Une disparition Conte nippon
Ăditions Favre SA
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DĂ©pĂŽt lĂ©gal en Suisse en janvier 2023. Tous droits rĂ©servĂ©s pour tous pays. Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, mĂȘme partielle, par tous procĂ©dĂ©s, est interdite.
Mise en pages : Lemuri-Concept
ISBN : 978-2-8289-2057-9
© 2022, Ăditions Favre SA, Lausanne, Suisse
Les Ăditions Favre bĂ©nĂ©ficient dâun soutien structurel de lâOffice fĂ©dĂ©ral de la culture pour les annĂ©es 2021-2024.
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Aru wa nai ni masaru
Mieux vaut quelque chose que rien
Les chapitres sont prĂ©cĂ©dĂ©s dâun proverbe japonais. Ce sont des sagesses anonymes et ancestrales.
Tatsuya déclare la disparition de sa compagne
Le brouillard ne peut se dissiper avec un éventail
J e suis perdue. Ne me rappelle plus. Je tâembrasse. N. »
Câest tout ? demanda Akira, le chef du poste de police du quartier dâAsakusa, Ă Tokyo, en ayant pris soin de relire le petit texte plusieurs fois, en le disant mĂȘme tout haut Ă son interlocuteur.
Il rendit le téléphone portable au jeune homme dépité qui se tenait face à lui.
Je suis dĂ©solĂ©, mais je ne comprends pas le sens de ce message, poursuivit le policier, en sâinclinant lĂ©gĂšrement.
Tatsuya, le jeune homme qui avait pĂ©nĂ©trĂ© en trombe dans le poste de police quelques instants plus tĂŽt, reprit lâappareil et Ă son tour, il relut le texte expĂ©diĂ© par Natsumi, sa compagne : il semblait dĂ©vastĂ©. Il y avait un air Ă©touffant dans le local, sur le bord de la riviĂšre Sumida. Le petit poste de police, invisible les
premiĂšres fois que lâon passait devant, Ă©tait identifiable, pourtant, par la petite lampe rouge qui Ă©tait installĂ©e sur la devanture du poste et Ă son allure japonaise traditionnelle. Le bureau ouvrant sur la rue Ă©tait inclus dans une façade qui nâavait rien Ă voir avec lâactivitĂ© policiĂšre. On nâavait jamais rien changĂ© Ă la tradition, comme tant dâautres choses, alors qui commencerait par celle-lĂ ?
Et comme partout ailleurs, on nâapprochait jamais les gendarmes de trop prĂšs.
Le chef de poste avait commencĂ© Ă sâintĂ©resser Ă Tatsuya dĂšs quâil lâavait vu entrer, hagard, inquiet et nerveux tout Ă la fois. Akira avait tout juste fini sa tasse de thĂ©, aprĂšs son petit repas prĂ©parĂ© par sa sĆur aĂźnĂ©e, Shiho, chaque jour de la semaine. Il vivait de nouveau dans la maison familiale depuis que sa femme et lui sâĂ©taient sĂ©parĂ©s. Tatsuya Ă©tait entrĂ© dâun coup dans le poste de police.
Bonjour, avait-il dĂ» vouloir dire.
Il bĂ©gayait toujours quand il Ă©tait nerveux ou Ă©mu. Depuis son enfance, Tatsuya butait sur les mots Ă des moments prĂ©cis, quand justement lâĂ©motion lâassaillait. Dans le cas prĂ©cis, il semblait que lâĂ©motion lâĂ©treignĂźt plus que la nervositĂ©. Câest ce quâAkira avait tout de suite flairĂ©. Lâhomme a perdu une partie de sa fiertĂ©, il bĂ©gaie, ou alors, il est comme cela depuis toujours, songeat-il. Câest un Ă©motif que tout perturbe : câest affectif, pas intellectuel comme dĂ©rangement. Ce trait de caractĂšre, celui de reconnaĂźtre au comportement visible des personnes un Ă©tat intĂ©rieur que lâon veut cacher, Ă©tait propre Ă Akira. Il avait appris le profiling Ă lâĂcole de police et la hiĂ©rarchie lâavait apprĂ©ciĂ© pour cela.
Tatsuya sâĂ©tait assis, le tĂ©lĂ©phone portable dans la main et ses questions en suspens. Pourquoi Natsumi, sa compagne, avaitelle Ă©crit ce message laconique ? Pourquoi ce silence depuis prĂšs
de douze heures ? Pourquoi nâĂ©tait-elle pas venue au rendezvous, comme elle lâavait toujours fait ?
Dois-je dĂ©clarer quâelle a disparu, Monsieur ? dit Tatsuya. Monsieur le policier, fit Akira. Je suis policier. Alors, Monsieur le policier, que dois-je faire ?
Le policier regardait son interlocuteur droit dans les yeux. Ce quâil avait appris il y a quelques annĂ©es se produisait sous ses yeux. Ne disait-on pas que dans 80 % des disparitions inquiĂ©tantes, celui qui vient en faire part est suspect, et que dans 80 % des cas, de nouveau, câest le coupable lui-mĂȘme qui vient se confesser. Et pourquoi, se demandait Akira, pourquoi ce jeune homme est-il dans cet Ă©tat ? Pourquoi nâappelle-t-il pas sa correspondante ? Tatsuya bondit :
Je ne fais que ça depuis prĂšs de huit heures, Monsieur le policier ! Cela ne rĂ©pondait pas, tout dâabord, puis cela sonnait dans le vide, puis soudain, cela sâest mis sur le rĂ©pondeur. Jâai reçu un message en tout et pour tout Ă midi pĂ©tante. Je lâai lu vers 13h, car je ne mâĂ©tais pas rendu compte que jâavais un message. On devait se retrouver vers 14h avec Natsumi devant le temple dâAsakusa. Il est 22h, Monsieur le policier. Je suis maintenant plus quâinquiet, rĂ©pĂ©ta Tatsuya.
DâoĂč votre question « Quâest-ce que je dois faire ? » dit Akira, je vous comprends. Avant cela, je dois vous poser un certain nombre de questions. Pardonnez-moi ! câest la procĂ©dure.
Tatsuya était trempé de sueur.
Je peux sortir mâaĂ©rer ? questionna-t-il.
Il sortit sans attendre la rĂ©ponse. Dehors, la foule des touristes Ă©tait encore trĂšs dense. Tatsuya allait regarder son tĂ©lĂ©phone lorsque le policier lâappela depuis son petit bureau.
Dites-moi, Monsieur, votre amie, elle est coutumiÚre du fait ? Je veux dire, est-elle habituée à vous fausser compagnie, sans préavis ?
Tatsuya éteignit sa cigarette qui, de toutes les façons, avait mauvais goût.
Je ne comprends pas, dit-il. Est-ce que Natsumi sâenvole dans la nature rĂ©guliĂšrement ? Câest cela ?
Exact, répondit le policier. Une querelle qui aurait mal tourné, hier ou ce matin, une parole de travers de votre part, un élément étranger à votre couple, auquel cas vous ne maßtriseriez plus rien.
Je comprends. Il arrive quâon se querelle parfois, oui, elle claque une porte et je ne la revois que le lendemain, câest arrivĂ©. Je vois, je vois, comme tout le monde, donc, conclut Akira.
Il procĂ©dait avec prudence, sâappuyant nĂ©anmoins sur des dĂ©tails dâimportance visant Ă faire rĂ©flĂ©chir le jeune homme. Tatsuya sâassit soudain, dĂ©couragĂ©. Le fait quâun tiers puisse lui demander sâil maĂźtrisait sa situation de famille le dĂ©contenança. La question le mettait face Ă une glace oĂč son image se reflĂ©tait, une image dans laquelle celle de Natsumi sâeffaçait dĂ©jĂ peu Ă peu.
Regardez ce « N », cela veut dire Natsumi, dit Tatsuya en brandissant son téléphone, écran allumé, vous voyez ?
Le policier fit remarquer que le signe de la batterie devenu rouge indiquait que celle-ci Ă©tait sur le point de rendre lâĂąme.
Mettez-le donc en charge, jâai le mĂȘme, jâai un chargeur ici, conseilla Akira.
Natsumi, répéta Tatsuya, les yeux dans le vague, comme si cela allait la faire revenir avec une incantation inconsciente.
Les derniers moments passĂ©s avec la jeune femme revinrent devant ses yeux. Ils avaient fait lâamour ce matin, encore une fois, avant de partir travailler lâun comme lâautre. Son regard sâĂ©tait pointĂ© vers la grille de moustiquaire collĂ©e Ă la fenĂȘtre qui donnait sur les places de parking du garage voisin. On nâavait pas de vue, seulement celle des coffres arriĂšre ou des calandres des voitures dont les propriĂ©taires louaient leur place Ă lâannĂ©e ou Ă la journĂ©e. Parfois, les odeurs dâessence envahissaient la piĂšce fugacement, parfois des relents dâĂ©chappement. Ce matin, Natsumi sâĂ©tait imaginĂ©e prisonniĂšre, attachĂ©e sur le lit, nue. Elle se tordait de plaisir sous le poids de son assaillant. Or, câĂ©tait son ami, Tatsuya, son partenaire dans la vie. Une autre Natsumi semblait lui chuchoter des choses qui Ă©voquaient le plaisir et la libĂ©ration dâun poids immense dont elle ignorait lâorigine. Alors elle se tut, simulant lâextase. Lui ne vit rien, comme Ă chaque fois.
Elle se faisait une projection de cinĂ©ma dâhorreur, comme souvent quand cela se mettait Ă dĂ©railler dans sa tĂȘte. Depuis son plus jeune Ăąge, Natsumi voyait parfois deux personnes en elle. La Natsumi que tout le monde adulait et lâautre, que personne ne percevait. Son mĂ©decin avait diagnostiquĂ© des troubles de croissance, Ă©vitant dâalerter les parents avec des mots effrayants. Un jour, il faudrait quâon ne me voie plus du tout, se disait-elle, alors je continuerais Ă regarder le monde. Seules des images Ă©rotiques parvenaient Ă faire monter un peu dâĂ©nergie en elle. Tatsuya ne savait rien de son mĂ©canisme secret qui ouvrait la porte du plaisir. Lui, le sien Ă©tait simple. Il laissait monter la tension, se retenait le plus possible dans les bras de
son aimĂ©e. Puis il se laissait aller dans ce tourbillon que le plaisir masculin provoque. Et le couple marchait, comme disaient leurs rares amis, mais dans le silence total depuis quelques mois. Ce matin, Ă sa question : Es-tu heureuse ? Natsumi avait dit dans un souffle : Que veux-tu rĂ©pondre Ă cela ? Tatsuya avait gardĂ© le silence, serrant la jeune femme dans ses bras. Elle avait soudain vu comme une ombre passant dans la chambre. Ătait-ce un effet de son imagination ? Elle se releva sur un coude.
Tu as vu ? questionna-t-elle tout haut.
Natsumi se préparait déjà à se lever pour filer à la douche.
Non, rien, dit-il, je nâai rien vu.
Le couple se sĂ©para Ă 05h30 du matin, comme tous les mercredis. Tatsuya allait rejoindre son atelier dâhorloger, prĂšs du quartier dâAsakusa, puis lâaprĂšs-midi, il rejoindrait le grand magasin Tokyu Hands oĂč il avait un emploi Ă temps partiel. Natsumi partait en direction dâUeno, pour attraper la ligne rĂ©servĂ©e du Shinkansen, balisĂ©e dans tout le Japon, par un panneau carrĂ© bleu avec la reprĂ©sentation de la face du train stylisĂ©e en blanc. On Ă©tait Ă son point dâinsertion en Est. Ils sortirent furtivement, ils Ă©changĂšrent un regard, le dernier. Tatsuya nâen savait rien, aussi ne porta-t-il pas dâattention particuliĂšre aux gestes de Natsumi. Elle savait quâils ne se reverraient plus. Natsumi savait que câĂ©tait la derniĂšre fois que le couple sâĂ©tait enlacĂ© et quâelle avait simulĂ©, comme chaque fois maintenant, le plaisir. Elle le salua sans le regarder, comme si sa culpabilitĂ© sâĂ©tait dĂ©jĂ inscrite sur son visage, comme une incrustation de nacre dans un bois de rose, avec autant de subtilitĂ© que celle quâun takumi, un artisan habile, peut en produire avec son art. Tatsuya tourna les talons avec un poids imperceptible sur le cĆur. Il ne savait pas
que câĂ©tait la derniĂšre fois quâil la voyait, mĂȘme sâil serait amenĂ© Ă dire aprĂšs : Je le savais, jâaurais pu le parier. ***
Natsumi savait que sa vie avec lui sâarrĂȘterait lĂ . Elle sâĂ©chapperait sans prĂ©avis. MĂȘme si Tatsuya avait Ă©tĂ© son premier amour rĂ©el, mĂȘme sâils avaient formĂ© un couple, ils nâavaient jamais vĂ©cu ensemble. Pourquoi ? Sans doute parce que Tatsuya manquait dâambition ou de courage. Cette situation bancale lui suffisait. Mais si elle lâavait choisi, câest parce quâil sentait bon, quâil Ă©tait propre et mĂ©ticuleux, quâil ne posait pas trop de questions. Tatsuya serait provisoirement lâincarnation de lâamour physique. Il Ă©tait dans le rĂŽle et le jouait parfaitement. Elle avait en fait organisĂ© sa fuite depuis longtemps, sachant que son histoire dâamour ne durerait pas et les circonstances faisaient que câĂ©tait pour ce matin-lĂ . Natsumi partit sans se retourner une seule fois, laissant Tatsuya sur son quai. Natsumi Ă©tait en passe de sâĂ©vaporer pour toujours, comme les dizaines de milliers de Japonais qui disparaissent sans laisser de trace. LâĂ©vaporĂ© est une figure traditionnelle du Japon, ancrĂ©e dans sa culture, et qui ne doit rien Ă la sociĂ©tĂ© moderne. La presse relate cela Ă longueur de temps, au point que câest devenu banal et quotidien. Un jour, la jeune femme dĂ©cida de sâintĂ©resser de plus prĂšs aux dossiers de disparition. Elle alla mĂȘme jusquâĂ entrer en contact avec ceux qui favorisaient ces sortes dâexfiltrations. CâĂ©tait un marchĂ© lucratif. Cela coĂ»tait, câest sĂ»r, mais cela en valait la peineâŠ
Au poste de police, tranquillement, Akira prenait des notes sur la main courante quâil avait finalement dĂ©cidĂ© dâentamer.
Il sentait que ce dossier de disparition prĂ©sumĂ©e rĂ©vĂšlerait tĂŽt ou tard son mystĂšre, loin dâimaginer la rĂ©alitĂ© cachĂ©e :
« 23h30 : Un homme Tatsuya, est arrivĂ© au poste en dĂ©clarant que sa fiancĂ©e a disparu. Ils avaient rendez-vous Ă 13h00 sur le pont rouge, prĂšs du dĂ©barcadĂšre. Elle ne sâest pas prĂ©sentĂ©e. Ils se sont quittĂ©s ce matin Ă 05h30. Cela fait donc 18 heures que lâon est sans nouvelles de la jeune femme. Elle a envoyĂ© un message Ă©lectronique Ă 14h00 :
âJe suis perdue. Ne me rappelle plus. Je tâembrasse. N.â
Lâhomme est confus mais calme. Il rĂ©pĂšte quâil le savait, quâil aurait pu le parier. Je me demande pourquoi.
Avis personnel : il semble ĂȘtre plus impliquĂ© dans cette disparition (pas encore inquiĂ©tante au sens strict du rĂšglement) quâil nây paraĂźt. Je dois le cuisiner, le faire avouer, sâil est coupable. Ă ce stade, rien nâindique dans sa gestuelle quâil soit coupable ou pas. Il est perdu. Sans plus. Jâai pitiĂ©, comme toujours en pareil cas.
Avec un peu de chance, la femme â Natsumi â rĂ©apparaĂźtra. Ce sera une vulgaire querelle de couple. Jâen serai soulagĂ©.
Sinon, ce sera le dĂ©but dâun dossier Ă©voquant lâĂ©vaporation ou la disparition dâune jeune femme, comme il y en a tant. »
Le policier ferma le cahier des mains courantes et se leva pour aller prendre lâair devant le poste de police. Il aimait ces moments de calme provisoire. Chaque chose en son temps, voilĂ quelle Ă©tait sa devise. Jetant un Ćil dans la piĂšce, il aperçut Tatsuya qui regardait son appareil tĂ©lĂ©phonique comme si lâappareil allait lui amener sous peu une nouvelle miraculeuse.
Akira se trouvait Ă la veille dâune histoire dont il Ă©tait Ă cent lieues dâimaginer la complexitĂ©. Partant de la vie de Tatsuya, les mĂ©andres de lâenquĂȘte le conduiraient insensiblement Ă la victime prĂ©sumĂ©e, Natsumi. Il faudrait quelques mois, puis quelques annĂ©es pour que la situation change de façon inattendue.
Natsumi et sa passion pour les trains
La grenouille, dans sa petite mare, ignore le grand océan
Natsumi, la disparue prĂ©sumĂ©e, câest de la JR quâelle rĂȘvait, la Japan Railways, ligne ferroviaire nationale au Japon. Depuis son enfance, elle Ă©tait devenue petit Ă petit une Sharyo Testu, une passionnĂ©e de lâunivers des trains. Avec son grandpĂšre, elle avait fait la tournĂ©e des stations avec un petit carnet prĂ©vu pour les tampons. Chaque gare possĂšde, dans un coin non signalĂ© comme tel, une petite table avec des tampons encreurs, attachĂ©s par des chaĂźnettes et des encriers prĂ©vus pour imbiber le caoutchouc conçu aux armes de la station et marquer le carnet de son empreinte. MalgrĂ© les temps modernes, la population aime toujours ses trains, ses gares, ses employĂ©s.
Natsumi, plus tard, avait prĂ©vu de faire lâĂ©cole ferroviaire
Iwakura, puis de conduire un train mythique, celui quâelle avait vu remplacer le premier Shinkansen de 1964 dans les livres, dĂ©jĂ ultrarapide. Elle rĂȘvait de haute vitesse, de dĂ©passement de soi. Câest lĂ que Natsumi se sentait deux en une. LâĂ©coliĂšre sage qui Ă©tait sĂ©rieuse et lâautre Natsumi qui rĂȘvait dâun autre monde.
Lâhorizon des trains Ă haute vitesse lui avait apparu dâemblĂ©e comme une Ă©vidence. Aucune femme ne pilotait les monstres N700, les trains « balle-de-fusil » comme on les surnommait. Pourrait-elle devenir la premiĂšre femme Ă rĂ©ussir ce pari ? Natsumi Ă©tait entrĂ©e Ă lâĂ©cole Iwakura Ă lâĂąge de 18 ans, aprĂšs sa scolaritĂ© post-obligatoire. En parallĂšle, elle suivait des cours thĂ©oriques et pratiques, Ă bon rythme, rĂ©ussissant tous ses examens intermĂ©diaires, avec parfois une mention mais jamais dâexcellence. Un professeur de conduite pratique avait dit un jour :
Nous nâavons pas besoin de hĂ©ros comme dans les mangas pour piloter un train, nous nâavons pas besoin non plus de poules mouillĂ©es. La sĂ©curitĂ© du train et des clients dâabord ! Vous, les pilotes, vous venez en seconde position, mĂȘme si vous devez en mourir. Lâhonneur, la discipline et le renoncement de soi en faveur de la collectivitĂ© et du projet social.
Sur ces belles paroles, il avait enclenchĂ© son petit lecteur numĂ©rique et lâon put entendre rĂ©sonner les premiĂšres mesures dâune marche militaire de la marine japonaise. Natsumi en eut les larmes aux yeux. Son autre moi sâĂ©veillait.
Câest beau et glorieux, continua le professeur, câest ce que jâattends de vous. De la noblesse en tout temps. Câest Ă ce prix que survit notre compagnie nationale des trains depuis sa crĂ©ation.
Puis il fit rompre les rangs, fit une courbette et sâen alla, laissant les Ă©tudiants de lâĂ©cole dans la cour. La neige commençait Ă tomber. CâĂ©tait dĂ©cembre et bientĂŽt la trĂȘve de la fin dâannĂ©e. Natsumi salua ses comparses tour Ă tour, câĂ©tait la rĂšgle, puis elle sâĂ©vanouit dans la nuit de la grande avenue bordant lâĂ©cole. Elle devait prendre un train rĂ©gional Ă quelques encablures de lĂ .
Ces annĂ©es dâĂ©colage furent les plus heureuses. Elle Ă©tait enjouĂ©e mais silencieuse, agrĂ©able Ă cĂŽtoyer, mais peu liante, elle ne parlait pas aux garçons, ne se livrait pas vraiment aux autres jeunes filles, mais tout le monde apprĂ©ciait son sens de lâhumour, un peu sarcastique, parfois mĂ©chant mais jamais cruel. Quand elle repartait pour la ville de Matsudo, aprĂšs ses cours, les uns ou les autres lui proposaient parfois de faire le chemin avec elle. Elle disait toujours que cela ne lâintĂ©ressait pas trop de bavasser dans le train, quâelle avait besoin de faire un break entre lâĂ©cole et la maison, quâils avaient eu le temps de parler pendant la journĂ©e. On irait boire une soupe ?
Non, disait-elle, je nâai pas soif, je prĂ©fĂšre rentrer dâune seule traite.
Si Natsumi vivait Ă Matsudo, on ne naissait pas dans cette ville-dortoir. Ses parents avaient dĂ©barquĂ© lĂ , on ne sait plus trop pourquoi, peut-ĂȘtre Ă cause du travail de sa mĂšre, chef de rayon dans un petit magasin de vĂȘtements ou de son pĂšre, comptable dans une grande boĂźte dâĂ©lectronique. Lui, câĂ©tait un taiseux. Quelques mots, jamais un baiser, jamais un compliment.
Encore heureux, commentait-il, lorsque Natsumi parlait de ses succÚs, cela me coûte assez cher.
Kayoko, sa mĂšre, faisait grise mine. Un soir, elle lui confia que son mari avait toujours Ă©tĂ© comme cela et quâelle se demandait mĂȘme comment ils avaient pu concevoir un enfant ensemble. Elle riait, puis prĂ©parait le matelas de Natsumi sur le tatami, en travers du petit salon qui lui servait de chambre.
Maman, questionnait Natsumi, comment vous ĂȘtes-vous mariĂ©s ? Shinto et tout, ou bien vite fait Ă la mairie, au guichet, comme les pauvres ?
Lâargent, et surtout le manque dâargent, Ă©tait une question que Kayoko abordait sans complexe.
Nous ne sommes pas pauvres, Natsumi, ton pĂšre est Ă©conome et prĂ©voyant, et moi, je nâai pas besoin de grand-chose pour ĂȘtre heureuse, avouait-elle avec un regard triste mais serein.
Une fois au lit, Natsumi repassait le fil des Ă©vĂ©nements de la journĂ©e, toujours dans le mĂȘme ordre, jusquâau moment oĂč elle enchaĂźnait sur sa vie future, ses projets, fantasques pour la plupart. Les trains Ă grande vitesse, leurs images extraordinaires et puis le jour oĂč elle pourrait changer de monde : elle deviendrait invisible pour les autres. Kayoko raconta un soir que lorsque son grand-pĂšre avait rendu lâĂąme, il avait murmurĂ© :
Maintenant, je vais enfin savoir comme cela fait quand on sâendort.
Il avait souri, et le temps quâune mouche traverse la petite chambre, son regard sâĂ©tait Ă©vanoui. Il Ă©tait parti sans rien dĂ©ranger autour de lui. Dans quelques instants, les bĂątons dâencens seraient allumĂ©s et les cĂ©rĂ©monies commenceraient. Kayoko essuya une larme :
Tu as cette mĂȘme passion de la nuit et du sommeil que lui, dit-elle Ă sa fille.
Depuis, Natsumi avait grandi, mais elle avait toujours une mĂȘme idĂ©e dans sa tĂȘte, chaque soir : sâĂ©vaporer, disparaĂźtre. Elle lisait des articles, elle voyait des Ă©missions Ă la tĂ©lĂ©vision. On y disait donc que des milliers de gens disparaissent sans laisser de trace, sans mourir, sans donner dâadresse. Alors comment cela se passait-il lorsquâon disparaissait ? Au moment du sommeil, au
moment du plaisir, au moment oĂč lâon perdait la mĂ©moire, au moment de mourir ? MĂȘme si lâon sâĂ©vaporait pour de bon, aux yeux de tous, en vivant toujours mais en changeant de monde, que devenait-on Ă la fin ? Ă ce moment, lâautre Natsumi prenait le relais. Elle lui parlait dans sa tĂȘte. « On prendrait un train, par exemple, et on sortirait du monde de tous les jours, on passerait Ă autre chose, Ă la façon que tu as toujours eue dâarrĂȘter un moment de ta vie en collectivitĂ© pour te dĂ©tourner des autres, sans un mot ou alors un âĂ demainâ, sans implication affective. Natsumi, tu changerais de monde dâun instant Ă lâautre. Personne ne te verrait plus. »
Est-ce quâon changeait dâĂ©tat comme lâeau en glace, comme le thĂ© bouillant en vapeur dâeau ? CâĂ©tait un mystĂšre quâelle serait bien obligĂ©e de percer un jour ou lâautre et pour percer ledit secret, il faudrait bien quâelle passe Ă lâaction. Passager Ă lâaction, comme on le dit dans le monde policier pour un assassin qui a agi une fois le coup fatal portĂ©. CâĂ©tait comme une maladie « sourde » qui ne se dĂ©clare quâau dernier moment. Cela sâagitait Ă lâintĂ©rieur du corps, puis un jour cela se manifestait. Un jour, Natsumi Nakajima serait portĂ©e disparue et elle-mĂȘme sâen rĂ©jouirait.
Natsumi rencontre Tatsuya
Une fois, une rencontre
Ily avait eu la rencontre de Natsumi avec Tatsuya. Moment important dans leur vie, Ă elle surtout. Ce serait provisoire, elle le savait. CâĂ©tait au cours de la deuxiĂšme annĂ©e de lâĂ©cole qui en comptait quatre. Elle avait pris son train comme chaque jour. Assise dans une rame pourtant pleine Ă craquer â câĂ©tait lâheure de pointe du soir â elle avait regardĂ© sa montre-bracelet. Catastrophe, celle-ci Ă©tait arrĂȘtĂ©e ! Comment vais-je faire ? se dit-elle. Je suis foutue sans connaĂźtre lâheure Ă laquelle on vit. Elle regarda dehors au moment de lâarrĂȘt Ă une station. Les horloges Seiko de toutes les gares au travers du pays, aux chiffres vert pĂąle, nâĂ©taient pas toujours visibles Ă cause des voyageurs debout qui en obstruaient involontairement la vue au moment de lâarrĂȘt. Chance ! Elle put distinguer 18h42, avant que le train ne sâarrĂȘte plus loin, cachant cette fois lâhorloge. Elle regarda sa montre qui indiquait 12h10.
Bon sang, dit-elle tout haut, comme nâai-je pas fait attention avant ?
Pardon ? demanda la dame assise Ă sa droite. Excusez-moi, rĂ©pondit Natsumi. Ma montre sâest arrĂȘtĂ©e. Ah ! fit la dame qui dĂ©porta son attention immĂ©diatement pour retourner sur lâĂ©cran de son propre tĂ©lĂ©phone portable.
Natsumi se dit quâelle allait passer par le quartier des commerces de montres, mĂȘme sâil y en a dans tous les coins dans la mĂ©galopole. Elle se leva brusquement et se dirigea Ă grand-peine vers la porte du wagon encore ouverte. Elle força le passage.
Je dois sortir, cria-t-elle.
On se retourna, on se bouscula, on laissa passer la jeune femme, elle sâextirpa du wagon puis la porte se referma et le train partit, la laissant sur le quai, la foule des voyageurs sâĂ©parpillant alors quâune autre se reformait. Elle ne sâeffraya pas. Elle suivit la queue qui prenait lâescalier puis monta une Ă une les marches jusquâĂ lâair libre, empruntant la sortie des professionnels des chemins de fer grĂące Ă son laissez-passer. Les couloirs Ă©taient immenses dans cette station dâIkebukuro et il lui fallut un moment pour se retrouver Ă lâair libre, enfin. Elle traversa la rue piĂ©tonne pour sâengager dans lâartĂšre qui devait la conduire vers son destin immĂ©diat : la rencontre avec Tatsuya, son futur amoureux et compagnon. Le lieu Ă©tait le grand magasin Tokyu Hands, oĂč elle Ă©tait certaine de trouver, Ă lâatelier des montres, au quatriĂšme Ă©tage, un rĂ©parateur agréé.
Que puis-je pour vous ? lui demanda un jeune homme vĂȘtu de la tenue des employĂ©s du grand magasin.
Natsumi sâarrĂȘta sur sa trajectoire qui la conduisait directement au dĂ©partement quâelle connaissait bien. Les montres