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Oléti!

Olé

Nouvelles

Léopold

Hnacipan Noëlla

Poemate

Écrire en Océanie Association 1901


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Nouvelles

Pour la toute première fois, chez Gaijoli Waeleco ! « Pardon, mon amour » Manger du rat Léopold Hnacipan

Tein Un Prénom de fleur Boaé Noëlla Poemate

Écrire en Océanie Association 1901


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Léopold Hnacipan

Personnage curieux et passionné, né il y a une quarantaine d’années, Léopold est l’avant-dernier d’une fratrie de dix enfants. Adopté très jeune par ses oncles, il a été élevé dans un milieu très modeste où le combat pour la reconnaissance est un souci au quotidien ; il a livré bataille. Aujourd’hui, il est professeur dans un petit collège de la FELP à Voh, dans la vallée de la Tiéta. Là, entre ses cours et sa vie de famille, il écrit dans sa case de Cawiouko.

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Pour la toute première fois, chez Gaijoli La case où Iengenë devait se donner pour la première fois à son mari, avait été préparée pour le soir du mariage. Deux femmes âgées, du clan de la famille de Catreie, étaient prêtes, comme de coutume, pour assister les époux dans l’épreuve véritable : s’assurer de la virginité d’Iengenë. Le clan du mari, dans ce cas, verserait une somme d’argent supplémentaire et quelques ignames de plus aux parents de la fille, récompense accordée à sa pureté préservée, aucune arrogance n’ayant défrayé l’orifice vaginal, voie par laquelle devait passer la tête de l’héritier. Le mouchoir blanc, taché du sang virginal, serait montré aux autorités claniques qui attribuent la qualité de « vraie fille » à Iengenë. Ces personnes garantes de la paix du clan donneraient leur bénédiction le lendemain du mariage sous la tonnelle devant les notables des deux familles réunies. Iengenë serait alors sujet d’admiration ou de raillerie. Il valait mieux pour elle qu’elle n’ait pas connu d’aventure avant le mariage. Si c’était le cas, les belles-sœurs et la belle-mère, sensées assurer la bonne adhésion d’Iengenë dans sa nouvelle famille, se transformeraient en véritables bêtes féroces pour l’avilir. Sitôt la remise de cadeaux terminée, Huline, le responsable du mariage fit venir Catreie. – Appelle Iengenë et partez voir Copa qatr, c’est elle qui a la charge de vous apporter le coco vert. Tu n’oublies pas de lui remettre le mouchoir. Catreie regardait fixement le sol afin de fuir le regard du grand frère. Un sourire forcé déchira son visage et révéla le malêtre du jeune marié qui doit subir son examen de passage vers 7


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le monde conjugal. D’autres générations bien avant lui avaient connu cette même épreuve. De feu. Chez Gaijoli, Copa qatr et Yaella qatr furent laissées sous la tonnelle et le couple entra de suite dans la case. Il était environ cinq heures de l’après-midi. Là-bas, à la maison commune, tout le monde continuait de manger, la musique ne s’arrêtait plus. Quelques démonstrations d’excès de boisson et de règlements de compte avaient déjà commencé à la très grande joie des enfants. La nuit risquait d’être longue. Dans la case, Catreie et Iengenë s’appréciaient. Se parlaient- ils ? Non, ils se taisaient et se fuyaient même du regard, gênés de se regarder dans les yeux, l’un et l’autre. Pendant longtemps ils restèrent séparés par le foyer où le feu continuait de brûler dans la cendre. Dehors, l’attention des deux vieilles était toujours fixée sur la porte de la case mi-close. Puis... vint le temps des paroles. – Pourquoi avoir été jusqu’à Jokin pour me demander en mariage ? Se risqua Iengenë. – Il faut demander à Hnepehni, la femme à Iwedr, c’est elle qui a donné l’idée à son mari, le groupe a suivi. Ce n’est pas triste, personnellement je suis heureux de son choix. Tu parais belle, et tout le monde aussi le dit. À Hunöj, les gens disent que Hnepe a eu le bon ton. Elle t’avait déjà à l’œil depuis qu’elle t’a rencontrée à la kermesse de Havila. Tu es sa cousine, n’est-ce pas ? – Par alliance, nos pères s’estiment. Ils ont fait partie d’un même contingent pour le service militaire. J’aime bien Hnepe. Elle vient toujours à la maison pour souhaiter la bonne année aux deux vieux. Quant à Iwedr, il a plaisanté une fois avec moi sur la route. Il disait qu’à Hunöj, il n’y a que de beaux garçons. Ensuite, il a dansé trois coups. J’avais tout de suite compris que 8


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c’était lui le mari de la cousine. Iwedr était en compagnie d’autres garçons de ta tribu. Il y avait aussi Elia, celui qui est allé faire ses études en France. Je ne savais pas qu’il était de ma famille. Il est arrivé avec sa mère à la journée de préparation, quand mon père a réuni tous les gens invités pour notre mariage. Iengenë s’était lancée la première. Elle savait ce que les gens attendaient d’elle ce soir-là. Beaucoup ! Sa mère et les autres mamans lui avaient déjà expliqué à Jokin ce que pouvait être le mariage dans la coutume. Toutes les mères, les tantes et les mamans de la tribu par leurs plaisanteries l’avaient déjà plus ou moins mise sur la voie. Certaines même lui avaient raconté les temps de leurs premiers ébats avec leur époux. C’était pourtant sa rencontre avec Catreie qui comptait le plus. Cette entrevue-là lui trottait dans la tête depuis le soir où elle avait accepté le geste de demande en mariage. Elle ne devait pas trembler. C’était son Catreie, celui qu’elle devait d’abord honorer. Il fallait qu’elle lui montre combien elle sautait des deux pieds dans leur vie commune. Auparavant, aucune relation n’avait fait battre son cœur à l’éphémère et à l’inutile. Ce soir, après les discours de mariage, tous les secrets des mères de Jokin étaient vite revenus dans son esprit. Il lui fallait sortir de sa réserve et oser. Montrer à Catreie qu’il ne s’agissait pas seulement de devoir mais aussi d’amour, même si elle ne l’aimait pas encore tout à fait. Sinon, comment ? Alors, elle osa. Elle invita Catreie à venir la rejoindre de l’autre côté du feu. Là, où les vieilles mamans de la tribu avaient déposé un matelas et un drap blanc. Le matelas n’était pas une possession de la maison, il avait été amené pour l’occasion. Le large lit de marque du grand cousin qui travaille à la banque, avait été dépouillé. Cemeleso avait déjà proposé son lit à Huline qui, lui-même, avait transmis l’idée à la maman du jeune époux. Sa 9


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villa avait même été avancée pour accueillir les deux mariés. L’heure avançait. – Catreie, je n’ai jamais eu de relation. Il paraît que c’est très douloureux. J’accepte parce que cette douleur vient de toi. Tu feras en sorte que je n’en souffre pas trop. Ce soir et surtout toute ma vie. Promets-moi. Iengenë pleurait. Elle s’allongea sur le drap blanc qu’elle avait pris soin de déplier. Elle se dévêtit et invita Catreie à venir sur elle. Lui l’avait rejointe et ne parlait pas. Il écoutait sans trop réaliser ce qui lui arrivait. Il s’allongea sur Iengenë. Leurs souffles se joignirent et leurs cœurs battirent plus fort. Il n’y avait pas d’excitation de part et d’autre. Ils souffraient tous deux du manque de désir, il fallait pourtant satisfaire la demande des deux grands-mères qui attendaient. Catreie se frottait sur Iengenë. Il s’efforçait de la pénétrer mais il n’y arrivait pas. Il n’avait pas une bonne érection. Leur idée fixe allait vers les gens qui devaient les juger. Catreie serait-il bon étalon comme aimaient se vanter les hommes de la tribu ? Iengenë, livreraitelle le drap bien maculé de son sang, signe de sa bonne conduite juvénile ? Ces questions qui planaient sur eux, les obsédaient tout en les retenant dans leurs ébats. Difficile de s’aimer par devoir, d’accomplir la dette envers les autres. Un impératif. Les deux personnes âgées attendaient toujours sous la tonnelle. Après maintes tentatives, le couple réussit enfin à s’unir. Au sortir de la case, Iengenë remit le mouchoir bien plié à Copa qatr qui, machinalement, le déplia devant le couple et l’autre grand-mère : – Taché, bien taché ! confirma Yaella qatr. Le drap aussi était taché. La vieille dame observa encore l’étoffe un instant avec minutie, l’enroula et la plongea dans le 10


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fond d’un sac en pandanus qu’elle n’avait pas oublié d’amener avec elle. Elle tapota gentiment les joues d’Iengenë qui esquissa un sourire. – Allons-y, ma fille, Dreudrela nous attend à la commune. Elle va être fière de toi. – Très fière de toi… nous aussi, nous sommes très fières de toi. Rajouta Copa qatr. Et ils se muèrent tous vers la grande route en direction de la maison commune. La nuit était complètement tombée pour les couvrir. Tout en marchant, ils devisaient, et dans leurs causeries Iengenë sut que la tribu conférait toujours aux deux vieilles le rituel du mouchoir, parce qu’elles avaient vécu les mêmes situations, autrefois dans leur verdeur. Iengenë manqua même de s’étouffer lorsque Yaella qatr lui lança en pleine figure que l’appétit vient en mangeant. Elle avait vite saisi qu’à l’avenir elle aurait beaucoup envie de son mari. Les dames, ensemble, frappèrent alors trois coups de pieds rythmés sur le sol et jetèrent leurs paroles et leurs rires vers la nuit. Catreie, lui, prenait soin de ne pas faire partie de la discussion libertine. Il s’efforçait de garder un air sérieux. Il marchait légèrement en retrait. Confus ? Réservé ? Ses deux oreilles cependant restaient très ouvertes et attentives. De temps à autre, il riait aussi à haute voix pour se joindre aux plaisanteries des trois femmes mais surtout pour marquer sa présence. Dès leur arrivée à la maison commune, Dreudela s’avança rapidement. Copa qatr l’emmena sous le manguier, bien à l’écart. Les deux femmes se mirent à parler à voix basse en tournant et retournant chaque fois la tête pour bien s’assurer que personne ne les regarde : « Iengenë, vraie fille. » Voilà ce qui serait dit. La 11


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phrase allait satisfaire tout le monde et surtout les belles-sœurs. La virginité d’Iengenë montrait que Catreie était un homme béni. Il aurait été impossible, déshonorant, qu’il se mariât avec une femme qui s’était déjà laissée approcher par un homme. D’autant que Catreie héritait tout de même de l’éducation de ses parents. Ces derniers s’étaient donnés en sacrifice au travail de l’église et surtout de la coutume. On ne plaisante pas avec ces valeurs. « Si on mettait sa foi dans la coutume, le retour ne se faisait pas attendre », répétait-on dans les discours sous la petite maison à paroles. – Je vais voir Huline. Et Dreudrela, légère, disparut dans le tourbillon de cette nuit-là. Là-bas, les femmes se trouvaient toujours dans les cabanons pour la cuisine, les hommes aussi, avec leurs têtes dans la fumée, au dessus des marmites qui mijotaient sur les rails. Ils attendaient de servir le dîner. Ces cuisiniers de circonstance se devaient d’assurer le service aux familles de la fille. Il fallait que les Jokin partent avec une bonne image de la tribu de Hunöj. – Huline, les deux vieilles sont arrivées. – Alors ? – Vraie fille, ont-elles annoncé. Je les ai ensuite envoyées à la maison pour attendre. – Et Ngönegit… il est où ? c’est avec lui les pièces pour la coutume. Trouve-le, il doit être parmi les hommes, là-bas sous le manguier du vieux Waduo. Dis-lui de ne pas commencer à boire et à faire saouler le monde de son mauvais vin, notre travail n’est pas encore terminé. Quelques membres de nos familles de Jokin et d’ailleurs viennent dans le préau à paroles pour nous dire au revoir. Il faut marquer notre respect à leur égard par notre présence en remerciant leur geste. Va lui dire que je t’ai 12


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envoyée. Je vais tout de suite rejoindre les deux grand-mères. Dreudrela se sépara de son mari, fit un détour par le dépôt à vaisselles pour s’enquérir des couverts. Il fallait tirer à manger pour Copa qatr et Yaella qatr. Catreie et Iengenë viendraient manger avec tout le monde à table. – Triajukö ! Y a moyen tirer la viande de ta marmite ? C’est pas pour moi. Elle regarda ensuite autour d’elle pour voir si elle n’avait pas de cousin proche ou une personne notable, du genre homme d’église. Elle voulait répondre à la plaisanterie de Triajukö qui avait mimé le geste de relever son short pour montrer ses testicules. – Aixa* ! Elle n’avait rien trouvé de mieux que cette insulte. Le cuistot dansa trois coups en pouffant de rire et jeta ensuite le cri qui marquait la fin de la plaisanterie. Simultanément, il détacha la louche suspendue à un fil au-dessus de la marmite. – Öö ! Tu as cherché. Dreudrela tendit la petite marmite qu’elle avait dans ses mains. Triajukö, tout en la servant, continuait sa causerie à haute voix : – Alors Tantine ! La femme à nous avec Catreie, fini vieux ou encore bébé ? Il semblait ne pas faire cas des autres personnes autour d’eux mais il savait que tous les autres cuistots prêtaient l’oreille. Dreudrela répliqua avec fierté. – Toujours bébé ! – Kölöini Wetr* ! J’aime ça moi. Triajukö, continua de servir sa tante en choisissant les bons morceaux, puis plaisanta à nouveau. – Tantine ? Moyen prêter ? – Hö föixa* ! Fais vite. Je ne vais pas pouvoir tenir longtemps cette marmite. Lança Dreudrela en direction de Triajukö 13


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qui s’exclama encore. Il dansa trois coups qui soulevèrent aussitôt la poussière. Autour d’eux, les autres hommes se mirent à rire d’un même chœur. Ils suivaient l’échange. C’était à en mourir. Quand Dreudrela arriva à Xenidreu, à la maison familiale, Huline était déjà en grande discussion avec le père de la mariée. Ils étaient assis sur l’herbe. Les autres membres invités des deux familles réunies, attendaient sous la tonnelle avec les deux marieuses. Les jeunes mariés, les parents de Iengenë, et Zelu, la sœur de sa mère devisaient sous le badamier, un peu à l’écart. L’arrivée de Dreudrela imposa un silence de fait. Elle déposa le manger des deux mamans devant elles, le temps qu’elle aille chercher le couvert. – Dreudrela, ma fille, va t’occuper du travail de coutume, laisse la marmite là, on s’en occupe, merci, l’enjoignit Copa qatr. La maîtresse de maison acquiesça et s’engouffra alors dans la villa. Huline s’excusa auprès du père de Iengenë et rejoignit son épouse. Les personnes de la famille d’Iengenë firent mouvement vers la tonnelle, les deux aïeules se levèrent aussitôt pour aller vers les nattes du fond en laissant la place aux nouveaux venus. Iengenë entra avec le couvert pour servir Copa qatr et Yaella qatr. Elle n’avait pas attendu qu’on lui montre la table où la vaisselle était rangée, ni qu’on lui dise ce qu’il fallait faire. – Merci ma fille, tire d’abord à manger pour ton père, s’excusa Copa qatr. – Grand-mère, c’est pour vous. Nous, on va manger tout à l’heure, là-bas, à la maison commune. Merci. Répondit Thuluë, le papa de Iengenë en tendant la main pour saluer Copa qatr. Il en profita pour lui remettre un billet. – Pourquoi cela ? Vous n’êtes pas venu pour nous. Les hôtes marchaient en se courbant pour prendre place sous la tonnelle. Rompant le silence, Copa qatr interpella Yaella qatr. 14


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– Yaella qatr, voilà le geste qu’ont donné ces messieurs et dames. La famille à nous du Wetr. C’est à nous deux et les autres ici sous la tonnelle qu’ils font le geste. – Merci. Donne-leur la parole du retour. Notre parole. – Je me fais petite devant vous, Seigneur du grand Wetr. Je vous demandais tout à l’heure, en quel honneur vous nous faisiez cette coutume alors que vous venez pour un autre travail, celui de l’union de votre fille, le mariage de nos enfants. Notre travail. Il est vrai que chez nous, il est toujours difficile de se découvrir sans présenter ce geste. Nul ne connait les intentions exactes dans le cœur d’autrui. Il est vrai aussi que la parole dit de faire don de ses biens. Et, cela nous sera rendu au centuple. Merci de mettre aussi votre attention sur nous les petits gens, l’esprit de la maison évalue le geste que vous nous remettez. C’est bien comme cela que l’on pose les bases de l’éducation de son enfant. Je remets votre geste au Très Haut pour qu’il bénisse et qu’il soit témoin de ce que vous avez donné. Oléti. Avant que Copa qatr ne termine son remerciement, Huline, Dreudrela et Hnamano avaient fait leur apparition sous la tonnelle. Ils se tenaient encore un peu à distance avant de rentrer avec une autre coutume. Des tissus et une liasse de billets. Cent mille francs. – Huline, voici le geste du papa de Iengenë. Il nous a montré son visage, à lui et les autres personnes qui l’accompagnent. Poursuivit Copa qatr. – C’est pour vous deux, grand-mère, toi et à Yaella qatr. On ne va pas prendre la coutume alors que vous êtes là. Voilà, faites disparaître le geste… Tout comme la coutume que nous présente Copa qatr, je tiens dans ma main d’autres tissus et des billets de banque. Et ici, sous cette tonnelle, personne n’est plus étranger à ce travail que nous allons accomplir. Nous sommes déjà une petite cellule. Il est donc inutile de nous déplacer une 15


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nouvelle fois pour nous rendre dans la case ou dans un autre lieu. Vous tous, ici présents, allez être témoins de la parole que je vais dire. Et, je vais me faire petit devant le Très Haut et devant vous. Merci Thuluë qatr et la maman de Iengenë. Si nous sommes là sous la tonnelle ce soir, c’est bien grâce à l’attention que vous avez accordée à l’éducation de votre fille. Cette petite coutume que je tiens dans mes mains est devenue chose rare dans notre vie de maintenant. Les tissus et ces billets récompensent votre travail à la maison. Merci. Voici les deux grands-mères, Copa qatr et Yaella qatr ; elles sont allées faire boire le coco vert aux jeunes époux. Elles ont jugé sur preuves que Iengenë est bien une vraie fille. Merci. Je m’adresse à toi Iengenë maintenant, je te remercie de ta conduite disciplinée. Il est vrai qu’il y a l’éducation de tes deux vieux ici présents, mais tu pouvais aussi déjouer cette rigueur. Non. Tu as su contrôler ton enthousiasme. Tu as obéi. Le geste que je tiens, est la marque de ta bonne conduite. Merci. Je termine. Catreie, mon fils ; il est rare à votre époque de rencontrer une fille comme Iengenë. Vérifie-le autour de toi. La vie de couple s’ouvre devant toi, devant vous deux, nos deux enfants. Ce n’est pas simple. N’oubliez donc aucune des paroles qui vous ont été dites pendant votre mariage. Que l’esprit de la maison soit le terreau de tout ce que j’ai dit. Hnamano, notre chef à nous, ici dans le clan, est présent. Il est aussi garant de ma parole. Les ignames qui accompagnent cette coutume se trouvent ici, dans la maisonnette qui nous sert d’entrepôt. Elles seront acheminées de nuit, quand nous vous amènerons la part des parents. Que le Très Haut bénisse ces paroles et veille sur nous tous. Oléti. Le père de Catreie s’avança et remit le geste coutumier au papa de Iengenë qui se leva à son tour. Ils échangèrent leurs remerciements. Il y avait de l’émotion sous la tonnelle. Les femmes n’arrêtaient pas de pleurer. Par moment, l’une d’elles 16


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se levait pour embrasser Iengenë et féliciter Catreie. La marmite amenée de la maison commune par Dreudrela était restée au même endroit. Après le protocole, le vieux Thuluë se leva au bout de quelques instants pour presser le monde de partir. « Il faut laisser les deux grands-mères manger, la marmite va être froide », disait-il. Et tout le monde se mit debout et sortit de dessous la tonnelle. Les hommes ouvraient la marche. Là-bas, c’était déjà la dernière table avant le bal. Dans la baraque réservée pour la cuisine, les cuistots improvisés avaient disparu. Ils ne restaient plus que les femmes et des jeunes garçons pour servir leurs plats. D’autres jeunes de Jokin, de la famille de Iengenë, étaient allés à la cuisine pour donner la main. Les deux clans de départ étaient devenus une seule famille après la célébration du mariage. Méconnaissable dans le noir, Triajukö en titubant, vint à la rencontre du groupe. Il puait l’alcool. Il chuchota à l’oreille de Catreie. – Alors mon tonton, tu as montré à la femme de Jokin comment nous, on est ? Il parait qu’elle est une vraie fille. Félicitations. Nous, on est sous le manguier chez Waduo. Si tu veux veiller avec nous, tu nous rejoins, allez ! Longue vie à toi et Iengenë. D’autres femmes, de Jokin mais surtout de Hunöj, qui se joignaient une à une à la marche nuptiale, arrachaient la main de Iengenë de celle de Zelu, sa tante. Elles la félicitaient alors par des embrassades et des poignées de main. Wazana, la sœur de Catreie plus que les autres femmes, pressa fougueusement sa nouvelle belle-sœur contre elle. La nuit cachait ses larmes. Elle glissa entre les mains de Iengenë un parfum de grande marque qu’elle avait pris soins de choisir et de faire emballer joliment. Elle passa ensuite une écharpe au cou de Iengenë, puis 17


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elle s’envola dans la nuit, avant que le groupe n’atteigne le premier lampadaire de la maison commune. La virginité de Iengenë avait devancé le groupe de marcheurs et avait pris de l’ampleur. C’était sur toutes les lèvres ce soir-là. Tout le monde ou presque à Hunöj était au courant. Pourtant cette nouvelle-là n’arriva pas aux oreilles des frères et des cousins de la mariée. Il n’était pas concevable, convenable, que les frères soient au courant de la vie intime de leurs sœurs. Ils le sauraient tout de même. Plus tard. Chez eux. D’une manière détournée. Au travers d’une coutume que Thuluë, leur père accomplirait. Pendant que la famille de Jokin montait à la dernière table, les jeunes mariés et les parents de Catreie allèrent sous le préau à paroles pour tenir compagnie aux vieilles personnes qui chantaient des taperas. Les gens qui voudraient prendre congé du travail de mariage viendraient leur dire au revoir à cet endroit. Le silence se fit lorsque Huline se manifesta pour montrer le geste de leur arrivée. On attendait que Belë, le pasteur de la tribu se levât pour remercier quand un groupe de femmes fit irruption. Elles apportaient des présents à Iengenë qui fut une nouvelle fois assujettie aux embrassades des femmes de sa nouvelle famille. Sa mère, assise non loin d’elle, n’arrêtait pas de pleurer de joie.

1. Q  atr : vieux, vieille en langue Drehu. Cela n’a rien de péjoratif, le mot exprime le respect visà-vis de la personne âgée ou jeune. 2. Aixa : interjection. Entaché d’inceste envers la sœur ou le frère. L’usage courant lui fait vraiment perdre son premier sens. Ici, sous forme de plaisanterie. 3. Kölöini Wetr : littéralement « J’aime Wetr » Wetr étant l’un des trois districts de Drehu. L’expression est plutôt prise ici comme une interjection à la mode. 4. Hö föixa : même sens que Aixa. Accompagné du Hö interjectif.

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Waeleco ! « Pardon, mon amour » Nous revenions des champs et je suivais Waeleco, mon panier d’ignames accroché aux épaules. Arrivé au croisement des chemins du caillou plat, mon mari me fit passer devant lui et je crus un instant qu’il voulait me soulager de mon panier. – Alors ma belle, me dit-il, cette fois nous n’allons pas arriver très vite à la maison. J’ai une envie folle de toi. Je savais qu’en pareille situation, aucune alternative ne m’était laissée. Je lui reprochais alors de toujours être la cause de nos retards à la maison. – Mais que va dire ta sœur de tout cela, à chaque fois que nous allons au champ, il faut toujours que nous arrivions à la tombée de la nuit. Et les enfants, il faut les baigner. Et la mémé, qui c’est qui va lui donner ses cachets ? En plus je suis sale. Waeleco n’entendait pas les tirades que je lui lançais depuis que nous avions quitté le caillou plat. Alors, sans plus de paroles, et comme un automate, je m’allongeais sur le lit de branchages que mon mari avait préparé en dehors du sentier principal afin d’éviter que d’autres personnes, qui rentreraient tard des champs comme nous, nous surprennent. Je soulevais ma popinée* et ma jupe. Il n’y avait rien en dessous de la robe que je pris soin de ramener sous mes fesses. Je m’offris. Mon homme ne faisait plus attention aux brindilles qui le piquaient de partout, ni même aux lianes qui lui retenaient les pieds. Telle une bête prise au piège, Waeleco remuait tout son corps pour se soulager de ce désir qui l’oppressait. Moi, je ne bougeais plus, ou plutôt je m’impatientais, attendant que le supplice prenne fin. Ma tête rentrait tantôt dans l’herbe sèche, tantôt dans les fougères. Je grimaçais sous l’emprise de la douleur. Par moment, je suppliais mon mari d’aller vite parce que j’avais mal au dos. 19


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Des racines traversaient les branchages et me piquaient le corps. Je ne pensais même pas à profiter de l’acte qui s’accomplissait. Dès que l’acte fut consommé, Waeleco se retira pour me presser de partir. – C’est vrai, allez, il faut vite rentrer à la maison. Il me repoussa contre terre, se releva et enfila une jambe du pantalon qu’il n’avait pas tout à fait enlevé. Debout, il huma l’air du soir qui tombait. Il ne jeta même pas un regard vers moi, comme si cet acte de tendresse ne méritait aucune attention. Je m’essuyais alors avec ma jupe tout en me relevant. La femme ne doit jamais rien vouloir. L’amour, une nouvelle fois, m’avait fait mal. Il me fallait tout supporter de l’exercice sans en tirer le moindre plaisir. Le choc amoureux du tout début de notre rencontre, s’était envolé, exactement comme cette jouissance qui giclait hors de mon homme. Éphémère. Waeleco ne m’avait même pas regardée. Il n’avait fait aucun cas de mes sensations. À quoi bon ? Je lui devais tout cela. Le clan m’avait payée. Il fallait donner le retour. Mon homme avança le premier vers le carrefour des sentiers, il s’assit sur une souche et attendit. Je tardais à venir. Je le vis sortir un paquet, méconnaissable parce que trop froissé, de la poche de son pantalon. Il tira quelques bouffées de sa première cigarette et gloussa pour me presser de partir. J’arrivais. Il faisait presque noir. La lune montait, les étoiles attendaient. La terre fumait. Le brouillard recouvrait peu à peu le paysage. La fraîcheur se joignait aux senteurs des fleurs. La beauté comme au premier jour de l’humanité. Sur les cimes des arbres les roussettes, une à une, se posaient lourdement. On pouvait aussi les entendre battre fortement les ailes et jeter leur « cokilak » en se disputant les fruits du banian. Ces bêtes-là puent très fort. Surtout le mâle. Il porte l’odeur de l’accouplement. Sa femelle ne doit sûrement pas faire beaucoup d’effort pour le dénicher à des lieues à la ronde. 20


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La femelle et son mâle qui se cherchent, se trouvent et copulent sur le même arbre, la même branche, la même nuit. Ils n’ont pas eu à se retenir, ni à reporter leur désir. Ils n’ont pas eu à décliner leur rang social, ni la lignée parentale, ni trouver un endroit bien à eux tous seuls pour s’accoupler. Ces bêtes, ces drôles de chiens à l’envers. Moi, je suis de Poindimié, du nord de la Grande–Terre. « Il faut aimer Poawé, même si elle est de la Grande-terre. D’une autre culture ». C’était la parole donnée depuis la cérémonie de demande en mariage. Aimer. Mais qui peut aimer autrui sans le connaître ? Quelle vie de sacrifice pour ne pas dérégler l’équilibre de la société ! À la maison, nous n’avons pas d’endroit pour nous, sinon la case. Mais la ruche n’abrite pas que la reine à féconder. La maisonnée couve aussi les autres membres du clan. C’est déjà dit pendant la cérémonie du mariage : « Poawé n’a rien à envier, elle a été payée pour donner naissance dans le clan et aussi servir tous ses membres ; même les plus éloignés. » Le cousin par alliance qui remonterait à des générations, pouvait aussi exiger mes services, sauf le lit. Je dois me lever la nuit pour lui faire à manger si c’est demandé. Même à une heure indue. Il faut toujours plaire à la belle-famille et surtout les sœurs, les tantes et leurs enfants qui viennent se servir à la maison. Il faut sortir la robe neuve gardée amoureusement dans la valise, dans le fond de la valise. Ma valise. Montrer que je n’ai pas peur de donner. Donner, voilà le mot d’usage. La coutume : se donner. Vers vingt-et-une heures, je sursautai sur ma chaise. J’étais assise devant la télé de la cantine de l’école et Baly, le petit frère de mon mari me frappait sur l’épaule pour me sortir de ma léthargie. Je m’étonnai. 21


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– Marie, lis l’info qui se déroule au bas de l’écran. JeanMarie est mort. Je cherchais la télécommande en dessous de la télé, en fronçant bien mes sourcils. Je ne comprenais rien à ce que Baly venait de me dire, de plus, il était déjà parti dans la case réveiller Waeleco qui arriva sans tarder. Au même moment le reportage que nous suivions fut interrompu. Le journaliste apparut. Mon cœur s’étouffa. Le monde s’arrêta de tourner. La nuit s’abattit autour de moi. De drôles d’étoiles firent leurs apparitions, il y en avait des grosses, des petites et de toutes les couleurs. Des étoiles filantes même, traversaient toute la galaxie de ma nuit. Ma tête tournoyait toujours, alors que la cantine de l’école désormais devenait la caisse de résonance de ma voix qui ameutait tout le voisinage. Mais tous les gens qui, eux aussi, avaient la télé, apprenaient la nouvelle en même temps que nous. Personne n’accourait. Ils savaient que je pleurais Jean-Marie, tué à Ouvéa. Je suis la seule femme de Grande-Terre à la tribu. Même si je ne suis pas de la même région que Jean-Marie, nous, les gens de la Grande-Terre, nous sommes famille, comme eux, les Drehu à Momawé. Une haine inexprimable envers les gens des îles monta du fond de moi et me prit à la gorge. Je me mis alors à lancer des paroles injurieuses à mon mari et à son frère. Je les traitais de tous les noms. Je recherchais les mots virulents qui puissent leur couper la respiration et me venger de ce qu’ils avaient fait à mon frère. Je n’y arrivais pas, Waeleco me secouait, dans la vapeur collée à la paupière de mes yeux, j’étais comme dans un rêve. Tantôt il me poussait, tantôt il me retenait. Il s’agitait. On m’expliquerait plus tard que je m’étais mise à frapper mon mari et lui, m’attrapait seulement, me retenait. Je lui en voulais énormément, à lui et à son petit frère. Je pleurais, je vociférais, je hurlais de toutes mes forces. 22


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Le matin suivant, je me réveillais toute seule dans la case. La maisonnée était calme. Personne. Même Waej, ma petite fille, n’était pas à mes côtés. Une belle-sœur était venue la chercher. La belle famille voulait me laisser seule. Je le savais. Quand je sortis de la case pour me laver le visage au robinet du réservoir d’eau, j’aperçus Waej dans les bras de sa tante sous la tonnelle de fruits de la passion. – Bébé est avec moi, me lança-t-elle, je suis venue la chercher parce que j’ai entendu la nouvelle. Waeleco est à la maison commune avec toute la tribu. Va. Repose-toi. Je m’essuyais le visage et je retournais rapidement dans la case. Je repensais alors à la veille dans le réfectoire de l’école. Le visage de Jean-Marie me revint alors en force. Mes larmes coulaient et coulaient. Je me vidais. Avant que je m’endorme tout à fait, le papa de mes enfants refit son apparition à mon chevet. – Je suis déjà venu te voir beaucoup de fois pour te chercher, les gens de la tribu veulent te faire un geste pour ce qui s’est passé à Iaai. Le pasteur de Gamaï, il est aussi là-bas avec sa petite famille. Je ne parlais pas. Je restais silencieuse parce que j’avais honte de ce que j’avais fait la veille. Une honte teintée de peur me gagnait aussi parce que je devais affronter Baly que j’avais défié. Pas une grande bataille, il m’avait déjà compris bien avant. Mon beau-frère, il n’est pas bête. Je sortis. J’emboîtais le pas de Waeleco. – Quoi ? Quatre heures ? M’étonnai-je en regardant l’horloge au fronton du clocher de l’église. – Mais oui, tu as bien dormi. Les Gomen sont arrivés tôt ce matin de Xodre. Ils sont venus à la maison. Madame Pasteur a pris Waej. La tante des enfants l’a récupérée après. Sur la route, peu avant de passer le portail d’entrée de la maison commune, les pleureuses nous rejoignirent et parmi elles, Utë, la femme de Pasteur. Elle tomba dans mes bras et on 23


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se mit à pleurer notre frère Jean-Marie, ensemble. Nous nous enlaçâmes, cris contre cris, larmes contre larmes. Les femmes des Drehu nous entouraient, elles pleuraient aussi avec nous. Elles nous soutenaient. La marche funèbre fit son entrée vers la maison commune où tous les notables attendaient. Alors que la procession arrivait sur les nattes, la petite fille de Pasteur nous fit nous relever pour aller nous asseoir au côté de nos maris. Waeleco et Pasteur étaient sur un même banc dans un coin de la villa ouverte. Nous, les femmes et nos filles, assises sur des nattes prévues pour la circonstance. Les îles firent le geste de pardon à la Grande-Terre. Le porte-parole de la grande chefferie de Mou, qui avait fait expressément le déplacement, ouvrit la cérémonie coutumière. « Honte à nous les Îles. Nous rampons pour implorer votre pardon. Et… » J’étais occupée à pleurer mais son discours était tellement entrecoupé de spasmes et de bribes de paroles que j’avais du mal à comprendre. Il pleurait lui aussi. Tous comprenaient que la situation était intenable. Le silence seul, était, ce jour-là, vers quoi notre effort tendait. Chacun s’appesantissait sans bruit. Après le discours de la grande chefferie, vint le temps du contre don. Le pasteur de la tribu de Gamaï, celui qui professait à Xodre en ce temps-là, se leva et déclama le discours. Un discours très attendu des gens de la tribu. Personne ne parlait. Le temps s’était arrêté et l’attention suspendue aux mouvements des lèvres de l’orateur. Ses paroles tombaient une à une dans mon cœur comme un remède sur une plaie. Réconfortant. Pasteur connaît communiquer au cœur de chaque être. Dieu, ce jour-là était descendu sur Terre. Et ce samedi soir, il était venu jusqu’à moi, là où il devait être. Alors, je sentis une satisfaction profonde m’envahir du dedans. La rancœur virait. Je m’en voulais d’agresser mon mari. Je m’en voulais aussi de détester les gens des îles. Je pleurais mais plus seulement pour mon frère. Je pleurais aussi sur ceux que j’avais 24


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considéré comme mes ennemis, enfin je ne savais plus. J’étais confuse. Les visages de Jean-Marie et de Waeleco s’entremêlaient dans ma tête. J’aimais très fort ces deux hommes pour des raisons si différentes ! Il fut alors résolu que Pasteur et quelques paroissiens de Hunöj se rendraient à Nouméa pour les obsèques de JeanMarie. Aux dernières nouvelles, il n’y avait plus de place sur les vols réguliers de la compagnie aérienne, le dernier fils de la chefferie du Lössi nous proposa de nous amener sur la GrandeTerre avec son bateau. Waej était trop petite pour que je parte avec elle. Je décidais de rester. Pasteur et sa famille repartirent pour Xodre, je ne retournais pas à la maison commune pour revoir les gens de la tribu. Je restais allongée à côté du feu avec ma fille. J’attendais Waeleco. Soudainement, je me sentais très unie à lui. Je ressassais tous les faits et gestes de notre passé, même les détails enfouis les plus secrets. Je regrettais les petites souffrances que je lui faisais endurer lorsque je lui refusais un service. Je réprimais des envies de pleurer. Cela me rendait encore plus souffrante. Au milieu de la nuit, je sentis les doigts de Waeleco se glisser dans mes cheveux. Mon vieux ne parlait pas. Il me regardait. C’était tout. Au fond, il pleurait. Il se levait, de temps à autre, pour faire repartir le feu en poussant les bûches dans le foyer. Son regard fixait les flammes qui montaient de la cendre. Les flammes dansaient alors dans le fond de ses yeux. Le crépitement de la braise se confondait par moments avec mes pleurs. Nous nous unîmes pour nous demander pardon l’un à l’autre. Et le froid disparut. La coutume, laissée par les gens de Hunöj, lourde liasse de 25


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billets enroulés et ficelés à l’aide d’une fibre végétale, était restée au pied du poteau central à côté de la lampe à pétrole éteinte et des rouleaux de tissus. Nous nous endormîmes.

1. Popinée : L’autre nom de la robe mission portée par la femme kanak. 26


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Manger du rat La famille possède plusieurs terrains sur lesquels elle cultive des ignames, des patates, des taros et autres légumes pour accommoder les mets du quotidien. Hnadro est aussi la tribu du plateau réputée pour l’agriculture. Les gens ont une drôle de façon d’aller au champ. Cela prend des allures de pique-nique. Quand la famille décide de lever le camp, c’est pour plusieurs jours. On emmène tout ce dont on a besoin. Et chacun a toujours ses petites priorités. Les grandes personnes pensent nécessairement aux besoins de tout le groupe. Nous, je veux dire les plus jeunes, avons nos propres soucis. Nous pensons déjà aux cimes des grands arbres sur lesquels nous allons grimper. Mais le projet qui revient sans cesse, est celui de tenir dans nos mains les petites bêtes que nous allons prendre dans nos pièges. Des stratégies de capture s’élaborent alors, à chaque départ, au fond de nos petites têtes. Chacun garde jalousement sa méthode. Chacun s’exclame individuellement chaque matin lorsqu’il découvre des rats à côté du feu. La quantité de prises évalue le chasseur sur la connaissance qu’il a du terrain. Il faut vraiment connaître ces bestioles pour les piéger sur les lieux des galeries qu’elles fréquentent : autoroutes dans les touffes des hautes herbes, tunnels très nettement marqués. Des crottes par-ci, des traces de pattes par-là, des restes de patates rongées plus loin, les connaisseurs arrivent même à dater le moment du passage des bêtes. Mon oncle, je me souviens, était le plus fort. Il ne rentrait jamais bredouille. J’aimais le voir partir avec son couteau dans la main gauche. Il avait toujours une chanson sur les lèvres. Il claquait des doigts en partant. Ses pièges n’étaient pas les plus beaux. Il ne choisissait pas les bois droits, comme nous. Il cou27


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pait ce qu’il trouvait sur le lieu où il allait poser son piège. Cela évitait le transport du matériau. Les rats sûrement choisissent leur lieu de mise à mort. En tous cas, c’est toujours les mauvais pièges qui leur serrent le cou. Normal, la mort ne doit pas être belle à voir ! Elle doit être de mèche avec les pièges de mon oncle. Un jour, je risquais une question parce que je ne trouvais pas normal qu’il ne revienne jamais bredouille. – Oncle Wacapo, comment tu fais pour attraper des rats tout le temps avec tes pièges ? – Les rats, il faut les connaître. Tu vois, comme ici, le pandanus est un endroit qu’ils affectionnent. Ils construisent leur nid là-haut, à l’intérieur des feuilles. Si tu poses ton piège au pied de ce pandanus tu peux être sûr d’en attraper un. – Vraiment ? Moi, avec Icica, nous avons posé deux pièges au pied du même pandanus. Nous n’avons rien attrapé. C’est donc à vous les pièges qui sont au milieu du champ de maïs de la vieille Xadrengë ! C’est pas terrible. Vous avez choisi du mauvais bois pour le qagon*. Il fallait prendre du hnë*, il est plus flexible et ne laisse pas le temps à la bête de se retirer du trou par où elle est entrée. – Oui, mais là-bas dans les maniocs, c’était bien du hnë que j’ai choisi comme qagon. Thuluë, m’a dit la même chose que toi. Mais je ne réussis toujours pas à en attraper. Pas même une souris. J’ai déjà tué un gros rat mais c’était avec mon lancepierre. – Le nœud en foliole de cocotier doit bien coulisser pour serrer le cou de la bête, ton amorce ensuite ne doit pas être très éloignée du trou. Il faut viser le cou, autrement le rat est pris au niveau du ventre. Il peut se retourner et se libérer ensuite en rongeant la corde du piège. – Et si je ne prends toujours rien… – Oh, alors tu n’as pas de chance. Des fois, vous avalez 28


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le jus de coco brûlé avec lequel vous crachotez pour attirer les rats et des fois vous mangez tout le coco. Ça compte. Le piège sent que vous ne l’avez pas respecté. Il laisse alors le rat filer. Si vous êtes passés par-dessus le qagon c’est la même chose. C’est comme la canne à pêche, il ne faut pas l’enjamber. C’est comme si vous le piétiniez. Vous lui manquez respect. La dernière recommandation que j’ai envie de formuler, à toi et à tous les autres, c’est quand vous attrapez du gibier, ne pensez pas tout de suite à le cuisiner pour vous-même. Rejetez l’idée. Donnez vos prises aux vieux de la tribu, ils vous donneront en retour de la bénédiction. Alors vos mains seront toujours vertes pour le travail de la terre et la chance ne vous quittera jamais dans vos parties de chasse. La bénédiction et la malédiction étaient en fait devenues des humiliations. Ainsi, nous piégeaient-elles sans arrêt dans notre univers de ces années-là, fortement lié à la religion de nos parents. Et la bénédiction était l’apanage d’oncle Wacapo. Il la possédait en grande quantité à croire le travail qu’il donnait à grand-mère Waejue qatr qui nous appelait souvent pour l’aider à préparer ses petits bougnas de rats. Thuluë et les autres cousins de mon âge venaient nous aider. Moi, je ne me faisais jamais appeler parce que j’étais toujours au côté de grand-mère. Comme une poésie que l’on aime réciter tant et tant de fois, on finit par être dedans. On finit même par la réciter en dormant et la rendre à haute voix. Je n’ai pas eu de difficulté à reproduire les gestes de grand-mère. À la course « à qui arrivait le premier à nettoyer son rat » je gagnais. Je ne faisais que réagir à un automatisme. Quand le nombre de prises ne dépassait pas la quinzaine, grand-mère préparait son petit bougna de rats dans la case en feuilles de pandanus, l’endroit où toute la famille dormait. Alors, la maisonnée se réveillait à cause du remue-ménage de Waejue qatr mais surtout à cause de l’odeur de brûlé. Je savais 29


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que tout le monde n’aimait pas ce fumet, ma tante Waloli surtout ! Réglée à la même horloge interne que l’aïeule, elle sortait alors pour préparer le petit-déjeuner. Elle devait marcher une trotte pour puiser de l’eau dans une barrique non loin de la route principale. Cela prenait une bonne demi-heure de marche. Tante Waloli revenait toujours vers la case avec le jour. Elle accomplissait là son devoir de mère nourricière, en jouant toutefois la dame affligée tant elle avait l’air renfrogné ! Parfois, je l’accompagnais. La barrique recueillait l’eau qui dégoulinait le long du tronc d’un pandanus en temps de pluie. Oncle Wacapo avait attaché une tige de fougère sur le tronc, il l’avait ensuite orientée vers l’ouverture de la barrique. L’eau qui arrivait par les feuillages se déversait directement dans la cuve en suivant la feuille de fougère comme un verseur. Dedans, on pouvait voir les larves de moustique. Mais nous, nous buvions cette eau-là, avec les larves, et souvent sans même la bouillir. Les vieux disaient que cela nous rendrait hommes. Des hommes forts, comme eux. Grand-père Thiononë expliquait que la barrique ne contenait pas seulement de l’eau et des moustiques, il y avait aussi la sève des feuilles pourries. C’était comme si l’on buvait des médicaments. Des décoctions. Ma tante Waloli ne croyait pas à tout cela. Elle soutenait aussi l’idée que grand-mère était une sorcière et qu’elle avait des pouvoirs maléfiques. Elle me le répétait chaque fois que je me retrouvais seul avec elle. – Tu vois ta grand-mère, elle donne le sang des petites créatures à son boucan. Tu ne le sais pas ça ? Cela s’appelle faire la misère aux bêtes. Dieu, là où il est, béni soit-il, n’est pas content. Arrête de donner la main à ta grand-mère, comme ça, elle sera la seule à être brûlée vive dans les cieux. Sinon, vous serez deux ! – Tantine, c’est vrai que grand-mère est une sorcière ? 30


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S’il est vrai que cette question avait taraudé mon enfance, aujourd’hui encore… j’y pense. Sur les flammes, grand-mère maintenait le rat suspendu par la queue pour commencer à brûler les poils de la tête. Après la tête, elle jetait la bête entière dans le feu, le postérieur vers le cœur du foyer. Elle surveillait. Les flammes brûlaient fort dans ses yeux. À l’aide d’une pincette en bois, elle prenait soin de tourner et de retourner la bête pour éviter de carboniser certaines parties de la chair. Une fois tous les poils brûlés, la bête toute noire était retirée du feu. À l’aide d’une écorce sèche, retirée des bûches, elle grattait tout le corps du rat. Il ne restait alors plus que la peau brunie, dorée. Une peau dure. Grand-mère prenait alors le gibier dans la main pour le vider. Avec beaucoup d’adresse, elle arrachait une incisive de la mâchoire inférieure. Ensuite, elle plantait adroitement la dent au milieu de l’abdomen qu’elle incisait ensuite d’un seul mouvement jusqu’au niveau de l’anus. Le ventre s’ouvrait alors et tous les viscères sortaient. Grand-mère les retirait sans forcer et les rangeait dans la cendre. Ils étaient brûlés après dans les tas de pelures et de mauvaises herbes. Elle ne les jetait jamais dans la nature, c’était manquer de respect à la nourriture. Dénuder la queue relevait d’une autre astuce. À l’aide du pouce et de l’index, Waejue qatr pressait la queue au niveau de l’anus et d’un geste brusque faisait glisser la peau jusqu’à son extrémité. Facile, quand le gibier était à la bonne température. C’était la tâche que j’aimais faire ! Mais quand la peau collait trop l’os, je coupais la queue. C’était souvent le point de départ de nos disputes. Il mettait grand-mère très en colère et je n’hésitais pas, alors, à répéter les paroles de tante Waloli. Pour grand-mère, je ne respectais pas la nourriture. « Dieu nous enverra la disette » marmonnait-elle. Les rats vidés étaient rangés sur une feuille de figuier puis posés sur la cendre attendant que grand-mère finisse de ramol31


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lir deux feuilles de bananier sur le feu. Quand c’était fini, elle les disposait en forme de croix. Au fond elle déposait quelques feuilles de choux gluants et des champignons de saison. Ensuite, délicatement, elle déposait les rats sur ce tapis, dans un ordre bien précis, la queue repliée vers le ventre. Elle les recouvrait d’un supplément de choux gluants et de champignons, sans épices ni assaisonnement, puis elle refermait en repliant l’extrémité des feuilles, ficelant l’enveloppe à l’aide des nervures principales des feuilles de bananier délicatement détachées pendant leur ramollissement. Elle creusait alors un trou au milieu du foyer chaud pour plonger son petit bougna. Il n’y avait plus qu’à attendre. Dehors, sous la tonnelle de pommes lianes, tante Waloli finissait de bouillir son eau. Elle nous appelait pour boire le thé chaud et pour manger les restes du dîner de la veille qu’elle avait réchauffés. Beaucoup de féculents et de légumes, ignames, patates douces et choux gluants. Nos mets étaient souvent accommodés de roussettes, colliers blancs ou cochons sauvages. Mais le met plus attendu de tous restait le bougna de rats de grand-mère Waejue qatr. Vers neuf heures, quand Gaboroc arrivait pour rejoindre les autres chiens de la meute, on savait que grand-mère n’était pas loin. Elle n’allait pas tarder à sortir par le petit sentier avec le bougna de rats dans les mains. Gaboroc, c’était sa petite chienne. Elle ne la quittait presque jamais. Le jour de la mort de grand-mère, Gaboroc s’est laissée mourir. Pour nous, ce fut comme si grand-mère mourrait une deuxième fois. On l’a pleurée comme on avait pleuré grand-mère. Tante Waloli, bien sûr, fut le seul membre de notre petite communauté à ne pas verser de larmes. Elle n’avait peut-être pas de cœur ! Quand on entendait les chiens aboyer, grogner et menacer, on courbait davantage le dos dans le champ en accélérant 32


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inutilement notre rythme de travail ou bien on se mettait précipitamment à la tâche ! De mon côté, je croupissais sous les hautes herbes, je rampais même. Des fois, je tirais sur les tiges d’ignames. Il fallait que mon oncle me voie. Il fallait qu’il me prie de m’arrêter. Je savais que Thuluë et Icica en faisaient autant. Au fond, nos parents riaient de notre stupidité. C’était juste un moyen de nous avoir à l’œil et de nous retenir pour nous éviter d’aller jouer aux loups sur les arbres. Ils savaient pertinemment qu’on travaillait très mal et repassaient après nous, pour bien sarcler, une fois que nous avions repris le chemin de l’école. – Les garçons, vous pouvez vous arrêter. Allez aider grand-mère. C’était la voix de mon oncle. On se levait précipitamment alors en se déployant tel un qagon qui se détend pour serrer le cou du rat. On cherchait le regard des autres en se contenant bien de ne pas pouffer devant les oncles. On rirait bien entre nous. Après. Longtemps après. Mes oncles étaient sévères, ils n’acceptaient pas qu’on s’amuse dans le champ. Grand-mère arrivait toujours pour desserrer l’étau. Pendant que l’on courait vers la maison en feuilles de pandanus pour récupérer la bouillotte de tisane et les ignames brûlées, le reste de la famille convergeait vers le figuier où se trouvait grand-mère. À notre arrivée sous le figuier, on pouvait constater que le partage avait été fait. Grand-mère, assise près du bougna de rats grand ouvert, nous orientait vers nos parts en les montrant du doigt. Elle les avait posés soigneusement sur des feuilles de fougères et de figuier qui faisaient office d’assiette : un morceau de rat ou plus d’un rat entier, cela dépendait des prises de la veille, accompagné des choux gluants et des champignons. Loulou lui, n’aimait pas les champignons. Cela occasionnait souvent des disputes 33


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au sein de notre groupe pour avoir sa part. Une des tantes se chargeait de la distribution des ignames brûlées et des bols. Thuluë et moi servions à tout le monde de la tisane de citronnelle bien chaude. Après, nous récupérions nos morceaux de rat et nous nous éloignions dans le sous-bois. Nous n’hésitions pas à pénétrer profondément dans le bois pour nous mettre à l’écart des adultes. Nous ne nous mélangions jamais. Parfois, nous percevions la voix de grand-mère qui grondait un oncle de nous avoir trop fait travailler. Instantanément, des ricanements y répondaient. Nous, nous ne parlions pas. D’ailleurs, nous ne parlions jamais devant les adultes. Nous mangions seulement en nous efforçant de garder le silence même si nous voulions rire de nos « tortionnaires » qui avaient essuyé les brimades de grandmère à notre sujet. Nous ne savions pas, à cette époque, que tous étaient de mèche ! On était content de grand-mère qui nous défendait. C’était une habitude de la maison. Waejue qatr était le trait d’union entre nous et le monde des adultes. Elle venait nous libérer de ces travaux des champs. Le travail ne reprenait que vers l’après-midi mais avant le repas, le groupe d’enfants que nous étions, pouvait aller jouer dans le bois. Certains grimpaient alors jusqu’à la cime des arbres. D’autres allaient à la chasse aux rats. Ou bien on allait repérer les banians portant des fruits afin d’attendre les roussettes vers le soir. Nous étions débordants d’activité. Mais la pause de neuf heures était vécue par tous comme un rituel. On aurait même cru que grand-mère présidait la messe. Elle seule avait droit à la parole. Nous nous taisions, la bouche pleine, tous préoccupés à déguster notre morceau de rat. Avec le recul, je me souviens des drôles de sensations de cette époque-là : au moment où j’avalais mon morceau de 34


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rat, j’étais comme saisi d’un sentiment angoissant de culpabilité profonde. Cette culpabilité m’étouffait, m’empêchait instinctivement de regarder le cousin qui ingurgitait sa part. Lui aussi me fuyait du regard. Ce malaise tendait à gagner les autres membres de la famille. On éprouvait la même retenue que lorsqu’on mangeait la roussette ! Une sorte de honte nous envahissait alors. La peur d’être surpris par les ayants droits : les lapa qatr* et les vieux. Le rat et la roussette sont des plats nobles. Oser en manger, c’est comme manger l’igname avant l’offrande aux chefs des clans et avant la bénédiction du père chez les catholiques de l’île. On triche. On appelle cela « voler » l’igname. Même si le tubercule provient de son propre champ, on se cache pour le consommer. C’était comme notre neuf heures dans les champs où chacun en avait tout son soûl. Quand je suis revenu chez mes parents bien plus tard à Hunöj et à Havila où j’ai coulé mes années de collège, mes camarades me montraient du doigt. Ils disaient, pour m’abaisser, que j’étais un mangeur de rat. C’était comme si j’avais commis le crime le plus abominable. Une faute ! Un scandale ! Et si je me sentais déshonoré, humilié, j’avais surtout honte pour la tribu de ma mère. Je souffrais à en mourir. Au fond, je sais bien que c’était nous considérer comme des êtres arriérés. Les hommes préhistoriques devaient sûrement se nourrir comme nous. À l’âge où l’enfant apprend à consolider ses repères dans son rapport au monde extérieur, j’avais eu aussi droit à cette moquerie sans comprendre le poids de l’assujettissement ! Je dus livrer bataille. Un jour, mais il y a de cela quelques années, je me suis trouvé seul dans notre salle des profs avec une collègue enseignante en physique chimie. Elle avait ouvert la boite de lait en poudre qu’elle venait de sortir du petit réfrigérateur. Elle voulait se préparer une boisson chaude pour se revigorer. 35


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– J’ai froid, me disait-elle. – Arrête Marylène, ce lait n’est plus bon. Il pue. Il est resté longtemps dans le frigo. Depuis plus d’une année tu sais. Tu ne le sens pas ? – Ha ! Ha ! Ha ! Monsieur le prof de français, si vous connaissiez les produits chimiques rajoutés à l’alimentation et consommés tous les jours de la vie… vous ne feriez même pas cas de cette boîte de lait ! Je restais coi. Moi, le mangeur de rat !

1. Qagon : un bois du piège à rat qui se détend pour serrer le coup de la bête en tirant sur un noeud coulant. 2. Hnë : un bois (en langue Drehu) dont on se sert comme qagon*. 3. Boucan : maléfice, un sortilège 4. Lapa qatr : clan des vieux. Vieux n’a pas le sens lié à l’âge. C’est une lignée. Un clan à part entière.

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Noëlla Poemate

Élévée à la tribu de Baco par ses grands-parents, Alphonse et Madeleine Poemate, Noëlla a observé et écouté sa tribu. Ses grands-parents et sa famille l’ont toujours soutenue dans ses choix, notamment celui de partir en Métropole pour y poursuivre ses études. Après six ans passés loin des siens, elle revient avec un master en lettres modernes et le niveau de doctorant. Elle intègre alors le collège de Tiéta à Voh en tant que professeur de français. Durant toutes ses années, elle n’oublie pas l’enseignement inculqué par ses grands-parents. Écrire pour elle aujourd’hui, c’est sa façon de les remercier et d’honorer leur mémoire.

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Tein Dans la pénombre d’une nuit sans étoiles, dansaient telles des fées sorties de leurs cachettes, les loupiotes accrochées sous les auvents des caselles, qui étaient disposées deçà, delà, pareilles à des champignons de ciment et de bois, sortis tout droit du cerveau créatif d’un ingénieux architecte. La brise légère faisait valser les fins rideaux accrochés aux fenêtres grandes ouvertes des petits bungalows. Il faisait très chaud, ces derniers temps, et cet alizé était un véritable délice pour les quelques touristes qui avaient fait halte dans cet hôtel perdu au milieu des plaines. L’hôtel La Neha était situé au Nord-Ouest de la NouvelleCalédonie. Niché au creux d’une vallée aride, surplombé d’une montagne qui regorgeait de nickel, qui deviendrait plus tard une des principales sources de richesse du pays, il offrait aux voyageurs de passage qui croyaient trouver ici l’eldorado tant espéré dans leur pays lointain, mais qui ignoraient tout de la véritable mine d’or qui se trouvait au-dessus de leur tête, un lieu de détente et une halte bien méritée. Il faut dire aussi qu’il était le seul point de chute pour les habitants qui descendaient du Nord de la Calédonie qui en carriole, qui à cheval, qui à pied, et qui voulaient rejoindre la capitale et pour tous ceux qui faisaient le chemin inverse. Mais, dans les deux cas et pour ce long périple, il leur fallait pénétrer d’immenses forêts où seuls les cris des cagous, le chant des notous et le vol impétueux des pigeons verts les accompagnaient. Il leur fallait également traverser les quelques rivières qui croisaient leur route sur des bacs de fortune, fabriqués avec de gros bambous reliés les uns aux autres par des lianes résistantes, tirés à bras le corps par de solides gaillards 39


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aux épaules larges et luisantes de sueur. Aussi les voyageurs devaient-ils prendre leur mal en patience lorsque ces derniers s’attardaient un peu trop sur l’autre rive à bavarder avec un ami ou un membre de la famille qu’ils n’avaient pas vu depuis un temps inimaginable ! Et puis, après de longs jours de voyage épuisants, après avoir serpenté avec leurs vieilles carrioles sur les chemins de terre, après avoir suffoqué dans les tourbillons de poussières et mis à rude épreuve leur dos et leurs postérieurs dans les nombreux nids-de-poule qui marquaient leur route et leur faisaient lâcher des « ah » ou des « oh » de déconvenue, ils gratifiaient d’un sourire chaleureux et d’un grand ouf de soulagement l’hôte qui les accueillait dans ce lieu presque irréel. En fait d’hôte, c’était une hôtesse qui les recevait généreusement dans son modeste hôtel. Madame Marie, comme ses employés l’appelaient était une expatriée. Elle était arrivée en Nouvelle-Calédonie à l’âge de seize ans et à force de volonté et de courage, elle avait réussi à réaliser son rêve d’enfance : avoir sa propre affaire et être une femme indépendante. Son parcours pour parvenir à son but n’avait pas été de tout repos, mais elle était têtue Marie, tenace aussi et « ce qui ne la tuait pas, la rendait plus forte », comme elle aimait tant le répéter à toutes celles qui s’extasiaient devant son courage et la traitaient parfois de folle. Ces pauvresses avaient suivi sans mots dire leur mari, lequel sans crier gare s’était proclamé aventurier d’un jour et avait décidé de quitter père, mère et patrie, pour partir à la conquête d’horizons lointains, ces pauvresses, donc, la fixaient alors avec de grands yeux ahuris et affichaient un sourire coincé qui laissait supposer mille interprétations. Mais Marie la Bretonne faisait fi de tous ces rictus et à trente ans, elle menait d’une main de fer son petit hôtel. Elle était exigeante, pointilleuse et parfois grande gueule. Elle avait un sacré tempérament cette Marie ! Il le fallait bien, car tous les 40


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jours elle bravait la colère des éleveurs de bétail, qui faisaient brouter leurs bêtes dans les plaines de la Néha. Ils la menaçaient, la taquinaient, s’insurgeaient contre le fait qu’une femme soit, en considérant la situation sous tous les angles, leur égale. Mais Marie ne craignait pas ces hommes bourrus, qui lui rappelaient à bien des égards les vieux fermiers de sa Bretagne natale ! Ils criaient beaucoup mais ne mordaient pas. Ceux dont elle craignait les réactions étaient les Kanak qui habitaient dans les montagnes avoisinantes. Ils étaient calmes, peu bavards, vivaient au rythme des ignames qu’ils plantaient dans de grandes étendues ou sur les flancs des montagnes à côté de grandes tarodières. En échange d’un peu de tabac et de beaucoup d’eaude-vie, ils avaient perdu leurs terres, « récupérées » par les colons, des éleveurs de bétail qui s’étaient installés un peu partout en Calédonie, ce qui avait provoqué leur déchéance ! Marie était triste. Ces sauvages n’avaient rien de sauvage. Ils avaient simplement des coutumes et des mœurs différentes, qui ne ressemblaient guère aux manières bourgeoises que se donnaient beaucoup d’expatriés ! Ces derniers prenaient de grands airs, mais Marie, pour les avoir côtoyés de près, savait que tout cela était plutôt superficiel… Aujourd’hui, ce qui occupait la quasi-totalité de ses pensées, était d’offrir un accueil décent à tous ceux qui se présentaient aux portes de son hôtel… Une ombre furtive se faufilait sur le petit chemin de terre qui allait jusqu’aux caselles et les contournait. Elle se dirigea d’un pas assuré vers l’une d’entre elles, évita les parterres de rosiers, se glissa sous les frangipaniers et frappa quelques coups à la petite porte. – Votre verre d’eau, Monsieur. Un gros bonhomme, au ventre bedonnant, au visage bouffi par la fatigue et la chaleur, les cheveux en bataille ouvrit la porte et prit le verre d’eau que lui tendait le maître d’hôtel. – Merci, Tein. 41


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Tein se retira et repartit par le chemin qu’il avait emprunté pour venir. Il aimait la nuit. Les hululements des chouettes dans les grands bois noirs qui entouraient les bungalows, les parfums des lilas sauvages et des niaoulis en fleurs et le vent qui soufflait légèrement dans les palmes des cocotiers lui rappelaient sa tribu, perdue là-haut dans la Chaîne. Tein était né non loin d’ici et parfois… oui parfois, il regardait avec nostalgie les fumées qui s’élevaient dans les montagnes. Il savait que les mamans de chez lui, commençaient à cuire les maniocs et les taros pour le clan afin d’accompagner les crevettes des creek ou le gibier ramené par les chasseurs. Une lueur de tristesse traversait alors son regard, mais devant les voyageurs ou Madame Marie, il ne laissait rien paraître. À quoi bon montrer son malheur ou se plaindre, il avait choisi ce chemin, il fallait assumer ! Chez lui, on n’avait pas l’habitude de se lamenter, alors ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait commencer. Travailler chez les Blancs, d’accord ! Mais adopter leurs manières, ça non ! Il avait travesti son corps et s’était vêtu d’un beau costume, noir et blanc, qui le serrait à la gorge et lui donnait l’air de ces curés qui passaient parfois à l’hôtel pour prêcher la bonne parole, comme ils disaient, mais son cœur et ses pensées étaient kanak ! Tein soupira… Soudain, un bruit attira son attention. Il tendit l’oreille. Ce n’était pas une poule sultane, à une heure aussi retirée de la nuit, cela faisait longtemps qu’elles s’étaient réfugiées dans les roseaux pour se reposer. Ce n’était pas non plus un de ces nombreux pigeons verts : le banian sur lequel ils se posaient en journée avait été déserté. Tein scrutait la pénombre. Il souffla sur le fanal qu’il tenait à la main. En chasseur averti, il mit en alerte son ouïe et son odorat. Pour se repérer dans les ténèbres, il avait appris à écouter : le craquement d’une brindille pouvait l’alerter sur la présence d’un cerf ou d’un verrat, les odeurs nauséabondes qui envahissaient certaines nuits les airs, lui indiquaient soit la pré42


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sence de roussettes, soit une charogne dévorée et abandonnée là par les chiens sauvages… Ce soir pourtant, le bruit qui avait percé les ténèbres n’avait rien à voir avec tout cela. – Pssst… Tein s’arrêta. Il ne s’était pas trompé. – Tein… Hâmé… Son passé le rattrapait. Il était là, tapi dans les fougères, accroupi comme une statue de pierre. Tein s’approcha. Dans les bungalows, tout était calme. Harassés par la chaleur et de longs jours de marche, les occupants qui avaient pris possession des chambres y dormaient paisiblement. Seule la lumière du grand faré, qui servait de réception et de point d’accueil à l’hôtel, indiquait la présence d’une personne réveillée. « Madame Marie doit sûrement s’attarder sur les livres de compte » pensa rapidement Tein. Elle avait l’habitude de veiller tard en s’éclairant de bougies qu’elle déposait un peu partout sur le comptoir en bois de tamanou défraîchi par les ans. Les deux kaoris qui s’élevaient à l’entrée du grand faré semblaient protéger la patronne des lieux… « Mais pour combien de temps ? » pensa-il encore. – Tein ! la voix se faisait plus pressante… – Qu’y a-t-il ? – Pfff… Arrête de parler comme les Blancs et approche plus près ! Poindi était caché derrière un tas de fougères sauvages et Tein ne distinguait que les contours de son visage. Il le vit se lever lentement. Si un étranger avait rencontré Poindi cette nuitlà, il serait sans doute mort de peur ! Poindi était le cousin de Tein, mais contrairement à lui, il avait la peau aussi noire que l’ébène et avec son mètre quatrevingts, il n’avait rien à envier aux autres guerriers de sa tribu. De plus, la touffe crépue qu’il portait sur sa tête, l’agrandissait encore ! C’était un sacré spécimen, ce Poindi ! 43


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Tein l’avait reconnu au ton rauque de sa voix. – Tu as quitté les tiens… Tu as laissé tes fonctions de chef pour ça, là ? Je sais pas comment tu fais pour vivre ici tous les jours ? Nous, là-haut on a besoin de toi et toi tu joues les esclaves, c’est bon si tu arrêtes tes conneries. Poindi cessa de parler et fit un geste de la main pour l’encourager à répondre mais Tein n’avait rien à répondre. – Tu aimes servir les Blancs ? Tu aimes servir une femme ? Tu n’as plus aucune fierté. Tu ne mérites pas le nom que tu portes ! La colère de Poindi claquait comme un fouet dans son cœur ! C’est vrai, il ne méritait pas tous les sacrifices de ses ancêtres, il ne méritait pas d’avoir hérité de la chefferie. Mais lui avait-on demandé son avis ? Lui avait-on laissé le choix le jour où son père était parti ? Pouvait-il être à la tête d’une famille, d’un clan, d’une tribu sans en avoir l’expérience ? Son père lui avait bien raconté les histoires d’antan, il lui avait aussi montré les plantes qui soignent, qui protègent… Il lui avait appris à chasser, à pêcher, à vivre durant des jours, seul en forêt, mais il ne lui avait pas dit qu’une fois son tour venu, il lui faudrait être fort. Avoir les épaules solides et le cerveau bien en place ! Lui aussi avait des questions à poser, lui aussi avait des réclamations à faire ! Là-haut, il était le chef. L’homme, censé tout savoir. Celui qui devait gérer toute situation : du simple vol d’une poule aux coutumes d’alliance. Ici… Tout cela bouillonnait dans le cerveau de Tein qui restait droit dans le noir, digne malgré les attaques de son cousin. Sous le faré, Marie éteignait les bougies. Poindi reprit. – Tiens-toi prêt. Bientôt tout cela disparaîtra. Malgré ta 44


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trahison envers ton clan, je me devais de te prévenir. Si je dois te tuer, je veux le faire dans les règles. Nous voulons récupérer nos terres et nous le ferons avec ou sans toi. La masse impressionnante de Poindi se retira et s’en retourna dans les noirceurs de la nuit. Le vent tomba. Les feuilles des arbres ne bougeaient plus. Tein regarda autour de lui. Il vit les dix bungalows entourés de leurs parterres de fleurs, les rideaux bleus et blancs que Madame Marie avait confectionnés et installés avec soin, les portes de chaque bungalow cernées de deux chambranles de kohu, représentant des tortues, des notous, les totems de ceux qui allaient bientôt tout détruire. Leurs toits pointus semblaient vouloir percer le firmament et agripper les étoiles. Le faré était très vaste. Un comptoir y avait été installé et permettait à Marie, postée derrière, d’accueillir les visiteurs. Elle y avait enregistré des centaines d’entrées et autant de sorties. Il y avait aussi des tables et des chaises, c’est ici que certains voyageurs prenaient leur petit déjeuner, admirant ainsi le lever du soleil. Ils pouvaient, confortablement installés, profiter des douceurs du petit matin. Ils s’extasiaient sur tout et rien : d’un nuage un peu trop blanc, d’une perruche aux couleurs chatoyantes qui traversait le ciel orangé, des premières lueurs du jour, de la douceur des rayons du soleil… Cela faisait souvent sourire le maître d’hôtel. Pourtant, lui qui les servait toujours avec la même politesse, et ceci malgré les remarques parfois acerbes que certains d’entre eux lui adressaient, lui, n’aimait pas cette vie. Il n’était pas né pour servir, mais pour être servi. Là-haut, chez lui, malgré ses incertitudes, ses doutes et ses peurs, il était un chef vénéré et respecté. Ici, il n’était que le boy, le garçon à tout faire. Mais, il aimait… 45


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Tein aimait Marie… Et cela depuis le premier jour où il l’avait vue traversant les plaines au grand galop sur son étalon fou. Elle avait perdu son chapeau et ses longs cheveux blonds s’étaient évadés de leur prison de coton. Il avait été émerveillé, presque envoûté… Les gens de chez lui, lorsqu’ils apprirent sa fuite, dirent tous d’une même voix, qu’il avait été emboucané ! Les vieilles parlaient entre elles, s’attroupaient sous le badamier et chuchotaient des messes basses, tandis que les hommes de la tribu se demandaient à qui allait profiter cette fuite. Depuis ce jour, Tein s’était juré de n’appartenir qu’à cette femme. Et lorsque Marie rechercha des gens de la région pour travailler à ses côtés, sans plus y réfléchir, il répondit à son appel, et, comme un soldat part au front pour sa patrie, il était parti de chez lui. Il avait alors quitté sa famille, son clan et laissé derrière lui le poids de ses responsabilités. L’amour avait été plus fort. Marie avait également succombé au doux regard de Tein. Elle aimait le sourire qu’il lui adressait lorsque personne ne prêtait attention. Elle aimait son calme et sa timidité, ses gestes de tendresse un peu gauches. Il parlait peu, mais Marie distinguait dans son regard une grandeur d’âme qui l’anoblissait. Lorsque les doutes l’assaillaient, il lui suffisait de se perdre dans ses bras. Il avait les mots justes. Il était comme ça Tein, il n’était pas avare de paroles, mais chaque mot était prononcé à bon escient. Il appartenait à la chefferie. Il avait hérité de cette force. Marie et Tein dissimulaient leur amour. Ils savaient que les bonnes consciences n’étaient pas encore prêtes à accepter un tel changement. Chacun devait avoir sa place et la garder. Marie connaissait le sacrifice de « son » maître d’hôtel et tous les jours à sa manière, elle l’aidait à traverser cette nouvelle vie… Des craquements sourds se firent entendre… « Déjà ! » pensa Tein. « Ils n’ont pas perdu de temps ! » Son cœur se mit 46


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à battre. Il n’avait pas peur pour lui, ni pour les occupants des bungalows, seule Marie lui importait. Il se mit à courir. Les pas se rapprochaient. « Ils » allaient déclencher leur attaque. Il se dirigea vers le bungalow de Marie, celui-là même qu’il regagnait presque tous les soirs après son service. Ce soir pourtant, ce n’était pas une nuit d’amour qui les attendait. Il ouvrit la porte le plus doucement possible. – Marie… Marie… chuchota-t-il, « ils » sont là. Elle n’eut pas le temps d’esquisser un mouvement, et aucune parole ne sortit de sa bouche. Tout défila… Les danseuses bretonnes coiffées de leurs bonnets noirs, chaussées de leurs sabots de bois qui les jours de fête résonnaient sur les pavés de son petit village, les vaches noires et blanches qui broutaient dans les verts pâturages. Son départ, son arrivée ici, sur ces terres sauvages et puis plus rien… La porte de son bungalow se fracassa. Le visage du diable, éclairé par la torche enflammée, se mit à danser tout autour d’eux, sur les murs de torchis, sur la paille, les rideaux bleus et blancs et s’éleva vers un plafond sans fin… Marie tint fortement la main de Tein. Au dehors, le coq chanta… Une odeur âcre de fumée avait remplacé les fragrances des rosiers, des lilas et autres fleurs que Marie avait plantés avec soin. La danse funèbre avait commencé. Là-haut, dans la tribu nichée au cœur des montagnes, des femmes observaient le spectacle. Les enfants couraient à droite, à gauche, sans prêter attention à l’inquiétude inscrite sur les visages fermés des mères. Un petit garçon, aux mèches rebelles vint à passer près 47


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d’une des grands-mères, qui se tenait à l’écart du groupe, immobile sous son arbre… Tous les jours, elle se tenait assise là, sa canne posée à ses pieds, avec son chien comme fidèle compagnon. À croire qu’elle dormait ici, la vieille… Le regard vide, les seins tombants, les mains crispées sur son pagne, elle levait constamment les yeux au ciel, implorant peut-être Dieu de l’arracher à ce monde ? Elle ne voyait plus. Elle n’avait jamais vu, mais elle connaissait les secrets de chacun. Elle agrippa le bras du petit et ses longs doigts osseux vinrent s’enfoncer dans la chair de l’enfant… – Ton tour viendra bientôt… En bas le Chef n’est presque plus, je sens encore son âme et sa force qu’on tente d’étouffer. Elle grimaça. – Il est puissant, mais il n’a pas su se faire confiance. Il a crée sa propre perte, toi petit tu seras différent. Tu es déjà différent… Noël regarda la vieille, incrédule. Elle délirait sûrement, mais on lui avait appris à ne pas remettre en doute ses paroles… – Repose-toi Gué… Il fait chaud en ce moment, tu dois être fatiguée… lui répondit–il. – Noël… Noël… répéta la vieille… Le nom du garçon résonna dans la tribu, comme si la vieille avait crié… Les femmes se retournèrent sur l’enfant. Et ce fut comme si elles le voyaient pour la première fois.

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Un prénom de fleur Roses, lilas, marguerites… Comme elles étaient belles toutes ces fleurs en ce matin de novembre. Le soleil à son zénith avait beau déployer ses rayons, il n’avait pas aussi fière allure face à ces belles d’un jour, qui prenaient un malin plaisir à faire étalage de leur splendeur. Les pétales irisés des roses se mêlaient au jaune étincelant des marguerites, alors que le parfum enivrant des lilas flottait dans les airs. Les grappes écarlates des flamboyants en fleurs annonçaient l’approche des fêtes de fin d’année et comme à chaque fois, la chaleur était presque étouffante… Le cortège avait commencé sa longue marche très tôt ce jour-là. Il avait emprunté la route de bitume qui serpentait au milieu des habitations et autres petits commerces du village, avait traversé le pont qui enjambait une rivière à moitié desséchée et s’était engouffré sur le chemin de terre pour gagner un coin d’ombre sous les grands bois noirs qui étiraient leurs branches jusqu’à l’infini comme pour mieux saisir l’immensité des cieux. Une brise légère s’était levée et venait flirter malicieusement avec les frêles tiges de fleurs que des mains de tout âge serraient jalousement comme un trésor qu’on ne veut pas partager. Le rituel commença enfin… On déposa près du trou béant toutes sortes de bouquets : fleurs artificielles aux couleurs chatoyantes, fleurs naturelles si fragiles et si fortes à la fois, gerbes improvisées ou couronnes confectionnées… Il régnait un silence de plomb comme si le Bon Dieu avait décidé de couper tous les sons de la planète durant quelques minutes. L’odeur de la terre fraîchement retournée se mêlait aux 49


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parfums des fleurs posées à même le sol. Les feuilles du bois noir centenaire se laissaient tomber et venaient se posaient délicatement auprès d’elles… Les visages étaient graves, tristes, sans expression. Le cortège était composé en majorité de femmes : aux adolescentes et aux simples ménagères, les traits tirés par les tâches de la maison, se mêlaient des femmes connues et reconnues. Elles auraient pu ne jamais se croiser et continuer leur petit bonhomme de chemin sans prêter attention à l’une ou à l’autre. Mais aujourd’hui, elles se tenaient côte à côte, partageant la même douleur et la même incompréhension… Elles formèrent un demi-cercle et écoutèrent, en silence, l’oraison funèbre donnée par le pasteur. Certaines gardaient la tête baissée et trifouillaient machinalement les touffes d’herbes alors que d’autres, le regard éteint, fixaient l’horizon à la recherche de réponses. Près du trou qui semblait sans fond, on avait posé le cercueil de pin vernis. Et même si on ne levait pas la tête pour le regarder, vers lui convergeait toute l’attention. C’était pour « lui » qu’on était présents ce matin-là. C’était pour « lui » que toutes ces femmes s’étaient rassemblées. « Lui » : cet objet si triste, dépourvu de tout souvenir contenait le plus précieux des trésors. À l’intérieur de son ventre de sapin, s’était endormie à tout jamais la belle aux yeux émeraude. Une fleur parmi les fleurs… Pendant que le pasteur distillait les mots de compassion et d’apaisement, nombreuses étaient celles qui repensaient à la soirée qui avait été fatale à leur amie, leur sœur, leur fille, leur enfant. La fête battait son plein et les joyeux fêtards s’étaient enivrés jusqu’à plus d’heure, de musique, de bière, de vin… de tout alcool qui passait à portée de leurs bouches avides et gourmandes 50


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et qui pouvait leur faire oublier l’espace d’un instant le monde qui les entourait. Sous le faré qui leur servait de piste de danse, ils s’étaient évadés sur des morceaux de Bob, avaient zouké sur les bons vieux rythmes du groupe Kassav et avaient flirté sur la mélodie langoureuse de Mariposa de Mana… Sous le faré, on se bousculait, se criait à l’oreille, se marchait sur les pieds mais on s’en foutait, ce soir-là comme tous les vendredis soirs, il ne fallait pas déroger à la règle, il fallait se saouler à en perdre la tête et atteindre des mondes euphoriques. Tel était le rituel du week-end. Les couples se formaient pour se séparer aux premières lueurs du jour. Vers trois ou quatre heures du matin les bagarres éclataient comme des bombes à retardement : on réglait des comptes qui dataient de Mathusalem, on se tapait dessus en s’injuriant et puis à cinq ou six heures, c’était la grande réconciliation : on se prenait dans les bras en pleurant à chaudes larmes, en bredouillant des mots incompréhensibles. Sous la véranda du premier magasin du village, on avait improvisé une nouvelle piste de danse. Les voitures qui étaient garées juste en face servaient de juke-box et chaque propriétaire voulait écouter sa musique, délirer sur son morceau alors aux éaé des groupes de kaneka répondaient les baby du chanteur black américain Akon et les no woman no cry de Bob Marley… La basse était assourdissante et faisait gonfler les baffles des portières si bien qu’elles ressemblaient à des cœurs qui battaient la chamade. Et pourtant, chacun s’y retrouvait et se laissait aller. Les bouteilles carrées du bon vieux Johnny passaient de main en main et les pétards de bouche en bouche. Et on balançait la tête au rythme de la musique, et on criait à chaque morceau qu’on reconnaissait et qui rappelait une autre fête. Et on buvait et on fumait. C’était du pur délire… Pourtant, au milieu de tout ce capharnaüm, des éclats de voix se firent plus remarquer que d’autres… 51


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Sur le parking, au milieu des voitures, un jeune couple se disputait violemment… Les quelques courageux qui n’avaient pas consommé d’alcool furent témoins de la scène mais ne prirent pas la peine d’intervenir. Ils regardèrent pourtant avec attention le jeune homme, qui avait semble-t-il, bien arrosé sa soirée. Il tenait sa jeune compagne fermement par le bras et commençait à la secouer violemment. Puis, il la lâcha. Puis, il recommença à lui hurler dessus en lui lançant à la figure tous les noms d’oiseaux qui lui passaient par la tête. On les observait toujours, sans broncher. Après tout, ce n’étaient que des mots. Des mots injurieux, des mots dégradants, des mots blessants… Mais cela ne restait que des mots, alors pourquoi intervenir, les disputes étaient monnaie courante lors des soirées. La jeune fille tourna les talons à son amoureux et à la fête et commença à marcher en direction de la tribu où elle abritait son amour interdit. Ses parents n’approuvaient pas cette relation, elle le savait, mais elle était en âge de prendre ses propres décisions, de braver l’autorité parentale, elle avait quitté son village et les siens pour aller se réfugier chez celui qu’elle aimait par-dessus tout. Elle marchait tristement, rageusement, ruminant sa colère lorsque le vrombissement d’une voiture se fit entendre derrière elle. Elle venait d’arriver à la première guérite attenante au stade municipal qui se trouvait à environ cinquante mètres du lieu de la fête. À l’intérieur du véhicule, une voix avinée lui ordonna de monter. Ce qu’elle fit, la rage au ventre. Et les cris reprirent de plus belle. Mais cette fois-ci, elle répliqua, et les insultes fusèrent de toutes parts. Personne n’aurait pu croire que ces deux-là s’aimaient passionnément tant la vulgarité déformait leur visage. Ce n’était plus de l’amour qui animait leurs yeux, mais la haine. La haine à l’état pur sans taches, sans vagues. Parfaite. Les pneus sifflèrent sur le macadam et les lumières des phares transpercèrent les zones d’ombre qui entouraient leur 52


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habitation. Durant tout le trajet qui le menait du village à la tribu, le jeune couple n’avait cessé de se balancer ses quatre vérités à la figure. Une fois dans la cour de leur maison, il descendit du véhicule en claquant la portière… La jeune fille eut à peine le temps de faire quelques pas vers la maison, que déjà elle recevait un coup violent dans le dos. Elle alla s’écraser contre la porte de bois, qui s’ouvrit brutalement. Elle se retourna et dans un excès de colère lança de toutes ses forces sa main, qui alla s’écraser en une gifle majestueuse sur le visage de son amant. Elle n’allait pas s’arrêter là. Elle avait assez subi. Elle n’en pouvait plus d’être seule le soir, dans le noir avec pour toute lumière, quelques bougies lorsque son homme allait se saouler avec sa bande de cousins. Elle en avait marre d’être réveillée dans la nuit par les délires hallucinatoires de celui qui partageait son lit. Elle en avait marre des insultes, d’être rabaissée, d’être dans ce genre de situation où la seule phrase qui vous passe par la tête est « Qu’est-ce que je fous dans cette putain de galère ? ». Elle en avait marre d’attendre et de ne recevoir en retour que des coups, des silences pesants ou des « m’emmerde pas, ch’uis pas d’humeur »… Oui, elle en avait plus qu’assez, alors elle se rua sur son compagnon, les poings serrés, la rage au cœur, la rage au ventre, elle voulait se débarrasser de toute cette douleur, de toute cette colère, de tous ces mots qui étaient restés des jours, des mois, des années, dans les recoins de son cerveau, de son corps, de son âme et qui l’habitaient comme une possédée. Elle n’en pouvait plus… Le jeune homme l’avait repoussée à l’intérieur de la maison. Lui aussi en avait assez des hurlements et des jérémiades de sa compagne. Alors il allait lui donner ce qu’elle méritait… 53


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Il la regarda avancer dans sa direction, un brin moqueur. Qu’allait-elle s’imaginer ? Il la connaissait par cœur. Il connaissait ses points forts et ses faiblesses, il savait très bien qu’elle ne serait pas de taille contre lui. Alors, il la laissa venir à lui, comme le chasseur attend patiemment sa proie… Il ne la vit plus. Il ne vit plus son visage magnifique aux traits si fins. Ses yeux couleur émeraude dans lesquels il aimait tant se perdre. Cette bouche si sensuelle qu’il couvrait de baisers. Ses bras dans lequel il trouvait refuge. Il lui décocha une baffe. Malgré la brutalité du coup, elle ne vacilla pas, il lui balança alors son poing dans la figure. S’en suivit d’autres, tant et si bien que la peau de ses poings se déchiqueta comme une feuille de papier que l’on déchire en petits morceaux. Le sang jaillit du nez de sa compagne. Son corps fut pris de convulsions. Elle tremblait de peur, de froid, du sol où elle se trouvait, elle pouvait voir un faible rayon de lumière s’infiltrer de sous la porte. Dehors pourtant, le soleil avait bien du mal à percer l’épais brouillard qui s’était accroché aux arbres tout autour de la maisonnée… La jeune femme se tordait de douleur tandis que les coups continuaient de pleuvoir. Elle ne savait plus si elle lui avait demandé d’arrêter. L’aurait-il entendu de toute façon ? Il était comme hypnotisé par cette forme à ses pieds. Il fallait qu’il s’impose, qu’il lui montre qu’il était un homme, un vrai. Alors, il continua en lui donnant des coups de pieds dans les côtes, dans le ventre, sur le visage… Un, puis deux, puis trois… Après, il arrêta de compter et continua de s’acharner sur celle, qui des années durant, l’avait soutenu, l’avait choyé, celle avec qui il aimait tant rire… Il n’épargna aucune partie de son corps, comme pour mieux marquer sa toute puissance. Il lui sembla bien avoir entendu des os craquer, mais cela ne l’alerta pas. Au contraire même, il était dans un autre monde, il était le roi de la soirée. Elle ne représentait plus rien à ses yeux 54


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qu’un sac de boxe. Il la frappait si fortement qu’il en dégoulinait de sueur. Il était au paroxysme de sa folie. Il la dominait. Il était le maître, elle était à terre. Et comme si cela n’était pas assez, il saisit un objet, au hasard de son abrutissement, et le lui fracassa sur le crâne. Les boucles brunes de la jeune fille, se tachèrent de quelques gouttes de sang. Elles descendirent le long de sa nuque, une à une, piano-piano, et finirent leur course lente sur son chemisier bleu. Sa jupe s’était relevée dans sa chute et laissait apercevoir ses jambes couvertes de bleus et des marques violacées incrustées dans sa peau claire de métisse. Elle ne bougeait plus. Il voyait sa poitrine se soulever faiblement mais sûrement. Elle a eu sa dose pour ce soir, pensa-t-il. La prochaine fois, elle réfléchirait à deux fois avant de lui interdire de rester à la fête. Elle voulait se reposer, disait-elle ? Hé bien, qu’elle dorme maintenant ! Il sortit de la maison et prit le temps de refermer soigneusement la porte derrière lui. L’air frais lui fouetta le visage et lui fit le plus grand bien. Il respira à pleins poumons. À le voir ainsi, cheveux ébouriffés, souffle court, mains et tee-shirt maculés de sang, on aurait pu croire qu’il revenait d’une partie de chasse… Il laissait sa maison dans un sale état. L’intérieur ne ressemblait plus vraiment à un petit nid douillet. Les quelques meubles avaient été brisés, fendus en deux comme la table basse sur laquelle reposait un pot de fleurs artificielles, et le chiffonnier à côté duquel était couchée sa compagne. Mais, à cette heure-ci, c’était vraiment le cadet de ses soucis… Il se dirigea en contre55


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bas, vers la tribu encore endormie, pour voir s’il ne trouverait pas une occase pour regagner la fête car, dans sa dispute, il avait malencontreusement égaré les clefs de la voiture. Sinon, il tomberait bien sur un ou deux cousins qui lui donneraient de quoi se rafraîchir… Il verrait bien sur place. Sur le sol de la maison de tôles, le sang de la jeune fille se répandait petit à petit et commençait à grignoter les coins de la natte où elle était allongée. Elle ouvrit un instant les yeux, un très court instant et elle vit, malgré son visage tuméfié une douce et pénétrante lumière. Elle réussit à sourire. Elle ne ressentait plus aucune douleur, il lui semblait même qu’elle se recroquevillait comme pour mieux apprécier le sommeil qui la guettait… Elle avait un peu froid, mais elle se sentait si bien… Le lendemain, la mère du jeune homme monta vers la petite cabane sans se douter de ce qui l’attendait. Son fils lui avait simplement demandé d’aller faire un tour à la maiz pour s’assurer que sa femme allait bien. On s’est un peu pris la tête, mais rien de grave, avait-il dit. Ainsi, la vieille était montée jusqu’à la maison. Tout semblait normal. La voiture était garée à sa place habituelle, les vitres étaient montées et les portières bouclées. Près de la petite habitation, les épines du christ étaient en fleurs et les feuilles tachetées des colombos se balançaient au gré du vent… Elle frappa quelques coups à la porte et appela sa belle-fille. Aucun bruit. Alors elle se permit de pousser la porte, qui eut beaucoup du mal à s’ouvrir, comme si quelque chose ou quelqu’un ne voulait pas qu’elle pénètre à l’intérieur… À force de persévérance, elle finit par entrer. Sur la natte, au milieu des décombres, elle vit une forme inerte. Elle chercha à reconnaître les traits de sa belle-fille. Elle n’avait plus rien de beau, tant son visage était enflé, déformé, 56


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par les coups meurtriers. La vieille tituba et sortit précipitamment de la maison. Elle voulait respirer. Elle secoua longuement la tête comme pour fuir cette vision de cauchemar mais le visage abimé de sa belle-fille dansait devant ses yeux. Elle le savait… Oui, elle savait que cette image là ne la quitterait plus. Elle n’avait observé que quelques minutes, là, sur la natte, le corps éteint de la jeune fille, son crâne défoncé, ses cheveux tout englués de sang séché et noirci… La vieille femme ferma volontairement les yeux, mais sa mémoire lui renvoya immédiatement le visage bouffi de la jeune compagne de son fils… Son fils… Était-il conscient du drame ? Lui qui tout à l’heure était venu lui annoncer d’un air désinvolte qu’il avait fait une petite mise au point avec sa bien-aimée ? La vieille essuya du revers de sa robe popinée, les larmes qui coulaient le long de son visage fatigué. Elle tourna le dos, elle ne voulait plus regarder derrière elle. En y repensant elle avait cru voir un pâle sourire dessiné sur les lèvres déchirées de sa belle-fille. Mais, cela elle l’avait sans doute imaginé… Elle regagna précipitamment le cœur de la tribu en jetant un dernier coup d’œil par-dessus son épaule. Elle espérait tant voir la silhouette familière de la jeune femme se mettre à l’embrasure de la porte pour lui faire un petit signe de la main. Mais, il n’en fut rien. Et pourtant, elle le souhaitait si ardemment. Cela leur aurait évité tant de tracas à son petit et à elle… Quand le pasteur mit fin à son sermon, le père de la jeune fille entama un discours long et poignant. Lorsqu’il eut fini, les oncles maternels de la Belle aux yeux émeraude, glissèrent en terre le cercueil recouvert d’un magnifique paréo fleuri. On déversa les premières pelletées de terre sur le couvercle de bois, des cris stridents déchirèrent alors l’instant. La mère de la jeune fille savait désormais qu’elle ne reverrait plus son enfant, la chair de sa chair, celle qui lui avait donnée tant de 57


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bonheur. Triste vérité. Quand la procession funéraire quitta définitivement le lieu des derniers adieux, une ombre se détacha de celles des grands sapins centenaires qui avaient salué plus de mémoires qu’aucune personne présente dans l’assemblée, ce jour-là, n’aurait pu le faire. Elle se dirigea d’un pas léger vers la tombe de la jeune fille. Sur sa route, les pétales des roses, qui s’étaient détachés de leurs tiges, vinrent se frotter à elle, comme un chat cherchant la caresse de son maître. Elle se pencha audessus des fleurs, gratta du bout des doigts la terre ramollie. Elle semblait chercher quelque chose. Elle écarta les bouquets, souleva les gerbes, déplaça quelques pierres, mais ne trouva rien. Quand elle voulut aller plus loin dans ses recherches, le cri d’une buse perça le silence du cimetière. Surprise, l’ombre disparut aussi furtivement qu’elle était arrivée… Allongé sur son lit d’infortune, coincé entre la table à manger et le petit carré de ciment qui servait de douche et de toilettes, un jeune homme tentait de trouver le sommeil. Il se retournait encore et encore, tentant mille et une positions faisant ainsi couiner les ressorts tout abîmés du sommier rouillé. Le matelas défoncé lui donnait mal au dos, il avait chaud. L’odeur de la cuvette dans laquelle reposaient les urines mélangées de ses trois autres codétenus, lui donnait la gerbe. La pièce semblait rapetisser de jour en jour. Il partageait le bas du premier lit superposé. Dernier arrivé, dernier servi. Son voisin du dessus pesait dans les cent kilos et à chacun de ses mouvements, le jeune homme pouvait distinguer les contours de son postérieur, strié par les fers du sommier qui se tordaient sous son poids. Il restait alors dans son lit, droit comme un cadavre, le regard fixé sur la masse d’acier et de mousse, qui lui touchait presque le nombril. Mais, il ne pensait à rien. N’imaginait rien. Il respirait la mort. Et ce soir comme tous les soirs, le sommeil ne venait pas. Il tourna la tête et vit à travers la petite fenêtre de la cellule, le 58


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ciel qui lui souriait de mille feux. Une ombre passa prés des barreaux. Une ombre difforme, ne ressemblant à rien. Peut-être un oiseau ? Soudain, il ressentit une étrange fatigue qui engourdit tous ses membres. Ses yeux se fermèrent tout seuls, son corps s’enfonça dans le vieux matelas. Il aurait dû se sentir plus léger mais une douleur violente lui étreignit la poitrine. Il posa la main sur son cœur qui s’était mis à battre la chamade, ses doigts s’enfoncèrent dans sa poitrine. Il avait mal. Il étouffait. Ses pieds étaient tendus jusqu’aux orteils. Ses oreilles bourdonnaient. Il semblait pourtant entendre le sang circulait dans toutes les veines de ce corps qu’il ne maîtrisait plus et affluait jusqu’à son cerveau fatigué. Il voulait bouger, mais n’en fit rien : il avait l’impression bizarre qu’une masse extraordinaire s’était couchée sur lui. Il cria, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il tenta de bouger la tête mais en vain. Quand enfin, il reprit une bouffée d’air, il sentit une odeur étrange. Ce n’était pas cette abominable odeur de pisse, ni même celle du riz cramé de la veille et encore moins les odeurs étouffantes des aisselles mal lavées de ses compagnons de cellule. Non. C’était autre chose… Il crut reconnaître un instant, le parfum des roses que sa compagne affectionnait tant.

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Boaé Du plus loin que je me souvienne, je ne me rappelle pas avoir connu un tel moment de plénitude et de bien-être. Ce sentiment de légèreté et de liberté, me conduit par delà les bruits de la foule qui commence à s’amasser sous mes fenêtres… J’habite un petit immeuble dans la banlieue de Nouméa. Et tous les matins, après mon café, je me poste dans l’encadrement de ce petit carré de lumière. J’allume machinalement ma cigarette et je tire dessus comme si ma vie en dépendait. Je lâche lentement la fumée qui va se mêler au capharnaüm naissant de la rue, confusion qui s’éleve vers les étages supérieurs comme une vague qui grossit encore et encore et qui vient lécher les petits carreaux clos et encrassés par les fumées toxiques des pots d’échappement. Les lycéens se racontent leurs rêves de la nuit précédente, refont le monde à leur façon, se plaignant du prix exorbitant de la carte Liberté. Un passe miracle vers le monde des amours interdits. « Purée, c’est vrai ça ! Tu crois que ma mère elle va me passer tous les jours mille balles pour me payer une carte ??... En plus, elle m’a dit que j’avais qu’à me débrouiller parce que c’est pas elle qui va nourrir une nouvelle bouche ! … Awa, ils comprennent rien ces vieux ! Je lui ai jamais dit que j’allais me marier avec Maria, non mais elle croit quoi ??? Fffff, rrraaalala. Des fois elle m’ééénerve ! ». Je penche un peu la tête et vois un jeune Kanak qui passe sous ma fenêtre, capuche sur la tête, veste à l’effigie du Che, short en jeans tombant jusqu’aux genoux, sac en bandoulière souillé de toutes sortes de noms, surnoms, dessins faits avec le blanc qui leur sert d’effaceur au lycée. Il discute avec un camarade, qui 60


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sourit en entendant ses propos. Il ne s’agit plus d’un dialogue, mais bel et bien d’un monologue. La longue tirade d’un pauvre plaignant qui ne sait pas comment faire pour faire accepter sa énième copine à sa chère maman. Je crois comprendre que c’est la cinquième petite copine qu’il a depuis le début de l’année. Il n’est visiblement pas encore décidé à se caser. Je souris… Parfois, j’ai l’impression d’être un intrus, un voyeur qui s’immisce malencontreusement dans des conversations qui ne lui sont pas destinées. Je suis le destinataire invisible de toutes ces bribes de paroles libérées par ces jeunes en mal de reconnaissance et qui s’en vont tous les matins retrouver les bancs de leurs écoles. Les ados s’éloignent. Le geignard a retiré sa capuche, il libère ses locks, énormes tentacules, pour saluer une grand-mère qui passe à sa hauteur. Il a encore le respect de ses vieux, malgré les propos qu’il tient à l’égard de sa mère. Mon regard s’échappe vers les collines où se dessinent derrière un épais brouillard de fumée blanchâtre, les cheminées de l’usine de Numbo. Elle toussote, se racle la tuyauterie, semble prendre une profonde inspiration et finit par cracher comme une vieille femme à l’agonie, toutes ses émanations toxiques. Le rouge du nickel monte alors vers le ciel et colore les nuages immaculés. Les klaxons des voitures me tirent de ma rêverie. Des noms d’oiseaux fusent : « Espèce de sale con, t’as appris à conduire où ? ! Abruti va ! Tu vois pas qu’y a un stop là ! » Une 206 vient de percuter l’arrière d’une BMW. Visiblement, le conducteur de la berline est fou de rage. Je regarde la plaque. Tu m’étonnes… Une voiture neuve, toute neuve, elle n’a même pas d’identité… Trop belle surtout, pour imaginer recevoir un pète à une heure aussi matinale de la journée. Les 61


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deux engins s’éloignent pour libérer la voie où grossit un bouchon. Les deux hommes sortent leurs papiers. Constat oblige. Bon, il faut y aller. Je referme ma fenêtre. Je souris… Tous les jours, il se passe quelque chose de nouveau sous les fenêtres de mon petit deux pièces. Je ne m’ennuie pas, mais il manque quelque chose, un « ch’ai pas quoi » que je n’arrive pas à définir. Et tous les jours, c’est le même train-train. La bonne odeur du café passé que ma mère m’envoyait de chez nous, là-haut dans le Nord, la cigarette fumée en deux-deux et les visages de ces illustres inconnus qui se croisent dans ma rue et que j’essaie de garder en mémoire, au cas où… Au cas où quoi ?… Parfois je me le demande, mais c’est un réflexe que mon cerveau a appris à faire et avec le temps, je lui laisse libre cours, je l’autorise alors à laisser pénétrer dans ma mémoire des sourires, des yeux, des nez... Je tire les rideaux. Le spectacle est terminé, il est temps de retourner à la vie réelle, celle qui me tire de mon lit et qui me pousse à faire les gestes de tous les jours. Chez les Zoreilles on utilise souvent l’expression « métro, boulot, dodo », mais ici on dit quoi ? C’est vrai ça, on n’a pas de métro, nous, … ce qu’on a, ce sont nos vieux cars Sao qui nous trimballent d’un bout à l’autre de la ville. Je les appelle comme ça à cause de leur forme rectangulaire. Mais, nos engins, eux, n’arborent pas la couleur rouge et blanche de nos célèbres biscuits, ils sont d’un bleu océan. Souvent on s’y entasse pour pouvoir arriver à l’heure. Ben ouin, chez nous, les cars passent à intervalles très irréguliers ! Un toutes les heures, alors le temps d’un trajet on s’en fout un peu de ressembler à des biscuits secs, du moment qu’on arrive là où on veut aller ! Et par-dessus le marché, dans ces cars, la sonnette fonctionne une fois sur deux, alors le pauvre timide qui ne veut pas rater son arrêt, a intérêt à prendre son courage 62


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à deux mains pour interpeller le chauffeur. Et en plus, si le bus fait des bruits bizarres, j’vous raconte pas la gaaalère… Ce matin-là donc ne ressemblait à aucun autre. Je n’étais pas moi-même… Je n’ai pas ouvert ma fenêtre, ni fumé ma cigarette… faute de temps peut-être. Je suis sorti machinalement jusqu’à l’arrêt de bus. Une foule assez disparate d’inconnus s’y amassait déjà, engoncée dans leur pull, veste, parka... Il faisait froid, mais je n’y prêtais pas attention Lorsque le car est arrivé, bousculé par deux jeunes pressés d’aller se réchauffer, le chauffeur ne fit pas attention à ma présence et ne me réclama pas les cent-vingt francs du voyage. Je ne dis rien non plus, sans doute poussé par la flemme de devoir donner des explications sur le fait de ne pas avoir payé au moment de monter, je m’installais sur la banquette de cuir usée, déjà occupée par un vieux et gros bonhomme en sueur quand une vieille mamie wallisienne dégageant mille parfums bon marché est venue s’asseoir près de moi. Non pas près de moi, à vrai dire, carrément sur un de mes genoux. Parce que je respecte les cheveux blancs, je n’ai rien dit, je me suis poussé et me serrant davantage contre le vieux monsieur. Je respirais presque ses aisselles. Etre dans un car Sao, c’est accepter sa condition et se taire. Je pensai un bref instant que ce bus promenait sans le savoir dans les rues de Nouméa les parfums incommodants de la vieille dame et l’odeur naturelle du vieux monsieur. Deux flacons humains. De plus, ces deux flacons humains semblaient se connaître et échangeaient des civilités sans prêter attention à ma présence. Cela me fit sourire… Etait-ce cette odeur extraordinaire ou le couinement assourdissant du car Sao qui attirait l’attention de ceux qui marchaient sur les trottoirs fraîchement lavés de la ville et qui levaient les yeux en notre direction ? L’impression d’être dans un 63


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vivarium ambulant – drôles de petites bestioles qu’on observe un moment et qui s’en vont suivant un trajet bien déterminé –, m’effleura… Bref, ce jour-là, assis entre mes deux flacons inoffensifs, je fixais la ligne de l’horizon sans oser un geste, sans prononcer une parole. Mon regard glissait furtivement vers la vitre hermétiquement fermée, montée jusqu’à son extrémité, engoncée fermement dans les vieux caoutchoucs. Et c’est à cet instant précis que je l’ai vue, au moment même où l’on croit distinguer clairement les choses et qu’elles nous échappent. Ça n’a duré qu’une seconde, un millième de seconde, mais je sais que je n’ai pas rêvé. Elle était là, debout devant l’arrêt de bus. Derrière elle, des rideaux de fer se levaient lentement marquant l’ouverture d’une des plus grandes banques de la ville. Je savais que c’était Elle. Je fermais les yeux. Je crus percevoir les battements de mon cœur, les bruits de la ville, mais rien. Il n’y avait rien que ce silence lourd, pesant et pénétrant. Je me suis retrouvé en face d’elle sans trop savoir comment. Ai-je appuyé sur la sonnette ? Ai-je crié après le chauffeur ? Je ne sais pas, je ne sais plus. J’étais juste là, debout, en face d’Elle. Les pans de sa robe popinée, sur lesquels dansaient de gros hibiscus, flottaient légèrement dans les airs. Autour de nous, les gens passaient et repassaient sans se soucier de notre présence. Plus rien ne comptait. Elle et moi. Seuls dans ce monde grouillant de bruit, d’amertume, de stress… « Mama ». Ma voix ne fut qu’un souffle, un filet à peine articulé. Elle n’avait pas changé, elle portait la robe bleue que je lui avais offerte et qu’elle aimait tant. Je la regardais comme si je la voyais pour la première fois. Comme elle était belle ! Ses cheveux crépus formaient un énorme halo au-dessus de sa tête, elle avait l’habitude d’y piquer une fleur volée dans le jardin de ma tante. Nul besoin de pique, de pince ou autre gadget de ce genre 64


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pour faire tenir la frêle fleur de tiaré ou la rose odoriférante, les petites tiges s’enfonçaient irrémédiablement dans cette mousse blanche et emmêlée. Je ne la quittais pas des yeux. Je n’étais pourtant pas étonné de la voir ici… Elle m’attendait… Le jour où nous lui avions dit au revoir, le temps avait semble-t-il arrêté sa course sur les rides de son visage. Je souris… « Voilà donc ce que tu as fait de ta vie ? De cette vie que je t’ai si précieusement donnée », me dit-elle sans me regarder. Elle n’avait pas bougé et sa robe dansait toujours de la même façon. « Du plus loin que je me souvienne, je ne me suis jamais sentie aussi malheureuse qu’aujourd’hui. » Ces mots résonnaient et semblaient flotter tout autour de moi, en écho de mes pensées matinales. Je ne distinguais plus rien, ne sentais plus rien, je n’avais même plus de souffle… « Lorsque je me levais le matin, pour aller dans les champs, je ne me plaignais jamais car c’est pour toi que je le faisais. Quand, à la nuit tombée, près du feu de bois, il fallait alimenter le foyer en allant ramasser de-ci, de-là, les brindilles mouillées par la rosée du soir, je ne me plaignais pas, c’est pour toi que je le faisais. » Elle sourit… « Le jour où je t’ai tenu dans mes bras, tu as rempli ma vie et le vide de mon cœur. J’ai alors décidé de te consacrer mon existence entière oubliant ma condition de femme… Mon enfant, mon tout petit, qu’as-tu fait ? Lorsque le vent chantait dans les bambouseraies et que je sentais ton cœur battre contre le mien, une joie immense m’envahissait. Prendre le temps de couper en morceaux les mangues et les papayes juteuses et te faire découvrir la saveur des bonheurs simples, était pour moi un acte d’amour. J’étais jeune alors, mais tu étais là et c’est pour toi que j’existais. » 65


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Son regard était vide et la tristesse perçait le son de sa voix. – Mama, répétais-je. « Je t’ai fait grandir, je t’ai appris à respecter tes aînés et à devenir un homme respecté et respectueux, c’est sur ces principes que repose notre culture. Alors pourquoi ? Pourquoi as-tu fait cela ? » me demanda-t-elle en pointant du doigt une forme inerte, allongée sur le sol. Les trottoirs de la ville avaient disparu emportant avec eux les bruits assourdissants de la rue, gobés par je ne sais quelle bouche étrange… Les murs de mon p’tit deux pièces nous entouraient. Je reconnaissais chaque objet, photo, bibelot que j’avais entassés entre les quatre murs de ma prison de béton. Je suivais des yeux incrédules, le doigt de Mama… Sur le sol, un jeans bleu délavé, un tee-shirt imprimé du drapeau kanak… Les vêtements que j’avais endossés le matin. Bleu, rouge, vert, jaune, noir… Les couleurs s’éparpillaient autour de nous… Avec une dominante de rouge… écarlate… de rouge séché, noirci par le temps qui passe… de ce rouge rempli des immondices que ma cervelle avait vomies lorsque la balle du fusil avait pénétré mon crâne, était ressortie par ma tempe gauche. Un rouge violent… qui venait tapisser le mur, juste devant ma fenêtre. Mama se tenait près de moi. Nous fixions ce corps, enveloppe charnelle, prison de tous mes cauchemars, de tous mes rêves aussi, de toutes mes désillusions enfin, et qui ne ressemblait plus à rien désormais, détruit par le geste irréparable que j’avais commis. « Quand je t’ai laissé, je ne t’ai pas laissé sans rien… Mes cheveux blancs témoignent du travail que j’ai fait pour toi, du poids des coutumes, des cérémonies que j’ai dû porter pour te conduire sur les chemins de ta vie d’adulte. Et voilà, en une mi66


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nute tu as décidé que le travail que j’avais accompli pour toi ne signifiait rien… » Elle se tut. Je vis quelqu’un entrer précipitamment dans le salon, la porte à moitié sortie de ses gonds, portait les stigmates des coups de pieds assénés par le gardien de l’immeuble. Il s’agissait d’un vieux Méla, qui devait, d’après nos très rares discussions, bientôt partir à la retraite. Beau cadeau d’au-revoir, que je lui avais fait là. Alerté par le coup de feu, il avait gravi deux à deux les marches qui menaient du rez-de-chaussée jusqu’à mon appartement. Dix-huit en tout. « Aouh, fiston… Mais pourquoi t’as fait ça ? » Il secouait la tête de droite à gauche, en passant sa main sur son front où perlaient les gouttes de sueur, il avait quand même porté ses quatre-vingt dix kilos de masse graisseuse jusque chez moi. Sa poitrine se soulevait si rapidement que je ne savais pas s’il était essoufflé ou en état de choc… Sans doute les deux. Son image s’éloigna petit à petit. Mon appartement devint un infime point dans mon champ de vision et les brouhahas de la rue diminuèrent. Je suis assis près de Mama, au milieu des bananiers, qui représentaient, lorsque j’étais enfant, la seule source de revenus de la maison. « Elle était courageuse Mama, forte aussi. Un vrai roc sur lequel tout le monde pouvait s’appuyer »… Le vent fit chanter les palmes des cocotiers, les feuilles de bananiers se mirent à se dandiner comme des danseuses exotiques. Les fruits mûrs laissèrent alors échapper des senteurs exceptionnelles. Et ce silence, ce calme ! La paix qui me manquait tant, m’envahit enfin. « Oh ! Mama… Du plus loin que je me souvienne, je ne me rappelle pas avoir connu un tel moment de plénitude et de bienêtre. Quand je t’ai perdue, j’ai cru que j’allais pouvoir continuer mon chemin sans toi, sans tes conseils et tes éternelles 67


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remontrances… N’aies pas honte de toi, Mama, tu m’as appris énormément de choses, c’est vrai et je t’en remercie. Mais, tu ne m’avais pas appris à avoir mal. Tu ne m’avais pas appris le mot souffrance, le mot vide et le mot absence. Je les ai appris quand tu es partie. Mais maintenant tout va bien. » Je souris… Elle… Moi… Une brise légère se leva. Au milieu des bananiers, un homme trapu, chemise hawaïenne verte à fleurs blanches jetée négligemment sur l’épaule, limait son sabre sous le soleil. Il frémit lorsqu’un souffle léger vint lui caresser l’échine… Il venait de couper deux beaux régimes de bananes. Tout était calme. Soudain, un vol d’oiseaux lui fit lever la tête. – Tonton…  le héla un jeune homme qui venait à sa rencontre, Tonton, Gué Marie vient d’appeler, Boaé s’est…  Il se gratta la tête, cherchant les mots exacts pour décrire le geste de son cousin. Il ne voulait pas pleurer, pas encore. – Boaé… Boaé, il s’est… ben, il s’est suicidé ce matin.  Il prononça cette dernière phrase assez rapidement, pour se débarrasser du fardeau de la mauvaise nouvelle. L’oncle ne dit rien. Il enfila sa chemise et remit sa casquette. – Tu vas prendre ces deux régimes, on les fera cuire quand les gens de la famille arriveront. Il attaqua la petite pente qui menait à la vieille maison en tôles, celle qui avait vu grandir Boaé. Il dépassa l’oranger, le pommier kanak. Arrivé au manguier, il posa sa main sur le tronc et ses doigts suivirent les cicatrices tracées dans l’écorce. Il put y lire, les yeux fermés, le prénom de son neveu. Les larmes, lentement, glissèrent le long de son visage.

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Visitez le blog : http/:www.ecrire-en-oceanie.nc/ Conception, mise en pages Chrisitne Maurou 2ème semestre 2011 ISBN : 978-2-9188198-05-5 EAN : 97829188198055


2 Écrire en Océanie

Nouvelles Deux voix différentes, deux écritures croisées, deux styles, deux auteurs à découvrir dans ce recueil où Léopold Hnacipan et Noëlla Poemate, professeurs dans le même établissement et heureux lauréats d’un concours de nouvelles organisé par Écrire en Océanie, se sont pris au jeu de l’écriture… et de l’émulation. Inscrits dans toutes les potentialités de la fiction, leurs textes forts, parfois violents, toujours poignants, osent dire la vraie vie : celle des tribus et des coutumes, des villages et des familles, celle des passions, des drames et des rêves. Olé, Noëlla, pour cette immersion en liberté profonde dans le cœur du pays. Oléti Léopold, pour nous aider à dépasser le supposé en nous donnant les clefs d’un monde imaginaire : celui de l’autre. L’espoir est en littérature !

oleti  

Personnage curieux et passionné, né il y a une quarantaine d’années, Léopold est l’avant-dernier d’une fratrie de dix enfants. Adopté très j...

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