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Je me souviens des choses anciennes et je pleure, je me souviens des douceurs anciennes et je tombe,

je me souviens de tout et j’essaye de vivre avec.


forêt de Salins et de ses bisses. Il y avait Pleine lune aux Mayens-de-Sion. Leurs abricotiers étaient en fleur. Un froid sans vent vernissait d’un camaïeu rose tous les visages des spectateurs, leurs fronts épanouis d’attention, leurs doigts engourdis, et le remue-ménage de leur marmaille au babil d’oiseaux insouciants. Un tableau qu’aurait peint quelque maître flamand de la Renaissance. Car s’il y avait Lune pleine sur cette belle colline du Valais, il y avait aussi renaissance. Celle de Chiara Meichtry, qui nous y avait conviés pour une commémoration qui aurait pu être funèbre, mais ne le fut pas. L’évocation de l’agonie, en 1992, de Pascal-Arthur Gonet, son père, mon pote mort du sida quand elle avait quinze ans, et lui trente-six, s’éleva en élégie réconfortante plus qu’en récit d’un chagrin. Une élégie latine à la Properce, ou plutôt à la Rainer Maria Rilke, pour lequel l’élégiaque est « espoir de transformer la souffrance en joie. » Dire son tourment, ce n’est pas le guérir, loin de là. Mais c’est quand même tourner une page : le deuil devient un terreau fertile de poésie. La performance de Chiara, interprétée par elle – en écho à la voix d’ambre et d’ombre de l’admirable comédienne Olivia Seigne – atteignit son acmé, son émotion culminante, tandis que tout fraîchissait dans la nuit, avec cette péroraison à la fois pudique et solaire : Le deuil, ça n’existe pas. C’est la survie qui compte. Jusqu’au jour où elle fait place à la vie. Et la vie, je l’ai choisie, enfin armée pour l’affronter. Armée d’amour à n’en plus finir. Armée de la possibilité de l’amitié. En paix. Je suis Chiara. Et maintenant, c’est vrai.

UN E É LÉ GI E LI B É R ATR I C E

Un crépuscule filamenteux descendit lentement ce samedi 25 mai de la


S’ensuivirent aux Mayens-de-Sion d’autres heures de grâce et de feu, boutées par de la musique islandaise inventive, solidairement bénévole. Des instants de partage graves ou drolatiques (que j’avais fuis trop tôt, peut-être pour cacher des larmes), et que les photographes Philippe Pache et Gilbert Vogt ont capturés à vif pour illustrer un « livre de voyage à travers une soirée ». Ce livre de douleurs sublimées, de mélodies aux rythmes fraternels et de vérité humble, le voici. Gilbert Salem

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La part des ombres  

Aujourd’hui, j’ai trente-six ans. Mon père est mort du Sida. Je ne connais personne dont le père est mort du Sida. Nous n’avons toujours été...

La part des ombres  

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