête noire est ce qui nous pose des A l’origine elle existait pour faire peur.

difficultés,

ce

que

l’on

craint.

J’ai toujours cru au monstre sous le lit, au cadavre dans le placard et au fantôme du grenier. Des peurs qui ne disparaissent pas, même en grandissant, alors qu’enfant on se dit qu’elles partiraient quand on serait plus grand, plus fort. Il y a des peurs d’enfants, des peurs d’adultes, des peurs d’enfants que les adultes retrouvent quand ils pensaient les avoir oubliées. La peur du noir est une peur des plus fréquentes je pense. Je me méfie de l’obscurité. Dans le noir on projette, car on ne voit pas. Ce qu’on ne connait pas, on l’imagine. Parfois j’aime avoir peur, parce que c’est de la fiction ou par besoin d’adrénaline. Peut être aussi parce que les peurs viennent de l’inconnu et que nous sommes curieux face aux choses inconnues. Pourquoi aimons nous avoir peur? Devons nous arrêter de fuir et aller jusqu’au bout de nos cauchemars ? Est-il normal d’avoir peur ? Existe-t-il des solutions ? Devons nous résister ou bien l’accepter ? La gène provoquée par nos hantises, se traduit parfois par des gestes maniaques. Dans ce livre il y a certaines images rappelant ces manies qui nous obsèdent. Pour me confronter aux peurs j’ai voulu les reconstituer, j’ai eu recours au dessin, à la photo et au texte. Les similitudes entre dessins et photos ne sont pas anodines, les dessins étant une préparation aux photos. Mes images ne sont pas figées, elles sont parfois conduites par une narration. J’ai essayé de réfléchir aux ambiances proposées dans les photographies de Joshua Hoffine ou Gregory Crewdson, ou encore aux films d’Hitchcock. Je propose un parcours parmi des peurs qui nous accompagnent dans le quotidien, une observation sur des éléments qui nous terrorisent, un questionnement sur nos relations avec la peur.


Est-ce que l’espèce humaine aurait survécu si elle n’avait pas connu la peur ? Et donc la prudence ? Et donc la ruse ? Brigitte Aubert, L’Eloge de la phobie.


Le mécanisme de la phobie, en tant que moyen de défense, rend de bons services et montre un grand penchant à la stabilité. Une poursuite du combat de défense, qui se dirige maintenant contre le symptôme, entre fréquemment mais pas nécessairement en jeu. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse.


Au fond de nous, une peur est prête à éclore...


Le noir est profond. J’essaie d’y distinguer des formes, prête à rabattre la couverture

s’il arrivait quelque chose.


C d


Coup d’œil


Je ne laissais traîner ni de bras, ni de jambes, même pas un doigt. Jamais je ne laissais dépasser de membres. Le cercle autour du lit, cette limite, je la respectais. Pour franchir les cinquante centimètres qui nous séparaient, je sautais. Une fois dessus, j’inspectais les bords, je me penchais et vérifiait la zone du dessous. Je courbais le dos à m’en déchirer les os et en prenant soin de ne dépasser que d’une tête. La plupart du temps il n’y avait rien, mais parfois une boule de poils au contour déformée par le noir. D’autres fois, il y avait des peluches tombées là, oubliées, poussiéreuses, que je m’empressais de rattraper du bout des doigts. Je m’étirais loin, très loin, en jetant un coup d’œil rapide à droite, à gauche et derrière. J’avais remarqué le dessous du bureau, je l’avais oublié celui là. Je parvenais à attraper les peluches et les propulsais sur la couette. Je regardais ce coin de bureau, et n’y voyais pas le fond, c’était frustrant. Je ne voyais pas non plus, le fond du coin de l’armoire, celui de la commode et celui de la table de chevet. Je me sentais cernée. Sous ma couette, j’avais de nouveau la présence des peluches. Je formais une cabane avec la couverture, armée d’une lampe-torche, des peluches et d’un livre. La nouvelle limite c’était la couette. Je ne laissais traîner ni de pieds, ni de mains, même pas un cheveu.


Y a quoi au fond ? Des mitons.


Promenade là où je n’irai pas ?


Ou peut-ĂŞtre que si...


Trichoti trichota perd un cheveu et puis รงa va...


D


Dedans


A quelques mètres de la maison, dans le jardin, il y a un abri en béton. On ne voit que le toit. Il y a quelques marches pour y descendre, depuis le potager. C’est un abri sous la terre, mais il dépasse un peu en surface. La petite fille ne sait pas ce qu’il y a à l’intérieur, peut être des animaux, sûrement des araignées. Elle voudrait y aller mais pas seule. Tous les jours, elle s’arrange pour jouer autour et tous les soirs son père s’y rend. Cette fois-ci elle l’accompagne. Elle a un peu peur. Ils descendent les marches et elle regarde vers le haut, il fait sombre en bas. Son père pousse la porte en bois et allume l’abri. Une chauve-souris surgit du plafond. La petite fille pousse un petit cri et se cache derrière son père. Affolée la bestiole se cogne contre les murs, puis se réfugie dans un coin de la pièce. A l’intérieur de l’abri se trouve des cagettes de pomme de terre et d’oignons, son père les examine. La petite fille se colle au parois et fixe l’animal. Elle a de la toile d’araignée collée à son gilet. Elle sait que c’est une chauve-souris qui se cache parce qu’elle a l’habitude d’en voir tournoyer autour des lampadaires sur l’île. Elles lui font penser à son héros de bande dessinée. Son père l’attend à l’entrée, avec un sac mais elle n’a pas vu ce qu’il contient. Elle se précipite dehors. Il referme la porte, et se dirige vers la maison. Elle regarde derrière elle, observant l’abri, tout en parcourant le chemin. Elle ne allumer qu’elle marches

retournera pas là bas, parce qu’elle ne sait pas où se trouve le bouton pour la pièce, elle a oublié. Elle pense que la chauve souris sera encore là et habite ici. Chaque jour elle jette un oeil à l’abri et des fois en haut des elle regarde la porte en s’imaginant que la chauve souris l’observe.


A


Allo?

Allo? Allo? Allo?

Allo?

Allo?

Allo?


Allo Marion ? Oui, comment vas-tu ? Je me disais, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu. Cela te dirait de sortir au centre avec moi? Je dois faire quelques courses. Ce n’est pas grave. On se verra une prochaine fois. A bientôt. ... Allo Lucie ? Tout va bien ? Oui. Moi aussi. Tu as prévu quelque chose aujourd’hui? Ah mince.Bon... Oh non rien d’important. Des courses. Merci, toi aussi. ... Allo Antoine ? Oui c’est moi. Très bien. Je voudrais savoir si cela te dirais de m’accompagner en ville faire des courses. Demain ? Je préfèrerais aujourd’hui. Tant pis. Non, non, ne t’inquiètes pas. Merci. Je t’appelle. A bientôt. ... Allo ? Maman, c’est moi... Tu es libre aujourd’hui ? Tu pourrais m’accompagner faire des courses s’il te plait ? Oui je sais... Non personne d’autres. A tout de suite.


Celui qui n’a pas peur n’est pas normal ; ça n’a rien à voir avec le courage. Jean-Paul Sartre.


Coupé en deux


J’ai de l’eau si je devais est visible à m’enveloppe à

jusqu’aux genoux maintenant. Les vagues me repoussent en arrière, comme faire demi-tour. Je regarde derrière moi et m’aperçois que le sable deux mètres. Ce n’est pas assez. J’avance encore jusqu’à ce que l’eau moitié.

Une impression d’être coupé en deux. Le sable tourbillonne quand j’avance. Mon corps devient flou. Des choses passent près de moi, et se cognent sur mes jambes. Je ne bouge plus. Je regarde l’horizon et encore une fois derrière moi, la plage est trop loin. Un grand silence m’angoisse et la surface de l’eau est sombre, je n’y vois rien. Je panique.


Une dernière fois, après j’arrête.


Fuite en avant


J’ai peur du vide, je reste sur terre. J’ai peur des avions, je prends le train. Je crains la foule, je ne sors pas. Mais je vous dirai toujours, que ce n’est mais que je n’aime pas.

pas que j’ai peur


Je déteste les serpents, pourtant je les collectionne. Je redoute mes pulsions, mais je ne peux m’empêcher de les provoquer. Le noir me fait peur, et je visite des coins sombres.

aime avoir peur

J’

pour ne plus avoir peur.


Il ne peut rien m’arriver.


On ignore ce qui se cache dans l’obscurité. L’inconnu, c’est toujours excitant... Ce qui est le plus effrayant, c’est ce que cache la réalité. David Lynch


La bête noire a été achevée en mai 2010. Le livre a été réalisé dans le cadre de l’atelier Errances aux Beaux arts de Rennes. © Julie Pet



La bête noire