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Jean-Marie de Marneffe

La joie d’un moine Le parcours du P. Jean-Marie de Marneffe n’est pas banal. Entré chez les Jésuites en 1951, il les quitte en 1981 pour rejoindre les Trappistes, où il restera jusqu’à sa mort, en 2010. Le père abbé a retrouvé son journal spirituel (écrit à la 3e personne) qui témoigne de son itinéraire personnel où joie très profonde, consolations et désolations alternent, selon le langage des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, qui demeurent sa grille de discernement.

9 782873 565701

La joie d’un moine

Photo de couverture : © Abbaye du Mont-des-Cats

Jean-Marie de Marneffe

ISBN 978-2-87356-570-1 Prix TTC : 13,95 €

La joie d’un moine Journal mystique

Extraits : « Il demeure là, des heures durant, assis à sa table, le cœur saisi. » « Joie encore jamais perçue à ce niveau. » « A l’intérieur, c’est la révolution, c’est le cataclysme, c’est la catastrophe. » « Simple présence de l’un à l’autre. Le cœur dilaté d’amour, de reconnaissance. »

Jean-Marie de Marneffe est entré dans la Compagnie de Jésus en 1951. Dès 1959, il est envoyé en mission au « Congo belge ». En 1981, il entre à l’abbaye du Monts-des-Cats (cisterciens). Il retourne en Afrique (à Mwanda) en 1995 pour installer un monastère. Il revient en 1998 au Monts-des-Cats où il décède en 2010.

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Note de l’éditeur

Le journal spirituel du P. de Marneffe est rédigé à la troisième personne. Son texte est parsemé de mots et de phrases en italique, en gras, soulignées, entre guillemets, ces éléments étant parfois combinés. Dans la mesure du possible, il a été laissé en l’état, sauf pour les mots soulignés et en gras qui ont été mis en italique. De même, les espaces entre les paragraphes sont de l’auteur. Par contre, la division en chapitres et les titres de ceuxci sont de l’éditeur, sauf pour le titre du chapitre 10. Les intertitres ont été placés par l’éditeur là ou l’auteur avait mis une séparation. Les notes, à l’exception de celle sur l’extase, sont également de l’éditeur. La famille de Marneffe tient à remercier tout spécialement le Frère Jacques Delesalle, Père abbé du Mont-des-Cats, et les Pères Charles Delhez, s.j., et Jean Radermakers, s.j., pour leur contribution à ce livre.

© 2013, Éditions Fidélité, 7 rue Blondeau, 5000 Namur Dépôt légal : D.2013, 4323.34 ISBN : 978-2-87356-570-1 Édition : Charles Delhez, s.j. Maquette et mise en page : Jean-Marie Schwartz Photo de couverture : intérieur de l’église abbatiale du Mont-des-Cats Imprimé en Belgique


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Préface

Le

père Jean-Marie de Marneffe s’est éteint le 16 janvier 2010, dans une clinique à Lille, victime du cancer. C’est depuis toujours que sa vie a été marquée par le Christ. Il a choisi d’abord la vie jésuite, et après la longue formation prévue par la Compagnie, il est parti pour la mission au Congo. Mais la chronologie montre une brusque rupture avec son entrée à l’abbaye cistercienne du Montdes-Cats en 1981. Ce tournant surprenant n’a pas dû aller de soi. En tout cas, les difficultés n’ont pas manqué. Et sans doute en avonsnous un indice dans les passages qu’il fit, quelques années plus tard, dans d’autres monastères avant de repartir au Congo aider une jeune fondation de trappistines. Mais il revint au Mont-des-Cats et y demeura jusqu’à ce passage, cette Pâque en Dieu à l’âge de septantehuit ans. La simple succession des événements ne dit rien. Elle pose même plus de questions qu’elle n’en résout. La lumière est ailleurs. Justement dans le fait que le Seigneur Jésus marchait à ses côtés depuis V


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longtemps, et qu’à un moment donné, il s’est fait reconnaître de lui, le laissant « brûlant », comme Luc le dit des disciples d’Emmaüs. Fr. Jean-Marc, comme il s’appelait chez nous, l’a confié par écrit à son père abbé, Dom Guillaume. Un soir de février 1971, lors d’un temps de retraite, au cours d’une méditation de l’Écriture, « un bouleversement intérieur total le saisit », dit-il. « Comme saint Paul jeté à bas de sa monture sur le chemin de Damas. Pas de dialogue, ici. Seulement saisi intérieurement, bouleversé, remué jusqu’au fond de l’être. Il demeure là, des heures durant, assis à sa table, le cœur saisi… » « Joie jamais encore perçue à ce niveau. Une joie profonde, indescriptible, qui ne peut s’exprimer que par des pleurs… Le lendemain, même état… Et c’est le retour à la maison. Rien n’éveille l’attention. Tout est habituel pour les compagnons, la communauté. » « Et pourtant, rien n’est plus pareil. En trois secondes, en ce soir de février, pour lui, le monde entier a changé. Le Seigneur a fait de lui, en quelque sorte, un homme nouveau. » Plus tard, des lectures sur la vie spirituelle lui parlent d’une série d’obstacles et de pièges qu’il a évités, il ne sait comment, et il conclut : « Quelqu’un l’a conduit par la main, qui lui a fait parcourir ce chemin périlleux, sans tomber ni à droite ni à gauche. » Ce Quelqu’un qui est là, « a toujours été là, discret, inconnu mais présent ». Qui ? Sinon ce Jésus de la route d’Emmaüs, « compagnon de tous les instants, dans une discrétion inimitable ». Dès 1971, Fr. Jean-Marc songe à la chartreuse et à la trappe, mais il se donne dix ans avant de prendre une décision. Il entrera de fait au Mont-des-Cats la veille de la fête de sainte érèse d’Avila, le 14 octobre 1981. « Tout se passe normalement, comme prévu, écrit-il. Mais à l’intérieur, c’est la révolution, c’est le cataclysme, c’est la catastrophe. » Douleur et souffrance. « Il ne ressent rien. Un vide. Pour lui, le monde a basculé et toute sa vie est détruite. Il n’en reste rien. Totalement désemparé, il suivra mécaniquement l’horaire et les activités de la vie monastique. » Le Jeudi saint suivant, « devant le

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Saint-Sacrement, en lisant les récits de la Passion, tout à coup, sans raison, “comme ça”, écrit-il, la chape de plomb qui lui pesait sur les épaules est tombée. Elle a disparu : heureux, à nouveau dans la joie et le bonheur du Seigneur ». En 2009, Fr. Jean-Marc voit un nouveau seuil franchi. Il avait jadis, dit-il, le sentiment de savoir où se diriger, de comprendre clairement ce que le Seigneur lui donnait, lui demandait. A présent, ce n’est plus le cas… Il ignore tout du lieu vers lequel le Seigneur désire le voir se diriger… Il ne sait plus, vraiment ! Il voit là « une aventure inattendue, encore nouvelle… Il demeure là, immobile, en attente… Se rendant parfaitement compte que c’est toujours la même quête qui se poursuit. Toujours vers le même Seigneur. Tout comme elle n’a cessé de se développer depuis 38 ans maintenant. Mais il croit reconnaître aujourd’hui une mutation, un changement qu’il soupçonne être très profond. Et il est ainsi devant une inconnue. Pas tout à fait inconnue, parce que demeure l’intuition… que cette voie nouvelle est celle même du Seigneur. » Cet inconnu se révélera vers l’automne avec la découverte de la maladie déjà très avancée. Et dans les tout derniers jours, ceux de l’effondrement du corps, aux jours de faiblesse, il aimera entendre et réentendre ces lignes du Moyen Age. « Souvent, au travers d’un long silence, de supplications instantes, de gémissements répétés, nous implorons d’entrer dans le resplendissement de la lumière intérieure, et nous n’obtenons pas d’être admis à ses délices. » Souvent nous ne faisons rien de tout cela, et tout à coup, tout à coup, la grâce divine vient au-devant de nous, elle nous prend au plus profond de notre faiblesse et nous relève, elle nous emporte très haut et, au moment où nous l’attendions le moins, nous fait voir le resplendissement de sa lumière. »

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Jésus a rejoint Fr. Jean-Marc sur la route ; il lui a été présent, absent aussi selon les heures. Et, au bout du chemin, il l’a emporté avec lui comme un vieux compagnon de route. Cette aventure, Jésus ne cesse de la proposer, selon des modalités fort diverses, à tous ses amis, à nous tous qui que nous soyons. Frère Jacques Delesalle Père abbé du Mont-des-Cats


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Introduction

Le parcours du père Jean-Marie

La

vie de Jean-Marie s’est déroulée en trois étapes, que nous présenterons brièvement, afin de découvrir comment s’est située et déployée l’expérience spirituelle qu’il a vécue progressivement comme une grâce depuis l’Afrique jusqu’à sa mort. Son enfance et son adolescence sont marquées par l’apprentissage d’une mécanique : celle de l’homme en société et conjointement celle des machines inventées par l’homme au service de ses frères et sœurs. Suit l’approfondissement de sa vie spirituelle à partir du noviciat dans la Compagnie de Jésus, avec sa formation au sacerdoce jusqu’à sa mission africaine et son itinéraire de broussard. C’est là en effet que s’annonce la période contemplative de sa vie qu’il poursuivra à la trappe du Mont-des-Cats. On pourrait titrer plus simplement ces trois étapes par trois adjectifs : mécanicien – missionnaire – mystique.

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introduction

Apprenti mécanicien des moteurs et des hommes Né le 25 octobre 1931, dimanche du Christ-Roi, septième de neuf enfants, Jean-Marie a vécu au sein d’une famille chrétienne de la bourgeoisie wallonne d’entre les deux guerres. Son père dirigeait une importante entreprise d’ustensiles électro-ménagers au centre de Liège, à la place Saint-Lambert. Lui-même a toujours gardé une tendre affection pour ses frères et sœurs, avec une préférence pour son aînée Suzon qui devint de plus en plus la confidente de sa vie spirituelle intime. En pourtour de la ville, à Bois-de-Breux où résidait la famille, l’éducation des filles était confiée à la congrégation des Filles de la Croix. Les garçons allaient à l’école paroissiale, fréquentée par le tout-venant, fils d’ouvriers, de mineurs notamment, habitués à parler wallon à la maison. Ainsi se forma-t-il très jeune à frayer avec le monde du travail et à s’ouvrir aux cultures différentes de la sienne. Mais déjà son esprit de solidarité se développait. Il raconte qu’un jour d’examen de rédaction, il avait achevé rapidement de rédiger le premier sujet proposé quand il vit son voisin Guillaume incapable d’écrire une ligne. Il eut tôt fait de rédiger en vitesse un second sujet également proposé et à voix basse, il encouragea son compagnon : « Recopie ! » Ils ont bien ri en apprenant qu’ils avaient obtenu la première et la deuxième place pour ce test de rédaction. Aux confins de la propriété paternelle se trouvait un garage. Quand on ne trouvait pas Jean-Marie, il fallait aller l’y chercher, car sa curiosité pour les moteurs et surtout pour le travail de réparation et de remise en état des voitures l’intéressait énormément. Cette curiosité juvénile se développa par la suite et lui permit, tant en mission qu’au monastère, de rendre d’éminents services par ses capacités de mécanicien et d’électricien et surtout par son esprit d’entrepreneur. Déjà aussi, son souci des autres et l’aide qu’il leur

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apportait généreusement l’entraînaient à une mécanique plus intérieure, celle de la psychologie et de la connaissance des profondeurs humaines. L’enfance scolaire du garçon fut terriblement perturbée de 1940 à 1944. C’était la guerre, et il fallait évacuer la région car trop proche de l’Allemagne. Pour cette raison, son père avait acquis une propriété dans les environs de Mons, à Asquilies, qui servait de lieu de rassemblement pour la grande famille des cousins et cousines. Là aussi, il apprenait l’importance d’une atmosphère chaleureuse et le sentiment d’appartenance à un groupe porteur et stimulant. C’est de là que s’organisa un exode pour échapper aux affres de la guerre. Celui-ci s’acheva à Limoges où, après s’être réfugiés un temps chez l’habitant, on rentra à Liège pour vivre dans le bouleversement des cours interrompus par les alertes, puis les V1 et V2, ces bombes à retardement qui éclataient soudain, provoquant d’énormes dégâts. Les trams ayant cessé de rouler, on devait se rendre à pied en classe. La santé de Jean-Marie avait souffert des privations durant l’occupation allemande du pays ; aussi ses parents décidèrent-ils de le mettre en pension loin de la ville, au grand air. C’est ainsi qu’il acheva ses classes secondaires au collège SaintRoch, à Ferrières. Au terme de ces premières études, il entra au noviciat des pères jésuites à Arlon le 14 septembre 1951 et y prononça ses premiers vœux de religion le 15 septembre 1953. Cinquante ans plus tard, il confiait à sa nièce Brigitte qu’en entrant dans la Compagnie, il entendait aussi s’affranchir des conventions de son milieu social et s’ouvrir à des modèles culturellement plus simples et plus variés. Il désirait en tout cas quitter la mentalité étroite de Belgique, con quérir son autonomie et mener une existence résolument aventureuse. Concernant cette étape, un compagnon de noviciat raconte : « Il était mon aîné de quatorze mois. Nous étions l’un et l’autre le septième enfant d’une famille nombreuse, et nos

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introduction pères étaient nés le même jour, le 13 septembre 1887. Nous étions surtout l’un et l’autre des Liégeois du vrai terroir local ! Pourquoi nous sommes entrés en religion, ce n’est pas notre affaire, mais celle d’un Autre. Il nous a évité d’être classés parmi les candidats philosophes et théologiens du « top » et s’est contenté de nos attirances spontanées pour le pragmatisme, fût-il celui de la transmission des valeurs de l’Évangile : juste le minimum de philo et de théologie nécessaire pour canaliser nos bons sens familiaux respectifs. Ce fut très bien ainsi, et je pense que l’un et l’autre nous en rendons encore grâce à Dieu ! Nous nous destinions l’un et l’autre pour être, disait-on à l’époque, « missionnaire au Congo ». Lui est parti ; je n’y ai jamais mis les pieds. Et c’est aussi très bien ainsi ; le « Patron » restait au gouvernail de nos orientations. »

Son noviciat achevé en 1953, Jean-Marie suivit les cours de philologie classique au Juvénat à La Pairelle (Wépion) avant d’aborder la philosophie à Eegenhoven (Louvain) qui le retint de 1956 à 1958. Commença alors l’apprentissage à la vie missionnaire à Djuma et Kikwit au Zaïre entre 1958 et 1961, le préparant à son futur apostolat qu’il aurait à entreprendre après l’ordination sacerdotale. C’est là qu’il vécut l’accession du Congo à l’indépendance, avec ses séquelles parfois violentes. Plus tard, en revenant sur cet événement majeur, il soulignait l’impact qu’il avait eu sur sa psychologie : la fin de la colonisation et la rapidité avec laquelle tout ce qu’avaient construit les colons s’était trouvé anéanti en quelques mois, puis surtout la reprise du pays par des autochtones incapables de prendre vraiment leurs responsabilités le remplissaient de peine. Il découvrait que souvent dans sa vie il s’était trouvé dans une situation d’échec, de projets avortés ou en voie de dégradation. Il fallait alors reprendre courage et repartir dans la nuit. Ce premier passage en Afrique lui permit de prendre acte de la difficulté du travail à accomplir.

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À propos de ces années de formation, le père Griffé poursuit : « Après des parcours de formation un peu différents où nous ne nous étions pas rencontrés, nos routes vont se croiser à Eegenhoven, en première année de théologie (septembre 1960). À l’époque, deux catégories de théologiens y étaient distinguées ; les candidats au Grand Dogme destinés à être formés comme professeurs de philosophie ou de théologie, et les candidats au Petit Dogme pour les futurs apôtres de terrain. Cette dernière catégorie nous satisfaisait parfaitement. »

Ils étaient tous deux étudiants au moment où l’auteur de ces lignes débutait sa mission de professeur d’Écriture Sainte. Les deux compagnons furent ordonnés prêtres ensemble, le 6 août 1964, dans l’église du collège Saint-Michel, à Bruxelles, et ils terminèrent leur théologie en juin 1965 avant de rejoindre leur terrain d’action respectif. Ils se retrouvèrent encore en septembre 1967 pour une dernière année de formation spirituelle dénommée « Troisième An de noviciat » au St. Beuno’s College, dans le Pays de Galles, dans une région de prairies peuplées de moutons, au sud-ouest de Liverpool. Les grands Exercices spirituels de saint Ignace, qu’ils firent pendant un mois, suivant la tradition de la Compagnie, marquèrent Jean-Marie et modelèrent à l’intime sa vie spirituelle et sa maturité humaine. Ce fut aussi, pour les deux amis, l’occasion de contacts internationaux avec des jésuites venant d’un peu partout. L’amitié des deux compagnons continua de s’approfondir au long des années, car ils se retrouvaient de loin en loin lors de retours en Belgique. Cette longue formation avait forgé la personnalité de Jean-Marie de même que ses multiples contacts avec des personnes de culture et de mentalité différentes. Sa liberté spirituelle lui permettait de rencontrer hommes et femmes en simplicité et vérité, avec aisance et profondeur, sans jamais entamer son affection pour les siens.

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Missionnaire itinérant de la miséricorde Ainsi débuta pour de bon la vie apostolique du père Jean-Marie. Avant son Troisième An, il avait été nommé vicaire itinérant à la paroisse de Kingungi, à l’ouest de Kikwit, avec la responsabilité d’une centaine de villages à visiter. Pendant deux ans (1965–1967), il s’était attelé à cette tâche avec zèle et conscience. Désormais, il se trouvait attaché à la Procure de Kikwit où il travailla de juin 1968 à novembre 1970. C’est là qu’il prononça ses vœux définitifs dans la Compagnie de Jésus le 2 février 1970. Il retourna à la paroisse de Kingungi du mois de novembre 1970 au mois d’août 1972 avant de reprendre le service de vicaire itinérant avec mission de visiter les villages qui étaient sous sa juridiction. Pendant sept années, d’août 1972 à septembre 1979, il parcourut les routes malaisées de la région en retrouvant chaque fois les villageois dispersés dans l’immensité de la brousse. Il était accompagné de sœur Marguerite Balthazar, qui se chargeait de la pastorale des femmes. Ils formaient ainsi une petite équipe bien unie, toute dévouée au service des populations qu’ils rencontraient et parmi lesquelles ils organisaient des lectures d’Évangile. En repensant à cette époque, il écrivait : « Je me souviens qu’en Afrique, lors d’une visite dans un village où je leur partageais dans la prédication ce que je vivais profondément, ces hommes, ces femmes et ces enfants, qui pour beaucoup ne savaient ni lire ni écrire, entraient de plain pied dans le sens profond de ce que je leur disais, au milieu d’un silence intense et inhabituel pour une foule africaine — 300 à 500 personnes réunies pour la messe sous les arbres au milieu du village. Et même, la messe terminée, la mallechapelle refermée, je traversais la foule qui s’écartait pour me laisser le passage, toujours silencieuse et muette. Les

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introduction gens avaient pour moi un regard étrange, une attitude insolite. J’oserais même dire presque une sorte de vénération ! Pas pour moi, bien sûr, mais pour le Seigneur présent au milieu de nous, que je représentais à leurs yeux par le sacerdoce. Je me souviens avoir alors compris que le rôle spirituel du prêtre était de rendre l’Église présente au milieu des hommes, et par l’Église, le Seigneur en personne. »

Dans un autre courrier, Jean-Marie confiait encore humblement à sa sœur qu’il était conscient de recevoir des autres de précieux enseignements : « Chaque fois que je quittais la paroisse pour visiter les villages de l’intérieur, je me mettais en route avec le sentiment d’aller mendier le Seigneur chez tous ces gens. Ce sont eux qui me donnaient le Seigneur ! En réalité, nous avions le sentiment de recevoir le Seigneur. Pour eux, c’était moi qui le leur donnais… Pour moi, c’était eux. Ils le recevaient de leur prêtre. Je le recevais du peuple de Dieu… C’était bien ainsi que, de part et d’autre, nous vivions « en Église ». Car le Seigneur, chaque fois, était au milieu de nous de manière quasi palpable. »

Il poursuit encore dans la même ligne : « L’autre jour, nous étions dans un village à faire une espèce de « partage d’Évangile » avec des gens du village. La discussion est venue sur des problèmes fondamentaux : la souffrance et le salut apporté par le Seigneur, qui ne la supprime pas, mais lui confère un sens nouveau… Tout le monde participait, suivait, réfléchissait. Je vous assure que rencontrer une trentaine d’hommes au fond d’un village de brousse qui désirent réfléchir à ce niveau sur l’Évangile, c’est pour moi

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introduction une merveille incompréhensible. Et je me souviens d’un Belge en visite ici qui me disait avec étonnement : « Mais ils sont loin d’être sous-développés ! » Je lui ai répondu que, du point de vue « humanité », je suis porté à croire que c’est nous les « sous-développés », et qu’il m’était impossible de faire le bilan de tout ce que j’ai reçu ici. »

De septembre 1979 à juillet 1981, ce fut le tour des quatre-vingts villages de la circonscription de Sia qui devint le champ de son activité. C’est pendant ce temps qu’il se mit à éprouver l’intimité du Seigneur d’une manière nouvelle, insistante et bouleversante. Déjà depuis quelques années, et notamment un soir de février 1971, au cours d’une retraite, il avait ressenti une joie si intense qu’il avait été secoué dans toutes les fibres de son corps. Pendant ses randonnées en brousse, il se trouvait soudain saisi intérieurement par cette présence envahissante du Maître au service duquel il était envoyé. Des larmes lui jaillissaient des yeux et son cœur était pénétré d’une étonnante douceur. Il s’interrogeait sur la signification de ces manifestations insolites. En même temps, la contemplation devenait le cœur de sa vie. Secrètement, il songeait à quitter l’activité missionnaire pour embrasser une existence franchement contemplative : la chartreuse, ou la trappe, peut-être ? Il s’en ouvrit au père provincial, le père Jean-Marie Hennaux, qui lui conseilla d’abord d’attendre un long temps pour vérifier l’authenticité de cet appel. Après dix ans de réflexion et de prière, toujours poursuivi par cette soif intense d’intimité avec le Christ qui le comblait intérieurement d’une irrésistible douceur, il quitta la Compagnie, avec l’assentiment de ses supérieurs, pour entrer à l’abbaye SainteMarie du Mont-des-Cats, le 14 octobre 1981.

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Mystique de la Présence silencieuse Son entrée dans l’ordre cistercien fut marquée d’abord par une épreuve lancinante. Avait-il bien fait de quitter la vie missionnaire pour embrasser l’existence contemplative de la solitude avec Dieu ? Lors de son retour en Belgique, avant de faire le pas, il avait confié à sa famille : « Je crois que je fais la bêtise de ma vie. » Depuis son entrée en octobre jusqu’à Pâques de l’année suivante, il vécut une souffrance atroce, assailli par des doutes et des appréhensions terribles ; ne devait-il pas renoncer à tout ce qui avait fait son existence jusque-là ? Un accident vint s’ajouter à sa détresse : il tomba d’une échelle et se cassa les deux poignets, ce qui lui valut un séjour à l’infirmerie et une dépendance de ses frères pendant quelques semaines. Plus tard, il décrivait ainsi le déchirement qu’il avait ressenti : « Il y a dans l’existence des moines un mystère. Je crois que c’est le nœud de la vie religieuse. Si Dieu est présent, il ne peut y avoir que mystère. On peut arriver à percevoir par le cœur qu’il y a une « Présence attirante ». On est prêt à tout donner pour le rencontrer. C’est un peu fou. Saint Paul est bien d’accord : quand on aime, on sort de soi-même sans plus assurer sa sécurité. »

Il ajoutait : « Mon entrée au monastère m’a bouleversé. On ne peut rencontrer Dieu sans mourir, et c’est vrai qu’une mort reste une mort. Maintenant je sais avec certitude que j’ai eu raison de faire ce que, à certains moments de doute, je considérais comme l’Erreur de ma vie. Le Seigneur m’a donné de dépasser le doute, après des jours et des jours de souffrance et

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introduction d’angoisse. Mais après quatre mois, je me découvre dans une grande paix avec moi-même et dans un bonheur profond. L’amour crée la confiance et éclaire l’avenir. »

Cette certitude une fois acquise, apaisé désormais, il se mit inlassablement à chercher à évaluer la nature des manifestations intérieures que lui prodiguait le Seigneur. Avec patience et persévérance, il compulsait les auteurs spirituels à la recherche de la manière dont certains saints ou personnes privilégiées parlaient de leur communion avec Dieu. Il relut toutes les lettres de saint Paul pour tenter de découvrir comment l’Apôtre s’exprimait au sujet de ses rencontres intimes avec Jésus vivant et de ses visions révélatrices en sa faveur, lui qui n’avait pas connu Jésus selon la chair. Il passait de longs temps de lecture à interroger les écrits de saint Augustin, puis de saint Bernard, de saint Benoît, de Guillaume de Saint-ierry. Le Dictionnaire de spiritualité devint sa référence familière, conjointement avec la méditation des évangiles et d’autres livres de mystiques comme le père Surin ou le père Raguin. Son souci de vérité avec lui-même et avec Dieu le poussait dans cette enquête, car il voulait se garder des illusions. Ainsi, inlassablement, il interrogeait les grands mystiques et les auteurs spirituels. À la demande de son supérieur, il se mit à écrire son histoire spirituelle, s’inspirant sans doute de la manière dont saint Ignace écrivit le Récit du pèlerin afin de rendre compte de ses expériences intimes et de les objectiver. Ce sont ces pages que le lecteur découvrira en ce volume. L’épigraphe est significative ; elle se réfère à ce qu’écrit l’évangéliste Luc parlant de la mère de Jésus : « Elle conservait et méditait toutes ces choses dans son cœur » (Lc 2, 18.51). Il fit son engagement définitif à la Trappe en 1987, passa une année d’intériorisation à Cîteaux, de janvier 1990 à février 1991. Après cela, il fut requis comme aumônier des religieuses trappistines au monastère de la Paix-Dieu à Cabanoule, dans les Cévennes jusqu’en mars 1993. À cette date, il fut envoyé au Zaïre par son

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père abbé, Dom Louf, pour une nouvelle fondation de sœurs trappistines à Mwanda, où il resta cinq années. Son habileté pratique et ses qualités de mécanicien et d’électricien rendaient grand service partout où il passait et tous ceux qui travaillaient avec lui faisaient l’éloge de sa capacité d’écoute et de sa participation joyeuse à la vie commune et au service communautaire. En 1998, il rentra au Mont-des-Cats où le père Guillaume avait succédé à Dom Louf. À vrai dire, Jean-Marie avait eu quelques difficultés à se faire comprendre profondément par ce dernier, qui lui reprochait un peu d’être resté plus jésuite que moine cistercien. Voici ce qu’il écrivait en 2006 : « Pour ma part je tente de garder le cap en exerçant « le discernement ignatien ». Lorsque je me pose des questions sur l’attitude à prendre ou sur la direction à suivre dans tel ou tel cas, je commence par réfléchir sur les raisons pour et les raisons contre. Ensuite j’essaie de me situer dans une attitude de réceptivité dans laquelle je suis en quête d’un indice, d’un signe, d’une réponse… qui peuvent m’arriver de n’importe quelle direction : une lecture, une homélie, la réflexion de quelqu’un (parfois sur un tout autre sujet) ou une idée qui me vient comme ça… Mais pas n’importe laquelle. Le plus souvent ces suggestions passent sans laisser de trace. Par contre, parfois, elles éveillent en moi un intérêt inattendu parce qu’en rapport avec la question que je cherche à approfondir. Et cet intérêt inattendu n’est jamais banal. Ignace parle du bon esprit et du mauvais esprit, du Bien et du Mal. On sait toujours de quel bord est cet esprit. Ça se perçoit d’instinct. »

Ce qu’il continuait à éprouver des bouffées de tendresse divine s’accompagnait souvent d’une profonde sensation de vide, voire d’inutilité complète de sa vie. Il s’imaginait comme un enfant

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introduction

perdu, qui ne sait plus rien. Effectivement, le Seigneur le menait doucement dans un grand dépouillement : seule comptait désormais la quête de Dieu ; il importait de l’approcher toujours davantage comme le Père « qui mène ses petits avec des liens d’amour, leur apprenant à marcher » (Os 11, 4). Peu à peu, sa santé commença sérieusement à flancher et un examen médical découvrit un anévrisme de l’aorte ; dès lors, des contrôles réguliers furent nécessaires, ainsi qu’une opération. Paisiblement pourtant, il continuait sa vie de trappiste, faite de prière et de labeur. Les visites sensibles du Seigneur le saisissaient de plus en plus à l’intime de son être, sans pourtant altérer son humour, sa capacité d’ausculter et de soigner les moteurs ou de débrouiller les circuits électriques. Les contacts attentifs et profonds qu’il avait liés avec les personnes du dehors frappaient les hommes et les femmes qui l’approchaient, découvrant chez lui une sensibilité, un tact et une compréhension d’une grande richesse. Entre-temps, le Seigneur le préparait progressivement à la rencontre : ses repères habituels fondaient, sa santé se détériorait et l’on découvrit un cancer déjà fort avancé. Il se laissait doucement rejoindre sur la route de la souffrance par son Seigneur qui venait partager sa croix avec son fidèle serviteur. Mais il nous a légué ce précieux dossier écrit à la demande de son supérieur et que sa famille a demandé de pouvoir publier. Il y décrit son itinéraire spirituel avec sa quête d’absolu et ses questionnements sur sa propre expérience intérieure vécue dans le silence du monastère et dont peu de ses frères se rendaient compte. Extérieurement, il restait l’homme affable, attentif tant à ceux et celles qu’il contactait qu’aux travaux qu’il entreprenait, offrant son existence quotidienne à Jésus dont il ressentait de plus en plus la présence. Il n’hésitait plus désormais à parler de sa mort prochaine :

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introduction « Cette paix aussi — et même cette joie intérieure (qui me semble ici parfois déplacée), je crois qu’il n’y a que le Seigneur qui puisse me les donner de la sorte. Et il y a maintenant très longtemps qu’il me les donne ainsi — bientôt 39 ans ! — Et elles n’ont fait que grandir et se développer depuis. Aujourd’hui, je peux vraiment m’appuyer sur elles… C’est du solide ! Elles résistent aux pires nouvelles sans fléchir. Et j’en demeure stupéfait — mais dans l’action de grâce. »

Ainsi la vie religieuse de Jean-Marie s’est déroulée en trois étapes. Dès son jeune âge, il était curieux de tout ce qui faisait la réalité de l’homme et du monde que l’humanité s’était construit. Son bon sens, ses qualités pratiques, sa chaleur humaine en ont fait l’unité. Mais toujours il est resté vrai fils d’Ignace : libre intérieurement, amoureux du Christ, contemplatif dans l’action. Nous remercions les éditions Fidélité d’avoir décidé la publication du journal de son discernement intérieur concernant sa recherche de Dieu. La voix du frère Jean-Marc s’est tue depuis le 16 janvier 2010. Son corps repose au cimetière monastique du Mont-des-Cats. Celui de son ancien supérieur André Louf a été inhumé tout près de lui ; la mort les a rapprochés. Mais à travers les pages qui suivent, Jean-Marie continue à nous inviter à goûter la présence du BienAimé grâce aux paroles de feu de sa quête de l’Amour. Jean Radermakers, s.j.


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« Elle conservait et méditait toutes ces choses en son cœur » (Lc 2, 19). « Heureux celui que tu as choisi et rapproché de Toi pour qu’il demeure à ton côté » (Ps 65, 5).


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Chapitre premier

Un bouleversement intérieur total 1

En

ce soir de février 1971, à l’hôpital de Yassa-Bonga (diocèse de Kikwit, Congo-Zaïre), les deux compagnons se sont retirés à 20 h 30, comme à l’habitude, pour préparer la méditation du lendemain. Avant l’arrêt, à 21 heures, du groupe électrogène. Les passages d’Écriture du missel quotidien offrent un choix assez large… La lecture à peine entamée, un bouleversement intérieur total le saisit ! Comme saint Paul, jeté à bas de sa monture aux portes de Damas. Ici, pas de dialogue. Pas de voix qui s’entende. Seulement, saisi intérieurement, bouleversé, remué jusqu’au fond de l’âme. Il éprouve intensément en son cœur une présence intime du Seigneur. Totalement subjugué. Incapable de passer à tout autre 1. L’auteur parle de son cheminement à la troisième personne. La division en chapitres ainsi que leurs titres sont de l’éditeur. Seul le titre du chapitre 10 est de l’auteur.

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occupation. Il demeure là, des heures durant, assis à sa table, le cœur saisi… Muet. Et comme Blaise Pascal le rapporte dans son Mémorial : « Larmes, pleurs, pleurs de joie… » Larmes et pleurs incessants, dans une joie indicible, qui passe tout ce qu’il a jamais rencontré auparavant. Joie jamais encore perçue à ce niveau. Une joie profonde, paradisiaque, indescriptible, qui ne se peut exprimer que par des pleurs. Expérience de Dieu ! — Une nuit de bonheur immense, démesuré ! Le lendemain, même état. Extérieurement, silence. Expérience impossible à partager. Il est préférable de garder, de tout cela, un souvenir discret, et de le méditer en son cœur. Personne, jamais, ne pourra comprendre, ne pourra saisir… La messe du matin se passe dans cet éblouissement, qui semble devoir se poursuivre. Combien de temps ? Impossible à dire ! Bonheur. Bonheur profond. Bonheur incommunicable. Bonheur impossible à partager. Bonheur qui n’est que plénitude, joie intérieure. Bonheur qui le transfigure intérieurement. Joie, joie sans partage, joie sans altération aucune. Plénitude, plénitude de joie et de bonheur ! Et en même temps, solitude. Solitude de ne pouvoir rien dire, rien partager. Solitude du « Seul à seul avec le Seul » — Solus soli Deo — comme l’a exprimé saint Bernard [il l’apprendra plus tard]. Il le vit intensément dès à présent… Mais qui peut l’entendre ? Qui peut le comprendre ? Où trouver conseil, appui ? Ce ne pourra être que dans un dialogue intérieur avec le Seigneur, toujours présent. Dialogue interprété au travers du « discernement des esprits » du père Ignace, par lequel il pourra s’orienter ! La semaine de repos passe tout entière dans cet état : fou de bonheur ! Transporté intérieurement. Intérieurement hors de sens, saisi, subjugué. Mais calme, serein, attentif aux autres.

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Tout semble normal… Rien ne transparaît. Aucune réaction venue de l’extérieur, venue d’ailleurs, n’exprime le moindre étonnement… La moindre question. Mieux vaut encore de la sorte ! Il lui faut maintenant rejoindre la mission dont il est le supérieur. Le travail l’attend. Toute la paroisse, les compagnons… Comment va-t-il parvenir à se remettre à l’ouvrage ? Après cette folle semaine dans la compagnie intime du Seigneur… Lune de miel indescriptible ! [Il l’ignore encore, mais jamais elle ne ternira.] Pour l’instant, son souci n’est pas là : la Mission, les travaux, les équipes d’ouvriers. La gestion financière, le nouveau camion à payer, le malaxeur, la chaudière à vapeur pour la production d’huile de palme : notre gagne-pain, indispensable pour assurer les voies et moyens de la pastorale ! Et c’est le retour à la maison. Tout est normal. Comme les autres fois, lors des voyages d’affaires ou de pastorale. Rien n’a changé. Il retrouve son bureau. Le courrier. Rien n’éveille l’attention. Tout est habituel pour les compagnons, la communauté… Et cependant, rien n’est plus pareil. Tout est changé. Tout a changé ! En trois secondes, en ce soir de février, pour lui, le monde entier a changé. Le monde a basculé. Pour lui, plus rien, jamais, ne sera plus comme auparavant. Il y aura un « avant » et un « après ». En réalité, non, le monde n’a pas changé. Mais le Seigneur a fait de lui, en quelques secondes décisives, en quelque sorte un « homme nouveau » : « Entre tes mains… » — « Par ton Esprit, tu renouvelles la face de la terre… » Le travail a repris. Difficile. Interrompu de temps à autre par des plages de silence intérieur. Havres de paix, de calme, de bonheur… L’année s’achèvera ainsi, paisible, mais toujours bousculée par le travail à accomplir.

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Quel sera l’avenir ? Il se pose des questions — la chartreuse ? Non ! Projet insensé. Tu en ignores tout. Tu n’as rien vu lors de ton voyage de 1950, en simple touriste. Sans pouvoir entrer ni parler avec quiconque là-bas… Tu n’y songeais d’ailleurs absolument pas, à cette époque. Tout préoccupé que tu étais, de ton entrée au noviciat des jésuites ! Plus tard, ses pensées iront vers la trappe. En 1953, avec toute la communauté des novices d’Arlon, il était allé à Orval. Le père maître avait tenu à ce que les jeunes novices jésuites aient un contact direct avec la vie contemplative. Il avait affrété un car, et les cinquante-cinq novices, avec le père maître et le socius, avaient visité Orval, tout une journée. Reçus par les moines. — Souvenirs… Les moines de Kasanza, le père Jacques et son prieur, souvent rencontrés à Kikwit. Mais la formation monastique doit se vivre dans son propre milieu culturel : pour lui, pas en Afrique ! Peutêtre y reviendra-t-il plus tard, mais certainement pas dans un premier temps… Finalement, dans l’esprit d’Ignace, pour qui, en matière de vocations, il n’y a que le temps qui puisse apporter une réelle confirmation à l’appel de l’Esprit, il poursuivra son ministère en Afrique pendant dix années encore. Si, au terme de ce temps, l’appel du Seigneur lui est toujours aussi présent, aussi intense, aussi vivant, il entreprendra la démarche nécessaire. Ignace appréciait profondément la vie contemplative. Il acceptait qu’un de ses compagnons devienne moine. Et si, après une période de probation, il s’avérait que l’expérience devait être interrompue, volontiers il l’accueillait à nouveau dans la Compagnie. Le père Kennedy (son « instructeur du Troisième An » au St. Beuno’s, au Pays de Galles) a vécu une expérience semblable en chartreuse. Cinq années durant. Puis, lui a-t-il dit, en plein accord avec son

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père Maître, il a décidé de mettre fin à cette tentative de vie cartusienne. Mais, jésuite à nouveau, il en demeurera marqué à vie ! Contemplatif merveilleux, d’une prodigieuse liberté intérieure… Au status 2 du 31 juillet, un autre père sera nommé supérieur de la mission, de la paroisse. Lui-même reprendra le travail de vicaire itinérant dans les villages du Nord, où il a déjà travaillé deux années, jadis. Il connaît donc le terrain. Une centaine de villages à visiter et une pastorale globale à organiser. En principe, en route vingt et un jours par mois ! Une sœur l’accompagnera, pour la pastorale des femmes. Pour beaucoup d’entre elles, ce sera la première fois qu’elles verront une sœur dans les villages. Et toujours cette « présence intérieure ». Toujours cette « prière », qui le poursuit, l’enserre. Cette prière qui le console et le comble. Toujours ce bonheur ininterrompu. Cette joie indicible. Il s’en est ouvert, lors du « compte de conscience » au supérieur régional : son supérieur majeur. Il sait que le père provincial de Kinshasa a été mis au courant. Qu’il en a été fait mention à la « consulte » de Kin. Tout cela avec son accord, d’ailleurs… Mais au-delà, c’est le silence. On ne parle pas ! Bienheureuse discrétion… La visite des villages. Très souvent, il n’y a pas d’église. La population des environs se réunit dans un village plus central, où le prêtre passe une fois par mois. La messe est célébrée sous les arbres, au village même, après de longues heures passées à entendre les confessions.

2. Le « status » est la mission confiée à un jésuite par ses supérieurs. Le « status du 31 juillet » est la liste des changements d’affectation que les supérieurs publient en général à cette date, fête de saint Ignace et moment charnière entre deux années.

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Ce jour-là, il y a une ferveur étrange : ferveur intense, comme à l’accoutumée, mais contenue, cette fois. Jamais débordante, bien que très vivante. La célébration est suivie dans un recueillement inhabituel, animée par les chants de la chorale, comme toujours. Mais il y a une retenue, une discrétion, un silence, particuliers. L’assemblée est très vivante, mais toujours sans excès. Pendant l’homélie, une attention totale. Même les tout jeunes enfants, sentant leur mère attentive et silencieuse, se gardent de pleurer. Tout en célébrant, aujourd’hui encore rempli de la Présence du Seigneur, il s’étonne. Ce recueillement inhabituel de la foule, cette retenue, pourquoi ? Que se passe-t-il ? Pourquoi cette atmosphère étrange ? Serait-ce cette Présence du Seigneur en lui, que les fidèles pressentent et qui leur donne ce comportement particulier ? Intuition africaine ? Après la célébration, traversant la foule pour retourner à la maison, tous s’écartent avec respect. Même les enfants, qui ne jouent pas aujourd’hui, se reculent pour lui livrer passage… Mais sans un mot, sans un bruit. Toute l’assemblée demeure ainsi, dans le recueillement, sur place, sans se disperser. Comme si une autre célébration devait encore avoir lieu. Ils savent qu’il n’y aura pas d’autre célébration. Mais ce n’est que lentement que la foule se dispersera. Gardant un recueillement, un silence étonnants, étranges. Préservant cette Présence, qu’ils ont pressentie, vécue, expérimentée, comme par osmose. Expérience forte pour chacun, pour tous ! Jamais il n’a rencontré cette attitude ailleurs… Que s’est-il passé ? Pourquoi cela ? Il n’y a qu’une seule explication plausible : tous, avec lui, ont vécu intérieurement un moment fort. Et, très spontanément, cherchent à en sauvegarder l’atmosphère de recueillement, de prière. Situation extrêmement étonnante parmi les populations de Centre Afrique. — Pourquoi ? Pourquoi cette différence aujourd’hui ? A l’inverse de l’exubérance habituelle, coutumière aux célébrations, là-bas. Le Seigneur leur était présent de

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manière palpable aujourd’hui ! Quant à lui, il en demeure épuisé physiquement. Comme souvent, après ces rencontres avec le Seigneur. Autres circonstances, autres lieux, en d’autres temps. Cet aprèsmidi-là, il fait route en Land Rover, seul, vers le village du catéchiste. Ils doivent, ensemble, entreprendre une tournée apostolique dans les villages. Ici, il a à traverser une très vaste brousse toute plate, de dix kilomètres au moins, coupée par une piste tirée au cordeau, toute droite, indiquée uniquement par deux sillons, marques des roues. Comme d’habitude, la prière lui occupe le cœur, paisible, mais soutenue. Tout à coup, tout en roulant, la prière monte en intensité. En son cœur, elle passe à l’incandescence, éclate… Le voilà tout entier saisi par le Seigneur. Hors de lui. Il est devenu impossible de rouler encore. Il s’arrête, éteint le moteur, appuyé sur le volant, se laisse prendre tout entier. « Tu m’as séduit, Seigneur, et je n’ai pu que me laisser séduire. » Une heure durant, abîmé dans la prière, il est resté là. Incapable de rien faire que de se laisser prendre et saisir par le Seigneur, présent en son cœur. Immobile, hors de sens, soulevé au-delà de lui-même, il est là, « en présence du Seigneur ». Incapable de reprendre la route : à quoi il ne songe même pas — tout entier immergé dans le moment présent… Dans cette Présence, qui le submerge, l’occupe tout entier. Paix, joie, bonheur indicible… Il est hors de sens, noyé, perdu en Dieu… Anéanti, incapable de rien autre que de vivre cette joie, cette paix, ce bonheur incommensurables qui le submergent dans les larmes… Au bout d’une heure, doucement, tout se calme. Il redescend sur terre. Reprend sens. Se ressaisit, comme s’il sortait d’un songe étrange, puissant, qui a tout emporté… Peu à peu, il se situe à nouveau. Il sait maintenant ce qu’il fait, pourquoi il est là, ce qu’il a

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à faire à présent… Un long espace de temps encore, il demeurera là, dans l’étonnement : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait en chemin ? » Le moteur tourne à nouveau. Il reprend la route. Plus lentement. Le cœur dans une douce paix, toujours rempli de la Présence du Seigneur, mais plus calme, plus serein. Il lui sera maintenant â nouveau possible de rencontrer les gens du village, le catéchiste… « Du haut de la colline on t’a vu, à l’arrêt, en pleine brousse ! Tu étais en panne ? » — En panne, oui… en quelque sorte… Mais c’est réparé maintenant ! — Comment ce gamin aurait-il pu comprendre ? Comment lui expliquer ? En Afrique, il y a toujours un gamin, en n’importe quel endroit, et qui observe tout ! Ne croyez jamais que vous êtes seul et inaperçu, il y a toujours deux petits yeux, quelque part… Quelques temps forts, parmi des centaines d’autres. Mais qui lui restent très présents aujourd’hui encore, plus de trente années plus tard… Et, pour lui, la vie de tous les jours, la vie banale, n’avait plus rien de banal. Chaque jour, à chaque instant, il perçoit cette présence du Seigneur. Toujours là, discret, attentif, présent… Et si, à certaines heures, le Seigneur lui semble prendre quelque distance, c’est la « contemplation du souvenir » qui prend le relais. Il « fait mémoire », il se souvient de cette présence habituelle. De cet amour partagé, qui lui remplit le cœur de joie et de paix. Et cette paix est devenue son lieu, son refuge, là où il vit, inlassablement, de cette vie intérieure, incessante, continuelle — Heureuse ! Bien heureusement, tout cela semble demeurer inaperçu de ceux et celles avec qui il vit. Par grâce, ils semblent ne rien voir. Ne s’apercevoir de rien : ce qui lui permet une vie normale, discrète, humblement ordinaire. Ce n’est pas la moindre grâce du Seigneur

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à son endroit ! Et cependant, une question lui reste continuellement présente à l’esprit. Que cherche-t-il dans ces rencontres, qu’il dit être avec le Seigneur… ? — Est-ce une recherche du Bien ? Ou cela procède-t-il d’une déviation due à l’esprit du mal ? — Doit-il s’en garder ? — Ce mouvement de l’âme en lui, procède-t-il du bon, ou du mauvais esprit : selon l’expression d’Ignace ? — Mais si tout cela vient du mauvais esprit, il faut impérativement le rejeter sans délais… — Lui faut-il croire ou se méfier ? Ici, il aura recours au « discernement des esprits » ignatien. Chaque fois que le Seigneur le visite, il analyse, selon les critères ignatiens, la manière dont il le reçoit. S’assurant ainsi qu’il n’y a pas là une illusion introduite pas l’esprit trompeur, l’esprit du mal. Ignace disait : « Si, après la visite de cet esprit, le cœur est dans la peine, dans le découragement, déprimé — il s’agit de l’esprit du mal… Si, au contraire, il demeure dans la paix, la joie, le bonheur — cela procède de l’Esprit du Bien ! » Une objection lui demeure cependant. Dans cette recherche du Seigneur, qui fait sa préoccupation de tous les instants, que cherche-t-il en définitive ? — Le Seigneur en personne ? Ou son plaisir à soi ? — Est-ce une recherche égoïste de lui-même ? Ou un don de soi à Dieu ? — Ne recherche-t-il pas là, simplement, un plaisir ? Un plaisir spirituel… Peut être tout aussi égoïste qu’un plaisir matériel ! Il lui faudra discerner pendant des années, avec patience, dans la prière. Pour s’apercevoir, après un long temps, que cette « présence » du Seigneur, lui est bénéfique. « On jugera l’arbre à ses fruits ! » Tant de défauts contre lesquels il bute depuis toujours. Tant de péchés récurrents lui semblent aujourd’hui avoir complè-

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tement disparu… Et cela, non pas pour en être venu à bout, à force de luttes incessantes. Mais, « comme ça » ! Tout simplement, gratuitement… Un don du Seigneur… « La grâce est gratuite, disait saint Paul, sans quoi elle n’est plus grâce ! » Le Seigneur lui a fait cette grâce. Ce « salut ». En le « délivrant du mal » gratuitement ! Discrètement… Sans une parole. Isolé « en brousse », dans un bled, il est à la recherche d’un accompagnement spirituel qui l’aiderait dans tous ces discernements. Et cela, dans la tradition constante de l’Église depuis les Pères du Désert de Scété. Mais il n’en a pas la possibilité. A défaut de pouvoir rencontrer quelqu’un, il se met à la recherche d’ouvrages traitant de la question. Dans les descriptions de la vie spirituelle qu’il y trouve, les écueils, les obstacles cachés, les déviations multiples, sont abondamment décrits et expliqués. Les remèdes également y sont nombreux et présentés comme efficaces. A son plus grand étonnement, tous ces écueils, tous ces obstacles, il se souvient les avoir rencontrés. Il les a côtoyés. Pas toujours consciemment. Mais les descriptions qui en sont faites correspondent très exactement à des souvenirs, à des situations réellement vécues. Alors, comment se fait-il que jamais il n’a buté, trébuché ? Jamais il n’est tombé dans ces pièges, pourtant ignorés ? Malgré sa naïveté, dans ce monde de la vie spirituelle, dont il n’a que récemment franchi le seuil, comment est-il parvenu à contourner les obstacles, évitant d’y tomber ? — Bien qu’il les ignorait parfaitement ! — Quelqu’un l’a conduit par la main, qui lui a fait parcourir ce chemin périlleux, sur cette ligne de crête, sans tomber, ni à gauche ni à droite, sans le moindre faux-pas ! La seule réponse qui lui vienne à l’esprit, c’est que ce Quelqu’un, qui est là et qui veille sur lui… « Il » a toujours été là, discret, inconnu, mais présent. Pour lui éviter les obstacles, pour le

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« porter »… Et qui donc peut avoir été ce Quelqu’un, cet « Il », qui ne le laisse pas un instant, qui se trouve toujours là, à point nommé, pour l’aider à éviter l’écueil ? Qui est-il sinon Jésus, avec qui il vit continuellement, qui lui est constamment présent au cœur ? Qui, en réalité, est son véritable « Ange Gardien » à qui il peut faire totale confiance… Fraternité étroite ! Amitié… Compagnon de tous les instants. Dans une discrétion inimitable. Humilité de Dieu ! Là encore, de douces larmes de reconnaissance lui montent au bord des paupières. Pleurant lentement son merci, devant un tel amour, une telle discrétion, une telle humilité bienveillante de la part de Jésus à son égard… Nourrissant de telles pensées, les larmes le saisissent à nouveau, bien qu’il se trouve en ce moment en des lieux ouverts, en des lieux publics. Il ne peut que lui dire : « Non, pas ici… Pas maintenant ! Il y a du monde ! » — Parvenant ainsi à les contenir… Lorsqu’il en a la possibilité, il prend la moto et s’en va, par les chemins de forêt, jusqu’à la rivière. Là, laissant la moto, il descend au bord de l’eau, dans son « sanctuaire ». Où il lui est possible de demeurer longtemps en prière, loin de tous regards… « Seul à seul avec le Seul » pour de longs moments de joie profonde… Il a cependant remarqué que ces « larmes » sont différentes de toutes celles qu’il lui a été donné précédemment de verser. Au contraire des larmes ordinaires qui expriment la souffrance ou la peine, celles-ci lui sont d’une joie immense. Ensuite, elles lui laissent un souvenir persistant de joie profonde. Mais alors, pourquoi éprouve-t-il, dans le même temps, cette souffrance si prononcée ? Pourquoi joie et souffrance se trouvent-elles ainsi mêlées ? Contrenature, pourrait-on dire ! Souffrance et joie se retrouvent invariablement mélangées, chaque fois, de façon surprenante ! Après les larmes, cependant, c’est la joie pure qui lui illumine le cœur, de

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manière constante, et pour un long temps… Mystère, pour lequel il n’aura de lumière que beaucoup plus tard. Et qui l’intriguera longtemps encore ! Ces « consolations », comme les appelait Ignace, que le Seigneur lui prodigue avec tant de régularité, continuent de le visiter dès qu’il prend le temps de se recueillir. La présence du Seigneur Jésus lui est devenue habituelle et sa vie, un dialogue constant, qui se poursuit, où qu’il puisse être. A la mission, en brousse, dans les villages, en conversation avec des personnes… Jésus ne le « lâche » jamais ! Il vit habituellement dans un bonheur incompréhensible… Il s’est promis de prendre une décision pour l’avenir au bout de dix années. Huit ans se sont écoulés. Or, le moment de rentrer en Europe, pour quelques mois de congé, est arrivé. Il lui reste le temps de faire une retraite d’élection et de prendre sa décision devant le Seigneur. Dix jours de prière et de retraite : difficiles, pénibles. Douloureux même ! Il se voit en ce moment, acculé à décider dans la foi pure. Il s’agit, pour lui, d’un changement radical de vie. Il devra laisser la pastorale directe. Où il a vécu un échange spirituel constant avec les personnes qui lui sont confiées. Il lui faudra quitter la Compagnie où il aura vécu trente ans. Et ses compagnons, parmi lesquels il a tous ses amis… Finalement, aidé par un ancien compagnon de théologie, la décision d’entrer au monastère et de changer d’Ordre sera prise dans la prière, mais non dans la joie. Car il lui en coûte beaucoup ! « Il t’en coûterait de regimber contre l’aiguillon ! », avait dit le Seigneur à Paul. Ce sera un rude combat intérieur, qui ne fait que commencer : « On te mènera là où tu ne voudrais pas aller… », dira Jésus à Pierre !

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A Bruxelles, il rencontre le père provincial de la PBM (Province de Belgique méridionale). Un ancien compagnon de noviciat et de théologie… Qui lui accorde un long entretien. Il le met alors au courant de tout son vécu des dernières années. Lui expose son projet de rejoindre la vie monastique. Car il espère, dans la paix, la prière et le recueillement, y vivre cette vocation nouvelle et constante, à demeurer dans la proximité de Jésus… Le père provincial lui dit alors : « Plusieurs fois, j’ai rencontré des compagnons qui se posaient les mêmes questions que toi. Ils cherchaient à pouvoir se rendre plus proches de Jésus. Appelés à une vie d’oraison plus soutenue, plus constante. Et chaque fois, je leur ai demandé d’essayer de voir, au travers d’un discernement plus précis, s’il s’agissait pour eux, d’un appel à changer de vie, ou à approfondir leur engagement à suivre le Seigneur dans la Compagnie ! De manière intéressante, il s’est avéré pour tous, jusqu’à présent, qu’après un temps consacré au discernement, ils se sont rendus compte que le Seigneur les appelait, en réalité, à s’engager davantage à sa suite, dans la Compagnie elle-même, mais en consacrant plus de temps à l’oraison : « Aujourd’hui cependant, après t’avoir entendu. Après avoir pesé tous les éléments de ce discernement. Après avoir tout évalué en communion avec toi et devant le Seigneur. Il me semble que la Parole que tu entends à présent, est différente. Ici, je crois qu’Il te demande véritablement de changer d’orientation. Que tu vis profondément un authentique appel à rejoindre la vie cistercienne. Et que cet appel vient vraiment du Seigneur lui-même ! »

Cette parole, cette « confirmation », lui seront très précieuses lors des difficultés qu’il rencontrera plus tard…


En lecture partielle‌


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Table des matières Préface .................................................................................. V Introduction. Le parcours du père Jean-Marie ...................... IX Apprenti mécanicien des moteurs et des hommes ............................ X Missionnaire itinérant de la miséricorde........................................ XIV Mystique de la Présence silencieuse.............................................. XVII

* Chapitre 1

Un bouleversement intérieur total ....................

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Chapitre 2

« Viens prier avec nous » .................................... 17

Chapitre 3

Révolution et cataclysme .................................. 25

Chapitre 4

Intensités variables ............................................ 39

Présence diffuse............................................................................ 44 Une prière jamais interrompue .................................................... 46

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Table des matières

Chapitre 5

« Mystique » ...................................................... 49

Pour son plus grand bonheur........................................................ 53

Chapitre 6

Humilité et pardon .......................................... 57

Le Saint Suaire de Turin ............................................................ 62

Chapitre 7

Encore des larmes ............................................ 65

La Trinité .................................................................................. Si naturellement…...................................................................... La grâce est gratuite .................................................................... Je t’aime, Seigneur ! ....................................................................

Chapitre 8

67 69 70 72

Le mystère de la présence .................................. 81

Au cœur de la nuit ...................................................................... 83 « Mystique de la Ténèbre »............................................................ 85 Un cœur qui se perd (d’après saint Bernard).................................. 91

Chapitre 9

La distance entre Dieu et l’homme.................... 95

Chapitre 10

Offrande consacrée ........................................101

Le Seigneur a pris l’initiative........................................................ 104

Textes complémentaires Connaissance concrète de Dieu ............................................109 Il va y avoir une brisure ........................................................ 113 Au cœur de la solitude du moine .......................................... 117 Un bonheur presque indécent .............................................. 123 Que dira Dieu ? .................................................................... 125


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Achevé d’imprimer le 24 novembre 2013 sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à 6060 Gilly (Belgique)


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Jean-Marie de Marneffe

La joie d’un moine Le parcours du P. Jean-Marie de Marneffe n’est pas banal. Entré chez les Jésuites en 1951, il les quitte en 1981 pour rejoindre les Trappistes, où il restera jusqu’à sa mort, en 2010. Le père abbé a retrouvé son journal spirituel (écrit à la 3e personne) qui témoigne de son itinéraire personnel où joie très profonde, consolations et désolations alternent, selon le langage des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, qui demeurent sa grille de discernement.

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La joie d’un moine

Photo de couverture : © Abbaye du Mont-des-Cats

Jean-Marie de Marneffe

ISBN 978-2-87356-570-1 Prix TTC : 13,95 €

La joie d’un moine Journal mystique

Extraits : « Il demeure là, des heures durant, assis à sa table, le cœur saisi. » « Joie encore jamais perçue à ce niveau. » « A l’intérieur, c’est la révolution, c’est le cataclysme, c’est la catastrophe. » « Simple présence de l’un à l’autre. Le cœur dilaté d’amour, de reconnaissance. »

Jean-Marie de Marneffe est entré dans la Compagnie de Jésus en 1951. Dès 1959, il est envoyé en mission au « Congo belge ». En 1981, il entre à l’abbaye du Monts-des-Cats (cisterciens). Il retourne en Afrique (à Mwanda) en 1995 pour installer un monastère. Il revient en 1998 au Monts-des-Cats où il décède en 2010.

Jean-Marie de Marneffe


La joie d'un moine