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Simon Decloux

« Croyez à l’Évangile ! »

Simon Decloux Le père Simon Decloux, s.j., après avoir été supérieur provincial en Belgique et assistant général à Rome, est maintenant attaché, au CongoKinshasa, à la formation intellectuelle et à l’animation spirituelle de jeunes religieux et prêtres. Il est l’auteur de plusieurs écrits philosophiques et spirituels, et plus récemment, d’une trilogie de retraites de huit jours selon les évangiles.

« Croyez à l’Évangile ! »

« Croyez à l’Évangile ! »

Avec cette retraite de huit jours suivant saint Marc, le père Simon Decloux propose pour la troisième fois le parcours priant d’un évangile synoptique : après nous avoir mis à l’écoute de saint Luc (2002), puis à l’école de saint Matthieu (2005), il nous convie, à la suite du deuxième évangéliste, à entendre la Bonne Nouvelle de Jésus, Christ, Fils de Dieu (Mc 1, 1). Chaque « jour » de la « semaine » est signé par deux méditations qui introduisent à la prière sans s’y substituer ; la traversée presque intégrale de saint Marc nous appelle ainsi à nous laisser sauver par ce Fils de l’homme qui, dans sa mort et sa résurrection, rassemble les élus de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel (Mc 13, 27).

Simon DECLOUX

9 782873 563776

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ISBN 978-2-87356-377-6 Prix TTC : 13,95 €

Retraite de huit jours à la suite de saint Marc

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« Croyez à l’Évangile » Retraite de huit jours à la suite de saint Marc


Simon Decloux, s.j.

« Croyez à l’Évangile ! » Retraite de huit jours à la suite de saint Marc

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Du même auteur : Temps, Dieu, liberté, dans les Commentaires aristotéliciens de saint Thomas d’Aquin. Essai sur la pensée grecque et la pensée chrétienne, Paris, DDB (« Museum Lessianum »), 1967. La voie ignatienne. À la plus grande gloire de Dieu, Paris, DDB (« Voies et étapes »), 1983. Inactualité de la vie religieuse, Namur, Vie consacrée, 1993 (repris par Lessius).

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, réservée pour tous pays. © Editions Fidélité • 61, rue de Bruxelles • BE-5000 Namur • Belgique Dépôt légal : D/2007/4323/18 ISBN 978-2-87356-377-6 Imprimé en Belgique Photo de couverture : Majestas Domini, © Darmstadt, Hessiche Landes- und Hochschulbibliothek, Allemagne. L’illustration de la couverture a été retenue pour mettre en évidence la majesté du Christ de saint Marc, si proche de l’histoire cependant. En médaillon, les quatre évangélistes annoncent la démarche de l’auteur.


Présentation

Pour la troisième fois, des amis du père Simon Decloux sont heureux de présenter le texte écrit d’une de ses retraites de huit jours. Après saint Luc et saint Matthieu 1, c’est le parcours de saint Marc qui a été retenu. Comme c’était le cas pour les autres ouvrages, la présente retraite a sans doute été donnée, voire enregistrée, plusieurs fois. C’est l’une de ces éditions qui a été retenue pour la mise par écrit des cassettes audiométriques, travail austère dont s’est chargé le père Réginald Nolf, s.j., que nous remercions à nouveau publiquement. Le père Decloux, depuis le Congo-Kinshasa où il réside, a pu revoir le texte imprimé et y apporter quelques nuances. L’on dispose ainsi d’un manuscrit qui garde les qualités et le style propres à la retraite orale, tout en se faisant appui pour la prière d’un lecteur désireux de revenir à la source. Car c’est l’évangile de Marc lui-même qui résonne au fil de ces pages, disposées comme peut l’être le parcours des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola : de mystères en mystères, le chrétien s’y trouve conduit à suivre et imiter, connaître et aimer le Christ, Fils de Dieu. « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile », ces premiers mots de Jésus (Mc 1, 15) ont été choisis comme titre de l’ouvrage; qu’ils ne cessent de résonner, selon les derniers paroles du Seigneur, dans le monde entier: « Proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15). N.H. 1. Voir « L’Esprit Saint viendra sur toi ». Retraite de huit jours à l’écoute de saint Luc, Namur, Fidélité, 2002 ; « Heureux êtes-vous ». Retraite de huit jours à l’école de saint Matthieu, Namur, Fidélité, 2005. 5


Introduction

Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus, Christ, Fils de Dieu (Mc 1, 1)

Commençons le chemin de la retraite dans laquelle nous entrons ensemble par quelques remarques. Puisque, deux fois par jour, une orientation va être proposée pour la prière — le reste du temps étant pris en charge par chaque personne —, il me semble que nous profiterons davantage de ces huit jours, dans la mesure où nous nous donnerons un certain cadre. Il est bon de fixer des temps plus spécifiques de prière, pendant lesquels nous pouvons nous mettre davantage en face de Dieu, en essayant de rencontrer en vérité le Seigneur. À chacun et à chacune, bien sûr, de voir comment organiser ces temps, d’une manière ou d’une autre. La seconde réflexion va également dans le sens de l’organisation de la retraite ; elle veut souligner l’importance du recueillement. Nous savons bien que, dans la mesure où nous observons ensemble un recueillement suffisant, cela nous aide à rencontrer le Seigneur et à cheminer en sa présence. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que la retraite nous transporte en dehors de la vie. Au contraire, on y assume effectivement toute la vie, mais on l’assume dans sa relation à Dieu. Ce qui est vécu ainsi, ce n’est pas une mise entre parenthèses de notre existence pendant huit jours, pour retrouver la vie ensuite. Rien n’est mis entre parenthèses : je viens en retraite avec tout ce que je suis, et c’est cela que je veux évaluer avec le Seigneur, soumettre à sa lumière ; c’est cela qui doit être renouvelé par le contact que 7


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j’aurai avec lui pendant ces jours. Il ne s’agit donc pas de nourrir une perspective abstraite ; la retraite est un moment très concret de la vie et on y inscrit tout le concret de son existence, dans une relation à Dieu tellement privilégiée que, pendant ce temps, on essaie de ne pas nourrir les autres relations, parce que c’est dans la relation à Dieu que le reste prend son vrai relief et s’organise comme il convient. Nous sommes sans doute accoutumés à cela. J’ajoute une introduction plus directe à ce que sera notre chemin. Nous allons suivre l’évangile de saint Marc. Suivre un évangile ? La plupart d’entre nous, lorsque nous prions, nous le faisons à partir de l’Écriture, un bon nombre de fois. Ce n’est donc pas une chose extraordinaire de nous trouver en retraite avec l’évangile comme source de notre prière. Nous savons bien que ce type de prière ne consiste pas seulement à nous nourrir d’une lecture qui serait comparable à une autre forme de lecture. La parole de Dieu, nous la recevons comme une Parole vivante, c’est-à-dire, comme la parole de quelqu’un qui nous parle, avec qui nous sommes précisément en relation. C’est bien la relation vivante avec le Seigneur qui est le lieu à partir duquel nous déployons l’évangile, pour nous laisser rejoindre par lui. Nous découvrons l’actualité que le Seigneur a maintenant dans notre vie. Prier l’évangile, cela veut dire que nous vivrons ce temps de la retraite dans une relation vivante avec Dieu. Qu’y a-t-il de particulier dans le fait de suivre un évangile ? Nous n’allons pas prendre un texte et puis un autre et encore un autre, un peu à l’aventure ; nous allons plutôt suivre, non pas tout l’évangile, bien sûr — parce que nous ne pouvons pas commenter tous les textes de la même manière —, mais nous allons passer de chapitre en chapitre, pour nous laisser guider par le chemin que saint Marc nous propose, afin de rencontrer en vérité le Seigneur Jésus. L’évangile de saint Marc compte 8


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seize chapitres, et nous avons huit jours de retraite, avec chaque fois deux introductions à la prière ; cela signifie seize préliminaires à la prière. Cela ne veut pas dire qu’il va y avoir nécessairement une introduction à la prière pour chaque chapitre mais, grosso modo, le rythme que nous allons suivre est un rythme qui, de rencontre en rencontre, va nous faire traverser, l’un après l’autre, les différents chapitres de saint Marc, en nous fixant chaque fois sur un texte particulier. Cela nous donnera l’occasion de nous laisser guider par la dynamique propre au deuxième évangile, chacun des évangélistes ayant développé la sienne. Le dernier point que je voudrais toucher, avant de terminer cette brève introduction, concerne plus directement la spécificité de l’évangile que nous allons suivre. L’évangile de Marc est le plus ancien des quatre dont nous disposons, et il offre dès lors une proximité particulière à l’événement. Il y a une certaine fraîcheur dans le récit, une certaine vivacité dans son texte. La personne de Jésus y est campée avec une réelle vivacité, elle aussi ; espérons que cela nous aidera à vivre une rencontre particulièrement vivante avec Jésus lui-même. Saint Marc nous présente Jésus comme quelqu’un qui parle avec une autorité assez impressionnante. Ce que Marc remarque, ce qu’il écoute, c’est la présence de quelqu’un qui accomplit des actes extraordinaires ; sa présence bouscule les hommes à l’intérieur de l’histoire dans laquelle il se manifeste. Jésus est donc là comme une personnalité qui interpelle, une personnalité par laquelle nous nous laisserons interroger, avec laquelle nous entrerons vraiment en contact, en suivant le mouvement même de l’évangile. La personnalité de Jésus apparaît forte et impressionnante, elle le met vivement en contact avec l’homme, avec toute l’humanité, manifestant une proximité très grande, en particulier aux pauvres, aux petits, aux humbles ; Jésus est pour eux celui que l’on peut approcher, 9


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qui se montre disponible, qui est proche et va à la rencontre des hommes. Celui qui se présente ainsi est un homme libre. On le voit peut-être de la façon la plus claire lorsqu’il s’agit pour lui d’agir en tenant compte de certaines subtilités de la Loi, telle que celle-ci était alors interprétée par les docteurs. Jésus se situe avec grande liberté en face d’eux. Il se situe de même en face de sa propre vie, et particulièrement, en face de sa propre mort ; on voit donc Jésus vivre tout au cours de ces pages une liberté humaine assez exemplaire. C’est qu’il vit sa vie comme quelqu’un qui dispose de soi, qui a une telle clarté, une telle lucidité sur ce qui importe, sur la vérité de l’homme, qu’il vit sa vie avec une liberté totale. C’est donc ce Jésus que nous allons essayer de découvrir, de redécouvrir à neuf, par lequel nous allons nous laisser interroger pour qu’il nous introduise à notre tour dans la vérité de notre vie. Celui qui agit ainsi en homme est quelqu’un dont il apparaît très clairement que, vivant parmi nous sur notre terre, il témoigne d’une autre dimension de l’homme. Il vient d’ailleurs, il nous conduit ailleurs ; il y a une ouverture radicale à Dieu dans la vie de Jésus, et c’est cette ouverture radicale à Dieu qu’il veut communiquer à nos existences. Il nous invite à le suivre (« celui qui veut marcher à ma suite… »): voilà ce qu’il faut mettre en lumière dans le texte qui introduit notre retraite. Jésus se propose à nous comme quelqu’un qui a une ouverture radicale à la vie et nous propose la même ouverture radicale de notre vie à Dieu. Si nous lisons le tout début de l’évangile de saint Marc — et c’est à cela que nous allons nous limiter maintenant —, nous rencontrons pratiquement le titre que Marc donne à son évangile lorsqu’il le commence par ces mots: « Commencement de l’évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. » C’est ainsi que cela commence, et Marc entre dès lors dans l’histoire qu’il nous propose 10


PRÉSENTATION

d’accueillir : c’est bien, en effet, une bonne nouvelle, un évangile. Ce que nous allons accueillir ensemble ces jours-ci de la part de saint Marc, c’est la bonne nouvelle dont Jésus est la source, et qu’il veut communiquer une nouvelle fois à chacun de nous. Il est en effet porteur d’une bonne nouvelle pour chacun de nous, ce Jésus qui est Christ et qui est Fils de Dieu. Jésus Christ ; l’affirmation sera prononcée par saint Pierre au chapitre 8, dans le dialogue de Césarée de Philippe. Lorsque Jésus demandera aux apôtres qui il est, Pierre dira : « Tu es le Christ. » « Le Christ », c’est-à-dire celui qui correspond à toute l’espérance qui a traversé l’Ancien Testament, celui que Dieu devait envoyer. Jésus est ainsi celui qui correspond à l’espérance que Dieu lui-même met au cœur des hommes. Pour nous, dire que Jésus est Christ, c’est dire que Jésus correspond à l’espérance que Dieu met au plus profond de notre cœur. « Fils de Dieu », c’est l’affirmation que l’on trouvera au chapitre 15 dans la bouche du centurion, à la mort de Jésus : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu. » Ce Jésus qui correspond à notre espérance, est aussi celui qui nous met en relation avec Dieu et nous fait pénétrer à l’intérieur de ce qui est notre destinée à tous, c’est-àdire, finalement, notre filiation divine. Peut-être peut-on commencer ainsi cette retraite. Demander qu’elle soit une vraie rencontre de Jésus à travers la révélation qu’il a voulu nous donner de lui-même ; qu’elle soit la découverte décisive que Jésus est en vérité pour nous le Christ, c’està-dire celui qui correspond à ce qu’il y a de plus vrai, de plus profond, de plus décisif dans les espérances que nous portons en nous, et que Dieu met dans notre cœur. Que notre retraite soit aussi une vraie rencontre de Jésus comme celui qui est Fils de Dieu, et qui, dès lors, nous introduit dans notre propre filiation divine.


Première journée

Première méditation

Convertissez-vous (Mc 1, 14-20)

C’est un texte du début de l’évangile de Marc qui va d’abord nous guider dans la prière. Il se trouve dans le chapitre premier de l’évangile, aux versets 14 à 20. Ce qui précède, après le titre que nous avons lu hier, c’est tout d’abord une évocation de la prédication de Jean le Baptiste, qui prépare la venue de Jésus, puis un récit très bref du baptême et de la tentation au désert. La succession que nous trouvons chez saint Marc se trouve également dans les évangiles de Matthieu et de Luc. Après la prédication de Jean le Baptiste, Jésus commence son ministère ; il se présente sur la scène de l’histoire, si vous voulez, et le premier acte qui est le sien, c’est de se faire baptiser, son baptême se concluant par la théophanie, la manifestation de Dieu avec la proclamation : « Tu es mon Fils bien-aimé. » Après quoi, Jésus va au désert et se prépare à sa mission. C’est là qu’il doit affronter la tentation de l’adversaire. Il commence ensuite effectivement cette mission. C’est ici que nous le rencontrons maintenant, en commençant notre lecture au verset 14. « Après que Jean eût été livré, Jésus vint en Galilée, proclamant l’évangile de Dieu et disant : “Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche. Repentez-vous et croyez à l’Évangile.” » La page précédente est tournée, Jean a terminé son ministère, il est livré, anticipant, si l’on veut, la destinée de Jésus, reproduisant ce qu’a été souvent la destinée des pro13


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phètes : refusés, non accueillis, et donc terminant apparemment leur mission dans l’échec. Mais maintenant, nous sommes invités à fixer notre regard uniquement sur Jésus : c’est Jésus qui vient, et il vient, dit le texte, en Galilée. Nous sommes dans le temps de l’accomplissement, et c’est ce que Jésus lui-même va annoncer. L’histoire du salut de Dieu a commencé dans le choix du peuple élu ; on pourrait donc s’attendre à trouver Jésus au cœur même de ce peuple, à Jérusalem. Car c’est là que revêt un caractère plus officiel tout ce qui concerne l’histoire du peuple « élu ». Jésus, au contraire, commence son ministère en Galilée ; c’est de là qu’il est venu au moment où il s’est présenté à Jean-Baptiste pour le baptême : « Il vint de Nazareth de Galilée. » Il est donc situé en cette marge de la Terre Sainte qui est immédiatement voisine des nations païennes. C’est là qu’il commence sa prédication, qu’il va choisir ses disciples, à partir de là que commence le mouvement d’adhésion à son évangile. Jésus, certes, devra se rendre en Judée, à Jérusalem, il devra y être confronté aux autorités de la nation juive, étant rejeté par elles pour vérifier les Écritures. Toutefois, Jésus manifeste maintenant sa présence d’une façon moins officielle, mais plus ouverte, une présence qui semble s’offrir aux hommes — aux hommes du peuple élu, bien sûr, mais aussi, en contact avec les terres avoisinantes, et donc à toute l’humanité. Jésus proclame l’évangile de Dieu. Nous avons brièvement parlé de ce terme «évangile» hier, en commentant le titre «Commencement de l’évangile de Jésus Christ». Ici, à nouveau, est utilisé ce terme évangile; et il le sera encore au verset suivant. Nous sommes donc au cœur de ce que saint Marc veut nous proposer en ce début de la prédication de Jésus. Ce que Jésus vient nous présenter, c’est une bonne nouvelle, qui n’est pas seulement définie par nous, car nous pouvons porter en nous l’attente de tant de « bonnes nouvelles » que nous aimerions recevoir un jour ou l’autre. La bonne nouvelle ici proposée, proclamée par Jésus, c’est 14


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la bonne nouvelle de Dieu, l’évangile de Dieu, Dieu a une bonne nouvelle pour nous. Dieu veut nous offrir une nouvelle qui transforme notre vie, notre horizon intérieur, le contexte de notre existence, une nouvelle qui nous ouvre un horizon nouveau, son horizon à Lui, l’évangile de Dieu. Le contenu de cette annonce, tel que saint Marc nous le propose ici, est présenté dans une formule très ramassée, mais qui peut nous inviter à réfléchir en profondeur à l’attente qui habite nos vies, et sur notre manière de nous insérer dans le temps de la bonne nouvelle. « Le temps est accompli, nous dit Jésus, et le Royaume est tout proche, repentez-vous et croyez à l’Évangile. » Une affirmation comme « le temps est accompli » est une affirmation qui n’est peut-être pas immédiatement comprise, ni facile à comprendre. Comment l’homme vit-il le temps, comment vivons-nous spontanément le temps de notre vie ? Le temps ! Il peut prendre pour nous des allures bien diverses. Il peut désigner très fréquemment le temps de la répétition. Un jour succède à un jour, une année à une année, et les choses s’enchaînent, en allant on ne sait pas très bien où. Le temps ainsi compris est le temps de la répétition, de l’éternel retour, pour employer un schème consacré. Le temps peut aussi offrir aux hommes une autre manière de s’y situer ; ainsi, par exemple, le temps du progrès. On ne conçoit pas alors qu’on puisse revenir en arrière. On doit marcher de l’avant, toujours plus capable de réaliser ses rêves, de dominer la terre, avec des ressources toujours plus abondantes. Le temps, comme temps du progrès, ne remet pas par ailleurs en question les droits acquis. Voilà donc différentes harmoniques que nous pouvons facilement entendre et comprendre. Pour ceux d’entre nous qui ont un certain âge, on peut aussi regarder le temps dans l’autre sens et déclarer : le temps, c’est le temps de la décadence ; c’était tellement mieux jadis ; que ne sommes-nous pas en train de perdre ! ; n’allons-nous pas ainsi à notre perte ? 15


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Tel est le temps, et la question reste posée : comment nous situons-nous dans le temps et dans l’histoire ? Souvent nous nous y situons non pas seulement en référence à de grandes idées, mais aussi en référence à nous-mêmes, car le temps, c’est ce que nous avons vécu, c’est ce que nous sommes en train de vivre, et donc, c’est le temps de nos espoirs plus ou moins sûrs, plus ou moins fous, le temps de nos souvenirs plus ou moins réjouissants, plus ou moins désolants. Le temps, c’est le temps qui jaillit de nous-mêmes, le temps qui trouve en l’homme sa source et sa mesure. Qu’il s’agisse de l’humanité — du progrès ou de la décadence —, qu’il s’agisse de chacun de nous individuellement, le temps semble bien être à la mesure de l’homme, le temps semble bien procéder du mouvement de la liberté de l’homme et de l’humanité, c’est nous qui écrivons notre histoire. Et nous l’écrivons bien ou nous l’écrivons mal, c’est ce que les journaux nous rappellent chaque jour. Mais voici que le texte de l’évangile nous parle d’un temps accompli. Voilà bien un qualificatif que nous ne songerions pas, dans la ligne de la réflexion que je viens de proposer, voir associé facilement au temps. Cela voudrait-il dire que le temps s’arrête, que le temps maintenant est arrivé à son terme ? Il n’y a donc plus de temps, puisque le temps semble défini par le dynamisme du devenir, par une sorte de mouvement qui va d’un endroit ou d’un point à un autre. « Le temps est accompli. » Ce que Jésus nous dit en parlant de ce temps accompli, nous ne pouvons évidemment le comprendre qu’en référence à toute la révélation qui traverse la Bible. Le temps est accompli, non pas à partir de l’homme, mais à partir de Dieu. Voilà pourquoi l’évangile qui nous est annoncé est l’évangile de Dieu. Dieu a un dessein sur le monde, il veut créer et sauver l’humanité en l’appelant à quelque chose, en voulant réaliser avec elle quelque chose. Dieu a, dans sa relation à l’homme, un désir et une décision d’alliance. Il veut une 16


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relation d’amour, et d’amour qui, commençant dans l’humanité, puisse un jour être conduit à son terme. Le temps accompli, c’est le temps de l’amour de Dieu pour les hommes, le temps où Dieu peut manifester à l’homme toute la profondeur et toute la dimension décisive de son amour. Encore s’agit-il que l’homme y entre, dans ce temps de l’accomplissement, qu’il accueille dès lors la présence de Dieu et de l’amour qu’il offre. Temps accompli, temps de l’alliance de Dieu avec les hommes ! Et c’est ici, dans ce terme d’accomplissement, que nous avons à accueillir, non pas une réalité statique, mais une réalité bien dynamique puisque c’est le dynamisme même de l’amour qui se donne et qui accueille. Pour nous référer à quelque image, peut-être pourrions-nous penser au chapitre 25 de l’évangile de Matthieu, lorsque Jésus nous propose la parabole des vierges sages et des vierges folles, avec ce cri qui traverse la nuit : « Voici l’Époux, allez à sa rencontre. » « Voici l’époux », c’est un mouvement, le mouvement de l’époux qui vient ; et marcher « à sa rencontre », c’est le mouvement qui répond à cette venue. En cela consiste l’accomplissement du temps, qui coïncide avec la rencontre d’amour entre Dieu et l’homme ; et cette rencontre se réalise précisément dans la venue parmi nous de Jésus. Lorsque Jésus dit que le temps est accompli, il dit le sens de sa venue et ce qu’il vient nous offrir. Le Royaume de Dieu étant tout proche, ce que Jésus vient nous offrir, c’est une transformation profonde des termes qui définissent notre histoire humaine. Cette histoire, en effet, n’est pas faite d’abord de royaumes qui se défient et s’affrontent, de peuples qui s’acceptent ou se refusent, de misères profondes ou de fausses victoires. L’histoire n’est pas faite avant tout de cela, car elle est faite d’une présence de Dieu qui continue à visiter les hommes pour que, se laissant rejoindre par son amour, ils apprennent à créer autre chose parmi eux : le Royaume de Dieu. Créer, non 17


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pas à partir de nous-mêmes, mais à partir du don de Dieu, en accueillant le don de Dieu. Ce Royaume de Dieu qui nous est offert nous invite ainsi à entrer dans une autre façon de nous regarder, de nous accepter, de nous ouvrir les uns aux autres, et donc de nous aimer. En cela consiste le Royaume de Dieu. Il a créé les hommes pour pouvoir les réunir tous dans l’amour, pour être, Lui, à la source de cet amour, et pour les unifier tous dans la grâce de l’amour. Telle est la proximité du Royaume de Dieu, proximité, nous le voyons bien, qui, à son tour, ne peut pas être comprise de manière statique, comme si Jésus nous parlait d’une date à laquelle nous sommes arrivés, mais proximité qui est le dynamisme même de l’histoire telle qu’elle procède de Dieu. La proximité du Seigneur qui vient, notre proximité au Seigneur en allant vers lui pour l’accueillir : tel est bien le mouvement qui traverse finalement l’histoire des hommes. Pour pouvoir vivre cela, il nous faut écouter l’invitation que Jésus nous adresse : « Repentez-vous et croyez à l’Évangile. » Entrer dans le mouvement vrai de l’histoire, cela suppose de notre part une conversion profonde, puisque précisément l’histoire, nous la vivons tellement souvent à partir de nos égoïsmes individuels ou communs. Tant que l’histoire est vécue à partir de l’égoïsme individuel ou commun, elle n’est pas l’histoire dans laquelle se manifeste la présence et la proximité du Royaume de Dieu. Elle n’est pas la révélation de la présence de Dieu qui déjà se donne à l’homme pour pouvoir être accueillie par lui dans une relation d’amour. Il y a donc, dans les paroles que Jésus nous adresse, au début du ministère qu’il inaugure en Galilée, une invitation au repentir et à la conversion; une invitation à déplacer le centre de gravité de notre vie et de notre compréhension des choses : « Croyez à l’Évangile. » Croire, n’est-ce pas précisément opérer un déplacement du centre de gravité ? Souvent, celui en qui nous croyons, c’est nous-mêmes : nous croyons à nos sentiments, à ce 18


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que nous percevons, à ce que nous comprenons, à notre manière de voir les choses, à nos idéologies ; nous croyons à ce qui est suscité par nous, à ce qui est le reflet de nous-mêmes, nous croyons à nous-mêmes, ce qui est précisément le contraire de croire. Au sens fort, en effet, la foi consiste précisément à se déplacer vers l’autre, à se fonder en l’autre, à mettre en l’autre le point de gravité de sa propre vie ; c’est cela, croire ! Et donc la foi consiste à déplacer le centre de gravité de notre vie pour le mettre en Dieu, et dans cette bonne nouvelle que Dieu nous adresse : croyez à l’Évangile. Nous pourrions certes dire, en écoutant ces phrases de l’évangile : c’est très bien, mais c’est tellement en dehors de l’histoire telle que nous la connaissons ; c’est tellement loin, au fond, de ce que nous vivons spontanément, dans la mesure précisément où ce que nous vivons spontanément n’est pas encore la foi en l’évangile. Qui croit à l’action de Dieu, à la présence de Dieu, à l’amour de Dieu, se fonde sur cela, se laisse mouvoir par cela et se découvre responsable de cela, appelé à marcher dans ce senslà pour réaliser avec Dieu le Royaume qu’Il veut pour tous les hommes. Nous découvrir responsables, c’est bien ce à quoi nous appelle, justement le passage suivant, qui nous parle de l’appel adressé par Jésus aux premiers disciples : « Comme il passait sur le bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon qui jetaient l’épervier dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Et Jésus leur dit : “Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes.” Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent. » Jésus qui vient pour annoncer la venue du Royaume de Dieu, sait que ce Royaume dont il est le témoin et l’acteur, est un Royaume dans lequel les hommes sont appelés à entrer. Il lui faut donc commencer à rencontrer des hommes disponibles pour entrer dans le Royaume et pour le service du Royaume. Et voici les deux premiers : Simon et André, son frère. 19


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Jésus est là, sur le bord de la mer de Galilée, dans le contexte que nous avons décrit tout à l’heure. La mer peut évoquer la mer du monde sur laquelle nous sommes tous en train de naviguer, avec ses périls, ses récifs, ses menaces, mais aussi cette autre mer que nous avons à traverser, image de la vie qui va vers son point d’achèvement. Jésus rencontre Simon et André sur cette mer, il leur dit : « Venez à ma suite. » L’invitation que Jésus adresse n’est pas d’abord une convocation à faire quelque chose, comme s’il recrutait pour un certain projet, et plus particulièrement, un projet défini en termes abstraits. L’invitation de Jésus est un appel à être avec lui, à marcher avec lui : venez à ma suite. Jésus demande donc que, si nous entrons comme Simon et André y sont invités ce jour-là, dans la foi vraie à son évangile, l’évangile de Dieu, nous acceptions son invitation à marcher avec lui. Le déplacement du centre de gravité dont j’ai parlé, trouve maintenant un fort point d’application, la personne même de Jésus. Marcher à la suite de Jésus, cela veut dire entreprendre une vie qui n’a plus les repères de jadis. Marcher à la suite de quelqu’un, c’est accepter que ce quelqu’un fixe désormais les repères, que l’on aille là où il va, et que l’on n’ait plus soimême à dessiner ses propres chemins, que l’on ne fixe plus par soi-même les points et les endroits par lesquels on désire passer. Aller à la suite de Jésus, c’est accepter que lui-même prenne la conduite de notre vie, car ainsi, nous entrons dans cette relation d’amour à partir de laquelle nous pouvons, avec lui, être disponibles pour la construction du Royaume. C’est ce que Jésus évoque ici en d’autres termes quand il dit : « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » L’objet de votre application, de votre engagement, de votre travail, ce ne sont plus seulement des démarches ou des métiers qui se définissent à l’intérieur du contexte de l’histoire humaine, laquelle a besoin de tous ces emplois, mais il y a une question qui dépasse toutes 20


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les autres, et c’est la question de l’homme. Ce qui doit être au cœur même de leur engagement désormais, ou leur souci, ce que Jésus veut partager avec eux, en les appelant à sa suite, c’est le rassemblement de tous les hommes, parce que c’est à partir de ce rassemblement, de cette visite et de cette rencontre avec les hommes, que se construit le Royaume de Dieu, et que Jésus peut communiquer de l’un à l’autre la repentance et la foi à l’évangile. Voici donc ce que nous dit l’évangile de ces deux premiers disciples rencontrés par Jésus, et qui laissent là leurs filets. L’histoire qu’ils ont vécue jusqu’à présent est désormais pour eux du passé. Ce qui devient le présent et l’avenir de leur histoire, c’est l’accompagnement de Jésus, c’est de marcher à sa suite, et donc, avec lui, de commencer à fixer leur regard sur les hommes pour lesquels Jésus est venu et avec lesquels et pour lesquels il veut réaliser le Royaume de Dieu « Et avançant un peu il vit Jacques, fils de Zébédée et Jean son frère, eux aussi dans leur barque en train d’arranger les filets, et aussitôt il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses employés, ils partirent à sa suite. » Ce qui s’est réalisé pour les deux premiers, Simon et André, se réalise aussi pour les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean. C’est un mouvement décisif que saint Marc nous invite à découvrir à partir de ce déplacement de Jésus parmi les hommes. Voici en effet qu’un mouvement est en train de se réaliser, et que des hommes commencent à se rassembler autour de Jésus, à marcher avec lui, et pour cela, à prendre congé de leur vie antérieure. La nouveauté de vie qui jaillit de la bonne nouvelle, c’est l’évangile que Jésus vient annoncer. Ce qu’il s’agit de quitter, ce sont les gestes habituels, encore centrés sur des objets qui nous sont propres, afin de nous laisser mobiliser pleinement par Jésus. Ce qu’il s’agit de quitter, pour Jacques et Jean qui se trouvaient dans la barque avec leur père Zébédée, ce sont aussi les affections dont 21


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ils étaient eux-mêmes la source ou le point de référence, pour recentrer toutes leurs affections, désormais, à partir de Jésus, se laissant guider par lui vers une manière nouvelle de se rapporter aux hommes, de les rencontrer, de les rassembler, de les aimer au nom du Seigneur.


Deuxième méditation

Tes péchés sont remis (Mc 2, 1-12)

Nous prendrons maintenant un texte qui se trouve au chapitre 2 de l’évangile de Marc, plus précisément au début, les versets 1 à 12. Il s’agit de la guérison d’un paralytique apporté à Jésus. Essayons de nous situer dans le déroulement de ce récit. Tout à l’heure, nous avons entendu la prédication de Jésus, dans la formule très dense que nous propose saint Marc : « Les temps sont accomplis, le royaume de Dieu est tout proche, repentezvous et croyez à l’Évangile. » Nous disions qu’à l’intérieur de notre histoire, une densité nouvelle et décisive est donnée à chaque instant, à chaque portion de temps par la venue de Jésus. Tout désormais a une portée divine et éternelle. L’accomplissement du temps se réalise dans la venue de Jésus. En lui nous sommes introduits dans une relation directe à Dieu. Tout ce que nous vivons fait partie de notre relation à Dieu. Bien sûr, l’accomplissement du temps n’est pas comme tel l’achèvement de notre histoire humaine. L’accomplissement annoncé est comme en sursis, car nous avons encore à y entrer et à l’accueillir. Toutefois, déjà, par la venue de Jésus, le temps accompli nous est offert. C’est en lui et à partir de lui que nous avons à déployer la réalité de nos histoires. Car ce temps « accomplit » le Royaume de Dieu, c’est-à-dire la nouvelle manière de nous découvrir rassemblés, unis, introduits dans une communion sans faille offerte par Dieu et dans laquelle il nous accueille. Les premiers disciples ont été appelés par Jésus à faire partie de ce Royaume et à en devenir aussi les artisans. Il y aura 23


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

encore l’appel de Lévi, immédiatement après le texte que nous allons commenter maintenant. Qu’est-ce que l’évangile nous propose, après l’appel des quatre premiers disciples ? Jésus est alors à Capharnaüm, centre de son ministère galiléen ; il y enseigne dans la synagogue, et « on est frappé par son enseignement car il parle comme ayant autorité, et non pas comme les scribes », nous dit le texte. Jésus parle. Il nous apporte le Royaume, et il nous introduit dans l’accomplissement des temps en nous éclairant, en nous ouvrant à la vérité de notre vie, ainsi qu’à la vérité de Dieu. Oui, Jésus enseigne. Il entre aussi immédiatement dans un travail de guérison. Le voilà dans la synagogue, en face d’un homme possédé par un esprit impur, et la guérison qu’il lui apporte a une portée spirituelle, puisqu’il s’agit d’un combat avec l’esprit impur. Jésus qui vient enseigner est donc aussi celui qui vient renouveler l’humanité, la guérir, la restituer à sa dignité première. Voilà pourquoi, immédiatement après cet épisode qui se déroule dans la synagogue, l’évangile nous suggère quelques autres récits de guérison : celle de la belle-mère de Pierre, puis de nombreuses guérisons. Puis Jésus se met à parcourir d’autres villages. Et continue à guérir : ainsi d’un lépreux, et également, étant retourné à Capharnaüm, d’un paralytique. C’est le texte que nous allons lire maintenant. Dans la section qui commence au chapitre 2 et va jusqu’au verset 6 du chapitre 3, nous voyons Jésus opérer d’autres guérisons, mais aussi, entrer en discussion avec les pharisiens et les scribes. Ce qu’il fait n’est pas immédiatement accueilli, reconnu ou accepté. Cinq controverses se succèdent alors sur des thèmes précis : le pardon des péchés que Jésus offre ; sa manière de se comporter avec les pécheurs et les publicains ; l’exemption du jeûne que, semble-t-il, s’attribuent les disciples de Jésus ; ce qu’ils font le jour du sabbat ; finalement Jésus lui-même est mis en cause parce qu’il guérit un jour de sabbat. Il est ainsi pris dans une 24


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sorte de débat concernant sa manière d’agir, alors qu’il se présente comme un prophète, quelqu’un qui agit au nom de Dieu. Nous voici en face de ce Jésus qui parle avec autorité, qui agit pour sauver l’homme, et qui est controversé. Comment nier l’actualité de cette présence de Jésus dans nos vies ? C’est bien à sa parole, en effet, que nous avons encore à nous ouvrir aujourd’hui, et c’est bien son action qui continue à nous renouveler et à nous guérir. La façon dont Jésus nous rejoint, dont il ouvre devant nous la vérité de son évangile est encore aujourd’hui objet de bien des controverses. Lisons donc au début du chapitre 2, le récit de la guérison du paralytique dont nous parle saint Marc : « Comme il était entré de nouveau à Capharnaüm, après quelques temps, on apprit qu’il était à la maison, et beaucoup se rassemblèrent de sorte qu’il n’y avait plus de place, même devant la porte, et il leur annonçait la parole. On vient lui apporter un paralytique, soulevé par quatre hommes, et comme ils ne pouvaient pas le lui présenter à cause de la foule, ils découvrirent la terrasse au-dessus de l’endroit où il se trouvait et, ayant creusé un trou, ils firent descendre le grabat où gisait le paralytique. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : “Mon enfant, tes péchés sont remis.” Or il y avait là, dans l’assistance, quelques scribes qui pensaient dans leur cœur : “Comment celui-là parle-t-il ainsi, il blasphème, qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ?” Et aussitôt, percevant par son esprit qu’ils pensaient ainsi en eux-mêmes, Jésus leur dit : “Pourquoi de telles pensées dans vos cœurs ? Quel est le plus facile, de dire au paralytique : “tes péchés te sont remis”, ou bien de dire : “lève-toi, prends ton grabat et marche ?” Eh bien, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te l’ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va-t-en chez toi.” Il se leva, et prenant son grabat, aussitôt il sortit devant tout le monde, de sorte que tous étaient stupéfaits et glorifiaient Dieu en disant : “Jamais nous n’avons rien vu de pareil !” » 25


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Jésus est là, de nouveau, à Capharnaüm, avec ses disciples ; il est « à la maison », comme le dit le texte, c’est-à-dire partageant avec ses disciples l’enseignement qui est le sien et qu’il leur destine. Beaucoup se rassemblent ; il n’y a même plus de place devant la porte. Voyons-y une image qui évoque la portée que revêt la mission de Jésus. Certes, il est maintenant avec ses quatre disciples et sans doute, avec quelques autres en plus ; il est évidemment avec ceux qui l’accompagnent, mais sa mission ne s’arrête pas à eux, elle est ouverte à tout le monde, à tous ceux qui sont disponibles, tous ceux qui, reconnaissant en eux un besoin de salut et découvrant en Jésus celui qui vient les sauver, se disposent à recevoir l’effet de son action. Cette mission est ouverte encore à tous ceux qui, entendant Jésus parler avec autorité, ne désirent rien d’autre que d’être enseignés par lui, d’être introduits par lui dans une connaissance renouvelée de Dieu, et dans la voie qu’il propose pour la vie de l’homme. Ils sont là, ils attendent de Jésus ce qu’il vient leur offrir, c’està-dire, à la fois son enseignement et son action de guérison. « Jésus leur annonçait la parole », et cette annonce n’était pas seulement offerte en quelques mots, mais elle se développait en essayant de rejoindre l’attente de leur cœur, les ouvrant à l’amour de Dieu qu’il venait leur offrir, et dont il était le témoin en renouvelant leur vie. C’est alors précisément que lui est apporté un paralytique — quelqu’un qui est dans l’impossibilité de se mouvoir, de telle manière qu’il ne peut pas se présenter lui-même à Jésus. Image, sans doute, de tant de formes de paralysie qui peuvent atteindre l’humanité, chaque être humain, nous-mêmes parfois : une paralysie qui empêche de disposer de soi, de se rendre auprès de Jésus. On peut parfois y être conduit, y être accompagné, on peut parfois s’y faire accompagner, aller vers Jésus ensemble. Le paralytique ne pouvait pas rejoindre Jésus directement. Il y avait une foule trop grande, et cependant, ses amis voulaient que cet homme puisse se trouver 26


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face à face avec le Maître. Les voici donc qui enlèvent le toit et, de la terrasse au-dessus de l’endroit où Jésus se trouvait, ils creusent un trou et font descendre le grabat. Nous pouvons nous représenter la scène : désormais Jésus se trouve en face de ce paralytique, c’est le moment de la rencontre personnelle de Jésus avec cet homme qui, dans son impuissance, privé de la capacité de faire quoi que ce soit, se trouve cependant mis soudain en face de Jésus. Ce que Jésus voit, nous dit le texte, ce n’est pas seulement ce qui se passe ainsi, mais d’où provient l’action des amis du grabataire : voyant leur foi. Nous avons déjà commenté l’invitation de Jésus à croire à l’évangile, en disant que croire consistait à déplacer son centre de gravité en l’autre, celui en qui on croit. Les hommes qui ont transporté le paralytique manifestent à Jésus combien c’est en lui qu’ils ont mis leur foi. C’est de lui qu’ils attendent ce qu’eux-mêmes sont incapables de faire, ce en quoi cependant ils espèrent. Ils sont là en face de Jésus, aussi bien le paralytique que ceux qui le portaient. Et Jésus s’adresse au paralytique, avec des mots qui sont des mots de grande affection et de grande proximité, pas seulement des mots qui manifesteraient son autorité : « Mon enfant, tes péchés sont remis. » La proximité de Jésus se traduit par une offre de salut, qui rejoint l’homme au plus profond de lui-même, là où, pour le pécheur, la vie elle-même, dans sa dernière profondeur, est menacée. Plus que la paralysie extérieure qui empêche cet homme de disposer de ses membres, il y a en effet, au creux de son être, quelque chose qui est blessé et doit être guéri. Cette blessure intérieure que nous portons en nous lorsque nous nous approchons du Seigneur, c’est, plus encore que toutes les paralysies qui peuvent nous affecter, le péché inscrit dans notre cœur, nous empêchant d’être pleinement à Dieu et aux autres, pleinement disponibles pour le message du Christ, pour l’évangile de Dieu. 27


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Jésus a donc rejoint ici une espérance plus profonde que celle qui attendait la guérison ; et nous savons combien, dans l’évangile, ce qui importe à travers tous les miracles que fait Jésus, c’est la façon dont il rencontre les personnes et dont il les touche, dont il les sauve au plus profond d’elles-mêmes. Notre rencontre de prière ce soir avec lui peut être une rencontre dans laquelle nous lui demanderons que l’amitié qu’il nous porte, que l’affection qu’il nous porte, nous conduise à le rejoindre au plus profond de lui-même, au plus profond aussi de nous-mêmes, là où nous avons besoin du salut qu’il apporte à notre esprit et à notre être tout entier, à toute notre personne. Voici cependant que se déclenche la discussion — une controverse qui n’est pas immédiatement affirmée, car les scribes se contentent de la remuer dans leur pensée. Mais leur pensée n’est pas fermée à Jésus, qui comprend, en effet, ce qu’ils pensent : « Comment cet homme peut-il remettre les péchés ? Dieu seul peut remettre les péchés ». Et c’est vrai : « Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? » L’autorité que Jésus s’attribue lorsqu’il dit : « Tes péchés sont remis », fait immédiatement poser la question : comment Jésus peut-il agir avec une telle autorité ? L’interrogation continuera à être posée dans les chapitres suivants de l’évangile : qui est donc Jésus pour agir comme il le fait ? Se poser ainsi la question, c’est, certes, être ouvert à ce que Dieu révèle, à ce qu’il est en train de révéler en Jésus. Faire de cette question une objection, et donc se distancer de Jésus, c’est fermer son cœur à l’action de Dieu qui se manifeste à travers son Fils. Jésus perçoit cette fermeture, il leur dit : « Pourquoi de telles pensées dans vos cœurs ? » Pourquoi ne vous laissez-vous pas troubler par ce qui se passe, au point d’être ouverts à ce que Dieu, à travers cela, veut vous dire ? Pourquoi ne pas laisser Dieu vous étonner par sa manière de vous visiter ? Il y a dans le cœur des pharisiens et des scribes dont parle l’évangile — c’est 28


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cela, pourrait-on dire, l’attitude pharisienne dans ce qu’elle a de plus central — une sorte de certitude fermée sur soi, une sorte d’assurance quant à la connaissance d’un Dieu dont on a fait son bien. Dieu ne peut donc plus intervenir d’une autre manière. Il peut ainsi y avoir dans le cœur de l’homme une même assurance qu’il appartient à l’homme de savoir comment Dieu intervient, comment il doit et peut intervenir, comment il a, dès lors, à se manifester. Ainsi en arrivons-nous à empêcher Dieu de nous bousculer de nouveau et de tracer devant nous des voies nouvelles, de se révéler d’une manière que nous n’attendions pas. Jésus, ici, interpelle les scribes et leur demande : « Quel est le plus facile, de dire au paralytique : “tes péchés sont remis”, ou de dire : “lève-toi, prends ton grabat et marche” ? Eh bien, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te l’ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et vat-en chez toi. » « Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés » ! Jésus s’attribue ce titre, le Fils de l’homme, qui provient du livre de Daniel comme désignant celui qui est envoyé par Dieu pour réaliser le jugement. Jésus est ce Fils de l’homme ; c’est bien ainsi qu’il se désigne, qu’il situe l’action qu’il vient d’opérer, pardonner le péché. Et puisque cette action qui est toute intérieure, pourrait ne pas être crue, ni reconnue, Jésus l’accompagne d’une autre action qui renouvelle aussi le paralytique, à cet endroit où tous peuvent voir la nouveauté de vie qui lui est communiquée. Cette nouveauté, c’est de pouvoir se lever, disposer de nouveau de ses membres et de sa capacité de se mouvoir, de prendre son grabat et de s’en aller chez lui. Dans le signe qui est ainsi opéré, dans ce geste, dans cette action, ce miracle que Jésus opère, nous découvrons comment il renouvelle intérieurement l’homme, en lui donnant à nouveau la capacité de disposer pleinement de soi : « Lève-toi, prends ton grabat et va-t-en chez toi. » 29


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Pardonner les péchés, n’est-ce pas précisément cela : libérer l’homme au plus profond de lui-même pour qu’il puisse à nouveau agir en pleine liberté ? Ce qui est blessé en nous par le péché, n’est-ce pas justement notre liberté elle-même, cette liberté des enfants de Dieu que Jésus vient restaurer parce qu’il la partage avec nous ? Ce paralytique, qui peut désormais se lever, fort de la parole de Jésus, est l’image de l’homme que Jésus restaure dans toute sa liberté. « Il se leva, et aussitôt, prenant son grabat, il sortit devant tout le monde, de sorte que tous étaient stupéfaits et glorifiaient Dieu en disant : “Jamais nous n’avons rien vu de pareil.” » Tout à l’heure, en nous présentant devant le Seigneur, reconnaissant humblement la paralysie qui est en nous, le péché qui est dans notre cœur, nous lui demanderons avec confiance de se pencher sur nous, de nous regarder avec affection, de nous sauver, de nous restituer à notre vraie liberté. Nous lui dirons combien nous sommes disponibles à l’action qu’il veut opérer en nous. Nous lui dirons notre désir, nous aussi, de pouvoir marcher, de pouvoir nous engager dans la voie qu’il nous trace. C’est bien à cela qu’il a invité ses disciples lorsqu’il les a rencontrés au bord de la mer de Galilée : « Venez à ma suite, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Pour le paralytique, comment y avait-il moyen de marcher à la suite du Seigneur ? Pour marcher à la suite du Seigneur, il faut que tout ce qui est force de mort ait été vaincu afin que la vie triomphe. Or, le paralytique, lorsqu’il est présenté à Jésus, gît sur son grabat. Image de la mort qui menace toujours l’homme tant qu’il ne s’est pas laissé habiter pleinement par les forces de vie qui viennent de Dieu. Jésus, en disant au paralytique : « Lève-toi, prends ton grabat et marche », fait triompher en lui la vie. Il se leva : c’est un geste qui déjà évoque celui du Fils de l’homme sortant du tombeau et triomphant de la mort. La force de la résurrection de Jésus s’anticipe dans ses miracles, de telle sorte que la vie qui vient 30


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de lui et qu’il vient partager avec nous, puisse déjà triompher de la mort en tous ceux qu’elle appesantit et menace. Jésus triomphe des forces de la mort qui sont présentes en nous, et qui ne sont autres que la puissance du péché. Alors que les scribes murmuraient dans leur cœur et refusaient d’entrer dans la vision de Jésus, ainsi que dans sa façon d’agir, le texte se termine en relevant que ceux qui avaient pu assister à la guérison du paralytique, se mettaient au contraire à glorifier Dieu. Tel peut être le mouvement dernier de notre prière: rendre gloire à Dieu pour son Fils Jésus. « Jamais nous n’avons rien vu de pareil » : ce qui nous vient de Jésus est sans commune mesure avec ce qui s’inscrit sans lui dans l’histoire des hommes. Il est, lui, celui qui vient tout renouveler, celui qui vient tout purifier, tout réconcilier avec Dieu. « Tes péchés sont remis », cela veut dire : désormais te voilà dans la communion sans faille avec Dieu et dans la communion sans faille avec tes semblables. Les forces de mort sont justement celles qui menacent constamment en nous la vie, la communion et l’amour. Et Jésus, en triomphant de la force de la mort, et en offrant au paralytique la vie qui vient de Dieu, en le réconciliant avec Dieu et avec les autres, le fait à nouveau entrer dans ce qui est la vérité de la vie : une vie vécue en communion, cette vie qui n’est rien d’autre que le Royaume de Dieu que Jésus tout à l’heure nous annonçait.


Deuxième journée

Première méditation

Il appelle à lui ceux qu’il voulait (Mc 3, 7-19)

Le texte qui sera au centre de notre réflexion et de notre attention, ce matin, sera le texte du chapitre 3, versets 13 à 19. Nous allons cependant nous arrêter quelque peu aussi sur celui qui précède, du verset 7 au verset 12. Nous avons indiqué combien, jusqu’au chapitre 3 verset 6, nous nous trouvions à l’intérieur d’un passage de l’évangile où sont rapportées un certain nombre de controverses mettant en cause la manière d’agir de Jésus. Au terme de ces controverses, l’évangile nous décrit avec grande vivacité, avec le coloris que sait y mettre saint Marc, la façon dont les foules se ruent, pourrait-on dire, vers Jésus. Commençons notre lecture par une réflexion portant sur ce mouvement des foules. « Jésus avec ses disciples se retira vers la mer et une grande multitude le suivit, de la Galilée et de la Judée, de Jérusalem, de l’Idumée, de la Transjordane et des environs de Tyr et de Sidon, une grande multitude, ayant entendu tout ce qu’il faisait, vint à lui. » On voit donc Jésus exercer sur les hommes une forte attraction. La multitude attirée par lui vient de tous les territoires avoisinants pour se rassembler autour de lui. « Et il dit à ses disciples qu’une petite barque fût tenue à sa disposition à cause de la foule, pour qu’ils ne l’écrasent pas. » Déjà nous avons souligné dans l’épisode de la guérison du paralytique, combien les foules qu’attire Jésus sont denses autour de lui. Si bien que Jésus a peur de se faire écraser par la pression qui s’exerce sur lui de la part des foules. 33


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

« Car il en guérit beaucoup, de sorte que tous ceux qui avaient des infirmités se jetaient sur lui pour le toucher. Et les esprits impurs, lorsqu’ils le voyaient, se jetaient à ses pieds en disant : “Tu es le Fils de Dieu.” Il leur enjoignait avec force de ne pas le faire connaître. » Voilà bien là la description d’un événement fort impressionnant, tel que saint Marc nous le rapporte : la façon dont Jésus semble se situer à l’intérieur de cette communauté d’hommes du peuple élu qui attendent de lui ce que maintenant, semblet-il, il peut leur offrir : la libération de leurs infirmités, de l’action des esprits impurs, etc., et donc la nouveauté de vie qu’il leur apporte. Dans l’introduction à notre prière de ces jours, j’ai insisté en particulier sur l’actualité de l’évangile ; mais ne devons-nous pas nous interroger et nous demander s’il est tellement clair que l’évangile est actuel ? Il ne nous suffit pas aujourd’hui de sortir dans la rue et de commencer à prêcher ou à parler de Jésus, à apporter sa bonne nouvelle, pour que se manifeste une attente fébrile. Ne devrions-nous pas en conclure que l’évangile n’est plus aussi clairement d’aujourd’hui ? Ne parle-t-on pas du monde sécularisé dans lequel nous sommes, où la dimension religieuse se réduit à n’être qu’un des aspects parmi d’autres de l’existence humaine, et sans relief particulier ? Il n’est pas mauvais que nous nous confrontions avec une réflexion de ce genre, puisque nous essayons d’entendre l’évangile tel qu’il retentit maintenant dans notre vie. Que veut donc dire la réalité évangélique telle que nous la décrit saint Marc ? Je pense que plusieurs éléments pourraient être ici évoqués, et en particulier que ce qui se passe autour de Jésus ne semble pas constituer une part décisive de l’histoire de l’empire romain. Les historiens de l’empire dont faisait alors partie la Palestine n’ont parlé qu’exceptionnellement des événements que rapporte saint Marc. Ainsi, même au temps de Jésus, ne concernaient-ils qu’un certain nombre de personnes, même si celles-ci repré34


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sentaient des foules et si, dans sa ferveur, saint Marc en parle comme de tous ceux qui avaient des infirmités. Cette expression ne nous renvoie-t-elle pas à des personnes qui attendent quelque chose ? Pour que Jésus soit accueilli, pour qu’il soit reconnu, pour qu’il soit celui qui agit effectivement dans la vie des hommes, pour que cette action se déclenche réellement, il faut encore qu’il y ait une attente. Aujourd’hui, nous connaissons d’autres phénomènes aussi impressionnants. Si vous allez à un concert de rock, vous vous rendrez compte que ceux qui s’y rassemblent manifestent aussi une réelle ferveur. N’y a-t-il pas une réelle ferveur, mais une ferveur ambiguë, qui peut aisément s’emparer des foules, lorsqu’il s’agit de manifestations sportives ou de tant d’autres? Voilà pourquoi dans l’évangile, une mise en garde nous est faite par Jésus, précisément sur ce point. En effet, lorsque Jésus dit qu’il ne faut pas le faire connaître, c’est précisément pour éviter de tomber dans ce type d’ambiguïté. Jésus ne veut pas que son nom soit répété de manière inconsidérée, comme s’il offrait n’importe quoi, ou répondait à tous nos désirs. Le cœur humain, nous le savons, est habité par bien des désirs. Et si ceux qui s’approchent de Jésus pour rejoindre sa personne et pour accueillir le don qu’il peut leur offrir sont nécessairement dans l’attente, encore faut-il que ces attentes soient dénuées de toute ambiguïté. Aujourd’hui, par ailleurs, du point de vue religieux, n’y a-t-il pas des lieux plus significatifs d’une ferveur religieuse : des lieux de pèlerinage, des lieux de rencontre, des lieux d’approfondissement, des lieux de célébrations particulières ? Nous vivons aujourd’hui encore dans un monde où l’actualité religieuse et l’événement du Christ conservent une certaine visibilité et une certaine force d’attraction. Je relèverai comme points qui peuvent nous accompagner dans notre réflexion et dans notre prière, en particulier celui 35


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

que j’ai suggéré déjà : l’attente du cœur pour rencontrer Jésus, pour se laisser toucher par lui. Pour aller à lui, y compris avec une espérance folle, il faut que le cœur soit désireux d’accueillir son don. Nous l’avons vu dans le passage qui précède : tous ne sont pas, du temps même de Jésus, dans ces dispositions ; certains le regardent de haut, et le jugent. De là naissent les controverses. Certes, leur opposition se fonde sur une attitude spécifiquement religieuse. Aujourd’hui, dans notre monde sécularisé, l’opposition au message chrétien se fondera plus rarement ainsi. Ce sera plus facilement du dehors que le christianisme sera jugé avec autosuffisance. L’homme peut se suffire à lui-même, il peut définir sa vie à partir de soi, de ses certitudes, des lois qu’il a établies et qu’il connaît. Cela peut se vérifier aussi dans le contexte où se déroule l’évangile. Mais il y a dans le cœur de l’homme, lorsqu’il prend conscience de sa pauvreté, la découverte d’un vide et d’une sorte d’attente dévoilant ce vers quoi il aspire. Lorsque l’homme se sait en attente d’un salut et sait qu’il ne peut pas se sauver lui-même, alors il peut vibrer à la présence de Jésus, à l’action de Jésus. Ce que nous livre ici l’évangile, c’est donc la conscience d’une immédiateté de Jésus. Nous ne devons pas aller le chercher bien loin, car il est là, dans notre monde. Il est celui qu’on peut toucher, de qui on peut s’approcher, de qui on peut attendre, si le cœur est disponible, une réponse aux questions qui nous habitent. Quand je parlais de l’ambiguïté possible que Jésus veut dépasser, il s’agit d’offrir aux hommes, si nous agissons au nom de Jésus (et c’est cela qui va nous être présenté immédiatement), la vérité de l’évangile. Jésus envoie ses disciples pour enseigner et pour chasser les démons. Il s’adresse ainsi à l’intelligence et à la liberté de l’homme. Car il ne s’adresse pas seulement au mouvement superficiel qui peut mouvoir les sentiments humains (je parlais dans ce sens d’un concert de rock ou de n’importe quoi), Jésus ne répond pas à ce qu’il y a de super36


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ficiel en l’homme, il veut rejoindre l’homme en tant qu’engendré par Dieu, doué d’un esprit capable d’accueillir Dieu et de grandir en Lui. Lorsque Jésus demande de ne pas le faire connaître, c’est qu’il ne veut pas que l’on vienne à lui avec des attentes qui ne correspondent pas à son évangile. Jésus révélera progressivement quel Messie il est pour l’homme, un Messie qui ne vient pas pour résoudre toutes les questions que chacun porte en soi et qui peuvent se situer parfois à des niveaux assez superficiels de son être. Il vient pour éduquer l’homme à sa vérité d’homme. Jésus vient pour dire à l’homme ce que Dieu lui offre, le don de son amour ; combien, dès lors, l’homme doit se convertir, comme nous l’évoquions tout à l’heure, pour entrer dans l’univers de Dieu. Ce qui précède voulait nous rappeler ce que j’ai indiqué au début de l’évangile. Nous pouvons le lire, nous avons à le lire à partir de ce qui est maintenant notre vie. Mais si Jésus veut instituer les Douze, c’est parce qu’il est conscient qu’il doit en quelque sorte se démultiplier. Nous l’évoquions déjà en parlant des premiers disciples, mais maintenant la chose devient plus claire : Jésus doit se démultiplier pour être présent aux hommes. C’est une conviction qui, de temps à autre tout au moins, surgit dans notre esprit : il y aurait tant à faire pour rendre l’évangile présent aux hommes ! On ne suffit pas à la tâche, on ne parvient pas à rejoindre tous ceux qu’il faudrait rejoindre, pour que Jésus trouve place auprès des hommes, leur offrant ce qu’il a à leur offrir à travers nous. C’est dans cet esprit que nous pouvons lire le récit de l’institution des Douze, que Jésus va choisir au milieu même de son activité. Voilà pourquoi le contexte que nous venons d’évoquer est important : Jésus ne programme pas cela à froid. C’est à l’intérieur du bouillonnement qu’il constate et qui est porteur de l’attente de l’humanité que Jésus désire en quelque sorte s’as37


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

socier ceux qui devront continuer son œuvre, ceux qu’il enverra pour agir en son nom, être porteurs de la bonne nouvelle de l’évangile. Nous pouvons nous laisser inspirer par ce que nous dit ici l’évangile de saint Marc et nous pouvons surtout essayer de nous laisser éduquer et enseigner par ce que Jésus accomplit en ce moment. « Il gravit la montagne, et il appelle à lui ceux qu’il voulait ; ils vinrent à lui ; il en institua douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher, avec pouvoir de chasser les démons. » Moment solennel, tel qu’il est décrit dans l’évangile, puisque Jésus gravit la montagne. C’est en effet le lieu où l’évangile nous invite à reconnaître, de façon plus significative, l’action de Dieu à l’égard de l’humanité. C’est sur la montagne que Moïse a dû se rendre pour recevoir les tables de la Loi, et pour que s’accomplisse ainsi l’Alliance. Au début de son évangile, Matthieu nous fait entendre le discours-programme de Jésus sur la montagne. Ici, Jésus a gravi la montagne, et c’est comme à partir de Dieu qu’il accomplit le choix que maintenant nous rapporte saint Marc ; c’est comme du cœur de Dieu que procède cette action décrite dans l’évangile : Jésus « appelle à lui ceux qu’il voulait ». La signification du mot employé serait : ceux qu’il portait dans l’esprit et dans le cœur. C’est suite à une maturation intérieure que se cristallise dans l’esprit de Jésus l’appel qu’il adresse à ces hommes. Ce n’est pas, disais-je, un appel à froid, mais un appel profondément mûri. Jésus, certes, se tourne vers des personnes dont il a pu mesurer les capacités particulières. Si on porte un regard plus intérieur sur cet événement, on peut voir Jésus porter dans son cœur des hommes qu’il a appris à connaître. Ils sont pour lui des hommes avec qui, d’abord, il veut partager ce qu’il est. N’est-ce pas ce qu’énonce saint Marc ? « Il en institua douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher. » L’appel adressé par Jésus aux Douze entend d’abord faire d’eux ses compagnons, c’est-à-dire les accueillir dans sa 38


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compagnie. Ils seront proches de Jésus, ils partageront sa vie, s’efforçant de croître dans son intimité et se découvrant euxmêmes à partir de ce qu’ils sont pour Jésus. Voilà donc ce que Jésus offre à ces hommes ; c’est à partir de là qu’il les envoie prêcher avec pouvoir de chasser les démons. « Envoyer prêcher » : le Royaume de Dieu que Jésus vient offrir est un royaume qui s’adresse à l’homme, à sa compréhension, à son intelligence, à son esprit. Il s’agit de former le cœur des hommes. Le pouvoir de « chasser les démons » s’exerce à l’intérieur d’une histoire habitée par tant d’esprits divers. Ce qui reste vrai aujourd’hui, où se rencontrent l’esprit du mal, l’esprit de mort, l’esprit de violence. Il y a tant d’esprits qu’il faut conjurer pour que l’humanité puisse entrer dans la vérité du plan de Dieu, pour être l’humanité telle que Dieu l’aime, veut la faire grandir et la conduire à se réaliser. Ceux que Jésus appelle sont ainsi immédiatement associés à son action parmi les hommes : un travail d’éducation (les envoyer prêcher) et un travail de libération (chasser les démons). C’est là que peut-être nous nous rendons mieux compte que le travail à faire est tellement grand aujourd’hui encore. Il y a bien des démons qui habitent l’esprit des hommes, leur inspirant tant de manières de vivre : le démon de la richesse ou le démon de la drogue, pour suggérer deux pistes assez différentes ; mais il y en a tant d’autres encore, tel le démon de la violence… Il y a tant de menaces qui sont inscrites dans le cœur de l’homme et qui font de lui l’esclave de ces démons ! Jésus choisit les Douze ; et lorsque l’évangile nous parle de douze, il veut évidemment, se référer à la réalité même du peuple de Dieu : n’y a-t-il pas douze tribus d’Israël, le peuple élu ? Voici donc que dans le nouveau peuple que Jésus veut fonder sur la foi en lui, une responsabilité particulière est accordée à ces hommes. Jésus veut partager avec eux à la fois sa vie et sa mission. Et peut-être vaut-il la peine que nous réfléchissions 39


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

pour comprendre ce qu’est la vie à laquelle à notre tour Jésus nous appelle. C’est d’abord une vie d’intimité avec lui, sinon ce n’est pas une vie fidèle à son appel ; et c’est aussi une vie qui agit en son nom, à partir de son envoi, non pas d’abord à partir de projets humains, de nos idées, de nos sécurités, mais bien à partir de l’envoi qui vient de lui, c’est-à-dire en se laissant mobiliser par la force intérieure de son esprit, et par l’exigence de son évangile. Ces deux choses — notons-le bien — sont indissociables. Dans la vie de ceux que Jésus appelle de la sorte, il n’y a pas un choix à faire entre le vivre avec Jésus et l’agir au nom de Jésus. Agir au nom de Jésus, c’est d’abord vivre avec lui ; c’est à partir de la vie vécue avec lui et d’une communion intérieure avec lui que se vit l’action au nom de Jésus. Réciproquement, être dans la proximité de Jésus, dans l’intimité avec lui, c’est commencer à habiter tout ce qui agite son cœur, c’est se laisser guider par le désir de sauver avec lui tous les hommes, et d’abord de les rejoindre pour les libérer et les ouvrir à la vérité de Dieu. Ce que nous avons à demander au Seigneur, c’est donc qu’il nous fasse grandir dans cette double dimension de l’appel qu’il a inscrit dans nos vies : à la fois dans une relation vivante avec lui, mais en même temps — puisqu’il est l’homme pour les autres, désireux de sauver tous ses frères —, en vivant avec lui, nous nous trouvons associés à sa mission : envoyés pour prêcher et chasser les démons, c’est-à-dire pour être témoins de la vérité de l’évangile et être engagés dans ce combat qui traverse l’histoire humaine entre les forces de vie et les forces de mort. Il nous est demandé de nous mettre au service de la vie contre la mort, car la vie vient de Dieu ; être envoyé par Jésus, c’est être nécessairement au service de cette vie. « Il institua donc les douze, et il donna à Simon le nom de Pierre ; puis Jacques, le fils de Zébédée et Jean, le frère de Jacques, auxquels il donna le nom de Boannergès, c’est-à-dire fils du tonnerre. Puis 40


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André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques, le fils d’Alphée, Thaddée, Simon le zélé, et Judas Iscariote, celui-là même qui le livra. » La façon dont nous est présentée cette liste ne nous dit pas grand chose sur la vie de ces douze hommes. Le récit évangélique nous parlera bien de l’un ou l’autre trait de leur caractère ou de leur manière d’agir, en évoquant l’un ou l’autre événement de leur vie. Cependant, dès le point de départ, ce qui est décisif, c’est qu’ils nous sont présentés chacun avec son nom. Ceux que Jésus appelle, ce ne sont pas des personnes anonymes. Il n’y a pas d’anonymat dans le Royaume de Dieu. Chacun est porteur d’un nom, parce que chacun est une personne unique, et c’est ce que dit son nom. Cette personne unique, Jésus la choisit, parce qu’il l’a portée dans son cœur et que maintenant, il l’appelle de manière explicite — chacun appelé par son nom, et certains recevant de Jésus lui-même un nouveau nom, comme pour indiquer la nouvelle vie qui commence, une nouvelle voie à suivre, qui se définit à partir de Jésus, et du don que Jésus fait de ce nom. Ainsi en est-il du nom de Simon qui devient Pierre. En lui donnant son nom, Jésus lui indique quelque chose de la nouveauté de vie à laquelle il l’invite, faisant de lui la pierre sur laquelle il bâtira son Église. Chaque personne est donc appelée par Jésus, à partir de ce qu’elle est et pour ce qu’elle est ; mais elle est également appelée en fonction de ce qu’elle aura à vivre du choix de Jésus, en fonction de la responsabilité que Jésus voudra lui confier. En donnant à Simon le nom de Pierre, Jésus l’investit en quelque sorte d’une responsabilité à l’égard de cette communauté qu’il veut rassembler et qui anticipe le Royaume de Dieu. Chacun est donc là clairement, avec son nom. Dans la liste que nous donne saint Marc, viennent en premier lieu les trois qui se trouvent parfois seuls à accompagner Jésus : Simon, Jacques et Jean. André, qui est le frère de Simon, est nommé ensuite, alors que dans d’autre évangiles, nous les 41


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voyons nommés ensemble. N’ont-ils pas été rencontrés par Jésus alors qu’ils pêchaient ensemble ? Et la liste se termine par l’évocation de celui dont le rôle se définira plus tard, « Judas Iscariote, celui-là même qui le livra ». Entrer dans l’intimité de Jésus, ce n’est donc pas être porteur d’une sécurité quant à sa propre fidélité. Cette fidélité, qui s’enracine bien sûr dans l’appel du Seigneur, c’est sur lui qu’elle doit reposer, et sa fidélité à lui. C’est à sa fidélité que nous nous en remettons dès lors pour qu’il soit le gage de notre propre réponse. Que, nous découvrant à nouveau pleinement disponibles pour l’action de Jésus en nous, nous découvrions aussi que son appel nous met dans une grande humilité en face du Seigneur. C’est lui qui nous porte dans son cœur, c’est de lui que vient notre appel, c’est de lui que vient la responsabilité qui nous est confiée, c’est de lui que doit, chaque jour, être reçu ce qui nous est nécessaire pour vivre en fonction de sa présence et de son appel. Que sa fidélité à lui soit le gage le plus sûr de notre propre fidélité !


Deuxième méditation

Le semeur est sorti pour semer (Mc 4, 1-20)

Prenons à présent comme texte, dans l’évangile de saint Marc, le début du chapitre 4, les versets 1 à 20. En lisant tout à l’heure l’institution des Douze, mais aussi la manière dont la foule se presse autour de Jésus, je soulignais qu’il vient non pas seulement pour réaliser un happening, mais pour introduire les hommes à l’intérieur de la vérité de Dieu. Il s’adresse donc à l’intelligence et à la liberté des hommes. Oui, c’est bien là que Jésus vient rencontrer l’homme pour faire de lui un enfant de Dieu en toute liberté. La fin du chapitre 3 nous parle de la vraie parenté de Jésus — car des membres de sa famille sont venus —, selon les versets 20-21. Il est étonnant de voir comment Jésus, en train d’agir, devient une énigme pour ceux qui le connaissent. « Il a perdu le sens », disent les siens. À la fin de ce chapitre, interrogé sur ceux qui font partie de sa famille (il n’est pas directement interrogé à ce sujet, mais il « cueille » l’occasion qui lui est donnée), Jésus répond : « “Qui est ma mère et qui sont mes frères ?” Et promenant son regard sur ceux qui étaient en rond autour de lui, il déclare : “Voici ma mère et mes frères ; quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère, une sœur, une mère.” » Jésus vient donc visiter l’humanité non pas seulement pour y créer un réel tourbillon, mais pour rencontrer l’homme là où il se trouve, dans sa pauvreté, dans sa disponibilité et, à partir de l’accueil qu’il reçoit, ériger dans l’homme le fils de Dieu, que le Père aime de toute éternité et qu’il veut accueillir. C’est bien là une œuvre de liberté, celle que le Seigneur nous propose et à 43


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quoi il nous provoque, car sa présence nous suscite à une vraie liberté. Il n’est donc pas anormal que Jésus, entrant ainsi dans la société du Peuple élu dont il vient réaliser l’attente, ne découvre pas en tous une disponibilité radicale. Nous avons évoqué déjà les controverses qui lui sont opposées. Il y a aussi, peu à peu, une certaine incompréhension des disciples, eux qui marchent derrière Jésus parce qu’ils ont été conquis par lui, mais pour qui il n’est pas simple de comprendre et d’accepter pleinement ce que Jésus propose. Il est donc au cœur de l’humanité comme celui qui donne à l’homme la lumière dont il a besoin pour se connaître et pour croître dans la voie de sa vraie vocation. Mais cela suppose des dépassements et des choix, des acceptations de ce que le Seigneur propose, qui parfois exigent un certain prix. Il n’est donc pas étonnant que le travail d’évangélisation du monde, depuis que Jésus est venu l’inaugurer, rencontre tellement d’obstacles. Nous pourrions parfois nous interroger: pourquoi donc le monde n’est-il pas meilleur? Pourquoi nous-mêmes ne sommes-nous pas meilleurs, pourquoi l’évangile a-t-il tant de peine à transformer la société des hommes, pourquoi l’annonce de la parole de Dieu ne produit-elle pas plus de fruit, ne suscitet-elle pas plus d’accueil et ne rayonne-t-elle pas avec plus d’éclat? Tout cela, nous avons à le comprendre et à le mesurer précisément à partir de notre propre confrontation à la parole de Dieu. Recevoir la Parole, c’est en effet être confronté à cette parole de liberté, et c’est de cela qu’il va s’agir dans la parabole du semeur. Jésus parle, il parle aux hommes ; tous cependant n’entendent pas le message et ne l’accueillent pas de la même manière. Dans le texte que nous lisons, et qui va du verset 1 au verset 20 du chapitre 4, il y a comme trois parties qui se succèdent : la première est l’énoncé de la parabole du semeur. Il y a ensuite un dialogue de Jésus avec ses disciples sur ce que veut dire « parler en paraboles ». Et puis, dans le prolongement de cela, nous est donnée l’explication de la parabole. 44


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« Il se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer, et une foule très nombreuse s’assemble auprès de lui, si bien qu’il monte dans une barque et s’y assied, en mer. Et toute la foule était à terre, près de la mer. Il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles et il leur disait dans son enseignement : “Écoutez, voici que le semeur est sorti pour semer, et il advint, comme il semait, qu’une partie du grain est tombée au bord du chemin, et les oiseaux sont venus et ont tout mangé. Une autre est tombée sur le chemin rocheux, où elle n’avait pas beaucoup de terre, et aussitôt elle a levé parce qu’elle n’avait pas de profondeur de terre, et lorsque le soleil s’est levé, elle a été brûlée faute de racines et desséchée. Une autre est tombée dans les épines, les épines ont monté, l’ont étouffée, elle n’a pas donné de fruit. D’autres sont tombés dans la bonne terre, ils ont donné du fruit en montant et en se développant, et ils ont produit l’un trente, l’autre soixante, l’autre cent.” Et il disait : “Entende qui a des oreilles pour entendre.” » L’évangile nous décrit la position de Jésus à ce moment. De même que Jésus a dû prendre une certaine distance par rapport à la foule pour ne pas se faire écraser, il monte ici sur une barque ; il est donc à distance sur le lac et il parle à la foule qui est là devant lui. Jésus parle, lui qui est la Parole ; c’est lui-même en quelque sorte qui est ainsi livré à la foule, lui qui est le don de Dieu pour la foule, qui est la lumière de Dieu pour les hommes dans l’attente. « Il enseignait beaucoup de choses en paraboles. » Admirons cette disponibilité totale du Seigneur à se livrer à ceux qui attendent la Révélation de Dieu. Ce que Jésus propose dans cette première parabole du semeur (la première d’un groupe), c’est en quelque sorte la parabole fondamentale qui permet de situer toutes les autres. Nous allons le voir plus précisément dans le dialogue que Jésus aura à ce sujet avec ses disciples. Il est donc là, en face de la foule, et, pourrait-on dire, en énonçant la parabole, il dit ce qu’il est en train de vivre. Nous n’allons pas développer immédiatement la signification de ce que Jésus propose, puisque lui-même nous en donnera 45


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l’explication plus tard. Mais nous pouvons imaginer Jésus en face de la foule et le découvrir comme celui qui, maintenant encore, donne généreusement sa parole, pour que nous l’accueillions, pour qu’elle nous forme et fasse grandir en nous la réalité de ce que nous sommes, par le don de Dieu. Jésus donne la Parole ; il se donne ainsi lui-même pour nous éclairer ; mais ce qu’il éprouve en agissant ainsi, c’est combien de sols divers il rencontre. En se jetant ainsi, en jetant sa parole aux personnes qu’il a devant lui, Jésus se rend compte qu’à certains endroits, c’est la dureté de la pierre, la dureté du roc qu’il rencontre. Il se rend compte qu’à d’autres endroits, il tombe en quelque sorte sur le chemin, c’est-à-dire que rien ne semble préparé à l’accueillir : il ne trouve pas de terre disponible dans laquelle pénétrer. Ou bien encore, il découvre qu’il y a tellement d’épines, tellement de plantes diverses qui grandissent et qui étouffent sa parole, sans vraie possibilité de grandir et de porter du fruit. Jésus découvre aussi, en d’autres, une vraie disponibilité intérieure ; sa parole peut alors être accueillie et elle portera du fruit Jésus a ainsi, devant cette foule qui est là sous ses yeux, une expérience de ce qu’est sa venue parmi nous. Il est venu pour nous donner la parole, et il ne va pas de soi que cette parole soit accueillie, qu’elle produise le fruit qu’elle est appelée à produire dans le cœur de tous. Il est donc également, dans la parabole qu’il nous propose, l’objet d’un débat de la part des hommes, d’un accueil ou d’un refus. Tous semblent apparemment ouverts à sa parole, mais cependant, Jésus réalise bien qu’il ne peut pas pénétrer dans le cœur de tous de la même manière. Le passage suivant nous propose d’écouter l’explication que Jésus donne aux Douze sur le discours en parabole. « Quand il fut à l’écart, ceux de son entourage avec les Douze l’interrogeaient sur les paraboles. Il leur disait : “À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné. Mais à ceux-là qui sont dehors, tout arrive en paraboles, afin qu’ils aient beau regarder, ils ne voient pas, qu’ils aient 46


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beau entendre ils ne comprennent pas, de peur qu’ils ne se convertissent et qu’ils ne soient pardonnés.” » C’est là une citation que donne Jésus du prophète Isaïe ; ce sur quoi il insiste dans sa réponse aux Douze, c’est qu’il y a fondamentalement deux situations, deux attitudes opposées de l’homme en face de la parole de Dieu, conçue non pas seulement à travers les énoncés qu’elle nous propose, mais en tant que source constante de révélation. Dieu constamment se révèle, constamment il nous donne les signes de sa présence, une parole qui nous éclaire. Or, dit Jésus, en face de cette action de Dieu qui offre la parole, on peut être « dedans » ou on peut être « dehors ». « À ceux-là qui sont dehors », dit-il, en opposant à ses propres disciples, la foule à laquelle le mystère du Royaume n’a pas été donné. Quand on est « dedans », c’est-à-dire lorsqu’on participe en quelque sorte au mystère de Dieu, lorsqu’on est en communion avec le Dieu qui se révèle, voici que tout est chargé d’une réelle signification, tout est porteur d’un message, tout parle de Dieu. Il s’agit bien sûr de la parole, telle que Jésus est en train de l’adresser aux personnes qu’il rencontre, mais aussi, de cette parole que Dieu ne cesse de dire à travers sa création, à travers l’histoire, à travers les événements, à travers la rencontre d’autrui. Tout est parole de Dieu dans la mesure où le cœur est disponible pour accueillir ce qui est dit par Dieu. Aux apôtres « qui sont dedans », Jésus peut dire : « À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné. » Voici que le Royaume s’éclaire. À chaque étape, à chaque moment, dans chaque expérience, chaque jour, il est possible de découvrir la présence du Royaume et de s’y adapter, d’y entrer et de l’accueillir, de vivre selon ses exigences. Telle est la situation dont Jésus parle aux Douze en disant qu’elle est effectivement la leur: « À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné. » Et parce que la Révélation vous est donnée, vous pouvez accueillir ce que Dieu vous dit; vous pouvez grandir à l’intérieur de cette révélation de 47


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Dieu. Mais il y a malheureusement une autre situation de l’homme qui est « dehors», fermé en quelque sorte à ce que Dieu dit, à ce que Dieu révèle, à ce que Dieu propose. Pour cet homme, «tout arrive en parabole», lequel terme signifie alors une sorte de récit fermé, clos, incompréhensible. Le monde ne livre pas son sens. Un tel homme habite le monde en étranger, sans la lumière intérieure qui lui permettrait d’en cueillir la profondeur et de découvrir combien ce monde parle de Dieu, combien aussi l’histoire que nous vivons est une histoire dans laquelle Dieu continue de donner des signes qu’il s’agit pour nous d’accueillir. Jésus dit donc combien il est possible pour l’homme de vivre sa vie sans se laisser rejoindre par la parole de Dieu, ou en tout cas, sans la comprendre. Tout reste alors parabole fermée, discours clos qui ne livre pas son sens, discours devant lequel on ne peut que rester interdit, sans en cueillir la signification. Voilà une des situations possibles, à laquelle s’oppose l’autre situation, décrite par Jésus comme étant celle de ses disciples : « À vous le mystère du Royaume est donné. » Dès lors, tout devient pour nous évocation de ce Royaume, avec ses péripéties, ses moments forts et ses dangers, comme avec les risques qu’affronte l’histoire en s’ouvrant au Royaume de Dieu. Ce que nous pouvons demander au Seigneur en lisant ce passage de l’évangile, c’est que nous puissions habiter notre vie en étant disponibles à sa parole, aux signes qu’il nous donne, aux interpellations qu’il nous adresse, aux questions qu’il nous pose, à travers le contenu de nos vies ; à travers l’évangile, certes, tel que nous le lisons, mais aussi, à partir de toute présence révélatrice de Dieu, avec tout ce qui fait corps avec cette révélation, c’est-à-dire avec la réalité du monde et de l’histoire. Jésus, maintenant, explique la parabole du semeur. Il invite les disciples à pénétrer à l’intérieur des différentes attitudes, à présent un peu plus différenciées, qu’il a voulu évoquer déjà dans sa parabole. Au-delà des deux situations totalement op48


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posées dont nous venons de parler, Jésus propose maintenant une diversification des attitudes du cœur en face de la parole de Dieu. « Il leur dit : “Vous ne saisissez pas cette parabole, comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? Le semeur, c’est la parole qu’il sème.” » C’est bien cela que nous avons perçu depuis le début : Jésus parle de la parole que Dieu ne cesse de semer pour qu’elle éclaire le cœur de l’homme, qu’elle interpelle l’homme dans son histoire et le mette sur le chemin de sa vérité. Mais comment les hommes se situent-ils ou comment réagissent-ils à l’égard de cette parole qui leur est offerte ? — la parole de Dieu, c’est-à-dire l’évangile lui-même ou toute forme d’interpellation ou d’enseignement que Dieu réserve à l’homme. « Ceux qui sont au bord du chemin où la parole est semée sont ceux qui n’ont pas plus tôt entendu que Satan arrive et enlève la parole semée en eux. » Il y a donc une possibilité pour l’homme d’être habité par Satan, au point de ne pas se laisser rejoindre par la parole de Dieu. Il y a moyen pour lui de se rendre imperméable à la parole de Dieu. Satan arrive et enlève la parole semée en eux, car c’est bien lui, l’autre qui possède le terrain. D’autres options encore, ou d’autres idoles sont également présentes dans le cœur de l’homme. Au point que Dieu semble ne plus pouvoir y entrer. La parole de Dieu ne peut donc pas pénétrer un tel cœur, et elle reste à l’extérieur comme la semence jetée sur le chemin, sans pouvoir pénétrer la terre. « De même, ceux qui sont semés sur les endroits rocheux sont ceux qui, quand ils ont entendu la parole, l’accueillent aussitôt avec joie. Mais ils n’ont pas de racines en eux-mêmes et sont des hommes d’un moment. Survienne ensuite une tribulation, une persécution à cause de la parole, aussitôt ils succombent. » Voilà encore une autre situation, existentielle, pourrait-on dire. Il s’agit ici de personnes qui n’ont ni hostilité ni préventions apparentes à l’égard de la parole de Dieu ; le discours sur Dieu est même pour eux un dis49


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cours intéressant, et l’évangile lui-même n’est pas dénué d’attrait. Il y a en effet de belles pages dans l’évangile, et on est heureux de les relire, et même de les entendre commenter, si cela nous est donné. L’évangile a sa valeur et vaut bien d’autres pages d’autres livres. Il fait partie des livres qu’on est content de feuilleter ou d’entendre de temps à autres. C’est donc avec joie qu’on l’accueille. La parole de Dieu ne suscite pas ici une réaction d’hostilité ni une sorte d’autodéfense. Il n’y a pas à son égard de fermeture à priori. Elle peut entrer, cette parole, puisqu’elle donne un certaine satisfaction. Mais cependant manquent ici les racines. Cela veut dire que la parole ne peut pas pénétrer profondément, et que sa lecture est sans lendemain. Il s’agit, dit Jésus, « d’hommes d’un moment ». Car si l’évangile est beau, tant d’autres choses aussi sont belles et on peut passer d’un livre à l’autre. C’est que les intérêts eux-mêmes se succèdent les uns aux autres. Être l’homme d’un moment, c’est ne pas se fixer sur l’évangile ou sur la parole de Dieu comme on se fixe sur le trésor qui transforme la vie. Que dire alors si survient une tribulation, si surgit une difficulté particulière, si on a à se confronter avec des gens qui n’y croient pas, si éclate une persécution à cause de la parole ? Il vaut mieux alors ne plus s’intéresser à cette parole. On y reviendra peut-être plus tard, de temps à autre. L’évangile accueilli de temps à autre comme une parole qui a de temps en temps la vertu de nous bercer ou de nous contenter ! La parole de Dieu dans ce cas est une parole qui ne jette pas de racines au fond du cœur de l’homme, et qui ne suscite pas une adhésion de tout l’être. « Il y en a d’autres qui sont semés dans les épines. Ce sont ceux qui ont entendu la parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse, les convoitises les pénètrent et étouffent la parole qui demeure sans fruit. » Ici également la parole est accueillie, et on va parfois jusqu’à l’étudier ; on peut donc y prêter un réel intérêt ; mais la vie ne peut pas être faite seulement de cela, il y a 50


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tellement d’autres choses , qui non seulement ont leur importance mais qui peuvent conquérir les cœurs. Notre affectivité s’y porte avec une grande force d’adhésion, mettant alors en crise l’adhésion à la parole. Ainsi en est-il des soucis du monde, de la séduction de la richesse. Le cœur n’est pas réellement unifié dans sa relation à la parole ; il n’est pas vraiment pris par la force de cette parole et l’esprit n’est pas vraiment converti par la capacité qu’a la parole de nous transformer radicalement. Tous ces autres désirs qui traversent facilement l’existence humaine viennent étouffer ce que cette parole voudrait faire vivre dans le cœur de l’homme. Reste la dernière catégorie dont nous parle le dernier verset : « Il y a ceux qui ont été semés dans la bonne terre. Ceux-là écoutent la parole, l’accueillent et portent du fruit, l’un trente, l’autre soixante, l’autre cent. » C’est bien là évidemment ce que nous demandons au Seigneur dans notre prière : que notre attitude soit une attitude d’écoute profonde de la parole, non pas seulement une écoute superficielle, passagère, mais une écoute dans laquelle tout notre être se tourne vers la parole pour la laisser pénétrer en nous et nous unifier. La parole de Dieu, qui est la parole que Jésus nous adresse, devient source de révélation pour tous les événements de notre existence. Que nous soyons suffisamment à l’écoute de la parole pour que ce que nous vivons chaque jour nous dise quelque chose de Dieu — que soit une interpellation de Dieu, une lumière de Dieu, ou encore une question que Dieu nous pose ! Être ainsi habité par la parole avec toute l’attention d’un cœur qui se tourne vers elle, c’est essayer de l’accueillir le plus profondément possible et donc laisser jaillir en nous le fruit dont elle est porteuse. Si Dieu nous adresse la parole, c’est pour que, entrant en nous, cette parole agisse efficacement sur nos vies et donc pour qu’à travers l’adhésion de notre liberté, elle soit fructueuse, féconde. Ce que Dieu désire, c’est que la parole de l’évangile et tous les 51


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autres signes qu’il nous fait chaque jour, soient pour nous la source d’une fécondité toujours plus grande. Laissons-nous donc visiter, habiter, transformer, convertir par la parole qui, par là, pourra produire, en nous et à travers nous, ses fruits.


Tr o i s i è m e j o u r n é e

Première méditation

Donnez-leur vous-mêmes à manger (Mc 6, 30-44)

Nous allons maintenant prendre un texte du chapitre 6 de saint Marc. Essayons de le situer tout d’abord. Nous avons déjà écouté Jésus rassembler les Douze, leur donner pouvoir de chasser les démons, les envoyer prêcher à partir de l’intimité qu’il partage avec eux. Ceux qui désormais appartiennent à la famille de Jésus, ce sont ceux qui font la volonté de Dieu. Le Seigneur vient ainsi rassembler une famille qui n’est pas d’abord fondée sur des mérites acquis ou sur les droits de la chair et du sang, une famille qui se constitue à partir de l’adhésion libre à lui. Jésus se rend compte que sa parole ne rencontre pas partout une disposition semblable dans le cœur de ceux qui l’écoutent, il remarque qu’il peut y avoir là tant d’obstacles à vaincre, et il nous éclaire par la parabole du semeur. Il a continué son enseignement en paraboles pendant presque tout le reste du chapitre 4. Après cela, Jésus est engagé dans un véritable combat pour l’homme. C’est l’histoire de la tempête apaisée, de l’homme menacé par la tempête ; c’est ensuite l’histoire du démoniaque gérasénien, où Jésus affronte de manière tout à fait radicale les forces de mort, les forces du mal ; c’est enfin la guérison de l’hémorroïsse et la résurrection de la fille de Jaïre. Le combat pour l’homme est clairement un combat contre la mort et pour la vie, comme on le voit dans la résurrection de la fille de Jaïre, et la guérison d’une hémorroïsse qui perd son sang, c’est-à-dire sa vie. 53


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Au début du chapitre 6, Jésus se rend à Nazareth, et ici se confirme ce que je viens de rappeler, à savoir que ceux qui, désormais, appartiennent à Jésus, sont ceux qui adhèrent librement à son enseignement, à sa parole, à ses invitations. Jésus ne rencontre pas une telle disponibilité dans la ville d’où il était originaire. Un prophète, remarque-t-il, n’est méprisé que dans sa patrie. Après cela, Jésus, qui a choisi les Douze, les envoie en mission. Entretemps est racontée l’exécution de JeanBaptiste ; le combat « à la vie à la mort » trouve dans le cas de Jean une solution violente : il est mis à mort. Le texte que nous prenons maintenant commence au verset 30 du chapitre 6. Les Douze sont revenus de mission et le récit qui suit va du verset 30 au verset 44. Dans ce texte, nous pouvons distinguer deux parties : tout d’abord, la rencontre de Jésus avec les Douze, et puis, à l’intérieur de cette rencontre, la première multiplication des pains. Nous étant, jusqu’à un certain point, identifiés avec les Douze dans l’appel que le Seigneur leur adresse à vivre avec lui et à porter sa parole, ainsi qu’à partager sa lutte pour l’homme, nous voici maintenant assemblés avec eux autour du Seigneur, et nous découvrons ce que veut dire cette vie avec Jésus. Nous découvrons certains aspects de cette vie vécue par les Douze. « Les apôtres se réunissent auprès de Jésus et lui rapportèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné. Et il leur dit : “Venez vous-mêmes à l’écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu.” De fait, les arrivants et les partant étaient si nombreux qu’ils n’avaient pas même le temps de manger. » Voilà une description qui, sans doute, évoque pour nous tant de choses. Agir au nom du Seigneur, remplir la mission reçue de lui, porter sa parole ou porter la présence de sa charité compatissante auprès des hommes, cela veut dire : vivre en union avec lui, et découvrir notamment à partir de là l’importance de moments de plus grande intimité avec lui. 54


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Les Apôtres qui ont vécu la mission sont heureux de retrouver Jésus. Et, dans ce moment d’intimité qu’ils désirent partager avec lui, ce qu’ils échangent avant tout c’est ce qu’ils ont vécu : tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont enseigné. Car ils se rendent compte que leur action intéresse Jésus au plus haut point, puisque c’est son action en eux. Il est dès lors important de revoir cela avec lui, de le regarder avec lui, de lui en rendre grâce, de découvrir quelle est la portée de ce qu’ils vivent et de ce qu’ils font, combien cela trouve sa vérité à partir du Seigneur, combien cela doit être vécu toujours à partir de leur échange personnel avec lui. Jésus les invite donc à l’écart, à un moment de pause, de repos — « reposez-vous un peu » —, pendant lequel ils vont pouvoir jouir de leur présence les uns aux autres. Cela fait partie de la vie avec Jésus, et de la mission accomplie en son nom, de la remettre sous son regard, et de laisser le Seigneur reprendre cette mission avec les siens, en la leur faisant redécouvrir, pour comprendre davantage ce qui, là-dedans, vient de lui et ce qui peut être partagé avec lui. La situation de Jésus, telle qu’elle nous est décrite dans l’évangile, et la situation des disciples qui le suivent, est une situation qui n’est pas de tout repos, puisque, nous dit le texte, il y avait tellement de venants et de partants — les personnes ne cessant de s’approcher du Seigneur et de lui demander tant de choses, d’attendre de lui tant de choses —, que les Apôtres, pas plus que lui, n’avaient le temps de manger. C’est donc la vie tout entière qui, pour le ministre du Christ est bousculée par tant d’attentes des hommes. Nous le savons : parfois, cela fait partie de la vie avec Jésus d’être bousculé, de ne pas pouvoir se protéger, de découvrir qu’il y a des choses plus importantes, parfois, que même le manger. Jésus vit cela avec ses disciples, et, en le contemplant ce matin, nous découvrons combien la vie qu’il nous propose et qu’il nous offre, est une vie occupée, une vie livrée qui ne nous appartient plus, 55


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une vie dont nous n’avons plus nous-mêmes la direction entre les mains. Il s’agit de vivre cette vie avec Jésus, pour Jésus, en son nom. Et voilà pourquoi Jésus a invité ses apôtres, lors de leur retour, à prendre un peu de distance et à se recueillir un moment avec lui. Vivre un temps d’arrêt, un temps où se refont les énergies, pour pouvoir ensuite repartir. Car, nous le savons, la vie est faite de ces rythmes, et il est bon que nous en tenions compte, pour vivre en vérité notre appel, l’appel que le Seigneur a adressé à nos vies. Il est bon que nous nous laissions guider par ces rythmes de prise de distance et d’immersion. « Ils partirent donc dans la barque vers un lieu désert, à l’écart. » Cependant, il n’est pas toujours si facile de prendre distance, de se protéger ou de se réserver un temps, non pas pour vivre égoïstement, mais pour être davantage livrés à la présence de Jésus, et vivre plus explicitement devant lui, à son écoute, en se laissant modeler par sa parole, par ses invitations, par sa présence. Ce n’est pas toujours tellement facile et c’est ce que nous dit l’évangile dans la description qu’il nous offre de cette rencontre. « Les voyant s’éloigner, beaucoup comprirent, et de toutes les villes, on accourut là-bas à pied, et on les devança. En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger. Il se mit à les enseigner longuement. » Il y a un tel besoin dans la foule qui veut écouter Jésus — parce qu’elle a commencé déjà à découvrir quelque chose de son action et de son attention pour elle —, qu’elle ne désire plus perdre sa trace. Elle désire le poursuivre là où il va, et le devancer là même où, avec ses apôtres, il aurait voulu prendre un peu de repos. On pourrait dire qu’il y a dans le comportement de la foule quelque chose qui s’oppose à la volonté même de Jésus. Ne devrait-il pas les rejeter, les écarter, puisqu’il a décidé de consacrer son temps à ses disciples, de passer avec eux ces quelques heures ? Mais telle n’est pas la 56


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façon dont Jésus réagit. Car il porte en lui une telle attention aux besoins des hommes, il est tellement habité par ces besoins et ces attentes ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a appelé les Douze. Il ne les a pas appelés pour qu’ils puissent vivre une vie ensemble, sans plus. Certes, il voulait les avoir auprès de lui, mais pour les envoyer prêcher et pour les envoyer combattre le combat pour l’homme. Jésus est habité par la pitié de ces foules ; et aux apôtres qui l’ont suivi, ce qu’il communique à ce moment, c’est sa pitié pour elles. Vivre dans la proximité de Jésus, nous laisser rejoindre par l’amour que Jésus porte aux hommes, c’est découvrir combien cet amour nous transporte au-delà de nous-mêmes, parce que c’est un amour qui va vers tous. La foule nombreuse qui est rassemblée, c’est pour elle aussi que Jésus est venu ; et il ne veut pas se réserver seulement aux Apôtres. S’il est bon qu’il y ait dans notre vie, comme je viens de le rappeler, des rythmes dans lesquels se succèdent des moments d’intimité avec le Seigneur, puis des missions en son nom, il n’est pas exclu que parfois, même dans ces moments de repos avec lui, dans ces moments d’intimité plus immédiate avec lui, vienne nous troubler une attente, un appel inattendu, auquel, par amour de Jésus, il nous faut faire face. Par amour de Jésus, car tel est le lieu où les choses se décident, et non pas à partir de notre tempérament, de nos projets, et de nos décisions ; à partir plutôt de notre communion même avec Jésus. Vivre dans la proximité du Seigneur, c’est partager son amour des hommes, c’est être introduits par lui au plus profond de ce qui est son amour pour chacun. C’est donc découvrir combien notre cœur est ouvert par notre rencontre avec le Seigneur. Si notre cœur communie avec lui, il ne peut pas se replier sur luimême. Il doit au contraire s’élargir aux dimensions même de la pitié du cœur de Dieu. Ce que Jésus voit dans la foule, c’est que les gens sont comme des brebis qui n’ont pas de berger ; il dé57


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couvre combien l’homme est en quelque sorte livré fréquemment à lui-même, perdant ainsi la direction à suivre, ne sachant plus quelle est désormais la voie de sa vérité, et ce que cela veut dire de vivre vraiment en homme. Nous savons combien aujourd’hui, comme à tant d’autres âges, cela vaut aussi de bien des personnes. Combien, finalement, ignorent ce qu’est le chemin à suivre pour vivre pleinement en hommes ! Tant de directions en effet se proposent, tant d’invitations, tant d’attractions, de messages qui s’entrecroisent. Il est difficile dès lors pour l’homme de découvrir un vrai berger. Or Jésus est ce berger, il est celui qui conduit l’humanité vers la vérité que Dieu lui ouvre et lui destine. Jésus, dans le récit de Marc, « se mit à les enseigner longuement ». Il se met sans réserve à la disposition de ces hommes et de leur attente. Tel est le premier moment ou la première partie du texte que nous lisons ensemble. Et puis vient plus précisément ce qui correspond au sous-titre donné souvent à ce passage : la première multiplication des pains. « L’heure étant déjà très avancée, ses disciples s’approchèrent et lui dirent : “L’endroit est désert et l’heure est déjà très avancée. Renvoie-les, afin qu’ils aillent dans les fermes et les villages d’alentour s’acheter de quoi manger.” Il leur répondit : “Donnez-leur vousmêmes à manger.” Ils lui disent : “Faudra-t-il que nous allions acheter des pains pour deux cent deniers afin de leur donner à manger ?” » Les Apôtres qui accompagnent Jésus et qui l’écoutent eux aussi, se rendent compte avec réalisme qu’il y a maintenant des décisions à prendre. L’heure est en effet avancée, on va bientôt arriver à la fin de la journée ; ces personnes se sont éloignées de leur lieu habituel, et elles n’ont rien pris avec elles. Ne fautil pas songer à leur restauration ? Mais comment se restaurer dans un endroit désert ? Il s’agit donc de prendre les décisions qui s’imposent. Les Apôtres disent à Jésus : « Renvoie-les, que chacun aille à la recherche de ce qu’il pourra trouver, et qu’ainsi 58


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personne ne soit totalement dépourvu. Qu’ils aillent chacun s’acheter de quoi manger. » C’est là une manière pour les Apôtres de décider que la rencontre est arrivée à son terme. Jésus les a suffisamment écoutés, il s’est suffisamment mis à leur portée, il a suffisamment répondu à leurs attentes. Maintenant, chacun pour soi, que chacun retourne et découvre la solution qui lui convient, à cette heure avancée de la nuit. Ne faut-il pas raisonnablement mettre une limite à la prise en considération des besoins des hommes ? « Renvoie-les, et que chacun aille s’acheter de quoi manger. » Or telle n’est pas la façon dont Jésus comprend sa relation aux hommes, et dès lors la relation dans laquelle il nous demande d’entrer. « Donnez-leur vous-mêmes à manger », leur ditil. Jésus, en quelque sorte, veut rendre les Apôtres responsables de la foule qui s’est présentée. Et responsables non pas seulement jusqu’à un certain moment, non pas seulement pour certaines choses, mais de façon globale et sans réserve. Accueillir au nom du Seigneur, c’est se rendre responsable de ceux que l’on accueille. Jésus veut prendre en considération tous les besoins des hommes, à partir de ce besoin premier qui est celui de manger. C’est toute la vie humaine qu’il veut assumer, qu’il veut prendre en charge. Jésus ne distingue pas des choses qui comptent et d’autres qui ne comptent pas. En accueillant les hommes, c’est toute la vie de l’homme qu’il veut restaurer, qu’il accepte de prendre en charge, et dès lors, il nous convie : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Nous savons bien que cette recommandation a tracé son chemin à travers toute l’histoire des communautés chrétiennes, que cela fait partie de la fidélité à Jésus de se mettre au service de tous les besoins des hommes. De se rendre responsable de la réponse à donner aux besoins des hommes : cela vaut encore de notre temps. Et cela s’oppose à ce que les Apôtres avaient tout d’abord proposé à Jésus : que chacun soit renvoyé chez soi, que 59


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chacun trouve sa solution à soi. Jésus vient au contraire pour rassembler les hommes et pour leur offrir ce qu’ils attendent. La difficulté pour les Apôtres, c’est cependant de comprendre comment réaliser cela. Faut-il donc que nous-mêmes nous nous mettions en route, que nous allions acheter le pain, et que nous leur donnions ce pain à manger ? Jésus les introduit dans une autre découverte, il veut leur enseigner et nous enseigner ce que cela veut dire, prendre en charge les hommes vers lesquels nous sommes envoyés. « Il leur dit : “Combien de pains avez-vous ? Allez voir.” S’en étant informés, ils disent : “Cinq, et deux poissons.” Alors il leur ordonna de les faire tous s’étendre par groupes de convives sur l’herbe verte. Et ils s’allongèrent par terre par carrés de cent et de cinquante. Prenant alors les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, il bénit et rompit les pains, il les donnait à ses disciples pour les leur servir. Il partagea aussi les deux poissons entre tous. » Jésus demande aux Apôtres de prendre conscience de ce dont ils disposent. Prendre conscience de ce dont nous disposons pour faire face aux besoins des hommes, aux besoins du monde, c’est aussi prendre conscience de notre insuffisance, de notre pauvreté. C’est tellement peu, ce que nous avons entre les mains, tellement peu ce que nous sommes, tellement peu ce dont nous disposons, et c’est avec cela que Jésus nous demande de faire face aux besoins des foules. Avec cela ! Jésus en effet « ordonna de les faire tous s’étendre par groupes sur l’herbe verte ». Voici que l’humanité que Jésus a devant lui, représentée par ces foules désordonnées qui se pressent autour de lui, est ordonnée désormais par groupes de cent et de cinquante. Les voilà tous devant le Seigneur, organisés entre eux, ayant trouvé chacun sa place au milieu des autres. Ce n’est pas, en effet, une humanité individuelle que Jésus veut rencontrer : « Renvoie-les pour qu’ils aillent chacun trouver ce dont ils ont besoin. » C’est une humanité où chacun s’inscrit avec les autres, où chacun trouve sa place à 60


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partir de sa relation aux autres. Les voilà tous, devant le Seigneur. Jésus prend les cinq pains et les deux poissons, il rend grâce à son Père: il lève les yeux au ciel. Il est au milieu de nous pour que nous apprenions tout d’abord, avec le peu dont nous disposons, à rendre grâce à Dieu qui nous le donne. Ensuite, le confiant ainsi à sa grâce, pour en disposer afin qu’il en fasse à travers nous tout le bien qu’il veut faire. « Il bénit les pains puis il les donne à ses disciples pour les leur servir. » Ce que nous avons sans doute à comprendre, c’est que nous ne sommes pas envoyés au monde pour résoudre, nous, ses problèmes. Nous sommes mis au cœur du monde par Jésus; et c’est à partir de notre union à Jésus, à partir de la remise entre les mains de Jésus de ce que nous sommes et de ce dont nous disposons, que nous avons ensuite à utiliser tout cela au mieux, pour le service de tous. Cela veut dire qu’il nous faut entrer avec Jésus dans une prise de conscience que notre humanité est une humanité aimée de Dieu, une humanité que Dieu veut continuer à visiter, et à visiter par nous et à travers nous, si nous sommes unis à Jésus son Fils. Cela veut dire qu’il nous faut d’abord, au cœur de cette humanité dont nous faisons partie et que nous avons à servir, rendre grâce à Dieu, et nous ouvrir à la bonté de Dieu avec tous nos frères. Si le peu que nous avons, nous le mettons à la disposition du Seigneur, nous ne le possédons plus cupidement, nous ne le gardons pas entre nos mains, nous ne croyons pas non plus que tout nous appartient et que c’est nous qui faisons les choses. Si nous vivons ainsi, en attitude de dépouillement et de pauvreté, voici qu’à travers nous, Jésus peut faire beaucoup plus que ce que nous croyons pouvoir réaliser. Il nous faut, pour cela, vivre dans la remise de nous-mêmes, de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous avons, au Seigneur Jésus ; il nous faut accepter de nous laisser mobiliser par lui pour son œuvre. C’est bien pour cela que Jésus nous a appelés, 61


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et c’est avec tout ce que nous sommes qu’il veut réaliser quelque chose de son œuvre, là où il nous met. « Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta les restes, bien douze couffins, avec les restes des poissons. Et ceux qui avaient mangé les pains étaient cinq mille hommes. » Le texte nous affirme qu’il y avait là-bas une foule énorme à nourrir, et que cependant, tous mangèrent et furent rassasiés. Certes, nous n’avons pas à imaginer des situations qui, selon notre langage courant, seraient des situations contenant des remèdes-miracles ; nous avons à vivre dans l’esprit que décrit l’évangile, abandonnant au Seigneur tout ce que nous sommes, tout ce dont nous disposons, laissant le Seigneur mobiliser tout cela, pour que nous puissions faire face aux besoins de ceux qui sont à notre portée, qui viennent nous trouver, vers lesquels aussi nous sommes envoyés. « On emporta des morceaux, bien douze couffins » ; telle est la promesse que Jésus offre à ses disciples. Les douze couffins pour les douze tribus d’Israël : voilà qui fonde notre certitude que Jésus continuera à nourrir les siens. Nourrir les siens, c’est bien sûr les rejoindre dans leur appétit premier, qui est l’appétit de la nourriture ; mais en leur donnant le pain et les poissons, en faisant ce geste de don, Jésus ne nous révèle-t-il pas que c’est lui-même qui ainsi se donne, et que nous avons dès lors à nous donner nous-mêmes à notre tour, disposant de tout ce que nous avons entre les mains pour répondre aux besoins de nos frères ? N’est-ce pas là, si nous le vivons à partir de Jésus, nous offrir nous-mêmes à eux ? Devenir nous-mêmes leur nourriture comme Jésus veut devenir notre nourriture à tous ?


Deuxième méditation

Il a bien fait toutes choses (Mc 7, 24-37)

Nous prendrons à présent un texte dans le chapitre 7 de l’évangile de Marc : du verset 24 au verset 37. Faisons brièvement le lien avec ce qui précède. Nous avons lu le récit de la multiplication des pains. Notre parcours s’est achevé avec le verset 44 du même chapitre 6 : Jésus invitant les siens à donner à manger eux-mêmes à la foule, Jésus se donnant pour qu’à leur tour, ils se donnent. Pourtant, les disciples qui sont ainsi tout proches du Seigneur et qui avaient été invités à se retrouver avec lui pour un échange fait d’intimité, ces disciples à qui Jésus se révèle plus qu’à d’autres, n’ont pas encore pleinement reconnu ce que Jésus est pour eux et ce qu’il représente dans leur vie. En effet, après la multiplication des pains, lorsqu’ils se trouvent en barque sur l’eau, menacés par la tempête, Jésus marche à leur rencontre, et les voilà qui sont saisis de frayeur et le prennent pour un fantôme. L’évangile continue en évoquant des guérisons au pays de Gennésareth, puis plusieurs discussions de Jésus à propos de l’attitude des pharisiens, tellement préoccupés des prescriptions extérieures qu’ils en perdent le sens vrai de la relation à Dieu : « Ce peuple m’honore des lèvres mais leur cœur est loin de moi, vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. » Nous voici arrivés au texte que nous allons lire. Jésus est en dehors du territoire de la Galilée. Il en est sorti pour se rendre dans une région appartenant actuellement au Liban, puis dans le territoire de la Décapole, c’est-à-dire des dix villes. Après le 63


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texte que nous lirons maintenant, est proposée une deuxième multiplication des pains. Tout le contexte évoque ainsi la distribution des pains par Jésus. Nous pouvons tenir cela présent à notre esprit en lisant le dialogue de Jésus avec la Syro-phénicienne. « Partant de là, il s’en alla dans le territoire de Tyr. Étant entré dans une maison, il ne voulait pas que personne le sût, mais il ne put rester ignoré. Car aussitôt une femme, dont la petite fille avait un esprit impur, avait entendu parler de lui et vint se jeter à ses pieds. Cette femme était grecque, syro-phénicienne de naissance, et le priait d’expulser le démon hors de sa fille. » Au début, le texte nous parle du voyage entrepris par Jésus, en dehors du territoire de la Galilée ; le voilà donc dans la région de Tyr. Son intention en se rendant là-bas n’était pas de créer un mouvement quelconque, de susciter une réaction de la part des foules dans ce territoire n’appartenant pas au peuple élu. Au contraire, il ne veut pas que personne le sache. C’est comme si Jésus voulait voyager incognito, prenant sans doute distance par rapport à ses occupations habituelles, comme s’il avait décidé de passer quelques jours en dehors du territoire où normalement il rencontrait les foules. Or Jésus, n’ayant pu rester ignoré, est abordé là par une personne. La question que pose ce texte pourrait se formuler ainsi : pour qui Jésus est-il venu à cet endroit? Question que nous pourrions joindre à cette autre : les douze couffins pleins de pain dont nous a parlé l’évangéliste, à qui étaient-ils destinés ? Pour qui Jésus a-t-il multiplié le pain, à qui veut-il se donner, comme on donne le pain à celui qui veut vivre ? Voici une femme, qui n’est pas une juive, et qui vient parler à Jésus de son enfant au pouvoir d’un esprit impur. Ce vocabulaire est assez fréquent, surtout dans l’évangile de saint Marc . La petite fille de cette femme est dans une situation où la vie est menacée et ne peut être vécue correctement ; cette enfant 64


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est comme disloquée par rapport à elle-même ; son unité intérieure est comme perdue. Si l’enfant ne peut pas vivre, c’est parce qu’elle porte en elle une force de mort. Jésus vient pour donner la vie, pour sauver la vie ; il lui faut donc répondre à la situation qui lui est décrite. Car Jésus vient pour que l’homme, habité par tant de démons et par tant de forces de mort, puisse être rendu à sa vraie vie. C’est bien de cela que lui parle cette femme en lui parlant de son enfant. Elle est là devant lui, dans une attitude de parfaite disponibilité intérieure. Elle s’est jetée aux pieds de Jésus, manifestant ainsi sa confiance et combien elle reconnaît la grandeur de l’homme qui se tient devant elle. « Il lui disait : “Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens.” Mais elle de lui répliquer et de lui dire : “Oui Seigneur, et les petits chiens sous la table mangent les miettes des enfants.” Alors il lui dit : “À cause de cette parole, va. Le démon est sorti de ta fille.” Elle retourna dans sa maison et trouva l’enfant étendue sur son lit et le démon parti. » La réaction de Jésus est donc, dans un premier moment, une réaction de défense. Il est venu pour accomplir la mission du Père, et il ne peut pas l’accomplir partout. Il est nécessairement limité par le cadre spatio-temporel de sa vie. Il doit aller là où le temps dont il dispose et les déplacements qu’il fait lui permettent d’aller. Comment pourrait-il donc élargir sa mission ? Sans doute, il confiera aux siens, plus tard, de porter la mission hors des frontières d’Israël. Mais, pour l’instant, il doit rester fidèle à ce qui représente dans l’immédiat la mission possible. Cette mission, redisons-le, s’inscrit à l’intérieur d’une histoire, répondant à l’attente, vécue par le peuple choisi par Dieu, du Messie, de l’envoyé de Dieu. Telle est bien la mission reçue par Jésus de son Père. Aussi, répondant à la femme, Jésus rappelle-t-il la situation dans laquelle il se trouve : les enfants doivent se rassasier, eux qui appartiennent à la famille, eux qui 65


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sont membres du peuple élu, eux vers qui, dès lors, en tant que Messie qui accomplit les Écritures juives, Jésus est appelé à se rendre. La réponse est donc claire : « Laisse d’abord les enfants se rassasier. » Nous pouvons considérer à nouveau l’image que nous avons contemplée ce matin : celle de Jésus qui rassasie les foules. Comme je viens de l’indiquer, au début du chapitre 8, il y aura une seconde multiplication des pains. Jésus se présente dès lors comme celui qui distribue le pain, le pain qui fait vivre. C’est à travers ce don que lui-même se donne pour être la vie de ceux à qui il se donne. Ce qu’il s’agit de respecter dès lors, c’est le chemin que parcourt la vie de Jésus, où se développe la mission qui est l’essentiel de sa vie. « Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Ces mots peuvent probablement nous heurter. Mais si Jésus s’exprime de la sorte, c’est sans doute que telle devait être une manière courante de s’exprimer à l’époque. Il y a les Juifs, les membres du Peuple ; il y a aussi les autres, les païens : « les chiens » énonçait probablement une manière habituelle de s’exprimer, devant laquelle par ailleurs la femme ne se rebute pas. Loin de réagir, elle entre au contraire dans l’image utilisée par Jésus, de façon à se situer ainsi devant lui. Voilà, en effet, ce qu’elle répond : est-ce que ce que Jésus donne, ce qu’il répand avec tant de générosité, ne peut pas avoir des retombées, y compris pour « les chiens » ? Si Jésus est celui en qui la générosité de Dieu pour l’homme se manifeste avec tant d’ampleur, peut-on dire que cette générosité s’arrête quelque part, et qu’il n’y a pas un prolongement nécessaire de cette générosité ? Cette femme, en d’autres termes, ne veut présenter à Jésus aucune exigence, elle ne veut pas réclamer un droit, elle accepte de ne pas faire partie de la famille, de ne pas être rangée parmi les enfants qui appartiennent au peuple élu ; mais si elle est là comme un chien en dessous de la table, ne peut-elle pas recevoir ce qui tombe de cette table ? Comme nous l’avons vu ce matin, à propos des 66


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cinq mille hommes, tous mangèrent et furent rassasiés, et on en emporta les morceaux, douze couffins pleins avec les restes. Ces restes qui sont tellement abondants, ne peut-on pas les recevoir ? Et la question posée par la femme rejoint la question concernant la destination des pains aussi abondamment multipliés. Si Jésus vient pour se mettre à la disposition des hommes et pour rejoindre leurs besoins, s’il le fait avec une telle abondance, et s’il demeure de son action tant de restes, n’est-ce pas que tous peuvent espérer recevoir de ces restes la nourriture qui leur est nécessaire ? C’est ce que la femme dit dans sa simplicité : « Les petits chiens sous la table mangent les miettes des enfants. » Elle se contente ainsi de ce qui est de trop, car très abondante est la générosité de Dieu ; en un sens, cette générosité est toujours au-delà de ce que nous pouvons recevoir, car elle dépasse toujours notre capacité d’accueillir ; cette sorte de surabondance devient pour la femme le point d’appui de son espoir et de son attente en face de Jésus. Or Jésus est émerveillé de la réponse de cette femme. Certes, venu comme Messie des Juifs, il sait aussi que sa mission ne s’arrête pas aux limites du peuple élu ; il sait que sa mission est définitivement ouverte à toutes les nations. Mais la parole de cette femme l’oblige en quelque sorte à anticiper, par un geste, l’ouverture universelle de la mission qu’il vient réaliser parmi les hommes : « À cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. » Cette parole qui dit la disposition de ton cœur et le désir ardent que tu portes de t’ouvrir au don de Dieu, comment Dieu pourrait-il y résister ? Comment l’envoyé de Dieu pourrait-il se fermer à ce qu’exprime cette parole comme capacité d’accueil et d’espérance ? « Va, le démon est sorti de ta fille. » Dans chacun des miracles, Jésus répond toujours à l’attitude de foi qu’il rencontre en ceux qui sont devant lui, sur sa route ; et la foi de cette femme se manifeste ici comme une foi tellement dé67


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pouillée, et tellement vive. Une foi qui est d’autant plus vraie qu’elle sait ne pouvoir reposer sur aucun droit de sa part, ne pouvoir poser aucune exigence, nourrir aucune prétention à être exaucée. Simplement, si le Seigneur est bon, et parce qu’il est bon, elle attend de lui la guérison de son enfant. Et Jésus lui répond : « Le démon est sorti de ta fille. » Voici comment est donné ici le signe de l’universalité de la mission remplie par Jésus. Car les pains dans lesquels se produit la générosité de son don, sont finalement pour tous. Jésus est venu en effet pour rencontrer l’attente et l’espérance de tous. Lorsque la femme retourna dans sa maison, « elle trouva l’enfant étendue sur son lit, et le démon parti ». * Le texte de l’évangile continue en nous parlant de la rencontre de Jésus avec un homme, que l’on appelle ici un sourdbègue, c’est-à-dire quelqu’un qui est incapable d’entendre, et qui ne parle pas avec grande facilité. Commençons la lecture de ce récit, qui nous rapporte la nouvelle rencontre de Jésus dans le territoire de la Décapole. « S’en retournant du territoire de Tyr, il revint par Sidon vers la mer de Galilée, à travers le territoire de la Décapole. Et on lui amène un sourd, qui de plus, parlait difficilement, et on le prie de lui imposer la main. » Essayons de comprendre ce texte en nous fixant en particulier sur le contexte dans lequel il se situe. Jésus rencontre un homme incapable d’entendre et ne pouvant parler qu’avec grande difficulté. Entendre, n’est-ce pas pouvoir entrer en communication avec autrui, recevoir ses messages, entrer dans le monde de la communication et de la conversation? Parler, c’est devenir sujet actif dans ce monde de la communion mutuelle. Voilà donc quelqu’un qui est mis dans l’impossibilité de prendre sa part de cette communication, de se situer normalement à l’intérieur de la circulation de la communion entre les hommes. Lorsque Jésus 68


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multiplie le pain, lorsqu’il le donne aux apôtres pour qu’ils le distribuent à la foule, n’est-ce pas un geste de communion qu’il veut réaliser ? Ayant disposé la foule, comme nous l’avons vu ce matin, de telle manière qu’elle puisse être rejointe dans son unité, voici que Jésus crée à l’intérieur d’elle un mouvement de réelle communion, tous étant rassemblés à partir de l’amour que Jésus porte à chacun. Cet amour que Jésus leur porte, la Syrophénicienne nous a aidés à comprendre qu’il est un amour s’étendant bien au-delà des limites du peuple élu. Toutefois il y a, dans l’expérience humaine, dans la vie de tant de personnes humaines, des handicaps, des difficultés ou des obstacles qui empêchent de participer activement à cette communion que Jésus vient réaliser à partir de lui, mais qui doit nous ouvrir tous les uns aux autres, de telle sorte que nous puissions nous accueillir et nous réaliser ensemble. Cet homme, ce sourd-bègue, est là dans une situation de déficit, dans une difficulté à laquelle on ne peut pas, semble-t-il, l’arracher. « Le prenant hors de la foule, à part, il lui mit ses doigts dans les oreilles, et avec sa salive lui toucha la langue, puis, levant les yeux au ciel, poussa un gémissement et lui dit : “Ephphata”, c’est-à-dire, “ouvre-toi”. » Le premier geste de Jésus est celui qui appelle cet homme à une rencontre pleinement personnelle : « le prenant hors de la foule ». Jésus n’agit pas en effet de façon impersonnelle avec ceux qu’il rencontre. Il veut entrer avec chaque personne dans une relation marquée par l’unicité de cette rencontre. Il prend donc cet homme hors de la foule et voici que celui-ci se tait en face de Jésus. C’est dans cette rencontre avec Jésus que se situe maintenant cet homme, et c’est à partir de sa rencontre avec Jésus qu’il va s’ouvrir à nouveau à sa capacité de communion. Jésus fait des gestes significatifs de l’action qu’il est en train d’opérer. Tout d’abord il met les doigts dans ses oreilles, et puis, avec sa salive, il lui touche la langue, ces deux organes étant 69


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chez le sourd-bègue dans l’incapacité de s’exercer normalement. Alors « Jésus pousse un gémissement », nous dit Marc, comme s’il accompagnait en quelque sorte le mouvement de nouvelle naissance qui doit pénétrer la vie de cet homme. Le gémissement ici évoqué accompagne une sorte d’enfantement de l’homme à sa vraie vie, à sa vie désormais restaurée. Jésus pousse ce gémissement et dit « Ephphata », c’est-à-dire « ouvretoi ». C’est comme si Jésus, en parlant ainsi, commandait de manière impérieuse à toutes les fermetures qui peuvent facilement s’ériger entre les hommes. La difficulté de la communication, l’incapacité de grandir dans la communion, les fermetures qui nous séparent les uns des autres : n’est-ce pas là aussi une partie importante de notre expérience ? Si nous ne sommes pas sourds physiquement, n’éprouvonsnous pas parfois une difficulté réelle pour entendre et comprendre ce que nous entendons, et une difficulté réelle de parler en vérité, pour exprimer ce qu’il y a à dire, et communiquer une parole créatrice de communion ? Nous sommes ainsi dans la situation de ce sourd-bègue, c’est sur nos incapacités que le Seigneur prononce cette parole : « ouvre-toi ». C’est sur toutes les fermetures que nous portons en nous que Jésus prononce cette parole impérieuse. Comme chaque fois que Jésus accomplit des miracles, la description qui fait suite au geste et aux paroles prononcées n’est qu’une indication très sobre du résultat obtenu par la parole de Jésus. Comme si elle aboutissait nécessairement à son terme et réalisait sans faute ce qu’elle dit : « Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, le lien de sa langue se dénoua, il parlait correctement. » Voici donc cet homme restitué à une vraie capacité de communication avec autrui et de communion avec ses semblables. Jésus, qui vient de multiplier les pains, exprimant combien il veut être source de vie, nous demande de participer à son engagement : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Jésus veut ainsi nous en70


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traîner à habiter l’humanité nouvelle qu’il entend édifier : une humanité dans laquelle le pain est donné, la vie est partagée, et existe une circulation de la communion entre tous à partir de l’amour de Jésus qui rejoint chacun et se communique à chacun. « Jésus leur recommanda de ne dire la chose à personne, mais plus il le leur recommandait, de plus belle, ils la proclamaient. Ils étaient frappés au-delà de toute mesure et ils disaient : “Il a bien fait toutes choses, il fait entendre les sourds et parler les muets.” » La recommandation que reproduit ici l’évangile, nous l’avons rencontrée sous une forme semblable auparavant déjà. C’est dire qu’il faut nous épargner de réelles ambiguïtés dans le recours au Seigneur. Si Jésus n’était qu’un faiseur de miracles, s’il était celui qui transforme les conditions de la vie humaine, les hommes s’adresseraient à lui pour obtenir cela. Mais telle n’est pas la mission que Jésus est venu accomplir. Il est venu visiter les hommes pour les rejoindre dans leur vie, leur liberté, leur capacité d’ouverture à Dieu et d’ouverture les uns aux autres. Il ne s’agit donc pas de proclamer simplement des actes merveilleux accomplis par le Seigneur, car cela pourrait donner le change. Jésus veut être reconnu dans la vérité de sa mission, et c’est seulement en continuant à le suivre, en nous mettant réellement à sa suite, que nous pouvons en vérité accueillir son message ainsi que l’invitation qu’il nous adresse si, réellement, nous voulons marcher à sa suite. Il y a, dans la foule qui a reçu le bienfait de la présence et du passage de Jésus, un désir profond de le louer, un désir de proclamer sa bonté. Nous avons une connaissance suffisante de ce que nous devons à la bonté du Seigneur Jésus, pour nous laisser engager, nous aussi dans un mouvement de proclamation de sa bonté. La description de Marc, de nouveau, se fait très vive : « ils étaient frappés au-delà de toute mesure ». Il y a là quelque chose qui les bouleverse profondément, quelque chose 71


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qui est en train de se passer dans leur histoire, quelqu’un surtout qui est en train de réaliser ce dont on n’avait sans lui aucune idée. Ils disent : « Il a bien fait toutes choses. » Ainsi Jésus vient, et ce qu’il réalise, c’est en toute vérité le bien de l’homme. Ce que l’on peut, ce que l’on doit reconnaître, c’est que Jésus est venu pour réaliser le bien de l’homme : ce qui est tout à l’opposé de ce qui lui sera reproché lorsque lui sera intenté un procès et proclamée une condamnation : « Cet homme est un malfaiteur. » Demandons au Seigneur de pouvoir accueillir aujourd’hui ce qu’il veut faire pour nous, c’est-à-dire nous faire bénéficier de la magnificence et de la surabondance de ses dons ; si ce sont simplement des miettes qu’il veut nous donner, nous les accueillons avec joie et reconnaissance. S’il veut aussi nous libérer de quelque fermeture qui nous empêche de vivre une vraie communion, qu’il le fasse avec l’autorité que lui seul possède : « Ephphata, ouvre-toi. »


Quatrième journée

Première méditation

Pour vous, qui suis-je ? — Tu es le Christ (Mc 8, 27 – 9, 1)

Nous prendrons le texte de saint Marc qui peut être considéré comme l’épisode central de cet évangile, un épisode similaire se trouvant au coeur des autres évangiles synoptiques. Par épisode central, je veux dire l’épisode à partir duquel l’évangile ouvre une voie nouvelle d’approfondissement. C’est au chapitre 8 de l’évangile de Marc, en commençant au verset 27, et en poursuivant jusqu’au chapitre 9, verset 1. L’épisode décisif n’est autre que la profession de foi de Pierre. En introduisant la lecture de l’évangile de Marc le premier jour, nous avons entendu l’évangéliste nous annoncer un évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. Nous avons dit à ce moment que l’affirmation « tu es le Christ », nous la trouverions au milieu de l’évangile. Elle se trouve effectivement dans l’épisode que nous lisons aujourd’hui, tandis que l’affirmation suivante, « Fils de Dieu », se trouve à la fin du récit évangélique. À ce moment-ci de sa mission, Jésus veut, en quelque sorte, faire le point avec les siens. Il a déjà commencé à se révéler, à se manifester de bien des manières : sa parole leur a été adressée, ses gestes ont dit quelque chose de son mystère. La question est de savoir comment Jésus est reconnu, comment il est découvert, quelle sorte d’adhésion lui est offerte. « Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages de Césarée de Philippe, et en chemin il posait à ses disciples cette question : “Qui suis-je aux yeux des gens ?” » C’est pendant que Jésus marche avec eux que Marc nous présente ce dialogue entre Jésus et ses 73


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disciples — chez saint Luc, par contre, Jésus est en prière. La question est ouverte : la façon que Jésus a adoptée jusqu’à présent pour se révéler a-t-elle été accueillie par les gens et qu’estce qu’ils ont pu comprendre de la personne de Jésus, comment le situent-ils à l’intérieur de leur histoire, et à l’intérieur de l’Histoire ? Les disciples se contentent de rapporter ce qu’ils ont entendu ça et là et voici leur réponse : « Jean le Baptiste, pour d’autres Élie, pour d’autres un des prophètes. » La façon pour les gens de situer ainsi Jésus est bien compréhensible puisqu’ils appartiennent à une histoire où, de temps à autre, surgit un personnage à la carrure exceptionnelle, qui parle au nom de Dieu ; quelqu’un qui ouvre ainsi l’histoire des hommes à la présence de Dieu, qui la guide et l’invite à sa conversion et à sa vérité. Bien des prophètes ont ainsi surgi au cours de l’histoire d’Israël, notamment, le premier grand prophète, Élie, et le dernier grand prophète, Jean le Baptiste. Jésus appartient à cette lignéelà. Répondre de la sorte, c’était une manière débutante de comprendre la mission de Jésus : il s’inscrit sans hésitation possible à l’intérieur de l’histoire des prophètes. Si, par ces prophètes, Dieu lui-même adressait la parole à son peuple, n’est-ce pas Dieu qui continue à parler dans la personne de Jésus ? Cependant, Jésus n’est pas totalement satisfait de cette réponse, car elle ne dit pas l’unicité de son mystère. C’est un peu comme si, ayant à nous prononcer aujourd’hui, comme cela se fait dans certaines déclarations et dans certaines publications, nous reconnaissions que Jésus appartient à la galerie des grands hommes qui ont marqué l’histoire d’une manière exceptionnelle. En regardant l’histoire dans sa globalité, nous constaterions que Jésus est un de ceux dont le message a accompagné l’histoire des hommes, creusant des voies d’approfondissement qui, sans lui, ne seraient pas présentes dans l’histoire humaine. Jésus, un grand homme parmi les autres. De façon semblable : Jésus un prophète appartenant à la suite des prophètes. 74


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« “Mais pour vous, leur demandait-il, qui suis-je ?” Pierre lui répond : “Tu es le Christ.” Alors il leur enjoignit de ne parler de lui à personne. » La question, Jésus l’adresse désormais non plus aux commentaires du peuple mais à la conviction personnelle des Douze. En suivant Jésus, qu’ont-ils pu percevoir de sa personne : « pour vous, qui suis-je ? » Sans doute, dans notre prière d’aujourd’hui, est-ce la question que nous devons laisser Jésus nous poser. Non pas pour chercher les formules les mieux frappées ou les plus réussies, lorsque nous voulons dire quelque chose de Jésus. La question, telle qu’elle est posée, est une question qui rejoint le mouvement de la liberté, beaucoup plus que l’énonciation d’une formule. « Pour vous qui suis-je ? », cela signifie : comment vous situez-vous devant moi, et quel est l’accueil qu’existentiellement vous pensez devoir réserver à ma personne ? Comment puis-je entrer, comment suis-je déjà entré dans votre histoire, dans votre attente, dans votre cœur, dans cette réalité humaine qui est la vôtre ? « Pour vous qui suis-je ? » Et c’est, au fond, si nous nous situons en face de cette question, une invitation à percevoir comme les Apôtres la façon dont Jésus s’inscrit dans notre histoire, d’un point de vue existentiel et non pas seulement en répétant des formules qui essaieraient de rejoindre son mystère, simplement à travers des mots. Pierre lui répond : « Tu es le Christ. » Ce seul mot que Pierre utilise n’est pas un mot comme les autres ; il est chargé de toute une attente, et finalement de toute l’espérance d’Israël. Quand il dit « tu es le Christ », Pierre dit en quelque sorte : dans cette histoire à laquelle nous appartenons, dans cette histoire que vivent les hommes, cette histoire où une espérance décisive est inscrite au plus profond du cœur des hommes, et en particulier au plus profond du cœur de ce peuple que tu aimes, nous attendons celui que Dieu doit envoyer, qui accomplira notre attente et notre espérance, celui qui répondra à ce que nous portons au plus profond de nous-mêmes comme désir orienté vers 75


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Dieu. Eh bien, cette attente que nous connaissons bien, nous savons, maintenant que nous t’avons suivi et que nous avons commencé à découvrir ta personne, nous savons que c’est toi qui y réponds : « tu es le Christ ». T’accueillir, cela signifie désormais que notre attente est comblée, et que toi, tu viens réaliser définitivement ce que nous attendons. Si, reprenant cette réponse à notre charge, nous qui ne sommes plus seulement dans la situation qui pouvait être celle de Pierre et des Douze, nous élargissions la perception du Christ qui peut être la nôtre, à partir de notre appartenance à l’histoire universelle des hommes, nous pourrions nous adresser au Seigneur en disant : tu sais bien l’espérance qu’il y a dans le cœur de l’humanité, implicitement ou explicitement, tu sais que la vraie espérance des hommes, c’est de pouvoir se rassembler dans une humanité qui soit fondée sur la justice, sur la paix, sur l’amour ; c’est cela qui traverse le cœur des hommes lorsqu’il est disponible à l’action de Dieu. Eh bien, cette attente qui est inscrite dans le cœur de tout homme, c’est toi qui y réponds. Avec ta venue, nous savons que cette attente est exaucée, que Dieu vient à notre rencontre, qu’il nous donne ce que, de lui, nous attendons. Il ne s’agit évidemment pas d’une réponse superficielle ou, comme je le disais plus haut, d’une réponse exprimée dans une formule. Il s’agit d’une réponse qui épouse le mouvement le plus profond de notre être tendu vers la rencontre du Christ, une réponse qui exprime aussi notre communion avec tout ce que nous percevons de l’histoire de l’humanité : tu es le Christ, le Christ des Juifs, le Christ du monde. Et Jésus leur enjoint de ne parler de lui à personne. La nature même de l’adhésion qui doit être la nôtre au Christ, en fait une adhésion qui part du cœur existentiel le plus profond de notre être. Comment pourrions-nous parler valablement de lui sans avoir éprouvé, dans notre propre existence, à partir de la communion avec lui, la façon dont il comble notre attente, et com76


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ment Dieu vient répondre à l’espérance des hommes ? Pour les Apôtres, qui ont affirmé leur adhésion totale à Jésus, il y a cependant encore tant de choses à accueillir et à découvrir pour pouvoir parler en vérité de Jésus et de ce Royaume auquel il nous convoque et dans lequel il nous fait entrer avec lui. Ce n’est donc pas encore le moment où peut s’annoncer le mystère le plus profond de Jésus. C’est après sa mort et sa résurrection que les Apôtres pourront dire comment Dieu visite son peuple, et comment Il répond à l’attente des hommes, comment Dieu assume toute l’expérience humaine à l’intérieur d’un chemin de salut qui ne laisse rien en dehors de lui, pas même le mystère de la mort. Voilà pourquoi, à partir de ce moment, justement, Jésus commence à parler de ce qui sera le chemin de sa destinée mortelle : « et il commença de leur enseigner ». Nous trouvons cette affirmation dans les trois synoptiques, car c’est à partir de la foi radicale en lui que Jésus peut commencer à introduire les siens dans ce qui va être le chemin du salut dans lequel il nous demande d’entrer. Jusqu’à présent, pouvons-nous dire, Jésus a appelé, Jésus a investi d’une mission, il s’est révélé à travers des gestes et à travers des paroles. Jésus a demandé peu à peu à l’homme de s’ouvrir à ce qu’il lui annonçait, à ce qu’il lui proposait. Toute la question qui traverse les chapitres précédents, c’est celle de la disponibilité du cœur pour accueillir la parole de Dieu — songeons par exemple à la parabole du semeur, mais aussi aux controverses de Jésus avec les Juifs —, c’est la question de l’ouverture du cœur pour se laisser enseigner par les gestes de Jésus qui donnent de parler, de vivre, de sortir de ses paralysies et de ses mutismes. Jésus est celui que l’on accueille volontiers, à qui il faut s’ouvrir pour pénétrer avec lui dans la nouveauté de vie où il veut nous faire entrer. Mais ce Jésus se présente à nous désormais comme celui que nous avons à suivre afin d’entrer dans la profondeur du mys77


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tère de sa vie. Il faut que notre vie devienne « imitation » de la vie du Christ, que nous nous laissions entraîner par lui sur le chemin qui est devant nous, qu’il ouvre lui-même, et sur lequel nous avons à le suivre. Le suivre, ce n’est plus seulement laisser tout pour être avec lui, pour être envoyé par lui en mission, mais cela doit s’inscrire dans la chair de notre chair, dans la réalité la plus concrète de notre existence de chaque jour. Il s’agit de marcher derrière Jésus, mais dans le sens d’une vie qui se laisse fasciner par celle du Fils de l’homme, et qui n’a d’autre projet, d’autre perspective et d’autre ouverture que celle d’être comme Jésus et de se laisser enseigner chaque jour par lui ce que veut dire vivre et assumer dans sa vie sa propre mort. « Il commença de leur enseigner : le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands-prêtres et les scribes, être tué et après trois jour, ressusciter. Et c’est ouvertement qu’il disait ces choses. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et lui dit : passe derrière moi, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » Voici donc l’enseignement donné maintenant par Jésus. C’est un enseignement, et dès lors, une parole que nous avons à laisser descendre en nous pour la digérer peu à peu, pour en faire vraiment la lumière qui nous éclaire : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir. » Jésus, qui est reconnu comme le Christ, comme le Fils de l’homme, dans la terminologie du prophète Daniel, annonce que le chemin sur lequel il nous entraîne, lui qui vient pour combler notre attente et notre espérance, est un chemin sur lequel il y a à accueillir la souffrance, le rejet de la communauté, et de ceux qui en elle n’acceptent pas, qui facilement mettent les autres au ban, qui marginalisent… Par le grand-prêtre et les scribes, Jésus doit être rejeté, et il sera finalement mis à mort. Il doit payer de sa vie la révélation qu’il nous offre ; mais après trois jours, il pourra ressusciter. 78


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Évidemment, ce que Jésus annonce, ce n’est pas un message de mort, mais un message de vie qui traverse la mort. Le don de la vie que Jésus vient nous offrir en étant le Christ des Juifs, et le Christ de toute l’humanité, c’est un don de la vie décisif parce que cette vie englobe tout, y compris la mort : c’est la vie qui triomphe de tout, y compris de la mort. Jésus parle ainsi ouvertement, pour la première fois à ses disciples. À partir de l’adhésion de foi que vient de lui exprimer Pierre au nom des Douze, il ouvre devant eux le chemin sur lequel il leur faudra marcher s’ils adhèrent réellement à lui. Chemin de la vérité et de la vie, si nous croyons en lui, et si nous acceptons que ce soit lui qui nous trace la route de notre espérance — si nous n’allons pas chercher ailleurs des chemins plus glorieux et plus faciles. C’est bien la tentation qui s’inscrit immédiatement dans l’esprit de Pierre, le tirant à lui, et se mettant à le « morigéner » ; Pierre qui vient de dire : « tu es tout pour nous, et nous adhérons fondamentalement à toi, car en te découvrant nous avons tout découvert, et c’est Dieu qui te donne à nous », ce même Pierre lui dit maintenant : « mais il faudrait tout de même que tu acceptes de nous quelques leçons ». « Morigéner » Jésus : c’est une parole assez forte, comme si Pierre savait davantage que son Maître le chemin à suivre et comme si Pierre avait à décider pour lui. N’est-ce pas souvent ce que, en nous en rendant compte ou sans nous en rendre compte, nous faisons à notre tour : nous savons bien, nous, comment les choses devraient tourner, comment se fait-il que le Seigneur ne le comprenne pas ? Nous savons bien, nous, que cela devrait être autrement, comment se fait-il que Dieu soit ainsi en train de se tromper ? Et Pierre, en « morigénant » Jésus, veut en quelque sorte l’empêcher de marcher vers ce qui est sa propre destinée. Pour l’empêcher d’aller vers Jérusalem, Pierre se met en travers de sa route au lieu de le suivre ; au lieu de se laisser entraîner par lui, le voici qui le bloque sur sa route. C’est à Jésus, dès lors, d’admonester Pierre 79


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en lui disant : passe derrière moi, Satan, ne te mets pas en travers de ma route. « Ces pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » Jésus nous dit que, si nous voulons vraiment reconnaître l’unicité de sa mission en le laissant combler au plus profond nos espérances, nous devons nous laisser habiter par des pensées nouvelles, les pensées de Dieu, fondées sur l’amour, le don, des pensées qui éclairent le nouvel homme à partir du don radical de soi, et non pas des pensées qui germent si facilement dans l’esprit de l’homme habité par l’adversaire : « Passe derrière moi, Satan. » Jésus énonce dès lors ces pensées qui doivent désormais guider notre propre vie si nous la laissons s’éclairer à sa propre histoire, si nous la laissons recevoir sa lumière de la personne de Jésus et du chemin qu’il trace. « Appelant à lui la foule en même temps que ses disciples » : c’est donc un message que Jésus ne veut pas réserver seulement à quelques-uns, à ses disciples qui sont là, tout proches, mais qu’il propose à tous ceux qui sont capables de l’entendre. (Appelant à lui la foule en même temps que ses disciples), « il leur dit : “Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie, la perdra, et qui perdra sa vie à cause de moi et de l’évangile, la sauvera. Que sert à l’homme de gagner le monde entier s’il perd sa propre vie, et que peut donner l’homme en échange de sa propre vie ?” » Jésus définit donc maintenant, avec une clarté extraordinaire ce dont il s’agit dans notre existence. Si vraiment nous avons rencontré le Seigneur, si sa parole et ses actions sont pour nous à ce point bouleversantes que nous puissions dire en toute vérité : « il n’y a rien à chercher en dehors de toi », si dès lors c’est lui qui est devenu le phare éclairant notre route, si nous n’avons pas d’autre chemin sur lequel marcher que celui qu’il nous trace, alors acceptons que Jésus nous dise en quoi consiste ce chemin. 80


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Venir à sa suite, c’est se renier soi-même, c’est-à-dire tout le contraire d’une recherche d’auto-exhaltation, d’accomplissement de soi pour soi-même et en soi-même, à partir de soimême. C’est tout le contraire d’une sorte de recherche inquiète, parfois, de ce que nous pourrions être et devenir. Ce n’est pas cela qui doit habiter nos pensées, nos réflexions, nos rêves. Ce qui doit nous habiter, c’est au contraire le mouvement par lequel nous nous donnons nous-mêmes : « qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix », cette croix qui du temps de Jésus était instrument de mort. Se charger de sa croix, cela veut dire : accepter de reconnaître sa destinée mortelle, accepter d’assumer sa vie. Mais, en assumant sa vie, accepter d’assumer aussi sa mort. Non pas d’une manière quelconque, non pas parce que la mort serait à elle-même sa propre lumière, mais pour suivre Jésus, en vivant cela à la manière de Jésus. Assumer sa vie et assumer sa mort à la manière de Jésus, qu’est-ce que cela veut dire ? Certainement ne pas chercher à sauver sa vie, comme nous-mêmes spontanément nous l’entendrions : « Qui veut sauver sa vie la perdra », c’est-à-dire qu’entourer sa vie de toutes les protections, de toutes les garanties, vouloir que personne n’y touche, qu’en tout cas, on ne la trouble pas, on ne l’importune pas ; c’est faire en quelque sorte de sa vie une sorte d’idole, c’est vouloir la cajoler parce qu’elle est notre vie ; mais vouloir sauver ainsi sa vie, c’est précisément la perdre. Pauvre vie que celle-là qui ne découvre pas quel est le mouvement qui la traverse et à quel prix la vie est vraiment vie. La vie qu’on veut sauver à tout prix n’est plus — nous l’avons dit — qu’une idole entre nos propres mains, au lieu de se laisser habiter par l’élan qui la traverse et qui fait qu’elle est vie. « Qui perdra sa vie à cause de moi et de l’évangile la sauvera. » Ce dont il s’agit ici, c’est de perdre sa vie, c’est-à-dire de la donner, de ne pas la considérer comme notre bien à mesurer, mais de la considérer comme ce dont nous pouvons faire constam81


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

ment le don parce que c’est ainsi que la vie est vie. La vie n’est en effet pleinement vie qu’en se donnant. Et cela est vrai déjà en Dieu : le Père se donne au Fils et le Fils se donne au Père, l’Esprit étant leur don mutuel. Le mouvement de la vie, tel que Jésus nous le révèle en nous révélant Dieu, c’est un mouvement où la vie existe en étant don d’elle-même, car c’est ainsi qu’elle vit et qu’elle se sauve en vérité. Sauver la vie, dans le sens vrai du mot, c’est alors lui permettre de ne plus se fermer sur elle-même, mais d’être au contraire une vie qui, constamment, se livre, se perd, c’est-à-dire renonce à se posséder soimême, s’offrant dans un geste de don. Vivre cela à cause de Jésus et de l’évangile, c’est-à-dire en fonction de l’intelligence que nous avons du mystère de Jésus et de sa bonne nouvelle, c’est entrer dans la suite de Jésus, c’est vivre comme Jésus a vécu, comme il nous invite à vivre. La question que Jésus nous pose de la sorte est une question bien radicale, une question à laquelle rien n’échappe, qui englobe le tout de notre existence. Si nous n’affrontons pas cette question de la manière la plus vraie, la plus correcte, c’est toute notre existence qui est en quelque sorte en jeu. « Que sert à l’homme de gagner le monde entier s’il ruine sa propre vie ? » Chercher d’autres satisfactions, nous laisser guider par d’autres attractions, d’autres appâts, vouloir réaliser notre vie autrement que dans la relation à Jésus et dans la conformité de notre vie avec la sienne, c’est ruiner en nous la vie. C’est ne pas laisser chanter en nous le mouvement de la vie qui vient de Dieu pour que nous vivions un peu à l’image de Dieu, à l’imitation de Jésus, c’est-à-dire en disposant de notre vie pour l’offrir et la donner. Que peut donner l’homme en échange de sa propre vie ? Si nous passons à côté de cela, qu’est-ce qui est capable de compenser notre dette ? Suivent deux versets qui sont en quelque sorte des versets rapportés, mais qui cependant peuvent s’inscrire dans le dis82


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cours actuel de Jésus. « Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette vie adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi rougira de lui quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints Anges. » La question pour nous consiste à savoir si nous croyons vraiment à l’évangile de Jésus, ou si nous rougissons de Jésus et de ses paroles. Car rougir de Jésus et de ses paroles, c’est nous laisser entraîner par une autre loi, c’est accepter qu’une autre perspective guide notre vie, celle qui est présente en « cette génération adultère et pécheresse », c’est-à-dire nous laisser envahir par les valeurs et par les principes qui dominent le monde : ce qui s’oppose à l’évangile de Jésus. Si nous nous laissons guider par des principes qui n’appartiennent pas à l’évangile de Jésus mais qui s’opposent à lui, comment Jésus pourraitil reconnaître en nous la réalité de sa vie ? « Le Fils de l’homme rougira de lui. » Jésus ne peut que constater la distance qu’il y a entre lui et nous. « Il leur disait : “En vérité, je vous le dis, il en est ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance.” » L’œuvre que Jésus accomplit comme Christ, c’est-à-dire l’instauration du Royaume de Dieu, avec sa venue parmi nous, voilà qu’elle est en train de s’accomplir. Ce sera dans la mort et résurrection du Seigneur qu’il vient d’annoncer, que le Royaume de Dieu sera visiblement présent parmi les hommes, non pas comme une réalité qui bloquerait l’histoire humaine sur elle-même, et qui à nouveau idolâtrerait ce que nous n’avons pas à idolâtrer ; dans la mort et la résurrection de Jésus, s’affirmera une présence : sa présence à lui qui continue de nous éclairer, et à l’intérieur de laquelle nous avons à cheminer constamment, pour être habités par la nouveauté de son évangile et pour que notre vie soit orientée dans le sens que Dieu, par son Fils, veut lui donner.


Deuxième méditation

Celui-ci est mon Fils, le Bien-Aimé (Mc 9, 2-13)

Le texte que nous prenons maintenant est celui qui fait suite immédiatement à notre lecture précédente. Nous sommes au chapitre 9 de saint Marc et nous y prendrons les versets 2 à 13. Deux épisodes s’enchaînent ici : la Transfiguration, puis le bref dialogue à propos d’Élie qui doit revenir. L’épisode central est évidemment celui de la Transfiguration. Voyons la manière dont le début du récit nous est proposé, puis nous essaierons de nous introduire à l’intérieur de ce que nous offre ainsi l’évangile. « Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une telle blancheur qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. » Voilà donc la description dans ce qu’elle a de plus essentiel. Jésus est sur la montagne, un peu comme Moïse s’était rendu sur la montagne du Sinaï à la rencontre de Dieu. Moïse d’ailleurs, resté là six jours comme nous dit le texte de l’Exode, soudain se trouva en présence de Dieu (Exode, 24, v. 12 et ss) : « Yahvé dit à Moïse : “Monte vers moi sur la montagne ; demeure là, que je te donne les tables de pierre.” Moïse se leva… monta sur la montagne, la nuée le couvrit sur la montagne, la Gloire de Yahvé s’établit sur le mont Sinaï et la nuée le couvrit pendant six jours. Le septième jour, Yahvé appela Moïse du milieu de la nuée. L’aspect de la gloire de Yahvé était aux yeux des Israélites comme une flamme dévorante au sommet de la montagne. » Il y a bien sûr, dans l’esprit et dans l’imagination des 85


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

disciples aussi bien que de l’évangéliste, une référence à l’expérience de la Gloire de Dieu offerte à Moïse sur la montagne, dans la nuée. Ces éléments qui reviennent dans le récit de la Transfiguration font partie de la manière dont l’Ancien Testament parle de la rencontre de Dieu avec l’homme. Mais ce n’est pas d’abord cela qui doit guider notre prière. Nous pouvons nous laisser éclairer par ces références ; mais, repartant de ce que nous avons entendu ce matin, peut-être pouvons-nous nous introduire de façon plus décidée dans ce qui fait la réalité de l’événement de la Transfiguration. Lorsque Jésus parle de son voyage à Jérusalem et de ce qui va s’y passer, je soulignais alors que, parlant de sa souffrance, de son rejet et de sa mort, Jésus ne s’arrêtait pas là, puisque l’essentiel y fait suite : la résurrection. Le passage par la souffrance, le rejet et la mort, est pour Jésus un passage vers la vraie vie. Lorsque, dans son discours adressé non pas seulement aux disciples mais à la foule, il leur dit qu’il faut perdre sa vie, il ne s’arrête pas non plus sur cette invitation qui se solderait par une perte. Il dit : « Qui perd sa vie, celui-là la sauve. » Dans la manière dont Jésus interpelle les disciples et la foule, dont il révèle le sens de sa vie et de la vie de tout homme, il ouvre à la dimension qui dépasse l’expérience de l’homme et donc la compréhension de l’homme. Dans le discours de Jésus, il est beaucoup plus facile de comprendre ce que c’est qu’être rejeté, souffrir, être tué, que de comprendre l’annonce faite par Jésus de sa résurrection. En un sens, il est plus facile de voir quel chemin suivre pour perdre sa vie que de comprendre ce que c’est que la sauver, la gagner en vérité. Il y a en effet quelque chose, en l’homme, qui dépasse l’homme. À partir de Jésus, à partir de la présence de Jésus, reconnue par Pierre comme Messie, voici que l’homme est ouvert à une destinée bien au-delà de ce qu’il peut en comprendre et de ce qu’il peut projeter à partir de soi. Il y a en effet 86


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une dimension divine à l’existence que Jésus vient révéler à l’homme. Si, à travers la mort, il ressuscite, c’est parce qu’en lui, Dieu s’affirme comme le maître de la vie. Voici donc qu’à partir de Jésus, et pour nous tous qui lui appartenons, Dieu veut s’affirmer comme le maître de la vie. Voilà pourquoi perdre sa vie, c’est la sauver, parce que c’est la recevoir de Dieu comme une vie qui n’est plus à notre mesure, mais à la mesure même de Dieu. C’est cela qui se manifeste dans l’épisode de la Transfiguration et c’est en Jésus que cela se manifeste parce que c’est en lui que cela atteint sa vérité ; mais à partir de lui, comme nous pourrons l’entendre en écoutant l’invitation du Père, cela devient vrai aussi pour nous. La Transfiguration du Christ est la promesse d’une transfiguration de notre existence à tous. Si la destinée du Fils de l’homme doit marquer l’orientation de notre propre vie, si nous avons à perdre notre vie pour le suivre, cela veut dire qu’il veut nous communiquer ce qui est inscrit dans son existence et dans sa personne et d’abord, qu’il veut le partager avec nous. C’est pourquoi Jésus nous invite à entrer dans le chemin de la vie qu’il nous indique, en n’hésitant pas pour notre part à vivre comme il a vécu, à nous laisser provoquer à vivre comme il a vécu. Ce qui se manifeste à ce moment-là, c’est donc la transfiguration de l’être du Christ. En lui se révèle une richesse qui n’est plus simplement humaine. Le mot richesse, d’ailleurs, par luimême, ne dit rien. Il s’agit de la profondeur de la vie, de la splendeur de la vie qui se manifeste à ce moment-là dans la vie de Jésus — la vie, comme affirmation de soi-même, comme irradiation, comme communication de soi-même, comme accueil de soi-même, la vie comme transparence d’elle-même et glorification de soi. C’est cela qui se manifeste à ce moment dans la vie de Jésus, c’est cela qui nous fait découvrir quelle est la profondeur du don de Dieu auquel nous avons à nous ouvrir 87


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

si nous accueillons Jésus, son Fils unique, si nous nous laissons introduire par Jésus dans ce qui est la profondeur véritable de la vie que Dieu veut nous donner en son Fils. Voilà ce qui est évoqué alors dans la description très brève que nous en donne l’évangile. Ce sont des termes qui, nécessairement ne peuvent que suggérer l’expérience vécue ce jour-là par les trois apôtres qui ont accompagné le Seigneur sur la montagne. « Il fut transfiguré devant eux. » Ce qu’ils voient, c’est sa figure et ce n’est plus sa figure, car il y a derrière cette figure l’engendrement d’une autre figure, ou la réalité la plus profonde, la plus intérieure, la plus divine de cette figure qui se révèle à ses disciples. « Ses vêtements devinrent resplendissants, tellement resplendissants qu’aucun foulon sur la terre ne peut blanchir de la sorte. » Sans exiger du Seigneur qu’il se manifeste à nous de cette manière, sans pouvoir décider nous-mêmes quand il veut nous donner l’assurance de la réalité divine qu’il nous offre et dont il dispose pour nous, nous pouvons, dans l’accueil de l’évangile, tout à l’heure, nous ouvrir au moins à la vérité de ce qui, là, nous est dit. En Jésus, l’existence humaine dit sa nouvelle vérité, qui est à la mesure même de Dieu et de l’amour que Dieu nous porte en son Fils. L’évangile continue : « Élie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient avec Jésus. » Moïse, c’est celui dont nous avons évoqué plus haut la rencontre avec Dieu, celui en qui se rassemble l’histoire du peuple accueillant de Dieu la loi de sa vie, l’homme qui a accueilli de Dieu le don de la Loi. Élie, quant à lui, est le prophète emporté sur un char de feu, prophète vivant sa mission divine d’une manière courageuse, et terriblement exigeante ; Élie, c’est le premier des grands prophètes. Moïse et Élie évoquent la Loi et les prophètes, c’est-à-dire l’Ancienne Alliance dans son entièreté. C’est donc toute l’histoire de l’alliance de Dieu avec son peuple qui se rassemble en ce moment et qui découvre dans la personne de Jésus, et dans la transfiguration de sa personne, son 88


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point d’aboutissement : tout désormais prend un sens nouveau. Le sens dernier de la vie de Moïse est au-delà de Moïse, car il se réalise en Jésus en qui la Loi est renouvelée, et devient, au sens décisif, loi de vie pour tous les enfants de Dieu. Élie se trouve également avec Jésus, parce que c’est en Jésus que l’histoire de la prophétie qui a traversé le cheminement du peuple d’Israël trouve aussi son accomplissement. En lui, la parole de Dieu nous est adressée comme étant, au sens tout à fait fort, la parole que Dieu, maintenant, veut nous dire. « Alors Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : “Rabbi, il est heureux que nous soyons ici, faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie.” C’est qu’ils ne savaient que répondre, car ils étaient saisis de frayeur. » Pierre, qui vit ce moment fort, ce moment bouleversant de son expérience, est saisi de frayeur, comme le dit l’évangéliste, car il se trouve confronté à une réalité capable de faire trembler l’homme jusque dans ses soubassements. Il y a là une présence de Dieu devant laquelle l’homme se trouve remis en cause, ne pouvant que reconnaître la grandeur de celui qui l’approche. Pierre, donc, demande, ou propose, que l’on fasse trois tentes : une pour Jésus, une pour Moïse, une pour Élie. Ainsi prétend-il revivre dans le souvenir, l’histoire de la présence de Dieu au milieu de son peuple, lorsqu’ensemble les Hébreux traversaient le désert, et lorsque par l’arche d’Alliance, dans laquelle étaient contenues les Tables de la Loi, Dieu habitait sous la tente. Il s’agissait donc de poursuivre cette traversée du désert. Jésus désormais trouverait sa place avec Moïse et Élie dans une traversée les conduisant vers la Terre Promise. Mais nous ne sommes plus dans la traversée du désert, puisque Moïse et Élie reconnaissent en Jésus celui en qui l’Alliance s’accomplit définitivement. Il n’y a plus à attendre l’entrée dans la Terre, puisque Jésus est celui qui nous ouvre les portes du Royaume, puisqu’en lui la terre est désormais habitée par Dieu et par les enfants de Dieu. 89


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

« Une nuée survint qui les prit sous son ombre, et une voix partit de la nuée : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le.” » Cette nuée, dont nous avons vu tout à l’heure la mention dans l’épisode de la rencontre de Moïse avec Dieu sur le mont Sinaï, la voici qui prend les trois disciples autour de Jésus sous son ombre. Ils sont pris ensemble dans la présence divine. C’est Dieu qui, en un sens, veut s’emparer de leur existence et leur donner son élan et sa vérité. Ils sont là, pris dans la nuée. Et la voix s’adresse à eux, cette voix qui, au moment du baptême dans l’évangile de Marc s’adressait seulement à Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. » Voici que la voix du Père s’adresse désormais à nous : « Celui-ci est mon Fils bienaimé, écoutez-le. » Jésus est celui en qui Dieu nous donne son Fils, et en qui, dès lors, il nous enfante à notre vraie vie. En ce Jésus habité par la gloire du Père, voici que nous aussi nous avons à accueillir la gloire qui doit résider en nous. Saint Paul parle, en certains passages, de cette gloire de Dieu à laquelle nous sommes destinés, par exemple dans la lettre aux Romains, au chapitre 8, au verset 18 : « J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. » Ou bien encore, dans la Deuxième lettre aux Corinthiens, chapitre 4, versets 16 et suivants : « C’est pourquoi nous ne faiblissons pas. Au contraire, si notre homme extérieur tombe en ruines, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car la légère tribulation d’un instant nous prépare jusqu’à l’excès une masse éternelle de gloire. » C’est bien cela que nous pouvons découvrir en contemplant la Transfiguration de Jésus, en voyant comment, à la fois, elle est révélatrice du mystère de Jésus et de ce à quoi nous sommes appelés, de notre vraie vocation d’homme, c’est-à-dire de notre vocation de fils de Dieu. « Une masse éternelle de gloire », voilà ce que Paul nous dit que nous avons à accueillir, à savoir cette gloire qui doit envahir notre vie pour la transfigurer. La vie de 90


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l’homme qui offre son existence, qui la perd, qui se laisse prendre dans le mouvement de don qui vient du cœur de Dieu, lequel suscite en nous, au moment même où nous l’accueillons, le même mouvement de don. Le don définitif de nous-mêmes est indissociablement la réalisation de la gloire de Dieu. Voici en effet que l’humanité se laisse habiter par Dieu et se laisse transfigurer dans la mesure où elle est entraînée dans le mouvement qui saisit la vie du Fils unique et qui s’empare de tous les siens. C’est bien ce que le Père proclame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » « Écoutez-le », c’est-à-dire obéissez au mouvement de sa vie. Il vous a dit ce qu’était la vie : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’évangile la sauvera. » « Écoutez-le », cela signifie dès lors : laissez ses paroles devenir en vous source de vie, produire en vous leur vérité, réaliser en vous ce que le don du Père réalise en la vie de son Fils unique, et ce qu’il veut réaliser dans la vie de chacun de ses enfants. En contemplant la gloire du Fils, nous acceptons dès lors de vivre ce qu’il nous dit, d’entrer avec obéissance dans ce qui est le mouvement de sa propre vie obéissante au Père. « Soudain, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne que Jésus seul avec eux. » Après que le Père ait confirmé la révélation de son Fils, après qu’il ait confirmé l’authenticité et l’autorité des paroles adressées par Jésus, voici qu’Il se retire, et que l’événement de la Transfiguration s’achève. Il peut y avoir parfois dans notre existence des moments forts de l’expérience de Dieu, des moments où nous percevons davantage l’emprise de la gloire divine, de la présence divine, de l’amour de Dieu. Mais nous n’avons pas à marcher seulement en fonction de cela. Après ces moments peuvent en venir d’autres, qui sont davantage caractérisés par ce que nous appellerions un certain silence de Dieu, une certaine discrétion de Dieu. L’important, c’est que 91


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

nous laissions vivre en nous une foi profonde, une foi totale en la personne de Jésus et en sa parole, et que nous reconnaissions la présence discrète de Jésus dans nos vies, à travers tant de signes : les signes sacramentels et les signes ecclésiaux de sa présence, le signe de sa parole et le signe du frère. Jésus habite dans nos vies, si nous sommes attentifs à le reconnaître et à accueillir ce qu’il nous offre. « Ils ne virent plus personne que Jésus seul avec eux. » Mais cela suffit à notre vie : voir Jésus, le reconnaître dans la foi, savoir que c’est lui qui est notre guide, et qu’il nous faut continuer à l’écouter, à laisser sa parole modeler notre existence et nous indiquer quelle est la voie de notre vérité et de notre salut. « Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne parler à personne de ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’homme serait ressuscité d’entre les morts. Ils gardèrent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifiait ressusciter d’entre les morts. » Si nous nous demandons pourquoi Jésus leur ordonne de ne rien raconter à personne, la fin du verset 10 nous donne facilement la réponse : « Ils se demandaient entre eux ce que signifiait ressusciter d’entre les morts. » Comment peut-on parler de ce qu’on ne sait pas encore, et qu’il est bien difficile de comprendre ? Les disciples ont entendu le discours de Jésus, que nous avons déjà commenté : il va vers la mort pour ressusciter. Mais que veut dire ressusciter d’entre les morts ? C’est là une expérience qui n’est pas sous nos prises, et la Transfiguration est comme une anticipation de la glorification du Fils, du jour de sa résurrection. C’est seulement lorsque le Fils sera glorifié dans sa résurrection que prendra son sens la révélation qui fut donnée au moment de la Transfiguration. C’est donc à l’intérieur de leur mémoire, à l’intérieur de leur expérience de Jésus qu’ils doivent garder cela, en attendant le jour où ils pourront comprendre ce que Jésus, ainsi, a voulu leur offrir et leur révéler. 92


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« Et ils lui posaient cette question : “Pourquoi les scribes disentils : Élie doit venir d’abord ?” Il leur dit : “Oui, Élie doit venir d’abord et tout remettre en ordre. Et comment est-il écrit que le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir et être méprisé ? Mais je vous le dis : Élie est déjà venu, ils l’ont traité à leur guise comme il est écrit de lui.” » « Élie doit venir d’abord », c’était ce que disaient les scribes, et nous avons une évocation de cela à la fin du livre de Malachie, qui est le dernier des livres de l’Ancien Testament. Il s’agit des deux derniers versets du chapitre 3, les versets 23 et 24 : « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le jour de Yahvé grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leur père, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème. » On attendait donc, dans certains milieux juifs, le retour d’Élie, puisqu’aussi bien, il avait été emporté dans un char de feu et donc, semble-t-il, n’était pas passé par la mort. Comment Jésus répond-il à la question qui lui est posée à propos de ce retour d’Élie ? Plutôt que de s’attarder sur un commentaire concernant la destinée et l’histoire d’Élie, Jésus remet cette histoire d’Élie à sa place, c’est-à-dire comme une histoire ordonnée à celui qui est au cœur de l’histoire et qui l’éclaire tout entière. C’est à partir de Jésus, et de la manière dont il vit l’histoire des hommes, que toute autre histoire peut être correctement interprétée et lue. Après avoir entendu la question des disciples, Jésus répond donc : « Élie doit venir d’abord tout remettre en ordre. » « Comment est-il écrit du Fils de l’homme qu’il doit beaucoup souffrir et être méprisé ? » Jésus revient alors sur son enseignement : le Fils de l’homme doit souffrir et être méprisé. C’est cela qui nous fait comprendre l’histoire d’Élie. « Élie, ils l’ont traité à leur guise comme il est écrit de lui. » Reportons-nous à toute l’histoire d’Élie : une histoire bien rude, continuellement menacée, une histoire dans laquelle Élie semble à bien des moments n’échapper que difficilement à la mort. L’histoire du Fils de 93


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

l’homme, l’histoire que Jésus va accomplir, est celle qu’il vient de rappeler : l’histoire du passage à travers la mort pour entrer dans la vie. Telle est l’histoire de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, appartiennent au Fils de l’homme : Élie, et cet autre Élie qui devait revenir, c’est-à-dire Jean-Baptiste. « Je vous dis, proclame Jésus, Élie est déjà venu », il est venu dans la personne de Jean, et lui aussi a été finalement mis à mort. L’histoire retrouve donc son unité dans la mesure où on la comprend à partir de la destinée du Fils de l’homme. C’est là que s’éclaire l’histoire d’Élie comme tout le reste de l’histoire, notre histoire maintenant et l’histoire de toute l’humanité. Passage bien sûr à travers la souffrance et la mort, mais pour entrer dans la vie, et c’est cela que nous a manifesté, de façon tout à fait exemplaire, l’épisode de la Transfiguration. Nous sommes invités à découvrir quelle est la profondeur de la vie à laquelle nous sommes appelés et qui déjà nous est communiquée : une vie qui est au-delà des prises de l’homme parce qu’elle est le don de Dieu fait à l’homme, le don de la vie éternelle, le don d’être pour toujours enfants de Dieu.


Cinquième journée

Première méditation

Qui est le plus grand ? (Mc 9, 33-50)

Hier nous avons lu la partie centrale de l’évangile de Marc où Pierre, au nom des Douze, exprime sa foi en Jésus, le Messie, le Christ. Puis nous avons entendu Jésus nous ouvrir la voie qui est la sienne et qui, dès lors, est aussi la nôtre : celle qui consiste à donner sa vie pour la sauver, la réaliser en plénitude. C’est là un discours très fondamental, qui nous enseigne la loi de l’évangile. Cette parole de Jésus : « Qui perd sa vie, celui-là la sauve », nous dit le renversement décisif que nous propose l’évangile, la vérité nouvelle de l’homme qu’il ouvre devant nous. Mais cela doit se traduire, bien sûr, dans le concret de la vie. La suite de Jésus se monnaie chaque jour dans les comportements, les attitudes, les rencontres, dans les différents aspects de la vie quotidienne. Il y a quelque chose de cela dans le texte suivant de l’évangile de Marc, auquel nous allons prêter notre attention aujourd’hui. Voir comment suivre Jésus, cela modifie notre façon de nous rapporter aux autres et au monde, de vivre notre propre vie, d’habiter notre propre existence. Cela se monnaie dès lors aussi dans différents aspects de la vie. « Qui perd sa vie, celui-là la sauve », cette affirmation nous dit la vérité globale de l’évangile, mais dans les différents aspects de notre vie, il faut voir comment cela peut et doit se traduire. Le texte que nous avons lu hier est suivi par la guérison du démoniaque et de l’épileptique où, déjà, nous voyons Jésus s’affronter à des si95


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

tuations dans lesquelles le manque de foi en Dieu des disciples les laisse interdits devant la réalité qu’ils affrontent. Jésus doit alors venir réaliser ce qu’eux-mêmes n’ont pu accomplir : « Cette espèce-là ne peut sortir que par la prière. » Il y a ensuite une seconde annonce de la Passion, après quoi vient la partie de l’évangile que nous allons prendre en considération : un ensemble de déclarations ou de paroles de Jésus qui, toutes, nous disent quelque chose de la manière de vivre quand nous nous laissons marquer par l’évangile. Nous prendrons donc le texte qui va du verset 33 du chapitre 9 jusqu’au verset 50 de ce même chapitre. Sans doute, pour notre prière, est-il bon d’introduire à l’une ou l’autre question posée et d’y rester, tant qu’il y a quelque chose à accueillir, à découvrir, avant de passer à la question suivante. Ce ne sont pas des questions qui s’enchaînent directement l’une à l’autre ; il ne s’agit pas ici d’un récit qui se développe, mais il s’agit de différents domaines, dans lesquels nous pouvons avoir recours à la parole évangélique. Le premier texte va du verset 33 au verset 37, il est centré sur la question : qui est le plus grand ? « Ils vinrent à Capharnaüm, et une fois à la maison, il leur demandait : “De quoi discutiez-vous en chemin ?” Eux se taisaient, car en chemin, ils avaient discuté entre eux de celui qui était le plus grand. Alors, s’étant assis, il appela les Douze et leur dit : “Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous, le serviteur de tous.” Puis, prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux, et, l’ayant embrassé, il leur dit : “Quiconque accueille un petit enfant tel que lui à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille. Quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé.” » Voici donc, au point de départ, les apôtres pris un peu à l’improviste par la question de Jésus et n’ayant guère l’audace de répondre : qu’est-ce qui agitait votre esprit et de quoi étiez-vous en train de discuter ? Ils discutaient d’une question dont ils se 96


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rendent compte qu’aux yeux de Jésus, elle ne peut être une bonne question. « Eux se taisaient car en chemin ils avaient discuté entre eux de qui était le plus grand. » Voilà donc que les apôtres nous renvoient à notre propre humanité, à nos propres sentiments humains, à nos propres manières d’aborder la vie en hommes. Vivre comme homme, c’est vivre dans des sociétés où règnent facilement la rivalité, la course au pouvoir, la jalousie, l’envie, tous ces démons qui habitent l’existence des hommes et qui les dressent en face les uns des autres, avec le désir chaque fois de l’emporter sur l’autre. C’est bien là une manière humaine globale de vivre. Nous disions que la question que nous abordons est celle de notre comportement dans la société, dans notre propre manière de nous poser : voilà donc une question qui est inscrite surtout dans la réalité sociale. La réalité sociale, cela veut dire la société nationale en tant que nous sommes d’un pays déterminé, de la société plus réduite de l’endroit où nous nous trouvons, où nous travaillons, où nous vivons, de la communauté à laquelle nous appartenons. Toute réalité sociale se trouve ainsi habitée par les mêmes questions. Ne pouvons-nous pas reconnaître que, dans les différents lieux où nous avons à vivre et à travailler, cette question « Qui est le plus grand » ? n’est pas toujours absente ? C’est au contraire une question qui peut toujours resurgir, nous habiter et nous troubler. Pourquoi celui-ci ou celleci a-t-elle la priorité, pourquoi cela lui est-il possible et pas à moi, pourquoi est-ce toujours l’autre qui a la préférence, oui, pourquoi ? Et comment pourrais-je, moi, me frayer mon chemin, comment pourrais-je me faire reconnaître, comment pourrais-je accéder à une place plus honorable ; oui, « qui est le plus grand ? » Jésus répond à cette question en inversant l’attitude, en nous demandant précisément si nous voulons le suivre, de perdre notre vie pour la sauver, en nous demandant de regarder les choses d’une autre manière. 97


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Vouloir nous ouvrir sans réserve à l’évangile et par là vouloir être le premier dans le Royaume de Dieu, cela demande que nous nous mettions à la place que nous voudrions fuir, acceptant d’être le dernier de tous et le serviteur de tous. Il nous faut évidemment comprendre cela de bien des manières, suivant la situation où nous nous trouvons ou la responsabilité qui nous est confiée, suivant éventuellement le poste qui est aujourd’hui le nôtre. Mais nous pourrions de façon globale comprendre les choses de la sorte : tout ce qui pourrait nous donner l’occasion de dominer les autres, tout ce qui nous accorderait une priorité sur eux, tout ce qui assurerait notre supériorité d’une manière ou d’une autre, voilà qui doit se transformer en attitude de service. Nous savons qu’il y a une supériorité se marquant dans la force physique, dans la force caractérielle, dans la force politique ou dans la force économique, ou encore dans la force culturelle ; il y a tant de manières de chercher une supériorité, de se l’arroger, ou de se la reconnaître. Tout ce qui en nous peut être considéré comme étant une manière de nous mettre en avant, de l’emporter, de dominer, nous ne pouvons le vivre de manière évangélique que dans la mesure où nous le transformons radicalement en service de l’autre. Une quelconque supériorité ne peut être justifiée dans notre vie que dans la mesure où elle devient occasion et invitation continuelle à nous mettre au service des autres. Non pas à les dominer ou à les devancer, mais au contraire, à les servir. « Si quelqu’un veut être le premier [au nom de l’évangile], il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. » C’est donc toute la réalité de notre être qu’il nous faut transformer en occasion de service, en manière de vivre notre vie de serviteurs. Jésus est venu, lui, le serviteur de ses frères, et il nous demande de nous faire à notre tour serviteurs de tous. C’est pour nous inviter à comprendre ce qui se passe de la sorte que Jésus prend l’enfant qu’il a devant lui, l’embrasse, comme le dit saint Marc avec sa ma98


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nière très vive de décrire les choses, et déclare : « Quiconque accueille un des petits enfants à cause de moi, c’est moi qu’il accueille, et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille mais Celui qui m’a envoyé. » Dans notre société brisée par ses rivalités et par ses tensions pour le pouvoir et pour la supériorité des uns sur les autres, il s’agit de donner sa place à celui qui est rejeté par la société. L’enfant, tel que Jésus nous le présente, c’est celui qui, dans la société où il vit, n’a pas encore droit au chapitre, celui qui n’est pas encore reconnu dans sa réalité propre ; et Jésus nous dit : pour la société que vous avez à construire, il doit au contraire y avoir une attention telle à celui qui n’est pas accueilli et qui n’est pas honoré, que vous le receviez en mon nom. En le recevant, c’est moi en effet que vous accueillez. Ainsi donc, je prends place au milieu de vous, et vous me laissez pénétrer au sein de vos communautés et au sein de vos sociétés, dans la mesure où vous honorez et reconnaissez celui qu’au contraire vous avez tendance à exclure, à ne pas reconnaître. C’est ainsi que Dieu lui-même prend place au milieu de vous et que vous accueillez celui qui m’a envoyé. Si nous voulons que Dieu soit au milieu de nous, et que le Christ soit au milieu de nous, il faut donc que nous nous ouvrions à celui qui, normalement, au sein de nos sociétés est exclu et n’est pas reconnu. Jésus nous invite de la sorte à transformer notre façon de vivre ensemble, à vivre entre nous, à l’inverse des tendances humaines, trop humaines Puis vient un autre texte, plus bref, qui nous invite à une autre désinstallation. « Jean lui dit : “Maître, nous avons vu quelqu’un expulser des démons en ton nom, quelqu’un qui ne nous suit pas, et nous voulions l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas.” Mais Jésus dit : “Ne l’en empêchez pas, car il n’est personne qui puisse faire un miracle en invoquant mon nom, et sitôt après parler mal de moi. Quiconque n’est pas contre nous est pour nous.” » Il s’agit ici d’exclure une manière étroite de concevoir l’apparte99


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

nance à Jésus, une façon possessive de la concevoir. Jésus, une fois reconnu par nous, nous appartiendrait-il, pourrions-nous mettre la main sur lui, en menaçant ceux qui veulent aussi se réclamer de lui ? Jean parle du regroupement autour de Jésus et de l’action en son nom, en en marquant clairement les frontières. La question fondamentale, semble-t-il, est désormais déplacée : elle n’est plus de savoir si on suit Jésus, mais si on suit ses disciples. « Quelqu’un expulse les démons en ton nom, mais il ne nous suit pas. » C’est donc « nous » désormais qui définissons l’appartenance à Jésus ; elle s’identifie à nous, à notre groupe ; nous sommes, nous, ceux qui peuvent se revendiquer du Seigneur, et cela entraîne que les autres acceptent d’être dehors, coupés de lui. Nous nous rendons compte de la pertinence de ce que nous rapporte ainsi l’évangile : il peut toujours y avoir, parmi ceux qui se regroupent, une sorte d’esprit de clôture, d’esprit fermé. À l’intérieur même de l’Église, des groupes divers se jettent les uns aux autres des interdits ou des exclusions ; nous sommes les vrais disciples de Jésus, et c’est désormais notre voie qui doit l’emporter. Ainsi se manifestent des tensions internes, au nom, soi-disant, de Jésus. Que dire alors de l’œcuménisme, dans lequel heureusement nous sommes invités à entrer, mais dans lequel nous n’avons pas encore fini d’entrer ? Se réclamer de Jésus, n’est-ce pas évoquer l’amour du Seigneur de tous, qui veut nous unir à partir de cet amour, au lieu de nous encourager à maintenir les distances, les exclusions et les divisions ? Élargissant cette remarque que nous adresse l’évangile, n’avonsnous pas aussi à comprendre que là où quelque chose peut être vécu avec d’autres, qui soit conforme à l’esprit de Jésus, nous avons à le vivre en son nom, en reconnaissant que sa présence au milieu des hommes est plus large que ce que nous pouvons en découvrir ? Jésus nous élargit le cœur, de telle sorte que nous soyons accueillants à tout ce qui est conforme à son esprit, et 100


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que nous vivions avec cet esprit large une ouverture vraie à tous ceux qui agissent dans le sens où il nous invite à marcher. Un verset vient maintenant s’ajouter : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau pour ce motif que vous êtes au Christ, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense. » Nous avons vu comment Jésus invitait à une attitude d’accueil ; de cette attitude d’accueil, nous sommes parfois à notre tour les bénéficiaires. La générosité de Dieu est promise à tous ceux dont nous recevons, d’une façon ou d’une autre, des signes de bonté et de bienveillance. Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité, dans la mesure où la générosité des hommes se traduit à l’égard de ceux qui appartiennent au Christ ou qui agissent en son nom. De quelque façon que ce soit, cette générosité de Dieu nous est promise. Voilà donc un regard que nous pouvons avoir sur le monde dans lequel tout acte de générosité, en rappelant le mystère de Dieu, est aussi la promesse de bénéficier de la bonté de Dieu qui s’ouvre largement à chacun d’entre nous. Ce qui suit maintenant dans l’évangile est une réflexion qui peut nous interroger sur toute notre manière de vivre. Nous avons, hier, contemplé la Transfiguration du Christ, et nous avons vu comment, à travers son corps, c’est la gloire même de Dieu qui se manifeste. Sans que notre corps soit transfiguré comme le corps ressuscité du Christ ou le corps qui se manifesta ce jour-là sur la montagne, il y a cependant dès maintenant, nous déclare Jésus dans ce passage évangélique, une manière de laisser le corps humain se rendre accueillant à la grâce de Dieu. Le corps doit en effet devenir instrument de la grâce, il doit donc se rendre disponible à l’action de la grâce. « Si quelqu’un, dit Jésus, doit scandaliser un de ces petits qui croit, il serait mieux pour lui de se voir passer autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être jeté à la mer. Et si ta main est pour toi une occasion de pécher, coupe-la ; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie, que de t’en aller avec tes deux mains dans la gé101


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henne qui ne s’éteint pas. Et si ton pied est pour toi une occasion de pécher, coupe-le ; mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne. Et si ton œil est pour toi une occasion de pécher, arrache-le ; mieux vaut pour toi entrer borgne dans le Royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne où le ver ne meurt point, ou le feu ne s’éteint point, car tous seront salés par le feu. » Jésus nous parle donc en premier lieu de cette possibilité, qu’il nous faut reconnaître, de scandaliser les autres, de scandaliser, dit-il, « l’un de ces petits qui croit ». Le scandale, c’est, au sens fort, comme Jésus nous le présente ici, un obstacle à la vie de foi et à la vie chrétienne des autres. Notre manière d’agir, notre manière de parler, notre manière de nous comporter peut être parfois pour les autres un obstacle qui les empêche de vivre simplement, paisiblement et sereinement leur vie de foi. Jésus souligne l’importance de ce scandale dans la mesure où il s’agit d’une menace à la vie des autres. À la vie, non pas physique, des autres, mais à leur vie intérieure, à leur vie de foi. Sans nous en rendre compte parfois, nous pouvons en effet créer des difficultés ou être une occasion d’achoppement pour la vie de foi et la vie chrétienne des autres. Ce que Jésus nous présente ainsi de manière négative, implique aussi la possibilité d’une influence positive sur eux. Nous pouvons en effet être aussi pour les autres une source de réconfort, nous pouvons soutenir la vie en eux, nous pouvons leur donner un appui, un encouragement. Jésus nous invite donc à comprendre qu’en vivant notre vie, nous touchons aussi la vie des autres, et nous pouvons la troubler ou la soutenir et la réconforter. Jésus souligne fortement l’importance d’une telle influence. « Il vaudrait mieux, ditil, se voir passer autour du cou une de ces meules que tournent les ânes. » Plutôt que de favoriser le triomphe de la mort dans autrui, plutôt que d’être pour eux une source de mort, ne vaut-il pas mieux mourir ? Jésus nous invite ainsi à comprendre que, 102


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dans nos relations les uns aux autres, il nous faut être attentifs à soutenir de ce qu’ils vivent plutôt que de menacer leur vie. Il nous invite à regarder comment cela se traduit dans notre façon d’exister pour les autres. C’est ce que j’évoquais plus haut en parlant de notre corps qui doit être pénétré par la grâce de Dieu. Notre main, comment peut-elle être pour nous, dans notre relation avec les autres, une façon de soutenir en eux la vie, ou au contraire de susciter en eux la mort? La main, c’est l’occasion qui se présente à nous tant de fois de nous approprier les choses, de les posséder. La main est aussi pour l’homme un membre qui lui permet de régenter, de dominer. La main est par contre, dans le sens inverse, une occasion de s’ouvrir pour offrir, une occasion d’aller à la rencontre, à la rescousse de l’autre : la main peut serrer une autre main en signe d’amitié, en signe de présence, en signe de partage. Quelle est donc la façon dont vit notre main, quelle réalité intérieure inscrit-elle dans notre comportement à l’égard des autres ? Est-elle une main qui, pour les autres est source de vie ou source de mort ? Jésus nous dit : si elle est occasion de péché, source de mort, coupe-la ; il vaut mieux ne pas avoir de main que d’utiliser nos mains pour détruire la vie. De même en est-il, dit Jésus, pour ton pied. Le pied, c’est pour l’homme un membre qui lui permet d’habiter le monde, de le traverser, de se déplacer. Il y a une manière de conquérir de nouveaux territoires, de défendre nos lieux favoris, d’avoir un pied ferme qui domine et s’impose. Mais le pied est aussi le membre qui donne l’occasion d’aller visiter les autres, de leur rendre un service, de leur être présent, de nous multiplier, selon le rythme que nous permettent nos muscles et nos artères dans la situation où nous sommes. Jésus nous dit à ce sujet : il y a une manière de vivre la réalité de tes pieds, en étant pour d’autres source de mort, de menace pour la sécurité de leur existence ou au contraire en étant pour eux une source de vie, une façon d’aller à leur rencontre. 103


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« Si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le, mieux vaut pour toi entrer borgne dans le Royaume que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne. » Ainsi en est-il donc aussi pour l’œil, déclare Jésus. L’œil c’est souvent l’organe du désir. Et il y a tant de manières de regarder le monde. L’œil peut être curieux, inquisiteur, dominateur ; l’œil peut être surtout habité par le désir de posséder, ou le désir de jouissance. Et nous savons combien le désir des yeux est utilisé dans notre monde. Il suffit d’évoquer, parmi d’autres choses, la réalité de la publicité. Celle-ci est une manière d’accrocher l’œil qui désire posséder, qui se laisse convaincre qu’il a besoin de ce qui lui est montré, qui, lui aussi se laisse mouvoir par la concupiscence. L’œil est donc pour nous une manière d’habiter le monde et de nous mettre en rapport avec les autres, une manière habitée par le péché et sa force de mort qui peut régenter les relations humaines. Mais l’œil peut être aussi une manière de se laisser rejoindre par les besoins des autres, de se laisser habiter par leurs appels. L’œil peut être un instrument de charité, de découverte de Dieu et de sa gloire dans l’univers, dans la vie et l’âme d’autrui. Jésus nous demande donc de convertir notre œil comme il nous demande de convertir notre main et nos pieds. Il vaudrait mieux ne plus avoir à regarder, ne plus pouvoir regarder, être borgne ou aveugle que de nous laisser dominer par ces forces de mort qui s’inscriraient dans notre façon de regarder le monde. Ce que Jésus nous dit de la main, du pied, de l’œil, il peut nous le dire aussi de notre oreille, de notre bouche. Il y a une façon d’écouter qui est mortelle, mortifère, porteuse de mort. Ce que l’on écoute, c’est alors ce qui détruit, c’est la médisance ou la calomnie, c’est la critique. Ou au contraire ce que l’on écoute, c’est le chant de la création qui parle de Dieu, c’est la parole d’autrui qui nous demande une aide, ou c’est la parole édifiante qui construit en nous la vie. Ainsi en est-il aussi de notre bouche. Il y a tant de choses que nous pouvons dire et 104


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qui portent la mort, tant de choses que nous pouvons dire, et qui portent la vie. En écoutant Jésus nous parler dans ce passage, nous pouvons nous laisser mettre en question quant à la façon dont nous vivons, dont notre corps est habité par la grâce ou, au contraire, se laisse guider par les forces du péché et les forces de mort. Jésus termine ce bref passage en disant : « tous seront salés par le feu ». Voilà une affirmation un peu énigmatique, mais probablement nous faut-il la comprendre en entendant par là que Jésus nous parle d’une purification radicale à laquelle nous avons à nous soumettre. C’est du feu purifiant que Jésus nous parle, de ce feu qui redonne la saveur du sel que trop souvent nous avons perdue. C’est de cette saveur du sel dont parle le dernier verset, que nous pouvons relire : « C’est une bonne chose que le sel, mais si le sel devient insipide, avec quoi l’assaisonnerezvous ? Ayez du sel en vous et vivez en paix les uns avec les autres. » Ce qui doit être présent dans notre vie, c’est le sel de l’évangile, car c’est ce sel qui nous permet de vivre des relations vraies et paisibles avec les autres, des relations à l’intérieur desquelles il y a moyen de construire, d’édifier l’œuvre de Dieu. Encore fautil que le sel ne perde pas sa saveur, et donc que nous ne perdions pas l’inspiration de l’évangile, cette inspiration que nous donne la parole de Jésus, et qui est pour nous constructrice, édificatrice de notre être vrai, dans tout ce que traduit notre vie quotidienne.


Deuxième méditation

Bien des premiers seront derniers (Mc 10, 13-31)

Comment peut-on vivre à la suite de Jésus, comment cela se traduit-il dans le concret de l’existence, voilà ce que notre lecture de l’évangile de Marc nous indiquait tout à l’heure, au moins à travers certains aspects de l’existence humaine. Ce qui a été touché, c’est avant tout la façon de vivre dans la relation aux autres. Jésus nous demande de modifier la façon spontanée de nous rapporter les uns aux autres. Après le texte que nous venons de lire, nous avons, au début du chapitre 10, une question sur le divorce qui nous permet de considérer la réalité de la vie familiale, matrimoniale, affective, sur laquelle porte aussi l’exigence évangélique. Nous allons prendre le passage qui commence immédiatement après ce développement. Nous voici dès lors au chapitre 10, et notre lecture commencera avec le verset 13, en se prolongeant jusqu’au verset 31. Ce sont les relations aux autres, comme je viens de le rappeler, qui sont modifiées par l’esprit de l’évangile ; c’est aussi tout un style de vie, une manière d’être dans le monde, d’être dans la société de ses semblables. Voilà ce qui va être évoqué dans le texte que maintenant nous lisons. Il est introduit par quelques versets où Jésus rencontre les enfants ; et on pourrait effectivement lire ces versets comme le point de départ d’une description du style de vie que Jésus inaugure, et dans lequel il nous introduit, nous invitant à le partager avec lui. 107


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« On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât. Mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : “Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité, je vous le dis, quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas.” Puis il les embrassa, il les bénit en leur imposant les mains. » Voici une nouvelle description très fraîche et très vive de la part de l’évangéliste, une description qui nous introduit dans un bref épisode de la vie de Jésus ; il rencontre les enfants, et insiste pour qu’on lui permette de les rencontrer — non pas seulement d’une façon quelque peu distante, mais d’une façon chaleureuse et affective. Il accepte de les toucher et à la fin, il les embrasse, « les bénissant en leur imposant les mains ». Cet épisode n’est pas indifférent puisque, lorsqu’interviennent les disciples pour empêcher cette rencontre, Jésus se fâche, n’étant absolument pas d’accord avec leur réaction. Comment avons-nous à comprendre cet épisode et dans quel style de vie ce passage nous introduit-il ? Jésus vit une proximité et une sorte de connivence avec l’enfant. Il vit avec lui une familiarité immédiate. Comment cela est-il possible, sinon précisément parce que Jésus porte en soi l’attitude de l’enfant, lui qui vit immédiatement le mouvement traversant la vie de l’enfant. L’enfant, c’est celui qui ne construit pas son existence à partir d’une attitude calculatrice, sûre de soi, autosuffisante ; l’enfant est celui qui habite sa vie en la recevant comme un don, sans même avoir à y penser. Une sorte de certitude remplit le cœur de l’enfant : celle que sa vie lui est donnée, et qu’il a à la vivre. Pour la vivre, il met une confiance sans borne en ceux de qui dépend cette vie. Il sait que, puisque la vie lui a été donnée, elle sera aussi protégée, qu’elle pourra être aidée à grandir. L’enfant vit ainsi dans une attitude d’accueil, de confiance, de liberté intérieure. Sa vie n’est pas une vie qui se conquiert, mais une vie qui se vit, dans la gratitude, 108


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dans la reconnaissance et dans l’espérance. La vie est pleine d’espérance car elle ouvre la personne à ce qui viendra, à ce qui est encore à découvrir, à accueillir, à recevoir. Jésus est en connivence avec l’enfant parce que son attitude la plus radicale est celle qu’il vit dans sa relation au Père. Car celui qui se sait le Fils bien-aimé, accueille sa vie et la vit dans l’espérance et dans la confiance radicale qui le relie à son Père. Jésus nous dit, dès lors, que c’est en entrant dans l’attitude de l’enfant que nous pouvons accueillir le Royaume de Dieu — car c’est à lui qu’appartient le Royaume de Dieu. « Quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas. » Qu’est donc le Royaume de Dieu, c’est-à-dire cette nouveauté de vie apportée par Jésus ? Elle est à recevoir comme un don, non pas à conquérir à travers des calculs humains et en fonction de nos suffisances. Elle est un don qui vient de Dieu et auquel nous avons à nous ouvrir, en entrant dans l’attitude de Jésus, qu’il reconnaît dans les enfants, c’està-dire en accueillant la vie comme un don du Père. En accueillant la vie comme une vie qui nous est donnée en même temps qu’aux autres, en vivant l’attitude de filiation éveillée en nous comme dans le cœur du Fils bien-aimé s’affirme aussi en germe l’attitude fraternelle d’ouverture les uns aux autres. Tel est le style de vie que l’évangile veut faire jaillir en nous, à l’image du Fils bien-aimé. Qu’est-ce qui peut faire obstacle à cela ? Je l’ai évoqué de différentes manières déjà, en parlant d’une vie qui se conquiert, qui se calcule, qui se fonde sur l’autosuffisance de l’homme. Nous retrouvons cette question à partir de la rencontre suivante faite par Jésus avec l’homme riche. « Il se mettait en route quand un homme accourut et, s’agenouillant devant lui, l’interrogeait : “Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?” Jésus l’interrogea : “Pourquoi m’appelles-tu bon, nul n’est bon que Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne tue 109


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pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère.” » Voici donc un homme qui vient à la rencontre de Jésus et qui, au premier abord, exprime une confiance radicale à son égard : il vient vers lui, s’agenouille devant lui et l’interroge pour savoir comment il faut vivre. Ne vit-il pas dans la disposition d’esprit que nous voudrions avoir dans notre prière, interrogeant tout à l’heure Jésus sur la façon dont nous avons à vivre ? Comment devons-nous vivre pour avoir en héritage la vie éternelle, c’est-à-dire pour recevoir le Royaume, et ce don de la vie que nous contemplions dans la Transfiguration du Seigneur ? Comment pouvons-nous l’accueillir, cette vie ? Telle est la question que l’homme pose à Jésus et dans laquelle, aussi, nous voulons entrer. Or Jésus répond à cet homme en attirant son attention sur la grâce qui déjà habite sa vie : tu m’appelles bon, et tu attends, dès lors de moi ce que Dieu seul peut t’offrir, puisque Dieu seul est bon. Ce que tu demandes, c’est donc de Dieu que tu désires le recevoir. Mais Dieu s’est déjà manifesté dans ta vie. Tu connais déjà la Loi qu’il vous a laissée, tu as déjà reçu ses commandements. Que faut-il faire ? Mais, simplement, observer ces commandements que déjà tu connais. Et Jésus reprend brièvement les commandements qui concernent les relations avec le prochain, lesquels sont évidemment indissociables des autres concernant la relation à Dieu. C’est donc l’entièreté des commandements que Jésus rappelle à cet homme venu l’interroger. Comment recevoir la vie éternelle ? En étant fidèle à la grâce de Dieu, cette grâce qui ouvre un chemin, défini par ses commandements. « “Maître, lui dit-il, tout cela je l’ai observé dès ma jeunesse.” Alors Jésus, fixant sur lui son regard, l’aima et il lui dit : “Une seule chose te manque : ce que tu as, vends-le et donne-le au pauvre, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi.” Et lui, à ces mots s’assombrit, et il s’en alla, contristé, car il avait de grands biens. » 110


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Ayant entendu la réponse de Jésus, cet homme peut lui dire, en toute vérité et sincérité, que sa vie s’est développée fidèlement de manière conforme à l’exigence de Dieu, telle que celle-ci s’est manifestée dans les commandements de la Loi : « tout cela je l’ai observé dès ma jeunesse ». L’évangile nous montre combien Jésus est touché par cette réponse de l’homme qui souligne sa profonde fidélité à Dieu. Jésus fixe son regard sur lui. Non qu’il accepte de dialoguer avec lui en pensant peut-être déjà à autre chose. Au contraire, il est pris au plus profond de lui-même par la rencontre avec cet homme. Il « l’aime », nous dit l’évangile, de l’amour profond que le Fils de Dieu peut porter à l’un des siens. Jésus voudrait tellement partager avec lui tout l’amour qu’il a dans son cœur, tout l’amour de Dieu et tout l’amour des frères. Mais comment Jésus peut-il le partager avec lui ? Il ne peut le partager en vérité qu’en l’invitant à entrer dans ce qui est sa vie, à vivre comme lui, à découvrir et à accepter le style de vie qui est le sien et que nous avons évoqué déjà dans la rencontre avec les enfants. « Jésus lui dit : “Va, ce que tu as, vends-le.” » Pour que le don de Dieu puisse pénétrer radicalement dans ta vie, pour que tu sois disponible à Dieu et que tu acceptes son don, il faut te dépouiller de ce qui t’encombre ; il faut que ta relation au monde, aux choses de ce monde, devienne une relation dans laquelle tu n’aies plus l’attitude possessive de celui qui a son trésor entre les mains. Tu dois vendre cela, te dépouillant de ce qui représente un empêchement sur ta route. « Donne-le aux pauvres », entre ainsi dans une relation avec les autre qui est faite de dépossession et de partage. Découvre ceux qui sont dans le besoin et partage avec eux. Telle est la façon dont Jésus propose à cet homme de découvrir la nouvelle voie qu’il est venu nous révéler. « Tu auras ainsi un trésor dans le ciel », c’est-à-dire : t’étant dépouillé du trésor que tu as entre les mains, voici que tu découvriras un autre trésor qui t’est donné, et qu’il te suffit d’accueillir : ce tré111


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sor qui est le don même de Dieu, de sa présence et de son amour paternel. « Puis viens, suis-moi. » En effet, la vraie nouveauté que Jésus propose à cet homme est bien là, dans cette invitation qu’il lui adresse à le suivre. Jésus qui vit sa vie avec une liberté totale, avec une légèreté dans l’existence qui lui permet de tout accueillir, d’aller de l’avant, de marcher, de disposer de soi-même, de sa vie, et de tout, Jésus lui dit : entre dans cette nouveauté de vie, marche avec moi sur ce chemin qui est celui de la dépossession de soi. Jésus est en route vers Jérusalem où il va offrir sa vie par amour. Suivre Jésus cela veut dire dès lors se dépouiller non seulement de ce qu’on possède, mais se dépouiller aussi de sa propre vie en l’offrant par amour. « Celui qui perd sa vie, celui-là la sauve. » Et voici que cet homme, qui a pu répondre sincèrement à Jésus en lui disant toute la fidélité qui a jusqu’à ce jour habité son existence, se trouve en ce moment comme empêché de répondre à l’invitation de Jésus. « Lui, à ces mots, s’assombrit et s’en alla contristé. » Lui qui attendait de la rencontre avec Jésus une lumière et une joie nouvelles, plonge en quelque sorte dans une obscurité invincible, s’assombrit et est en proie à la tristesse : « il s’en alla contristé ». D’où vient cette résistance, d’où vient donc qu’ayant interrogé Jésus pour savoir de lui ce qu’il aurait à faire, cet homme est incapable de répondre à l’invitation du Christ ? La réponse à cette question est énoncée très simplement, comme si la chose allait presque de soi : « car il avait de grands biens ». Comme si l’évangile nous enseignait : comment voulez-vous qu’il fasse ce passage, qu’il réponde à l’invitation du Christ, puisqu’il avait de grands biens ? C’est en effet là-dessus que Jésus va continuer sa réflexion. Mais ce qui s’est manifesté jusqu’ici mérite que nous y réfléchissions. Les biens, c’est-à-dire ce que l’on a entre les mains, ce que l’on possède, ce sur quoi on établit sa vie, ce qui lui donne sa sécurité, ce qui dès lors semble particulièrement 112


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utile à l’existence humaine, c’est cela qui au contraire fait échec au vrai mouvement de la vie. Ce que l’on possède, voilà ce dont on se rend compte qu’on est en fait possédé. On croit en disposer librement, et on y perd sa liberté. Les grands biens dont nous parle ici l’évangile, ce sont bien sûr les biens matériels, mais tout le contexte, comme nous allons le voir, surtout dans la réponse faite à Pierre, nous indique qu’il ne s’agit pas seulement d’une question concernant les biens matériels : il s’agit de tout ce qui peut être approprié par l’homme, de tout ce qui peut être possédé par l’homme, de tout ce qui, à un certain moment, vient s’inscrire dans notre vie comme une chose à laquelle nous tenons, et qui par le fait même commence à nous tenir, bien plus, à nous retenir, nous empêchant de marcher, de suivre le Christ, d’être avec lui sur la route dépouillés de tout, y compris de notre propre vie « Alors Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : “Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu !” » Notons bien cette affirmation de Jésus qui s’énonce au futur, comme s’il s’agissait d’énoncer quelque chose qui reste vrai, et qui restera vrai à jamais : « il sera difficile ». Il ne s’agit donc pas seulement d’une difficulté rencontrée par l’homme dont nous parle explicitement l’évangile, mais d’une difficulté inscrite en quelque sorte dans la situation qui est la sienne et dans toute situation qui lui serait semblable. Il y a une grande difficulté pour l’homme à se libérer de ce qui l’empêtre et de ce qui le retient. « Il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu », c’est-à-dire d’accueillir en héritage la vie éternelle, selon la demande qu’avait adressée cet homme à Jésus. Où se trouve donc la difficulté ? Dans ce que tu as et que tu n’es pas prêt à perdre ; dans ce à quoi tu tiens et qui t’empêche de marcher ; dans ce qui, par le fait même, au lieu de te donner la joie, te donne la tristesse. Cet homme « s’en alla contristé ». Car ce que nous avons et ce à quoi nous tenons, au lieu de nous 113


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donner la joie, nous replie au contraire sur nous-mêmes, nous renferme dans notre petit moi, dans un monde où il y a non pas la joie, mais la tristesse. « Les disciples étaient stupéfaits de cette parole. » Ils entendent en effet Jésus énoncer avec assurance : « il sera difficile à ceux qui ont des richesses… » Et les voilà un peu abasourdis. Qu’est-ce qui va se passer dès lors pour l’homme qui veut être sauvé ? Jésus n’a pas du tout envie de retirer ce qu’il vient de dire ; au contraire, il l’affirme de plus belle. « Jésus reprit et leur dit : “Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le Royaume Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu.” » Voilà bien une affirmation prononcée avec autorité. Le trou de l’aiguille, sans doute, est bien étroit ; Jésus nous parle avec beaucoup de vigueur de la difficulté qu’il y a à entrer dans le Royaume de Dieu si on a des richesses. Il serait plus facile dès lors « pour un chameau de passer par le trou de l’aiguille ». Ils restèrent interdits à l’excès, nous dit l’évangile. Apparemment, on n’y comprend plus rien. Ils suivent Jésus, et ils ont l’impression qu’on débouche finalement sur une impasse. « Ils se disaient les uns aux autres : qui peut être sauvé ? » Il semble bien, en effet, que le salut, maintenant, devient impossible, puisque nous avons tous quelque chose qui nous retient et qui nous empêche dès lors de l’accueillir vraiment. Il y a toujours quelque chose à quoi nous tenons, et c’est cela nous retient. « Fixant sur eux son regard, Jésus dit : “Pour les hommes, c’est impossible, mais non pour Dieu, car tout est possible pour Dieu.” » Jésus sait bien que le chemin qu’il propose n’est pas dans les possibilités de l’homme ; nous ne pouvons pas nous faire nous-mêmes un cœur pauvre, nous ne pouvons pas nous dépouiller nous-mêmes jusqu’au bout de ce à quoi nous tenons, c’est Dieu qui doit le faire en nous. C’est donc à Lui que nous avons à le demander, car c’est de Lui que nous avons à le 114


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recevoir. C’est Lui qui doit changer les sentiments de notre cœur, c’est Lui qui doit peut-être bouleverser parfois les cadres de notre vie pour que nous entrions dans la vérité du dépouillement qui rend possible l’accueil du Royaume de Dieu. Dans notre prière, c’est cela sans doute que nous avons, entre autres, à demander au Seigneur : qu’il nous fasse vraiment un cœur pauvre et qu’il nous éclaire sur ce que pourraient être les biens auxquels nous tenons, les réalités qui nous empêchent d’être libres devant lui et devant les autres, sur ce qui vient obstruer, en quelque sorte, notre route pour entrer dans le Royaume de Dieu, et accueillir en héritage la vie éternelle. « Pierre lui dit : “Voici que nous, nous avons tout quitté et nous t’avons suivi.” Jésus déclara : “En vérité, je vous le dis : nul n’aura laissé frère, sœur, mère, père, enfants, champs, à cause de moi et de l’Évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maison, frère, sœurs, mère, enfants et champs avec des persécutions, et dans le monde à venir, la vie éternelle.” » Nous sommes maintenant invités à entrer dans la réflexion de Pierre : au fond, il n’est peut-être pas si difficile de renoncer puisque nous l’avons fait ; « Il se mit à dire : “Nous avons tout quitté, nous t’avons suivi.” » Après avoir été abasourdi par les déclarations de Jésus, réfléchissant un peu à son histoire, voilà que Pierre se dit : ce que Jésus demande, au fond, nous, nous l’avons fait. Jésus est passé, il a dit : « suivez-moi », et nous l’avons suivi — « laissant leurs filets et leur père ». Et les voilà maintenant à la suite du Seigneur. C’est donc qu’ils sont entrés dans l’attitude demandée, dans le style de vie de Jésus, où le dépouillement est total, y compris par rapport à sa propre vie. Mais les apôtres sont-ils vraiment entrés, dès à présent, à la suite de Jésus ? Il suffit que nous lisions la troisième annonce de la Passion qui fait suite immédiatement au texte que nous commentons, pour nous rendre compte qu’ils ont encore un peu de chemin à faire, pour comprendre la liberté à laquelle Jésus les invite et 115


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nous invite, pour entrer dans cette vraie liberté que Jésus ouvre. Jésus ne répond pas directement à Pierre ; en tout cas il ne lui répond pas en lui disant ce qui va se passer pour lui et pour ses compagnons : « nous, nous avons tout laissé », a déclaré Pierre. Jésus ne répond pas : « voilà ce qui va se passer pour vous », il dit seulement : « voilà ce qui va se passer pour tous ceux qui auront laissé en vérité… ». Et lorsque Jésus reprend ici son appel à la pauvreté et au dépouillement, nous voyons bien qu’il ne s’agit pas seulement de biens matériels : nul n’aura laissé maison, frère, sœur, mère, père, enfants ou champs. Il s’agit donc de toutes les affections éprouvées par l’homme, il s’agit aussi des projets de vie, il s’agit des idées qu’on a sur les choses, il s’agit de tout ce à quoi on tient d’une façon possessive, sans vraie liberté. Qui aura quitté tout cela à cause de moi et de l’Évangile, recevra le centuple dès maintenant. Comprenons bien de quoi il s’agit. Nous ne devons pas entendre qu’une propriété à laquelle on renonce fait place à une autre beaucoup plus riche. Jésus ne parle pas de posséder le centuple ; il parle de recevoir le centuple. C’est-à-dire que, n’ayant rien entre les mains sur quoi nous puissions les refermer, nos mains restent ouvertes pour accueillir chaque jour le don de Dieu. Le passage à la vie libre de Jésus, c’est le passage à une vie vécue les mains ouvertes. Recevoir le centuple, c’est donc bien différent de posséder le centuple, c’est accueillir la richesse du don qui nous est fait chaque jour, dans la mesure où notre cœur est disponible et où nos mains sont ouvertes pour l’accueillir. Abandonnant tout ce qui nous encombre, tout ce sur quoi nous fermons nos mains et notre cœur, voici que nous sommes disponibles pour recevoir dès maintenant, au présent de nos vies, cette richesse bien plus grande que le Seigneur veut nous communiquer. Car c’est toute la richesse de la vie que chaque jour nous pouvons ainsi accueillir : « en maison, frères, sœurs enfants et champs ». Et Marc ajoute (car il est le seul des trois synop116


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tiques à le faire) « avec des persécutions ». Peut-être pour ceux qui lisent cette déclaration de Jésus, pour nous qui la lisons maintenant, ces mots semblent-ils être un peu hors de propos et on s’en passerait bien ; recevoir le centuple, certes, mais pourquoi « avec des persécutions » ? C’est précisément parce qu’il nous invite à le suivre, que Jésus veut aussi tout partager avec nous. Ce que nous devons attendre en adoptant le style de vie de l’Évangile, en désirant vivre dans une conformité toujours plus grande avec Jésus, c’est de nous laisser entraîner par lui dans la voie de la vraie liberté, recevant de lui tout en partage : car ses frères deviennent nos frères, ses sœurs sont nos sœurs, sa mère, notre mère, ses enfants, nos enfants ; et les persécutions, elle aussi, sont partagées. Jésus nous invite à vivre la vie qui est la sienne et donc à accueillir dans notre vie ce que lui-même nous donne à partager avec lui. Il y a encore à ajouter : « et dans le monde à venir la vie éternelle ». Car le chemin que Jésus vient de tracer est effectivement un chemin qui débouche sur la vie avec Dieu. Au terme de ce chemin fait d’abandon, de confiance et d’espérance dans la vie, il y a, finalement, la rencontre définitive avec Dieu. « Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers. » Ainsi se termine ce passage. Peut-être pouvons-nous comprendre cette affirmation de Jésus de la manière suivante: pour l’homme qui était venu à la rencontre de Jésus, on aurait bien cru qu’il était en bonne place pour déboucher sur la proposition évangélique ; et cependant, en aussi bonne place, il ne parvient pas à y entrer, alors que d’autres (dans l’évangile de Luc, ce sera, un peu après ce même épisode, la rencontre avec Zachée), qui sembleraient bien plus loin de l’évangile, soudain peuvent y être précipités, y entrer et découvrir la nouveauté à laquelle Jésus veut appeler tous les hommes.


Sixième journée

Première méditation

Ayez foi en Dieu (Mc 11, 12-25)

Nous voici au sixième jour de la retraite, et nous pouvons commencer à nous demander comment recueillir le fruit de ce que le Seigneur a voulu nous offrir au cours de ces journées, et qu’il continuera certainement à nous offrir. Il s’agit donc de commencer à prendre conscience plus explicitement de la grâce qu’il nous fait ces jours-ci pour le chemin que nous voulons continuer avec lui, répondant à l’appel qu’il nous adresse, et accueillant les suggestions qu’il nous propose, de telle sorte que, après la retraite, puisse s’inscrire dans notre vie un nouveau chemin de fidélité à sa grâce. Le texte que nous prendrons aujourd’hui se trouve dans le chapitre 11 de l’évangile de Marc, du verset 12 au verset 25. Le thème que nous avons développé hier en suivant la lecture de l’évangile, était celui de la transformation de la vie, si elle est pénétrée par l’esprit de Jésus, que ce soit dans nos relations personnelles, ou dans toute manière de vivre notre existence dans le monde, avec les autres, devant Dieu. Après cela, il n’est pas étonnant que la parole de Jésus continue à nous solliciter en ce sens. La demande des fils de Zébédée ouvre la question de savoir comment trouver les meilleures places, ou au contraire, ne pas les solliciter ; chercher à être honoré et reconnu, ou au contraire, se contenter d’accompagner Jésus dans son « baptême », c’est-à-dire, « boire la coupe » avec lui. Jésus réfléchit à cette occasion avec ses disciples sur l’attitude de ceux qui ont autorité. Car il y a une manière fidèle à Jésus d’exercer l’auto119


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rité, et une manière de reconnaître les autres en vérité qui est aussi le fruit de l’évangile. Le chapitre 10 se termine sur l’épisode de l’aveugle de Jéricho, évocation sans doute de la situation dans laquelle se trouvent ceux qui sont alors à la suite de Jésus : que peuvent-ils y voir, finalement ? Il y a en eux une réelle cécité qui continue à les empêcher de voir les choses comme Jésus les voit et comme il veut les leur communiquer. Cependant, ils marchent à sa suite. Au chapitre 11, Jésus entre à Jérusalem, et nous voici dès lors dans le contexte où se situera notre prière aujourd’hui. Si l’évangile s’inscrit dans la vie de façon à en modifier les orientations, il conduit surtout l’homme à vivre sa vie devant Dieu. C’est le « devant Dieu » qui prend sans doute le plus de relief lorsque, avec Jésus, nous entrons à Jérusalem. Le temps décisif de notre histoire de salut, n’est-ce pas le jugement de Dieu qui, en Jésus, est posé sur la vie de l’homme et sur l’histoire humaine ? Jésus entre à Jérusalem, accomplissant la prophétie de Zacharie : c’est le Messie qui entre dans sa ville, c’est donc l’accomplissement d’une histoire faite d’espérance, de promesses, de cette histoire faite d’attente, où Dieu vient visiter son peuple. Car c’est bien en Jésus que l’alliance s’accomplit. Dans la venue de Jésus, et dans l’accomplissement que présentent sa venue et son entrée à Jérusalem, il y a une parole de Dieu prononcée de façon décisive sur l’histoire des hommes. L’homme doit donc s’ouvrir au jugement de Dieu, et ainsi, au salut de Dieu. Cette parole qui est dite sur l’histoire des hommes, encore faut-il que l’homme la découvre, l’accueille, la reçoive au plus profond de lui-même. Constatons au contraire qu’en entrant à Jérusalem, Jésus se trouve confronté à des controverses qui ne font que redoubler. Au lieu que soit accueilli en lui le mouvement de Dieu qui sauve, voici que Jésus lui-même se trouve soumis au jugement des hommes ; c’est cela qui se déroule à travers les controverses. 120


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Et cependant, par l’entrée de Jésus à Jérusalem, par ce début d’achèvement de la vie de Jésus, ce qui nous est offert, c’est la parole de Dieu qui sauve notre histoire. Elle se vit certes dans la rencontre avec les autres, dans toutes les expressions de l’existence humaine, mais elle se vit, au plus profond d’elle-même, dans la relation à Dieu qui nous juge et qui nous sauve. C’est cela que nous allons maintenant essayer de comprendre, à la lumière de l’évangile, en lisant le texte annoncé, qui commence par l’épisode du figuier stérile, pour rencontrer ensuite l’expulsion des marchands du Temple. « Le lendemain, comme ils étaient sortis de Béthanie… » Jésus, après avoir pénétré dans Jérusalem et avoir été accueilli comme le Messie qui entre dans sa ville s’était retiré à Béthanie avec les Douze, et voici qu’il quitte à nouveau Béthanie pour aller vers Jérusalem. Il est donc désormais centré sur la ville sainte ; en particulier sur le Temple, qui est le lieu où se vit de la façon la plus explicite, la relation d’Alliance d’amour de Dieu avec son peuple. La parole de Dieu y sauve son peuple. Cette parole est dite, écoutée et célébrée en particulier dans le Temple. On comprend donc que Jésus quitte Béthanie pour aller vers Jérusalem, dans le Temple. Mais tout d’abord il rencontre le figuier. « Le lendemain, comme ils étaient sortis de Béthanie, il eut faim. Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il s’y trouvait quelque fruit ; mais s’en étant approché, il ne trouva rien que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. S’adressant au figuier il lui dit : “Que jamais plus personne ne mange de tes fruits.” Et ses disciples l’entendaient. » Si nous prenons le récit au niveau le plus immédiat, il nous est peut-être difficile de le comprendre. « Ce n’est pas la saison des figues », nous dit le texte ; comment donc Jésus peut-il exiger en recevoir, hors saison ? Mais le passage doit être lu en fonction de sa portée symbolique. Jésus est entré à Jérusalem, et, comme je le disais, c’est en quelque sorte l’accomplissement de l’Alliance. Nous pourrions 121


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

lire, pour nous éclairer, un texte très simple du Cantique des Cantiques nous mettant dans la perspective qui convient. Il s’agit de ce qu’on lit au chapitre 2, versets 10 à 13 : « Mon bienaimé élève la voix, il me dit : “Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens ; car voilà l’hiver passé, c’en est fini des pluies, elles ont disparu. Sur notre terre les fleurs se montrent. La saison vient des gais refrains, le roucoulement de la tourterelle se fait entendre sur notre terre, le figuier forme ses premiers fruits, et les vignes en fleur exhalent leur parfum. Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens !” » C’est dans un contexte semblable que nous avons à situer notre lecture. C’est en effet le temps de l’amour éperdu de Dieu pour son peuple. C’est le temps de ce don incommensurable que Dieu veut faire à son peuple et à tous les hommes, et qui est le don de lui-même. C’est le temps d’une alliance habitée par l’infini de la tendresse de Dieu. Et c’est, en s’approchant du figuier, avec le désir de recevoir une réponse d’amour que palpite en quelque sorte le cœur du Fils de l’homme. Or voici que le figuier est stérile. Voici qu’il n’y a pas de fruit à recevoir. Jésus entre dans Jérusalem en affrontant la stérilité de l’amour de l’homme. Jésus vient comme étant le Dieu d’amour qui visite son peuple et qui veut lui faire le don de lui-même, et il ne rencontre qu’un figuier stérile. C’est cette expérience-là qui commande la parole de Jésus « … que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! ». C’est comme s’il y avait ici un lieu de mort, dans lequel est reçu Jésus, l’auteur de la vie. Voilà qui nous interroge évidemment au plus profond de nous-mêmes, si nous nous mettons dans la perspective que j’ai évoquée en commençant notre lecture. Notre vie se vit devant Dieu, dans une relation d’amour avec Dieu, et elle est visitée par le Dieu d’amour qui veut s’offrir à nous, désirant rencontrer en nous une riche floraison, la disponibilité intérieure et ce don des figues qui nous permet de répondre à son attente. Nous pouvons penser ici au texte de saint Jean qui affirme que, 122


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pour produire du fruit, il faut être « enté » sur le Seigneur, car c’est lui et lui seul qui nous fait produire du fruit. C’est donc le non-accueil du Fils de Dieu entrant dans sa ville qui est source de la stérilité du figuier. C’est uniquement dans la mesure où Jésus est accueilli dans nos vies, et où nous sommes entés sur lui, que nous pouvons laisser le mouvement de vie et d’amour qui traverse sa vie pénétrer aussi et traverser la nôtre. À ce prix, la stérilité est vaincue, et le fruit peut être produit. Jésus maintenant se rend au Temple, car ils sont arrivés à Jérusalem. Étant entré dans le Temple, il se mit à chasser les vendeurs et les acheteurs qui s’y trouvaient. Il culbuta les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes, et il ne laissait personne transporter d’objets à travers le Temple. Et il les enseignait et leur disait : “N’est-il pas écrit : Ta maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations ? ; mais vous, vous en avez fait un repère de brigands.” » Voici à nouveau un épisode fort et très impressionnant qui nous est proposé par l’évangile. Jésus approche du Temple, et d’une manière impérieuse, se met à en chasser les acheteurs et les vendeurs. Ce Temple où se célèbre de la façon la plus grandiose, la plus vraie, la plus authentique, l’Alliance de Dieu avec son Peuple, l’amour de Dieu pour son peuple, est devenu un lieu où on cherche avant tout son profit, où l’on fait des affaires, où on s’efforce de réaliser ses propres intérêts. De ce lieu où se célèbre l’amour gratuit de Dieu, voici qu’a été fait un endroit où règnent l’échange, la cupidité, et le gain. Une vraie idolâtrie s’installe ainsi dans le cœur de l’homme et au cœur de l’humanité. L’homme se construit en effet toutes sortes d’idoles, correspondant au mouvement de son désir d’accaparement et d’auto-réalisation. Et par là, est éliminée la présence du vrai Dieu, de ce Dieu qui demande à l’homme une attitude d’adoration, de louange, d’accueil, d’action de grâces : toutes ces démarches qui expriment la gratuité du cœur dans la relation de l’amour. Or 123


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

cela est en quelque sorte recouvert et exclu par le règne de la concupiscence, et par le règne de l’idolâtrie. Jésus pourrait-il accepter cela ? C’est insupportable pour lui, car ainsi, Dieu luimême est ignoré et reçoit une sorte de camouflet. Est ainsi écartée la relation d’amour que Dieu veut avoir avec l’homme. Mais l’homme ne peut vivre sa vie uniquement en fonction du gain, pour assurer son désir de grandeur et de force, pour se centrer sur soi. Au contraire, il doit vivre sa vie pour l’ouvrir à Dieu et accueillir son don. Et s’il est au temps de Jésus un lieu où cela est à vivre et à célébrer, c’est bien le Temple. Jésus culbute donc les tables des changeurs et les sièges des marchands ; « il ne laisse personne transporter des objets à travers le Temple ». Ainsi manifeste-t-il sa puissance, celle du Messie venant juger son peuple et l’humanité au nom de Dieu. « Il les enseignait et disait : “Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les Nations.” » Il ne s’agit donc pas seulement de l’histoire et de l’attitude du peuple d’Israël, mais de l’humanité tout entière invitée à entrer dans une relation vraie avec Dieu, une relation exprimée dans la prière et s’inscrivant dans toute la vie. « Mais vous en avez fait un repère de brigands. » Nous savons que la purification du Temple avait été annoncée par le prophète Malachie, au début de son chapitre 3 : « Voici que je vais envoyer mon messager pour qu’il fraie un chemin devant moi ; et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez et l’ange de l’alliance que vous désirez. Le voici qui vient, Yahvé Sabaoth ; qui soutiendra le jour de son arrivée, qui restera droit quand il apparaîtra ? Car il est comme le feu du fondeur et comme la lessive des blanchisseurs. Il siègera comme fondeur et nettoyeur, il purifiera les fils de Lévi, les affinera comme or et argent, ils deviendront pour Yahvé ceux qui présentent l’offrande selon la justice. » Ce que nous devons dès lors manifester en réponse au geste du Seigneur, c’est la droiture de notre cœur. Notre cœur est-il ouvert à la louange de Dieu, au culte de Dieu, à la reconnais124


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sance de Dieu, dans la simplicité, dans la gratuité et dans le don ? Ce qui est exigé ici par Jésus, et rappelé par lui, c’est combien la vie qui nous est donnée et offerte dans l’amour ne peut trouver sa vérité que dans l’amour. Cela doit se traduire évidemment en particulier dans le lieu de culte qu’est le Temple de Jérusalem, lieu de prière et temps de la rencontre avec Dieu. Mais il ne s’agit pas seulement d’un lieu ou d’un temps particuliers. Car le prophète Zacharie a précisément annoncé qu’en tout temps, en tout lieu, de toute manière et en toute occupation, l’homme devrait vivre la louange de Dieu. C’est ce qui apparaît à la fin du livre de Zacharie, au chapitre 14, versets 20 et suivants : « En ce jour-là, il y aura sur les grelots des chevaux “consacrés à Yahvé”, et les marmites de la Maison de Yahvé seront comme des coupes à aspersion, devant l’autel. Toute marmite à Jérusalem et en Juda sera consacrée à Yahvé Sabaoth, tous ceux qui offrent un sacrifice viendront en prendre et cuisineront dedans, et il n’y aura plus de marchands dans la maison de Yahvé Sabaoth en ce jour-là. » Est ainsi exigée, par ce texte du prophète Zacharie, une sorte de renversement : non seulement il s’agit de respecter le Temple et de ne pas y faire du commerce ; mais c’est à l’intérieur même des actions quotidiennes, à l’intérieur du travail de chaque jour, à l’intérieur du travail de la cuisine, dans les marmites et tout le reste, que doit s’inscrire le culte de Dieu. Le culte de Dieu doit imprégner toute la vie, car l’homme vit toute sa vie devant Dieu, et c’est dans les actions les plus simples, les plus apparemment banales de chaque jour, qu’il faut vivre une vraie rencontre de Dieu ; car Dieu se donne à aimer en chaque réalité de l’existence humaine. Plutôt que de transformer le Temple en lieu de commerce, il s’agit au contraire de laisser toute la vie se transformer en lieu de culte et d’adoration. Mais voici qu’après avoir chassé les vendeurs du Temple, Jésus sort du Temple. « Cela vint aux oreilles des scribes, ils cherchèrent comment le faire périr, car ils le craignaient parce que tout 125


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le peuple était ravi de son enseignement. Le soir venu, ils s’en allaient hors de la ville. » Jésus est donc là, dans une situation où, à la fois il semble soutenu par le peuple, ravi de découvrir la force de ses paroles, qui les touchent au plus profond d’euxmêmes, là où Dieu précisément veut les rejoindre, et où il se voit soumis à l’hostilité de ceux qui ont décidé de l’exclure et de le faire périr. Mais Jésus est maintenant sorti de la ville, et le voici de nouveau devant le figuier. « Passant au matin, ils virent le figuier desséché jusqu’aux racines, et Pierre, se ressouvenant, lui dit : “Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit est desséché.” En réponse Jésus leur dit : “Ayez foi en Dieu. En vérité, je vous le dis, si quelqu’un dit à cette montagne : Soulève-toi et jette-toi dans la mer, et s’il n’hésite pas et croit dans son cœur que ce qu’il dit va arriver, cela lui sera accordé. C’est pourquoi je vous dis, tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé. Et quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, remettez- lui, afin que votre Père qui est aux cieux vous remette aussi vos offenses.” » L’exclamation de Pierre est la constatation qu’il exprime à Jésus de ce qui s’est passé. Jésus a dit au figuier : « Que tu ne produises jamais plus de fruits ! » ; et de fait, le figuier est desséché. Pierre reconnaît donc que la parole de Jésus s’est réalisée, et c’est à partir de cette réflexion de Pierre que Jésus nous introduit à l’intérieur de notre communion à Dieu : de manière spécifique, la foi et la prière. Le lieu de notre communion à Dieu, c’est en effet le lieu d’une foi totale en Lui. Si notre vie se passe devant Dieu, si toute la vie doit être pénétrée par le culte et l’adoration de Dieu, si nous sommes appelés à vivre pleinement notre alliance d’amour avec Dieu, voici que cette relation totalisante de notre vie à Dieu est appelée à se vivre dans une foi radicale : ayez foi en Dieu, dit Jésus. Vivre notre vie ainsi, c’est découvrir combien notre vie est habitée par Lui, combien nous sommes dans une relation d’al126


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liance avec Lui, et donc combien nous pouvons laisser notre vie se pénétrer de Lui, combien cette vie peut devenir perméable à son action. Si notre vie est prise dans l’union à Dieu, avoir foi en Lui, c’est Lui permettre de réaliser en nous ce qu’Il veut, Lui permettre de dépasser en nous tous les obstacles, y compris les plus apparents et les plus massifs, telles les montagnes qui se dressent sur notre route. Si nous avons vraiment épousé l’amour de Dieu, si nous sommes entrés au cœur de cet amour, rien ne résiste à cette action que Dieu veut réaliser en nous et à travers nous, et que nous désirons, par notre prière, qu’Il accomplisse en nous et à travers nous. C’est ainsi que les montagnes elles-mêmes se déplacent. Si nous disons à une montagne : « Soulève-toi et jettetoi dans la mer », si nous n’hésitons pas dans notre cœur, c’està-dire si nous vivons notre confiance à partir d’une union radicale avec Dieu, la chose est sûre : cela se réalise. Bien sûr, ce que Jésus nous dit ici, ce n’est pas que nous avons à déplacer les montagnes en fonction de notre désir. Ce qu’il nous invite à vivre, c’est la foi. Et c’est en fonction de ce déplacement de notre centre de gravité qu’est la foi — comme nous le disions au début de la retraite —, d’un déplacement de nous-mêmes en Dieu, que Dieu lui-même pourra réaliser ce qu’il veut, et que l’impossible deviendra possible, car Dieu pourra agir comme il le désire, en nous et à travers nous. « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, cela vous sera accordé. » Encore faudra-t-il que notre prière germe d’une foi épousant la volonté de Dieu. « Que ta volonté soit faite », n’est-ce pas cela qui est inscrit au plus profond de notre prière ? Jésus nous demande d’avoir une telle foi dans le Père, car cette foi, lui-même l’a vécue, et elle vient d’être constatée par Pierre en face du figuier. « Ayez foi en Dieu, n’hésitez pas dans votre cœur. » Être ainsi unis à Dieu, laisser Dieu agir à travers nous, voilà qui est indissociable d’une autre ex127


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périence de communion, l’expérience de la communion fraternelle évoquée dans le dernier verset : « Quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, remettez-lui. » Car nous ne pouvons épouser le mouvement d’amour de Dieu qui s’empare de notre vie que dans la mesure où, dans nos vies, rien ne résiste à l’amour, et donc où, dans notre relation aux autres, nous vivons aussi l’expérience de la communion, l’expérience d’une ouverture et d’une disponibilité radicale. « Remettez-lui, afin que votre Père qui est aux cieux remette aussi vos offenses », triomphant ainsi de tout ce qui pourrait lui faire obstacle, à savoir du péché, source de toute distance d’avec lui. Ce que nous pouvons demander, dans notre prière maintenant, c’est cela : qu’il nous pénètre très profondément de la conviction que notre vie est en relation immédiate avec Lui, et donc que le fruit que nous produisons, c’est Lui qui le produit et qui veut le produire en nous. Chassons donc toutes les idoles qui peuvent faire dévier notre existence, pour que non seulement les temps réservés au culte et à l’adoration soient des temps où nous vivons animés par le désir de le rencontrer et de le servir, mais aussi que tous les autres temps de notre vie, tous les temps de travail, d’engagement, de service, soient pénétrés par la présence de Dieu devant qui se joue toute notre vie.


Deuxième méditation

Le Fils de l’homme rassemblera ses élus des quatre vents (Mc 13)

La vie humaine, comme nous le découvrions de nouveau ce matin, se vit devant Dieu ; elle est ouverte au jugement et au salut de Dieu parce qu’elle est inscrite dans l’alliance d’amour que Dieu offre aux hommes. Mais ce qui est vrai de la vie de chaque personne est vrai aussi de l’histoire dans sa globalité. L’histoire humaine dans sa totalité est ouverte, elle aussi, au jugement et au salut de Dieu, car elle fait partie de cette alliance que Dieu a voulue et qu’il veut vivre avec l’humanité. Ce soir, nous prendrons tout le chapitre 13 de l’évangile de Marc, qui contient le discours eschatologique. C’est un texte un peu plus abondant, mais nous ne nous arrêterons pas sur chaque verset de la même manière. Nous essayerons de nous introduire à l’intérieur du message que nous transmet ce discours de Jésus, repris d’ailleurs dans les trois évangiles synoptiques. Un discours dont le style n’est sans doute pas immédiatement familier à chacun de nous, dans ce langage eschatologique qui évoque les réalités dernières. Il me semble cependant qu’il ne nous sera pas tellement difficile de nous y introduire et de voir comment il nous parle de ce que nous vivons, de ce qui est la réalité de l’histoire dans laquelle nous sommes engagés. Jésus, qui est à Jérusalem, a été provoqué, dans une série de controverses où il doit faire face à ceux qui veulent le prendre en défaut et qui finalement veulent le condamner et le mettre à mort, comme nous l’avons vu affirmé dans le texte lu ce matin. 129


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Après différentes controverses qui sont évoquées dans les chapitres 11 et 12, un dernier épisode retient notre attention ; il précède immédiatement le chapitre 13. Il s’agit de l’obole de la veuve, qui propose un geste très significatif de la part de cette femme donnant « tout ce qu’elle avait pour vivre », en signe annonciateur de l’acte même de Jésus donnant bientôt sa propre vie. Jésus est de plus en plus habité par la conscience d’arriver à la fin de son existence terrestre ; il sait en effet qu’on veut le mettre à mort, et il perçoit dans cette lumière qu’il est arrivé au terme de ses jours. Il porte donc en lui la conscience vive de ce qu’est l’existence mortelle de l’homme, de ce qu’est la caducité de tout ce qui est humain, la fragilité de toute réalité humaine, de toute l’histoire humaine. C’est par là que commence le discours eschatologique. « Comme il s’en allait hors du Temple, un de ses disciples lui dit : “Maître, regarde quelle pierre, quelle construction !” ; et Jésus lui dit : “Tu vois cette grande construction, il n’en restera pas pierre sur pierre qui ne soit jetée bas.” Et comme il était assis sur le mont des Oliviers en face du Temple, Pierre, Jacques, Jean et André l’interrogeaient en particulier : “Quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que tout cela va finir ?” » Nous sommes maintenant dans une partie du mont des Oliviers où Jésus est entouré par les quatre premiers appelés tout au début de l’évangile : Pierre, Jacques, Jean et André. Avec ses quatre disciples, Jésus se trouve en face de la construction imposante du Temple qui domine l’endroit où ils se trouvent. Et de la bouche des disciples sort une exclamation extasiée en face de la grandeur du Temple : « Quelle pierre, quelle construction ! » En face de tant de réalités humaines, de tant de réalisations de l’homme, dans les chefs-d’œuvres d’une civilisation, ne faisons-nous pas une expérience semblable, extasiés que nous sommes alors devant le pouvoir donné par Dieu à l’homme, et jetés dans l’admiration devant 130


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la grandeur de ce que l’homme est capable de réaliser : quelle pierre et quelle construction ! C’est en réponse à cette exclamation que Jésus introduit le thème qui traversera tout son discours : « Il n’en restera pas pierre sur pierre qui ne soit jetée bas », déclare Jésus à propos du Temple. Il y a une pareille fragilité en tout ce qui est humain ; cela semble parfois capable de résister, ou de défier les siècles ; et cependant le ver est déjà dans le fruit, car une possibilité de destruction habite tous les édifices humains. De même que l’homme perçoit dans sa vie la présence d’un destin de mort, ainsi peut-il percevoir, dans l’œuvre de ses mains, combien cela est passager et provisoire, incapable de défier la durée. Jésus annonce ainsi la destruction prochaine du Temple qu’admirent ses disciples. Quel sera donc le contenu de son « discours eschatologique », c’est-à-dire son discours sur la fin des temps ? On peut dire qu’il évoque la destruction du Temple, parce que c’est par là que tout va commencer. Le Temple en effet sera détruit en l’an 70. Mais à côté du Temple, Jésus regarde aussi toute la réalité de l’histoire humaine, de cette histoire dans laquelle il se découvre engagé avec tous les hommes. Jésus, qui va à la mort, sait que la mort est présente dans l’histoire des hommes, et qu’elle est présente de tant de manières. Vivre l’histoire, c’est donc d’une manière ou d’une autre, être pris dans un combat à la vie et à la mort. C’est bien cela que Jésus va maintenant évoquer, en se référant au chemin continu de notre histoire humaine. Les disciples cependant, interrogent Jésus : tu nous parles, disent-ils, d’une destruction du Temple ; mais « quand cela va-t-il se produire et quel est le signe que cela se produira ? » Deux questions, parmi lesquelles Jésus saisit au bond la seconde, pour revenir finalement sur la première, vers la fin de son discours, et la traiter autrement. Quel est le signe que tout est destiné à finir, le signe d’une telle fragilité ? Comment percevons-nous la sorte de caducité 131


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

qui affecte tout ce qui est humain ? Il y en a, dit Jésus, tant de signes. Et c’est ainsi qu’il entame son discours. « Alors Jésus se mit à leur dire : “Prenez garde qu’on ne vous abuse ; il en viendra beaucoup sous mon nom à moi et ils abuseront bien des gens. Lorsque vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerre, ne vous alarmez pas, il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. On se dressera en effet nation contre nation et royaume contre royaume, il y aura par endroits des tremblements de terre, il y aura des famines, ce sera le commencement des douleurs de l’enfantement.” » Quels sont donc les signes ? Ce sont ceux qui traversent toute l’histoire humaine, les signes des guerres qui heurtent les royaumes les uns contre les autres, les nations les unes contre les autres, l’avidité et la capacité de destruction qui traversent toute l’histoire. Et avec cela, les phénomènes naturels, les tremblements de terre, les famines, qui accompagnent l’histoire des hommes et sont signes de sa caducité. Bien sûr, à l’intérieur de cette histoire, certains croient pouvoir fournir une explication satisfaisante ; ils se présentent comme ceux qui offrent la clef de lecture de tout ce qui arrive. « Il en viendra beaucoup sous mon nom qui diront : c’est moi. » Ils se présenteront comme étant les envoyés de Dieu ou ceux qui peuvent donner l’interprétation vraie de toute l’histoire. Mais l’histoire est d’abord ce que nous avons à vivre sans nous laisser abuser par l’abondance des discours. Il faut être plongés à l’intérieur de cette histoire, et nous sommes effectivement plongés dans une histoire qui est faite de guerres, de destructions et de tant d’épreuves pour les hommes. Ce que Jésus évoque ensuite, c’est l’attitude d’espérance qui doit accompagner tout le déroulement de l’histoire humaine. Et en vertu de l’espérance, celleci devient un chemin à suivre. C’est qu’à travers tout, une vie demande de grandir, une vie nous est donnée que nous n’avons pas fini d’accueillir. Tel est le commencement des douleurs de 132


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l’enfantement. La vie véritable, la vie de Dieu nous est offerte à travers des chemins de désert, d’épreuve, de mort. Jésus va maintenant vers sa mort ; mais dans sa mort, il sait que la vie doit triompher : sa mort est le passage vers la vraie vie, la vie ressuscitée. Écoutons donc Jésus nous parler de l’histoire humaine, réalité de mort, mais à travers laquelle la vie nous est donnée : une vie à accueillir comme la vie qui vient de Dieu. « Soyez sur vos gardes, on vous livrera au Sanhédrin, vous serez battus de verges dans les synagogues et vous comparaîtrez devant les gouverneurs et les rois à cause de moi, pour rendre témoignage en face d’eux. Il faut d’abord que Évangile soit proclamé à toutes les nations. Et quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment, car ce n’est pas vous qui parlerez mais l’Esprit Saint. Le frère livrera son frère à la mort, et le père, son enfant. Les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mourir ; et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » Voilà évoquée une autre dimension de l’histoire : après celle des cataclysmes naturels et des guerres, voici le phénomène des persécutions. Pour ceux qui croient en Jésus en effet, pour l’Église du Seigneur qui a traversé l’histoire, la persécution n’a jamais manqué. Les persécutions, pendant tant de siècles ont été fréquemment violentes. Aujourd’hui, la persécution peut prendre chez nous d’autres aspects, d’autres formes parfois plus sournoises, ne cherchant cependant rien d’autre que de contredire et de mettre en échec la réalité qui nous est la plus chère, celle de notre adhésion au Christ, à Dieu. Pour Jésus, le chemin douloureux de son Église est cependant habité d’une certitude : l’Évangile sera proclamé à toutes les nations. Ainsi donc, l’Évangile, contredit et menacé, n’en sera pas moins annoncé à tous les hommes là où ils vivent. Si nous accueillons cette certitude à partir de notre foi au Christ et de notre adhésion à lui, il nous donnera la force nécessaire pour soutenir 133


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

toutes les déceptions qui peuvent surgir de tant de manières, y compris à l’intérieur d’une même famille, où certains opteront dans un sens et d’autres, dans l’autre. Les liens de la chair et du sang ne seront pas nécessairement assez forts pour maintenir la fidélité commune ; mais à l’intérieur de cette déchirure et de ces tensions, une autre certitude nous sera offerte, à savoir que l’Esprit sera notre guide. C’est lui en effet qui nous inspire, c’est lui qui nous dira ce qu’il faut faire, comment il nous faut parler, nous situant à l’intérieur d’une histoire troublée et déchirée. Mais voici que Jésus évoque encore un autre aspect de l’histoire dans laquelle nous sommes engagés. Après les phénomènes naturels et les guerres, après les persécutions et la mise à l’épreuve de notre foi, prolongeant quelque peu ce thème, Jésus évoque le combat pour ou contre Dieu. C’est la question de l’athéisme qui fait maintenant irruption dans l’histoire des hommes. « Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation installée là où elle ne doit pas être, que le lecteur comprenne, alors que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes, que celui qui sera sur la terrasse ne descende pas pour entrer dans sa maison pour prendre ses affaires, et que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau. Malheur à celles qui seront enceintes, à celles qui allaiteront en ces jours-là. Priez pour que cela ne tombe pas en hiver, car ces jours-là il y aura une tribulation telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement de la création qu’a créée Dieu, et qu’il n’y en aura jamais plus. Et si le Seigneur n’avait abrégé ces jours, nul n’aurait eu la vie sauve, mais à cause des élus qu’il a choisis, il a abrégé ces jours. Alors si quelqu’un vous dit : Voici, le Christ est ici, voici, il est là, n’en croyez rien, il s’agira en effet de faux christs et de faux prophètes, qui opéreront de faux signes et des prodiges pour abuser les élus. Pour vous, soyez en garde, je vous ai prévenus de tout. » Ce dont nous parle exactement le texte, à partir du verset 14, c’est ce que Jésus appelle « l’abomination de la désolation ». 134


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C’est là un thème emprunté à l’Ancien Testament. Nous pouvons citer en premier lieu à ce sujet le livre de Daniel, au chapitre 9, verset 27, où il est question de « l’abomination de la désolation » dans un contexte eschatologique. « Il consolidera une alliance avec un grand nombre, le temps d’une semaine, et le temps d’une demi semaine, il fera cesser le sacrifice et l’oblation, et sur l’aile du Temple sera l’abomination de la désolation, jusqu’à la fin, jusqu’au terme assigné par le désolateur. » À quoi cela fait-il référence ? À un épisode historique qui s’est passé au temps des Macchabées. C’est en l’an 167 avant J.C ; Antiochus Épiphane vient d’ériger une statue de Zeus Olympien dans le Temple de Jérusalem. C’est là une action totalement révoltante pour le peuple de l’Alliance, attaqué dans ce qui est le cœur même de sa vie. Nous pouvons lire, dans le Premier livre des Macchabées au chapitre 1, versets 54 à 56, l’évocation de cet événement : « Le quinzième jour de Kisleu, en l’an 145, le roi construisit l’abomination de la désolation sur l’autel des holocaustes. Et dans les villes de Juda circonvoisines, on éleva des autels, aux portes des maisons et sur les places on brûlait de l’encens. Quant aux livres de la Loi, ceux qu’on trouvait étaient jetés au feu après avoir été lacérés. » C’est là un moment de grande épreuve pour le peuple, au moment de la conquête romaine, et le terme « abomination de la désolation » évoque cette profanation, ce rejet du vrai Dieu au profit d’une idole. L’expression « lorsque vous verrez l’abomination de la désolation » signifie ainsi le surgissement dans l’histoire d’un combat décisif pour Dieu ou contre Dieu, pour les idoles ou pour Dieu. Ce texte nous rappelle que nous appartenons à une histoire où Dieu même est objet des attaques de l’homme ; c’est le phénomène de l’athéisme, et d’un athéisme militant, avec la recherche de faux dieux, de faux absolus, le phénomène dès lors de l’idolâtrie, inscrit profondément à l’intérieur de l’histoire des hommes. En parlant de cela dans le discours eschatolo135


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gique, Jésus se réfère à ce qui s’est passé au temps des Macchabées : tous se sont alors enfuis vers la montagne. C’est ce qu’on trouve écrit au chapitre 2 du même Premier livre des Maccabées aux versets 27 et 28 : « Mattathias se mit à clamer d’une voix forte à travers la ville : “Quiconque a le zèle de la Loi et maintient l’Alliance, qu’il me suive.” Lui-même et ses fils s’enfuirent dans la montagne. » C’est ce thème-là qui est développé dans le texte que nous venons de lire. Ce qui veut dire qu’en face du phénomène de l’athéisme, lorsque Dieu même est en question, il n’y a pas à biaiser, à temporiser ; il n’y a pas à relativiser, il faut comprendre tout le tragique de la question. Elle met en effet l’homme en cause dans ses derniers fondements. Voilà ce que Jésus souligne en faisant apparaître l’importance de l’événement et combien l’homme par là est secoué jusqu’au plus profond de lui-même. « Il y aura une tribulation telle qu’il n’y en a pas eu de pareille depuis le commencement de la création. » Si l’histoire que nous habitons est une histoire secouée par des guerres et des phénomènes naturels, si elle est une histoire qui comprend aussi des persécutions, elle est plus radicalement encore une histoire dans laquelle se livre un combat pour ou contre Dieu. Nous l’avons dit : l’histoire est jugée et sauvée par Dieu, et chaque homme vit sa vie devant Dieu. Mais cela peut être recouvert, écarté, oublié, et c’est « l’abomination de la désolation ». Dans cette histoire tragique, cependant, Jésus affirme que Dieu a choisi des élus. Il y a en effet des hommes qui persévèrent dans la foi, qui restent fidèles à Dieu et à son Alliance. Et voici que cette fidélité ellemême est à la base de la pitié que Dieu éprouve à l’égard de l’histoire des hommes. À cause des élus qu’il a choisis, il a en effet « abrégé ces jours », il prend pitié de l’homme au plus profond de sa misère. Nous devons, pour notre part, éviter de nous laisser tourner la tête par n’importe quel discours, éviter d’être la proie de tant d’an136


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nonces gratuites. Voici le Christ, dira-t-on : « Il est ici, il est là », et l’homme, guidé par sa curiosité, croira résoudre sa question fondamentale en écoutant une révélation après l’autre, ouvert dès lors à toutes les fausses révélations. Il nous faut vivre l’histoire en fidélité à la parole de Jésus. Et la parole de Jésus est suffisante pour nous maintenir fidèles à l’intérieur de cette histoire. Il surgira, certes, de faux christs et de faux prophètes ; mais nous n’avons pas à chercher constamment d’autres sources pour désaltérer notre soif. Nous nous trouvons maintenant au cœur même de ce discours eschatologique, devant ce à partir de quoi tout le reste doit trouver sa véritable profondeur et sa vérité. « Mais en ces jours-là, après cette tribulation, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles se mettront à tomber du ciel, et le puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées, et alors on verra le Fils de l’homme, venant dans des nuées, avec grande puissance et gloire ; et alors il enverra ses anges pour rassembler les élus des quatre vents, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel. » Ce qui est touché d’abord par cette description, ce qui voit se révéler sa caducité, sa fragilité, c’est toute la création : c’est le soleil et c’est la lune, ce sont les étoiles et tout le reste. Tout cela finalement n’a pas à exister absolument, tout cela n’a pas de valeur absolue, car tout cela peut être réduit à rien. Voici que vient le Fils de l’homme. Dans notre histoire bousculée, dans notre histoire qui doit prendre conscience que tout ce qui s’y inscrit à partir de l’homme est relatif et mortel, dans cette histoire-là, le Fils de l’homme porte désormais son action. Il est le Fils de l’homme, c’est-à-dire celui qui agit au nom de Dieu dans sa relation avec les hommes. Le Père lui donne cette grande puissance et cette gloire dont nous parle le texte, pour agir en son nom, c’est-à-dire pour rassembler les élus. Ce qui se réalise à travers l’histoire, c’est donc le rassemblement des hommes par Jésus, le Fils de l’homme. Dans cette histoire rava137


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gée, torturée, dramatique, dans cette histoire soumise à la mort, dans cette histoire où se réalise un enfantement, où l’Esprit continue à nous guider, et où nous pouvons nous laisser inspirer par lui, ce qui est en train de s’accomplir, c’est la construction du Royaume : le Fils de l’homme est en train de rassembler ceux qui lui appartiennent. Des quatre vents, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel, rien n’échappe à son autorité, à son pouvoir de rassemblement. C’est bien cela la profondeur dernière de notre histoire : à travers tout ce qui la travaille et qui est pour nous source de souffrance et de torture, à travers la réalité vécue jour après jour, en tout ce qui est source de joie et de découverte, dans la réalité quotidienne du monde, s’accomplit l’œuvre de rassemblement que le Christ opère: la construction du Royaume de Dieu, en mettant ensemble tous ceux qui lui appartiennent. Revenons maintenant à la question première posée par les disciples qui demandaient quels seront les signes. Ils ont été décrits pour nous permettre de nous situer dans notre histoire. Mais « quand cela va-t-il se faire », demandaient-ils d’abord ; quand le Temple sera-t-il détruit ? Quand l’histoire sera-t-elle achevée, oui, quand ? Voilà des questions qui surgissent dans notre esprit dans la mesure où nous nous laissons mobiliser par une curiosité inutile. Mais Jésus ne se soumet pas aux exigences de notre curiosité. Il nous dit, parce que c’est cela la chose utile, comment nous avons à vivre, pour vivre en vérité l’histoire qui est la nôtre. « Du figuier apprenez cette parabole : dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous comprenez que l’été est proche ; ainsi vous, lorsque vous verrez cela arriver, comprenez qu’il est proche, aux portes. En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. Quant à la date de ce jour, ou à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, personne que le Père. » 138


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Commençons par ce dernier verset. Jésus refuse d’entrer dans une question qui serait commandée par notre curiosité : quel est le jour où cela va finir ? Ce n’est pas une question à laquelle il doit répondre et ce n’est pas une question que nous avons à lui poser. Nous avons au contraire à entrer dans l’attitude qui est celle de Jésus lui-même, le Fils, abandonné au Père et disponible pour son œuvre. Dans la mesure où nous sommes ainsi, comme Jésus, abandonnés au Père et disponibles pour son œuvre, nous découvrons que ce n’est pas dans le futur que nous avons à projeter nos questions. Car ce qui doit advenir est déjà en train de se faire. Le rassemblement que Jésus, le Fils de l’homme, veut réaliser entre tous les hommes, est en train de s’accomplir. Jésus prend ici l’exemple du figuier : lorsqu’on voit ses feuilles pousser, cela indique que l’été est proche. Eh bien, ditil, nous sommes, nous qui vivons dans cette histoire telle que je viens de la décrire, nous qui pouvons vérifier les signes décisifs de cette histoire, nous sommes dans le temps où se réalise le rassemblement, l’accomplissement de l’histoire, la fin de l’histoire. Lorsque vous verrez cela arriver, lorsque vous verrez ces signes, et nous les voyons de tant de manières, comprenez qu’il est proche. Le Fils de l’homme est là, il vient, il est aux portes, il est en train de réaliser son œuvre. « Cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. » C’est donc dans le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus que tout se fonde définitivement. En passant de ce monde à son Père, Jésus entraîne le monde vers Dieu, il fait passer le monde à sa fin qui est Dieu, à travers les bouleversements et les drames quotidiens. À travers la mort, il fait passer ce monde à Dieu. En voyant tous ces signes, qui sont en fait des signes de la passion, de la mort et de la résurrection du Seigneur parmi nous, nous découvrons que Jésus est en train de réaliser sa Pâque ; nous découvrons que cela se révèle maintenant, avant que cette génération ne passe, c’est-à-dire dans 139


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notre génération comme à la génération précédente. En fait à chaque génération, Jésus est en train d’accomplir l’histoire, car il est celui qui l’achève en la ramenant à Dieu. Quelle doit donc être notre attitude, si nous comprenons cela ? C’est ce qui nous est dit dans les derniers versets. « Soyez sur vos gardes, veillez, car vous ne savez pas quand sera le moment. Il en sera comme d’un homme parti en voyage. Il a quitté sa maison, donné pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et au portier il a recommandé de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, de peur qu’arrivant à l’improviste, il ne vous trouve endormis. Et, ce que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez. » Jésus nous dit de vivre en veillant. Il dit que notre vie, si nous avons compris qu’elle est entraînée dans sa Pâque, est une vie dans laquelle nous avons à rester éveillés pour accueillir le maître de la maison qui ne cesse de venir. Un jour viendra finalement pour chacun de nous, de façon définitive, et il nous faut veiller pour l’accueillir au moment où il viendra. Et il vient, ce jour, non pas seulement dans notre vie individuelle, mais aussi pour accomplir le monde entier. Et nous l’accueillons en veillant, c’est-àdire aussi en étant prêts à collaborer pour notre part à son œuvre, préparant sa venue et faisant en sorte qu’au moment où il viendra, il puisse en nous et dans les autres, réaliser le rassemblement pour lequel le Père lui a donné tout pouvoir.


Septième journée

Première méditation

Prenez, ceci est mon corps (Mc 14, 17-31)

La figure de ce monde passe, chaque vie humaine va vers sa fin, l’histoire elle-même est en attente de son achèvement. C’est ce que nous avons entendu hier en prêtant notre attention au discours eschatologique de Jésus. Il nous disait que ce passage du monde, de l’histoire et de chaque vie humaine est un passage à Dieu. Une vie nouvelle dès lors s’enfante, et le Fils de l’homme rassemble les siens. S’il en va ainsi, c’est parce que Jésus est celui qui nous entraîne tous dans le passage. C’est en effet son passage à lui qui est le point de référence et la source de notre propre passage. Ce que nous avons à contempler encore dans l’évangile, ces deux derniers jours, ce sera précisément le passage, la Pâque du Seigneur, qui éclaire le passage s’opérant dans chaque vie personnelle, et le passage dans lequel s’accomplit pleinement l’histoire humaine. La Pâque de Jésus, c’est donc son mystère de mort et de résurrection, tel que lui-même l’a annoncé. Nous allons aujourd’hui nous fixer davantage sur le premier moment de cette Pâque : Jésus va à sa mort. Or, plutôt que d’y d’aller comme s’il s’agissait seulement d’un événement factuel qui lui serait imposé, Jésus veut au contraire prendre en ses propres mains et à partir de sa liberté, l’événement même de sa mort, pour nous le proposer comme un don. La mort de Jésus est le don de sa vie. C’est ce que nous voyons en particulier en lisant le récit de l’institution par Jésus de l’eucharistie. Nous prendrons ce matin pour guider notre réflexion et notre prière, 141


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le texte qui se trouve au chapitre 14 de l’évangile, du verset 17 au verset 31. C’est le récit du dernier repas de Jésus avec les siens, et à l’intérieur de ce repas, le récit de l’institution de l’eucharistie, en même temps d’ailleurs que de l’annonce de la trahison de Judas et de la prédiction du reniement de Pierre. Jésus, avant d’entrer dans sa mort et sa résurrection, célèbre avec les hommes, pour que ceux-ci continuent à le célébrer avec lui, le mystère du passage qui est pour lui l’acte dans lequel il se donne pour nous rassembler. Il nous donne sa vie pour que nous vivions de lui et que nous soyons, dès lors, inscrits pour toujours dans sa communion. La fin du discours eschatologique d’hier était une invitation à veiller, et sans doute pourrait-on dire que vivre l’eucharistie, célébrer l’eucharistie et la vivre au cœur de Église et au cœur du monde, c’est en quelque sorte veiller dans l’attente du Christ, puisque c’est accueillir continuellement l’acte par lequel il nous reprend en lui et nous rassemble avec lui, pour nous faire passer avec lui à la vraie vie. Le texte que nous lisons se divise en trois parties : il s’agit en premier lieu de la trahison de Judas, puis de l’institution de l’eucharistie, puis de la prédiction du reniement de Pierre — l’institution de l’eucharistie étant ainsi comme enserrée entre deux autres épisodes qui trouvent leur place au cours de la dernière Cène. Ainsi sont proposés deux autres discours de Jésus : l’un sur la trahison de Judas et l’autre sur le reniement de Pierre. Il y a là quelque chose d’assez impressionnant, lorsque nous essayons de comprendre la logique qui traverse ce récit. Car si, au cœur de ce récit Jésus fait le don total de lui-même, il y a, avant et après ce don, l’évocation de l’infidélité de ceux qui ont partagé de la manière la plus proche l’intimité de sa vie. Jésus se donne, et Jésus est trahi, n’est pas reconnu. Cependant tout cela se trouve repris à l’intérieur même de la communion de Jésus. Il se donne en communion et il reprend, à l’intérieur de 142


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l’acte de se donner, même la trahison et le reniement. Si Jésus célèbre ainsi l’eucharistie avant d’aller vers sa passion et vers sa mort, il nous invite à comprendre que tout se vit à travers l’élan qui traverse sa vie. Il va dire, en parlant de la trahison, que l’un des Douze est en train de le trahir, de le livrer ; mais plus radicalement, dans l’acte de celui qui le livre, c’est Jésus lui-même qui, par son acte, se livre, se donne, et en se livrant, recueille, pourrait-on dire, dans l’acte même de se livrer, la trahison de celui qui le livre. « Le soir venu, il arrive avec les Douze, et tandis qu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus leur dit : “En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera, un qui mange avec moi.” Ils devinrent tout tristes et ils se mirent à lui dire l’un après l’autre : “Serait-ce moi ?” Il leur dit : “C’est l’un des douze qui plonge avec moi sa main dans le même plat. Oui, le Fils de l’homme s’en va, selon ce qui est écrit de lui, mais malheur à cet homme-là par qui le Fils de l’homme est livré. Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître.” » C’est le soir, et l’évocation de l’heure indique déjà une certaine tonalité du récit : c’est le soir de la vie de Jésus, le soir où les forces obscures peuvent plus facilement se manifester contre lui. Jésus est là, comme tant d’autres soirs, avec les siens, les Douze. Et voici que, ce soir-là, Jésus, qui partage avec eux le repas de la Pâque leur déclare : « L’un de vous me livrera, un qui mange avec moi. » Il souligne clairement qu’il s’agit de l’un des Douze plongeant avec lui la main dans le plat. Le texte insiste sur cette proximité qu’il y a entre Jésus et celui qui le livre. Ce n’est pas en effet un de ses adversaires du dehors qui veut s’emparer de lui, le ravir, c’est un de ceux qui vivent dans le cercle le plus étroit de ses amis, c’est celui-là qui livre Jésus. L’infidélité, peut-on dire, est donc inscrite dans le cercle des plus proches de Jésus. Jésus vit son amitié, et le don de lui-même d’abord à l’intérieur d’un groupe dont il sait cependant qu’il contient un traître. 143


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Jésus porte donc, à l’intérieur de l’amitié qu’il offre aux siens, la douleur, la blessure de la trahison. Et l’amitié de Jésus continue à accompagner l’histoire qui porte en elle cette blessure. La trahison est d’autant plus interpellante que, lorsque Jésus a dit : « l’un de vous me trahira », ce sont tous les Douze qui se mettent à s’interroger : « Ils devinrent tout tristes et se mirent à lui dire, l’un après l’autre… » Aucun n’en est donc exclu, aucun ne peut laisser en dehors de soi cette question : « Serait-ce moi ? » Chacun est habité par cette question et découvre, en face de la parole de Jésus, qu’il pourrait bien s’agir de lui-même, que l’infidélité est inscrite d’une façon ou d’une autre dans son propre cœur. Ainsi vivant l’amitié de Jésus, ce don incomparable et sans retour que le Maître leur fait de lui-même, les disciples ont, eux, dans le repli de leur cœur, la possibilité de le trahir. Jésus souligne que ce qui se passe alors, c’est quelque chose qu’à un certain niveau, nous pourrions regarder simplement comme un événement qui se multiplie à l’intérieur de l’histoire des hommes. Il y a en effet tant de gestes de trahison. S’il y a ce soir-là un homme qui trahit, n’y en a-t-il pas tellement d’autres dans l’histoire des hommes ? Mais l’événement doit être lu à l’intérieur de l’acte de Dieu nous donnant son Fils : « Le Fils de l’homme s’en va, selon ce qui est écrit de lui. » C’est à cette histoire pécheresse et habitée par tant d’infidélités que Dieu donne son Fils, pour que ce Fils soit le rassembleur et accueille en lui, avec la douleur de la trahison, la capacité de réconcilier toutes les trahisons. Jésus est, parmi nous, celui qui ne cesse de se donner en réconciliant l’humanité au-delà de toutes ses trahisons. La communion qu’il donne est donc une communion qui englobe la faiblesse de l’homme et son infidélité. « Malheur à cet homme-là par qui le Fils de l’homme est livré, mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître. » La parole qu’ainsi nous lisons dans l’évangile, nous n’avons pas à la comprendre comme si elle énonçait quelque secret sur la destinée de 144


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Judas. Il ne s’agit pas de savoir ce qui se passera finalement pour Judas ; il s’agit de comprendre la profondeur terrible de l’acte qui a été posé ; c’est un acte qui est porteur de mort — mais tout péché est porteur de mort, toute trahison est porteuse de mort. Jésus vit son amour, vit le don de lui-même à l’intérieur d’une histoire où tant de gestes sont porteurs de mort. « Et, tandis qu’il mangeait, il prit du pain, le bénit, le rompit et le leur donna en disant : “Prenez, ceci est mon corps.” Puis, prenant une coupe, il rendit grâce et la leur donna, ils en burent tous. Il leur dit : “Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude. En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu’au jour où je boirai le vin nouveau dans le Royaume de Dieu.” » Dans l’évangile de Marc, rien ne nous est dit du repas pascal en lui-même, de la manducation de l’agneau. Où est-il donc, cet agneau qui doit être mangé le jour de la Pâque ? Nous pourrions nous poser la question, un peu comme Isaac lorsqu’il accompagne son père Abraham : « Où est donc l’agneau pour le sacrifice ? » Et ce jour-là, l’agneau, pour Abraham, c’était Isaac, son fils unique, que Dieu lui demandait de lui offrir. Aujourd’hui, et en chaque célébration de l’eucharistie, c’est Dieu même qui nous offre son Fils unique, qui nous abandonne son Fils pour que nous acceptions, en l’accueillant, en le recevant, d’être réconciliés par lui et d’entrer dans sa communion. Dans ce sacrifice, dans cette célébration de la Pâque, dans cette nouvelle Pâque que Jésus célèbre avec ses disciples, il est lui-même celui qui se donne et celui qui nous réconcilie avec Dieu, avec le Père. Jésus est celui qui nous fait passer de la mort à la vie et de ce monde au Père. La célébration de l’eucharistie est ce passage où Jésus, qui nous y précède et qui nous y engage, bénit le pain, rendant grâce à son Père pour le don qu’il lui fait de sa propre vie et de tous les siens Il se donne aux siens : « Il le rompit et le leur donna en disant : “Prenez, ceci est mon corps.” » En donnant le pain, Jésus se 145


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donne ; c’est lui-même qui se donne pour être la vie des siens. Nous savons que cela continue à nous accompagner dans tout le chemin de notre histoire. Jésus ne cesse de se donner, de telle sorte qu’en accueillant le don qu’il nous fait de lui-même, nous ayons sa vie en nous, nous recevions son corps en nous, pour vivre de sa vie et de son Esprit. « Puis, prenant une coupe, il la leur donna, ils en burent tous, il leur dit : “Ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude.” » Le sang que Jésus donne, c’est évidemment le symbole de sa propre vie, c’est la réalité de sa propre vie, offerte pour que nous ayons sa vie en nous. Une vie qui nous ouvre désormais, et de façon définitive, à l’alliance de Dieu, grâce au sang de l’alliance. C’est donc le Fils de Dieu lui-même qui nous offre sa vie pour que nous soyons pour toujours dans la communion la plus profonde avec lui. Recevant en nous la vie du Fils unique, voici que nous sommes comme engendrés à notre vie filiale ; nous voici réconciliés avec Dieu et partageant, dès à présent et pour toujours, sa propre vie. Le sang que Jésus nous donne, c’est le sang qu’il répand pour une multitude, c’est-à-dire pour tous les hommes. En se donnant, Jésus veut dès lors rejoindre l’humanité tout entière. Tous les hommes sont en fait ceux que le Père lui donne pour les rassembler dans le Royaume, ce Royaume de Dieu qu’il est venu annoncer et qu’il ne cesse d’accomplir en y accueillant tous ses frères. « En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu’au jour où je boirai le vin nouveau dans le Royaume de Dieu. » Ce Royaume de Dieu, Jésus, à partir de cette célébration de l’eucharistie, de sa Pâque, est en train de l’accomplir et ne cesse de l’accomplir désormais à travers tous les chemins de l’histoire humaine, à jamais. Jésus continue à boire le produit de la vigne, il continue à vivre dans la communion avec nous en célébrant le Royaume de Dieu qui se réalise progressivement au cours de l’histoire par sa présence à lui, par le don qu’il fait 146


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de son corps et de son sang, par l’eucharistie qu’il célèbre au milieu des siens. Mais après l’institution de l’eucharistie qui nous communique le don offert par Jésus et qui est Jésus lui-même se donnant à nous pour être notre vie, nous voici renvoyés encore une fois à la fragilité qui habite chaque personne humaine : après la fragilité de Judas, qui va jusqu’à l’infidélité, jusqu’à la trahison, voici maintenant la fragilité de Pierre, qui a été tellement proche de Jésus, tellement objet de confiance de la part de son Seigneur, Pierre à qui Jésus annonce qu’il va le renier. Au moment où Jésus vit de la manière la plus dense, pourrait-on dire, sa présence de communion aux siens, au moment où il célèbre le don total qu’il veut faire de lui-même à chacun d’entre eux pour les renouveler, pour les rassembler, pour vivre ensemble de la même vie, il perçoit avec une acuité toute particulière la profondeur de la solitude dans laquelle il est laissé, dans laquelle nous le laissons. Jésus qui se donne pour nous renouveler tous dans sa communion, perçoit combien nous sommes habités par le démon du reniement ou du rejet, de la séparation et de la division. La célébration de l’eucharistie de Jésus se fait maintenant encore au sein de communautés habitées par la division, par le rejet, par la distance volontaire, par l’incapacité d’aimer. Et c’est cependant à l’intérieur de cette humanité incapable d’aimer que Jésus ne cesse de renouveler les gestes de son amour pour reprendre à l’intérieur de cet amour notre pauvre humanité si incapable d’aimer. « Après le chant des psaumes, ils partirent pour le Mont des Oliviers. Et Jésus leur dit : “Tous vous allez succomber. Car il est écrit : je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées.” » Avant de reparler de Pierre, il nous est bon de nous rendre compte qu’il ne s’agit pas seulement ici de deux personnes précises : Judas et Pierre. Pour Judas, la question était déjà claire, puisque tous s’interrogeaient à propos de l’affirmation de Jésus. Ici encore, 147


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Jésus parle de tous : « tous vous allez succomber ». C’est donc le moment de la dispersion : tous vont percevoir en eux-mêmes la fragilité qui les rend incapables de suivre Jésus. Il leur a dit : venez, suivez-moi. « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il prenne sa croix. » Le moment de la croix est arrivé, et voici que tous s’enfuient, et Jésus est seul à devoir affronter la croix. « Tous, vous allez succomber ; car il est écrit : “Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées.” Mais après ma résurrection, je vous précèderai en Galilée. » Jésus ne reste donc pas sur la déclaration qui invite chacun à découvrir sa fragilité, il annonce que le moment de la fragilité est un moment qui doit et peut être à son tour dépassé : en effet, il retrouvera les siens. S’ils se dispersent, s’ils l’abandonnent, s’ils prennent distance d’avec lui, Jésus cependant sait qu’il les retrouvera, il les rassemblera. Car Jésus qui s’est donné à eux veut être pour toujours celui qui rassemble dans son Royaume ceux que le Père lui a donnés. « Pierre lui dit : “Même si tous succombent, du moins, pas moi.” Jésus lui dit : “En vérité, je te le dis, toi, aujourd’hui, cette nuit même avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois.” Mais lui reprenait de plus belle : “Dussé-je mourir avec toi, non, je ne te renierai pas.” Et tous disaient de même. » Voici donc maintenant que l’objectif se centre sur la personne de Pierre, mais, à nouveau, comme nous le voyons affirmé dans la dernière phrase, il s’agit de nous faire découvrir dans l’histoire de Pierre une histoire qui est, au fond, l’histoire de tous : « tous disaient de même ». Que se passe-t-il en ce moment ? Pierre croit pouvoir découvrir en lui une capacité de fidélité dont il serait lui-même le maître et dont il disposerait par lui-même : « même si tous succombent, du moins pas moi ». Il y a chez lui un sentiment de supériorité, une assurance qui croit découvrir en soi le pouvoir d’être fidèle à Jésus sans défaillance. Nous savons combien cela est dangereux, parce que cela ne répond pas à la consistance de notre cœur. Si nous croyons découvrir en nous la force d’être fi148


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dèles sans défaillance, voilà qui nous rendrait incapables d’accueillir cette fidélité de celui-là seul qui peut nous la donner. Ce qui nous convient, c’est de reconnaître en face de Jésus, avec humilité, la fragilité de notre cœur. Mais voilà justement ce qui manque à Pierre à ce moment : de reconnaître la fragilité de son cœur, parce qu’il croit pouvoir trouver en lui l’assurance dont il a besoin. Jésus lui parle alors avec grande vérité : « Toi, aujourd’hui, cette nuit même avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Renier, notons-le, ce n’est pas une petite affaire, ce n’est pas simplement laisser échapper deux trois phrases. Bien sûr, c’est à cause des circonstances que Pierre se laisse « coincer », mais renier, c’est tout de même proclamer une chose assez décisive : de l’histoire de Jésus, moi je n’ai que faire ; il a son histoire, et moi j’ai la mienne, ce sont deux réalités qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. C’est bien cela en effet que Pierre va dire: moi, je ne veux rien savoir de lui, laissez-moi vivre ma vie tout seul. Et c’est cela que Jésus lui annonce, quelque chose d’assez décisif, certes, pour la vérité de sa relation à Jésus. Il lui dit qu’il va en quelque sorte se couper volontairement de cette relation, qu’il va décider d’en faire abstraction. En entendant ces paroles, ne sommes-nous pas mis en face d’une question très profonde et qui nous concerne? Est-il vrai que je suis capable de séparer mon histoire de celle de Jésus, de comprendre mon histoire indépendamment de celle de Jésus, de fermer les yeux sur l’histoire de Jésus pour être tranquille dans ma propre histoire ? N’est-ce pas cela dont Jésus me parle lorsque, dans ce passage de l’évangile, il m’invite à comprendre ce qui m’est dit à travers les paroles adressée à Pierre ? Pierre réagit, nous dit l’évangile, en ne faisant que réaffirmer avec d’autant plus de force l’assurance qu’il croit pouvoir nourrir en lui : « dussé-je mourir avec toi ». Il y a dans ces paroles un engagement très fort, car les mots prononcés signifient : je suis prêt réellement à perdre ma vie pour toi, je ne te lâcherai pas, 149


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jamais je ne te renierai pas, car moi, je t’appartiens et je ne désire pas m’éloigner de toi ; je ne désire pas que ma vie aille dans une autre direction que la tienne ; s’il faut mourir pour cela, je suis prêt à mourir. Nous savons comment cela a, ensuite, été vécu. Ainsi sommes-nous invités à découvrir la fragilité que nous portons en nous, ce qui nous fait nous tourner vers le Seigneur dans notre prière avec une grande humilité, en lui demandant d’être lui-même celui qui nous conforte, celui qui ne permet pas que nous nous séparions de lui, lui qui continue à nous offrir la conviction et la certitude de sa présence, en continuant à nous donner la force de son amour pour que nous restions unis à lui.


Deuxième méditation

Vraiment cet homme était Fils de Dieu ! (Mc 15, 20-41)

Nous continuons notre contemplation de la Passion et de la mort de Jésus. Après avoir regardé ce que l’évangile nous dit du dernier repas de Jésus, nous nous déplacerons maintenant au chapitre 15, en commençant notre lecture au milieu du verset 20 et en la poursuivant jusqu’au verset 41. Jésus a été arrêté, après l’agonie dans le jardin ; puis il a été soumis au procès du Sanhédrin et du grand prêtre, puis au procès du préteur romain, Pilate. Entre-temps, Pierre a renié trois fois son maître, et tous se sont enfuis au moment de l’arrestation. Ce qui apparaît lorsqu’on traverse ainsi le récit de la Passion de Jésus, c’est combien la personne de Jésus est et reste continuellement au centre de l’histoire. Comme si tous les autres tournaient autour de ce centre, chacun à son tour vivant sa relation avec Jésus, son histoire avec lui. On voit donc se succéder une série de brefs récits qui s’enchaînent les uns aux autres, et chaque fois Jésus est là. À côté de lui, en face de lui et autour de lui apparaissent d’autres personnes qui, d’une façon ou d’une autre, sont rattachées à son histoire. Jésus, dans l’évangile de saint Marc, nous est par ailleurs présenté d’une manière particulièrement silencieuse. Il répond d’abord à ceux qui l’arrêtent; puis il répond au grand Prêtre: « Je le suis [le Christ], et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite de la Puissance et venir sur les nuées du ciel. » Il répond à Pilate qui lui demande « Es-tu le roi des Juifs ? — Tu le dis. » C’est tout ce que Jésus prononce comme paroles, dans tout le chemin de sa pas151


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

sion. Il y a donc une présence très forte de Jésus, mais qui ne se traduit pas avant tout dans des paroles prononcées. Ce qui s’impose est l’acte de présence de sa personne qui est là, du début à la fin du récit de la Passion et de la mort. Si tous les autres, d’une façon ou d’une autre, sont en relation avec Jésus, nous comprenons par là qu’ils appartiennent à l’histoire de Jésus. Qu’est-ce que Pilate sinon quelqu’un qui, à sa manière, appartient à l’histoire de Jésus? Qu’est ce que Caïphe, qu’est-ce que Pierre, que sont les soldats qui viennent l’arrêter, les personnes qui se moquent de lui lorsqu’il est au sommet de la croix, sinon des personnes qui appartiennent à l’histoire de Jésus ? Et cela exerce notre regard, de telle sorte que nous comprenions combien Jésus, au centre de l’histoire, situe chacun dans sa vérité, révélant à chacun à la fois son inconsistance et son péché, et en même temps, l’appel qui habite sa vie, la vérité de cette vie consistant à se situer en vérité en face de ce Jésus qui, dans le récit, est opprimé, torturé, mis à mort, et qui cependant reste là pour nous. Fixons donc notre regard, comme nous y invite l’évangile, sur Jésus, qui est au cœur de l’histoire du salut, sur Jésus de qui vient le salut de tous. Commençons maintenant notre lecture au moment où Jésus a été condamné et se met en route vers le Calvaire. « Ils le mènent dehors afin de le crucifier.» Ce terme «dehors» est déjà très parlant, car il signifie que Jésus est exclu. N’est-il pas celui que d’une certaine manière, on voudrait exclure de notre histoire, comme on le mène en dehors de la ville, comme quelqu’un qui n’appartient pas à l’histoire de ce peuple choisi, aimé par Dieu. Jésus est l’exclu, celui qui est conduit dehors; et c’est à partir de son « être dehors » que Jésus ouvre cette histoire qui n’était encore que l’histoire du peuple de la promesse, à une histoire plus universelle. Il est « dehors », ce qui signifie en effet qu’il va à la rencontre de tous, qu’il ne s’identifie plus seulement avec l’histoire juive, mais qu’il offre à l’intérieur de cette attente du peuple juif, sa présence à l’espérance de tous les hommes. 152


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«Ils requièrent pour porter sa croix Simon de Cyrène, père d’Alexandre et de Rufus, qui passait par là. Ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : lieu du crâne. » Je parlais de certaines personnes qui apparaissent à certains moments et qui sont là, dans une relation déterminée à Jésus. C’est bien le cas de Simon de Cyrène. Son histoire est tellement définie par Jésus que l’on connaît pour cela le nom de ses fils, devenus sans doute chrétiens, Alexandre et Rufus. Nous avons donc affaire à quelqu’un dont la rencontre avec Jésus semble déterminante pour le reste de sa vie. Ce que cet homme vit ce jour-là, c’est quelque chose qui peut d’abord lui paraître déplaisant : il revient des champs, il a sans doute envie de se reposer, et on le mobilise pour porter la croix avec Jésus. Il est donc comme violenté dans la disposition qu’il devrait avoir de lui-même. Quelque chose semble lui être imposé, et, pour la plupart des hommes, n’est-ce pas ainsi souvent qu’ils comprennent leur débat avec la croix, leur relation aux croix qui jalonnent leur existence. La croix n’est-elle pas quelque chose qui vous tombe dessus, sur quoi vous n’avez pas à poser de jugement ni d’acte de liberté? Il s’agit seulement d’« encaisser». Mais voilà que l’épisode peu à peu s’éclaire. Peu à peu, Simon de Cyrène porte la croix avec Jésus. Bien plus, Jésus et Simon de Cyrène deviennent deux hommes ensemble pour porter la même croix. Lorsque Jésus nous dit : « Celui qui veut venir derrière moi, qu’il prenne sa croix… », on pourrait alors prolonger encore cette parole et entendre Jésus énoncer : qu’il vienne, et nous porterons ensemble la même croix. C’est en fait avec Jésus que se portent toutes les croix, car en portant sa croix, la croix du monde à sauver qu’il a prise sur ses épaules, rien d’autre ne pourrait encore nous être offert à porter, sinon ce que Jésus déjà est en train de porter, et qu’il nous demande de porter avec lui. Jésus arrive au Golgotha, le lieu où va être dressée la croix. « Ils lui donnaient du vin parfumé de myrrhe, mais il n’en prit pas. » Le geste décrit est celui que l’on pose pour les condamnés, pour 153


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adoucir leurs souffrances, pour atténuer quelque peu leur sensibilité à la douleur. Jésus n’entre pas dans cette perspective, il veut vivre jusqu’au bout ce que les hommes lui imposent de vivre, ce que lui-même désire vivre par amour pour les hommes. « Puis ils le crucifient, partagent ses vêtements, tirant au sort ce qui reviendrait à chacun. C’était la troisième heure quand ils le crucifièrent. L’inscription qui indiquait le motif de sa condamnation était libellée : “Le roi des Juifs”. Avec lui, ils crucifient deux brigands, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. » Jésus est mis en croix et c’est un moment, pour peu que nous réussissions à nous le représenter, qui est chargé d’une tension dramatique extrême, Jésus cloué à la croix. Ce Jésus qu’on met ainsi à mort de manière ignominieuse est aussi celui que l’on dépouille de tout ce qui peut lui appartenir. On se partage ses vêtements, rien ne lui appartient plus désormais; les hommes se sont emparés de tout ce qui pouvait être sien. Jésus est donc celui qui va vers le Père dans le dépouillement le plus radical, celui qui s’abandonne entre nos mains en se laissant dépouiller par tous nos gestes rapaces, nos gestes de cupidité, auxquels s’oppose la pauvreté radicale du Seigneur Jésus entrant dans sa mort. C’est la troisième heure, c’est-à-dire neuf heures du matin, au moment où Jésus est mis en croix. Et, nous dit l’évangile, est indiqué au-dessus de la croix le motif de la condamnation de Jésus : « Le roi des Juifs ». Cette indication est évidemment très conforme au message que donne l’évangile, car cette affirmation répète le contenu même de la prédication de Jésus : il est venu pour annoncer le Royaume, pour conquérir tous ceux qui croiraient en lui. Quel que soit l’esprit dans lequel cette inscription a été libellée, elle dit la vérité sur la mort de Jésus dans sa réalité la plus paradoxale : comment en effet peut-on regarder quelqu’un mis en croix et qui meurt sans défense, tout en identifiant cet homme avec le « roi des Juifs », venu annoncer un Royaume nouveau, qui est offert aux hommes dans la mesure où ils ac154


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ceptent d’y entrer en convertissant leur cœur ? « Convertissezvous et croyez à l’Évangile. » C’est bien la condition première de l’entrée dans le Royaume. Combien sont-ils, ceux qui font partie de ce Royaume ? Quelle apparence peut avoir ce Royaume, maintenant que Jésus est cloué en croix, maintenant que tous ceux qui l’avaient suivi, qui étaient attachés à lui, sont rentrés dans l’obscurité, car on ne les voit plus ? Quel est donc ce Royaume, habité par celui qui l’annonce et qui est sur le point de mourir? Quel est donc le Royaume dans lequel Jésus veut nous faire entrer? Un Royaume qui n’a rien de commun avec les royaumes de la terre, lesquels se posent souvent par leur capacité de violence, ou au moins, d’auto-affirmation. Jésus est celui qui nous ouvre un Royaume, dans la mesure où nous acceptons avec lui de l’accueillir de Dieu. Ce Royaume n’est donc pas le résultat de nos efforts, parce que nous aurions eu à le construire ; il est un don que nous avons à accueillir, et que Jésus accueille en notre nom, nous demandant de l’accueillir avec lui. En mourant sur la croix et en allant vers le Père, Jésus instaure définitivement ce Royaume qui doit s’implanter aussi dans l’histoire des hommes. Et puis il y a, à la droite de Jésus et à sa gauche, deux brigands, nous dit le texte. Eux aussi appartiennent désormais à l’histoire de Jésus. Tout le monde appartient donc à l’histoire de Jésus, y compris les brigands, et non pas d’une manière extérieure puisqu’ils sont avec luisur la croix. Jésus partage une sorte d’alliance, de proximité, de partage du même sort avec les deux brigands. C’est qu’en réalisant son Royaume, et en y entrant, il veut y introduire tous ceux qui ont partie liée avec lui, personne ne pouvant dès lors en être exclu, les brigands pas plus que les autres ; tous ont à voir avec l’histoire de Jésus, ont à accueillir le salut qui vient de Jésus. « Des passants l’injuriaient, en hochant la tête en disant : “Eh toi qui détruis le sanctuaire et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi155


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

même en descendant de la croix.” Pareillement les grands prêtres se gaussaient entre eux avec les scribes et disaient : “Il en a sauvé d’autres, il ne peut se sauver lui-même. Que le Christ, le roi d’Israël, descende maintenant de la croix, pour que nous voyions et que nous croyions.” Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’outrageaient. » Tous ceux qui appartiennent ainsi à l’histoire de Jésus, tels que nous les voyons décrits dans l’évangile, ne semblent guère avoir partie liée avec lui. Ils y appartiennent en s’opposant à lui, en le raillant, en se moquant de lui. Et cependant, si nous voyons les choses à partir de Jésus, c’est ainsi que Jésus les accueille dans son histoire, qu’il accepte qu’ils soient gratifiés de ce qu’il veut réaliser pour tous les hommes, c’est-à-dire le don de sa vie. C’est pour eux aussi qu’il la donne ! En se laissant frapper, ou meurtrir, ou martyriser, en se laissant torturer par ceux qui l’entourent, en se laissant moquer par eux, Jésus reprend donc toute leur pauvre vie à l’intérieur de son don ; il surmonte en quelque sorte ce que ces attitudes humaines ont de destructeur, en le reprenant à l’intérieur du don qu’il fait de lui-même et qui rejoint le cœur de chacun, car c’est pour tous que Jésus veut mourir. Il donne son corps et son sang, comme il l’a dit lors du dernier repas, en rançon pour la multitude, c’est-à-dire pour tous les hommes. L’acte de présence de Jésus, dont je parlais en indiquant combien tous gravitent autour de lui, c’est un acte de présence et donc pas une présence passive, un acte de présence et un acte d’amour de Jésus dans sa relation avec tous ceux qui l’entourent . Il y a tout d’abord les passants qui hochent la tête, qui injurient Jésus en lui rappelant ce qu’il a dit : « Détruisez ce Temple, je le rebâtirai en trois jours. » Et en parlant ainsi, Jésus indiquait la nouveauté de ce qui, maintenant justement, est en train de s’accomplir : désormais ce ne sera plus le Temple de Jérusalem qui sera le lieu central du culte, mais c’est dans son propre corps que le culte sera rendu à Dieu. C’est donc aussi 156


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dans la mesure où nous voulons entrer à notre tour dans les attitudes et dans les sentiments du Seigneur, que nous pouvons rendre en lui notre culte à Dieu, car c’est dans le don de sa personne que Jésus réalise l’alliance. Le Temple, celui qui est fait de pierres, doit désormais céder la place à celui qui est fait de chair et d’esprit. Jésus est le centre du culte que nous avons à rendre à Dieu, et c’est cela qu’il est en train d’accomplir : ce culte, ce don à son Père, ce passage à lui — « en trois jours je le rebâtirai ». Jésus ne passe par la mort que pour pouvoir se manifester à nous comme le vivant, le ressuscité. La provocation adressée à Jésus — « Sauve-toi toi-même » — s’oppose radicalement à ce que le Seigneur a déclaré de façon solennelle. Ce n’est pas en « se sauvant lui-même » et en descendant de la croix, que Jésus accomplirait son message. Non, ce n’est pas ainsi que l’on entre dans le Royaume : en se sauvant soi-même. L’invitation faite à ceux qui le suivent disait exactement l’inverse : « Celui qui sauve sa vie la perd, celui qui perd sa vie, celui-là la sauvera. » C’est donc en perdant sa vie, en offrant sa vie par amour pour chacun de nous que Jésus est, non pas seulement source de salut pour lui-même, mais principe de salut pour tous ceux qui accueillent son don. Les grands prêtres se gaussent également de lui avec les scribes, et ils lui jettent ces remarques : « il en a sauvé d’autres ». N’est-ce pas ainsi, en effet, que les choses se passaient, semble-t-il, au temps de ses équipées en Galilée ? Il allait à la rencontre des hommes, et il leur apportait le salut. Mais comment peut-il être encore principe de salut pour les autres puisqu’il ne peut pas se sauver lui-même ? Comment Jésus pourrait-il être reconnu comme le Sauveur, puisque lui-même est ainsi mis en échec ? « Que le Christ, le Roi d’Israël descende maintenant de la croix pour que nous voyions et que nous croyions. » Si nous commençons notre réflexion par ce dernier mot : « que nous croyions », nous nous rendons compte combien vide 157


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

serait le fameux acte de foi qu’ils se déclarent prêts à proclamer. Croire ? Qu’est-ce que serait leur foi ? La foi en quelqu’un qui fait des actions particulières conformément à leur propre désir, car c’est à eux de décider ce que le Christ devrait faire. Mais quel acte de foi serait-ce, là ? Lorsque Jésus demande de croire, il demande justement de se confier à Dieu et non plus à sa propre pensée, à ses propres exigences, et à sa propre vision des choses. Jésus ne veut pas descendre de la croix, parce que descendre de la croix, ce serait simplement se jouer de notre histoire ; ce serait entrer dans notre histoire pour ne pas la porter jusqu’au bout. Refuser de mourir, pour Jésus, ce serait ne pas respecter la vie de l’homme, qui est une vie mortelle. Tout homme passe par la mort. Jésus nous précède désormais dans la mort, et il accueille notre mort dans la sienne. La mort de Jésus est le passage par lequel il nous entraîne tous vers Dieu. Descendre de la croix, pour Jésus, quelle sottise ce serait ! Pour quoi faire ensuite ? Il y aurait là une manière tellement superficielle de comprendre le mystère de Dieu et le mystère de l’homme. Jésus, lui, respecte et le mystère de l’homme et le mystère de Dieu. Il respecte le mystère de l’homme en se livrant aux mains des hommes, et le mystère de Dieu, en se laissant conduire par l’amour du Père qui le remet entre nos mains. « Quand il fut la sixième heure, l’obscurité se fit sur la terre entière, jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus clama en un grand cri : “Eloï, Eloï, lamma sabaqthani”, ce qui se traduit : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Certains des assistants disaient en l’entendant : “Voilà qu’il appelle Élie.” Quelqu’un courut tremper une éponge dans du vinaigre, et, l’ayant mise au bout d’un roseau, il lui donnait à boire en disant : “Laissez, voyons si Élie va venir le descendre.” » C’est la sixième heure, c’est-à-dire midi, le milieu du jour, le moment où le soleil normalement éclaire la terre de toute sa clarté. Or voici qu’en ce jour-là, à l’heure de midi, c’est l’obscurité qui envahit 158


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la terre, jusqu’à la neuvième heure (trois heures), l’heure où Jésus meurt sur la croix. Ne peut-on y voir une manifestation symbolique de la tension qui envahit la création tout entière ? Celui qui est notre lumière est en train de mourir, comment pourrions-nous découvrir encore la lumière ? C’est l’heure de l’obscurité. Jésus à la neuvième heure, au moment de mourir, clame en un grand cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Nous savons que ce cri de Jésus a été souvent cité pour évoquer en même temps la profondeur de l’expérience que vit à ce moment le Seigneur. Sans doute n’est-il pas tellement simple de comprendre comment Jésus vit cela. Essayons seulement de nous laisser guider par ce que dit le texte lui-même. Jésus nous parle d’un abandon, mais il le dit en entamant le psaume 22. De quel genre d’abandon peut-il s’agir, sinon de cette sorte de détresse de Jésus sur la croix où, environné par tant de manifestations du péché, de la clôture du cœur de l’homme devant l’amour et devant la présence de Dieu, Jésus se voit comme inondé par tout ce qui l’entoure ? Il vit ainsi sa solidarité totale avec tous les hommes : venu pour vivre pleinement la vie humaine et pour assumer en lui toute l’humanité, de telle sorte qu’il ne se dissocie en rien de quoi que ce soit d’humain. Sur aucune réalité humaine Jésus ne peut dire : cela ne m’intéresse pas. Il se rend ainsi « passif » du péché des hommes, et c’est ainsi qu’il nous apparaît sur la croix : Jésus agressé par la violence du péché, est plongé en quelque sorte dans une espèce de gouffre symbolisant le péché de l’homme qui ignore Dieu. Ce que Jésus dit à ce moment n’est rien d’autre qu’une prière, car c’est à Dieu qu’il s’adresse. Et ce qu’il dit, c’est sa confiance totale en son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Jésus confie donc à son Père la détresse qui l’habite, une détresse qui s’inscrit au cœur de l’histoire des hommes. Jésus la confie à son Père dans un acte de totale remise de soi, 159


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et d’une confiance sans faille. Il suffit d’ailleurs que nous lisions le psaume 22 jusqu’au bout pour comprendre quelle est l’assurance qui habite la parole de Jésus lorsqu’il s’adresse ainsi à son Père. « Je sais qu’il ne dédaigne pas la pauvreté du pauvre, mais que, invoqué par lui, il l’écoute. » Jésus se sait écouté par son Père, et, en se confiant à lui, c’est toute l’humanité, l’humanité plongée dans le péché, que le Fils de Dieu confie à son Père. Suit alors la réaction que nous donne l’évangile : il appelle Élie, et on lui donne un roseau, en lui présentant une éponge plongée dans le vinaigre : « Voyons si Élie va venir le descendre. » Mais continuons notre lecture en abordant les derniers versets. « Or, Jésus, jetant un grand cri, expira, et le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas. Voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion qui se tenait en face de lui s’écria : “Vraiment, cet homme était Fils de Dieu.” » Après s’être tourné vers son Père, lui confiant son abandon et l’obscurité qui est inscrite dans l’histoire pécheresse des hommes, Jésus maintenant retourne vers son Père, et il jette un grand cri : c’est toute sa vie qui s’offre ainsi à Dieu. Le voile du sanctuaire — ce voile qui empêchait d’avoir un accès immédiat au lieu où réside l’Arche de l’Alliance (c’est-à-dire le signe de la présence de Dieu) — se déchire, nous ouvrant à la révélation définitive de Dieu inscrite dans la mort de son Fils. Si nous la regardons, et si nous y entrons, la mort de Jésus révèle de façon définitive la présence et l’amour de Dieu. Et voilà pourquoi, immédiatement, nous dit l’évangile, le centurion s’écrie : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu. » Il s’agit d’un centurion, c’est-à-dire de quelqu’un qui n’appartient pas au peuple de l’Alliance ; ce sont donc les païens eux-mêmes qui sont appelés à reconnaître dans la foi Jésus comme le Fils de Dieu donné à notre histoire. Si nous nous rappelons comment l’évangile commençait — « Commencement de la bonne nouvelle de Jésus, Christ, Fils de Dieu » — alors que, dans la Transfiguration, le Père nous a désigné Jésus 160


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en l’appelant son Fils, maintenant c’est dans l’acte de foi de ce centurion que s’exprime l’adhésion à Jésus comme Fils de Dieu. « Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, entre autres Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui le suivaient et le servaient lorsqu’il était en Galilée, beaucoup d’autres encore qui étaient montées avec lui à Jérusalem. » Nous avons dit tout à l’heure que Jésus semblait seul, et cependant l’évangile évoque la présence de ces femmes, regardant la croix de Jésus, où il vient de se donner jusqu’au bout par amour. Il s’agit des femmes qui l’ont suivi, qui l’ont accompagné au moins dans certains de ses voyages en Galilée. Elles sont là, regardant à distance, une distance qui est sans doute l’expression de leur respect et de leur profonde révérence pour celui en qui elles reconnaissent leur Seigneur. Leur regard ne parvient pas encore à comprendre toute la portée de ce qui se passe, et cependant elles commencent cet acte de contemplation qui sera le nôtre ce soir, et qui est la contemplation de Église et de tous les chrétiens. La croix du Christ est désormais l’objet privilégié de notre contemplation, car en regardant le Fils de Dieu sur la croix, nous adhérons à l’affirmation du centurion : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu. »


Huitième journée

Première méditation

Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur (Mc 16, 1-8)

Aujourd’hui, le thème de notre prière se trouve dans le chapitre 16 de l’évangile: c’est le message de la résurrection. Lorsque nous avons développé ce qu’on peut appeler la partie centrale de saint Marc, nous avons entendu Jésus annoncer sa mort et sa résurrection. Puis, lors de la Transfiguration, la résurrection de Jésus nous a été en quelque sorte manifestée. Dans ce contexte, cependant, l’évangile nous disait que les disciples se demandaient ce que cela peut bien vouloir dire, ressusciter d’entre les morts. Cet aspect du message évangélique est la nouveauté par excellence: la résurrection de Jésus, victoire en lui de la vie sur la mort et donc manifestation d’une vie qui est la vie même de Dieu, offerte en lui à tous les hommes. C’est ce qui nous était montré au moment de la Transfiguration, mais Jésus devait encore prendre la route de Jérusalem pour être traduit en jugement, être condamné et mis à mort. Maintenant, nous sommes au terme de l’évangile, où va se révéler ce que veut dire«ressusciter d’entre les morts ». C’est le moment où tout le reste, en quelque sorte, est fondé dans la présence parmi nous de celui qui nous permet d’actualiser le message évangélique, de le lire dans sa lumière, de le comprendre en dialogue avec lui, de le recevoir de lui, de sa présence vivante au milieu de nous. Tout l’évangile est écrit dans la lumière et la présence du Christ ressuscité; mais reprenant, à l’intérieur de cette lumière, tout le chemin suivi par Jésus, voici que 163


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l’histoire elle-même nous conduit à la résurrection du Seigneur comme ce qui doit s’inscrire, en la fondant, dans nos histoires d’hommes. Ce message de la résurrection, nous le voyons, dans tous les évangiles, confié aux femmes. Elles semblent alors relayer les apôtres, les Douze. À partir du moment où ceux-ci sont dispersés, nous ne les retrouvons plus à proximité du Seigneur. Ce sont les femmes, nous l’avons vu hier, qui sont là, à distance de la croix, regardant Jésus mort. Et ce sont elles qui, le matin de Pâques, se rendent au sépulcre pour honorer son corps. Elles font le trait d’union, dans le temps de notre histoire, entre sa mort et sa résurrection. Les femmes qui ont accompagné Jésus dans son ministère, maintenant se tiennent le plus près de lui en ce moment décisif de son histoire et de notre histoire. Comme si elles étaient, de par leur vocation même, et de par leur manière de se rapporter au Seigneur, plus sensibles à ce qu’il éprouvait en ces moments décisifs, et plus immédiatement liées au mystère de la mort et de la vie. C’est sans doute là un des aspects les plus importants de la vocation de la femme dans le monde et dans l’Église. Jésus va faire de ces femmes, dans une époque où leur témoignage n’était pas reçu au tribunal (elles n’étaient pas considérées comme témoins valables, peut-on dire, aux yeux de la loi), les premiers témoins de la résurrection, c’est-à-dire de l’affirmation centrale de notre foi. Ce sont elles qui sont en premier lieu porteuses de cette nouvelle. Ne découvrons-nous pas ainsi à nouveau une dimension décisive de la vocation de la femme dans la vie de l’Église ? Être celle qui transmet la foi et qui l’accompagne, qui l’éduque, et qui, grâce au don de la foi, participe à la maternité de l’Église, portant en elle quelque chose de cette maternité. Nous pouvons laisser ces pensées nous habiter si nous le désirons, et les traduire en action de grâce et en accueil du don de Dieu. Nous allons prendre maintenant la toute première partie du chapitre 16 de l’évangile, jusqu’au verset 8. Il semble que ce soit 164


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le seul texte de ce chapitre, à l’origine. C’est ce qu’on peut considérer comme le texte final de l’évangile, à quoi a été ensuite ajoutée la conclusion même. De toute manière nous allons prendre l’évangile tel qu’il nous est transmis, en lisant ce matin les huit premiers versets du chapitre 16, et en réservant le reste pour tout à l’heure. « Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps. Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont àla tombe, le soleil s’étant levé. Elles se disaient entre elles : “Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau ?” » Voici donc la situation telle qu’elle nous est décrite au point de départ. Peut-être pouvonsnous souligner quelques passages de ce texte. Il y a tout d’abord l’affirmation implicite, mais dans sa réalité presque brutale, d’une pierre qui, désormais, ferme le tombeau. Évocation de ce que la mort a d’insurmontable, d’indéplaçable, de décisif, de définitif. Pour les vivants que nous sommes, il n’y a pas d’accès au domaine des morts. Ce sont comme deux mondes juxtaposés, différents, impénétrables, ainsi que le pensait en général le monde juif. Jésus est désormais dans le domaine des morts, et il n’y a plus de passage, au moins apparemment, entre lui et nous : une pierre barre l’accès à son corps même. L’histoire humaine n’est-elle pas faite de tant de tombeaux recouverts par des pierres qui déclarent, par leur simple présence, que désormais la communication est devenue impossible ? Pour ceux qui sont morts, l’histoire est finie, et nous allons de l’avant, nous les vivants, en attendant notre tour, car chacun de nous, un jour, verra son cadavre enfoui sous la pierre, et notre tombeau, à son tour, sera fermé. Image de l’histoire des hommes où la mort se présente dans toute la force qui est la sienne, exerçant son empire sur l’histoire humaine, bouchant un jour définitivement notre horizon, clôturant notre histoire, et la renfermant dans ce petit espace où 165


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chacun, désormais, est déposé. Voilà donc une première réalité évoquée dans cette description de l’évangile. Mais d’autres choses nous sont dites également. Certes, Jésus est dans le sépulcre, et une pierre ferme la porte de ce tombeau ; pourtant ces femmes, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et Salomé, ont acheté des aromates et elles vont rendre visite à Jésus. Pour elles, le départ de Jésus n’est pas en effet pleinement accompli, terminé, il n’y a pas une rupture totale de relation entre elles et Jésus, car elles portent encore Jésus dans leur affection et dans leur désir de l’honorer ; leur cœur se porte encore vers Jésus — non pas seulement vers le souvenir de Jésus qu’elles peuvent porter en elles, mais vers le corps de Jésus. Elles vont en effet au tombeau pour oindre son corps. Le corps : n’est-ce pas l’évocation de ce qui a été la vie de Jésus ? Toute sa vie, en effet, s’est inscrite dans son corps, comme notre vie à chacun s’inscrit dans notre corps. L’histoire de Jésus inscrite en son corps, c’est donc, pour elles, une histoire habitée de respect et d’affection, dont son corps est maintenant l’unique signe visible. Il est d’autant plus incompréhensible, à un certain niveau, qu’elles n’aient même pas songé, dès leur départ, à l’ouverture du tombeau. Car cette question semble ne pénétrer qu’à un certain moment dans leur esprit. L’interrogation, cependant, ne les empêche pas de poursuivre leur chemin vers la tombe. « Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau ? » Les femmes sont donc habitées par une relation à Jésus et à l’histoire de Jésus qui les mobilise encore et les met en route. Car leur cheminement vers le tombeau de Jésus est d’un autre ordre que le poids de la pierre bouchant l’entrée du tombeau. Quelque chose d’autre vibre donc dans le cœur de ces femmes, sous forme de sentiments qui les habitent et les mettent en attente d’une rencontre avec l’objet de leur amour. Autre chose encore nous est dit, en référence cette fois à la création de Dieu que la Bible rapporte, en lui fixant comme terme le jour du sabbat, où Dieu s’est reposé de l’œuvre qu’il 166


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avait faite. Mais à présent, le sabbat est passé, et voici que surgit le premier jour d’une autre semaine ; voici que s’inscrit dans la création de Dieu une sorte de nouveau commencement. Là où Dieu avait achevé son œuvre, il semble qu’il est appelé à la renouveler, et comme à la reprendre. Quelque chose de nouveau s’annonce, puisque nous sommes maintenant au premier jour d’une nouvelle semaine. Ce jour-là, le soleil se lève, dispensateur de la lumière, de cette lumière inscrite au point de départ de la création. Dans cette nouvelle création qui peu à peu se manifeste aux femmes allant visiter Jésus, une nouvelle lumière est aussi à accueillir. Car celui qui est la lumière éclairant tout homme qui vient en ce monde, celui-là, Jésus, est la lumière véritable. Il est celui qui vient éclairer toutes nos nuits, celui qui vient nous plonger dans une lumière qui désormais n’aura pas de fin. Tout cela, nous pouvons le voir évoqué déjà dans les premier versets du chapitre 16. « Ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulée de côté ; or, elle était fort grande. » La nouveauté qui s’annonce discrètement, à travers ce nouveau jour, à travers le soleil qui se lève, voici maintenant qu’elle s’annonce à l’intérieur d’événements historiques encore à découvrir, à travers des phénomènes qui n’appartiennent plus seulement à la création, mais à l’histoire ; quelque chose est en train de bouger, quelque chose est en train de secouer nos certitudes peut-être trop massives et trop fermées : la pierre du tombeau est déplacée. « Elles virent que la pierre avait été roulée de côté, même si elle était fort grande. » Un autre pouvoir serait-il donc entré dans l’histoire des hommes, un pouvoir lié à la venue de Jésus et à son histoire ? Ce pouvoir, c’est le pouvoir dont Dieu dispose, de remuer toute chose à partir de soi et de son amour, à partir de sa venue parmi nous, pour nous introduire dans un monde qui n’est plus seulement le monde clôturé par les pierres des tombeaux, mais le monde ouvert sur la communion dans l’amour 167


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avec Dieu lui-même : la pierre est roulée de côté, et les femmes sont là, en face de cette première découverte inattendue. « Étant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur. » Les voici donc qui continuent leur chemin ; elles sont là, désormais, dans le tombeau où normalement elles s’attendraient à rencontrer le cadavre de Jésus ; et, au lieu d’un corps mort, ce qui se présente à elles, c’est un vivant, quelqu’un qui leur parle et qui leur dit le triomphe de la vie. Ce jeune homme assis à droite est vêtu d’une robe blanche, ce qui en fait un messager de Dieu lui-même : la blancheur de la divinité appartient au symbolisme de l’Écriture. C’est Dieu lui-même qui veut donc s’adresser à elles pour les ouvrir à la nouveauté du message de la résurrection. Mais, étant mises ainsi en face du messager, l’évangile nous dit qu’elles furent saisies de stupeur. Elles sont confrontées, en effet, à quelque chose qui n’est pas à leur niveau, à quelque chose qui ne s’inscrit pas dans la continuité de leur attente, à quelque chose qui les secoue au plus profond d’elles-mêmes, parce qu’elles se trouvent mises en face de la grandeur du mystère de Dieu. Elles ont donc à se laisser introduire dans ce mystère, en accueillant ce qui n’est plus seulement une parole d’homme, mais un message qui vient de Dieu, auteur de la vie et triomphateur de la mort. Le mot qui est employé ici par saint Marc pour décrire la réaction des femmes — « elles furent saisies de stupeur » — est employé quelques fois à d’autres endroits de l’évangile, et sans doute en nous rappelant ces textes, pourrons-nous découvrir que ce qui est ainsi proposé aux femmes, ce qui leur est révélé, est dans la continuité de ce qui a été révélé à travers la vie de Jésus. Il y a tout d’abord, dans l’évangile, au chapitre premier, le texte du verset 27. Alors que Jésus a guéri pour la première fois un démoniaque, alors qu’a commencé à éclater sa puissance de 168


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guérison et de transformation de la vie des hommes, alors qu’il a commencé à répandre son enseignement, l’évangile nous décrit une réaction de la foule exprimée dans les mêmes termes : « Ils furent tous effrayés, de sorte qu’ils se demandaient entre eux : “Qu’est cela ? un enseignement nouveau donné d’autorité, même aux esprits impurs il commande et ils lui obéissent.” » Jésus donc, depuis le point de départ de sa manifestation, est apparu comme celui qui n’est pas réductible à l’histoire humaine. Sa parole est une parole qui ne peut pas se laisser enserrer dans le réseau des paroles humaines; son action n’est pas une action qui peut être confrontée simplement à d’autres actions humaines; ce qu’il dit et ce qu’il fait est d’au-delà de notre histoire, même si cela vient s’inscrire, à partir de sa venue parmi nous, à l’intérieur de notre histoire; mais ce qu’il montre est au-delà du pouvoir de l’homme. Un autre texte qui utilise le même vocabulaire fait suite au récit de la Transfiguration et à la question au sujet d’Élie. Nous avons rencontré ces deux événements dans notre lecture de l’évangile au chapitre 9. Mais au verset 15, après avoir manifesté la gloire du Dieu qui l’habite, voici que Jésus rencontre un démoniaque épileptique : « et aussitôt qu’elle l’aperçut, toute la foule fut surprise et accourut pour le saluer ». Ainsi, la présence de Jésus, qui vient de se manifester dans toute la vigueur qui habite sa vie, est source d’étonnement et de stupéfaction de la part de la foule. Il y a encore un autre endroit, que nous avons lu déjà dans notre parcours : le verset 24 du chapitre 10, où Jésus commente le départ de l’homme riche. Jésus dit alors : « Il sera difficile pour ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu » ; le texte poursuit en disant que les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. La parole de Jésus vient donc secouer toutes les habitudes des hommes, et toutes leurs convictions. Elle vient remettre en question les fondements mêmes de la vie humaine : 169


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si l’homme vit sa vie à partir de soi et de ses certitudes, Jésus au contraire bouleverse, car il nous offre une vie qui vient d’ailleurs et qui nous ouvre un chemin vers Dieu. À nouveau, au chapitre 10 verset 32, lorsque Jésus annonce pour la troisième fois sa passion, l’évangile nous dit qu’ils étaient en route, montant à Jérusalem et que « Jésus marchait devant eux ; ils étaient dans la stupeur et ceux qui suivaient étaient effrayés ». Jésus marche vers Jérusalem, vers ce lieu où, comme il l’a annoncé, il sera arrêté et mis à mort ; et tous sont stupéfaits de l’autorité avec laquelle Jésus s’engage sur la route qui conduit au don total. Le dernier passage où l’évangile utilise à nouveau le même verbe se trouve au verset 33 du chapitre 14, lorsque Jésus se trouve à Gethsémani. « Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, il commença à ressentir effroi et angoisse. » C’est Jésus cette fois qui est habité par cette sorte de tremblement de tout l’être, lorsque, étant descendu au plus profond de notre existence humaine et de sa condition mortelle, il se trouve mis en face de Dieu son Père. Nous voyons par là que ce qui se manifeste pour les femmes, qui ont à accueillir un message qui n’est plus véritablement à la portée de l’homme, a déjà été vécu dans l’évangile, à des moments privilégiés où Jésus a manifesté quelque chose du mystère qui habite son existence. « Mais il leur dit : “Ne vous effrayez pas, c’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le crucifié, il est ressuscité, il n’est pas ici, voyez le lieu où on l’avait mis.” » Le messager de Dieu ne vient pas pour les maintenir dans l’effroi, mais au contraire pour leur offrir, à partir de la stupeur qui les saisit, la paix de Dieu qui peut rassurer leur existence en les ouvrant à une dimension qui n’est pas immédiatement à leur portée mais qui leur est ouverte par Dieu. Il vient ainsi introduire l’homme dans son propre monde, et voici qu’Il fait taire les peurs et les frayeurs qui peu170


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vent habiter l’homme pour lui permettre d’entrer dans la paix de Dieu. « C’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le crucifié, il est ressuscité. » Quelle est donc désormais la manière dont nous avons à nous rapporter à Jésus ? Il est certes celui qui a été mis en croix, celui qui se présente à nous comme ayant offert toute sa vie et est ainsi entré dans la mort. Mais Jésus, le crucifié, est passé par la mort pour entrer dans la vie, et dès lors, transforme la réalité de la mort. S’il est vrai que le crucifié est ressuscité, la mort se présente à nous désormais non plus comme l’ouverture d’un séjour sans communication avec le nôtre, mais comme un lieu qui nous introduit dans l’intimité avec Jésus. La mort se présente donc à nous comme le passage vers la vraie vie. Jésus, que nous avons pu contempler hier, mort sur la croix, nous est maintenant annoncé comme le vivant qui désormais veut habiter notre histoire pour communiquer à tous les siens la vie qui vient de Dieu. « Il n’est pas ici », parce qu’il ne peut plus être enfermé, enclos dans l’un des espaces de notre monde. Jésus, qui vivait sa vie avec les Douze et avec les foules qui se pressaient pour l’entendre et recevoir ses gestes de bienveillance et de pardon, qui vivait sa vie enserré dans l’espace de notre réalité terrestre, ce Jésus désormais n’est plus enfermé dans cet espace, car il veut être présent à tous. « Il vous est bon, dit Jésus dans l’évangile de saint Jean, que je m’en aille. » Car c’est ainsi que Jésus peut être présent à chacun d’entre nous, qu’il peut dépasser les espaces et les temps, pour être le Seigneur de l’histoire et le Seigneur de toute vie. « Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. » Les femmes sont chargées de se faire témoins de la nouvelle qui leur a été annoncée. C’est à elles de porter aux disciples et à Pierre l’annonce de la Résurrection. Jésus les précède en Gali171


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lée, car le Jésus qui désormais veut visiter notre vie comme le vivant, nous rejoint là où nous sommes. « C’est là que vous le verrez comme il vous l’a dit. » Nous nous rappelons comment Jésus s’est exprimé au moment de l’institution de l’Eucharistie, lorsqu’il a promis qu’il reverrait les siens : « après ma résurrection, je vous précéderai en Galilée », disait le chapitre 14, au verset 28. Cette même affirmation est reprise dans le passage que nous sommes en train de lire maintenant. Jésus va donc rejoindre les siens dans l’endroit où il a vécu avec eux, qui est celui de leur vie, et aussi de la mission que désormais ils vont devoir réaliser en son nom. Jésus nous rejoint dans chacune de nos Galilée, et il nous y précède. Il s’agit pour nous de l’accueillir dans cette Galilée qui n’est rien d’autre que l’endroit où se déroule notre vie, et aussi notre mission. Nous savons que Jésus déjà nous y précède ; en y retournant, c’est lui, dès lors, que nous retrouverons, comme celui qui nous ouvre la route, et qui veut tout partager avec nous, comme celui qui veut vivre désormais en communion toujours plus profonde avec nous. « Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau parce qu’elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » Les voici donc qui sont remuées au plus profond de leur être et comme projetées en dehors d’ellesmêmes ; ce qu’elles doivent dire, ce qu’elles doivent annoncer, c’est une parole nouvelle. Réelle est la raison pour laquelle elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes, arrachées en quelque sorte à elles-mêmes, pour être introduites à la fois dans une expérience nouvelle, dans une foi nouvelle et dans une annonce nouvelle. Lorsque l’évangile nous dit qu’« elles ne dirent rien à personne », ce n’est pas qu’elles entendaient désobéir à la parole reçue, « allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède… » , et elles ne dirent rien. Ce n’est pas qu’elles résistent à ces pa172


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roles mais qu’elles doivent donner le temps à ces paroles de s’engendrer à partir de leur expérience et de leur foi dans le Christ ressuscité. Annoncer Jésus, parler de Jésus, ce n’est pas énoncer une parole qui s’inscrit dans la continuité des autres paroles. Nous savons bien que, pour pouvoir dire quelque chose du Seigneur, pour le dire en vérité, il faut que cela ait mûri à l’intérieur de notre propre cœur et de notre propre expérience, afin de pouvoir l’énoncer et de le communiquer à d’autres. Il faut — pour ces femmes qui viennent d’être secouées au plus profond d’elles-mêmes, et qui viennent d’être arrachées à l’expérience habituelle des hommes — qu’elles se familiarisent avec la parole qui leur a été adressée, pour qu’à leur tour elles puissent la communiquer à d’autres, devenant ainsi témoins du Christ ressuscité.


Deuxième méditation

Proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16, 1-8)

Le dernier texte que nous propose l’évangile de saint Marc est la seconde partie du chapitre 16, du verset 9 au verset 20. Comme je l’indiquais, sans doute est-ce un texte qui a été ajouté. Nous avons affaire en effet à de brefs résumés d’épisodes qui nous sont rapportés beaucoup plus longuement dans d’autres évangiles. Cependant, comme nous le verrons, ce résumé est fait dans une certaine perspective. Nous le percevrons surtout lorsqu’il traite de la relation de Jésus aux deux disciples d’Emmaüs. Ce qui nous est dit de leur retour auprès des Apôtres ne coïncide pas exactement avec ce que nous trouvons dans l’évangile de saint Luc. Il y a donc, dans la première partie du texte que nous lisons, une ligne volontairement soulignée, une ligne qui interroge la réaction des Apôtres, et aussi de ceux qui sont visités par les témoins de la résurrection, une réaction faite, avant tout, d’incrédulité. Nous allons parcourir ce texte. Mais peut-être, pour entrer dans ce message de la résurrection, est-il bon de nous rappeler d’abord qu’il ne s’agit pas, dans la résurrection de Jésus, d’une expérience semblable à celles que l’évangile nous rapporte à quelques autres endroits, lorsqu’il nous parle de Lazare, ou de la fille de Jaïre, ou encore du fils de la veuve de Naïm. Ce sont là, dit-on des épisodes de « résurrection ». Mais ils consistent en fait pour quelqu’un à retrouver le chemin de son devenir et de son histoire terrestre. Jésus ne rentre pas, comme ressuscité, à l’intérieur de l’univers terrestre pour continuer l’histoire qu’il 175


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vivait auparavant ; Jésus est passé de ce monde au Père. Ce Jésus qui vient visiter les siens veut donc les introduire dans une prise de conscience du nouveau mode de présence qui sera désormais le sien : une présence tellement libre du Seigneur aux siens qu’elle surgit et se manifeste quand il veut et comme il veut. Il vient les visiter alors qu’eux-mêmes ne s’y attendent pas ; il est donc celui qui habite notre monde mais en venant d’ailleurs ; il est aussi celui qui, par le fait même, révèle combien le monde dans lequel nous vivons est un monde ouvert à l’ailleurs de Dieu (pour autant que le mot « ailleurs » ait un sens précis lorsqu’il s’agit de Dieu). Il nous faut donc accueillir le message de la résurrection comme une lumière décisive sur toute la réalité de la révélation offerte par Jésus dans l’évangile. C’est tout l’évangile qui se trouve effectivement fondé par la résurrection de Jésus. À partir de cette résurrection, est une fois pour toutes établie la réalité de sa présence parmi nous, la réalité de son être. Jésus a dû se révéler peu à peu, lorsqu’il cheminait sur les routes de Galilée, lorsqu’il se dirigeait vers Jérusalem. Il a pu interroger les siens qui ont reconnu en lui le Messie, il a pu entendre la parole du Père qui s’adressait aux siens sur la montagne en le désignant comme son Fils. Jésus dès lors, a été peu à peu reconnu comme celui qu’il est en vérité. Mais ce n’est qu’à partir de sa résurrection que sa présence est reconnue et reçue comme la présence de celui qui ouvre définitivement notre histoire à Dieu. Cette présence nous permet de comprendre quelle est la destinée dans laquelle nous sommes dès à présent introduits : une destinée éternelle de fils de Dieu, à l’intérieur du mystère de Jésus. Contempler le ressuscité, c’est donc découvrir celui qui nous ouvre également à la dimension dernière de notre vie, et qui nous fait pénétrer à l’intérieur de ce à quoi nous sommes destinés, de par l’amour de Dieu qui nous crée et qui nous enfante en nous réunissant à son Fils. 176


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Nous lisons maintenant les quelques récits qui s’enchaînent l’un à l’autre jusqu’à l’évocation de l’Ascension de Jésus, de son retour auprès du Père. « Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala dont il avait chassé sept démons. Celle-ci alla le rapporter à ceux qui avaient été ses compagnons, qui étaient dans le deuil et les larmes, et ceux-là, l’entendant dire qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ne la crurent pas. » Une première manifestation de Jésus nous est donc ici rapportée, celle de son apparition à Marie de Magdala. Une belle histoire que cette histoire, l’histoire d’une pauvre femme privée de sa liberté, d’une pauvre femme que Jésus avait libérée de ses démons. La rencontre avec Jésus avait été pour elle l’ouverture d’une vie nouvelle. Jésus était devenu celui qui comptait pardessus tout pour elle. Et voici, comme nous dit le texte (nous n’avons pas à reprendre la manière dont saint Jean nous rapporte l’épisode), que Jésus apparut à Marie de Magdala, « dont il avait chassé sept démons ». Celle qu’il vient visiter est une personne qui a donc déjà une histoire commune avec lui ; il vient la visiter à partir de sa propre histoire et de l’histoire de leur rencontre. Cependant, il ne suffit pas d’avoir une histoire commune avec Jésus pour croire vraiment en lui et s’ouvrir sans résistance à l’annonce de sa résurrection. C’est ce qui nous est dit dans les deux versets suivants : elle va rapporter cela à ceux qui avaient été ses compagnons. Eux aussi avaient une histoire mêlée à celle de Jésus ; non seulement ils avaient pu recevoir de lui la libération qu’avait reçue Marie de Magdala, mais ils avaient été associés à sa vie, ils avaient été ses compagnons. Après cette vie commune avec Jésus, voici que l’épreuve était survenue, et ils étaient dans le deuil et les larmes. Ils avaient perdu leur Seigneur, et ne pouvaient pas s’en consoler — signe bien sûr de leur attachement à Jésus, mais signe aussi d’une liberté qui se referme sur soi. Les larmes, désormais, bouchent leur horizon, 177


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ils sont enfermés dans leurs larmes, leur deuil, et la mort semble avoir partie gagnée avec eux. C’est ce que nous dit le verset 11 : « Ceux-là entendant dire qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ne la crurent pas. » Telle est, aux yeux de l’évangéliste, la résistance du cœur de l’homme à accueillir l’annonce de la vie qui vient de Dieu, de la présence de celui qui a vaincu la mort et nous ouvre à notre destinée éternelle, venant partager avec nous la vie qu’il tient de son Père, pour que nous vivions aussi avec lui pour toujours. Ce à quoi ils se ferment, c’est à la fois à la parole de Marie de Magdala et à la présence vivante de Jésus. Ils ne la crurent pas, en l’entendant dire qu’il vivait, et ils ne croient donc pas que Jésus vit et qu’elle l’a vu. Il y a ainsi une fermeture dans leur cœur, et aussi bien, à l’égard de la parole de Marie de Magdala les ouvrant à cette autre réalité de Jésus qui vit définitivement dans leur histoire, dans leur vie à chacun. Ils se ferment à la fois à la parole de Marie de Magdala et à cette présence de Jésus. Le récit suivant fait référence, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, à ce que saint Luc nous rapporte des deux disciples d’Emmaüs ; mais la conclusion de l’épisode est quelque peu différente. « Après cela il se manifesta sous d’autres traits à deux d’entre eux qui étaient en chemin et s’en allaient à la campagne, et ceux-là revinrent l’annoncer aux autres, mais on ne les crut pas non plus. Jésus se manifeste sous d’autres traits » : dans cette simple notation, il me semble que nous pouvons réaliser combien la façon qu’a Jésus d’entrer dans la vie de chacun est désormais une façon chaque fois adaptée, et donc chaque fois nouvelle. La rencontre avec Jésus n’est jamais la répétition de quelque chose qui a déjà eu lieu, elle est la découverte d’une nouveauté, c’est-à-dire de Jésus qui se donne, et se donner est toujours un acte nouveau. Ces deux hommes qui marchaient vers la campagne ont rencontré Jésus qui, peu à peu, s’est fait reconnaître à eux sous les traits que, ce jour-là, il avait pris pour eux. L’im178


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portant pour nous n’est-ce pas aussi de découvrir Jésus sous les traits qu’il prend en s’approchant de nous et en entrant dans notre vie ? Étant parfois prisonniers des traits sous lesquels nous avons déjà reconnu le Seigneur, nous sommes alors incapables de le découvrir sous les autres traits avec lesquels maintenant il se présente. Mais voici que le verset 13 affirme que ces disciples, retournant annoncer la nouvelle aux autres, rencontrent la même réaction d’incrédulité. Le bref sommaire offert par l’évangile de Marc des apparitions de Jésus souligne ainsi, de manière particulièrement forte, combien il y a dans le cœur de l’homme une résistance à la foi. Le cœur de l’homme est « lent à croire », comme dit Jésus aux disciples d’Emmaüs dans l’évangile de saint Luc ; le cœur de l’homme ne se laisse pas aisément dépouiller de soi et ouvrir à la présence de celui qui se révèle et se donne. Le cœur de l’homme facilement se replie sur soi et croit ainsi posséder des certitudes qui, l’enfermant en lui-même, ne le laissent pas s’ouvrir à la parole de l’autre, et à ce que cette parole annonce, fût-elle pour nous la présence de celui qui est la source, le fondement et l’objet de notre foi. « Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité. » Nous savons que, dans l’ensemble des évangiles, les apparitions de Jésus sont de deux types. Il y a des apparitions de Jésus à des personnes déterminées auxquelles il se rend présent, entrant ainsi dans leur vie et se révélant comme celui qui vient à leur rencontre, le tout de leur existence, dont ils tiennent la vie et dont ils la reçoivent pour toujours. Et il y a cet autre type de manifestations de Jésus ressuscité, non plus à quelques individus, mais au groupe des Onze, c’est-à-dire à la première communauté chrétienne qui doit être le point de départ de l’Église du Seigneur, la communauté des croyants. Ce n’est pas non 179


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

plus immédiatement que la communauté des croyants est entrée au plus profond de la foi. Le texte qui nous est ici proposé nous le dit exactement. Ils étaient à table, perdus dans leurs souvenirs d’êtres enfermés dans leur réflexion, peu disponibles pour l’espérance et donc ne faisant pas aisément le mouvement de passer d’eux-mêmes à celui qui est pour eux la source de toute vie, résistant dès lors au mouvement de la foi qui consiste à se fonder sur l’autre, à s’ouvrir à la présence et au don de l’autre. Jésus leur reproche cette incrédulité. Nous pouvons entendre de sa bouche cette parole qui sans doute, d’une manière ou d’une autre, peut mettre en relief ce qui résiste à la foi. Il peut en effet y avoir des parties de notre être qui ne sont pas ouvertes à la foi au Seigneur ressuscité : des parties de notre être qui sont des terrains dont nous restons nous-mêmes les maîtres, des aspects de notre vie qui continuent à nous appartenir plutôt que d’être livrés à Dieu et donc, soumis à la transformation que le Ressuscité veut donner à notre existence. Jésus leur reproche leur obstination. Il ne s’agit donc pas seulement d’une résistance superficielle ou passagère, il s’agit d’un réel endurcissement du cœur, d’une obstination à ne pas croire ceux qui l’ont vu ressuscité. Lorsque nous considérons l’ensemble du récit que nous venons de lire, nous découvrons que le monde de la foi dans lequel nous avons eu la grâce d’être accueillis, de grandir et d’entrer de plus en plus, est un monde fondé d’abord sur une communication qui nous est faite de la part de ceux qui croient. Croire, c’est avoir entendu la parole de ceux qui nous ont parlé de leur foi en Jésus et qui ont suscité en nous cette foi. La foi est ce lieu commun, lieu de vie qui nous rassemble, mais, plus radicalement, la foi est fondée pour chacun sur la rencontre avec Jésus. Car l’annonce de la foi qui nous a été offerte devient pour nous foi véritable dans la mesure où, sans doute à partir de cette annonce, nous faisons nous-mêmes la rencontre et l’expé180


JOUR 1 2 3 4 5 6 7 8

rience de Jésus, adhérant de tout notre être au Ressuscité, à sa présence en nous. « Et il leur dit : “Allez dans le monde entier, proclamez l’évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné. Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront en langues nouvelles, ils saisiront des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera pas de mal. Ils imposeront les mains aux infirmes, et ceux-ci seront guéris.” » Jésus qui offre sa présence aux siens pour qu’ils croient en lui, veut élargir cette présence à l’univers tout entier. Le Père a créé l’humanité tout entière en son Fils, et c’est donc de tous les hommes que Jésus se sait en quelque sorte responsable. Il se sait le frère de tous. Jésus a pu commencer la mission qui lui était confiée pendant les années passées parmi nous ; mais cette mission doit continuer en son nom. C’est donc le monde entier que Jésus ouvre à l’annonce de la bonne nouvelle, qui est avant tout l’annonce de sa résurrection. Nous nous sentons ainsi rendus responsables par le Seigneur de ce qui se vit à l’endroit où nous sommes, des personnes vers lesquelles nous sommes envoyés, de la mission qui nous est confiée, parce que c’est de lui qu’elle vient, de lui, le prédicateur de l’évangile, de la bonne nouvelle, qui nous demande d’en être à notre tour les témoins et les propagateurs. Qu’il s’agisse d’ailleurs d’annoncer la parole ou d’assurer une présence, évangélique, au cœur du monde, dans les milieux où nous sommes envoyés. Ce qui est suscité à travers l’annonce de l’évangile, c’est toujours la foi en Jésus : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé. » Le témoignage que nous avons à rendre et qui doit s’inscrire avant tout dans notre vie et dans toutes nos attitudes, c’est le témoignage d’un salut qui nous est apporté par le Christ, par notre ouverture à lui, par notre foi en lui. C’est donc cela que nous désirons avant tout offrir aux autres, cela dont nous désirons être les témoins auprès des autres. Le 181


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

salut que Jésus nous apporte, nous l’accueillons par notre foi, et aussi, en nous laissant rejoindre par son action salvatrice, par le baptême qui nous renouvelle, nous donnant la vie nouvelle dont nous avons à être les témoins dans le monde. Tout se joue dans la relation à Jésus : croire ou ne pas croire. Sans doute n’avons-nous pas nous-mêmes à porter de jugement, n’avonsnous pas à savoir où se trouvent la foi et le refus de croire. Ce que nous savons, c’est que, dans notre vie il s’agit de cela, et que dans certaines de nos rencontres nous pouvons nous rendre compte que c’est là que se joue la vérité de l’homme. Ceux qui croiront en Jésus, qui dès lors se laisseront guider par son évangile, ceux qui recevront avec reconnaissance le don de la vie qui vient de Dieu, ceux-là habiteront désormais le monde d’une autre manière. L’évangile opère en effet quelque chose dans notre vie. Il n’est pas une sorte de vernis, il ne consiste pas à répéter une leçon, à pouvoir adhérer à des affirmations quelconques. L’évangile, c’est une vie nouvelle dans laquelle nous sommes plongés ; c’est cela, évidemment, notre baptême. Mais à partir de cette nouveauté de vie, voici que nous habitons l’histoire, engagés dans un combat contre les forces hostiles. Il s’agit de chasser les démons, d’aider l’homme dans son œuvre de libération. Il s’agit aussi de parler des langues nouvelles, c’est-à-dire de parler d’une manière telle que les mots que nous disons ne soient pas simplement les mots qui circulent entre les hommes et qui disent des expériences purement humaines; il y a dans notre langage quelque chose de plus, une nouvelle parole surgit de la présence parmi nous de celui qui est la parole de Dieu. C’est lui qui suscite en nous la bonne nouvelle et nous apprend la langue de l’amour, la langue de la charité, la langue qui essaie de s’adapter à chacun pour lui révéler la vérité du mystère dans lequel nous sommes tous plongés. Jésus dit aussi que, s’il y a des serpents à rencontrer, s’il y a du poison à boire, cela ne nous fera pas de mal. Comment 182


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comprendre cela ? Il ne s’agit pas de quelque bravade que nous aurions à faire nôtre ; il s’agit de comprendre que nous avons parfois à nous frotter au mal, que nous avons à entrer dans le combat avec le mal, en croyant que, si nous sommes fidèles au Christ, si nous croyons en lui, ce mal ne nous ternira pas, il ne nous contaminera pas. Pouvoir affronter le mal sans être contaminé par lui, c’est bien là la certitude que nous donne la foi en Jésus. L’homme malade de tant de manières, dans notre monde et dans notre histoire, c’est l’homme vers lequel nous sommes envoyés, l’homme au service duquel le Seigneur nous demande de nous mettre, lui qui a été disponible, de manière exemplaire, pour tous ceux qui se sont pressés sur sa route : les infirmes, les paralytiques, les aveugles, les boiteux, tous ceux qui souffraient dans leur vie, leur chair, leur âme et leur esprit ; c’est vers eux encore que Jésus nous envoie, pour être au service de la rénovation de la vie des hommes qu’il est venu assurer. « Or le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel, il s’assit à la droite de Dieu. Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur agissant avec eux et confirmant la parole par les signes qui l’accompagnaient. » Ces derniers versets nous invitent à nous mettre en état d’adoration en face du Seigneur Jésus. Il est, lui, le maître de notre vie et le maître de l’histoire. Être assis à la droite de Dieu, cela veut dire, pour lui, être désormais dans l’intimité de son Père et de l’Esprit. Jésus nous visite à partir de cette intimité qu’il a avec le Père et l’Esprit, comme Fils, de toute éternité. Il nous envoie l’Esprit qui est pour nous le don du Père, il nous ouvre à la présence et à l’action du Père. Jésus est celui qui nous vient réellement de l’amour même de Dieu ; et en le reconnaissant comme Christ ressuscité, nous le reconnaissons comme celui de qui vient toute chose, le créateur du ciel et de la terre. Pour les disciples, il s’agit dès lors de continuer l’histoire ; et nous voilà engagés à notre tour dans cette histoire, chacun avec la mission qui lui est confiée. 183


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Il y a tant de choses à faire, tant de services à rendre, tant de ministères nécessaires pour continuer l’œuvre de Jésus, si nous acceptons d’être investis par ce qui nous est confié, à chacun et à chacune. C’est ainsi également que le Christ doit être glorifié, si nous servons celui dont le triomphe dans notre univers est constamment menacé, non pas seulement par la paralysie et par les infirmités, mais précisément par la mort. Si nous vivons ainsi notre vie, forts de la présence et de l’action de Jésus, nous pouvons laisser le Seigneur réaliser en nous et à travers nous ce qu’il entend réaliser. Le Seigneur agissant avec eux et confirmant la parole par les signes qui l’accompagnaient : c’est à Jésus de nous faire signe à travers ce que nous vivons. Nous pouvons, nous, lui faire une confiance totale et nous laisser investir par le don de l’amour qu’il nous offre pour que nous le partagions avec tous.


Table des matières

Présentation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 Introduction

Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus, Christ, Fils de Dieu (Mc 1, 1) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 PREMIÈRE JOURNÉE

Première méditation

Convertissez-vous (Mc 1, 14-20) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 Deuxième méditation

Tes péchés sont remis (Mc 2, 1-12) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 DEUXIÈME JOURNÉE

Première méditation

Il appelle à lui ceux qu’il voulait (Mc 3, 7-19) . . . . . . . . . . . . 33 Deuxième méditation

Le semeur est sorti pour semer (Mc 4, 1-20) . . . . . . . . . . . . . . 43 TROISIÈME JOURNÉE

Première méditation

Donnez-leur vous-mêmes à manger (Mc 6, 30-44) . . . . . . . . . 53 Deuxième méditation

Il a bien fait toutes choses (Mc 7, 24-37) . . . . . . . . . . . . . . . . . 63 QUATRIÈME JOURNÉE

Première méditation

Pour vous, qui suis-je ? — Tu es le Christ (Mc 8, 27–9, 1) . . . . 73 187


« CROYEZ À L’ÉVANGILE »

Deuxième méditation

Celui-ci est mon Fils, le Bien-Aimé (Mc 9, 2-13) . . . . . . . . . . . 85 CINQUIÈME JOURNÉE

Première méditation

Qui est le plus grand ? (Mc 9, 33-50) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95 Deuxième méditation

Bien des premiers seront derniers (Mc 10, 13-31) . . . . . . . . . 107 SIXIÈME JOURNÉE

Première méditation

Ayez foi en Dieu (Mc 11, 12-25) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119 Deuxième méditation

Le Fils de l’homme rassemblera ses élus des quatre vents (Mc 13) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129 SEPTIÈME JOURNÉE

Première méditation

Prenez, ceci est mon corps (Mc 14, 17-31) . . . . . . . . . . . . . . 141 Deuxième méditation

Vraiment cet homme était Fils de Dieu ! (Mc 15, 20-41) . . . . 151 HUITIÈME JOURNÉE

Première méditation

Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur (Mc 16, 1-8) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163 Deuxième méditation

Proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16, 1-8) . . . . . . 175

Table des matières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 187


Achevé d’imprimer le 16 août 2007 sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à 6060 Gilly (Belgique).


Simon Decloux

« Croyez à l’Évangile ! »

Simon Decloux Le père Simon Decloux, s.j., après avoir été supérieur provincial en Belgique et assistant général à Rome, est maintenant attaché, au CongoKinshasa, à la formation intellectuelle et à l’animation spirituelle de jeunes religieux et prêtres. Il est l’auteur de plusieurs écrits philosophiques et spirituels, et plus récemment, d’une trilogie de retraites de huit jours selon les évangiles.

« Croyez à l’Évangile ! »

« Croyez à l’Évangile ! »

Avec cette retraite de huit jours suivant saint Marc, le père Simon Decloux propose pour la troisième fois le parcours priant d’un évangile synoptique : après nous avoir mis à l’écoute de saint Luc (2002), puis à l’école de saint Matthieu (2005), il nous convie, à la suite du deuxième évangéliste, à entendre la Bonne Nouvelle de Jésus, Christ, Fils de Dieu (Mc 1, 1). Chaque « jour » de la « semaine » est signé par deux méditations qui introduisent à la prière sans s’y substituer ; la traversée presque intégrale de saint Marc nous appelle ainsi à nous laisser sauver par ce Fils de l’homme qui, dans sa mort et sa résurrection, rassemble les élus de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel (Mc 13, 27).

Simon DECLOUX

9 782873 563776

fidélité

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ISBN 978-2-87356-377-6 Prix TTC : 13,95 €

Retraite de huit jours à la suite de saint Marc

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« Croyez à l'Evangile ! »  

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