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Iñigo

Iñigo Album réalisé à l’occasion du jubilé ignatien 1506 - 1556 - 2006 « Amis dans le Seigneur » En 1991,des jeunes de Bruxelles réalisèrent une série de gouaches à la manière du peintre Georges Rouault pour illustrer vingt-trois paroles tirées des écrits ou des actes de la vie de saint Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites, dont on fêtait alors le jubilé de la naissance (en 1491). Avec son style inclassable, entre cubisme et fauvisme, entre vitrail et émail, la peinture de Rouault se prêtait étonnement bien à cette expérience. L’année 2006 célèbre un nouveau jubilé jésuite : les 500 ans de la naissance de saint François Xavier et du bienheureux Pierre Favre,et les 450 ans de la mort de saint Ignace. Ces jeunes et leur professeur ont accepté que, quinze ans plus tard, leur travail soit partagé au plus grand nombre. Ces « paroles d’Iñigo » révèlent des aspects souvent inédits de l’esprit qui animait l’auteur des Exercices spirituels, initiateur de la mystique de l’homme moderne. Pour la joie des yeux et du cœur.

Iñigo 23 paroles d’Ignace de Loyola

23 paroles d’Ignace de Loyola illustrées à la manière de Georges Rouault

ISBN : 2-87356-348-6 Prix TTC : 9,50 €

9 782873 563486

23 paroles d’Ignace de Loyola


Iテ選GO


IÑIGO 23 paroles d’Ignace de Loyola illustrées à la manière de Georges Rouault Album réalisé à l’occasion du jubilé ignatien 1506 - 1556 - 2006 « Amis dans le Seigneur »

2006


Imprimi potest : Daniel Sonveaux, s.j., Provincial de Belgique méridionale, Bruxelles, le 30 mai 2006.

© Éditions Fidélité • 61, rue de Bruxelles • BE-5000 Namur • Belgique ISBN 10 : 2-87356-348-6 – ISBN 13 : 978-2-87356-348-6 Dépôt légal : D/2006/4323/14 Maquette : Alban Massie Mise en page : Jean-Marie Schwartz Imprimé en Belgique


Remerciements

Aux jeunes de l’atelier parasacolaire du collège Saint-Michel qui ont réalisé ces « paroles d’Iñigo ». Ils ont choisi de ne pas signer leurs œuvres, à la manière des artisans des églises romanes, dans l’humilité de l’anonymat. À la Fondation Georges Rouault, pour son encouragement. Aux Éditions Fidélité qui ont bien voulu accueillir cet album. Au papa de Jules et Chloé, qui, par sa générosité, en a permis la réalisation, et à Stéphane et Pascale, pour leurs conseils et leur amitié.

Références aux textes ignatiens cités dans cet ouvrage : X. DE FRANCIOSI, L’esprit de saint Ignace, édition revue et annotée par le père H. Pinard de la Boulaye, Paris, 1952 ; Ignace DE LOYOLA, Le récit du pèlerin : autobiographie de saint Ignace de Loyola, éd. par A. Thiry, Bruges, 1956 ; —, Exercices spirituels. Traduction du texte Autographe par Edouard Gueydan s.j. en collaboration, Paris, 1986 ; G. HEVENESI, Scintillae Ignatianae sive S. Ignatii de Loyola Sententiae et effata sacra, Ratisbonne, Rome, Vienne, 1919.


Un projet

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1991, des jeunes venant du collège Saint-Michel (Bruxelles) participaient à un atelier de peinture biblique, sous la direction de Madame Denise Lurquin 1. C’était l’année jubilaire des jésuites (anniversaire de la naissance d’Ignace de Loyola, en 1491). Chaque jeune choisit alors une parole de saint Ignace et décida de lui donner une nouvelle vie par le pinceau. L’atelier découvrit à la fois la spiritualité d’Ignace, sa vie, son œuvre, et en même temps s’acclimata à une technique picturale particulière qui donnerait à ce projet une unité et un style. L’œuvre de Georges Rouault fut choisie. Entre cubisme et fauvisme, entre vitrail et émail, sa peinture, sa gravure ne sont pas sans connivence avec la mystique de saint Ignace ! Rouault est présent au Centre Pompidou et dans les galeries d’art moderne du monde entier. Chacun se mit à l’œuvre… et le résultat fut là ! Certains tableaux (des gouaches de format A3 sur papier Canson) font preuve de liberté avec Rouault, mais on y retrouve tout de même bien ces larges bandes noires comme des plombs de vitrail, ces bleus et ces jaunes, ces clairsobscurs, ces clowns et ces visages de femmes… Ces jeunes et leur professeur ont accepté que, quinze ans plus tard, leur travail soit partagé au plus grand nombre. Merci à eux ! Puisque l’année 2006 célèbre un nouveau jubilé jésuite (les 500 ans de la naissance de saint François Xavier et du bienheureux Pierre Favre, et les 450 ans de la mort de saint Ignace), l’occasion est donnée de réaliser ce projet. D’où viennent ces « paroles d’Iñigo » (le nom basque d’Ignace de Loyola) ? Elles ont surtout été tirées d’un livre du père Xavier de Franciosi, jésuite, intitulé L’esprit de saint Ignace, écrit en 1897. C’est une sorte de recueil de fioretti de saint Ignace, mais chaque citation a été vérifiée par un grand historien des jésuites, le père Pinard de la Boullaye, en 1946. Souvent, ces aphorismes sont en réalité en style indirect, car ils ont été rapportés par des contemporains d’Ignace, N

1. Cet atelier parascolaire a été plusieurs fois lauréat du Prix bruxellois d’art chrétien.

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dans son autobiographie (dictée par Ignace en style indirect, et qu’on appelle Le récit du pèlerin), dans les témoignages du procès de canonisation, ou dans les premières biographies. Le père de Franciosi a repris aussi les Exercices spirituels, de saint Ignace. Il s’est aussi inspiré du petit mais fameux livre Scintillae Ignatianae, les « étincelles ignatiennes », écrit par le jésuite hongrois Gabor Hevenesi au XVIIIe siècle. On a donc donné les références au livre du père de Franciosi, mais aussi aux Exercices spirituels, au Récit du pèlerin et aux Scintillae Ignatianae. Sur la valeur de ces paroles, on peut faire confiance au père Candido de Dalmases, qui, dans la notice qu’il consacre à Xavier de Franciosi, affirme que « par cet ouvrage, les jésuites de la fin du XIXe siècle ont découvert davantage leur fondateur 2 ». On trouvera pour chaque image un carton qui reproduit les paroles sélectionnées. Cette calligraphie a été réalisée sur la base de l’écriture de saint Ignace, à l’origine en espagnol ou en latin, mais bien sûr ici en français. On remarquera que les signatures du fondateur de la Compagnie de Jésus varient selon les périodes et les circonstances. Ici, c’est Iñigo, là, c’est Ignatius… Quant aux commentaires, ils ont simplement pour but d’indiquer, quand c’était possible, le contexte historique ou explicatif de la parole choisie, ou de souligner un aspect assez remarquable de la peinture qui illustre l’aphorisme. Alban Massie, s.j.

2. In Charles Edward O’NEILL, Joaquín María DOMÍNGUEZ (direct.), Diccionario histórico de la Compañia de Jesús, Rome et Madrid, Institutum Historicum et Universidad Pontificia de Comillas, 2001, 4 vol., p. 1597.


Les 23 paroles au fil de la vie d’Ignace de Loyola

1540 Approbation de l’Institut Soyez joyeux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 Le corps du Christ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46 Ciel et terre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 Se laisser faire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50

1491 Naissance d’Iñigo 1521 Blessure à Pampelune 1522 Manrèse S’approcher de Dieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12 Le cœur de sa spiritualité . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14 Considérer le Christ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 Sage ou insensé ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18

1548 Approbation des Exercices Persécution . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54 Prêt à partir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 56 Allez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58 Divin amour . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60

1523 Terre Sainte Confiance, espérance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20 1524-1534 Études en Espagne, à Paris Porteur de Dieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 Jamais plus heureux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26 La tendresse d’une mère . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28

1556 Mort d’Ignace le 31 juillet Eucharistie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62

1534 Vœux de Montmartre Suivre la voie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 Joies de l’Esprit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 Un temps bien employé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34 1537 Rome Coup de soufflet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38 Quelle louange ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 Calme et tempête . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42

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1522-1523

Manrèse - Terre Sainte S’approcher de Dieu Le cœur de sa spiritualité Considérer le Christ Sage ou insensé ? Confiance, espérance


laisser l’entière initiative à Dieu, afin, comme le dit Ignace, que « l’âme s’unisse à Dieu ».

Blessé lors du siège de Pampelune en 1521, converti pendant sa convalescence, Iñigo partit de Loyola en février 1522, fit une veillée d’armes le 25 mars à Montserrat, et arriva à Manrèse le lendemain pour y passer près d’une année dans la solitude, le jeûne, la pénitence, la prière. Il y fit surtout l’expérience de Dieu. De cette expérience naquit une note caractéristique des Exercices spirituels destinés à aider d’autres personnes à chercher et trouver Dieu. Ignace, en proposant les Exercices, invite le retraitant à prendre les moyens qui lui permettront de trouver ce qu’il désire. Parmi ceux-ci, il y a à prendre des dispositions pour se couper de son milieu de vie habituel, de ses occupations familières, afin de consacrer, non seulement son temps, mais aussi toute son attention, à l’accueil du Seigneur dans la prière. Ce « filtrage » a pour but de

Le graphisme de cette gouache est très largement inspiré de Georges Rouault. On a ici « copié » la représentation de la Sainte Face, et les postures des personnages sont reprises de la série « Miserere ». Cf. Exercices spirituels, annotation 20.

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Plus notre âme se trouve seule et séparée, plus elle se rend capable de s’approcher de son Créateur et Seigneur et de l’atteindre. Légende


Nous sommes ici au cœur de la spiritualité d’Ignace. En retraite à Manrèse, après sa conversion en 1522, il fait l’expérience de Dieu, dans le mystère de la Trinité, qu’il compare à l’harmonie de « trois touches de musique » : Père, Fils et Saint-Esprit forment un tout d’amour, qui lui est découvert. La présence du Christ sur cette image rappelle un autre épisode fondateur de la vie d’Ignace : il s’agit de la vision de la Storta. Lorsqu’Ignace arrive avec les premiers jésuites à Rome, en novembre 1537, il se découvre à proprement parler compagnon de Jésus. Cette vision lui paraît si importante qu’il en note la mémoire dans son Journal spirituel : « Il me paraissait en quelque façon que c’était l’œuvre de la très sainte Trinité que Jésus se montrât ou se fît sentir, me souvenant du jour où le Père me mit avec le Fils » (Journal, no 67). Dans les Exercices spirituels, on demande fréquemment à être « mis avec le Fils », dans la communion de la Trinité. Cf. Récit du pèlerin, no 35.

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J’entends dans mon cœur une musique silencieuse, une harmonie muette, mais si délicieuse, que le monde n’a rien de comparable.


Cette invitation se situe au cœur des Exercices spirituels, dans la prière appelée par Ignace « méditation sur deux étendards : l’un, celui du Christ, notre souverain capitaine et Seigneur ; l’autre, celui de Lucifer, mortel ennemi de notre nature humaine ». La bataille n’est-elle pas déjà gagnée quand on regarde ainsi le Christ ? Pour Ignace, il s’agit donc de considérer la mission de Jésus engageant sa vie, jusqu’à la mort de la croix, pour sauver les hommes. Cette méditation nous aidera à découvrir, à discerner le sens de la « vraie vie », dans nos combats quotidiens. Cette manière d’envisager la vie du Christ sur la terre est aussi un appel à nous engager au côté de celui qui est le « plus beau des enfants des hommes », si attrayant que nous ne pouvons résister à sa grâce. Cf. Exercices spirituels, no 144.

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Considérer comment le Christ notre Seigneur se tient en un vaste camp dans la région de Jérusalem, en humble place, beau et gracieux.


Ignace, l’élégant chevalier à la cour du Vice-Roi de Navarre, s’était trouvé « défiguré » par une blessure à la jambe, au siège de Pampelune (1521) et avait tenu à être opéré de nouveau pour que sa jambe ait meilleure allure. Mais, converti sur son lit de malade, il quitte tout, désire être regardé alors comme un « fou pour le Christ » et agit comme tel : à un mendiant, il laisse son habit de chevalier et endosse un froc en toile de sac afin de devenir pèlerin et mendiant à son tour (cf. Récit du pèlerin, no 18). Il dut abandonner cette défroque lors de ses études, et il comprit que « l’habit ne fait pas le moine ». Il choisit alors la voie de la modestie, d’un juste milieu qui lui permet d’être à l’aise autant dans les ors des palais pontificaux que dans les bas-fonds de Rome, auprès des pouilleux. Le conseil qu’il donne ici consiste à refuser l’illusion, à se défaire de toute sorte d’extravagance, qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Être vrai, en se regardant soi-même à travers le miroir de l’âme. Pour ressembler au Christ, le disciple est invité à refuser les illusions du monde. C’est la véritable sainteté, partant du regard que Dieu porte sur chacun de nous. Sainteté dans la simplicité du cœur qui rejaillit dans les relations avec les autres. Cette peinture rejoint l’intuition artistique de Rouault, qui dans sa série du « Cirque », peint les clowns sous toutes les facettes, laissant discerner combien la misère humaine peut se cacher derrière les paillettes et les visages grimés, mais laissant aussi affleurer le mystère de l’incarnation du Christ. Cf. Franciosi, p. 73, no 13.

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Désirez passer pour insensé aux yeux de tous, afin que Dieu vous tienne pour sage. Souhaitez que chacun vous connaisse aussi bien audedans qu’au-dehors. Que ce ne soit pas l’habit qui vous sanctifie, mais que ce soit vous qui sanctifiiez l’habit.


Les couleurs de cette gouache rappellent les tons employés par les maîtres verriers pour mettre en valeur les clairs-obscurs traversés par la lumière. Rouault se reconnaissait dans cette tradition. Il a lui-même dessiné des vitraux, comme à la chapelle du Plateau-d’Assy, en Savoie.

En lisant la Vie du Christ, Iñigo avait ressenti le désir d’aller en pèlerinage en Terre Sainte. Dans le Récit du pèlerin, il raconte comment il réalisa ce projet, en 1523. Pourtant, les obstacles ne manquaient pas ! Il devait traverser la Méditerranée, infestée de pirates, il n’avait pas d’argent pour payer le bateau, sa santé était précaire, il fallait en outre l’autorisation des autorités ecclésiastiques. Autant d’épreuves qui pouvaient le faire douter, mais qui, au contraire, le firent grandir dans la confiance en Dieu. La traversée put se faire ! Plus profondément, la confiance dont il s’agit ici est celle du Christ lui-même en son « passage », c’est-à-dire en sa Pâque, où il traverse les eaux de la mort pour aller à son Père, dans la résurrection. Nous pouvons être confiants, à notre tour, car il a ouvert le passage.

Cf. Récit du pèlerin, nos 42-48.

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Notre confiance doit s’appuyer sur Dieu si solidement qu’au besoin, à défaut d’un navire, nous n’hésitions pas à nous croire en état de passer même l’océan sur une simple planche.


1524-1534

Études en Espagne, à Paris - Vœux de Montmartre Porteur de Dieu Jamais plus heureux La tendresse d’une mère Suivre la voie Joies de l’Esprit Un temps bien employé


Ignace de Loyola portait à l’origine un prénom basque : Iñigo. Quand il arrive comme étudiant à Paris, il choisit de se faire appeler Ignace, en référence à saint Ignace d’Antioche. Ce martyr, disciple de saint Jean, fut surnommé « théophore », c’est-àdire « celui qui porte Dieu ». En effet, la légende dit qu’à sa mort, en 107, on découvrit inscrit sur son cœur le monogramme IHS, qui est l’abréviation du nom de Jésus en grec et fut compris par la suite comme les initiales du latin Iesus Hominum Salvator, « Jésus sauveur des hommes ». La Compagnie de Jésus reprit à son compte ces initiales, qui apparaissent en haut de la calligraphie ci-contre. Cette petite phrase indique donc comment Ignace concevait sa propre identité et sa mission : que la joie du paradis, où l’homme vit en communion avec Dieu, soit dans son cœur. Ici, le paradis de l’origine est exprimé à travers l’arbre de vie, le soleil, l’eau vive. Mais aussi par le visage de cette femme qui porte un puits à la main. L’artiste fait ici référence à la rencontre de Jésus avec la samaritaine (cf. Jean 4). Dans son dialogue avec le Messie, la porteuse d’eau découvre la source, jaillissant en vie éternelle. Porter Dieu dans son cœur, en accueillant la parole libératrice de Jésus, trouver la voie du paradis, lieu de l’origine et de la fin, dans la communion avec Dieu. Cf. Franciosi, p. 35, no 35.

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Qui porte Dieu dans son cœur porte en soi le Paradis.


gieuse s’est relâchée. On y entre comme dans un moulin, des hommes surtout. Les sœurs y jouent les grandes dames… D’une manière qui lui est déjà habituelle, Iñigo fait découvrir le chemin de la vie spirituelle aux religieuses, leur apprend à prier. Elles renoncent finalement au badinage et s’engagent dans le sérieux de leur engagement religieux. Certains à Barcelone (des jeunes hommes, surtout) sont furieux de ce revirement. Un soir, ils tendent une embuscade à ce nigaud d’Iñigo qui leur gâche les plaisirs. Roué de coups, il est laissé à demimort. Il lui faut deux mois pour se remettre. La famille qui l’a recueilli et le soigne essaie de le raisonner et lui demande la prudence. Iñigo ne peut que dire sa joie d’avoir été mis à la place du Christ, mis à mort à cause du bien qu’il faisait pour ses frères.

Nous sommes en 1524. Ignace s’appelle encore Iñigo. Il revient de Terre Sainte où il aurait voulu demeurer et donner sa vie comme le Christ (mais on lui avait demandé de partir, et il avait obéi). Il décide alors de prendre du temps pour étudier « afin d’aider les âmes », comme il l’écrit dans son autobiographie (Récit du pèlerin, no 50). Il arrive donc à Barcelone où il se mêle aux jeunes, de vingt ans ses cadets, dans l’apprentissage du latin, de la grammaire… lui qui a trente-trois ans, l’âge de Jésus mourant sur la croix après trois ans de vie publique. De fait, Iñigo a du mal à entrer dans les études. Mais il se cramponne à sa décision et promet à son maître de ne jamais manquer ses leçons, malgré les désirs de prière qui le tenaillent ! Cela ne l’empêche d’ailleurs pas de chercher à faire du bien autour de lui, à évangéliser ses frères dans le quotidien des rencontres. C’est alors qu’il découvre un couvent de moniales où la vie reli-

Cf. Franciosi, p. 274, no 4.

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Je n’ai jamais été plus heureux qu’en ce moment où à l’exemple de mon Dieu je vais peut-être mourir pour mes frères.


Ignace pouvait être sévère envers ses proches, exigeant le meilleur d’eux-mêmes. C’est la même logique de charité qui l’animait envers « les plus grands pécheurs ». En toute simplicité, il raconte un épisode de sa vie où il agit de cette manière lors de ses études à Paris. Il avait confié à un compagnon de chambre ses économies lui permettant de payer son séjour. Celui-ci dilapida les vingtcinq écus. Iñigo apprit peu après que son voleur était à Rouen, malade. Il fit alors la route à pied afin de consoler le malade et offrir tous les moyens nécessaires pour que ce dernier puisse retourner en Espagne (cf. Récit du pèlerin, no 79). Le plus grand pécheur est accueilli par Dieu, comme le fut le fils prodigue (Luc 15, 11-32), comme le fut la femme pécheresse aux pieds de Jésus (Luc 7, 36-50). Il est appelé à découvrir la tendresse de Dieu, « la hauteur, la largeur, la profondeur » de l’amour du Christ (Éphésiens 3, 18). Cf. Franciosi, p. 40, no 7.

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Avec les plus grands pécheurs, agissez comme une bonne mère qui s’épuise de compassion pour son enfant malade. Elle le caresse plus tendrement, l’entoure de plus de soins, lui prodigue plus de marques d’affection que s’il était sur pied et en santé.


Un des atouts majeurs de la spiritualité ignatienne est de permettre à celui qui veut suivre le Christ de trouver la voie par laquelle il pourra conduire sa vie « pour la plus grande gloire de Dieu ». Le chemin du bonheur existe ! Encore faut-il le suivre, une fois qu’on s’y est engagé… Comment durer ? Cette maxime donne un repère pour répondre à cette question. Elle fait partie des « règles pour le discernement » et des « remarques sur les scrupules » qu’Ignace donne dans les Exercices. Il peut arriver, en effet, que le chemin ne nous paraisse plus le bon, une fois l’exaltation des premiers jours passée, et que l’on soit tenté par le « papillonnement » : on essaie une autre voie, et puis une autre… sans jamais se fixer, finalement. Pour Ignace, il y a là une tentation qui naît d’une certaine forme de « désolation », selon son propre langage. On ne ressent plus la joie de la présence de Dieu et on va la chercher ailleurs. Mais, en fin de compte, on n’a pas encore cherché à suivre le chemin de Dieu. Se garder de prendre un autre chemin, mais garder fermement les résolutions prises auparavant, continuer le chemin choisi, voilà qui n’est pas facile. C’est alors vivre une épreuve, souvent douloureuse, qui nous fait grandir dans la confiance totale en Dieu. En effet, n’est-ce pas Lui qui nous a conduit jusqu’ici ? Il ne nous a pas fait marcher sur les chemins de la perdition, mais « traverser les ravins de la mort », comme le dit le psaume 22, pour nous amener vers la tranquillité des « verts pâturages ». Une maxime pour la paix intérieure, donc, contre l’inquiétude spirituelle. Maximes, p. 22, no 11.

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Quand Dieu nous a marqué une voie, il faut la suivre fidèlement, et se garder bien d’en prendre une autre, sous prétexte qu’elle semble plus droite et plus sûre.


Serions-nous ici en présence d’une apologie du masochisme ? La joie dans les souffrances… On imagine volontiers les pénitents de la Semaine Sainte se flagellant dans les rues des grandes villes espagnoles, un spectacle que connaissait Ignace et auquel il recommandait d’ailleurs à ses compagnons étudiants de ne pas trop participer. Non, Ignace a autre chose en vue. D’abord, il évoque ainsi sa propre expérience. Il parle de la joie de ceux « qui ont longtemps et beaucoup souffert », mais il précise : pour l’amour de Dieu. Il pense aux martyrs dont il lisait les actes dans La fleur des saints, un livre qui présida à sa conversion pendant sa convalescence à Loyola, en 1522. Il pense à la joie qui est le fruit de l’Esprit Saint, selon saint Paul (cf. Galates 5, 22), à la joie de l’apôtre endurant toutes sortes de persécutions pour ses frères (Colossiens 1, 24). Il comprend donc que la joie authentique est avant tout une grâce de Dieu, qu’on ne se donne pas à soi-même, qu’on ne se fabrique pas à coups de « paradis artificiels », ou pour simplement « réussir » sa vie. Elle est la conséquence d’une vie offerte par amour de Dieu. Alors, la souffrance peut trouver un sens. Elle est le lieu où Dieu se révèle en Jésus Christ, souffrant sur la croix, « pour le salut des hommes ». Associé à la mission du Christ, celui qui souffre la persécution est aussi associé à la vie de Dieu, à la joie de Dieu qui sauve les hommes. C’est la joie du Christ ressuscité, qui a traversé la mort pour nous entraîner à sa suite, auprès de son Père. Cf. Franciosi, p. 249, no 11.

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Aucune chose créée ne peut procurer à l’âme une joie qui égale les joies du Saint-Esprit : cette très pure allégresse que Dieu répand dans le cœur de ceux qui, pour son amour, ont longtemps et beaucoup souffert.


Dans son autobiographie, Ignace évoque son retour au Pays Basque, en 1535, alors que s’est formé à Paris le premier groupe de Compagnons de Jésus. Ceux-ci l’avaient convaincu d’aller se reposer dans sa famille, car il était malade. À son arrivée, son frère l’invite à demeurer chez lui. Mais Ignace préfère aller loger à l’hôpital d’Azpeitia. Il décide de faire le catéchisme aux enfants. Son frère essaie de l’en dissuader, estimant que personne ne viendra. Bien entendu, Iñigo tient bon. Et bientôt, même les adultes se hissent sur les murs et dans les arbres afin de l’écouter, à commencer par le châtelain, son frère ! À travers cet épisode se laisse deviner le prix d’une âme aux yeux de Dieu… Cf. Récit du pèlerin, no 88.

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Si, ne fût-ce qu’un seul enfant profite de mes enseignements, mon temps et mes fatigues me paraîtront bien employés.


1537-1547

Rome - Approbation de l’Institut Coup de soufflet Quelle louange ? Calme et tempête Soyez joyeux Le corps du Christ Ciel et terre Se laisser faire


Cette image ressemble aux ex-voto des anciens temps, pendus aux murs des églises, quand on remerciait Dieu d’avoir été délivré d’une épreuve, guéri d’une maladie. Mais pour Ignace, la grâce de Dieu peut venir précisément de l’épreuve, des obstacles qui nous font prendre des chemins imprévus… « Avance au large », disait Jésus à l’apôtre Pierre (cf. Luc 5, 14). Il faut beaucoup de confiance pour voir dans l’épreuve, dans la persécution, la marque distinctive de l’action de Dieu. Ignace était bouleversé par le récit des martyrs se réjouissant de souffrir pour le nom de Jésus, pour l’amour de Dieu. Et ici, il ose penser que la persécution est un coup de soufflet, comme si c’était l’œuvre du SaintEsprit, le souffle de Dieu ! Certes, Dieu domine l’histoire et conduit les navires à bon port ! Cf. Franciosi, p. 246, no 3.

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La persécution est comme un soufflet de forge qui excite notre vertu. Si ce qu’à Dieu ne plaise, elle vient à manquer, notre vertu languira, et nous ne nous acquitterons plus de nos obligations et devoirs comme il convient.


Quid agendum ? « Que dois-je faire ? » Question fondamentale pour Ignace quand il regarde Jésus et désire répondre à son amour. La réponse n’est pas seulement dans les actions, mais dans l’intention intérieure qui en est le moteur. Ignace évoque souvent le risque de la vanité, de la « vaine gloire », péché de l’homme d’action à qui tout réussit. Attention à l’illusion, alors : c’est l’effet de la chance ! Ignace veut dire ici que le résultat de nos actions doit être considéré d’un autre point de vue que celui de la simple efficacité matérielle. Comme toujours, Ignace est rempli d’un réalisme spirituel qui lui fait désirer un chemin plus difficile, certes, mais plus authentique. Celui de la vertu, c’est-àdire de la dynamique interne où la main de Dieu se fait sentir, comme on le voit sur cette peinture. La vertu consiste à laisser Dieu agir à travers notre

vie, à être habité par sa présence. Pour comprendre ce qu’est la vertu pour Ignace, il suffit de se rappeler la prière qu’il donne dans les Exercices spirituels, au début de chaque temps d’oraison : Seigneur, je me mets entièrement à ta disposition pour que ce soit toi qui me fasses réussir ce que je fais ! On notera sur cette peinture, sans doute la plus naïve de la série, une belle allusion à la spiritualité de Rouault : le « premier de la classe », qu’on applaudit, porte le chapeau pointu du clown blanc, et la culotte de l’Auguste ; il n’est qu’un clown, entre les mains de ceux qui le portent en triomphe ! Cf. Franciosi, p. 74, no 14.

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Il faut agir sans rechercher la louange, mais aussi de manière à éviter un juste blâme. Rechercher l’éloge, c’est de la vanité ; l’obtenir, c’est l’effet de la chance ; mais le mériter, c’est le propre de la vertu.


à ses disciples : « Dans le monde, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde ! » (Jean 16, 33).

Ces trois aphorismes, loin de prôner la politique du pire ou de céder au pessimisme, expriment une conviction intime d’Ignace : le disciple du Christ n’est pas au-dessus de son maître (Matthieu 10, 24). Comme Jésus a connu la contradiction, ainsi en sera-t-il de la mission de l’Église en ce monde. Ignace se souvient des mots de Jésus à ses apôtres : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien ; mais parce que vous n’êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés du monde, pour cette raison, le monde vous hait » (Jean 15, 19). À cette conviction s’ajoute une règle fondamentale du discernement : c’est le propre du mauvais esprit de présenter toutes sortes d’obstacles à celui qui progresse dans le bien (Exercices spirituels, no 315). Car pour Ignace, la réussite d’un projet, tout honorable qu’il soit, ne dépend pas de nous, mais de Dieu lui-même. C’est le succès de celui qui dit

Cf. Hevenesi, 8 juin, 12 juin, 15 mars.

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Quand tout marche comme sur des roulettes, l’esprit peut craindre que le service de Dieu ne reçoive quelque accroc. Une tempête soulevée contre nous sans notre faute, est le signe d’un succès prochain.

Le calme est pire que la tempête et le genre d’adversaire le plus dangereux, c’est de n’en pas avoir.


vous recevrez, pour que votre joie soit complète » (Jean 16, 23). Chacun aura sa part de la joie du Christ.

Ces paroles furent adressées par Ignace à un jeune jésuite, François Coster. Le novice — venant d’arriver dans la Compagnie de Jésus — était connu pour sa gaieté, mais craignait de ne pas être assez sérieux pour être un digne religieux. Aussi Ignace lui présente-t-il une belle définition de la vie religieuse : la joie en est la caractéristique essentielle. Pourquoi parler alors de l’obéissance et de l’humilité ? Pour Ignace, celui qui prononce les trois vœux de religieux est invité à suivre le Christ pauvre, humble, obéissant. La joie du religieux est donc la participation à la vie, à la mission, à la joie du Christ ressuscité, qui a vaincu la mort et le péché.

Cf. Franciosi, p. 183, no 3.

C’est ce que l’artiste a voulu signifier en présentant Jésus et ses apôtres lors du repas pascal, alors que déjà la résurrection se dessine au fond de la scène. Jésus fait descendre son Esprit sur les disciples : « Demandez et

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Eh bien ! mon fils, riez et soyez joyeux dans le Seigneur ; je vous l’ordonne. Un religieux n’a aucune raison d’être triste et il en a beaucoup d’être dans la joie. C’est ce qui vous arrivera sans aucun doute, si vous êtes humble et obéissant !


Trois paroles qui évoquent la naissance et la vie de l’Église. La première de ces paroles est tirée des Exercices spirituels et invite à découvrir l’action de l’Esprit Saint dans la vie des chrétiens, réunis dans l’Église, blottie au creux de Marie, recueillant l’Esprit de Jésus. Cf. Exercices spirituels, no 365.

Envoyant des jésuites en mission dans la Corne de l’Afrique, en 1555, Ignace leur confie une lettre au roi Claude d’Éthiopie, qui était séparé de l’Église de Rome. Il lui rappelle quelques figures bibliques de l’Église qui montrent son unité : l’Arche de Noé, le tabernacle de la loi de Moïse, le Temple de Jérusalem. Ainsi, encore aujourd’hui, l’Église est appelée à recevoir cette unité de la Parole de Dieu. Cf. Lettre 5205.

Se refusant à toute utopie, Ignace n’hésite pas à considérer le sens des souffrances et des persécutions dans l’Église. Il nous est donné dans la Passion du Christ, dans son amour qui l’a conduit à la mort et à la résurrection. De même, le compagnon de Jésus peut partager « ce précieux héritage » : il est auprès du Christ. Tel est le fruit de la prière d’Ignace quand il contemple les mystères de la souffrance de Jésus, qui lui donnent un élan nouveau pour la mission. La colombe de l’Esprit n’est pas prisonnière de la mort, elle peut s’envoler ! Cf. Franciosi, p. 248, no 7 ; p. 253, no 17.

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C’est par le même Esprit et même Seigneur, qui donna les dix commandements, qu’est dirigée et gouvernée notre Mère la Sainte Église. Il faut croire qu’entre Jésus Christ notre Seigneur, l’Époux, et l’Église, son Épouse, il n’y a qu’un même Esprit qui nous gouverne et nous dirige pour le salut de nos âmes. Comme l’Époux est unique, l’Épouse est unique aussi. Il n’y avait qu’une arche de Noé pour se sauver du déluge. Il n’y avait qu’un tabernacle construit par Moïse, qu’un temple à Jérusalem, bâti par Salomon. Aujourd’hui encore, Jésus Christ souffre sa Passion dans l’Église militante. Les tribulations endurées pour la cause de Jésus Christ doivent être comptées parmi les plus grands bienfaits de Dieu. Notre Seigneur m’a assuré lui-même que, conformément aux instantes prières que je lui avais faites, la Compagnie ne cessera jamais, tant qu’elle durera, de jouir du précieux héritage de sa Passion, au milieu des contradictions et des persécutions.


et la reconnaissance de la mission à accomplir sur cette terre (Philippiens 1, 21-24). La vie éternelle est une relation absolue avec Dieu. C’est ce désir d’aimer et d’être aimé qui est exprimé dans le cri d’Ignace comme dans celui de Paul. Et Ignace fournit une solution à cette tension : les rayons du soleil se communiquent sur la terre. La vie éternelle est déjà commencée sur la terre ! Voilà de quoi vivre chaque jour, à la lumière du soleil.

L’image du soleil pour parler de Dieu est venue à Iñigo lors de son séjour à Manrèse, alors qu’il recevait de grandes lumières sur la Trinité (cf. Récit du pèlerin, no 29). Ce langage est habituel chez les Pères de l’Église quand ils évoquent la communication de Dieu à l’homme. Mais il est d’abord biblique : « Le soleil de justice se lèvera, portant la guérison dans ses rayons », dit le prophète Malachie (3, 20), alors que l’un des derniers mots de la Bible évoque l’illumination de la cité de Dieu au dernier jour : « La cité n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine, et son flambeau, c’est l’Agneau » (Apocalypse 21, 23). Ici, Ignace semble se plaindre de la vie terrestre : « un cruel supplice ». Il rejoint le désir de saint Paul, lui-même pris entre le désir de rejoindre le Christ

Cf. Franciosi, p. 31, no 21.

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Demeurer longtemps sur la terre est un cruel supplice, à moins que l’Amour ne nous fasse vivre plus au Ciel et avec Dieu, que sur la terre et avec nous-mêmes. C’est ainsi que les rayons du soleil continuent à vivre en leur foyer, quoiqu’ils brillent en-dehors de lui et qu’ils ne s’en séparent pas, tout en se répandant sur la terre.


Se laisser faire ! Tel est le secret paradoxal de la sainteté pour Ignace. Cet aphorisme s’inspire de la lettre qu’Ignace écrivit à François de Borgia, alors duc de Gandie, en 1545. Veuf, François aimerait entrer dans la Compagnie de Jésus et quitter les charges politiques que son rang social exige de lui. Ignace reste prudent. Il prend le temps de recentrer le désir du duc en fonction de sa relation à Dieu et l’invite à s’en remettre aux mouvements intérieurs qui l’animent quand il prie. Ainsi, il ne s’opposera pas aux « desseins de Dieu ». François de Borgia deviendra jésuite un an plus tard, secrètement, puis sera supérieur général de la Compagnie. Son chemin le conduira à la sainteté. Il sera canonisé en 1671. Au fond, c’est bien parce que l’homme est capable de devenir un saint qu’il peut se laisser faire par « l’artiste divin », car Dieu « sait bien ce qu’on peut en tirer » ! Se laisser faire, ce n’est donc pas démissionner, dans une sorte de laisser-aller passif, mais c’est au contraire une exigence profonde d’ajuster ses décisions et ses actions à notre relation à Dieu. Il ne s’agit donc pas de devenir un tronc d’arbre, puis une belle statue immobile et inanimée, mais de devenir ce que Dieu veut, c’està-dire un vivant. En donnant les traits de Jésus souriant à « l’artiste divin », on a voulu ici souligner cette relation d’amitié qui grandit entre Dieu et la personne qui se laisse former. Entre les mains de Jésus, je remets ma vie : il en sort une joie et un regard d’amour. Cf. Franciosi, p. 295, no 6.

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Il y a peu de gens qui comprennent bien ce que Dieu ferait d’eux s’ils Le laissaient faire. Un tronc d’arbre, rude et informe, ne peut soupçonner qu’il puisse devenir une belle statue, merveille de l’art, entre les mains du sculpteur qui, lui, voit bien ce qu’on peut en tirer. Plusieurs vivent à peine en chrétiens qui seraient des saints, s’ils ne s’opposaient pas aux desseins de Dieu et aux opérations de la grâce, s’ils ne résistaient pas à l’artiste divin.


1548-1556

Approbation des Exercices - Mort de saint Ignace Persécution Prêt à partir Allez Divin amour Eucharistie


ébranlé. La réaction d’Ignace est remarquable. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que de telles oppositions arrivent. Fort de sa confiance en Dieu, il exhorte ses compagnons à la patience et analyse la situation en prenant de la hauteur : les fruits à attendre de cette épreuve sont à la mesure de la persécution et de la justesse apostolique de ses compagnons : « Nous n’avons rien fait pour la provoquer. »

On pourrait appeler cette histoire « l’évêque et le saint ». Nous sommes en 1551, alors même que la Compagnie connaît un essor considérable en Espagne. Le persécuteur en question n’est autre, en effet, que l’archevêque de Tolède, qui s’oppose à la fondation d’une maison de la Compagnie à Alcala, dans son diocèse. Parmi ses griefs, le nom même de « Compagnie de Jésus », qu’il trouve inconvenant pour un ordre religieux : tout chrétien n’est-il pas invité à être compagnon de Jésus ? Mais aussi les Exercices spirituels, « qu’à son avis il ne faut pas prendre pour l’évangile, mais qui détraquent les gens », se plaint-il à l’envoyé d’Ignace (cf. Polanco, Chronicon, II, no 354). Autant de mauvaises raisons qui signalent l’aveuglement d’un prélat jaloux de son pouvoir, mais c’est le fondement même de la mission des jésuites qui est

Cf. Franciosi, p. 250, no 12.

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Nous devons regarder cette persécution comme une grande félicité, puisque nous n’avons rien fait pour la provoquer. Elle est, en effet, une preuve évidente que notre Seigneur nous fera recueillir de grands fruits dans cette ville. Les moissons dont la terre se

couvre sont d’autant plus riantes et plantureuses, que l’hiver a sévi avec plus de rigueur, et c’est une chose reconnue que la Compagnie a produit des fruits plus abondants, là où les nôtres ont davantage souffert.


L’image de la vigne est biblique. Elle désigne ici l’humanité, destinée à porter un bon fruit. Jésus emploie cette image dans la parabole des ouvriers appelés à travailler à la vigne jusqu’à la dernière heure (cf. Matthieu 20, 1-16). Pour Ignace, être envoyé à la vigne du Seigneur exige une disponibilité totale, une attention à l’appel du Maître de la vigne : avoir le pied levé, être « prêt à partir » ! C’est ainsi qu’avec ses compagnons il se mit à la disposition du pape pour répondre aux besoins de l’Église. Il exprime ce vœu dans les Constitutions qui règlent la vie des jésuites : « Ils seront envoyés dans un lieu ou un autre… » (Constitutions, no 603). Il ne s’agit pas uniquement de partir pour d’autres lieux dès que le besoin s’en fait sentir, comme le fit François Xavier quittant sa mission de secrétaire d’Ignace du jour au lendemain pour s’embarquer vers les Indes afin de remplacer un compagnon malade. Il s’agit aussi de vivre cette obéissance à l’appel de Dieu dans la vie quotidienne. C’est pourquoi Ignace rappellera souvent cet état d’esprit aux jésuites : « que celui qui est en prière cesse de prier » lorsqu’il entend son supérieur le demander, car il s’agit d’accourir à l’appel, « comme à la voix de notre Seigneur » (Lettre aux compagnons de la maison de Rome, no 1326). Cf. Franciosi, p. 46, no 33.

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Les ouvriers de la Vigne du Seigneur ne doivent avoir qu’un pied par terre. Ils doivent avoir l’autre levé, prêt à partir.


Lorsque saint Ignace envoyait ses compagnons en mission, il prenait soin de superviser les moindres détails matériels. On raconte que la veille d’une expédition pour l’Éthiopie, il exigea que ses missionnaires fissent une répétition de leur départ : harnacher les mules, charger les provisions, montrer les livres… Que rien ne manque ! Mais au moment même de se quitter, il n’y eut plus que cette parole, qui donnait tout son sens à l’action entreprise : « Embrasez l’univers ! » Rien d’autre que le cri de Jésus résumant sa mission devant ses disciples : « Je suis venu apporter le feu sur la terre ! » (Luc 12, 49). Cette parole n’est pas sans rappeler le mot du pape Jean-Paul II envoyant les jeunes à la fin des JMJ de Rome, en 2000 : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu au monde entier ! » (Jean-Paul II reprenait une parole de sainte Catherine de Sienne). La peinture qui illustre cette parole a été réalisée par une jeune Asiatique, de tradition non chrétienne. Elle a voulu représenter la dispersion des apôtres sur tous les continents. Mais elle a bien compris d’où provenait la flamme qui embrase l’univers : la croix de Jésus, brûlant de l’amour du Père. Cf. Franciosi, p. 36, no 44.

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Allez et embrasez l’univers !


Comment parler de l’amour de Dieu ? Ignace choisit ici des images paradoxales, s’enracinant dans l’expérience spirituelle de la Bible : le bois de la croix, instrument de supplice pour alimenter le bûcher du vrai sacrifice, celui du don de Jésus ; le vinaigre et le fiel du Golgotha (Matthieu 27, 34), pour abreuver du vin de l’Alliance nouvelle. Ces images marquées par l’opposition trouvent leur réconciliation dans la charité du Fils de Dieu, révélée à la croix. Saint Ignace, dans les Exercices spirituels, invite à contempler la vie du Christ. Touché par cet amour, chacun peut alors se proposer d’imiter le Seigneur, jusque dans « les choses dures et pénibles endurées » pour lui et avec lui (cf. Exercices spirituels, no 98). Il n’est pas surprenant que l’artiste ait choisi de représenter l’hostie et la coupe que le prêtre, à la messe, élève après la consécration. Il offre alors à Dieu l’amour de tous les hommes sauvés dans le sacrifice de Jésus, « par lui, avec lui et en lui ». Cf. Franciosi, p. 246, no 2.

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La flamme du divin amour ne s’élève jamais davantage qu’alimentée par le bois de la Croix, dont la charité infinie du Sauveur s’est servie pour consommer son sacrifice. Toutes les délices du monde, tout le miel que l’on peut recueillir sur les fleurs de la terre, ne sont rien en comparaison des douceurs qu’apportent le fiel et le vinaigre du Seigneur Jésus, c’est-à-dire les choses dures et pénibles endurées pour Jésus Christ et avec Jésus Christ.


Cet épisode se déroula en 1556, à Macerata (Italie), l’année de la mort de saint Ignace. Il est rapporté dans les Chroniques de la Compagnie de Jésus, par Polanco, qui fut le secrétaire d’Ignace, dans un style qui veut encourager les jésuites dans leurs apostolats autant que les informer. Il fait référence à un rituel né à cette époque, qu’on appelle les « Quarante heures ». En organisant au moment du Mardi gras une longue adoration eucharistique, les jésuites voulaient couper court aux débordements du carnaval. En réalité, les « Quarante heures » n’ont pas été inventées par les jésuites, mais ceux-ci les ont instituées, à partir de l’expérience de Macerata, jusqu’à les solenniser à Rome, en 1595. Cf. Polanco, Chronicon, VI, 81.

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L’ennemi de la nature humaine avait entre-temps fait surgir une comédie impure et obscène, que la jeunesse de Macerata se préparait à jouer, devant un grand concours de peuple, pour le carnaval. Initiative que les nôtres s’appliquèrent à empêcher. Mais les dépenses considérables qui avaient déjà été consenties en vue du spectacle ne leur permirent pas d’arriver à leurs fins. Aussi, pour ne pas faire triompher le diable qui en était l’auteur, les nôtres firent annoncer qu’une oraison de quarante heures se tiendrait le jour même où la comédie devait avoir lieu. Ils exposèrent le Saint-Sacrement dans une chapelle magnifiquement parée, durant les trois jours qui précèdent le mercredi des Cendres. Les foules vinrent en si grand nombre à cette oraison, et la fréquence des sacrements fut telle que, de l’aube à la nuit avancée, les trois prêtres de la Compagnie qui vaquaient à ce ministère purent à peine trouver un instant pour respirer ou pour avaler quelque chose. Ce fait inaccoutumé, venant de Dieu, suscita l’émerveillement et la piété dans les esprits. Des voyageurs qui passaient par la ville, à la vue de ces deux rassemblements, disaient qu’il leur semblait voir deux villes : l’une courant au spectacle avec une grande licence, l’autre à l’église, en grande pénitence et dans une attitude pleine de dévotion. Mais la partie la plus importante et la plus estimable, c’est le Christ qui l’emporta. Cette dévotion plut tant à Ignace, qu’il voulut la voir pratiquer tous les ans dans les maisons de la Compagnie (Polanco).


Achevé d’imprimer le 13 juin 2006 sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à 6060 Gilly (Belgique).


Iñigo

Iñigo Album réalisé à l’occasion du jubilé ignatien 1506 - 1556 - 2006 « Amis dans le Seigneur » En 1991,des jeunes de Bruxelles réalisèrent une série de gouaches à la manière du peintre Georges Rouault pour illustrer vingt-trois paroles tirées des écrits ou des actes de la vie de saint Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites, dont on fêtait alors le jubilé de la naissance (en 1491). Avec son style inclassable, entre cubisme et fauvisme, entre vitrail et émail, la peinture de Rouault se prêtait étonnement bien à cette expérience. L’année 2006 célèbre un nouveau jubilé jésuite : les 500 ans de la naissance de saint François Xavier et du bienheureux Pierre Favre,et les 450 ans de la mort de saint Ignace. Ces jeunes et leur professeur ont accepté que, quinze ans plus tard, leur travail soit partagé au plus grand nombre. Ces « paroles d’Iñigo » révèlent des aspects souvent inédits de l’esprit qui animait l’auteur des Exercices spirituels, initiateur de la mystique de l’homme moderne. Pour la joie des yeux et du cœur.

Iñigo 23 paroles d’Ignace de Loyola

23 paroles d’Ignace de Loyola illustrées à la manière de Georges Rouault

ISBN : 2-87356-348-6 Prix TTC : 9,50 €

9 782873 563486

23 paroles d’Ignace de Loyola

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