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Guilhem Causse

Guilhem Causse 74

ISBN 978-2-87356-423-0 Prix TTC : 10,00 €

9 782873 564230

Collection « Que penser de… ? »

Les banlieues

Dans cette brève synthèse, l’auteur tente de répondre aux questions suivantes : Quels sont les éléments à prendre en compte pour comprendre la situation de violence qui secoue aujourd’hui la banlieue ? Ce qui se passe en banlieue est-il seulement un problème des banlieues, ou bien le symptôme d’une difficulté qui touche l’ensemble de la société ? Comme chrétiens, que penser de la crise que traversent les banlieues, et que faire ? Les banlieues nous concernent-elles seulement comme une question qui touche leurs habitants, ou bien comme une question beaucoup plus intime regardant chacun, en particulier notre relation à Dieu et à nos frères, dans une société marquée par l’individualisme et la sécularisation ?

Guilhem Causse

Les banlieues

Photo de couverture : Statue Montreynaud, de Notre-Dame banlieue de de Lourdes Saint-Étienne (Ch. Delhez) ; © Guilhem Causse

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Les banlieues


Guilhem Causse

Les banlieues

Collection « Que penser de… ? »


Guilhem Causse, jésuite, prépare une thèse de doctorat en philosophie. Il travaille par ailleurs avec le JRS (Service jésuite des réfugiés) auprès des demandeurs d’asile à Paris. Au cours de sa formation, il a vécu deux années à Saint-Étienne, dans le quartier réputé difficile de Montreynaud, expérience dont sont tirées ces lignes. Il était chargé de missions à l’externat Saint-Michel (établissement de centre ville, sous tutelle de la Compagnie de Jésus) et présent à Montreynaud pour diverses activités : Maison de quartier, accompagnement des JVE (Jeunes volontaires européens)…

© Éditions Fidélité • 7, rue Blondeau • BE-5000 Namur info@fidelite.be • www.fidelite.be ISBN : 978-2-87356-423-0 Dépôt légal : D/2009/4323/03 Photo de couverture : Montreynaud, banlieue de Saint-Étienne © Guilhem Causse Maquette et mise en page : Jean-Marie Schwartz Imprimé en Belgique


Introduction Banlieues en crise En septembre 2005, j’étais nommé à Saint-Étienne par mes supérieurs jésuites dans une communauté située dans le quartier de Montreynaud. J’avais une mission qui me conduisait à vivre là. Je travaillais quelques heures par semaine à la Maison de quartier, j’accompagnais une équipe de Jeunes volontaires européens, et me rendais régulièrement à l’Accueil Solidarité Insertion Montreynaud, association à destination des personnes isolées du quartier. Le reste du temps, j’intervenais dans un établissement scolaire du centre-ville. Le quartier de Montreynaud fait partie des banlieues dites sensibles. Je n’allais pas tarder à en faire l’expérience. En novembre de la même année éclataient les émeutes consécutives à la mort, le 27 octobre, de deux adolescents, à Clichy-sous-Bois, au nord-est de Paris (La Croix, 11 décembre 2005, « 21 nuits de violence »). Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les violences atteignent un pic avec 274 communes 3


concernées. Le 9 novembre, l’état d’urgence est décrété. Le bilan matériel est lourd. Des milliers de policiers seront déployés, et plus de trois mille deux cents personnes interpellées, dont de nombreux jeunes qui n’étaient pas encore connus des services de police. Le quartier de Montreynaud n’a pas été épargné. Outre les feux de poubelles et les voitures brûlées (la communauté perdra l’une de ses voitures à cette occasion), l’école maternelle et primaire située au bas de notre tour a été incendiée. Le quartier a ensuite pris des airs de zone d’occupation policière avec des véhicules de police et de CRS postés à tous les carrefours. Une fois le calme revenu, nous aurons encore à déplorer au cours des mois suivants rien de moins que quatre cambriolages et deux autres voitures incendiées. Dans un tel contexte de violence, qu’est-il encore possible de faire ? Peut-on dire quelque chose des causes de cette situation ? Y a-t-il des perspectives, des solutions envisageables ? Que penser des politiques mises en œuvre depuis plus de trente ans ? Quelle est la place de l’Église en banlieue, quelles sont ses propositions, ses actions ? En un mot, que penser de la banlieue aujourd’hui ?

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Que penser de ce qui se passe en banlieue ? L’expérience vécue pendant deux années dans le quartier de Montreynaud servira de base à cette analyse. La lecture d’un certain nombre d’ouvrages de sociologie sur la question, ainsi que des nombreux articles de presse parus ces deux dernières années viendront la vérifier. L’analyse historique et sociologique de la situation sera l’horizon sur lequel nous interrogerons la place de l’Église en banlieue. Cette analyse sera nourrie de références aux Écritures, aux textes de la tradition de l’Église ainsi qu’à des philosophes et théologiens. Nous tenterons alors de répondre aux questions suivantes : Quels sont les éléments à prendre en compte pour comprendre la situation de violence qui secoue aujourd’hui la banlieue ? Ce qui se passe en banlieue est-il seulement un problème des banlieues, ou bien le symptôme d’une difficulté qui touche l’ensemble de la société ? Comme chrétiens, que penser de la crise que traversent les banlieues, et que faire ? Les banlieues nous concernent-elles seulement comme une question qui touche leurs habitants, ou bien comme une question beaucoup plus intime regardant chacun, en particulier notre relation à Dieu et à nos frères, dans une société marquée par l’individualisme et la sécularisation ?

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Étapes pour répondre Ces pages n’auront pas la prétention de répondre de manière exhaustive à ces interrogations. Elles seront plutôt une première approche pour ceux qui ne connaissent que peu la réalité des banlieues, ce qui était mon cas voici seulement deux ans. J’ai donc choisi de resituer la question des banlieues dans son contexte historique et social. Ce sera l’objet de la première partie. La seconde partie consistera à écouter ce dont nous témoignent les personnes présentes en banlieues, les habitants d’abord, mais aussi tous les acteurs qui interviennent. Nous serons alors invités à vivre une conversion de notre regard sur ce qui se passe en banlieue. La troisième partie nous conduira à dégager les éléments d’une attitude et d’une manière d’agir en cohérence avec l’Évangile. À chaque étape, nous regarderons la manière dont l’Église se situe. Nous nous appliquerons également à donner des éléments de discernement au lecteur, pour qu’il puisse juger de la manière dont il peut agir à son niveau.


Partie I

La banlieue dans son contexte

Les émeutes de 2005 ont marqué les esprits. Comment en est-on arrivé là ? Que signifient-elles ? Que pouvons-nous faire comme chrétiens et comme citoyens ? Pour répondre à ces questions, commençons par prendre de la hauteur, pour avoir une vue d’ensemble à la fois historique et sociologique.


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Un peu d’histoire 1860 — 1975 : d’une banlieue à l’autre Les banlieues ont une histoire (voir l’article écrit par Annie Fourcault, pour la revue Projet, no 299, de juillet 2007 : « Les banlieues populaires ont aussi une histoire »). Ce que je vais dire concerne la France. De nombreux points peuvent cependant être transposés en Belgique et dans les pays limitrophes. Le lecteur le fera de lui-même. Pour comprendre la situation actuelle des banlieues françaises, il nous faut remonter au milieu du XIXe siècle. La modernisation des villes passe par leur restructuration et la création d’une zone autour de la ville où s’entassent pêle-mêle entrepôts et industries, et tout ce que la ville rejette. Les ouvriers et les plus pauvres, chassés de la ville, ou qui cherchent à se rapprocher des usines, migrent vers cette zone périphérique. Après la première guerre mondiale, les usines sont éloignées vers la grande banlieue. En même temps, la politique de désindustrialisation fait disparaître des secteurs entiers : mé9


tallurgie, chimie. L’entre-deux-guerres voit les banlieues populaires se couvrir de logements médiocres, voire de bidonvilles. Cette situation va évoluer à partir de 1950, au sortir de la seconde guerre mondiale. Sous l’effet du baby boom et de la croissance économique qui attire des populations de province ou de l’étranger, la situation dans 1950, les les villes et les banlieues de- premiers grands vient intolérable. Le grand ensembles mouvement de reconstruction sortent de terre que connaît le pays gagnera bientôt ces zones de misère. Les premiers grands ensembles sortent de terre, destinés à loger en priorité les salariés. On parle alors de cités-dortoirs, lieux où il n’y a quasiment que des appartements, et très peu de services, de commerces. Ce sont des lieux non pas pour vivre, mais pour dormir. C’est la naissance de la banlieue que nous connaissons aujourd’hui comme le théâtre des émeutes de 2005. Mais, pour comprendre ce qui s’est passé, il manque encore une étape importante. Car, pendant que les ouvriers trouvent à se loger, les plus pauvres sont rejetés dans des campements de misère. C’est à cette époque par exemple que le père Joseph Wresinsky arrive dans un camp près de Noisy-le-Grand. Avec ces familles, il créera le mouvement « Aide à toute détresse », connu aujourd’hui comme « ATD Quart Monde ». 10


Dans les années 1970, une série de dispositions vont changer considérablement le visage de la banlieue, en crise chronique dès le milieu des années soixante. Ces dispositions permettent en particulier aux ouvriers d’accéder à l’habitat pavillonnaire. Désormais, il y aura deux banlieues : celle des pavillons et celle des grands ensembles. Les grands ensembles vont se vider rapidement de la population de classes moyenne et ouvrière, et la place désormais vide sera reprise par les plus pauvres venus des campements et bidonvilles. Avec le recul, il est facile de voir que la situation était explosive : arrivent dans la banlieue (désormais, j’utiliserai ce terme pour désigner les grands ensembles) des personnes qui, pour la plupart, sont sans travail, et d’origine étrangère. Ils vont devoir passer leurs journées dans des lieux qui n’ont été prévus que pour dormir. Ils vont se retrouver dans des lieux construits près d’usines où ils ne travaillent pas, et loin des centres-villes où ils pourraient vivre au contact de cette société qu’ils connaissent mal, au double sens qu’ils la connaissent peu, et que ce qu’ils en connaissent n’est pas très encourageant. Le sentiment d’être traité injustement ne va cesser de grandir. Montreynaud, la banlieue de Saint-Étienne, est l’une des dernières cités construites. Avant même qu’elle ne soit terminée, l’expérience des autres cités en France a tourné à l’échec. Les appartements 11


construits se vendent mal, ou se sous-louent immédiatement. La majeure partie des immeubles est alors consacrée à l’habitat social. Le quartier n’a pas eu le temps de vivre l’ère idyllique promise par les prospectus.

Le peuple des banlieues Nous savons maintenant que ceux qui habitent la banlieue ne sont pas ceux qui y étaient attendus. Mais dire que ce sont les plus pauvres qui sont arrivés dans Pas ceux qui y les banlieues n’est pas suffisant étaient attendus pour comprendre la complexité de la situation actuelle. Car chaque habitant des banlieues a une histoire, peu connue du reste de la population française. Pour présenter le peuple des banlieues, je choisis l’ordre chronologique de leur arrivée. Au début, dans les années 1960, nous le savons, ce sont des personnes ouvrières de classe moyenne. Parmi eux, il y a des Français de souche (selon l’expression consacrée), ainsi que des immigrés venus d’Italie, de Pologne, d’Espagne, du Portugal, etc. Chaque ville connaît ses immigrés. À Saint-Étienne, par exemple, à cause des mines, les Polonais sont venus nombreux. Ces personnes, profitant de la loi sur le logement pavillonnaire, quittent la cité. Des lotis12


sements sont même organisés pour que les nouveaux arrivants s’entraident dans leur construction, comme c’est le cas pour le lotissement des « Castors », en bas de Montreynaud. Dans ce cas, le changement géographique n’est que de quelques centaines de mètres, mais dans les têtes, c’est tout un monde qui change avec l’accession à la propriété d’une petite maison. En même temps sont arrivés des hommes du Maghreb. Entre 1956 et 1962, le Maroc, la Tunisie et finalement l’Algérie deviennent indépendants. Ces hommes, que les industriels étaient allés chercher parmi les paysans des campagnes algériennes, marocaines et tunisiennes, lorsqu’elles étaient encore françaises, doivent choisir de rentrer dans leur pays ou de rester dans un pays où ils sont désormais étrangers. Beaucoup décideront de rester, n’ayant guère de perspective de trouver du travail dans leur pays. Mais, si leur situation n’était pas facile avant l’indépendance de leurs pays, elle devient encore plus difficile ensuite. Ces hommes vont habiter des foyers, mais aussi les banlieues. Peu à peu, leurs familles vont arriver, des enfants vont naître en France. Ils forment ce que l’on appelle la deuxième génération, en âge aujourd’hui d’être de jeunes parents, et d’engendrer les troisièmes générations. Les personnes originaires du Maghreb forment en nombre la majorité de la population des banlieues. 13


Au cours des ans sont arrivées des personnes d’autres horizons. En 1975, des Vietnamiens arrivent avec les boat people. Ils formeront également une communauté importante, bien que discrète. S’ils vivent au début dans les banlieues, rapidement, ils parviennent à créer de petites entreprises et, dès qu’ils le peuvent, ils quittent le quartier. À Montreynaud, plusieurs ont construit des pavillons à proximité du quartier ; mais, là encore, comme les « Castors », ils ont quitté la cité. Cependant, ils restent présents à la communauté chrétienne du quartier, offrant leur aide particulièrement pour les aspects matériels. Aujourd’hui, les personnes qui arrivent proviennent de l’Europe de l’Est, d’Afrique Noire et du Maghreb. Ceux que j’ai connus arrivent du Congo et d’Angola. Ils sont désignés par l’administration comme demandeurs d’asile, ou plus largement, lorsque leur demande a abouti à un rejet, sans papiers. Ils n’ont officiellement pas le droit de travailler, mais n’ont pas d’autre choix que de travailler « au noir » pour survivre. Mais c’est un autre sujet, qui mériterait un livre à lui seul. Pour que le tableau soit complet, n’oublions pas toutes ces personnes du quart monde, françaises de souche pour la plupart, et qui ont échoué dans ce quartier par les soins de l’administration. À Montreynaud, pendant de nombreuses années, l’habitude était de réserver des appartements pour les 14


personnes sortant de l’hôpital psychiatrique, ainsi que pour les personnes sans domicile (SDF) pour leur première réinsertion. Ils étaient regroupés dans une tour : il est facile d’imaginer ce qu’elle est devenue au fil des ans. Aujourd’hui, le peuple de la banlieue est cosmopolite. Il y a des personnes venues de tous les coins du monde, certains venus des campagnes françaises au moment de l’exode rural, d’autres échoués là à l’issue d’un processus d’exclusion sociale, certains sont là depuis trois générations, d’autres viennent d’arriver, certains sont chrétiens, d’autres Aujourd’hui, musulmans, d’autres boudle peuple dhistes, d’autres ne savent plus de la banlieue est cosmopolite trop bien ce qu’ils sont. Et, au milieu, quelques rares Français de classe moyenne, des militants communistes, des chrétiens engagés, des prêtres, des religieuses et des religieux.

Politiques de la ville Face à cette situation, l’État a multiplié les politiques. Commençons notre parcours en 1973, date à laquelle la circulaire « barres et tours », autrement appelée circulaire Guichard, met un coup d’arrêt à la construction des grands ensembles. Cette circu15


laire vise à lutter contre la ségrégation sociale par l’habitat. À partir de cette date, toutes les politiques vont tenter de résoudre l’épineuse question de la ghettoïsation des banlieues. Il est ici intéressant de voir les différentes pistes suivies. Les premières mesures sont essentiellement des fonds pour l’aménagement urbain. L’idée est que la réhabilitation du lieu va favoriser la vie sociale. En 1981 éclatent les premières émeutes urbaines dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux. Une leçon est tirée de ces émeutes : l’aménagement urbain est insuffisant. Les nouvelles mesures concernent les jeunes et, en particulier, la question de leur insertion professionnelle et sociale. En décembre 1981 sont créées les fameuses « zones d’éducation prioritaires » (ZEP) et l’année suivante sont mises en place les Missions locales. Des mesures de prévention et de répression sont également lancées. Entre l’éducation et la répression, un équilibre devra être trouvé. Notons ici que la politique de la ville ne concerne en réalité que les quartiers sensibles, et qu’elle se double sans le dire d’une politique de l’immigration. Les jeunes mis en cause dans les émeutes sont les jeunes issus de l’immigration et d’un échec de l’intégration. L’étape suivante aura lieu en 1990, après les émeutes de Vaulx-en-Velin. Est nommé pour la première fois un ministre de la Ville. En 1991 paraît le rapport Delarue, intitulé « Banlieues en dif16


ficulté : la relégation ». Il est suivi par deux décisions d’importance : le lancement des premiers « grands projets urbains » (GPU), et l’instauration du Service national ville. Ce service permettra aux associations qui travaillent dans les banlieues de recevoir de nombreux volontaires. Signalons en particulier ici les Scouts et Guides de France à qui le ministre de la Ville demande de prendre à bras-lecorps la question des banlieues. Ils proposent les « Scouts plein vent ». En 1996, des dispositifs destinés à attirer les entreprises en banlieue sont mis en place : les zones franches urbaines. En 1999, le GPU est remplacé par le GPV (grand projet de ville) encore en vigueur aujourd’hui. À partir de 2003, avec la loi Borloo, commencent les démolitions pour « casser les ghet-

Les « Scouts Plein Vent » Les Scouts et Guides de France proposent tous les deux ans des « Camps pour tous ». Le concept est simple : des chefs scouts et des animateurs de quartiers vont animer ensemble des camps pour les enfants des banlieues, selon la pédagogie scoute. D’autres groupes scouts accueilleront en leur sein, pour le camp d’été, des jeunes venus des banlieues. Malheureusement, la suppression du Service national entraînera la fin du Service ville et de grandes difficultés pour les associations de remplacer les volontaires. 17


tos », la construction de nouveaux logements destinés à favoriser la mixité sociale et la réhabilitation du reste. Mais la rénovation prend du retard. Fin 2007, elle a déjà pris deux ans de retard. L’agence créée pour gérer les fonds destinés à cette rénovation (ANRU), dispose désormais d’une trésorerie pléthorique, constituée par toutes les subventions qui ne sont pas encore allouées. Elle s’est donc vu diminuer ses crédits de quinze pour cent sur le budget de 2008, ce qui va rendre difficile son financement. Certains dénoncent en plus les procédures trop tatillonnes de l’agence qui entravent les projets. Une autre difficulté tient au manque d’entreprises du bâtiment disponibles pour ces travaux. Au niveau social, en 2005, un plan est lancé, qui vise l’emploi, le logement et l’éducation. En 2008, la banlieue devient une « priorité nationale », dont l’axe majeur est l’égalité des chances. Cette politique promet d’être décentralisée et ciblée sur les cent quartiers les plus difficiles. Elle sera attentive à développer les transports en commun, et à encourager davantage encore les entreprises à s’installer dans ces quartiers. Si, comme pour toute promesse politique, il est urgent d’attendre les résultats avant de juger, un point est cependant à mettre en valeur pour sa nouveauté : c’est l’insistance pour resituer la question des banlieues dans la question de la ville au sens large. « On ne résoudra pas les problèmes des quartiers par un énième plan qui se 18


résumerait à leur donner encore plus de moyens, mais par le désenclavement physique, culturel, psychologique, économique des quartiers, en recréant du lien entre tous les espaces de la ville », déclare Christine Boutin, ministre de la Ville. Le point de passage de toute politique efficace est désormais clairement défini, reste à l’emprunter… Par ce dernier point, nous concluons notre parcours historique. Il nous a conduits à la situation actuelle, en nous invitant à ne pas nous centrer exclusivement sur la banlieue, mais à chercher à la comprendre dans l’ensemble du contexte actuel. Nous verrons alors que ce qui se passe en banlieue, loin d’être une exception, est le révélateur d’une crise bien plus Révélateur profonde et générale. Elle apd’une crise bien paraît à travers trois champs plus générale mis en lumière par les études sociologiques contemporaines : la mondialisation, l’individualisme et la sécularisation. Ce dernier point nous conduira vers la question de la place de l’Église dans ce contexte.


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La banlieue dans la société aujourd’hui

A

UJOURD’HUI,

les habitants des banlieues crient justice. Les émeutes de 2005 révèlent un long processus de ghettoïsation (voir Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, sous la direction de Véronique Le Goaziou et Laurent Mucchielli, Paris, La découverte, 2006). Une série de facteurs se conjuguent pour rendre la situation délicate : des familles économiquement en difficulté, nombreuses et souvent monoparentales ; une absence de mixité sociale et une concentration des populations issues de l’immigration ; des handicaps familiaux face à l’école ; une discrimination à l’embauche en raison du lieu d’habitat, des pratiques culturelles, voire de la couleur de la peau ; un taux de chômage deux à trois fois supérieur à la moyenne (25 % et jusqu’à 50 % pour les jeunes de 16 à 25 ans) ; des problèmes de santé récurrents ; un isolement relationnel ; des rapports conflictuels aux institutions (et à la police en par21


ticulier) ; une absence de représentation politique ; un taux de délinquance plus fort qu’ailleurs. Les difficultés pour accéder à un statut social se multiplient. La pauvreté, plus qu’un état, est un processus. Or, ce processus d’exclusion est toujours en marche.

Mondialisation En quoi la mondialisation accentue-t-elle la crise des banlieues ? Posons-nous cette question sur les différents plans qui régissent les relations humaines : économique, politique, religieux. Sur le plan économique, les conséquences de la mondialisation sur les banlieues sont claires : ceux qui, ayant fui leur pays pour des raisons diverses, et qui ont réussi à arriver jusqu’à la France, se retrouvent dans les villes. Les autorités, sommées de les prendre en charge, trouvent les places là où elles sont, dans les banlieues. Les pauvres rejoignent les pauvres. Ceux qui sont déjà là vivent une situation de précarité : ils voient d’un œil critique ces nouveaux venus. À ces personnes qui sont démunies de tout, à qui on refuse le droit de travailler, et dont le droit au logement est bafoué, se tournent vers les associations, dont beaucoup d’associations chrétiennes, pour la nourriture et le logis. Pour les aider dans les démarches administratives de régularisa22


tion, pour trouver des formations ou un emploi, d’autres associations prennent le relais. Mais nous voyons que la question de la crise des banlieues prend soudain une dimension internationale. Ce qui s’y joue est intimement lié à la politique européenne en matière d’immigration et d’aide au développement. La banlieue souffre aussi des grandes manœuvres électorales. Elle est peinte alors comme zone de non-droit, à sécuriser, comme lieu où des jeunes issus de l’immigration brûlent des voitures et agressent les personnes. La réponse immédiatement proposée (des propositions de fonds ont suivi, comme En lien direct avec la politique il a été dit plus haut) consiste, d’une part, au renforcement du européenne dispositif sécuritaire qui enen matière cercle la banlieue pour éviter d’immigration que les violences ne se propagent aux villes et, d’autre part, au durcissement des politiques d’immigration. Or, ce discours confond deux populations : d’un côté, des jeunes de la banlieue, de la troisième génération d’immigrés et, d’un autre côté, les immigrés actuels, en provenance d’Europe de l’Est et d’Afrique Noire. Si des premiers sont impliqués dans les émeutes de 2005, ce n’est pas le cas des seconds. Or, le résultat est une stigmatisation, globale et injuste, de l’ensemble des jeunes de banlieue tout comme des immigrés. Sans 23


compter qu’est posée de nouveau la question précédente : de même que l’on peut demander si la fermeture des frontières est la meilleurs manière de gérer la crise mondiale et l’immigration, l’édification d’un mur policier est-elle une mesure adaptée face à la crise des banlieues ? Enfin, la banlieue est l’une des victimes collatérales de la politique américaine et occidentale au Proche-Orient. L’islam en banlieue était traditionnellement un islam de base familiale : c’est dans la famille qu’il se vit, par la famille qu’il se transmet. Cet islam est, depuis des années, traumatisé par la crise que vivent les familles : chômage, perte d’autorité parentale, clivage culturel entre les générations. Cette situation avait conduit à la révolte des beurs contre Le Pen dans les années quatre-vingt, révolte laïque. Depuis la première Guerre du Golfe, l’évolution est notable (voir Jean-Luc Brunin, L’Église des banlieues, l’urbanité : quel défi pour les chrétiens ? Paris, L’Atelier, 1998). L’islam est redevenu une référence. Il est d’abord une référence pour l’État : la réaction sécuritaire, avec l’instauration de l’État d’urgence suite aux émeutes, qui a aussi été provoquée par la peur du terrorisme. Les enquêtes ont montré que ces craintes étaient infondées. Elles dénotent tout de même un état d’esprit. L’islam devient aussi une référence pour les jeunes dans les banlieues : ils s’identifient aux situations d’injustice vécues par les Palestiniens et les Irakiens, et le 24


pas à franchir pour identifier la France à l’oppresseur occidental n’est pas loin. Cette victimisation se double d’une appartenance réaffirmée à l’Islam, et d’une réaction envers le christianisme tel qu’il est proclamé par le président américain. Cela dit, les jeunes que j’ai rencontrés étaient bien loin de l’islamisme, et leur islam se résume souvent à la pratique du ramadan. La résistance à l’islamisme pourrait d’ailleurs bien être liée à l’individualisme dont nous allons traiter maintenant. Voilà trois manières dont la mondialisation pèse sur la situation dans les banlieues. Elle renforce la précarité économique, attise les rivalités entre communautés définies par les origines nationales ou religieuses, accentue le fossé entre la banlieue et le reste de la société. Plus la France monte des murs contre les pays du Sud, plus elle se coupe à l’intérieur d’elle-même, des habitants des banlieues. Sur ces trois aspects, les chrétiens sont appelés à agir. Mais nous y reviendrons dans la troisième partie lorsque nous verrons qu’une autre manière d’envisager la mondialisation est possible.

Individualisme La crise des banlieues est aussi le reflet d’un élément constitutif de notre société : l’individualisme. Nous verrons cet effet sous deux angles : l’appa25


rence et l’appartenance. Mais, d’abord, qu’est-ce que l’individualisme ? C’est essentiellement le fait de considérer l’individu comme la référence dernière de toutes choses. Par exemple, lorsque l’on me demande de me présenter devant une assemblée, je commence par mon nom, et j’ajoute ce que je fais comme activité, quels sont mes loisirs, mes passions. Je me définis par ce que je fais, par ce que je possède, par L’individu mon CV, etc. Pour comprendre commeréférence ce qu’a de particulier cette madernière nière de faire, rappelons que, detouteschoses dans d’autres cultures, l’identité est donnée par l’appartenance à un lieu, une région ou un village, reconnaissable dans le nom que l’on porte. D’autres cultures donnent l’identité par la lignée paternelle : le nom est alors composé des prénoms des pères, grands-pères, arrière-grandspères. Dans ce dernière cas, ce qui assure la solidité de l’identité, c’est la qualité de l’histoire familiale, les actions héroïques des ancêtres. Disons que la personne dispose de la grandeur de ses aïeux pour fonder son identité. Si l’individu est la référence dernière, il faut que cette référence soit solide, et aucun recours n’est possible ni aux aïeux, ni au village natal, ni à la famille, ni à la religion. L’on ne peut et l’on ne doit compter que sur soi. Comment vais-je donc faire pour renforcer mon identité ? Il y a diverses ma26


nières. Mais la société nous en propose une : l’apparence. L’apparence est tout un ensemble, qui doit être perçu au premier coup d’œil : le coiffure parfaite, les vêtements de la bonne marque, les ustensiles dernier cri (téléphone portable, gadgets informatiques, sac à dos ou en bandoulière, etc.). Mon identité tient dans mon image. Il faut de l’argent pour se procurer ces vêtements et accessoires. L’écart se creuse économiquement entre riches et pauvres. Et il se creuse plus encore culturellement : au premier coup d’œil, vous êtes classé, répertorié. L’identité par l’image isole les personnes, et l’autre devient un concurrent ou un miroir pour se faire valoir. Dans ce processus d’isolement, les premières victimes sont les plus fragiles, ceux qui sont déjà isolés, et qui le deviennent encore plus si c’est possible. Un effet paradoxal de l’individualisme et de cette quête d’image, c’est la quête d’appartenance à un groupe visible. En effet, l’image poursuivie par l’individu n’est pas une image qu’il se fait dans sa tête et qu’il cherche à réaliser. C’est Mon identité d’abord une image que les tient dans autres vont pouvoir reconnaître mon image et admirer. C’est donc une image bien connue, celle que proposent les magazines. On assiste alors à un phénomène d’uniformisation des apparences, et de différenciation selon les milieux. Certains n’hésitent pas à parler de tribus. C’est ainsi que les jeunes des 27


banlieues adoptent une manière de s’habiller et de se comporter qui leur permet de s’identifier entre eux, et d’être identifiés par les autres. C’est indispensable pour fonder leur identité. Les jeunes de tous les milieux agissent de même, sauf que, pour les jeunes des banlieues, l’effet est désastreux, car il aggrave leur isolement social. Ne croyons pas que c’est simplement en changeant de vêtements qu’ils pourront s’intégrer. Car, dans le processus de consolidation de l’identité, le vêtement prend une part essentielle. Un exemple typique : alors que j’accompagnais un jeune pour son premier jour de formation, il ne lui est pas venu à l’esprit que le fait de garder son bonnet dans l’atelier pouvait être considéré comme un manque de respect par le formateur. Lui demander brusquement de le retirer n’a eu qu’une seule conséquence, provoquer le refus de ce qu’il considérait comme une humiliation, un manque de respect à son égard. Le malentendu était complet. Mais cette uniformisation peut aussi provoquer la réaction extrême inverse, avec le refuge dans des codes vestimentaires exotiques, comme peuvent l’être en France les vêtements de l’Islam traditionnel du Maghreb. On retrouve alors une confusion fréquente chez les traditionalistes, entre les éléments culturels (comme les vêtements et certains comportements) et les éléments proprement religieux. La double quête d’apparence et d’appartenance que provoque l’individualisme dans notre société 28


marquée par la consommation accentue non seulement le processus d’exclusion des habitants des banlieues, tout particulièrement ici des jeunes, mais aussi les coupe les uns des autres à l’intérieur même de la banlieue, brise les solidarités possibles entre eux. À ce point, nous pouvons opérer un premier basculement : l’exclusion que vivent les habitants des banlieues ne vientelle pas révéler un processus à La solidarité l’œuvre dans toute la société, comme un processus d’individualisafondement tion qui va vers l’isolement de de l’identité plus en plus grand, vers des solitudes profondes, dont l’une des manifestations paradoxale est la quête d’appartenance à des groupes très identitaires définis par l’exclusion de celui qui n’est pas comme soi ? Agir contre l’exclusion des habitants des banlieues, agir pour qu’ils retrouvent une pleine place dans le concert national, passera par la recherche d’une nouvelle manière de vivre où la solidarité retrouve une place fondatrice de l’identité.

Sécularisation C’est ici que vient une dernière caractéristique de notre société, la sécularisation. Comme nous allons le voir, la sécularisation fonde aussi bien la mon29


dialisation que l’individualisme. Une bonne compréhension de ce qu’elle est nous permettra de découvrir une autre manière, plus évangélique, plus humaine, d’aborder les questions liées à l’identité, questions qui touchent de plein fouet les personnes en banlieue. Qu’est-ce donc que la sécularisation ? C’est « un processus par lequel des secteurs de la société et de la culture sont soustraits à l’autorité des institutions et des symboles religieux » (voir Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Paris, Centurion, 1971). En d’autres termes, nous quittons une époque où des institutions avaient prise sur la totalité des existences de ceux qu’elles dominaient. En France, l’État laïc et républicain proposait des principes intangibles et absolus que tous acceptaient : liberté, égalité, fraternité, ainsi qu’une indéracinable foi au progrès scientifique et technique. Dans l’Église catholique, la hiérarchie des prêtres, des évêques et du pape assurait l’unité grâce à l’autorité accordée de manière intangible et absolue par Dieu à ses ministres. Les principes des uns comme des autres étaient considérés comme sacrés. La sécularisation consiste en une désacralisation de ces principes. Il n’y a plus aucune vérité éternelle et immuable, mais toute vérité se forme dans la conscience du sujet qui la prononce. Ainsi, je ne peux me prononcer sur la vérité de ce que l’autre croit, non pas parce que je n’ai pas d’avis sur la 30


question, mais parce que je ne suis pas à sa place, et que je ne peux pas parler pour lui. Il est autonome, et vouloir parler à sa place serait un manque de respect pour son humanité. Ceci n’épargne aucune religion, ni le christianisme, ni l’islam. La conséquence pour le religieux est immédiate (voir Jean-Marie Donégani, « Religion et politique » in Olivier Galland, Yannick Lemel, dir., La société française, Paris, Armand Colin, 2006) : ce que je crois dépend de ma conscience, qui est inviolable. Aucune institution, ni l’État, ni l’Église ne peut accéder à ma conscience. Rien de ce qui est public n’a accès au privé. Ce n’est plus l’Église qui fait l’unité de ce que je crois, c’est moi. Je ne me définis plus par un héritage à recevoir, mais par une quête d’identité jamais totalement achevée. La première réaction de l’Église a été la crainte d’une perte d’influence, d’une généralisation de l’indifférence religieuse. Cette réaction s’appuie sur l’effet visible de la sécularisation : les églises se vident, l’Église comme institution ne fait plus recette. Mais, plus qu’à une perte du religieux, nous assistons à sa transformation. En effet, si l’institution n’est plus la référence ultime de l’identité, elle n’en demeure pas moins une référence indispensable : le sujet recourt aux institutions pour y chercher une attestation de ses croyances, non une appartenance. Il cherche non d’abord une structure, mais un semblable en qui il puisse avoir confiance. Dans ce contexte, la transmission de la foi n’est pas 31


celle d’un contenu, mais plutôt d’une plausibilité. D’autre part, le sujet recourt à l’institution étatique pour lui garantir la liberté de conscience, dont la liberté religieuse. Nous découvrons ainsi que si l’identité est singulière, elle est autant privée que publique, et elle est en engendrement. Une nouvelle place est offerte aux institutions, que ce soit l’Église ou l’État, une place qui ne soit plus en surplomb du monde, mais avec et pour eux, en position d’accompagnement d’une identité en genèse. Dans ce cadre, nous pouvons réinterpréter positivement l’individualisme comme la recherche du bien commun qui refuse de négliger le bien propre de l’individu. Et l’universalité promue par la mondialisation peut, elle aussi, prendre une autre figure : face à une universalité de surplomb d’une mondialisation purement économique qui tend à tout uniformiser, une autre universalité apparaît, celle de la possibilité offerte à chacun d’accéder à une expérience fondatrice de soi et du monde. La tradition chrétienne ici retrouve toute sa place grâce au chemin spirituel dont elle a l’expérience et qu’elle peut nommer et proposer. Cette perspective nouvelle sur les trois éléments que nous venons d’examiner, la mondialisation, l’individualisme et la sécularisation, représente une ouverture d’importance pour la question des banlieues. Nous y reviendrons dans la troisième 32


partie de cet ouvrage. Auparavant, il nous faut revenir sur la manière dont l’Église et les chrétiens qui la constituent se sont exprimés et ont agi avec et pour les habitants des banlieues. Nous verrons ainsi plus clairement le point où nous en sommes, et l’horizon qui se présente.


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L’Église et la banlieue

L

parcours que nous venons de faire nous conduit à nous demander quelle est la situation actuelle de l’Église par rapport à la société. Ensuite, nous regarderons sa position vis-à-vis des exclus. Enfin, nous nous attarderons quelques instants sur la situation particulière de Montreynaud, lieu d’initiatives exemplaires. E

La situation de l’Église dans la société La sécularisation a remis en cause la vision d’un univers total, ainsi que le mythe du progrès. Elle conduit à une position plus modeste, à partir des années 1960. Le concile Vatican II comprend cette nouvelle situation, et quitte une position surplombante désormais irrecevable. Il propose une sagesse, reconnaissant les acquis de la modernité, tout en dénonçant ses dangers (pour une analyse complète, voir Christoph Theobald, Le christianisme comme style. Une manière de faire de la théologie en 35


postmodernité, I, Paris, Cerf, coll. « Ouverture », 2007). L’acquis principal est l’autonomie de l’homme en sa conscience, et le fait qu’il est en position d’apprendre sans cesse. Il a appris en particulier une chose essentielle, que la violence n’apporte jamais aucune issue heureuse aux conflits. L’Église reconnaît aussi l’existence d’autres traditions, à égalité de respect, inaugurant une ère féconde du dialogue interreligieux et du dialogue œcuménique. Prise dans la tourmente des oppositions entre progrès et tradition, héritées de la période d’avant la sécularisation, l’Église n’a pas véritablement pu repenser en profondeur sa manière d’être et de faire en fonction de la situation nouvelle. L’individualisme, comme nous l’avons vu, a relativisé les valeurs, faisant de la conscience l’ultime critère. Cela veut dire que l’Église ne peut plus simplement affirmer des valeurs, mais qu’elle doit aussi accompagner chacun dans leur mise en œuvre. Les Institutions qui n’ont pas pris ce tournant perdent de la force car elles ne remplissent pas le rôle désormais attendu d’elles. Vatican II donne toutes les clés pour faire face à cette situation nouvelle. Il propose pour cela une nouvelle forme de la doctrine de l’Église, une forme pastorale. Il le fait en distinguant trois pôles. Deux pôles sont sur un axe horizontal : le premier est la relation de l’Église à elle-même, et le second la re36


lation de l’Église à la société. Cette séparation est le fruit de la sécularisation, avec la prise en compte du fait que l’Église est désormais dans la société, de plain pied avec elle. Le troisième pôle, vertical par rapport aux deux premiers, représente la relation de l’homme à Dieu. Cet axe est Prendre en bouleversé par la sécularisacompte le tion. Il n’est plus à penser sur destinataire un modèle d’instruction descendante, mais sur un modèle d’expérience de communication. Ce pôle nouvellement situé va transformer de l’intérieur les deux autres pôles, dans la manière dont l’Église se comporte avec les autres, et avec sa propre histoire. C’est ce que signifie la pastorale : il n’y a pas d’annonce de l’Évangile sans prendre en compte le destinataire. Cela crée une tension entre le contexte historique des destinataires et l’unité interne de la vérité proposée. Les interlocuteurs sont invités à chercher ensemble. Ainsi, les trois pôles et les deux axes sont en place à la clôture du concile, mais leur articulation concrète dans la vie quotidienne de l’Église reste à faire. C’est ce que l’on appelle le travail de réception. Vingt-cinq ans après Vatican II, Redemptoris missio recentre la mission sur l’Église, et les propositions qu’elle va faire à la société. Peu à peu, l’Église prend conscience que sa nouvelle situation dans la société n’est pas un renoncement à la transcen37


dance dont elle est porteuse. Au contraire, située aux côtés des personnes, elle accompagne chacun dans sa quête intérieure de transcendance, lui proposant des mots et des signes pour la signifier. Le religieux qui a quitté la sphère publique institutionnelle revient en force à travers les individus. Dans les années quatre-vingt, le rapport Defois encourage cette présence à la société, tout en mettant en garde contre deux dérives possibles de la sécularisation : la négation de la dimension sociale de la foi (dérive de l’individualisation) et la spiritualisation (privatisation du croire, et rejet de son expression publique). Enfin, s’il est vrai que l’interlocuteur doit être pris en compte, cela ne doit pas aller jusqu’à oublier que notre mission vient de Dieu, que c’est le Christ qui nous envoie. La sécularisation a mis l’Église dans une humble place, aux côtés des hommes. Elle a permis aussi de retrouver la place que l’Évangile donne aux plus pauvres, au cœur. C’est ce que nous allons voir avec le paragraphe suivant.

L’Église et les exclus La doctrine sociale de l’Église date de 1891. Elle est donc très récente, à l’échelle de l’Église et de la société. Elle apparaît en même temps que l’industrialisation de l’Europe. L’Église, écoutant ce que lui 38


La doctrine sociale de l’Église en quelques mots La doctrine sociale de l’Église rappelle quatre grands principes : la dignité de tout homme, le principe de subsidiarité, la destination universelle des biens et la solidarité. La solidarité, qui se référait originellement à la communauté des membres de la classe ouvrière, finit par renvoyer à tout ce qui unit les hommes (voir l’article « Société » dans le Dictionnaire critique de théologie, sous la direction de Jean-Yves Lacoste, Paris, PUF, 1998). La subsidiarité permet d’équilibrer dans une société l’unité du tout et la diversité des parties. Le principe a aujourd’hui un double sens : 1- la société ne doit pas prendre en charge des fonctions qui sont de la compétence des individus, et 2une société d’ordre supérieur ne doit pas prendre en charge des fonctions dont est parfaitement capable une société d’ordre inférieur.

font remonter les chrétiens, s’y montre attentive aux situations dramatiques que vivent les ouvriers soumis à des conditions de travail très dures. Elle s’adresse autant aux patrons qu’aux ouvriers. Si on l’applique à l’attitude que les chrétiens sont invités à avoir envers les habitants des banlieues, les conséquences sont les suivantes : prenant au sérieux le fait que ce sont nos frères qui sont en situation de grande souffrance dans la banlieue, nous sommes 39


invités à nous approcher d’eux pour leur signifier que nous sommes avec eux. Le second principe de subsidiarité, nous indique la manière de nous approcher. Ce ne doit pas être en faisant à leur place, ou en faisant des choses pour eux, mais en leur permettant de déployer leurs propres capacités, mises à mal par le contexte d’exclusion dont ils sont victimes. Ces conséquences ont été exprimées par l’Église à de nombreuses reprises. En 1971, par exemple, Paul VI rappelle la responsabilité politique des chrétiens, et invite l’Église à rejoindre « les hommes entassés dans une promiscuité urbaine qui devient intolérable, pour leur apporter un message d’espérance, par une fraternité vécue et une justice concrète » (Jean-Luc Brunin, op. cit.). Il reprend en cela l’intuition de Gaudium et Spes, qui présente l’Église comme signe et moyen de l’unité avec Dieu et entre les hommes. Notons au passage que le message d’espérance n’est pas simplement en paroles, mais en fraternité vécue et en justice concrète. Ces deux éléments renvoient chacun à notre propre discernement : comment, dans la situation qui est la mienne, puis-je vivre cette fraternité avec les personnes habitant en banlieue ? Comment puis-je contribuer concrètement à une justice plus grande ? Comment vais-je me disposer à mieux entendre les appels de ces personnes en souffrance dans les marges ?

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Une texte de l’Évangile pourra ici nous éclairer : le bon Samaritain (Lc 10, 25-37 ; voir l’encadré cidessous). À la question d’un maître de la Loi « Qui est mon prochain ? », Jésus répond par cette histoire, que nous pouvons interpréter ainsi : mon prochain n’est pas celui qui a priori est proche de moi, de mon peuple, de ma famille. Mon prochain n’est même pas quelqu’un d’autre. C’est moi qui deviens le prochain d’un autre dans la mesure où je m’approche de lui. Mais, pour m’approcher, encore faut-il que j’entende son appel, qu’il devienne prioritaire sur mes occupations du moment. M’approcher de celui qui souffre signifie un détour. La solidarité est à ce prix. La situation des personnes vivant en banlieue

Le bon Samaritain (Luc 10, 25-37)

Pour mettre Jésus à l’épreuve, un docteur de la Loi lui posa cette question : « Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toimême. » Jésus lui dit : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. »

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Mais lui, voulant montrer qu’il était un homme juste, dit à Jésus : « Et qui donc est mon prochain ? » Jésus reprit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé, roué de coups, s’en allèrent en le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de pitié. Il s’approcha, pansa ses plaies en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.” Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme qui était tombé entre les mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répond : « Celui qui a fait preuve de bonté envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi fais de même. »

est proche de celle du blessé. Ils ne sortent pas de la banlieue. C’est donc à nous d’aller vers eux. La banlieue signifie l’absence de lien ; or, l’Église est médiatrice de ce lien. L’Église est appelée à manifester le « nous » par-delà la frontière des quartiers. 42


Cela passe certes par une présence aux jeunes, aux parents, aux familles, mais aussi aux chrétiens qui déjà y sont à l’œuvre. En contrepoint de ce texte, où les habitants des banlieues peuvent apparaître par trop passifs, citons toutes ces rencontres où le Christ est surpris par la foi qu’il découvre chez ceux qui viennent à lui. Des personnes d’autres cultures, d’autres pratiques religieuses provoquent chez lui cet étonnement mêlé d’action de grâce : « Ta foi t’a sauvé ! » Dieu est déjà à l’œuvre en ces lieux d’exclusion. Il est avec ces peuples prisonniers des banlieues comme il est avec le peuple hébreu réduit en esclavage en Égypte. Écoutons ici le père Wresinsky, fondateur d’ATD Quart Monde, parler du peuple de la misère, le peuple des bidonvilles. Bien que dans la misère, c’est un peuple. Il va accompagner sa libération en lui donnant la parole, puis les moyens de comprendre sa situation pour pouvoir en sortir lui-même, en compagnonnage avec d’autres. Le premier acte, fondateur de notre identité de chrétiens, et de signifier à l’autre, surtout celui qui est dans la misère, qu’il est mon frère, à égalité de dignité, et que c’est ensemble que nous allons créer un espace où lui et moi vivrons des fruits qui naîtront de cette fraternité vécue.

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L’exemple de Montreynaud Nous approchant des banlieues, nous nous apercevons que nous ne pouvons plus parler des banlieues en général. Chacune a ses particularités, ses forces et ses faiblesses. Chaque banlieue est à l’image de ses habitants, unique. Je vous propose donc de nous approcher d’une banlieue, Montreynaud, quartier sensible de Saint-Étienne, dans laquelle j’ai vécu deux ans. Dans la partie suivante, nous reviendrons sur ce que disent les personnes qui vivent dans cette banlieue. Ici, nous nous contenterons de faire une description des diverses institutions et actions qui structurent le quartier. Je commencerai par la paroisse. Puis nous irons à la rencontre des associations, en signalant celles où les chrétiens sont plus particulièrement présents, pour finir par les religieux et leur rôle singulier. La paroisse nouvelle de Montreynaud regroupe trois anciennes paroisses. L’une d’elles, Le Soleil, ne fait pas partie du quartier. Une autre, SaintMarc, est une petite église en frontière, tout en bas de la colline. La troisième, Sainte-Claire, est située tout près du cœur du quartier, en haut de la colline. De l’autre côté de la rue, on trouve la maison de quartier et le commissariat. La constitution de cette nouvelle paroisse, à cheval entre la banlieue et la ville, est une manière de surmonter l’isolement du quartier. L’habitude est de se réunir une fois par 44


mois, pour une célébration eucharistique dominicale, dans l’une des églises. Tout commence à neuf heures le matin, par un petit-déjeuner pris ensemble. Ensuite, les paroissiens se mettent en petits groupes pour partager sur la Bible et leur vie. Les enfants se regroupent pour participer à leur manière. À l’issue du partage, tous vont à l’église où les résultats des partages du matin seront honorés. Après la messe, un grand buffet rassemble ceux qui le désirent, et l’après-midi se poursuit par des spectacles divers. Une caractéristique de la paroisse de Montreynaud est l’accueil des demandeurs d’asile. Le curé, Gérard Riffard, et ses trois vicaires, ont commencé, voici quelques années, à accueillir dans le presbytère des jeunes hommes, demandeurs d’asile originaires du Congo, d’Angola… qui vivaient dans la rue. L’aide s’est peu à peu structurée, avec la création d’une association pour les aider à trouver un logement, et une autre, créée par quelques demandeurs d’asile, mais ouverte à tous les paroissiens, nommée Anticyclone (pour lutter contre la dépression). Ils se réunissent chaque mois pour lire l’Écriture, célébrer l’Eucharistie, prendre des nouvelles des uns et des autres, et déjeuner joyeusement. Ils ont créé aussi une chorale qui anime la messe, en alternance avec la chorale paroissiale. Outre la paroisse, il y a des associations : la maison de quartier (AGEF) d’abord, assure des ser45


vices aussi divers que du soutien scolaire, de l’alphabétisation, des loisirs pour les enfants… Elle met à disposition une salle pour les pères de famille, organise des spectacles en lien avec la Comédie de Saint-Étienne, préserve la mémoire du quartier en filmant des habitants qu’ils interrogent sur leur histoire, et la percepUn lieu de tion du quartier, offre une salle constitution informatique, aide à la recherde l’identité che d’emploi. Les jésuites de la du quartier communauté soutiennent cette association depuis l’origine, en participant au conseil d’administration, en aidant à la relecture d’épisodes plus difficiles, ou directement en faisant du soutien scolaire et en accompagnant les jeunes volontaires européens (JVE) qui viennent y travailler. Cette association est une référence pour le quartier, car elle est attentive à chacun, proposant des services pour tous les âges et toutes les situations. Elle est aussi un lieu de constitution de l’identité du quartier, identité positive, bâtie sur l’histoire du lieu et de ses habitants, ainsi que sur le suivi de ceux qui sont nés et ont grandi là et, après des études réussies, sont partis sous d’autres cieux. L’AGEF a aussi un rôle culturel en proposant des spectacles de qualité où des personnes de toute la région se rendent. Par son action, elle espère que l’image de quartier sensible finira par changer. 46


L’autre association est l’ASIM (accueil solidarité insertion Montreynaud), fondée par le frère Édouard Guignard, s.j., aidé par une religieuse de Saint-Joseph et quelques personnes. Comme le raconte frère Édouard, l’idée leur est venue alors qu’ils travaillaient avec le Secours catholique, auprès de personnes isolées du quartier, les pauvres d’entre les pauvres. Ces personnes étaient rassemblées par les services sociaux dans la grande tour du château d’eau. La plupart faisaient régulièrement des séjours dans un hôpital psychiatrique, non loin de là. Le Secours catholique avait été appelé pour animer des après-midi, avec des jeux, des activités, etc. Édouard venait et, rapidement s’est mis à visiter ces personnes chez elles. Il s’est rendu compte qu’une de leurs difficultés était la nourriture. Plusieurs se révélaient incapables de se préparer un repas. Ils mangeaient des boîtes froides. Son premier geste fut de leur procurer des réchauds électriques, mais les personnes se prenaient les pieds dedans, alcool aidant, et les réchauds se cassaient. Il décida donc de leur préparer un repas par jour, pendant la semaine. C’est ainsi qu’est née l’ASIM. Aujourd’hui, elle offre toujours ce repas de midi et, en plus, elle donne des colis alimentaires pour les familles en difficulté : de nouvelles personnes sont arrivées, encore plus pauvres que les précédents. Beaucoup viennent d’Europe de l’Est, quelques-uns du Maghreb, et de plus en plus d’Afrique Noire. L’association propose aussi la pos47


sibilité de travailler sur de petits chantiers, en vue d’une réinsertion professionnelle. L’ASIM est aussi un lieu familial : il n’y a pas, d’un côté, les responsables et, de l’autre, les bénéficiaires. Tout le monde se considère comme membre à part entière de l’association. Là encore, des chrétiens sont à l’origine de l’association, et c’est l’esprit évangélique qui continue de l’animer. Les réunions de communauté jésuite sont parfois consacrées à relire ce qui s’y passe pour demeurer fidèle à cet esprit, et aider chacun à demeurer dans ce lieu où les joies sont nombreuses, mais les tensions aussi. Enfin, les religieux ont à Montreynaud un rôle particulier, que ce soient les religieuses apostoliques (Sœurs de Saint-Joseph, Petites Sœurs de l’Ouvrier) ou les jésuites, dans la mesure où, en complément de ce qui se fait par la paroisse, ils soutiennent par leur présence active des associations du quartier. Ils accompagnent aussi des chrétiens (comme quelques membres de la Communauté Vie Chrétienne) désireux de venir participer à ces associations, sachant que la violence latente en ces lieux nécessite d’être bien enraciné dans la fraternité pour la traverser, et œuvrer à la paix. Ils ont enfin un rôle de soutien aux activités de la paroisse. En conclusion de ce paragraphe, nous voyons que l’Église est déjà bien présente en banlieue. Mais les enjeux que nous avons déployés tout au long de cette partie montrent combien la tâche est grande 48


et rendent manifeste le fait que les ouvriers [pour cette mission, NDE] sont peu nombreux. L’Église en banlieue est confrontée à de multiples questions : Avec la sécularisation, quel rapport entretient-elle avec sa propre structure en évolution ? Quelle relation entretenir avec cette société en mutation ? Comment parler et agir, au niveau local, régional ou national, pour que la crise des banlieues trouve une conclusion heureuse ? Quelle parole avoir par rapport aux différentes politiques mises en œuvre par la ville ? Comment prendre en compte de manière évangélique les aspirations profondes exprimées par les hommes et les femmes de ce temps à travers les processus d’individualisme et de mondialisation, tout particulièrement par ceux qui sont en situation d’exclusion dans les banlieues ? Pour apporter quelques éléments de réponse, nous en sommes arrivés à la conclusion que nous devons nous approcher des habitants des banlieues, écouter attentivement ce qu’ils disent. De la même manière que Jésus se laisse toucher par la foi de ceux qu’il rencontre sur le chemin, soyons sûrs que la rencontre en vérité des habitants des banlieues est promesse de conversion. En nous approchant d’eux, nous nous approchons du Christ et nous devenons davantage ce que nous sommes appelés à être : des chrétiens, des hommes et des femmes en Christ. C’est le préalable à toute action.


Partie II

Écouter la parole des habitants des banlieues

Après cette première partie, où nous avons pris de la hauteur pour avoir une vue d’ensemble sur la situation des banlieues, dans leur histoire et leur contexte, nous avons conclu avec la nécessité de nous approcher pour entendre ce que disent les personnes qui y vivent et y travaillent. À partir de là, nous ferons une première série de réflexions sur l’attitude à laquelle nous sommes invités.


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Ceux de l’intérieur

Q

U’EST-CE

donc qu’habiter en banlieue ? Je répondrai à cette question sous forme de témoignage, à partir de mon expérience de deux années dans l’un des quarante appartements d’une tour de Montreynaud. Ensuite, nous irons dans les cages d’escalier et dans les rues pour entendre les jeunes nous parler de leur quotidien. Enfin, nous nous tournerons vers les adultes.

Habiter la banlieue La communauté jésuite dont je faisais partie est présente dans ce quartier depuis de nombreuses années. Cette continuité de présence permet d’approfondir les liens avec les voisins, même si nombreux sont ceux qui ne font que passer. Plusieurs familles avec des enfants en pré-adolescence nous disaient leur désir de partir pour mieux assurer leur avenir. Habiter la banlieue, celle des barres et des tours, c’est vivre dans un appartement entouré de nom53


breux autres appartements semblables. La tour où j’ai vécu en vaut bien une autre, avec ses quelque dix étages et ses quarante appartements. Nos voisins sont, d’une part, une femme seule, d’origine maghrébine, mère de l’un des professeurs enseignant en BTS à Saint-Michel (établissement scolaire du centre-ville, dont nous assurons la tutelle) et, d’autre part, une famille yougoslave qui est partie au cours de mon séjour. Nous connaissons assez bien les familles de la tour. Cette femme qui élève seule ses enfants, juste au-dessus de chez nous, et qui par deux fois a mis en fuite des personnes en train de cambrioler nos appartements. Le gardien qui, avant de déménager, habitait le dernier étage, ce qui, pour le bon fonctionnement de l’ascenseur, était un avantage. Ce dernier veillait jalousement à la propreté de la tour et ne laissait jamais un graffiti. Un couple mixte (lui, musulman ; elle, chrétienne) et leur enfant en bas âge. Un couple âgé, dont la femme, souvent malade, venait rendre visite au doyen de notre communauté, pour deviser longuement sur la vie. Une famille exemplaire, dont le père, musulman respectueux de la tradition, menait ses enfants à la baguette. Une autre famille, dont le père, aussi musulman, avait toutes les peines du monde à communiquer avec ses filles adolescentes. Une autre famille dont l’aîné était en troisième professionnelle à SaintMichel. Et puis nous, quatre jésuites vivant dans deux appartements mitoyens du huitième étage. 54


Habiter une tour provoque évidemment des tensions à l’intérieur des familles comme entre voisins. L’isolation phonique n’est pas excellente. L’ascenseur est régulièrement en panne : il faut dire que le mercredi, l’ascenseur monte et descend tellement qu’il finit par en perdre le sens. Et puis, il y a les pieds calant la porte pour attendre un copain qui arrive en courant : « Attends-moi ! » Il est vrai aussi qu’avec un seul ascenseur pour quarante appartements, et qui plus est d’une qualité que l’on pourrait sans doute améliorer, cela pourrait être pire. Au crédit de l’entreprise d’entretien, ils ne sont jamais longs à intervenir. Les appartements ont été rénovés : les portes et les fenêtres sont neuves, placées sur les chambranles anciens. Cela réduit un peu la luminosité dans les pièces, mais le résultat est plutôt propre. Bien sûr, il peut arriver qu’une fenêtre perde des morceaux quand le vent souffle trop fort, ou que les portes, montées sur de fins chambranles en métal, soient une proie tentante pour les cambrioleurs… Les habitants sont cependant heureux du travail fait, qui tranche avec les conditions précédentes. Il appartient ensuite à chacun de faire les finitions avec le soin et le goût qui sont les siens. C’est un peu comme une maison à emménager où il reste toujours un détail : peindre le plafond, peaufiner les cloisons, fixer les prises, etc. Il faut être un peu bricoleur. L’avantage est qu’on peut demander de l’aide aux voisins, d’au55


tant plus qu’ils savaient que nous tenions à leur disposition un ensemble d’outils pour leurs menus travaux. La lumière, l’espace, l’arrangement intérieur sont des facteurs qui contribuent à mettre en valeur l’habitant. Les espaces extéMettre en rieurs n’étaient par contre guère enthousiasmants, jusqu’à ce valeur l’habitant que le dernier plan de rénovation urbaine arrive jusqu’à nous. Et là, il faut bien reconnaître qu’ils ont fait quelque chose de beau à partir d’une situation très dégradée. Cela change beaucoup de choses dans l’esprit des gens : quand, pendant plus de trente ans, l’essentiel des travaux dans un quartier a consisté à détruire des barres, les habitants finissent par sentir qu’ils habitent un lieu en sursis, un monde qui n’a pas beaucoup d’avenir. Cela ne peut pas ne pas rejaillir sur leur moral. Alors, quand vient le temps du nouveau, ce ne peut être que positif.

Être jeune en banlieue Ce quartier étant à très grande majorité habité par des personnes dont la culture est influencée par le Maghreb, les appartements sont traditionnellement le domaine des femmes. Ceux qui sont dans la rue sont donc surtout des garçons entre sept et vingtcinq ans. La rue est leur domaine. Ces jeunes ont 56


grandi ensemble dans ce quartier. Dans la rue comme à l’école, ils se côtoient, se lient d’amitié, deviennent ennemis, se réconcilient. Leur univers, c’est le quartier. Ils le connaissent par cœur. Dès que quelqu’un qui n’est pas du quartier arrive, il est vite repéré. Entrer dans le quartier, c’est entrer dans un lieu habité, non seulement les appartements, mais l’ensemble du quartier. Celui qui a compris ce fait pourra venir paisiblement (je reviendrai plus loin sur l’une ou l’autre précaution à prendre tout de même). Pendant les vacances ou les fins de semaines, le quartier ressemble à une grande cour de récréation. Comme dans une cour de récréation, des bandes se forment, circulent, courent à droite et à gauche, se font des coups pendables et s’affrontent. Parfois, ces jeux conduisent à des excès, à des violences, mais dont les premières victimes sont les jeunes eux-mêmes. Comme le dit Jean-Marie Petitclerc, « des jeux d’une violence inouïe sont pratiqués dans les cours de récréation des écoles et collèges, sans que le plus souvent les adultes ne s’en émeuvent, tant ils ne paraissent préoccupés que par les actes de violence posés à leur encontre. Comme j’aime à le répéter, il est aujourd’hui plus dangereux d’être jeune collégien plutôt qu’enseignant, jeune usager des transports collectifs plutôt que cheminot. Et 80 % des faits de violence commis par des jeunes le sont à l’encontre d’autres jeunes » (voir Jean57


Marie Petitclerc, La violence et les jeunes, Paris, Salvator, 2000). La violence est présente. Pour y répondre, il s’agit d’en comprendre les mécanismes, non pour l’excuser, mais pour mieux réagir. Elle est d’abord une manière d’exprimer un mal-être. Face à cela, seule l’écoute est pertinente. C’est ce que nous faisions avec les jeunes qui avaient élu domicile dans l’escalier devant nos appartements. Elle constitue également un mode de provocation, pour tester la cohérence des adultes. Face à cela, il faut répondre, car il n’est rien de pire que l’indifférence, mais dans le double souci du respect du jeune et de cohérence des partenaires. Cela aussi pouvait arriver, et la relation sur la durée permet d’établir une relation de confiance qui donne de dépasser ces pics de tension. Enfin, la violence peut être un mode d’action. Elle devient un recours quand le dialogue est rompu. Face à ces comportements, il faut montrer fermement qu’ils sont inacceptables, appelant la police si nécessaire. Mais cela suppose que nousmêmes nous interdisions l’usage de la violence. À propos des voitures brûlées, un excursus s’impose. Ce phénomène, s’il est intense pendant les émeutes (pour avoir vu brûler deux de nos voitures, je confirme que c’est impressionnant), il ne l’est pas autant dans le quotidien. Or, la majorité des feux de voitures sont allumés en dehors des émeutes. Les causes en sont diverses. Brûlent des 58


voitures qui n’ont pas bougé depuis très longtemps, des voitures malencontreusement trop proches de ces dernières, des voitures accidentées, des voitures trop vieilles ou irréparables et bien assurées. Brûlent aussi des voitures dont le propriétaire est visé pour telle ou telle affaire. La voiture étant le seul bien de grande valeur que l’on laisse dans la rue, elle devient vite la cible privilégiée de représailles. Très difficile donc de s’appuyer sur les statistiques des voitures brûlées pour mesurer le degré de violence. Venons-en aux clichés qui font peur. Je veux parler des grands jeunes, en bandes, assis dans les escaliers ou debout au coin des places. Ils existent, c’est indéniable. Certains avaient même élu domicile, comme je le disais, sur les marches de notre palier. J’ai lié très tôt connaissance avec eux, au début, il est vrai, pour leur demander de ramasser bouteilles et mégots après leur départ, ce qu’ils ont fait sans difficulté. Ensuite, ils m’ont appris qu’ils nous connaissaient bien, pour avoir bénéficié du soutien scolaire de l’un d’entre nous quelques années auparavant. Ils connaissaient aussi le Marais, et l’AFEP, un lycée professionnel et une école de production fondés par les jésuites en bas du quartier. Ce qui favorise une relation paisible est bien l’histoire de notre présence dans le quartier. Quand l’un d’eux a été mis en prison, j’ai pris régulièrement de ses nouvelles. Et, à sa sortie, il 59


était heureux de pouvoir me dire qu’il avait enfin trouvé du travail stable. Souvent, la discussion tournait autour de leurs espérances et de leur détresse. Parfois, ils me provoquaient sur mon statut de religieux, sur le fait que je ne sois pas marié, ou sur les places respectives de Jésus et de Mahomet. L’enjeu n’est pas spéculatif. Il s’agissait plutôt d’éprouver notre relation. Enfin, certains jours — heureusement rares —, j’écourtais la discussion, ne les sentant pas dans leur état normal. Ils peuvent alors avoir des gestes ou des paroles qu’ensuite ils regretteraient. Les grands jeunes qui restent dans la rue sont en recherche d’emploi ou « en caisse », comme on dit à Saint-Étienne, c’est-à-dire qu’ils sont en congé maladie prolongé. Certains sont passés par la prison, ce qui réduit d’autant leur horizon. Plusieurs ne sont jamais véritablement sortis du quartier. Ils sont allés de l’appartement à l’école, puis au collège, puis dans la rue, avec des séjours à la prison que l’on aperçoit depuis le haut du quartier. Certains regrettent la fin du service national obligatoire, qui les ouvrait à d’autres horizons.

Et les parents ? Les parents, nous l’avons vu, peuvent être démunis face à leurs enfants qui sont devenus comme des 60


étrangers pour eux. Ils ne comprennent plus leur culture. Leur autorité est mise à mal par le chômage ou les difficultés à lire ou parler le français. Pendant que les plus jeunes sont à l’école, les pères qui sont au chômage ou à la retraite jouent aux cartes dans une salle de la maison de quartier, tandis que les mères font et refont le ménage dans les appartements. De temps en temps, une famille remplace tout l’ameublement. Une manière de voyager tout en restant sur place. Ils vivent comme ils ont toujours vécu, et leurs enfants ne veulent plus vivre ainsi. Les parents sont parfois en grande difficulté. C’est l’une des causes de la crise des banlieues, et plus largement des plus pauvres de notre société. Comme rien de pérenne ne se fera sans eux, il est urgent de voir ce qu’il est possible de faire avec eux. Pour l’éducation, les enseignants et les parents savent que l’issue est d’œuvrer ensemble. De plus, l’éducation n’est pas simplement un apprentissage de savoir, c’est aussi l’affirmation d’une identité dans la relation aux éducateurs et aux autres jeunes. Ainsi, rendre justice aux enfants passe par le fait de rendre justice à leurs parents, leur rendre l’honneur d’être des parents reconnus comme tels par leurs enfants. Enfin, l’issue la plus prometteuse est d’intervenir et de changer la donne dès le plus jeune âge, que ce soit à l’école ou dans la famille. Respecter les habitants des banlieues, c’est d’abord 61


respecter les familles. Cela passe, bien sûr, par la réhabilitation des locaux et des espaces extérieurs : nous voyons que c’est nécessaire, mais insuffisant. L’issue est plus politique, par des nouvelles manières de créer du lien entre familles des banlieues et familles des centres-villes. Un projet de jumelage entre familles est à l’étude à Saint-Étienne, sous l’impulsion de l’un des jésuites de notre communauté. C’est aussi un appel à l’imagination créatrice de chacun.


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Ceux de l’extérieur

V

OYONS maintenant ce que disent les personnes

qui s’approchent des banlieues pour tenter de répondre à la crise. Après avoir écouté l’école, nous nous tournerons vers les réponses politiques et associatives avant de terminer par le volontariat.

L’école Montreynaud dispose d’un bon maillage éducatif. On compte pas moins de trois écoles maternelles et primaires, et un collège. Mais à l’encontre du discours qui prône l’intégration par l’école, Jean Hébrard, dans le numéro de la revue Projet déjà cité, fait remarquer que l’école est paradoxalement ségrégative. Dans l’immense majorité des écoles, les classes ne représentent pas l’hétérogénéité de la société. L’auteur voit deux obstacles majeurs à une telle hétérogénéité : d’une part, les parents souhaitent que leurs enfants soient dans des conditions idéales pour réussir, c’est-à-dire au moins accéder 63


à une situation équivalente à la leur. Ils vont donc pousser à ce que leurs enfants soient avec d’autres qui soient issus du même milieu social, voire d’un milieu plus élevé. D’autre part, les enseignants arguent qu’il est impossible de conduire une classe trop hétérogène vers le diplôme. Comment l’école pourrait-elle réagir à cette ségrégation ? La carte scolaire, récemment supprimée, avait été mise en place pour assurer l’égalité des chances, et avait abouti dans certains cas au renforcement des inégalités. Ainsi, au collège du quartier sont regroupés les enfants du quartier, plus précisément ceux dont les parents n’avaient pas déjà pris l’initiative de les envoyer au centreville, dans un collège privé. Pour faire face à cette situation, les solutions sont possibles mais, reconnaissons-le, complexes. Faut-il disperser ces enfants dans des établissements du centre-ville ou construire des établissements nouveaux en frontière des villes, ou encore prendre des mesures drastiques dans les collèges de banlieue, avec des classes de cinq élèves ? La suppression de la carte scolaire n’est qu’un premier pas. À Saint-Étienne, les jésuites tentent une réponse parmi d’autres en étant présents en banlieue et en centre-ville, et en accompagnant le délicat processus de mixité des jeunes selon leur origine. Ils ont en effet la responsabilité de tutelle de trois établissements scolaires : l’un en centre-ville, l’ex64


ternat Saint-Michel (de la maternelle au bac, avec également deux filières de BTS et un institut de formation en masso-kinésithérapie), et deux sur la frontière géographique entre la ville et la banlieue de Montreynaud, le lycée professionnel Sainte-Thérèse — le Marais (lycée professionnel, et centre de formation continue) et l’AFEP (école de production). Quelles perspectives se dessinent ? Tout d’abord, les trois établissements mettent en œuvre une même pédagogie ignatienne. L’un des aspects de cette pédagogie est l’attention aux plus fragiles. Cela se traduit de différentes façons à l’intérieur des établissements. Par exemple, à l’externat Saint-Michel comme au lycée professionnel Sainte-Thérèse – Le Marais, un programme d’actions sociales (PAS) est mis en place pour les élèves de première. Chaque élève a un temps dans la semaine, inscrit dans son emploi du temps, pour rejoindre une association présente avec les plus pauvres. Cette attention est également vraie au moment de la sélection des nou-

Ignatien ou jésuite ? L’adjectif ignatien fait référence à Ignace de Loyola, fondateur des jésuites. Ce terme est ici préféré à jésuite, car il désigne toutes les personnes participant à des projets relevant de cette inspiration : jésuites, religieuses et laïcs. 65


veaux élèves. L’AFEP, quant à elle, est destinée aux jeunes exclus du système scolaire. Elle leur offre une solution alternative qui fait ses preuves. L’école est composée de deux petites usines, l’une de mécanique, l’autre de chaudronnerie, dont la production répond à des commandes réelles. Les jeunes sont aux côtés des formateurs sur les machines. Le travail sert de médiation entre eux. Les cours théoriques existent, de manière réduite, et en tout petits groupes de deux à quatre élèves. Une particularité de ce fonctionnement est le fait que les professeurs des matières théoriques sont tous des bénévoles. Parmi eux, des professeurs des autres établissements, des retraités ou de jeunes volontaires. La situation du lycée professionnel est intéressante à plus d’un titre. Il est le lieu de la plus grande hétérogénéité. Cela lui a valu d’ailleurs une grave crise qui a failli entraîner sa fermeture. En effet, l’établissement, spécialisé dans la mécanique, accueillait un pourcentage de plus en plus important de jeunes de Montreynaud. Bientôt, le bruit a couru que c’était devenu un ghetto, et les jeunes issus d’autres quartiers de la ville sont partis. Il a fallu l’intervention déterminée de la direction de l’établissement, menée par le père Martin Pochon, s.j., pour ouvrir de nouvelles filières de mécanique de précision afin que des jeunes d’autres origines reviennent et que l’établissement soit de nouveau un lieu de brassage culturel. L’enjeu est de trouver le 66


juste équilibre pour que le projet éducatif, qui allie les bons résultats à cet aspect d’ouverture culturelle, soit possible. La situation est à la fois semblable et très différente à Saint-Michel. D’abord, la situation géographique de l’établissement, qui s’explique historiquement, l’éloigne de la banlieue. Pourtant, il se trouve qu’un bus direct les relie. C’est ainsi que quelques enfants qui habitent cette banlieue sensible se rendent tous les jours dans cet établissement. À Saint-Michel, l’hétérogénéité est présente surtout au collège. Elle demande un accompagnement, non seulement de ces élèves issus des banlieues, mais aussi de leurs camarades de classe pour qui la rencontre n’est pas toujours facile, sans oublier les professeurs et les parents. Une telle orientation nécessite la coopération de tout le monde. La limite de cette solution est qu’elle intervient très tard dans le parcours des élèves. En effet, ils viennent pour la plupart à l’âge du collège. Or, des liens essentiels se tissent dès le plus jeune âge, à l’école maternelle et primaire. Pour changer en profondeur le paysage éducatif, pour le rendre plus juste de manière sensible, il conviendrait de viser la rencontre des enfants dès le plus jeune âge, permettant par le fait la rencontre tout aussi cruciale des parents de ces enfants.

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Grand projet de ville Lorsque les politiques entreprennent de résoudre la question des banlieues, ils proposent un grand projet de ville, fondé essentiellement sur la restructuration de l’urbanisme. À Montreynaud, il s’est d’abord traduit par des déplacements de familles pour détruire les immeubles vétustes et ainsi dédensifier le quartier. Nous arrivons maintenant aux reconstructions. En haut du quartier, la nouvelle poste est terminée. Une galerie commerciale est en construction en face, en remplacement de l’ancienne, située deux cents mètres plus haut. À la place des immeubles abattus est prévue une série d’habitations basses. On remplace des barres par des maisons individuelles. L’espoir est de créer une mixité de population. Si les avis sur la réussite de l’entreprise sont divisés, tous s’accordent à reconnaître qu’au moins quelque chose est tenté. La création d’une zone franche a amené dans le quartier plusieurs entreprises. Mais très peu ont embauché des personnes habitant le quartier, et les employés de ces entreprises sont peu visibles, arrivant le matin pour repartir le soir. Une partie de ces entreprises sont installées dans une ancienne école. Dans la rue, nous pouvons croiser quelques éducateurs, des professionnels compétents capables d’entrer en dialogue avec tous les jeunes qu’ils croisent. On leur a adjoint des médiateurs, recrutés 68


dans le quartier pour certains : proches des jeunes qu’ils rencontrent, ils sont censés être capables de parler avec eux. Leur rôle n’est pas, comme pour les éducateurs, de les accompagner sur le long terme, mais de résoudre au coup par coup les conflits. La sécurité est par ailleurs assurée par tout un dispositif policier. Ce dispositif est de plus en plus visible, mais de moins en moins local. En effet, après la suppression de la police de proximité, le commissariat de quartier n’est qu’une antenne ouverte aux horaires de bureaux. L’un des responsables de cette antenne m’a dit qu’à cause de la diminution de ses moyens en hommes et en matériel, il n’était plus en mesure de mener les enquêtes normales aussi bien qu’il le souhaiterait. Le soir, la sécurité est assurée par des voitures de la BAC (brigade anticriminalité), créée en 1994, composée de policiers travaillant en civil, dotés généralement de voitures banalisées, spécialisés dans les interventions dans les milieux difficiles, ou par les CRS, qui arrivent, tournent et repartent. Aucun dialogue n’est noué avec les jeunes ni avec les adultes. La police est de plus en plus éloignée de la population, qui finit par les identifier à une force de sécurisation d’une zone en couvre-feu. Or, la première mission de la police est de protéger. À la limite, c’est comme si la police était chargée de protéger la ville contre la banlieue. Ce serait une grave dérive, qui créerait, sous couvert d’un discours affirmant chercher à im69


poser un état de droit, un lieu d’exclusion du droit. Enfin, pour les policiers qui désirent vivre leur métier en cohérence avec les idéaux de la République, ce serait les mettre dans une position très difficile. En conclusion de ce paragraphe, nous voyons que ces actions affirment viser, d’une part, à réduire la violence immédiate et, d’autre part, à améliorer la qualité de vie dans la banlieue. Ces politiques, dont la visée est bonne et les réalisations incontestables, échouent sur un point : briser l’isolement du quartier. À toujours considérer le quartier comme une entité en soi, hors de son Une question contexte qui est la ville voisine, cruciale les politiques renforcent cet isolement. Ce que nous avons vu dans la première partie va vers des solutions impliquant tout autant la banlieue que la ville, et d’abord le lien entre les deux. Une question cruciale devient celle des transports publics entre la ville et la banlieue. Le grand projet de ville, qui pour l’instant est un grand projet de banlieue, trouverait là un nouveau souffle.

Les associations Quand on demande à des enfants, dans un collège du centre-ville, quel sport ils pratiquent, la liste est longue : football, escrime, équitation, basket, tennis, 70


judo, rugby, karaté, danse, ski, athlétisme, etc. À Montreynaud, c’est surtout le foot. Pour les garçons. Il y a un grand stade dans le quartier. Et, quand il est fermé, il reste encore les places et les cours. Et pour les enfants qui ne veulent pas ou ne savent pas jouer au foot ? Il y a encore la bande et toutes sortes de jeux plus ou moins autorisés, que leur imagination débordante ne manque pas d’inventer. Pour le reste, il y a la maison de quartier, dont j’ai déjà parlé, et quelques autres associations spécialisées dans le soutien scolaire, l’aide aux personnes, ou encore des activités sportives pour les enfants (une association sportive est prise en charge par des policiers). Les parents veulent le meilleur pour leurs enfants : une bonne éducation, une bonne école, mais aussi de bons loisirs. C’est aussi vrai en centre-ville qu’en banlieue. La seule différence, c’est que la plupart des activités ne sont présentes qu’au centre. Cela demande donc aux habitants de Montreynaud de déployer des trésors d’inventivité et de patience. Par exemple, comment vont faire des parents qui veulent que leur fille fasse du scoutisme ? Une jeune Tunisienne du quartier, arrivée en France depuis deux ans par regroupement familial, a souhaité participer à un mouvement de jeunes. Elle voulait un lieu où elle puisse aussi être reçue dans sa foi musulmane. Je lui ai proposé les Scouts et Guides de France. Elle a accepté avec enthousiasme. La difficulté a été le transport : les parents 71


n’ont pas de voiture. Les autres parents des scouts vivent à proximité du local scout, et laissent leurs enfants y aller à pied. Reste le bus : les réunions sont le samedi, moment où la fréquence des bus diminue considérablement. Il faut presque trois quarts d’heure pour aller en bus du quartier au local. Les Scouts ont pensé créer un groupe dans le quartier, dans le cadre des Scouts Plein Vent, mais ils se sont heurtés à la difficulté de recruter et former des chefs du quartier.

Les volontaires Comment terminer cette section consacrée aux personnes qui viennent en banlieue sans évoquer les volontaires ? Ils représentent une solution intermédiaire entre deux extrêmes : l’engagement de toute une vie qui est de l’ordre d’une vocation, et le court (mais déjà important) engagement ponctuel dans une association. Je cite ici, pour les connaître bien, les ayant accompagnés durant deux années, les Jeunes Volontaires européens (voir leur site <www.j.v.e.free.fr>). Le volontariat, longtemps ignoré en France, est désormais officiellement reconnu. Des possibilités de volontariat sont proposées dans toute l’Europe. Les JVE ont ceci de particulier qu’ils offrent un projet structuré selon quatre axes : vie de communauté, ser72


vice social, vie de prière, formation. En France, ils sont implantés à Saint-Étienne et à Marseille. Ils vivent une année dans le quartier, partagent le quotidien des habitants et travaillent dans diverses associations du Ce compagnonnage transforme quartier. Ce compagnonnage humain transforme profondéleur manière de ment leur manière de voir la voir la banlieue banlieue. Celle-ci prend visages et noms. Ils découvrent la réalité, la complexité de la situation, l’ensemble des politiques mises en œuvre, tous les acteurs présents. Ceux qui choisissent JVE viennent en banlieue à cause de l’Évangile. Ils désirent s’approcher de ceux que la société stigmatise. Ils désirent vivre avec eux, car le Christ les y attend. Si, au début, ils arrivent avec le désir de leur apporter quelque chose, ils prennent rapidement conscience que la question ne se pose pas en terme d’apport matériel ou de savoir. Il s’agit d’abord et avant tout d’être là, de signifier par cette présence active que la rupture sociale n’a pas le dernier mot. Ils vont unir leurs forces et leurs compétences aux forces et compétences des habitants, rejoindre intérieurement leur désir de vivre, et de vivre heureux. Ils vont comprendre de l’intérieur le sens de la violence et devenir davantage capables d’y répondre en véritables artisans de paix. Ils vont rejoindre l’Église qui vit avec, par et pour les pauvres, l’Église des Béatitudes.


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De l’extérieur à l’intérieur : conversion

A

avoir écouté attentivement les habitants des banlieues et ceux qui les rejoignent, prenons le temps de réfléchir à ce que cela signifie dans notre manière quotidienne de vivre et d’agir. Si nous désirons transformer le rapport entre la banlieue et le reste de la société, traverser l’abîme qui s’est créé, si nous voulons œuvrer pour davantage de justice et de paix, nous comprenons qu’il n’y a pas d’autre issue que de construire en nous et autour de nous une plus grande fraternité. Rejoindre ceux qui sont exclus dans les banlieues passe par répandre la fraternité déjà autour de nous. Construire la fraternité ne peut pas se faire seul : être frère, c’est au moins être frère de quelqu’un qui, lui aussi, devient mon frère. La fraternité se construit ensemble. Mais il faut aller encore plus loin : la fraternité se construit, et en même temps, elle se reçoit. Être frères, c’est nous reconnaître engendrés à la même humanité et, le reconnaissant, agir de PRÈS

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façon à ce que cette fraternité soit manifestée largement. Pour les chrétiens, notre fraternité se fonde en Christ, le Fils unique du Père, qui nous appelle à la fraternité : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », en nous rapprochant du Père de qui vient tout amour « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». Attentifs à la fraternité, nous pouvons la reconnaître et y contribuer là où elle est déjà à l’œuvre. Dans ces lignes, nous commencerons par écouter combien notre désir de fraternité se heurte à la réalité de l’exclusion, celle que nous venons de décrire. Plus profondément, elle se heurte à notre propre volonté d’exclusion. C’est en nous laissant éclairer sur cette exclusion intérieure, qui nous fait vivre comme à l’extérieur de soi, que nous pourrons, dans un second temps, recevoir le don d’être conduit à l’intérieur de soi. Et dans un troisième temps, avant même de nous tourner vers nos frères, dans le désir joyeux et libre de vivre avec, par et pour eux, nous nous tournerons vers le Christ pour, avec lui, remercier Dieu dans cet amour qu’il nous porte.

Vivre à l’extérieur de soi : notre commune misère Nous avons entendu et nous avons reconnu que le désir qui sourd au cœur des gens des banlieues est le même que celui qui sourd en notre propre cœur : 76


le désir de fraternité. Mais nous avons vu aussi tout ce qui s’oppose à la réalisation de ce désir, et qui conduit certains aux portes de la violence. Ces oppositions sont nombreuses et puissantes : il y a l’histoire des banlieues, comme un lent et long processus d’exclusion qui barre les aspirations à la fraternité entre villes et banlieues. Il y a la mondialisation par l’économie qui, amenant de nouveaux réfugiés dans les banlieues, accentue les tensions, augmente la pauvreté. Il y a l’individualisme repris par la société de consommation, qui divise les individus et attise leurs besoins pour vendre plus. Il y a le communautarisme qui diabolise l’autre pour se construire, de manière illusoire, une identité. Il y a la sécularisation qui a privé les hommes de leurs traditionnels repères pour leur demander de les choisir en conscience, ce qui semble renvoyer chacun dans son for intérieur, accentuant encore la solitude et la détresse des exclus. Pour chacun de nous, la vie est un défi à relever, un défi difficile. Combien plus pour ceux qui sont mis dans la détresse par un processus d’exclusion. Face à ces oppositions, nous avons commencé à voir des issues, en particulier celles que propose l’Église. En découvrant que les institutions, loin d’être détruites par la sécularisation, sont simplement appelées à changer d’attitude, du surplomb d’antan à une position plus humble d’accompagnement, en découvrant que la conscience n’est pas 77


seulement un espace à construire contre l’autre, mais un lieu qui grandira en l’accueillant, en découvrant que la mondialisation peut avoir une autre figure, celle de l’universalité de l’expérience d’être engendrés à une unique humanité dans la diversité libre de ses expressions, nous voyons que ce monde n’est plus Un lieu un désert aride et hostile, mais où cheminer un lieu où cheminer ensemble, ensemble un lieu pour recevoir et créer notre humanité. Nous nous heurtons alors à la violence des banlieues. Elle apparaît soudain, sous la loupe médiatique, elle fait peur. Cette violence dont nous avons perçu les ressorts, expression privée de mots d’être exclu de la société des hommes, d’être empêché de pouvoir réaliser le plus grand de ses désirs, le désir de fraternité. Nous avons vu alors tous ceux qui sont dans les banlieues se mobiliser pour réduire cette exclusion, en améliorant l’habitat, en prenant en charge les jeunes à l’école ou dans des activités extrascolaires, en venant en aide aux adultes par de l’alphabétisation ou de l’accompagnement. Nous avons vu les éducateurs et les médiateurs chercher à apaiser les trop grandes tensions, la police faire un travail difficile. Nous avons vu les institutions et les associations dépenser de l’énergie, du temps et de l’argent.

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Et nous, que pouvons-nous faire ? Nous avons rencontré ces jeunes volontaires qui viennent pour une année apporter modestement leur pierre à l’édifice. Et ils nous témoignent de ce dont ceux qui ont vécu un moment dans ces banlieues font l’expérience : une conversion du cœur. Cette conversion commence le jour où je prends conscience que la peur qui me saisit face à la violence des autres n’est rien d’autre que ma propre violence, qui rentre en résonance avec celle qui se manifeste si fort. Je prends conscience que la banlieue est un révélateur de la violence de notre société. Cette violence est partout, c’est la violence qui nous est faite pour nous forcer à consommer, nous forcer à ressembler à telle ou telle image, nous forcer à croire que l’économie est la seule régulation possible, etc. C’est la violence qui s’oppose à notre désir le plus profond, le désir de fraternité. Alors, je prends conscience que, pour une bonne part, je suis aussi complice de cette violence, que j’y cède régulièrement, que je blesse ceux-là même que je voudrais comme frères. Loin d’aimer mes ennemis, je m’en fabrique de nouveaux chaque jour. C’est alors que je suis en mesure de comprendre que si la banlieue me fait aussi peur, c’est peut-être parce que je m’y reconnais. Je suis prisonnier dans une banlieue de moi-même. Je suis comme hors de moi, dans une image de moi que l’on m’impose et à laquelle souvent je consens.

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Vers l’intériorité : le pardon Ce que nous avons en commun, avec les gens des banlieues, ce n’est pas seulement le désir de fraternité, c’est aussi l’opposition à sa réalisation. Vouloir agir pour que l’exclusion recule, c’est d’abord agir pour qu’elle recule en soi. Et ce désir d’agir se heurte à un obstacle de taille : qui va me délivrer de mon propre enfermement ? Qui va m’ouvrir l’accès à moi-même ? Et que faire avec toutes ces actions dont j’ai maintenant conscience, ces actions où j’ai blessé autrui ? C’est alors que je ne dois pas oublier que mon désir de fraternité est toujours là. Et ce désir a une source. C’est Jésus Christ, présent en moi, plus intime à moi-même que moi-même. Saint Augustin décrit cette expérience. Il cherchait Dieu partout sans le trouver, car il vivait comme hors de luimême alors que Dieu l’attendait en son cœur. Jésus, comme il le fait dans toutes ses rencontres dans les Évangiles, connaît et reconnaît ma foi, ma foi en la fraternité, ma foi en Dieu Père et Créateur de tout. Il reconnaît ma foi, et voit mon enfermement. Je suis comme aveugle, comme cet aveugle sur la route de Jéricho (Lc 18, 35-43 ; voir encadré ci-contre) qui crie vers Jésus : « Fils de David, aie pitié de moi ! » La foule veut le faire taire, veut s’opposer à ce cri qu’elle considère comme inconvenant. Mais Jésus ne trouve pas inconvenant que 80


L’aveugle de Jéricho (Lc 18, 35-43)

Comme Jésus approchait de Jéricho, un aveugle qui mendiait était assis au bord de la route. Entendant une foule arriver, il demanda ce qu’il y avait. On lui apprit que c’était Jésus le Nazaréen qui passait. Il s’écria : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Ceux qui marchaient en tête l’interpellaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus s’arrêta et ordonna qu’on le lui amène. Quand il se fut approché, Jésus lui demanda : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? — Seigneur, que je voie ! » Et Jésus lui dit : « Vois. Ta foi t’a sauvé. » À l’instant même, l’homme se mit à voir, et il suivait Jésus en rendant gloire à Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, adressa ses louanges à Dieu.

nous nous tournions vers lui pour lui crier notre détresse. Alors, il s’approche et lui demande, comme il me demande, comme il te demande : « Que veuxtu que je fasse pour toi ? » Et nous de répondre avec lui : « Seigneur, que je voie ! » Et Jésus nous répond : « Va, ta foi t’a sauvé. » Jésus est celui qui met à jour la source de notre vie, ce désir intime qui avait été 81


Béatitudes : peuple de la pauvreté, sauvé de la misère (Mt 5, 1-12)

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux. Les pauvres de cœur sont les hommes au cœur pauvre, libérés de la misère, rendus à la fraternité joyeuse. Heureux les doux : ils auront la terre en partage. Ces hommes n’ont plus en eux la violence d’un désir contrarié. Leur cœur est une terre où l’autre est bienvenu. Et la terre est en partage. Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. Si le pauvre pleure, ses larmes tombent sur ses frères assemblés dans son cœur, et ses frères accourent vers lui pour le consoler par leur présence. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. Si le pauvre est victime de l’injustice, il n’en restera pas moins un frère, et ses frères n’auront de cesse que cette vérité soit manifestée à tous. Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. Le pauvre sait que le pardon est un trésor sans prix que Dieu lui confie, auquel il puisera sans fin et avec largesse pour remettre aux autres leurs dettes, et auquel les autres puiseront pour couvrir les siennes.

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Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. Délivré de la misère qui l’aveuglait, le pauvre voit Dieu, source de toute vie. Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. Le pauvre voit Dieu, et reçoit en son cœur la source de vie, qui coule dans ses actes et ses paroles qui font œuvre de paix. Transmettant la paix de Dieu, il est reconnu comme son fils. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. Le pauvre qui fait œuvre de paix se heurtera à l’injustice de ceux qui sont malheureux. Mais il ne fuira pas la persécution car il désire que celui qui le persécute cesse d’être malheureux, que l’amour de Dieu irrigue son cœur, qu’il soit touché par le pardon, que le Royaume qu’il porte lui soit ouvert. Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

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enchaîné, retenu, ensablé. Il nous rend à la vie en libérant ce désir. Voilà ce qu’est le pardon, cette parole de reconnaissance de Jésus, qui nous rend à notre humanité, libère notre désir et nous met en route vers nos frères. Avec lui, plus rien n’est un obstacle définitif. Réconciliés avec Dieu, avec notre banlieue intérieure pleinement accueillie, et avec les autres, Le pardon nous pouvons, avant de reparnous rend à tir vers nos frères et réfléchir à notre humanité ce que nous désirons vivre ensemble, commençant par nous tourner vers le Père pour lui rendre grâce pour cette vie de fraternité que son amour nous donne. Rejoignons Jésus. À la vue des foules, il est monté dans la montagne, s’est assis. Ses disciples se sont approchés de lui. Approchons-nous à notre tour, et laissons résonner en nous ces paroles libres et joyeuses. Jésus est le premier parmi les pauvres, source de toute pauvreté, justice et paix. Il est celui par qui nous vient le pardon, porte de la vie joyeuse, porte de la fraternité. Sa présence est joie. Quand les malheureux s’en prennent à nous, c’est lui qu’ils persécutent et calomnient. Et notre joie est d’être avec lui, de l’accueillir en nos cœurs comme il nous accueille dans le sien. En lui, nous accueillons toute l’humanité, en son histoire et en son déploiement, car nous accueillons les cieux qui les contiennent tous. En lui, ce sont les habitants des banlieues qui 84


viennent habiter notre cœur comme un espace sans frontières. Ainsi libres et joyeux, nous sommes en mesure d’aller vers nos frères des banlieues pour partager un repas de fête, puisque nous sommes tous du même peuple de la pauvreté, que Dieu sauve de la misère.


Partie III

Contemplatifs dans l’action

Après ces deux premières étapes où nous avons été conduits à prendre conscience que notre rapport aux banlieues, de même qu’il ne se comprend que dans une histoire et en lien avec la société tout entière, nous demande de reconnaitre nos propres violences, lorsque nous excluons une partie de l’humanité en nous-même ou en l’autre. Prenant acte que la violence ne prévaut pas sur notre désir de fraternité, nous franchissons la porte de pardon. Quel chemin concret de fraternité s’ouvre alors ?


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Agir au plus proche Veilleur

Dans cette attitude hospitalière, nous nous disposons à suivre le Christ qui œuvre en banlieue. Cet apprentissage commence dans le quotidien de chacun. Que penser de la banlieue, que dire à ses habitants, que faire ensemble ? Cette réflexion s’adresse davantage à ceux qui ne vivent ni n’agissent déjà dans ce lieu, et qui désireraient prendre quelques moyens pour en prendre le chemin. Pour ceux qui y sont déjà, je ne prétendrais pas, avec mes deux petites années d’expérience, dire des choses qu’ils ne connaissent déjà. Le chemin que nous venons de parcourir a réuni toutes nos questions en une seule : comment aimer en vérité la banlieue ? Cela commence par ce que nous pensons à son propos. Or, ce que nous pensons est nourri par ce que les médias nous disent, par les images que la télévision nous renvoie, images de violences, de voitures en flammes, d’affrontements entre des jeunes encagoulés et des forces de l’ordre 89


casquées. Ce qui nous est dit sur la banlieue est un discours régi par la peur. C’est aussi un discours de réaction immédiate. On parle des banlieues quand il y a des émeutes, rarement quand de belles initiatives sont prises. La question des banlieues est souvent abordée par un seul aspect, réducteur : immigration, violence, délinquance, et sans une analyse qui replace ce phénomène dans une histoire, dans un contexte social et politique. Les analyses, ponctuelles et locales, sont bien vite généralisées. On pense la banlieue à l’aune d’une explosion de violence ponctuelle. On passe de quelques jeunes à tous les jeunes, puis aux habitants des banlieues en général, identifiés qui plus est à ces dangereux « immigrés » qu’il faut réguler sous peine d’être envahis. La première partie de cet ouvrage se voulait une mise en œuvre de cette attitude. Désormais, chacun de nous est appelé, dans la conscience renouvelée de son désir de fraternité, à nourrir sa propre pensée en l’élargissant non seulement à ce qui a été présenté ici, mais à l’ensemble des autres facteurs qu’il nous paraît important de prendre en considération. Comme chrétiens, nous sommes invités à rendre raison de notre espérance (1 P 3, 15 — repris et commenté par l’encyclique de Benoît XVI, Spe Salvi, no 2), ce qui passe par le fait de nourrir notre raison par l’espérance dont nous vivons et dont nous expérimentons déjà les effets dans notre vie. Les chrétiens, mais aussi tous ceux qui croient en la 90


fraternité humaine, sont, dans le cas précis des banlieues, invités à ne pas laisser réduire leur pensée à des formules aussi réductrices que fausses. Inviter dans le quotidien de nos conversations, à table, au travail, avec des amis ou en famille, ses interlocuteurs à prendre du recul, à garder un esprit critique sur les informations qui sont annoncées, à changer son regard, à être curieux d’en savoir plus en allant se renseigner auprès de ceux qui vivent les événements de près, tout cela est notre première mission. Prendre soi-même la parole de manière réfléchie et mesurée, informée, mais aussi disponible à écouter les objections et les questions, les peurs et les désirs de nos proches, enfants, conjoint, amis, de nos collègues de travail, de nos frères en Église, etc. Si nous nous reconnaissons invités à agir en cohérence avec ce que nous pensons et ce que nous disons, nous pouvons inviter nos proches à s’ouvrir à cette même disposition intérieure, à ne pas avoir peur de creuser leur propre désir. Laisser surgir son désir profond est souvent bien plus difficile qu’il n’y paraît au premier regard. Tellement de raisons s’opposent à sa réalisation qu’il paraît plus facile de consentir tristement au fait que l’homme est un loup pour l’homme, et de prendre des mesures pour survivre dans cette jungle. Or, nous le savons, car nous en faisons l’expérience, ce désir libéré est plus fort que n’importe quelle opposition, et il rend à la joie. 91


Évangile et vie Cette attitude envers autrui, et ici particulièrement envers les personnes vivant dans les conditions rudes de la banlieue, a pour source le fait de se tenir, en pensées, en paroles et en actes dans la présence du Seigneur. Sa présence est notre nourriture quotidienne. Cela passe par quelques moyens simples pour nous enraciner dans la présence du Seigneur afin de pouvoir demeurer dans cette présence aux jours d’épreuve. Décider d’aller dans un quartier de mauvaise réputation, c’est certes se préparer à vivre de grandes joies au milieu des personnes qui y vivent et travaillent, mais c’est aussi parfois s’exposer aux jours d’épreuve et de doute, à la violence parfois aussi, violence qui pourra aussi venir d’amis qui ne comprennent pas une telle décision. Pour demeurer là en véritable artisan de paix et de fraternité, y être dans la présence du Seigneur est essentiel. Pour ne pas réagir à la provocation par la fuite ou la réaction violente, mais par les mots justes, il convient de s’exercer à trouver Dieu en toutes choses. Aller dans un tel lieu sans aucune préparation spirituelle serait risquer de produire l’inverse de ce qui est désiré, en alimentant un peu plus le cycle de la violence. Les diverses traditions spirituelles proposent des moyens pour avancer dans la présence de Dieu. Je vais parler ici de ceux que je connais mieux, qui sont les moyens liés à la tradition ouverte par saint Ignace 92


de Loyola, le fondateur des Jésuites. Ces lignes n’ont pas de prétention à l’exhaustivité, mais plutôt à donner le goût à chacun d’aller voir de plus près de quoi il s’agit. Dans cette tradition, et pour dire les choses simplement, l’homme spirituel L’homme avance sur deux pieds : il est spirituel est contemplatif (par la prière de la contemplatif Bible et la relecture priante de sa dans l’action vie) dans l’action (par la foi que Dieu agit au cœur du monde). La Bible est la Parole d’amour que Dieu nous adresse et qui nourrit notre vie intérieure. La vie est l’amour de Dieu en actes dans nos existences. La Bible est féconde lorsqu’elle est priée à la fois personnellement et en Église, lors de l’eucharistie. Nous pourrions citer aussi l’expérience de prier un texte de l’Écriture dans un groupe biblique paroissial ou dans un mouvement comme la Communauté Vie chrétienne (CVX, de spiritualité ignatienne). Le déroulement d’une rencontre de la CVX est le suivant : d’abord on prie et partage un texte de l’Écriture. Puis chacun relit ce qu’il a vécu et la manière dont il l’a vécu depuis la précédente rencontre. Écriture et vie se fécondent et permettent à chacun d’avancer dans sa propre foi, et dans une manière plus juste de se situer dans sa famille, son travail, ses activités associatives. Cette habitude de prière, si heureuse dans la vie quotidienne, peut devenir une aide précieuse à l’heure de découvrir un 93


milieu totalement nouveau comme la banlieue. J’ai pu l’expérimenter lorsque la communauté jésuite a proposé que nous relisions ce que nous avions vécu au moment des émeutes, pour discerner ce qui se dit profondément là. La première partie de cet ouvrage est en grande partie le fruit de ce travail. Notre vie prend toute son ampleur lorsqu’elle est relue et offerte. Dans la tradition ignatienne, la relecture de vie s’appelle prière d’alliance (pour plus de renseignements sur ce point, voir le site <www.ndweb.com>). C’est une manière de remettre chaque jour dans les mains de Dieu l’alliance que nous souhaitons vivre avec lui. Ces exercices quotidiens, issus des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, aident à demeurer et avancer dans l’attitude de fraternité en pauvreté qui est la clé pour penser, parler et agir en cohérence avec l’Évangile et le désir qui en découle. Pour reprendre l’exemple des JVE, nous vivions chaque semaine un temps de relecture commune de leurs engagements respectifs, partageant joies et peines, doutes et enthousiasmes. La prière vient nourrir la foi en l’amour, l’espérance dans le fait que l’amour est à l’œuvre en tout lieu. Cela passe par le rappel du sens de chacun des engagements. Un bon complément se trouve dans des analyses sociales, culturelles, une formation religieuse aussi, sur l’islam, et bien souvent aussi sur notre propre religion. Cela passe encore par la reconnaissance de 94


ses propres blessures ou faiblesses. C’est enfin l’occasion de s’interpeller sur nos manières d’agir.

En communauté Le désir de fraternité lie en une communauté ceux qui le partagent. Sur ce plan, l’Église et les chrétiens se reconnaissent une responsabilité. La première et plus importante manière dont nous désirons être reconnus par les autres hommes, c’est à notre fraternité : « À ceci tous vous reconLe désir de franaîtront pour mes disciples : à ternité lie en l’amour que vous aurez les uns une commupour les autres » (Jn 13, 35). nauté ceux qui Notre première manière d’anle partagent noncer la Bonne Nouvelle, c’est de vivre publiquement cette intime fraternité. Envers ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne, nous ne pouvons pas avoir une attitude qui contredise ce qui fait notre identité même. Ainsi, Jésus ne va-t-il pas jusqu’à nous dire : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. » C’est là le cœur et le sommet de notre foi, l’attitude que met en œuvre Jésus dans toute sa vie, jusque dans sa passion, accomplie dans sa résurrection et le don de l’Esprit qu’il nous fait, car « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13). 95


Aller en banlieue, ce n’est pas, pour nous chrétiens, d’abord aller dans un lieu étranger. C’est d’abord aller un peu plus loin dans notre propre Église. Car l’Église est là, bien présente. Des chrétiens vivent là. Certes, à Montreynaud, ils sont très peu nombreux. Leur accueil est d’autant plus précieux. Aller vers eux, c’est se tourner vers ceux qui sont en mesure de m’aider. Ce qui est en jeu, c’est la fraternité. Il est donc impossible et contradictoire de vouloir faire changer les choses en banlieue et de vouloir agir seul. Nous le voyons sous trois angles : l’accompagnement personnel, le lien à l’Église institutionnelle, et la relation à tous les acteurs en présence. Jésus envoie ses disciples en mission deux par deux pour porter la paix. Cela a quelque chose à voir avec la fraternité à vivre et à annoncer par la parole et par le geste. Si nous désirons être au milieu des habitants des banlieues, si nous entendons cet appel à leur porter la paix, eux qui sont victimes de la violence et de l’injustice, non pas d’abord dans le quartier, mais de la part du reste de la société qui les stigmatise, entendons en même temps que nous ne pouvons y aller qu’accompagnés, et au nom d’une Eglise qui ne fait pas de différence entre ceuxci et ceux-là. Il s’agit de vivre avec d’autres la fraternité, par exemple dans la communauté paroissiale. On ne peut en effet porter que la fraternité que l’on vit déjà. De plus, si besoin, l’on peut de96


mander l’aide d’un accompagnateur qui est une personne formée et reconnue par l’Église. Il aide a relire sa vie et sa prière sous le regard de Dieu et à avancer dans l’accueil et le don de l’amour. L’Église locale a différentes figures comme j’ai tenté de l’exprimer dans la première partie de cet ouvrage. Dans l’exemple de Montreynaud, nous avons ainsi vu que l’Église est présente comme communauté paroissiale, organisée et structurée en lien avec le diocèse et l’évêque, ayant à sa tête un curé et des vicaires, avec des équipes de laïcs pour organiser l’animation liturgique, la formation catéchétique et l’attention aux plus pauvres. Elle est à l’origine de deux associations liées aux demandeurs d’asile. Elle est présente également à travers des associations créées ou soutenues par des chrétiens, comme la maison de quartier ou l’ASIM. Elle est présente dans les bénévoles et les volontaires qui œuvrent au nom de leur foi. Elle est présente enfin par les communautés de religieux qui, par leur présence attentive et active, sont témoins de l’Évangile au milieu des habitants. Répondre à l’invitation du Christ d’aller porter la paix en banlieue, c’est d’abord aller à la rencontre de ces communautés qui sont à l’œuvre déjà, et avec elles trouver sa juste place, en fonction de ses propres talents. Et c’est en retour témoigner auprès de sa communauté d’origine, en centre-ville par exemple, de ce qui se vit là.

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Cette mission de paix est à destination première des habitants, et se fait avec eux, et par eux. C’est à travers eux que cette mission rejoint celle des organismes publics et de toutes les autres associations à l’œuvre dans les banlieues. Avec eux, nous pouvons nous accorder sur des objectifs concrets, et avancer pas à pas.


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S’approcher

S

je suis un chrétien d’une paroisse du centreville désirant m’approcher en vérité des personnes qui habitent en banlieues, je peux me préparer déjà dans notre vie quotidienne, là où je suis aujourd’hui, par cette habitude de prier et de relire ma vie. Ensuite, je peux rejoindre la communauté de frères qui vivent là pour prier et agir avec eux, avec et pour les habitants de ce quartier où vivent des personnes parfois très marginalisées. Enfin, je peux témoigner auprès de ma paroisse du centre de ce qui se vit là, et inviter à davantage d’échanges. L’exemple d’un jumelage de familles entre quartiers a été donné. Mais venons maintenant à un moment crucial : l’instant où je suis accueilli par les plus pauvres. Ce temps sera plus méditatif, invitation à entrer paisiblement dans l’expérience. I

En humilité Envoyés pour annoncer en paroles et en actes la fraternité, nous commençons par l’annoncer dans 99


notre manière de vivre les relations entre nous et avec ceux que nous rencontrons. Cette attitude, nous l’appellerons humilité, ou vulnérabilité. Elle consiste à ordonner tout ce que nous sommes, nos pensées, nos paroles et nos actes, au désir de fraternité, et à la source d’où il jaillit. Cela a une conséquence immédiate : nous n’irons pas en banlieue d’abord pour faire ou apporter quelque chose, pour tenir un En banlieue discours ou nous faire une idée pour vivre sur la question. Si nous allons davantage la en banlieue, c’est avant tout fraternité pour vivre davantage la fraternité. Tout est dans ce « davantage ». Dans notre famille, dans nos communautés chrétiennes, dans nos mouvements, auprès de nos amis, nous goûtons déjà la joie de la fraternité. Mais nous savons que notre joie se multipliera à mesure que d’autres hommes la partageront. Et nous savons que notre joie ne sera jamais complète tant que tous les hommes n’y participeront pas. Le père Arrupe, ancien Père Général des Jésuites, avait l’habitude de dire que, tant que quelque part sur cette terre des hommes ne mangeraient pas à leur faim, l’eucharistie que nous célébrons ne serait pas complète. Quand Jésus envoie ses disciples, il les envoie sans rien d’autre que la paix. Tout commence les mains vides, et le cœur largement ouvert. Se présenter ainsi, en pauvre, c’est bien sûr s’exposer à un 100


refus. Mais c’est surtout s’exposer à la générosité d’autrui. Si nous nous présentions bardés de savoirs, de richesses, de projets, nous serions en position de force devant des personnes vulnérables, et nous les écraserions de notre supériorité prétendue. Comment pourrions-nous alors devenir leurs frères, nous qui nous présentons comme des maîtres ? Nous présenter vulnérables, c’est nous présenter en vérité, tels que nous sommes sous le regard de Dieu, avec nos forces et nos faiblesses, avec nos certitudes et nos questions, mais surtout avec notre désir de plus en plus grand de mettre l’amour dont nous sommes destinataires dans tous nos actes, de répandre cet amour porteur de tant de joie à ceux qui en ont le plus besoin, à ceux qui sont dans la solitude de l’exclusion, à ceux qui sont nos frères, mais qui ont bien du mal à le croire dans les conditions qui sont les leurs. L’humilité est cette qualité à l’opposé de l’orgueil. L’orgueilleux, ce que nous sommes tous dans un coin de notre cœur, croit qu’il est le centre et le sommet du monde, qu’il peut tout tout seul, qu’il n’a besoin de personne, qu’il sait tout mieux que quiconque. L’orgueilleux est malheureux, car il est dans l’illusion qu’il vivra mieux seul qu’avec les autres. Il est malheureux, car il vit dans l’illusion. L’humble vit dans le réel, il vit les deux pieds sur terre. Il ne rêve plus à être plus grand que les autres, il rêve à aller avec eux le plus loin possible sur le 101


chemin. Il a cessé d’être préoccupé par ceux qui sont plus grands que lui, car il sait que nous avons tous les pieds au même niveau. L’humble est heureux, car il marche au milieu de ses frères en humanité. Il est le pauvre des Béatitudes. Le premier des humbles est Jésus. Nous portons au cœur l’humilité mêlée d’orgueil. Mais la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30 ; voir encadré ci-

Le bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30)

Il leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : “Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?” Il leur dit : “C’est un ennemi qui a fait cela.” Les serviteurs lui disent : “Alors, veux-tu que nous allions l’enlever ?” Il répond : “Non, de peur qu’en enlevant l’ivraie, vous n’arrachiez le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, rentrez-le dans mon grenier.” »

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dessous) nous invite à ne pas chercher à faire le tri, et de vivre selon l’humilité, en nous tournant vers nos frères. Sur ce chemin, les plus pauvres sont nos guides. L’homme de l’humilité sait qu’il ne l’est jamais tout à fait, qu’il est en chemin vers l’humilité. Il est un pèlerin. L’orgueilleux, au contraire, a cessé de marcher, il se croit arrivé. L’homme de l’humilité est en chemin, c’est un pèlerin parmi les pèlerins. Il a quitté sa terre sur une promesse entendue, comme Abraham, le père des croyants, lorsqu’il crut en la promesse de Dieu : « Pars de ton pays, va vers le pays que je te donnerai… Je te bénirai… En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Genèse 12, 1-3), comme Jésus lorsqu’il quitte Nazareth pour les routes de Galilée et de Judée, comme Paul lorsqu’il part tout autour de la Méditerranée. L’homme de l’humilité est un étranger en toute terre où il arrive, et de tout homme il deviendra le frère. Partir dans les banlieues, ce n’est pas rejoindre des étrangers pour en faire des citoyens de notre République — ce que la plupart sont déjà d’ailleurs —, c’est devenir avec eux des pèlerins de la fraternité.

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Le silence et la parole Dans cette attitude d’humilité, nous arrivons chez ces personnes pauvres. Nous leur avons souhaité la paix, et ils l’ont accueillie. Nous allons donc demeurer chez eux pour quelque temps. Qu’allonsnous pouvoir leur dire ? N’est-ce pas le moment de leur partager la raison pour laquelle nous sommes là ? N’est-ce pas l’occasion de leur présenter les réflexions que nous nous sommes faites sur la mondialisation, sur l’individualisme, sur la sécularisation ? Non. C’est le moment de faire silence, et de nous mettre à l’écoute. La première chose que nous allons donner, le précieux trésor que nous apportons, c’est le silence, sur lequel va naître une parole, leur parole. Donner la parole, quel geste plus beau ? C’est le geste où s’accomplit le don de la vie. Et, pour les chrétiens, donner la parole, c’est tout autant donner la Parole, le Verbe de Dieu, Jésus le Christ. L’expérience d’ATD Quart monde est belle : elle nous apprend que le peuple de la misère souffre avant tout de ne pas savoir dire aux autres, à ceux des centres, ce qu’ils vivent. Ils n’ont pas les mots, ou plutôt, ils ne croient pas qu’ils ont les mots, ils croient que leurs mots trop simples ne valent pas assez pour les autres. Donner la parole, c’est instaurer le silence du respect, laisser le temps à ces mots trop longtemps tus de naître, de prendre forme, de se déplier dou104


cement comme une rose au matin. Voilà bien une attitude contre-culturelle. Dans notre société où il faut courir sans cesse, comprendre vite, répondre vite, être au courant de la dernière nouveauté, dans ce courant qui nous malmène, mais qui ne charrie que le superficiel, ce temps du silence est essentiel pour nous, tout comme il est essentiel pour les plus pauvres. Dans cette écoute ouverte, nous contemplerons une histoire qui se dessine peu à peu, une histoire semée d’événements heureux ou malheureux, une histoire de rencontres. En contemplant cette histoire, nous entrons au cœur de l’histoire du quartier. Nous connaîtrons les noms, les liens de familles et d’amitié, les fraternités déjà tissées, et les inimitiés explosives. Déployant ainsi son histoire, chacun de nous vit une expérience unique : celle d’exister tout entier par l’oreille de celui qui l’écoute. Mais pour que cet événement se produise, il y faut une oreille qui ne juge pas, qui est prête à tout entendre, prête à tout considérer. Raconter son histoire devant un témoin fraternel libère peu à peu des chaînes de la solitude et du malheur. Bien sûr, les souffrances et les galères ne vont pas s’effacer. Mais quelle différence entre les subir seul, et commencer de les porter à plusieurs, s’apercevoir enfin que d’autres vivent la même chose que soi, prendre conscience tout à coup que l’on est d’un peuple, le peuple des pauvres se libérant de la misère. 105


Ce qui se vit dans la rencontre est de l’ordre d’une réconciliation. Tout d’abord, la personne se réconcilie avec sa propre histoire, avec son identité. Elle fait l’expérience d’une fraternité, dans le fait même que quelqu’un l’écoute sans la juger, lui ouvrant la possibilité d’espérer en un avenir plus heureux. Elle peut entendre le désir d’être réconciliée avec d’autres personnes. Et si elle est croyante, le désir d’être réconciliée en Dieu. Tout ce que je viens de décrire est ce qu’il m’a été donné de vivre à l’ASIM.

Le geste juste Une fois la paix fraternellement donnée, une fois la parole libérée, vient le temps d’agir ensemble pour qu’advienne concrètement un peu plus de justice et de paix, expressions de la fraternité dans la société. Après la fraternité de la rencontre, après la liberté par la parole, c’est le temps de l’égalité en actes. Voici qu’apparaissent les trois principes qui régissent non seulement la République française, mais aussi la Déclaration universelle des droits de l’homme. Que les chrétiens retrouvent ici ce qui est au cœur de l’aspiration de tout homme n’a rien d’étonnant, si l’on considère que le chrétien est d’abord celui qui suit le Christ, ce dernier étant en sa divinité, selon ce que nous croyons, l’accomplis106


sement de toute humanité. Et nous pouvons dire cela sans pour autant entrer dans les débats sur les racines chrétiennes de ces droits universels. Ce qui nous intéresse ici, c’est de constater que tous les hommes se retrouvent effectivement dans ce qui est au cœur de notre foi, le désir de fraternité, qui se déploie en liberté et en égalité. En quoi consistera cette égalité ? Quels gestes pourrons-nous poser qui contribueront à plus de justice ? Quel sera le geste juste ? Dans la cohérence avec ce qui précède, ce sera un geste posé ensemble. Ce sera même un geste posé par les personnes de la banlieue, geste auquel nous nous joindrons. Ce sera un geste qui nous étonnera par sa liberté, un geste inouï que nous aurons même du mal à accepter si nous ne sommes pas suffisamment entrés en humilité. Ce sera un geste qui ressemblera au geste de Jésus le jeudi précédant sa passion, le geste du lavement des pieds (Jn 13, 1-15). Jésus s’agenouille aux pieds de ses disciples et leur lave les pieds, comme l’esclave lave les pieds des visiteurs de son maître après un long chemin. Il leur signifie par là qu’ils sont arrivés au bout du chemin, que la suite lui appartient. Jésus n’exige pas de ses disciples qu’ils le suivent dans sa passion. Il reviendra vers eux après la résurrection. Pierre s’insurge contre ce geste où Jésus, de maître qu’il était, se fait son serviteur. Le cœur de l’égalité chrétienne tient dans ce renversement. Ce n’est pas 107


une égalité statique, où tout le monde serait pareil, mais une égalité dynamique de service réciproque, une égalité de vulnérabilité partagée. Car après le lavement des pieds viendra Gethsémani. Pierre a-til enfin compris le geste d’amour de Jésus qui se prépare dans son acceptation de la passion ? Au moment où Jésus est pris par l’angoisse, qu’il dévoile à ses disciples sa propre vulnérabilité, lorsque plus rien ne tient que la proRefuser d’être messe d’amour du Père, dont vulnérable, personne ne sait comment elle c’est refuser va se réaliser, et que, dans l’angoisse impossible à cacher, il d’ouvrir les yeux dit « oui », Pierre ne peut pas voir, il s’endort. Quand va-t-il se réveiller de ce sommeil de refus ? Refuser d’être vulnérable, c’est refuser d’ouvrir les yeux. Il y a un lien profond entre le veilleur et le vulnérable. C’est au chant du coq, merveilleuse image du réveil, que Pierre va ouvrir les yeux. Et le signe de cette vulnérabilité enfin acceptée, c’est l’entrecroisement du regard d’amour du Christ et des larmes de Pierre. La vanne intérieure se brise et l’eau jaillit. Il montre ce qu’il est. Accepter de pleurer, n’est-ce pas aussi accueillir sa propre vulnérabilité ? Ce service mutuel dans une vulnérabilité partagée est d’abord une manière de se dire merci. Merci pour le chemin parcouru, merci pour la fraternité vécue et du don à venir. Se remercier les uns les 108


autres. Se remercier et se demander pardon pour les ruptures de fraternité, le faire par le geste et par la parole. Voilà donc le premier des gestes justes, le geste qui rend égal. Et ce geste est posé d’abord par la personne qui m’accueille dans son petit appartement, qui me fait asseoir et me sert. Comment accepter que me serve celui que je viens servir ? C’est Jésus lavant les pieds de ses disciples qui me donne le sens de ce qui se passe alors. Cette personne, dans la misère peut-être, exclue, privée de l’essentiel, par son geste d’accueil, me montre le chemin. Nous nous accueillons mutuellement, chacun selon ce que nous sommes, et ensemble devenant davantage hommes. Sur ce geste vont se greffer tous les autres. Ensuite, nous verrons ensemble comment elle peut améliorer ses conditions de vie. C’est un long chemin qui commence, non pas un chemin d’assistance, mais un chemin de fraternité. Le geste juste est comme la fleur qui, semée dans le cœur en graine de fraternité, germe en humilité, vient au jour dans le silence d’une écoute, et s’épanouit enfin en pétales et pistil de l’action. Nous avons pris le temps de revenir aux sources de ce qui nous a conduits vers les plus pauvres, pour découvrir ensemble et en conscience ce que nous sommes appelés à y vivre, chacun à notre place, chacun selon nos capacités. Nous pouvons devenir des passeurs de fraternité, entre ceux qui la vivent et ceux qui l’ont oubliée, entre ceux qui l’es109


pèrent, et ceux que les circonstances excluent de cette espérance. Nous allons voir maintenant ce qu’il est possible concrètement de vivre comme passage, avec, par et pour les personnes qui vivent en banlieue.


3

Passeurs

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’AMOUR FRATERNEL où se fonde notre identité, et que nous désirons vivre au plus large, n’a de cesse de se concrétiser dans des actions, actions qui seront sans cesse évaluées — pour les chrétiens, elles seront relues, évaluées dans la prière — et ajustées. Il revient désormais à chacun de choisir et de décider la forme d’action qu’il entreprendra pour que ses désirs, ses paroles et ses actes soient en cohérence. L’humilité dans laquelle l’expérience spirituelle nous conduit nous met en garde contre des projets démesurés, de rêves aussi grands qu’impraticables. Au seuil de l’action fraternelle, chacun est invité à exprimer le point où il en est de son expérience et de sa pratique, tout en cherchant à connaître au mieux le point où en sont les personnes avec lesquelles il désire mener cette action. Nous l’avons vu, ces personnes sont d’abord les habitants des banlieues, ainsi que tous les acteurs de la vie économique, sociale et politique. À la fin de ce paragraphe, nous verrons apparaître ce qu’a de spécifique l’action fraternelle en banlieue. 111


Le point où nous en sommes La banlieue est un lieu de mission prioritaire pour les chrétiens aujourd’hui. Mais ce n’est pas une mission facile. Comme dans la parabole où Jésus prend l’exemple d’un homme qui veut construire une tour, nous devons nous arrêter pour voir si nous sommes prêts à engager l’entreprise. Il revient à la responsabilité de chacun de nous de prendre les moyens pour être prêts, sachant que le premier moyen est de demander l’amour, seule arme efficace contre la haine et la division. Le Seigneur se conduit avec chacun de nous comme un pédagogue, pour nous amener pas après pas vers l’accomplissement de notre humanité fraternelle. L’accomplissement de soi est illusoire s’il n’est pas aussi l’accomplissement d’autrui. Nous sommes à égalité dans notre accomplissement réciproque. Mais nous sommes inégaux quant aux conditions de cet accomplissement : elles seront très favorables pour certains, très défavorables pour d’autres. De plus, dans des conditions similaires, certains auront beaucoup avancé en liberté, alors que d’autres restent empêchés par leurs attachements désordonnés, avancent en enfermement et exercent sur les autres la violence qui les tenaille. Face à celui qui avance en liberté, l’acte juste est celui qui encourage avec douceur et fermeté. Face à celui qui s’enferme, l’acte juste est celui qui pose 112


la limite et invite à choisir la vie. Telle est la manière d’agir de Jésus, manière dont il use avec nous. Dans son amour, nous avançons en liberté, et apprenons à agir envers les autres de la manière dont il agit avec nous. Sur ce fondement, nous comprenons combien l’éducation est essentielle, non pas une éducation comprise comme une somme de savoirs à acquérir, mais une éducation fondée dans la fraternité, guidée par la liberté, visant à la réalisation de cette fraternité dans les gestes créateurs de justice et de paix, de répartition équitable des biens, et d’égalité devant la loi.

Économique, social, politique, humain Si chacun est renvoyé à son propre discernement, c’est aussi en fonction des circonstances de sa vie. Qui est marié, avec des enfants, vivra sa famille comme première mission d’annonce de la fraternité. Mais une famille du centre-ville pourra aussi choisir de rencontrer une famille de la banlieue. Il sera sans doute plus difficile qu’une famille aille vivre en banlieue. Ce dernier choix sera par contre possible pour un célibataire : le fait alors de rejoindre une communauté sera essentiel. Mais laissons à chacun le soin d’imaginer pour soi une solution originale. Repassons rapidement les différents niveaux où nous pouvons rejoindre ceux qui agissent déjà. 113


Nous sommes au point où chacun de nous agit au plan personnel pour approfondir sa relation au Christ, enracinant en lui la fraternité afin de la vivre au plus proche. Il nous conduit dans la liberté pour choisir avec lui le lieu pour agir et pour contempler l’œuvre de Dieu. Agir pour la fraternité, c’est agir pour la justice, et contre toutes formes d’injustice. Aucune fraternité ne tient si elle ne se manifeste pas dans des progrès de justice. Aucune Or, le parcours que nous vefraternité ne nons de faire nous apprend que tient sans les injustices interviennent dans trois domaines distincts, progrès de justice reliés par un quatrième. Ceci n’est qu’un parcours très rapide, et cette typologie des domaines n’est qu’une proposition parmi d’autres, l’important n’étant pas la typologie ellemême, mais les conclusions que nous en tirerons. Le premier domaine où les injustices sont flagrantes est le domaine économique. Nous l’avions évoqué dans la première partie, avec le phénomène de mondialisation. L’injustice économique se traduit par un manque d’équité dans la répartition des biens dans notre société. Nombre de personnes qui vivent en banlieue sont dans une situation économique proche de la misère. Combien de familles en sont réduites à recourir aux distributions de colis alimentaires pour survivre ? Dans une famille où le père est au chômage, où la mère est au foyer, où les 114


enfants commencent à grandir et à coûter cher, la pression est telle qu’il n’est pas rare de voir des enfants commencer à faire du business — trafics en tous genres — pour ramener quelques euros à la maison. Qui peut dire qu’en de telles circonstances, il ne serait jamais tombé dans ce travers ? Délinquance et misère se renforcent mutuellement. Ajoutons la forte pression exercée par la société de consommation, en direction tout particulièrement des enfants. L’on ne saurait donc combattre l’injustice économique sans agir contre l’injustice sociale qui la cause. Le domaine social est ainsi le second domaine d’injustices. Plus que la répartition des biens matériels, c’est la répartitions des places dans la société qui est en jeu. Distribuer de la nourriture dans l’urgence est nécessaire, mais rendre sa place à la famille et donner accès à l’éducation l’est encore plus, à une éducation qui joue véritablement son rôle de socialisation. Si l’école reproduit les divisions sociales, comment pourra-t-elle jouer son rôle ? De plus, prenant en compte la situation particulièrement difficile des banlieues, une action spécifique est nécessaire : classes réduites, soutien scolaire personnalisé, filières alternatives capables d’accueillir des jeunes en échec. C’est la diversité et la complémentarité des options qui permettra de répondre à la situation. De même qu’il est important qu’un élève avec de bonnes capacités intellec115


tuelles puisse les développer dans des conditions favorables au travail, de même un élève avec de bonnes capacités manuelles devrait pouvoir disposer de lieux reconnus et valorisés pour les développer et les mettre en œuvre. Ceci est vrai pour les banlieues où la situation très détériorée du système scolaire Pas de justice met beaucoup de jeunes en sociale sans échec — échecs qui n’ont pas possibilité de grand-chose à voir avec leurs développer capacités intellectuelles — ses talents mais l’est tout autant dans le reste de la société où la dévalorisation du travail manuel empêche nombre de jeunes d’accomplir pleinement leurs talents. La justice sociale consiste fondamentalement à ce que soit assurée à chacun la possibilité de développer ses talents. Or, la situation des banlieues est loin de le permettre. Ces injustices sociales ont, elles aussi, une cause plus profonde. Ce sont les injustices dans le domaine politique. Ne reparlons pas ici de la politique électoraliste qui instrumentalise les banlieues. Contentons-nous de constater que les décisions politiques en faveur des banlieues visent d’abord à réhabiliter l’habitat ou à augmenter le dispositif sécuritaire. Ce sont certes des aspects importants. Mais d’autres aspects devraient entrer en ligne de compte, dont le renforcement du lien entre la ville et la banlieue. Multiplier les moyens de 116


transports, réfléchir à la manière de faire se rencontrer les enfants, par petits groupes, à l’école ou dans les activités extrascolaires. Voir avec les parents les activités qu’ils voudraient voir pratiquées par leurs enfants, du sport, de la musique, du théâtre, etc. et rendre possibles ces activités en mettant en place des transports adaptés. Envers les plus grands, distinguons la minorité des jeunes délinquants de la majorité silencieuse. Les délinquants savent à quoi ils s’exposent, et la police est très active. Mais l’urgent est aussi de faire en sorte que les enfants ne soient plus sous leur influence. Nous y parviendrons en les mettant en contact avec des adultes qui leur offrent de véritables perspectives d’accomplissement du meilleur d’eux-mêmes. Nous atteignons ici le cœur de ces trois domaines, économique, social et politique, le domaine anthropologique. Quelle vision de l’homme souhaitons-nous promouvoir aujourd’hui ? Est-ce un homme dont l’identité se définit par ses possessions ? Un homme qui se définit par son rang social ? Un homme qui se définit par son vote politique ? Ou bien un homme qui se définisse par son désir de fraternité ? Le véritable bonheur de l’homme, c’est la fraternité vécue joyeusement et concrètement, toujours plus largement. Dans cette perspective, les biens deviennent non une fin, mais un moyen au service de la fraternité. De même pour la situation sociale et l’action politique. La condition ultime de 117


l’égalité, et d’une lutte efficace contre toutes les injustices, c’est une juste anthropologie, une vision de l’homme qui rende raison de son espérance, dans une société qui prenne en compte son aspiration fondamentale et s’ordonne autour d’elle. Dès qu’autre chose que ce désir est mis à sa place comme visée de la société, une multitude d’injustices en découlent.

Pèlerins, en tous lieux, de la fraternité Annonçant la fraternité, nous nous disposons à agir pour la justice et la paix dans les divers domaines de notre existence. La banlieue est un lieu où l’injustice est plus manifeste que dans le reste de la société. Mais nous commençons à en prendre conscience : ce qui est si visible dans la banlieue est bien préUne série sent dans l’ensemble de la sod’injustices ciété. Sauf que la grande pau- contre l’homme vreté met au jour ce qui ailleurs lui-même demeure plus caché. La banlieue apparaît ainsi comme le symptôme d’une série d’injustices contre l’homme lui-même dans l’ensemble de la société. Œuvrer à une société plus juste comporte ainsi deux pans complémentaires : œuvrer dans ses marges, lieux de plus grandes injustices, et œuvrer dans son cœur, où ces injustices prennent racine. Le cœur dont nous parlons est tout 118


autant le cœur de la société, à savoir les lieux de décisions économiques, sociaux, politiques, mais aussi le cœur de chaque homme, l’humanité à laquelle il désire contribuer. Quand nous parlons de centre-ville et de banlieue, nous sommes désormais invités à passer d’une première perspective qui nous situe, nous, au centre, et les autres aux marges, à une autre perspective, plus prometteuse, plus évangélique, où nous sommes les uns et les autres en route depuis les marges de nos existences vers leur cœur. Et en ce cœur vit autrui. L’autre n’est plus un étranger que je cherche à intégrer à la société ou à ma propre vie, l’autre est celui qui vit à l’intime de moi-même et que je rejoins à mesure que je m’avance vers ce lieu intérieur. L’autre est celui avec qui je partage le repas, et pas n’importe quel repas : le repas de fête, la grande fête où nous célébrons les retrouvailles entre le Père et son fils qui était perdu, et entre les frères enfin réconciliés (voir la parabole dite du fils prodigue (Luc 15, 1-32), qui serait mieux nommée du Père prodigue d’amour). Entre les habitants des banlieues et ceux des centres-villes, il y a des différences qui tiennent aux conditions économiques, sociales et politiques. Mais ces différences ne doivent pas nous faire oublier que nous sommes des frères, en marche vers la fraternité, qui consiste en la reconnaissance mutuelle de notre désir, et le service réciproque en humilité. Frères, 119


nous le sommes déjà dans l’épreuve, puisque les injustices qui frappent les habitants des banlieues nous frappent aussi. D’ailleurs, ce sont eux qui nous aident à les identifier. Il n’y aura pas de progrès de la justice dans la banlieue sans un progrès de la justice dans l’ensemble de la société. Et tout progrès de justice en banlieue rejaillira sur l’ensemble de la société. Enfin, nous prenons conscience que ces injustices ne nous sont pas extérieures : nous en sommes tous complices, tant que nous ne nous situons par résolument de manière à les réduire. Les réduire commence par le désir de les réduire, enraciné dans l’expérience de la fraternité. Si, ensemble, chacun à notre place, nous nous mettons à agir comme des frères, les graines que nous sèmerons ne pourront pas ne pas germer et porter des fruits. Ne laissons pas la peur nous empêcher de continuer à semer. Ne laissons pas l’ivraie et l’ennemi caché qui l’a semée, nous détourner du soin à porter au bon grain. Vivons de la promesse qui nous est faite, que la fraternité est déjà en marche, jusqu’au cœur des lieux les plus divisés.


Conclusion : Que penser de la banlieue ? L’événement En novembre 2005, les banlieues en France se sont enflammées. La violence a été telle que le gouvernement dut instaurer l’état d’urgence pendant quelques jours. Ces émeutes s’ajoutaient à la longue litanie des violences en banlieue. Que penser de cette situation ? Comment réagir face à cela ? Ce petit opuscule n’avait pas pour prétention d’apporter une réponse définitive et complète à la question — de nombreuses personnes réfléchissent, et aucune solution miracle n’a encore été trouvée. Il s’agissait plutôt, partant de ma propre expérience de religieux ayant vécu au cœur de la banlieue, d’éclairer les conditions dans lesquelles nous posons cette question, avec pour perspective d’apporter des éléments de discernement au lecteur.

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Le chemin parcouru Nous avons procédé en trois étapes, comme par zoom partant d’un point de vue d’ensemble et qui se rapproche jusqu’au gros-plan. Nous avons d’abord pris de la hauteur, contemplant la banlieue dans son histoire et le contexte social de notre monde. Cela nous a fait comprendre que ce qui se passe en banlieue n’est pas un épiphénomène, mais le révélateur d’une crise qui touche toute la société. Dans ce cadre, nous constatons que l’Église mène déjà nombre d’actions, mais qu’elles sont bien limitées compte tenu de l’ampleur des enjeux. Nous avons choisi ensuite de nous approcher de ceux qui sont présents en banlieue. Le volontariat a attiré notre attention, car non seulement il permet d’entreprendre des actions sur le long terme avec ses habitants, mais surtout de vivre une profonde conversion. Prenant conscience que nous vivons intérieurement comme en banlieue de nous-mêmes, nous découvrons le pardon et la réconciliation comme l’unique passage vers soi et vers l’autre. La vie ainsi libérée est celle des Béatitudes. Chacun de nous, là où il est, est alors invité à avancer dans l’expérience de la fraternité, à mettre davantage en cohérence son désir, ses paroles et ses actes. Le désir de fraternité s’accomplit en s’approchant de ceux qui sont laissés-pour-compte, privés 122


de parole et de capacité d’agir. Cette approche, pour demeurer évangélique, est à vivre dans l’humilité d’une vulnérabilité partagée, dans un service mutuel, qui va de l’écoute attentive au geste juste. Nous devenons ainsi des passeurs de fraternité, entre toutes les sphères de la société. Nous devenons ensemble et les uns pour les autres, des passeurs depuis la banlieue de nos cœurs vers le plus intérieur, le royaume de l’autre et de Dieu.

Banlieue, lieu pour la fraternité Un texte de l’Évangile reprend tout ce parcours. C’est l’histoire des pèlerins d’Emmaüs (Lc 24, 1533). En chemin, ils discutent d’une bien mauvaise nouvelle, celle de la mort de Jésus. Ils y voient la victoire de la violence sur l’espérance. Ils rentrent chez eux, sans espoir. Allons-nous, comme eux, quitter la banlieue livrée à la violence ? C’est alors que le Seigneur s’approche et reprend avec eux toute l’histoire qui a conduit jusque-là. De même, le Seigneur nous a rejoints dans notre analyse de la situation, pour nous conduire peu à peu à retrouver l’espérance. Alors que le soir tombe, les compagnons invitent Jésus à partager leur repas et, à la fraction du pain, ils le reconnaissent. Jésus se révèle par la parole de bénédiction et le geste de partage du pain. La violence n’a pas eu le dernier mot sur lui. Cette 123


bonne nouvelle nous met en route, joyeusement, pour retourner à Jérusalem et, de là, être envoyés sur toutes les frontières. Ils fuyaient la violence, ils retournent dans l’espérance. La mission de fraternité vécue jusqu’au bout par Jésus est accomplie. Elle devient mission pour chacun, et chemin d’accomplissement de notre humanité. Le Seigneur nous attend dans les banlieues, intérieures et extérieures, où il est déjà à l’œuvre. Il nous convoque à sortir de nous-mêmes. La peur ? Elle existe, mais elle ne parle pas plus fort que l’espérance. Travailler dans ce champ, c’est travailler avec lui, pour la fraternité. C’est travailler avec lui, par et pour lui, en qui tous, nous sommes présents, sans préséance. Le signe que nous sommes avec lui est la joie. La banlieue est une caisse de résonance de ce qui se passe dans la société entière. Elle révèle l’ampleur des solitudes, des divisions, des peurs et des ignorances. Elle révèle notre difficulté de plus en plus grande à nous laisser affecter par l’autre, à nous laisser toucher par l’amour de Dieu. Nous sommes tous frappés par l’injustice dont nous sommes en même temps les victimes et les coupables, injustice non pas d’abord économique, sociale ou politique, mais injustice faite à l’homme, consistant à lui dénier la réalisation de son désir le plus cher, de vivre en fraternité. Cette injustice est la face cachée de toutes les autres. Lutter contre cette injustice, c’est lutter contre toutes les autres, 124


et lutter contre toutes les autres n’a qu’une seule visée qui est de lutter contre celle-ci. Il appartient à chacun de changer les choses : honorer la fraternité, en soi d’abord, en prenant le temps de regarder sa propre Le Seigneur nous vie, la manière dont je suis affecté par ce que je vois autour attend dans les de moi, et agir selon mon désir banlieues, libéré : en paroisse, dans des intérieures et extérieures, où il mouvements, en entreprise, est déjà à l’œuvre dans des associations, dans les institutions, en politique, par la réflexion et le dialogue avec les autres traditions culturelles et religieuses. La fraternité est de tous et à tous, et la banlieue un lieu privilégié pour la vivre davantage.


Bibliographie Peter BERGER, La religion dans la conscience moderne, Paris, Centurion, 1971. ◆ Jean-Luc BRUNIN, L’Église des banlieues, l’urbanité : quel défi pour les chrétiens ? Paris, L’Atelier, 1998. ◆ Jean-Marie DONÉGANI, « Religion et politique », in Olivier GALLAND, Yannick LEMEL, dir., La société française, Paris, Armand Colin, 2006. ◆ Jean-Marie PETITCLERC, La violence et les jeunes, Paris, Salvator, 2000. ◆ Christoph THEOBALD, Le christianisme comme style. Une manière de faire de la théologie en postmodernité, Paris, Cerf, 2007. ◆ Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, sous la direction de Véronique LE GOAZIOU et Laurent MUCCHIELLI, Paris, La découverte, 2006. ◆ Projet, « Cités dans la cité », no 299, juillet 2007. ◆ « Société », Dictionnaire critique de théologie, sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, Paris, PUF, 1998. ◆ JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris missio, du 7 décembre 1990. ◆ BENOÎT XVI, Lettre encyclique Spe Salvi, du 30 novembre 2007. ◆

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Table des matières Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 Partie I

LA BANLIEUE DANS SON CONTEXTE 1. Un peu d’histoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 2. La banlieue dans la société aujourd’hui . . . . . . . . 21 3. L’Église et la banlieue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 Partie II

ÉCOUTER LA PAROLE DES HABITANTS DES BANLIEUES 1. Ceux de l’intérieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53 2. Ceux de l’extérieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63 3. De l’extérieur à l’intérieur : conversion . . . . . . . . 75 Partie III

CONTEMPLATIFS DANS L’ACTION 1. Agir au plus proche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 2. S’approcher . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99 3. Passeurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 Conclusion : Que penser de la banlieue ? . . . . . . . . 121 Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126


Achevé d’imprimer le 30 janvier 2009 sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à 6060 Gilly (Belgique)


Guilhem Causse

Guilhem Causse 74

ISBN 978-2-87356-423-0 Prix TTC : 10,00 €

9 782873 564230

Collection « Que penser de… ? »

Les banlieues

Dans cette brève synthèse, l’auteur tente de répondre aux questions suivantes : Quels sont les éléments à prendre en compte pour comprendre la situation de violence qui secoue aujourd’hui la banlieue ? Ce qui se passe en banlieue est-il seulement un problème des banlieues, ou bien le symptôme d’une difficulté qui touche l’ensemble de la société ? Comme chrétiens, que penser de la crise que traversent les banlieues, et que faire ? Les banlieues nous concernent-elles seulement comme une question qui touche leurs habitants, ou bien comme une question beaucoup plus intime regardant chacun, en particulier notre relation à Dieu et à nos frères, dans une société marquée par l’individualisme et la sécularisation ?

Guilhem Causse

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Photo de couverture : Statue Montreynaud, de Notre-Dame banlieue de de Lourdes Saint-Étienne (Ch. Delhez) ; © Guilhem Causse

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