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BRUXELLES CULTURE 15 octobre 2018 Brussels Diffusion asbl Contact et abonnement gratuit : pressculture4@gmail.com

RENCONTRE : HENRI VERNES


RENCONTRE : HENRI VERNES C’est le mercredi 16 décembre 1953 que la première aventure de Bob Morane, La vallée infernale, numéro 16 de la Collection Marabout Junior, paraissait dans les kiosques des librairies. Créé sous la plume du journaliste Charles Dewismes, devenu bientôt Henri Vernes, Bob Morane (qui a failli s’appeler Robert Ujac) se met à courir le vaste monde, aux côtés de son inséparable Bill Ballantine. Histoire d’affronter des fripouilles comme Orgonetz, l’Homme aux dents d’or, Monsieur Ming alias l’Ombre Jaune, et tant d’autres ennemis de la planète. Quelqu’un a dit d’Henri Vernes “C’est dommage qu’il a écrit Bob Morane, il aurait pu devenir un grand écrivain”. Mais le grand écrivain n’est-il pas d’abord celui qui est grandement lu ? Selon des sources officielles, Henri Vernes aurait vendu quarante millions d’exemplaires de Bob Morane. Le double, selon l’auteur. Aucun écrivain belge n’a réalisé à ce jour un tel score. Que ceux qui ne disposeraient pas de l’œuvre complète d’Henri Vernes se rassurent: le Club Bob Morane a veillé, avec les éditions Lefrancq/Anankè, à de très nombreuses éditions et rééditions des aventures de Bob Morane (collection “L’Intégrale en Volumes”, collection “Bob Morane en poche”, Collection “Bob Morane grand format”, collection “Nouvelles aventures”, collection “Bob Morane Intégrale BD”, collection Bob Morane BD “fac-similés”, etc.) et, par ailleurs, des milliers de titres sont toujours disponibles sur Amazon. Ajoutons à cela de belles éditions et rééditions, notamment celles de L’Âge d’Or qui produisent avec le texte original de Vernes des carnets de croquis, comme « Le murmure des ombres » ou « Les caves d’Anankè », assorties celles-ci d’un carnet de René Follet. Enfin, des romans petit format, co-signés par Vernes et de nouveaux auteurs, sont tirés généralement à 250 exemplaires ou plus avec des couvertures très parlantes de Frank Leclercq, juste pour le bonheur des collectionneurs. Henri Vernes, né à Ath le 16 octobre 1918, fête ce même mois son centenaire. Nous ne saurions trop lui dire et lui redire, avec tous nos compliments, nos profondes amitiés et estime ainsi que celles de millions de lecteurs de par le monde. Cher Henri Vernes, avant d’être romancier, vous étiez journaliste. Je suis devenu journaliste tout de suite après la guerre, en 1947, et je le suis resté jusqu’en 1960. Mais j’écrivais déjà Bob Morane parallèlement. C’est peu à peu que j’ai abandonné le métier de journaliste. J’étais correspondant indépendant, au service de la France, de la Belgique et des États-Unis. Quelle est l’histoire de votre nom de plume, Henri Vernes : un quelconque rapport avec le maître français du siècle dernier ? J’ai dû travailler sous dix ou douze pseudonymes, dont mon vrai nom, Charles Dewismes, Shannon, Jacques Seyr, Ray Stevens, Jacques Colombo, Duchess Holliday, etc. Le nom que j’avais pris, c’était Vernès, avec un accent grave sur le deuxième “e”. Mais comme il n’y avait pas d’accent sur les majuscules en typographie, à l’époque, on a mis VERNES, donc Vernes en minuscules, et comme le fait s’est reproduit et méconnu, on a continué avec Vernes. C’est tout. On prête souvent des intentions aux gens qu’ils n’ont pas. D’où part l’idée d’un personnage ? Et quand Bob Morane, par exemple, devient-il un héros ? Le héros est un personnage qui, à un moment donné de son


parcours, peut devenir un exemple pour quelqu’un. Par ses actes, par ses pensées. Dans le temps, il prend une certaine puissance morale. Bob Morane, quant à lui, est un héros moral mais non moralisateur. Dans l’idée du moralisateur, je vois un enseignement. La volonté de faire de la morale. Malgré ses défauts et grâce à ses qualités, Bob Morane est sûrement devenu un héros moral. D’autre part, ce qui fait que Bob Morane est un héros, c’est évidemment parce qu’il se retrouve au fil de cent soixante romans (et plus !) avec un caractère spécifique. Caractère qui était déjà en moi à l’époque des Conquérants de l’Everest, que j’ai publié chez Marabout (le numéro 10 de la collection), quelques mois avant La vallée infernale (le numéro 16), premier titre de la série. Quelle est l’origine du nom de votre héros ? Beaucoup de personnes pensent d’office aux avions “Morane”. Erreur. Je travaillais jadis pour une grande revue belge, dont le comptable était peintre du dimanche. Je le connaissais bien parce que c’était lui qui me payait. Tandis qu’il me donnait mon chèque à la caisse, nous devisions : c’est ainsi que j’ai appris qu’il signait ses toiles du nom de Morane. Lorsqu’il m’a fallu appliquer un nom à mon personnage, je me suis souvenu de ce peintre du dimanche. Morane était un nom qui ronflait bien, comme un moteur. De plus, à l’époque, on aimait tout ce qui était américain, tout ce qui relevait de près ou de loin des séries noires. J’avais besoin d’un nom qui puisse créer l’équivoque, avec un diminutif qui soit à la fois français et américain. D’où mon deuxième choix de Robert qui, en français comme en anglais, est abrégé par Bob. Votre héros est un Français. N’aurait-il pu être un Belge ? Bob Morane n’est pas belge parce que, peut-être, répond-il à la vérité que nul n’est prophète en son pays. Vous me direz qu’il y a tout de même l’exemple d’Hercule Poirot, d’Agatha Christie, qui est un Belge. Mais les lecteurs sont-ils nombreux à le savoir ? Autrefois, j’aimais beaucoup habiter à Paris. J’ai fait de Morane un Français parce que j’aimais Paris. Parce que, en vérité, j’espérais ainsi l’audience d’un grand pays… Il n’y avait en moi aucune volonté d’éviter que Bob Morane fût belge. Bob Morane vieillira-t-il un jour ? Certainement pas puisque la première caractéristique d’un héros est de ne pas vieillir. Tout en vivant dans l’entourage constant de la société qui évolue, le héros doit conserver son statut mythique. Si j’avais fait vieillir Morane, il aurait à peu près la soixantaine, et plus encore plus tard : c’en serait donc fini des galipettes. Si le héros change, il devient un individu du commun, de tous les jours. Dans mon esprit, Morane a toujours trente-trois ans, il les a toujours eus et il les aura toujours. J’ignore d’ailleurs s’il a été enfant ou adolescent. Il n’y a jamais vraiment de femme dans la vie de Bob Morane. Serait-il incapable d’aimer ? Il faudrait voir ce que Bob Morane fait après le mot “Fin”… D’autre part, puisque chacune de ses aventures est traversée par au moins une jolie fille, Morane court toujours le risque de devoir se marier à la fin de chaque récit. Et c’est un tour que je n’entends pas lui jouer – devrais-je dire “un mauvais tour”, car s’il était marié, Morane aurait un foyer, une femme, des enfants, et il ne pourrait plus voyager. Ce serait naturellement la fin de ses aventures. Il y a nécessairement une raison technique qui justifie la présence de l’alter ego Bill Ballantine … Qui est ce colosse roux et amateur de whisky ? Dans les vieux westerns, à l’époque du muet, le beau cow-boy, avec le beau stetson et les grands pantalons en cuir, avait toujours à ses


côtés un personnage un peu grotesque, un peu drôle, qui lui donnait la réplique. Un de ces premiers personnages de second plan s’appelait Buddy. La pratique est encore courante, chez les Américains, d’appeler un copain comme ceci “Hé ! Buddy !”, en souvenir de ces anciens héros de western. Bill Ballantine est en quelque sorte le “Buddy” de Bob Morane : il est son repoussoir. Morane étant plutôt beau garçon, réfléchi et intelligent, Ballantine devient d’office le muscle, la force brutale, presque intransigeante. Tout repose toujours – c’est naturel – sur la tête du couple, Morane. Et de mon côté, ce duo me permet la pratique indispensable du dialogue, qui rend compte de la complicité des personnages et qui les expose. Reste que l’action est ainsi beaucoup plus vivante. Ballantine est un personnage tout à fait imaginaire. Vous resituez régulièrement le personnage typique de Bob Morane et vous redéfinissez sans cesse ses liens avec Bill Ballantine. Pourquoi ? Mais parce qu’il y a ceux qui connaissent Bob Morane une fois pour toutes, qui ont lu le premier et le dernier récit, de a à z. Et puis, il y a ceux qui prennent Bob Morane en cours de route. Alors, il faut chaque fois dire à quoi ressemblent les personnages, qui ils sont. L’Ombre Jaune est un maître-personnage chez vous. Que symbolise cet individu quelque peu surhumain ? Tout part d’un premier ouvrage, La couronne de Golconde, où entrait un personnage du nom de Monsieur Ming. Ce Monsieur Ming, à la fin du récit, se voit la main tranchée par une sorte de machine infernale. Pour moi, en principe, l’existence de cet individu s’arrêtait là. Avec le temps, je me suis ravisé : j’ai estimé que Ming était un bon personnage, qui pouvait encore servir. L’expérience me l’a confirmé. J’ai donc consacré à notre Asiatique un récit complet, qui avait désormais son nom pour titre, puisqu’il s’agit de l’Ombre Jaune. Plus tard, je me suis senti bien embarrassé, il n’était plus question de l’éliminer, quoique ce représentant du mal méritât sans cesse la mort. Il m’a fallu créer un duplicateur qui le reproduirait automatiquement toutes les fois que, pour la bonne cause, je l’évacuerais. L’Ombre Jaune ne prendra donc jamais sa retraite ? L’Ombre Jaune peut encore beaucoup me servir, mais je pense que dans le dernier de ses récits il sera au bord d’une petite rivière, quelque part en France, avec un chapeau de paille. Il vivra dans une petite maison à volets verts et il terminera repenti de tout en pêcheur à la ligne. Comme je ne vois pas le truc pour supprimer le duplicateur de l’Ombre Jaune, pas d’autre solution que de le faire finir pêcheur à la ligne. Quelles sont les affinités asiatiques du SMOG ? Le SMOG n’est pas une organisation asiatique, mais seulement un service d’espionnage parallèle et international. D’autre part, je peux vous assurer que l’Ombre Jaune n’appartient pas à un mouvement pan-asiatique. L’Ombre Jaune est au contraire contre toute forme de civilisation mécanique, ce que nous appelons communément la civilisation de consommation. L’Ombre Jaune est en somme un individu qui aime la nature, tout simplement un écologiste à outrance. De surcroît, il choisit de protéger la nature qu’il respecte et révère. Le seul problème est qu’il emploie à cette fin de mauvais moyens. On ne doit voir dans l’Ombre Jaune rien qui se rapporte à ce qu’on définit lapidairement comme le “péril jaune”.


Votre intérêt pour la science-fiction a été de plus en plus manifeste. Pourquoi ? Parce que c’était à la mode et que ce l’est toujours. La SF me donne beaucoup plus de liberté, sinon depuis 160 volumes, je poursuivrais le même trésor. La SF et le Fantastique offrent une grande latitude à l’imagination. Quelle a été la fin de l’aventure de Marabout Junior, en somme ? Marabout Junior a été tué par Bob Morane. Les autres séries n’intéressaient plus tellement le public et les jeunes n’achetaient plus que Bob Morane. Les directeurs de Marabout ont dû réagir et ils ont essayé de créer d’autres personnages, puisque la collection était bien entraînée. Je ne pouvais pas y suffire, naturellement. Quand Marabout s’est arrêté de produire, il ne restait plus que Bob Morane et Doc Savage. Doc Savage réussissait surtout au Canada. C’était plus dans l’esprit des Canadiens, qui sont très américanisés. Mais ici, en Europe, ça ne prenait pas tellement bien. Quels sont les cadres de votre travail et de votre inspiration ? Pour écrire, j’aime m’entourer de choses qui me plaisent. J’écrirai difficilement avec un marteaupiqueur qui bat à ma fenêtre. Ce dont j’ai besoin, ce n’est pas le recueillement (car le mot est trop fort), mais la paix. Et je ne désire pas, comme les écrivains d’autrefois, respirer des brûle-parfums ou de l’encens. Du tout. Je peux écrire dans une chambre d’hôtel, où je suis de passage. J’ai appris cette manière de travailler quand j’étais journaliste. Je n’ai pas nécessairement besoin d’être chez moi. Vous arrive-t-il de glisser dans vos récits des anecdotes de votre vie privée ? J’ai inséré dans certains Bob Morane des situations que j’ai vécues. Je serais effronté de dire que j’ai connu des aventures à l’échelle de celles que Morane a affrontées avec son fidèle compagnon. Morane est avant tout un personnage héroïque et exemplaire, et peu d’hommes ont mené une vie aventureuse et dangereuse comme la sienne… Pas moi, en tout cas. Quel a été votre rythme de création ? J’ai longtemps travaillé au rythme d’un roman tous les deux mois. Ce n’est pas une affaire de convenance personnelle. Pour être franc, j’aurais préféré n’en faire qu’un par an, car il aurait été mieux fait et moi j’aurais dû moins travailler. Plus tard, nous avons freiné la production (non plus six par an, mais quatre), pour nous consacrer à la réédition. Cela dit, une telle production provoque un rythme que je crois nécessaire. Si vous restez trop longtemps sans produire, le lecteur, qui est un peu comme la plume au vent, vous oubliera, et de votre côté vous perdrez la main. M’est avis que le rythme de la production a été étudié d’une manière rationnelle. Les titres de vos livres ont un cachet personnel. Un style. Ils suggèrent toujours le mouvement et l’aventure. Quand les arrêtez-vous ? En général, je titre avant. Le titre est un peu le point de départ de l’imagination. Il est aussi le pivot sur lequel s’articulera tout le récit. Lorsque je trouve un titre qui sonne bien, je m’empresse de bâtir un scénario autour de lui. En revanche, il est extrêmement difficile de baptiser un roman achevé. J’ai toutes les peines du monde à titrer après.


Si on décidait de faire une étude de Bob Morane à partir de vos manuscrits, serait-ce possible ? Hélas, non. Tous les manuscrits du début ont été perdus. Ou détruits. Lorsque j’ai voulu les récupérer en quittant Marabout, j’ai appris avec horreur qu’ils avaient tous disparu. Plus tard, oui, j’ai conservé mes manuscrits. Vous êtes traduit dans beaucoup de langues. Bob Morane et le style littéraire de Bob Morane souffrent-ils de ces traductions ? L’idée du personnage correspond, dans un roman écrit en français, à une certaine dialectique. Nous, écrivains francophones, avons une façon d’être et de dire. Façon qui n’est pas la même en anglais ou en espagnol. Un jeu de mots en français ne passera pas en anglais. Exemple : en français, vous dites “Mon œil !” pour exprimer l’inexistence d’un fait. L’équivalent en anglais sera “My foot !” (“Mon pied !”). Vous voyez les dangereuses équivoques qui résultent habituellement des traductions. Il est forcé qu’une traduction soit, toutes proportions gardées, une trahison. Il se trouve dans vos récits beaucoup de rapports avec la préhistoire. C’est là un argument d’écriture romanesque ? Vous fonctionnez, en somme, comme un historien ? La paléontologie m’a toujours intéressé. La survivance des monstres dits préhistoriques est un excellent argument pour un roman d’aventures. Connaissez-vous quelqu’un qui ne soit pas préoccupé par la question des monstres qui ont dominé la terre il y a des millions d’années ? Les continents mystérieux, comme l’Atlantide ou Mu, me passionnent de la même façon. Et pour la même raison. Il y a là une source de récits prodigieuse. Cela dit, je n’ai pas tellement traité la préhistoire. De la même manière, j’ai moins traité l’Afrique. Mes goûts vont plutôt vers l’Amérique du Sud. L’Afrique est un continent presque fini du point de vue de la littérature d’aventure, et cela déjà depuis un certain nombre d’années, depuis l’après-guerre. L’Afrique aujourd’hui est finalement un continent où il n’y a plus rien d’inconnu, plus rien de mystérieux. Les ennemis de Bob Morane sont souvent “jaunes”, et Bill Ballantine prend toujours un sérieux plaisir à les rudoyer. Ne craignez-vous pas que vos jeunes lecteurs trouvent là la base d’un comportement raciste ? Dans mes récits, les héros sont toujours des Blancs. Forcément, Bob Morane est un Blanc et je n’y puis rien. Nous sommes en Europe. Lorsqu’une aventure se déroule à Hong Kong, il est naturel que Morane y rencontre des Chinois “mauvais”. Le racisme, me semble-t-il, ce serait de donner cette caractéristique de “mauvais jaune” (et “jaune”, en soi, est déjà un adjectif propre au discours raciste) avec un air de scrupule : car interdire à un Chinois d’être mauvais, c’est du racisme. À un Chinois, ou à n’importe quel autre homme de couleur. Il se trouve partout de mauvais hommes, tant chez les Jaunes que chez les Blancs. D’ailleurs, j’ai introduit de méchants Anglais dans les réseaux auxquels s’attaque Bob Morane, ainsi que de méchants Américains et Français. Va-t-on dire que je suis raciste à l’endroit des Blancs quand j’évoque un méchant Blanc ? Je crois qu’il n’en va pas différemment en ce qui concerne les Chinois. Nier qu’il y ait des truands du côté des hommes de couleur, ce serait naïvement faire du paternalisme. J’estime qu’on ne peut être raciste et intelligent en même temps. Il faut savoir et admettre que tous, à un moment de notre existence, nous nous révélons racistes à fleur de peau. Que dire de toutes nos réactions de goût ? La démarche est la même lorsque, pour sermonner un


roux, on dit “Toi, sale rouquin !”, et que, pour réprimander un Noir, on lance “Toi, sale nègre !”. Ce racisme à fleur de peau est toujours présent. Il reparaît à la moindre occasion. Mais lorsqu’on se veut intelligent, il convient de combattre cette résurgence de l’instinct raciste par le raisonnement. Il y a lieu de se dire : ce n’est pas parce qu’il est roux et méchant que tous les roux sont méchants. Je persiste à croire qu’un homme intelligent ne peut pas laisser le racisme s’emparer de lui. Et s’il est raciste, il n’est pas vraiment intelligent. Vous êtes un romancier d’aventures. Les causes politiques trouvent-elles grâce à vos yeux ? Je ne place pas mes livres au service de la politique ni de la psychologie. Ce que je veux, c’est distraire. Si des jeunes désirent se laisser bourrer la tête par des écrivains engagés ou soi-disant engagés, c’est leur droit le plus strict. Pour moi, je n’ai d’autre ambition que d’amuser sainement et utilement la jeunesse. Selon quels critères procédez-vous actuellement pour faire rééditer les aventures de Bob Morane ? Je ne les reprends pas toutes. Je refais une nouvelle sélection, bien entendu. Je reprends celles de ses aventures qui sont les plus modernes, je modifie un tout petit peu le texte, je les rajeunis pour certains. Je sais que ça choque les anciens lecteurs de Bob Morane, les vétérans comme vous, mais ça ne choque pas les nouveaux lecteurs parce que, en fin de compte, je n’écris plus maintenant comme il y a trente ans. En plus, je change les marques de voitures, j’actualise les contextes, les modes de communication… Vous êtes un grand admirateur de Jean Ray. Un de ses âpres défenseurs, aussi… Il y a toute une série de mystères à propos de Jean Ray. Des gens disent qu’il n’était pas un aventurier, qu’il n’a jamais quitté Gand. Mais pourriez-vous dire ce que Untel a fait en 36, entre le mois de juillet et le mois de septembre ? On dit qu’il était rédacteur dans un journal. Ça ne veut rien dire. Moi j’étais rédacteur pour plusieurs journaux et j’étais en même temps en Amérique du Sud. Jean Ray, quoi qu’on en dise, était un très grand écrivain et son œuvre est là pour l’attester. Qu’il ait été un flibustier ou non, cela n’ajoute rien à son œuvre. Seulement, cela fait partie d’un tout. Un jour, un grand journaliste a demandé à Blaise Cendrars : “Mais dis-moi, Blaise, as-tu pris vraiment le transsibérien ?” Et Blaise Cendrars lui a répondu : “Qu’est-ce que ça peut te foutre, puisque je vous l’ai fait prendre à tous ?!” À vous aussi, on a essayé de vous donner un look d’aventurier … Mais puisque ça marche ! On m’a fait monter dans un Jet de la Force Aérienne avec un parachute dans le dos. En fait, je n’ai jamais mis les pieds dans un jet militaire. Bien sûr, il m’est arrivé très souvent de monter dans un Boeing ou dans un avion de transport, mais jamais je n’ai eu les honneurs d’un zinc militaire. Jamais je n’ai été un aviateur militaire. Pensez à la photo où je suis en train de danser avec la “cassika” des Indiens Aruak : incontestable intention économique de la part de ceux qui vous font poser et vous photographient, vous faisant passer pour un authentique aventurier. Notez que cette danse, je l’ai faite, comme c’est bien moi qui suis photographié dans la Sierra Nevada de Santa Martin en Colombie ou ailleurs dans le Grand Nord Canadien. Ces choses-là renforcent la légende. L’adolescent y est sensible. La boxe, je l’ai bien pratiquée et il est vrai que je suis collectionneur d’armes. Mais ce film que je visionne sur une autre photo, dois-je vous dire que je n’ai jamais su ce qu’il y avait dessus ? Il était peut-être à l’envers. Toutes ces photographies en quatrième de couverture de la collection Marabout Junior font nécessairement partie de l’imagerie de l’aventure.


Pourrait-ton supposer le père de Bob Morane cloîtré, n’ayant jamais mis les pieds hors de France ? Certes, je n’ai pas vu tous les pays que je fais visiter à Bob Morane, mais j’en ai tout de même vu une bonne partie. Êtes-vous un grand collectionneur de Bob Morane ? Non, je ne suis pas collectionneur de Bob Morane. Si j’avais dû tenir tout ce qui a été écrit fait et écrit à ce sujet ! Dans le fond, je le regrette maintenant, quand je vois ce que ça donne aux expositions… J’ai quand même retrouvé beaucoup, mais ce que j’ai retrouvé de plus précieux, c’est le premier texte, le premier brouillon de la première aventure de Bob Morane (La vallée infernale), qui a d’ailleurs été reproduit dans Les 33 ans de Bob Morane, une publication de Séries B. Extraordinaire ! C’est un document dont je ne connaissais plus l’existence. Comme je ne me souvenais pas davantage du fameux télégramme que Jean-Jacques Schellens, l’éditeur responsable de Marabout Junior, m’avait envoyé sur le paquebot Colombie, pendant que je voguais vers des terres plus clémentes… Vous avez écrit le premier tome de vos Mémoires, Henri Vernes. Peut-on arrêter d’écrire, quand on s’appelle Henri Vernes ? Pas question d’arrêter d’écrire. Si on s’arrête, on meurt. Et que quelqu’un reprenne Bob Morane, je n’en ai rien à faire ! Bob Morane mourra avec moi. Avant de nous quitter, une dernière question qui intéressera tous les jeunes lecteurs : quelle est votre position à l’égard de l’autorité ? Il est toujours dangereux de se mettre en travers de l’autorité, qu’il s’agisse de celle de l’école ou de celle de la société. Mais je pense qu’il est capital de risquer cela de temps en temps. Propos recueillis par Jean Lhassa

HALLOWEEN FESTIVAL L’Halloween Festival s’est transformé en un événement incontournable de la vie culturelle bruxelloise. Des hordes de monstres, gnomes, farfadets et sorcières se rassemblent pour célébrer joyeusement le retour des spectres de l’au-delà. Ce festival folklorique se déroule au Musée d’Art Fantastique, avec sa collection digne d’un des plus grands cabinets de curiosités, ainsi que le 31 octobre dans divers endroits maléfiques de la commune de Saint-Gilles. L’occasion de participer à un périple riche en surprises qui démarre au Musée d’Art Fantastique, où elfes et kobolds aventureux tenteront de résoudre l’énigme des crânes perdus. Cherchez, comptez, et additionnez les chiffres magiques en passant par différentes épreuves. Touchez les membres d’un humain à travers une pyrite, retrouvez l’organe manquant ou allez renifler les pots qui sentent diantrement mauvais (véritable puanteur pas faite pour les narines sensibles !). Trouvez plus d’informations sur www.fantastic-museum.be Rue Américaine 7 à 1060 Bruxelles Sam Mas


EXPOSITION : 70 ANS D’AVENTURES EN BD AVEC ALIX A l’occasion du 70e anniversaire de la création d’Alix dans les pages du Journal de Tintin, une grande rétrospective de l’art de Jacques Martin se déroule au Musée Art et Histoire du Cinquantenaire jusqu’au 6 janvier 2019. Elle couvre quarante ans d’activités du dessinateur-scénariste dans la BD belge, entre 1948 et 1988. Cette exposition nous a été présentée par les commissaires Gaëtan Akyüz et Romain Brethes, concepteur de la rétrospective qui s’est tenue au Musée de la BD d’Angoulême, de janvier à mai 2018. Elle relance avec plus de cent planches bien mises en valeur et de nombreux documents inédits, le travail d’un grand maître de la bande dessinée historique, qui a su dépasser l’ombre tutélaire des deux géants qui ont accompagné ses débuts dans Tintin : Hergé et Edgar P. Jacobs. Jacques Martin deviendra rapidement leur collaborateur en les rejoignant en 1948. L’exposition s’appuie sur les œuvres de l’Antiquité présentes au Musée, qui ont pu inspirer l’auteur, comme la maquette de Rome qu’il avait fait consulter. Avec 12 millions d’albums vendus à ce jour et leur traduction en 15 langues, Alix est aujourd’hui reconnu comme étant le précurseur de la « bande dessinée historique ». Depuis sa première apparition dans le journal Tintin le 16 septembre 1948, avec Alix l’Intrépide, jusqu’en 1988 où paraît le dernier album dessiné de la main du maître, Le Cheval de Troie qui reçut la BD d’Or de Grenoble, et même au-delà avec les albums dessinés par les collaborateurs de Martin, le jeune Gallo-Romain a traversé bien des dangers. Il a connu bien des aventures au fil d’une vingtaine d’albums. Que de chemins parcourus pour lui et son jeune ami Enak. Que de routes et de rencontres faites pour courir le vaste monde, aux quatre coins de la Méditerranée antique, à l’époque du triumvirat de César, Pompée et Crassus. Nous sommes en -50, et Rome domine toute la mer et le ProcheOrient, où s’enfoncent ses légions pour agrandir l’Empire qui se préparait. Jacques Martin y plonge nos deux héros, avec une belle connaissance de l’Histoire qu’il nous fait partager et qui est nourrie aux sources d’une remarquable collection d’ouvrages (trois mille titres à la fin de sa vie). Avec souvent aussi, au gré des albums, des flashes-back sur les grands moments historiques qui ont précédé cette date, comme la figure d’Alexandre le Grand qui fascinait tant le dessinateur. Au fil des planches et de la rétrospective En parcourant l’exposition, on remarque que la planche à quatre bandes, présente dans les premiers albums et imposée par Hergé, s’est réduite à trois avec des dessins plus étoffés, où les paysages antiques, les architectures monumentales et les personnages sont plus fouillés. Parfois d’ailleurs au détriment du dessin lui-même, où Alix a une trop grosse tête par rapport à son corps. Mais c’est dans le jeu du mouvement. Utilisation aussi des cadrages cinématographiques, comme le grand angle, le gros plan, la contre-plongée et la plongée pour mettre les monuments en valeur. On se rappellera d’ailleurs qu’une séquence de Ben Hur (1925) est à l’origine de ce jeune esclave gaulois adopté par un riche Romain, qui deviendra le prototype du Gallo-Romain dix ans avant l’apparition d’Astérix. Détenteur d’une double identité comme son auteur, qui est né à Strasbourg en 1921 mais qui a fait toute


sa carrière en Belgique. La perspective qui donne de la profondeur au dessin nous rappelle aussi l’intérêt du dessinateur pour les peintres de la Renaissance, comme Titien ou le Tintoret qu’il avait étudiés. « Les visiteurs, confiait-il, qui ont vu mes planches en cours d’élaboration, ont remarqué qu’elles sont zébrées de lignes de fuite, souvent très éloignées. Certains m’ont fait la réputation d’être un maniaque de la perspective. En réalité, j’essaie de construire un dessin correct en appliquant les règles que j’ai apprises jadis aux Arts et Métiers, perfectionnées aux studios Hergé et approfondies en étudiant les grands peintres de la perspective. » Le récit suit « la ligne claire » d’Hergé, à laquelle Jacques Martin s’était conformé dès le début, en intégrant les studios avenue Louise en 1953, avec les récitatifs sur fond jaune et les bulles, ou phylactères, sur fond blanc. Au fur et à mesure qu’on progresse dans la lecture de ces histoires, on voit que le récitatif (la voix off du récit) diminue en importance pour laisser une place plus grande aux bulles où s’expriment les personnages, auxquels le lecteur s’identifie ainsi plus volontiers. La dernière vignette de la planche laisse chaque fois un suspense s’installer pour relancer l’intérêt de la page suivante : une leçon bien apprise chez les deux prédécesseurs de Jacques Martin. Et par-dessus tout, les histoires s’enchaînent et se recoupent, avec des personnages qui reviennent d’album en album pour donner à Alix plus de profondeur et de mémoire. Contrairement à ses contemporains Blake et Mortimer ou Buck Danny, chantres de l’optimisme des Trente Glorieuses, qui triomphent toujours de leurs ennemis, Alix ne restaure jamais l’ordre du monde. Spectateur impuissant des choses, il assiste à la conduite d’un drame qu’il ne peut empêcher, malgré son courage, son éthique et ses tentatives de conciliation. Ce ressort tragique fait de lui un apôtre du stoïcisme, morale de la résignation au temps de César. Cette approche inédite pour l’époque de Jacques Martin va faire entrer son personnage dans « l’ère du soupçon », comme disait Nathalie Sarraute dans son essai. Dans un monde censé être en oppositions binaires et simplistes, le dessinateur aimera désormais faire évoluer son héros dans des zones grises et ambiguës. L’influence ponctuelle dans le cerné de ses ainés, Hergé et Edgar P. Jacobs, ne peut empêcher Jacques Martin de nourrir un attrait profond pour la beauté des corps nus qu’il exhibe, et dans lesquels certains ont cru reconnaître une forme de pédophilie. Celle que pratiquaient les Grecs et les Romains mis en scène par le dessinateur. Alix Senator après Jacques Martin En 2012, deux ans après la mort de Jacques Martin, c’est la naissance d’Alix Senator. Alix, désormais âgé de cinquante ans, est devenu un membre du sénat romain auprès de l’empereur Auguste, qu’il avait accompagné quand celui-ci était un adolescent dans Le Tombeau étrusque (1968). Nous sommes en 12 de notre ère, soit bien longtemps après ses premiers exploits. A l’origine de ce projet, il y a la scénariste Valérie Mangin, ancienne élève de l’Ecole des chartes et donc latiniste confirmée, et le dessinateur Thierry Démarez, chef d’atelier à la Comédie-Française. Aujourd’hui, Alix Senator a conquis une nouvelle génération de lecteurs. L’exposition fêtait donc aussi le septième album de la série, qui vient de paraître en septembre : Veni, vidi, vici, d’après la célèbre maxime de Jules César. Il est dessiné par Giorgio Albertini sur un scénario de David B. Cet album nous a été présenté dans le cadre de la Fête de la BD, avec le concours des figurants de la VIIe Cohorte prétorienne qui campait au Parc de Bruxelles. On a pu y saluer Alix bien vivant, accompagné des autres légionnaires romains. Ils semblaient tous sortis de la série, en chair et en os. Exposition visible jusqu’au 6 janvier 2019. Plus d’informations sur le site du musée : www.kmkgmrah.be et aux éditions Casterman. Parc du Cinquantenaire à 1000 Bruxelles Michel Lequeux


EXPOSITION : HERMINE MEUNIER Hermine Meunier a été formée à l'Académie de Charleroi, notamment dans la classe d’Alphonse Darville. Depuis son enfance, elle pratique le dessin en dilettante, avant de se perfectionner pour acquérir une technique précise de l’aquarelle et de la peinture. Au moment de se lancer dans le choix d’une profession sur le long terme, elle s’est engagée dans la voie de l’enseignement et s’est retrouvée devant des groupes d’élèves âgés de douze à seize ans, auxquels elle a dispensé des cours de français, sans jamais abandonner son désir de se ressourcer durant les heures de loisirs, en créant pour le bonheur de donner vie à des sujets en deux dimensions sur toile ou sur papier. Même si elle a toujours adoré le contact avec les jeunes, elle a cherché à prolonger ce plaisir par le truchement des pinceaux et des crayons, vecteurs d’expression sans laquelle il lui manquerait une partie d’âme. Quant à ses sources d’inspiration, elle se nourrit des lieux qu’elle traverse et des vues que lui impose son quotidien. Les grands travaux qui ont mis la ville de Charleroi sens dessus dessous, un vaste chantier qui a momentanément défiguré les alentours de la gare, avec de nombreuses expropriations et des excavations profondes comme des trous d’obus, ont forcément focalisé son attention. Comment ne pas demeurer insensible à ce visage qu’elle ne connaissait pas de la ville qui l’a vue grandir ? Les engins mécaniques ont fait forte impression sur son tempérament d’artiste, lui suggérant de prendre pour modèle la cité en ébullition et promise à un nouvel essor. En se basant sur des clichés photographiques saisis sur le vif et en passant de l’autre côté des barrières de sécurité, elle revient chez elle avec la manne qui se trouve à la base d’un vaste projet de création. Pourquoi ne pas se servir de ce matériau et engendrer une série de toiles qui deviennent à la fois œuvres pures et témoignage du grand lifting occasionné pour redorer le blason d’une métropole décriée un peu partout dans le pays et qui, à tort, traîne une réputation qu’elle ne mérite pas. Grues, bétonneuses, pelleteuses, bulldozers en action, palissades, bâtisses éventrées … rien n’échappe à l’acuité de son regard. Bien entendu, Hermine Meunier n’entend pas reproduire exactement la réalité du terrain, mais transcender ce que son œil perçoit à travers le prisme des émotions, pour offrir des instantanés qui deviennent des moments d’atmosphère d’une rare intensité. Elle a choisi la peinture à l’huile pour mener cette entreprise, n’hésitant jamais à répéter ses visites sur le lieu de tous les possibles, assistant silencieusement à la métamorphose opérée sur un site dépecé et où les bouts de ferraille et les pans de briques se mêlent à la terre soulevée par monceaux. Trois années de travaux étalées sur trois chantiers simultanés ! Il est sans doute inutile de rappeler que la situation a causé des embarras et a suscité des questions légitimes auprès des riverains, des commerçants et des automobilistes et ce malgré des réunions de concertation et un suivi mis sur pied par les autorités locales. Qu’importe finalement ce que les gens disent ou pensent ! L’artiste se sert d’une substance vivante pour exprimer son ressenti et ne pas se laisser envahir par les avis contradictoires qui virevoltent autour d’elle, entre satisfaction et agacement. Bien sûr, son trait est figuratif (presque hyperréaliste !), soigne les détails, respecte les couleurs et donne naissance à des points de vue que l’on reconnaît si on prend la peine d’aller les comparer sur place, avec une dominante de gris et de bleus qui évoquent le passé industriel de la région. Néanmoins, elle ne choisit jamais la facilité et tranche pour des représentations qui interpellent et évoquent maints coins et recoins. Il ne faut pas être natif de Charleroi pour apprécier les peintures accrochées aux cimaises d’Espace Art Gallery. On peut, sans difficultés, se laisser saisir par la force des représentations et se laisser emporter par la qualité du travail opéré en atelier, sans avoir honte d’y prendre plaisir. Une ambiance de fin du monde, univers chaotique de métal et de gravats, mais transition nécessaire pour entrer dans une ère nouvelle ! Une exposition à découvrir du mercredi au samedi jusqu’au 28 octobre 2018. Voyez tous les détails pratiques sur le site www.espaceartgallery.eu Rue de Laeken 83 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié


THÉÂTRE : LA SOLITUDE DU MAMMOUTH Reprise d’un mélodrame créé au Théâtre des Martyrs l’an passé, de et avec Geneviève Damas qui règle ses comptes. « Béré », diminutif d’une mère de famille comme il faut, prompte à la tâche domestique, a tout donné dans sa vie de couple lorsque Brice, son mari, lui annonce qu’il a rencontré Mélanie avec qui il veut refaire sa vie. Il ne laisse pas Bérénice dans le besoin, puisqu’il lui abandonne une belle maison avec un beau jardin et qu’il lui propose la garde alternée de leurs deux enfants. Mais sa rivale est une jeune étudiante, qui a un joli corps et quinze ans de moins qu’elle. Voilà donc Bérénice jalouse, terriblement jalouse, et son amour (ou ce qu’elle croit être son amour encore) se transforme en haine pour le nouveau couple qu’elle va chercher à détruire. En feignant de comprendre son mari qui a pris ses distances et son indépendance, elle va ourdir contre lui, contre eux, les pires machinations. Elle entre, comme le mammouth, en période de glaciation intense. Et elle sort de l’étui son poignard. C’est une basse vengeance qui nous est ici décrite, menée par une femme qui songe à faire profondément mal et qui s’en délecte, sans remords ni pitié. Qui y prend même goût au fur et à mesure que progresse son imagination délirante pour faire regretter à son mari ses pulsions sexuelles de la quarantaine. Elle va mettre en œuvre les pires stratagèmes pour humilier, réduire, anéantir l’homme qu’elle aimait, qui l’a laissée tomber et qui s’est entiché d’une jeune gourde à qui il donnait cours à l’université. C’est Médée trahie, abandonnée, rejetée, qui ourdit sa vengeance. On entre ici dans la tragédie, plus dans la comédie avec laquelle paraît commencer la Solitude du mammouth. C’est grinçant, c’est hargneux, et on passe d’un registre à l’autre, comme sur un tableau noir rayé par l’ongle. C’est un mélodrame suffocant qui est proposé au spectateur. Tout cela nous est conté dans le menu détail par l’actrice Geneviève Damas, qui est aussi l’auteur de la pièce, sur le ton d’une confidence faisant de nous ses complices. Et qui nous met mal à l’aise lorsqu’elle manigance ses coups bas, en les décortiquant un à un devant nous. S’il y avait de l’autodérision dans la confession, celle-ci passerait le cap. Mais on n’y voit que la recherche du pire, qui va sur un ton crescendo. C’est un mauvais rêve que nous dévoile la comédienne, qui fait souvent la grimace – mais est-ce cela de l’autodérision ? Encore faudrait-il qu’on s’en réveille pour que la comédie puisse enfin s’installer. Le monologue finira dans un cauchemar que peaufine Emmanuel Dekoninck, le metteur en scène de Tableau d’une exécution, qui semble s’être trompé ici de tableau. Chacun y fourbira ses armes, le cas échéant. Une pièce à voir à la Salle Molière le vendredi 19 octobre 2018 à 20 heures. Plus de détails sur le site www.escalesdunord.brussels Rue d’Aumale, 2 à 1070 Bruxelles Michel Lequeux


CINÉ-VACANCES : COCO Depuis des années, la société Pixar est devenue un label de qualité en matière de films d’animation. C’est donc avec un réel bonheur que le public a pu découvrir « Coco », le dix-neuvième bébé né au sein de l’entreprise et mis en scène par Adrian Molina et Lee Unkrich. Alors qu’Halloween vibre un peu partout dans la capitale, on ne pouvait pas espérer meilleur thème pour célébrer dignement les vacances d’automne (anciennement appelées congés de Toussaint !). Sans en faire des tonnes, cette histoire nous raconte l’étrange voyage d’un jeune garçon de l’autre côté du miroir ou de quelle manière il entre en contact avec le royaume des morts dans un Mexique de cartes postales, occupé à célébrer la traditionnelle fête des défunts. Les situations humoristiques s’enchaînent au son de la partition de Michael Giacchino (« Jurassic world : Fallen kingdom », « Ratatouille »), sans oublier la profondeur du script qui aborde la disparition d’un être cher. L’occasion de se plonger dans l’univers de ceux qui ne sont plus et de se laisser séduire par la beauté des images, la palette chatoyante des couleurs et un rythme déjanté plein d’originalité. Sans se vouloir moralisateur, ce long métrage nous démontre surtout que les disparus meurent vraiment à partir du moment où leurs descendants les oublient définitivement. Le charme opère dès les premières séquences et gagne en intensité à mesure que le récit progresse et atteint une apogée en passant dans l’autre monde. Comme il s’agit aussi et surtout d’une fiction tout public, on n’échappe pas aux chansons qui rompent un peu la progression du récit, mais qui font partie du cahier des charges. Sans être le meilleur Pixar, « Coco » n’en demeure pas moins un récit qu’on découvre sans déplaisir et qui combine joyeusement folklore et fiesta américano latine, baigné de féerie morbide qu’on aurait pu attribuer à Tim Burton. Un dessin animé à voir à la salle Molière le mardi 30 et le mercredi 31 octobre 2018 à 14 heures. Plus de détails sur le site www.escalesdunord.brussels Rue d’Aumale, 2 à 1070 Bruxelles Daniel Bastié

CONCERT: DRAGON BALL SYMPHONIC ADVENTURE En l’espace de quelques décennies, « Dragonball » est devenu un phénomène mondial, avec plus de trois cents millions d’exemplaires écoulés dans les deux hémisphères, faisant de lui le deuxième manga le plus acheté. Il s’inscrit dans la culture de masse en tant que phénomène culturel avec des séries animées, de nombreux films, des déclinaisons en jeux vidéo et plusieurs produits dérivés. Aujourd’hui, les amateurs ont droit au « Dragon Ball Symphonic Adventure », qui propose de revisiter l’ensemble de la saga en compagnie d’un orchestre symphonique, afin de retrouver les musiques légendaires composées par Shunsuke Kikuchi (1931), entièrement synchronisées avec des extraits vidéo HD qui seront projetés sur écran géant et qui suivent la narration des aventures de Son Goku. Le compositeur est principalement connu pour son travail à la télévision, faisant oublier qu’il a débuté sa carrière en se penchant sur maints longs métrages (dont les aventures de la tortue Gamera, grande rivale de Godzilla dans le cœur des Japonais). A l’aide de petites formations, il a imposé un style à la fois léger et héroïque, sans jamais oublier le rôle indispensable de la mélodie pour fidéliser les amateurs. Ses partitions se caractérisent souvent par l’usage de cuivres (trompette et tuba) et de bois (saxophone et flûte), avec une section d’accompagnement singularisée par une guitare basse, un synthétiseur et, parfois, une batterie. Ses scores empreints de légèreté et d’un certain humour donnent à entendre de la pop familière avec, ci et là, l’une ou l’autre tessiture orientale. A la tête d’un orchestre de soixante musiciens, il sera présent à Bruxelles pour offrir un méga concert qui retracera les plus grands épisodes vus et revus par des générations d’enfants. Assurément, les chansons ont été intégrées au programme et seront défendues par des chanteurs venus spécialement de Tokyo, dont Hiroki Takahashi, la voix principale de la série. Ce rendez-vous des nostalgiques aura lieu le mardi 30 octobre 2018 à 20 heures au Palais 12. Plus de détails sur le site www.palais12.com Avenue de Miramar à 1020 Bruxelles Daniel Bastié


THÉÂTRE : SCAPIN 68 Monter Scapin était une évidence, personnage devenu l’archétype du valet malin, qui impose sa logique et qui défend le bon droit au détriment de la suffisance de ses maîtres. On lui découvre des origines italiennes sous le nom de Scapino mais, très vite, il abandonne son costume à plumes pour enfiler un pantalon et une veste. D’une manière assez saugrenue, l’idée est venue de transposer le protagoniste en songeant aux commémorations de mai 68. Que rôle aurait-il joué au cœur de la tourmente qui a secoué le Quartier Latin ? Aurait-il aussi crié des slogans utopistes, arguant que la plage se situe sous les pavés ou qu’il est désormais interdit d’interdire ? Nul ne le sait et seules les conjectures permettent d’imaginer le bonhomme à notre époque, confronté à des difficultés légèrement différentes de celles de son temps, même si le rapport à l’argent et au pouvoir n’a sensiblement que peu changé. Le réalisateur Thierry Debroux s’est donc évertué à actualiser (non pas à trahir) la célèbre pièce de Molière connue sous le titre « Les fourberies de Scapin », car on ne touche pas une virgule à un classique encensé depuis plusieurs siècles. Le projet a donc été de garder le texte original, impeccable par le style, et de jongler avec la forme, en transportant le décor à notre siècle, en conviant les comédiens à se vêtir de tenues d’aujourd’hui. Cette liberté n’a évidemment rien de sacrilège et ce n’est pas la première fois que des artistes s’y emploient. Nous avons conservé un excellent souvenir de « Un tailleur pour dames », monté au Parc la saison dernière et qui s’est permis des latitudes scéniques par rapport à tout ce qui avait été montré ailleurs, prouvant que certaines comédies ou drames demeurent à la fois ancrés dans l’imagination collective mais parlent de sujets qui taraudent toujours les spectateurs. Avec sa faconde, Scapin traverse les décennies sans prendre des rides, garde toujours son éternelle jeunesse et certaines de ses répliques sont passées dans le jargon populaire. Qui n’a jamais formulé : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? ». Dans le rôle principal, Othmane Moumen parvient à émouvoir et faire rire en quelques mimiques ? On l’a revu en juin dernier dans la peau de Chaplin et il a été applaudi en incarnant un magnifique Passe-Partout dans « Le tour du monde en 80 jours ». L’histoire est archiconnue. Octave et Hyacinthe, jeune fille pauvre, viennent de se marier en cachette, alors que le père du jeune homme a prévu pour lui une alliance de raison. De son côté, Léandre a épousé Zerbinette, une belle Egyptienne. L’annonce de leurs unions fait naturellement l’effet d’un cataclysme. Afin de sauver la pureté de l’amour, Scapin entre en piste et manigance mille stratagèmes pour faire entendre raison aux vieillards rétifs. C’est là que la mécanique de la comédie se met en place, avec moult effets comiques qui amènent les spectateurs à réfléchir et à se positionner. Scapin devient le pavé jeté, un peu lâchement, au visage de l’autorité implacable et inique. La métaphore est assurément aisée à comprendre, boostée par un rythme trépidant. Avant chaque représentation, deux acteurs-chanteurs plongent le public dans l’ambiance musicale des sixties. Malgré ce parallélisme, on le sait, le théâtre de Molière n’a jamais été vain et, derrière un certain burlesque, il décrypte les maux et les hypocrisies de son temps. Voilà, sans doute, une des nombreuses raisons qui fait qu’il soit toujours admiré dans toute la francophonie et étudié sur les bancs d’école. « Scapin 68 » doit son efficacité au jeu de (bien sûr) Othmane Moumen, mais aussi, de Julien Besure, Mickey Boccar, Laure Godisiabois, Thierry Janssen, Brigitta Skarpalezos, Benoît Van Dorslaer et Simon Wauters. Cette récréation est à découvrir au Théâtre royal du Parc jusqu’au 26 octobre 2018. Plus d’informations sur www.theatreduparc.be Rue de la Loi 3 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié


COUP DE CŒUR : LE SALON BUGRANE Mon coup de cœur de ce mois est pour Le Salon Bugrane, niché dans une magnifique demeure du quartier résidentiel de Laeken. Une maison d’artistes, avec des peintures, des sculptures, un piano, une végétation luxuriante…Tout ici est beauté, raffinement et générosité. Trois passionnés de musique sont à l’origine de cette création. Andrée-Claude Brayer, chef d’orchestre, pianiste, chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres. Le Prix de la Vocation lui fut remis des mains de Simone Weil. Son frère, Pierre Thomas, pianiste, conservatoire de Paris et de Bruxelles. Chevalier de l’Ordre de Léopold. Et Frédéric Anspach, pianiste, conservatoire de Luxembourg. Issu d’une famille de musiciens, son oncle et homonyme fut un éminent professeur de chant au conservatoire de Bruxelles. Il est très heureux de rejoindre ses deux complices, dans un tourbillon de créativité. L’aventure a débuté en janvier 2017. Le trio se lance avec un concert à six mains, au piano, devant une salle pleine (80 personnes) car l’enthousiasme a un parfum irrésistible et le public est accouru. Les voisins, bien sûr, et les nombreuses relations des trois virtuoses. Ensuite, le bouche à oreille sur les réseaux sociaux et, à ce jour, le concert mensuel est un must dans la région. Vous y découvrirez de jeunes talents, fraîchement sortis des conservatoires, à qui la chance est donnée de jouer devant un public chaleureux, dans un cadre intime. De plus, des compositeurs écrivent spécialement pour les musiciens qui se produisent au Salon Bugrane. Et, cerise sur le gâteau, la rencontre se termine autour d’un buffet de pâtisseries maison. La musique de chambre est de retour, pour notre grand plaisir. Retour à l’intimité, au partage, à l’ouverture à l’autre. Andrée-Claude, Pierre et Frédéric ont des projets plein la tête pour ce lieu qui se prête à la fête. Au programme, des expositions de peinture, de photos, des soirées littéraires… En décembre prochain, ils proposeront un spectacle pour enfants « Le carnaval des animaux ». Vous avez envie de connaître le programme ? www.lesalonbugrane.be vous le dévoilera. Silvana Minchella (Retrouvez les ouvrages de Silvana Michella sur le site www.ecrivainsbelges.be) DÉCÈS DE L’ÉCRIVAIN BERNARD GODEFROID La Cigogne, magazine littéraire et libertaire, c'était lui. L'émission pamphlétaire sur Radio Air-Libre, c'était lui. Le théâtre Ateliers Populaires de la rue Haute à Bruxelles, encore lui ! Des prises de position sans concession, toujours lui. Touche à tout, Bernard Godefroid nous a séduit par son ouverture au monde, par son écoute bienveillante et, surtout, par son regard sur la société. Soixantehuitard au cœur pur, contestataire du système économique suranné, pourfendeur de l'invasion publicitaire, ses récits vous marquaient d'une empreinte terrible. De petits bijoux comme "Mon quartier s'éveille" ou le récit de "La nuit du taxi" montrent à quel point son oeil pouvait être précis, son angle d'approche aigu. Une vie consacrée à l'esprit de Mai 68, sans ambages, sans déviance, sans renoncement. Et comme le chantait Jean Ferrat : «la petite voix qui dit Non dès qu'elle vient d'un parachutiste». Adieu, Bernard, merci d'avoir tisonné en moi les cendres presque éteintes de ces moments d'espoir d'un monde qui, somme toute, n'a existé que dans notre jeunesse qui, elle, demeure éternelle. Salut, l'artiste ! Tu es toujours là, auprès de nous, même si la Cigogne a pris son envol... Georges Roland


VINGT ANS DÉJÀ POUR LE THÉÂTRE DES MARTYRS ! Vingt ans et toujours la folie des planches. Dirigé par le metteur en scène Daniel Scahaise entre 1998 et 2015, le Théâtre des Martyrs est aujourd’hui sous la direction artistique de Philippe Sireuil, qui veut y apporter depuis trois ans sa touche personnelle avec un travail sur les éclairages, la musique et les écritures contemporaines. Il a été attaché à la direction du Varia dans les années 90, puis s’est tourné vers le théâtre indépendant avant d’être appelé aux Martyrs. Au mois de septembre, le théâtre fêtait son vingtième anniversaire lors d’une fête populaire qui a rempli la grande salle et qui fut ponctuée par vingt chansons phares. Elles ont culminé, ces chansons en principe des vingt dernières années, sur Toute la musique que j’aime de Johnny Hallyday. Philippe Sireuil y a interprété avec enthousiasme le refrain du chanteur, soutenu par Alain Eloy qui lui donnait la cadence. Un délire dans la grande salle en fête, qui s’est déversée sur la place des Martyrs pour une soirée « bulles et frites ». A l’origine Le Théâtre des Martyrs occupe en fait l’emplacement de l’ancien cinéma L’Etoile, qui fut détruit par un incendie dans les années 90. Inauguré le 27 septembre 1998 sous le ministre Gosuin, il a été acheté et transformé en théâtre par la COCOF (Commission communautaire française de Bruxelles-Capitale) sur une place occupée tout entière par les pouvoirs publics flamands. Le coq wallon ou l’iris jaune aurait dû en principe défier le lion de Flandre, là où s’élève le monument des Martyrs et où résonne encore le chant de Jenneval, l’auteur de la Brabançonne dont la stèle figure sur la place. Mais pas de coq sur la façade ni d’iris pour attirer l’attention. Seules les affiches placardées aux grandes fenêtres nous rappellent la présence du théâtre. Malgré donc sa localisation au cœur de Bruxelles, à deux pas des grandes artères, sur une place historique marquée par la Révolution de 1830, le Théâtre des Martyrs a toujours souffert d’un manque de visibilité scénique. Un comble pour un grand théâtre. Lorsque ce n’était encore qu’un cinéma, le bâtiment s’ouvrait sur la rue Neuve, fort arpentée. Transformé en théâtre, il s’ouvre depuis vingt ans à contresens sur la place close des Martyrs, derrière une architecture certes prestigieuse (le style néoclassique autrichien de la fin du XVIIIe siècle, sauvegardé par le « façadisme » des transformations contemporaines), mais son entrée reste austère, un peu vide, comme d’ailleurs toute la place qui l’enserre. Et les passants ne s’y bousculent pas, à part les touristes. Il faut donc les attirer pour leur faire franchir la porte du théâtre et leur faire goûter la saveur des planches. L’écho des bons spectacles qui s’y déroulent. Philippe Sireuil s’y emploie depuis trois ans en poursuivant le compagnonnage artistique, l’accueil des troupes itinérantes comme celle du Rideau de Bruxelles, toujours en réfection rue Goffart, et surtout la promotion des écritures contemporaines qui flirtent avec celles du répertoire. Il le fait, cette année, à travers une programmation plurielle où se relaient classique et contemporain, tragique et bouffonnerie, auteurs connus et moins connus, prose et alexandrins qui font bon ménage. « Il faut donner au public ce qu’il ne sait pas encore qu’il va aimer » aimait dire Jean Vilar, grand homme du théâtre français du siècle dernier, dont la devise orne le sac de voyage du théâtre de la place des Martyrs. Philippe Sireuil en a pris de la graine dans la liste d’œuvres qu’il nous présente pour la


saison à venir. Ecritures d’hier et d’aujourd’hui qui se croisent, se tamponnent et se recoupent, avec notamment Camus, Céline, Gorki, Marivaux, Molière et Racine face aux auteurs contemporains. Au programme du prochain trimestre  Lutte des classes d’Ascanio Celestini. Marinella et Nicolas sont rivés à des appels de 2 minutes et 40 secondes, pas une des plus, dans un call center qui les emploie comme des bêtes. Ils enfilent les « Allô, en quoi puis-je vous être utile ? » à longueur de journée pour 85 cents l’appel. Un travail à la pièce en somme, mais ce mot est interdit en Italie où on lui préfère « Appel à contact utile ». L’écriture de Celestini saisit la vie des personnes précaires, réduites aux petites révoltes quotidiennes qui laissent une part à l’imaginaire. Un art du récit si savoureux qu’on ne peut qu’être emporté par les deux comédiens, Iacopo Bruno et Salomé Crickx (du 26/09 au 20/10). 

La seconde surprise de l’amour interroge les deux protagonistes – une marquise en veuve inconsolable et un chevalier trahi et éploré – sur un coup de foudre reporté tout au long de la pièce. Ne pas vouloir reconnaître l’amour quand il se présente, c’est le sujet de cette pièce de Marivaux, qui nous amuse et nous émeut tout à la fois. Entre malice et désenchantement, le dramaturge joue ici avec les réticences du cœur qui préfère ignorer l’amour plutôt que d’y succomber. « Il s’agit de deux personnes qui s’aiment pendant toute la pièce, mais qui n’en savent rien et qui n’ouvrent les yeux qu’à la dernière scène », disait l’auteur du marivaudage pour résumer le sujet (du 2 au 20/10).

Frères ennemis. Première tragédie de Racine, alors âgé de 24 ans, cette pièce qui porte aussi le titre de La Thébaïde fut jouée en 1664 au Palais-Royal par la troupe de Molière. Saveur de la langue où se joue l’intrigue. Elle a pour cadre Thèbes, ville ravagée par la rivalité d’Etéocle et de Polynice, les deux fils d’Œdipe qui leur avait laissé le trône à tour de rôle, un an sur deux. Soutenu par Créon, leur oncle, Etéocle refuse de transmettre le pouvoir à son frère. Dans la ville assiégée depuis six mois, Jocaste et Antigone espèrent bien ramener la paix et réconcilier les deux frères ennemis. Au travers d’un scénario haletant, riche en rebondissements, Racine nous ramène à cette question cruciale : la haine, qu’elle soit d’origine familiale, politique ou religieuse, la haine est-elle une fin ou un moyen, un prétexte ou une fatalité ? (du 8 au 30/11)

Un pied dans le paradis de Virginie Thirion. Trois sœurs tentent de ruser avec la pauvreté. Maladroitement d’ailleurs. Jusqu’à ce que l’une d’elles ait l’idée de séduire un homme ayant une belle voiture et un bel appartement. Oui, mais l’homme n’est pas ce qu’il paraît. Elles vont bientôt découvrir que ce beau parleur est fauché comme elles. Aux abois, elles vont se transformer en voleuses, et de voleuses elles se feront cannibales. Tout finira bien cependant, du moins sur une assiette ! Que reste-t-il de l’amour, de l’amitié, de la solidarité quand la précarité nous ronge ? Une comédie amère jouée sur le mode d’un conte contemporain à trois voix, avec France Bastoen, Delphine Bibet et Laurence Warin (du 28/11 au 15/12).

Voilà donc quelques-unes des 20 pièces qui vous seront proposées au Théâtre des Martyrs cette saison. Prenez votre agenda pour y réserver votre place. On vous en reparlera dans les prochaines éditions. Plus d’informations sur le site www.theatre-martyrs.be Michel Lequeux


THEÂTRE : LA SECONDE SURPRISE DE L'AMOUR Entre malice et désenchantement, Marivaux joue avec les réticences d’un amour qui préfère s’ignorer, avec ce qu’on s’avoue et ce qui nous échappe, avec ce que le corps sait et que le désir laisse apparaître et que la raison préfère ignorer, avec les mille et un chemins détournés qu’emprunte l’amour. Une marquise, veuve inconsolable et un chevalier, amoureux trahi et éploré, se rencontrent et partagent la douleur de leurs solitudes. Peu à peu au fil de leurs échanges, quelque chose s’échappe, quelque chose naît, quelque chose qui trouble, qui embrouille les certitudes, déportant les deux protagonistes et leurs errements, sous le regard de Lisette, la suivante, du valet Lubin, d’un comte épris de la marquise et d’Hortensius, petit tartuffe épris de morale et directeur de ses lectures. Ne pas vouloir reconnaître l’amour quand il vous saisit. Marivaux s’en amuse et émeut. Il s’agit surtout de deux personnes qui s’aiment pendant toute la pièce, mais qui n’en savent rien eux-mêmes et qui n’ouvrent les yeux qu’à la dernière scène. Un classique à revoir au Théâtre des Martyrs du 2 au 20 octobre 2018. Plus de détails sur le site www.theatre-martyrs.be Place des Martyrs, 22 à 1000 Bruxelles

THEÂTRE : GUNFACTORY « Gunfactory » tire en plein dans le mille, emportant le spectateur par son intelligence, sa cohérence et une énergie sans faille soudée autour d’un propos porté à bout portant. Connaissez-vous le commerce des armes ? La compagnie Point Zéro a mené l’enquête et appuie ce spectacle sur un travail documentaire fouillé. Pour nous mettre face à leurs constats et questions, les comédiens usent de projections, de marionnettes, de cinéma, de jeux vidéo, d’une caméra cachée… En une vision kaléidoscopique, le spectacle traite le sujet en donnant la parole à divers intervenants : de l’ingénieur, qui garde une bonne conscience, en se disant que la majorité des balles qu’ils a conçues, finissent dans le sable à l’entraînement, du collectionneur vantant à sa fille les qualités d’une kalachnikov, du marchand d’armes faisant l’article et vantant les produits low cost de son catalogue… à la FN, notre Fabrique Nationale d’Herstal. Sous forme d’une conférence de presse très animée, on nous informe que des armes sont vendues au Moyen-Orient. Les conséquences ? Que mettre en jeu face à l’emploi ? Peut-on fermer une usine qui tourne dans une région économiquement sinistrée ? Gunfactory ouvre le débat sur toutes les questions de ce commerce. Un classique à voir au Théâtre des Martyrs du 23 au 28 octobre 2018. Plus de détails sur le site www.theatremartyrs.be Place des Martyrs, 22 à 1000 Bruxelles


THEATRE : LES POISSONS VERT PALE Inspiré de la nouvelle « The Pale Green Fishes » de Kathrine Kressmann Taylor, ce spectacle mis en scène par Patrice Mincke explore l’impression d’être prisonniers de nos constructions personnelles et la place de l’héritage que nous ont laissé nos parents. Un regard posé sur les combats permanents qui se livrent au sein d’une famille, entre besoin d’approbation et besoin d’émancipation. Après la mort de sa mère, Ricky, 43 ans, est confronté à son père avec lequel il entretient des rapports distants et conflictuels. Quand un élément déclencheur fait ressurgir des sensations enfouies et des morceaux d’enfance constitutifs de l’adulte qu’il est devenu, Ricky se souvient de la peur qu’il ressentait face à ce père autoritaire et de l’envie, toute aussi forte, d’exister à ses côtés. Du tiraillement, aussi, dans sa loyauté à l’égard d’une mère rêveuse et effacée, entretenant avec son fils un amour fusionnel. De ce week-end au cours duquel tout a basculé. Au-delà de sa rancune, le protagoniste partira sur les traces de son enfance et posera son regard distancié d’adulte sur les réminiscences de son histoire. Un voyage dans son passé pour comprendre son propre présent et conscientiser son vécu. Ce spectacle interprété par Valéry Bendjilali, Bénédicte Chabot (fille de notre rédacteur Maurice) et Benoît Verhaert est à découvrir du 9 au 20 octobre 2018 au théâtre de la Vie. Plus de détails sur le site www.theatredelavie.be Rue traversière, 45 à 1210 Bruxelles

THEÂTRE : NUIT TORRIDE A L’HOSPICE Tandis que la révolution française cherche ses marques et que les députés se déchirent à la convention, Louis XVI privé de ses pouvoirs rêve de rejoindre les troupes prussiennes massées à la frontière belge et de mater la révolte. C’est la fuite à Varennes ! Les nobles qui n’ont pas encore subi les décrets révolutionnaires sentent le vent tourner. Beaucoup d’entre eux rêvent aussi de prendre le chemin de l’exil. Pendant ce temps, la misère s’accentue dans tout le royaume et les hospices n’arrivent plus à faire face au nombre de nécessiteux. Voilà la toile de fond de cette nouvelle création traitée, toujours comme il se doit au Magic Land, avec humour et dérision. Mais au-delà du rire, une question reste posée, affreusement d’actualité : est-il normal que certains possèdent trop quand d’autres n’ont plus rien ? Une pièce totalement déjantée, écrite et mise en scène par Patrick Chaboud et interprétée par Sara Amari, Muriel Bersy, Loïc Comans, Christelle Delbrouck, Thomas Linckx, David Notebaert, Stéphane Stubbé et Xa. « Nuit torride à l’hospice » est à voir au Magic Land théâtre du 12 au 27 octobre 2018. Voyez tous les renseignements pratiques sur le site www.magicland-theatre.com Rue d'Hoogvorst, 8 à 1030 Bruxelles


APPRENDRE LE FRANÇAIS EN JOUANT À LA MAISON DE LA FRANCITÉ Le jeu, outil de communication et de socialisation par excellence, est précieux pour l’apprentissage du français. Il permet de reconstruire son rapport à la langue. Les enfants ou les apprenants sont pris par le jeu, et les barrières tombent d’elles-mêmes. Ils en oublient les freins habituels pour apprendre à s’exprimer. Jouer, c’est aussi créer du lien avec les autres et prendre confiance en soi. Un moment enrichissant à partager en famille. C’est dans ce but que la Maison de la Francité, établie à deux pas de la station Arts-Loi, a développé depuis des années une ludothèque composée de 250 jeux qu’elle met à la disposition du public durant trois semaines, du 4 au 23 octobre. Les Jeux de langage y sont montrés dans une exposition interactive. Accueillis par des animateurs, vous pourrez manipuler ces jeux, vous y installer et jouer en participant à l’élaboration des marionnettes. Le week-end du 20 au 21 octobre vous permettra de vous familiariser à l’art de raconter une histoire et de la jouer devant vos enfants. Pendant cet atelier, on passera du livre au jeu et du jeu au livre pour le plaisir des plus petits et de leurs parents. Vous découvrirez aussi la fabrication des marionnettes du théâtre d’ombres en papier. A partir de personnages créés sur place, monstrueux ou magiques, les participants découvriront le jeu, tout en inventant par groupe de petites histoires qui animent ces marionnettes et les font vivre. Une occasion de voyager dans différents univers oniriques, de laisser collectivement la place à nos imaginaires et de devenir acteurs de nos propres rêves. D’autres jeux du langage seront explorés ces deux jours-là pour jouer en famille et favoriser l’expression orale. Deux spectacles en particulier seront proposés aux visiteurs : le Kamishibaï, petit théâtre venu du Japon, où des images défilent dans un castelet de bois avec des chansons pour les plus petits, et le Cabaret des marionnettes qui présentera une galerie de personnages attendus et inattendus, venant dévoiler leurs bizarreries, leurs habiletés et leurs talents les plus secrets. Que se cache-t-il en effet derrière le rideau rouge ? Ces personnages bien rodés, ce scénario joliment embobiné, ce show si bien rythmé ne dissimuleraient-ils pas une autre histoire que celle qui nous est racontée sur la scène ? Inscription obligatoire et gratuite à l’accueil de la Maison de la Francité pour participer aux groupes formés. Des ateliers pédagogiques sont également proposés au prix de 8 € par atelier (sur réservation au 02 219 49 33). Plus d’informations sur www.maisondelafrancite.be. Rue Joseph II, 18 à 1000 Bruxelles Michel Lequeux

THÉÂTRE : L’ÉDUCATION DE RITA Après Nina voici Rita sur les planches, avec Stéphanie Moriau – encore et toujours elle dans cette comédie drôle qui lui va comme un gant – pour incarner une jeune coiffeuse qui veut sortir de sa condition. Rita veut échapper à la masse laborieuse dont elle provient pour se hisser dans la société. Elle le fera en s’inscrivant aux cours du soir, où elle rencontre le professeur Franck Bryant, un érudit alcoolique et désabusé, poète à ses heures perdues et complètement dans le cirage pour donner cours. Mais son humour british touche Rita, qui le convainc de l’accepter comme étudiante. Elle veut avec lui apprendre et se transformer. Ce faisant, elle s’éloigne peu à peu de son mari et de sa famille qui ne comprennent pas ses nouvelles ambitions. Et son professeur lui-même se sent bientôt dépassé par cette intelligence curieuse et avide, qui le


questionne sans cesse. Telle Pygmalion, la créature, fougueuse et fonceuse, va en fait transformer peu à peu le créateur. A qui l’émancipation par la culture sera-t-elle donc profitable ? L’Education de Rita est tirée d’une pièce anglaise de Willy Russell (Educating Rita, 1980), qui a souvent été adaptée au théâtre, à la radio et au cinéma (1983, avec Michael Caine dans le rôle du professeur). Elle est traduite ici par Catherine Marcangeli et mise en scène par Michel Wright. Stéphanie Moriau et Michel de Warzée, le directeur de la Comédie Volter qu’on a pu voir et applaudir dans Meilleurs alliés, forment un tandem de choc dans cette rencontre explosive, épicée d’un humour anglais où se mêlent poésie, émotion, littérature et situations absolument irrésistibles. A applaudir à la Comédie Volter du 10 au 28 octobre. Plus d’informations sur www.comedievolter.be Avenue des Frères Legrain 98 à 1150 Bruxelles Michel Lequeux

FESTIVAL DES LIBERTÉS Rendez-vous automnal des défenseurs des droits humains, des agitatrices de réflexion, des amateurs de subversion, des brasseuses de diversité et des inventeurs de possible, le Festival des Libertés propose une multitude de documentaires, de débats, de spectacles, d’expositions et de concerts. Toutes formes d’expression en prise sur leur époque, engagées dans une démarche critique, inspirées par la promotion d’un monde plus juste et mélangées dans une ambiance conviviale et festive qui fait aussi la renommée de l’événement. L’édition 2018 portera un regard critique sur l’évolution du monde à travers le prisme du pouvoir, sans le diaboliser, sans l’idéaliser ni le naturaliser. Il n’est ni possible ni souhaitable de s’en passer. Il importe par contre de le répartir et de le cadrer afin qu’il œuvre à l’intérêt général et à l’épanouissement de chacun. C’est en ce sens que se sont développés l’Etat de droit, la séparation des pouvoirs, la démocratie… Autant de principes sur lesquels semblent s’asseoir aujourd’hui des ministres ou des milliardaires, des militants ou des croyants radicaux qui affirment unilatéralement leur point de vue, sans se soucier des autres, des lois, des conventions collectives, de la concertation et des contre-pouvoirs. Cet unilatéralisme exprime d’une part l’affirmation décomplexée d’ambitions et de privilèges, d’autre part une lecture décomplexifiée de la réalité. L’époque complexe et crispée que nous traversons appelle exactement l’inverse, si elle souhaite construire un avenir vivable pour toute l’humanité. Un festival militant à découvrir du 19 au 23 octobre 2018 au Théâtre national. Plus de détails sur le site www.theatrenational.be Boulevard Emile Jacqmain, 111-115 à 1000 Bruxelles


OPERA : DE LA MAISON DES MORTS En disparaissant en 1928, foudroyé par une pneumonie, Léos Janacek a laissé inachevé le travail de correction de son dernier opéra « De la Maison des morts », auquel il consacrait toute son énergie depuis près de quinze mois, abandonnant une partition quasiment achevée, mais qui réclamait encore quelques aménagements. Deux de ses élèves se sont chargé de l’entreprise de révision afin de pouvoir la créer en public. Librement inspiré de Dostoïevski, l’œuvre se caractérise par un minimaliste qui n’a pas manqué de susciter bien des discussions au moment de sa Première. Loin d’être optimiste, elle décrit les conditions inhumaines des prisonniers dans un camp sibérien. Sur le plan mélodique, le compositeur n’a jamais cherché la facilité ni le déploiement de thèmes faciles. Il a osé des changements de rythmes, une rupture avec la narration classique et une fragmentation du texte qui colle à la douleur de ces parias, confinés à l’état de bêtes sauvages et sans espoir de libération. Il a également proposé chaque acte sous forme de récits individuels à l’atmosphère oppressante et violente. Ici, le langage musical s’épure jusqu’au dépouillement même si, parfois, il bénéficie d’un lyrisme déchirant pour recréer les sons de l’univers carcéral, avec bruits de chaînes ou d’outils. Collé dans son siège, le spectateur découvre un monde fait de souffrance, de désolation et de cruauté. « De la Maison des morts » est à applaudir au Théâtre royal de La Monnaie du 6 au 17 novembre 2018 sous la direction du chef Michael Boder. P l us d e d é t a i l s s u r l e si t e w w w . l a mo n n a i e. b e P l a c e de L a Mo n n a i e à 1 0 0 0 B r u xe l l e s P a ul H ue t

EXPOSITION : LE PAVILLON DES PASSIONS HUMAINES Le Pavillon dit des « Passions Humaines » de Victor Horta (1861-1947) abrite dans le Parc du Cinquantenaire (à un saut du rond-point Schuman) un magnifique bas-relief monumental du sculpteur anversois Jef Lambeaux (1852-1908). L’œuvre a été conçue sur le thème du bonheur et des péchés de l’humanité, dominés par la Mort. A partir de 1886, Jef Lambeaux a travaillé avec acharnement au projet. En 1889, il a présenté le carton à un groupe de critiques, qui en ont fait part de manière élogieuse dans la presse. Toutefois, lors de son exposition, celui-ci n’a pas répondu aux attentes des spécialistes. Incapables de réagir face au concept, ils ont surtout regretté le manque de cohésion du travail. Malgré la polémique qui s’est ensuivie, l’État belge s’est porté acquéreur de la réalisation en 1890, afin de l’installer dans le parc du Cinquantenaire. En 1889, Victor Horta a reçu commande d’une construction à ériger autour du bas-relief. La collaboration a très rapidement sombré dans un désaccord. Le conflit tournait autour du fait que Lambeaux, contre la volonté de Horta, exigeait un mur derrière la galerie de colonnes. Ce différend a mené à ce que, le 1er octobre 1899, on a inauguré une construction ouverte qui, quelques jours plus tard, a été refermée par une barricade de bois. Lambeaux n’a jamais connu la situation actuelle. Peu après son décès, Horta a finalement accédé au souhait de ce dernier, en érigeant le mur qui allait définitivement soustraire la réalisation aux regards. Le petit temple d’allure classique annonçait déjà la célèbre période Art Nouveau de l’architecte. Sur base du vocabulaire formel de l’architecture classique, celui-ci a réussi à y incorporer tous les éléments du nouveau style. Chaque détail, réétudié et réinterprété, illustre de cette façon son génie. Après de longues années de fermeture, le Pavillon des Passions Humaines est à nouveau accessible au public jusqu’au 28 octobre 2018 le mercredi de 14 à 16 heures et le week-end de 14 à 16 heures 45. Les tickets sont à se procurer à la caisse du Musée du Cinquantenaire au tarif de 2,50 euros. Les tickets s’achètent aux caisses du Musée Art et Histoire. Plus de détails sur www.kmkg-mrah.be Parc du Cinquantenaire à 1000 Bruxelles


CONCERT : SLIMANE Slimane Nebchi, connu sous le nom Slimane, est né le 13 octobre 1989 à Chelles. Après avoir remporté la cinquième saison de « The voice France » en 2016, il sort un premier disque qui, rapidement, s’impose dans les charts. Un succès qui lui vaut de travailler sur un second album, publié en janvier 2018, et qui confirme tous les espoirs que les producteurs misaient sur son énorme potentiel. Il a également fait sensation récemment comme membre du jury de « The voice Belgique ». Sans mauvaises surprises, ses nouvelles chansons parlent de colère et d’amour, de force et d’abandon. Depuis mars dernier, il se promène un peu partout dans la francophonie pour assurer la promotion de son dernier bébé et rencontrer ses fans en concert. Il y a peu, il faisait salle comble au Forum de Liège et à Forest national. Pour répondre à la demande, il sera à nouveau chez nous le samedi 17 novembre 2018 à 20 heures. Fort de plus de 200.000 galettes vendues en quelques mois, il sait que le public sera au rendez-vous. Plus de détails sur le site www.forest-national.be Avenue Victor Rousseau, 208 à 1190 Bruxelles Willy Smedt

THÉÂTRE : ON THE ROAD … A Roda Fawaz se veut citoyen du monde. D’origine libanaise, il est né au Maroc, a grandi en Guinée, possède la nationalité belge et se revendique une gueule d’Italien pour faciliter ses sorties en boîte. Ses racines, il leur court après sous toutes les latitudes, mais elles lui filent sans cesse entre les doigts. Immigré de la deuxième génération, c’est-à-dire, pourcertains autochtones « plus vraiment comme eux » et « pas encore tout à fait comme nous », il se trouve le cul coincé entre quatre cultures, étriqué entre un besoin d’émancipationet la nécessité d’appartenir à un groupe. Avec « On the Road… A », il rejoue l’histoire de sa vie, en la saupoudrant d’humour et d’autodérision, incarnant à lui seul une vingtaine de personnages : ses potes Mohamed et Dorothée, un père fantasmé, un prof de religion islamique (une vraie terreur !), ses familles d’ici et d’ailleurs, etc. Cet artiste ne ressemble à personne et, pourtant, chacun d’entre nous pourrait se reconnaître un peu en lui. On le sait, la majorité des Bruxellois sont de vrais zinnekes ! Après plus de deux cents représentations données un peu partout en France et en Belgique, Roda signe un come-back attendu. Pour fêter l’événement, il a invité plusieurs de ses potes à jouer de la musique après la représentation. « On the Road… A » est à applaudir du 23 au 26 octobre 2018 au Théâtre de Poche. Après plus de 200 représentations données en France et en Belgique, nous signons ici l’ultime reprise de ce « tube » plébiscité par plus de trente mille spectateurs. Et pour fêter cela, Roda a invité des potes à jouer de la musique après le spectacle, au bar… Plus de détails sur le site www.poche.be

Chemin du Gymnase 1A à 1050 Bruxelles «Drôle et subtil, à l’humour pétaradant, son road trip est un formidable bol d’air frais sur l’identité" » Le Soir « Un sacré sens du rythme au service d’une écriture diablement efficace (…) C’est tendre et hilarant, fin, étincelant » La Libre


TOONE : LE DOCTEUR JEKYLL ET MISTER HYDE Le cinéma fantastique a toujours adoré se sustenter de fictions connues. Si Mary Shelley et Bram Stoker ont copieusement ravitaillé l’inspiration des metteurs en scène et confirmé l’intuition des producteurs, Robert Louis Stevenson a aussi permis d’engranger de considérables succès publics. Né à Edimbourg en 1850 et décédé dans l’archipel polynésien de Samoa en 1894, cet écrivain doit l’essentiel de sa réputation à son fort beau roman « L’île au trésor », sorte de pointe d’un iceberg qui dissimule un nombre impressionnant d’ouvrages, dont « Docteur Jekyll et Mister Hyde » (1887). On raconte que l’idée est née à la suite d’un cauchemar qu’il aurait narré à son épouse, avant de s’enfermer dans son bureau pour le retranscrire tel quel. Bien entendu, la part de mythe rejoint souvent la réalité lorsqu’on se prend à disserter à propos d’une œuvre. En ce sens, son texte rejoignait les préoccupations d’Edgar Allan Poe, mort depuis trente ans et qui était parvenu à générer la terreur en se décollant du réel pour le tordre, laissant de lui l’image d’un poète mélancolique et torturé, d’un des grands maîtres de l’effroi, avec des récits maléfiques, souvent ambigus et chargés d’une symbolique très puissante. Sans aucun calcul, Robert Louis Stevenson a accouché d’une prose efficace, relatant l’éternel combat qui oppose les deux entités antagonistes que sont le vice et la vertu. Aucune force extérieure ne vient troubler la quiétude de l’éminent docteur Jekyll. Installé dans un quartier cossu de Londres, le brillant praticien exerce la médecine aux yeux de tous, tandis qu’il expérimente en secret pour chercher à découvrir le mécanisme psychologique qui fait que certains hommes deviennent la proie de leurs instincts bestiaux. Ancré dans la société victorienne, le récit évite les descriptions inutiles et, dès le deuxième chapitre, fait intervenir Mister Hyde. Le lecteur ne doit pas attendre longtemps pour découvrir les méfaits de cet individu. Il concentre en lui tout ce qu’un être normalement éduqué refoule. Sans aucune volonté d’analyse psychanalytique, Robert Louis Stevenson dresse le portrait de nos contradictions et de nos envies primitives bridées par la société, la religion et la morale. Après le cinéma et la télévision, le théâtre de Toone s’empare du récit et le mixe à la sauce bruxelloise, avec des anachronismes volontaires, des jeux de mots toniques et une part de dérision salutaire pour éclairer le pessimisme du récit. Si cette pièce ne s’adresse pas au jeune public, elle ne manque toutefois pas d’enthousiasmer les adolescents et leurs aînés qui se réjouissent de découvrir une pièce à la fois terrifiante et (aussi) drôle, grâce à une réécriture virevoltante et au bagout indéniable de Nicolas Géal, qui interprète en live la voix de tous les personnages en usant d’expressions bruxelloises du meilleur cru. Au demeurant, plus de rire que de réels frissons. En cette période qui suit Halloween, le choix de cette programmation ne pouvait pas mieux tomber ! A applaudir jusqu’au 27 octobre 2018 dans le seul théâtre de marionnettes folkloriques de la capitale. Tous les détails sur le site http://www.toone.bz Entrée : Impasse Sainte Pétronille / Rue du Marché-aux-Herbes, 66 à 1000 Bruxelles 1000 Bruxelles Daniel Bastié


THÉÂTRE : UN GRAND CRI D’AMOUR Gigi et Hugo se sont follement aimés. Ensemble, ils ont formé un des couples les plus prisés du monde de la scène. Comme toujours, le temps a passé, la passion s’est émoussée et le divorce s’est avéré inévitable. Aujourd’hui, Gigi végète dans des seconds rôles alimentaires et trompe son ennui dans l’alcool et la dépression. De son côté, Hugo a réussi à se maintenir en forme et caracole au sommet des affiches. Alors qu’un nouveau projet vient de se concrétiser, il apprend que sa partenaire fait faux bond. Sylvestre, son agent, lui soumet alors une idée à laquelle il n’aurait jamais songé : reformer le tandem Gigi-Hugo, toujours vivace dans l’esprit de plusieurs spectateurs et convaincre la presse de l’importance de l’événement. Néanmoins, la chose ne s’avère pas aussi aisée que prévue. L’ancien tandem se voue une hostilité sans bornes et convaincre ces deux zigotos de reprendre le travail en commun est loin de s’avérer une sinécure. Cette pièce écrite par Josiane Balasko se caractérise par la confrontation de deux contraires et des dialogues ciselés, où les mots vaches se succèdent à un rythme effréné. Non seulement, le public se faufile dans les coulisses d’une représentation, assiste aux répétitions, aux coups de gueule et aux moments de désespoir des comédiens, mais découvre une femme dans toute sa fragilité, abimée par l’existence et obligée de rebondir pour retrouver sa dignité. Face à elle, un ancien mari, à moitié convaincu de la pertinence du projet. Naturellement, le comique naît de l’opposition de deux contraires, du passé qui ressurgit et de la haine féroce qu’ils se vouent. Cabotins et égocentriques, chacun se renfrogne dans ses opinions, peu prêt à la moindre concession. Entre les deux, un homme veule qui use de mille stratagèmes pour mener le vaisseau à bon port. Le metteur en scène Daniel Hanssens connaît la mécanique du rire et a fait appel à un quatuor de choc pour faire vibrer les planches. Natacha Amal (Sam dans la série « Commissaire Moulin ») donne la réplique à Alain Leempoel, Pierre Pigeolet et Bernard Cogniaux. Gueulantes, crises de larmes et flagornerie se retrouvent au menu de cette pièce déjantée qui se veut un miroir de l’ego surdimensionné de certains artistes. Gigi joue la diva, multiplie les caprices, intime et menace. Hugo se confond dans la mauvaise foi. Bien sûr, l’humour se trouve au rendez-vous avec un duo excellent, qui passe par toutes les expressions et qui, au fond, s’aime peut-être encore. « Un grand cri d’amour » est à applaudir du 17 octobre au 18 novembre 2018 au Théâtre royal des Galeries. Plus de détails sur le site. Plus de détails sur le site www.trg.be Galerie des Princes, 6 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié

« Un grand cri d'amour » est la confrontation d’un couple séparé par des malentendus. Particularité : ce sont des acteurs, des cabotins, des égocentriques. Face au teigneux Hugo, Gigi joue les grandes dames des planches. Nous assistons aux rencontres, aux répétitions, au montage du décor, et aux prémices de la première représentation. Une vue des coulisses irrésistiblement drôle où le public participe, malgré lui, à tout ce qu’on lui dissimule toujours ...


THÉÂTRE : CHERCHE L’AMOUR Peut-on rire de tout ? La réponse est évidemment oui ! « Cherche l’amour » se veut une énième variation sur le thème des bras cassés à la recherche des sentiments, en quête permanente de l’âme sœur. Sous la plume de Myriam Leroy défile une panoplie de spécimens aussi typés les uns que les autres, coincés dans leurs manies ou leurs illusions. On pourrait même écrire « désillusions ». Le ton est mordant et les dialogues acides. Avec une aisance et un mimétisme incroyable, les comédiens passent tour à tour d’un rôle à l’autre, sautent d’un personnage à son contraire, enfilent plusieurs vestes et donnent à voir des individus aux profils qui s’entrechoquent ou se tutoient. Les contraires sont-ils faits pour s’unir ? Les antipodes peuvent-ils se croiser ? Kevin est un méga battant et cherche, forcément, une femme qui lui ressemble. Sophie, un brin plus âgée, rêve d’un mâle capable de l’éblouir en lui racontant des atrocités et en claquant sa paume sur ses cuisses. A défaut de se rencontrer sur le palier ou de se parler dans un bistrot, ils ont été mis en contact par le truchement d’un site de rencontre en ligne. A l’heure des amours virtuelles, chacun tente de conquérir son « Roméo » ou sa « Juliette » par écran interposé et fantasme sur la conquête à venir. L’âme sœur à un clic de souris, voilà le summum d’une existence faite de bric et de broc ! Très vite, chaque protagoniste y va de ses réflexions personnelles et n’hésite pas à s’exprimer à voix haute, prenant les spectateurs à témoin de ses états d’âme. Les saynètes s’enchaînent à un rythme endiablé et additionnent le poivre au sel pour concocter un menu épicé, où rien ne se déroule finalement comme prévu. Au moment de décocher sa flèche, Cupidon ne s’embarrasse jamais de pondérer la force de son tir. La mise en scène de Nathalie Uffner joue avec l’espace et évite le statisme. Myriem Akheddiou, Sandy Duret, Pierre Poucet et Marc Weiss sont naturellement parfaits dans la peau de personnages qui ne leur ressemblent pas. Ils parviennent à effectuer toute la démonstration de leur talent et jouent avec le nuancier des sentiments, en passant par tous les stades de l’hébètement à l’addiction, sans omettre le désabusement et la lassitude. L’objectif est bien entendu de faire rire et d’amuser la galerie. Le trait est parfois grossier et les stéréotypes pleuvent, néanmoins la mécanique est particulièrement bien rôdée et la drôlerie prévaut sur tout le reste. On jubile d’autant plus si on parvient à regarder dans le miroir de nos habitudes, en imaginant un proche dans pareille situation ou en se retrouvant soi-même confronté à la solitude, dépité de faire « lit seul ». Mode à l’usage des célibataires, les sites matrimoniaux et de rencontres pullulent sur la toile, exhibant tout et rien, reflets des désolations qui s’affichent dans un monde de plus en plus connecté et où les amitiés virtuelles remplacent les relations physiques. Truculent, politiquement incorrect et d’une belle inventivité, « Cherche l’amour » démontre à quel point le Net est considéré par certains comme étant l’ultime sésame qui leur ouvrira des portes jusque-là inaccessibles. Ce spectacle est à applaudir au Centre culturel d’Uccle du 25 au 27 octobre 2018. Davantage d’informations sur www.ccu.be Rue Rouge 47 à 1180 Bruxelles Maurice Chabot


THÉÂTRE : JE SUIS UN POIDS PLUME Reprise d’un succès « percutant » au Théâtre des Martyrs où la pièce fut créée l’an passé. Ce « seule en scène » est écrit et joué par Stéphanie Blanchoud, l’inspectrice décidée et un peu têtue de la série belge télévisée Ennemi public qui reprend, comme elle, du service. Elle n’a rien perdu de sa sveltesse, de sa pugnacité, de son entrain pour enchaîner les uppercuts, les crochets, les esquives, le jeu de la corde aux pieds, les pompes et les « crunchs » de la boxe. Stéphanie a toujours cette énergie débordante qui va la tenir en scène et nous tenir en haleine pendant une heure de spectacle. Meurtrie par une séparation amoureuse qu’elle a du mal à « encaisser », elle se lance à corps perdu dans la boxe, où elle va apprendre à rendre coup pour coup. Elle va s’y défouler. Le punching-ball sera son expartenaire qu’elle affronte dans un combat singulier. Car c’est le récit d’un combat avec elle-même que nous livre ce poids plume qui donne son titre à la pièce. Une rupture sentimentale est en effet toujours difficile à vivre. Il y a le corps de l’autre qu’on avait appris à sentir, à percevoir, à aimer, et près duquel on s’endormait après avoir fait l’amour. Et quand l’autre est parti, quand tout est fini dans le couple et que chacun reprend ses billes, on se sent atrocement seul, comme la boxeuse. Stéphanie Blanchoud nous fait vivre cette déprime dans le long monologue qu’elle a écrit et qui se fonde sur son histoire personnelle. Elle va faire de la boxe pour se reconstruire. Pour oublier l’autre et franchir le cap d’une nouvelle vie. L’écriture de la pièce est hachée, morcelée, éclatée. Mais à travers cet éclatement, on perçoit bien la souffrance de la boxeuse, son arrachement à l’autre, à l’absent qui est suggéré par les mots. On perçoit son désarroi d’être livrée à elle-même. La pièce joue entre ce désarroi et l’initiation à la boxe qui nous est montrée. C’est le récit d’un combat entre la part physique et la part psychologique de son être qui s’affrontent. Entre le sentiment de rejet dont elle souffre (c’est lui qui l’a larguée, car il en aimait une autre qui attend un enfant) et la boxe qui va la réparer, la restaurer, la faire revivre. La boxe est la métaphore de ce combat, le médicament de son mal-être. Elle est un baume sur sa blessure intérieure. Les mots, jetés à la tête du public, sont crus et vrais. Ils font mal. Ce sont des mots désespérés qui nous tiennent en haleine jusqu’à la fin du spectacle. Petit bémol, toutefois : cette fin, peut-être voulue par la mise en scène de Daphné D’Heur, paraît ici redondante parce qu’elle casse le jeu intérieur de la pièce et fausse le ton. On aurait pu, me semble-t-il, se passer de cette chute, même si le dernier affrontement montre la victoire de la boxeuse sur elle-même, comme dans les films de Rocky. Repris au Théâtre des Martyrs du 6 au 18 novembre. Plus d’informations sur www.theatre-martyrs.be Place des Martyrs, 22 à 1000 Bruxelles Michel Lequeux


UN ARTISTE DE CHEZ NOUS : ACHILLE RIDOLFI Achille Ridolfi est né à Liège en juin 1979, mais s’installe fort vite dans la capitale. Très jeune, il se passionne pour l’univers du spectacle et participe durant son adolescence à des cours de piano, chant et expression théâtrale. En 2002, il décide de suivre une formation de comédien à l’INSAS (Institut National des Arts du Spectacle) à Bruxelles. En 2006, il commence à travailler comme comédien et parallèlement aux spectacles auxquels il participe, il écrit et compose des chansons de plus en plus fréquemment (deuxième lauréat et prix du public lors de la biennale de la chanson française en 2008). On a pu le voir dans de nombreuses pièces, notamment sous la direction de Michel Dezoteux, Mariano Pensotti, Lorent Wanson, Julie Annen, Virginie Strub, Aurore Fattier, Selma Alaoui. Au cinéma, dans des films réalisés par Bernard Campan, David Lambert, Jaco van Dormael, Amélie van Elmbt, Marta Bergman. En 2014, il remporte le Magritte du meilleur espoir masculin pour son rôle du père Achille dans Au nom du fils de Vincent Lannoo. Un réalisateur qu’il retrouve plus tard, notamment pour deux projets de série télévisée, Trepalium et À l’intérieur. 2018 marque sa première collaboration avec Nathalie Uffner et la création de son premier seul en scène, Anti-Héros, présenté pour la première fois à Bruxelles au Théâtre de la Toison d’Or. Magritte du cinéma du meilleur espoir masculin en 2014, il nous propose aujourd’hui un seul en scène comique sur un thème qui le fascine : le mensonge. Inspiré de personnages existants ou ayant existé mais aussi de ses propres observations (castings, Noël en famille…), il évoque ces êtres en mal de fiction qui, en s’inventant un monde, tentent simplement de survivre dans celui-ci. Admiratif du travail de Muriel Robin, Laurent Lafitte et Alex Lutz, il rapatrie dans le sien l’exigence et la délicatesse d’un humour aussi désopilant qu’émouvant, infusé de références pop. A propos de ce one-man show, il a récemment confié : « Il y a deux ans, j’ai commencé à travailler très concrètement sur ce projet et j’ai décidé de présenter cette première étape de travail dans le cadre d’un festival de formes courtes (festival XS au Théâtre National de Bruxelles). Une expérience très encourageante qui m’a donné l’envie de réaliser une forme longue. Et puis surtout une réponse toute trouvée à mon désir de nouveau défi théâtral. La possibilité de mixer ma formation de comédien à l’INSAS à mon rêve d’adolescent qui était de faire comme les humoristes cités précédemment, ceux qui m’ont donné la sensation de vivre un moment de partage et de complicité indescriptible avec leur public. Pour le fil conducteur du spectacle, j’ai eu envie de raconter certaines histoires, d’incarner un certain type de personnage : des gens ordinaires qui cherchent l’extraordinaire. Des gens qui nous ressemblent, que l’on reconnaît et qui se racontent à travers leurs fantasmes, leurs failles, leurs névroses parfois poussées à l’extrême. Il peut y avoir un côté monstrueux chez certains.Et beaucoup de tendresse et de sensibilité chez d’autres. Ce sont des gens qui courent après une certaine reconnaissance, enfermés dans des schémas, attachés à des croyances, des histoires de famille. Des gens qui se confrontent à leur image, à leur statut social, au regard des autres et à ceux qui projettent sur eux toute une série de stéréotypes. Ce sont des gens prêts à tout pour donner du sens à leur existence. Devenir quelqu’un d’autre. Scénariser leur vie, un acte de tous les dangers pour certains. » Un artiste à découvrir du 18 octobre au 17 novembre 2018 au Théâtre de la Toison d’Or dans « Anti-héros ». Plus de détails sur le site www.ttotheatre.com Galerie de la Toison d’Or, 396-398 à 1050 Bruxelles Sam Mas


DÉCÈS DE CHARLES AZNAVOUR Charles Aznavour est né au bout d’un long voyage en enfer. Le malheur avait pris tant de place dans sa famille qu’on évitait de parler des anciens. Pour ne pas remuer trop de souvenirs douloureux, ses parents éludaient l’histoire des milliers d’Arméniens dispersés à travers le monde, amenés à fuir l’horreur du Génocide. Parallèlement à l’école traditionnelle, l’enfant s’est initié à celle du spectacle, où il a appris les petits secrets du métier : Comment décrocher un contrat ? Où se présenter ? Néanmoins, un oncle tailleur a décidé de le former à une profession sérieuse, même si le jeune garçon ne se voyait pas tirer l’aiguille ni coudre des ourlets toute son existence. La guerre ayant mis énormément de personnes au chômage, il a vendu des journaux à la criée. Il a également eu l’opportunité de chanter dans un cabaret, avant d’être pris sous la tutelle de Louis Gasté et de former un duo avec Pierre Roche. Mais la grande rencontre a eu lieu avec Edith Piaf, alors véritable star. A ce moment-là, il se trouvait dans une impasse. Comme Maurice Jaubert, Pierre Roche s’était éteint trop tôt et le laissait, entre vaches maigres et vaches grasses, en situation de désolation. En compagnie de la môme, il est parti dans des tournées interminables, toujours rivé au piano et osant timidement lui proposer l’une ou l’autre de ses compositions. A force de ténacité, le succès l’a rattrapé et, en 1950, son nom s’est affiché à l’Olympia. La suite est connue. Grâce à un talent jamais pris en défaut, Le saltimbanque s’est hissé au sommet des hit-parades et a donné à la chanson française des titres devenus des classiques. On ne peut évidemment pas passer sous silence ses nombreux passages devant la caméra comme comédien dans des longs métrages inscrits, depuis, dans les annales du septième art. Attendu à Forest National le vendredi 26 octobre 2018 à 20 heures, on a appris son décès survenu durant la nuit du 30 septembre dernier. Salut l’artiste ! Daniel Bastié

CONCERT : MICHEL FUGAIN Des rencontres interactives, illustrées par des chansons et des anecdotes, car les chansons restent des marqueurs précis d'une époque et d'une société. Mille fois, Michel Fugain a entendu : « Vous faites d'abord la musique ou les paroles ? Qu'est-ce qui vous a inspiré cette chanson ? Comment ça vous vient ? C'est un métier ou un passe-temps ? Un hobby ? Vous n’en avez pas assez de chanter toujours les mêmes refrains depuis cinquante ans ? » Autant de questions qui prouvent la fascination que ressentent les gens qui aiment ses chansons, qu'elles soient populaires, engagées, plus intimes ou nimbées de mystère. L’artiste a donc imaginé des « Causeries Musicales » sur le modèle de rencontres divertissantes et interactives, illustrées par ses réflexions et ses souvenirs, visant à rappeler que la musique demeure avant tout un instant d’échange et de convivialité, de communion intime avec ceux qui le suivent depuis plusieurs décennies, qui achètent ses albums ou ont dansé sur ses standards. Au cours d’une soirée inoubliable, on découvre un homme humble, bourré de talent, toujours inspiré et qui a su tirer une grande leçon de la vie. Une rencontre sans fards, sans langue de bois et jouissive. Michel Fugain sera au centre culturel d’Auderghem le lundi 5 novembre 2018 à 20 heures. Voyez tous les renseignements pratiques sur le site www.ccauderghem.be Boulevard du Souverain 183 à 1160 Bruxelles Sam Mas


SE CROISER AU POCHE DEPUIS PLUS DE 50 ANS Se croiser les uns et les autres sous les arbres, en croisant les gens et les genres. Croiser les spectateurs qui s’y rendent. Croiser leurs regards ou leurs interrogations. Croiser les points de vue. Croiser les origines. Croiser le fer ou le verre sous la tonnelle. Se parler et se rencontrer, c’est la devise du Poche qui nous invite à sa saison 18/19. Tirs croisés sur les spectacles du Théâtre de Poche qui fêtait ses 65 ans d’existence en 2016, depuis que Roger Domani, le fondateur, et Roland Mahauden, le successeur, l’ont dirigé au Bois de la Cambre, dans une salle de pétanque où le théâtre itinérant s’installa en 1966. Il s’y trouve toujours depuis plus de cinquante ans, à l’entrée du Bois. Et pas de problème de parking pour s’y garer à l’ombre des arbres. Ou pour y aller à pied depuis l’arrêt du tram 93. Sous la direction d’Olivier Blin qui a repris le flambeau voici trois ans, le Théâtre de Poche continue de défendre, contre vents et marées, les points de vue progressistes et la confrontation des idées. Il invite le spectateur au débat, en n’hésitant pas à le brusquer parfois, à l’émouvoir souvent, à le faire rire ou sourire toujours. Surtout si c’est un spectateur branché, qui évoluera comme un poisson dans l’eau à travers des pièces non conformistes, issues du théâtre tout à fait contemporain. Théâtre ouvert sur le drame des migrants et des SDF. Premier à avoir monté en 2000 Les Monologues du Vagin en français, et pas le dernier avec Volcan sur la libido féminine en 2016, le Poche continue de nous présenter des spectacles contre l’intolérance : l’exclusion sociale, l’homophobie, le harcèlement à l’école (cette école qui le fréquente assidument) et tant d’autres formes de discrimination. Positive, comme tous les spectacles qui nous ont fait réfléchir en quittant le foyer du théâtre où nous attendaient, devant un bon feu de bois, les acteurs et les auteurs de ces pièces pour en discuter. Car au Poche, on croit encore et toujours que jouer, c’est faire la nique à la fatalité de la condition sociale. C’est résister à la bêtise humaine, aux conventions, à l’arbitraire, à l’impuissance devant le politiquement correct. Voilà pourquoi on y revient chaque année. Au programme des prochains mois : L’homme qui mangea le monde dans une mise en scène de Georges Lini. Un homme de 35 ans, dents longues, belle bagnole et beau costume, doit subitement s’occuper de son père qui perd la tête. Pour lui qui a l’habitude de tout contrôler, tout devient flou, notamment la frontière entre sa propre personnalité et les injustices qu’il subit ou croit subir. Il est à deux doigts du burn out. Comment endiguer la déprime ? Nis-Momme Stockmann, l’auteur, dépeint une génération touchée par une profonde crise de sens, et dont l’identité se fissure de toutes parts. Son texte met en scène des naufragés de l’existence, dans lesquels nous pourrions parfois nous reconnaître (du 25/9 au 13/10). Pas pleurer de Denis Laujol. C’est ce que disait Montze à son bébé en fuyant sous les bombes franquistes. Adaptée du roman de Lydie Salvayre, c’est l’évocation de la guerre civile en Espagne de 1936 à 1938, à travers les souvenirs confus d’une petite vieille qui aime l’anisette et qui en a bien besoin pour raconter deux années terribles qu’elle a passées en Catalogne, quand elle avait 15 ans. Elle va nous faire revivre le souffle épique de la révolution populaire. Dans ce rôle, Marie-Aurore D’Awans est criante de vérité. Sa voix aux résonances passionnées nous transporte au cœur de la guerre civile. C’est aussi la lumière qui l’emporte sur l’ombre, et l’humour sur le désespoir. Un spectacle fort, haut en voix et en gestes, souligné par une musique retentissante, qui nous rappelle que la bêtise humaine est au cœur de toutes les guerres. Reprise au Poche (du 6 au 24/11).


Rage dedans de et avec Jean-Luc Piraux. Il n’aurait sans doute qu’à fermer les yeux pour y croire encore. Il se revoit, la main dans la sienne, les doigts de pied en éventail, sous un ciel bleu azur, tout serein avec le bonheur qui l’inondait... Mais voilà, la machine s’est enrayée, il a dû rater une marche, tomber du ciel où il planait, et il se réveille 30 ans plus tard, quand la vieillesse est là. Que se passe-t-il quand ceux qu’on aime vous échappent un par un, comme les cheveux de votre tête qui s’effilochent ? Quand tout part en vrille avec la vieillesse qui est arrivée ? Jean-Luc Piraux poursuit et approfondit son exploration tragi-comique de nos existences. Il signe ici, à pas feutrés, burlesques et parfois furieux, une vraie ode à l’amour par le biais de l’absurde (du 4 au 22/12). Courez découvrir ou revoir chacun de ces spectacles au Théâtre de Poche qui vous attend sous le feuillage au Chemin du Gymnase, 1a à 1000 Bruxelles. Dans une salle remise au goût du jour, où s’alignent de nouvelles banquettes rouges plus confortables. La suite dans nos prochaines éditions. Plus d’informations sur www.poche.be Chemin du Gymnase 1a à 1000 Bruxelles Michel Lequeux

CINÉ-DIMANCHE : NI JUGE NI SOUMISE Les documentaires génèrent parfois un enthousiasme qui dépasse les résultats engrangés par certains longs métrages de fiction. Caméra à l’épaule, Yves Hinant et Jean Libon suivent le quotidien d’Anne Gruwez, juge d’instruction à Bruxelles. Enquêtes criminelles, auditions de témoins et visites de scènes de crime, rien n’est laissé au hasard. Très vite, les spectateurs sont amenés à se rendre compte des impératifs liés à une profession qu’ils ne connaissent pas et qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que reflètent les séries télévisées. Bien entendu, toutes les personnes qui apparaissent à l’écran ont marqué leur accord et signé un document autorisant les cinéastes à les filmer. Si le but n’a jamais été polémique, les réalisateurs ont souhaité montrer le fonctionnement de la justice à travers le portrait d’une femme convaincue, entière, qui connaît les rouages du métier et qui n’entend pas s’en laisser compter par des prévenus prêts à toutes les pirouettes. Tour à tour, on la voit grave, menaçante, empathique, ou compréhensive. On devine également le peu de moyens dont elle dispose, les montagnes à déplacer et le poids du travail administratif. En évitant la diatribe, les metteurs en scène parviennent à convaincre et s’attachent à une réalité sociale qui dévoile les coulisses d’un monde souvent présenté comme inhumain ou aléatoire pour les justiciables. On songe parfois à l’émission de RTL-TVI « Face au juge » ou à « Strip-tease ». Bien entendu, ce film a fait l’objet d’un montage, avec des éléments forcément censurés et un montage subjectif. Choses qui n’en ôtent pas la saveur ni la dramaturgie. Reste maintenant à apprécier ou non le fait qu’une fonctionnaire se mette de la sorte en évidence et devienne l’espace d’un long métrage une vedette. Un incroyable succès en salle, alors que le cinéma belge ne se porte pas au meilleur de sa forme ! Découvrez « Ni juge ni soumise » le dimanche 21 octobre 2018 à 10 heures 15 au Centre culturel d’Uccle. Plus de détails sur le site www.ccu.be Rue Rouge 47 à 1180 Bruxelles Daniel Bastié


CINÉMA : KIN Film de SF de Jonathan et Josh Baker, avec Myles Truitt, Jack Reynor, Dennis Quaid, Zoë Kravitz et James Franco. USA, 2018. Sortie le 19/09. Résumé – Un ado de 14 ans, afro-américain adopté à sa naissance, met la main par hasard sur une arme mystérieuse, abandonnée dans une usine désaffectée qu’il visitait au retour de l’école. Il découvrira très vite qu’on ne s’empare pas ainsi d’un fusil laser capable de désintégrer n’importe quel objet passant dans son rayon. Avec son frère qui est en cavale, il va se retrouver poursuivi par une bande de truands avides de vengeance, par le FBI lancé sur leur piste et par les propriétaires de l’arme, des êtres venus d’une dimension parallèle, qui le recherchent. Commentaire – Road movie futuriste qui nous entraîne sur les routes du Nevada, à travers le désert et les bars à filles. On y suit la longue cavale de deux frères différents, que tout oppose mais qui vont apprendre à se connaître en affrontant le milieu de la pègre. Ils n’ont pas la même couleur de peau, ces deux frères (Eli est un jeune Noir adopté) ni les mêmes valeurs (son frère Jimmy vient de purger six ans de taule pour vols avec effraction), mais ils sont liés par le souvenir de leurs parents : leur mère trop tôt disparue et leur père assassiné par les truands, à la suite d’un vol dont il a été la victime. Une jeune danseuse leur prêtera son concours pour récupérer les 60 000 dollars volés dans un coffre sous la responsabilité du père, dans une scène où Jimmy est impliqué. Si Eli peut utiliser contre les truands le fusil laser qu’il a emporté, et lui seul le peut, c’est parce qu’il a été marqué par un signe mystérieux qui le rattache aux êtres venus de l’espace. Et parce qu’en lui, il y a une petite voix qui lui commande de n’être pas un voleur comme son frère, qu’il finira par ramener à la raison. Avis – Pour les adolescents qui y retrouveront les ingrédients du « space-opera » : le laser de Star Wars, les guerriers de l’espace lancés à la poursuite de l’arme magique, et l’amitié de deux frères que tout oppose, en clair-obscur comme la peau des personnages, avec quelques scènes un peu violentes. Mais juste assez pour qu’on suive l’intrigue jusqu’à la fin. Michel Lequeux

CINÉMA : A SIMPLE FAVOUR (L’Ombre d’Emily). Thriller de Paul Feig, avec Anna Kendrick, Blake Lively et Henry Golding. GB 2017. Sortie le 26/09. Résumé – Stéphanie, une jeune bloggeuse passionnée par la cuisine qu’elle présente sur le Net, vient de se faire une amie avec Emily, directrice des relations publiques d’une grande boîte, fort bien de sa personne, qui cherche surtout une âme sœur bonne à tout faire. Elle a trouvé en Stéphanie la perle rare, à qui elle confie son fils le temps d’une courte absence qui va devenir longue. Jusqu’à ce qu’on retrouve le corps d’Emily noyé dans un lac du


Michigan. Commentaire – Ce thriller fondé sur un trio classique (la femme, le mari et la maîtresse) commence par les brimades de la jeune Stéphanie, prête à tout pour garder l’estime de son amie. On la voit subir les humeurs, le manque de tact, l’insolence d’une femme à qui tout semble réussir, y compris la soumission de son mari et celle de l’équipe où elle travaille comme directrice des relations publiques. Au fil du récit, l’élève cependant se réveille, s’affermit et dépasse bientôt le maître qui prétendait lui faire la leçon. Le film est rythmé, parfois cassé, par le blog de cuisine qui croît en abonnés à mesure que progresse l’enquête sur la disparition d’Emily. La fin vire au burlesque avec ce corps projeté en l’air et sauvé in extremis. Les deux actrices interprètent bien leur rôle, chacune dans un personnage qui lui va à ravir. Notons les chansons françaises qui accompagnent cette composition anglaise tournée à New York. Avis – Un thriller classique revu avec une touche de comédie qui nous fait avaler les mauvaises manières d’une vamp prête à tout pour empocher une assurance-vie. Michel Lequeux

CINÉMA : LE JEU Comédie dramatique de Fred Cavayé, avec Bérénice Bejo, Stéphane De Groodt, Suzanne Clément, Roshdy Zem, Vincent Elbaz, Doria Tillier et Grégory Gadebois. France 2018. Sortie le 17 octobre. Résumé – Le temps d’un dîner, trois couples d’amis qui se connaissent depuis longtemps décident de jouer à un jeu : chacun doit déposer son téléphone portable sur la table, et chaque appel, SMS, mail, photo, message Facebook, devra être partagé avec les autres. Une bien mauvaise idée, car il ne faudra pas attendre longtemps avant que le jeu ne se transforme pour tous en cauchemar. Commentaire – Le portable a remplacé le journal intime dans cette rencontre entre couples. Ou le confessionnal. On assiste à un déballage public des tensions et des failles qui gangrènent chacun de ces couples derrière la façade clean qu’ils exhibent. Des couples auxquels beaucoup voudraient ressembler. Au fil des appels qui s’égrènent, on découvre très vite les dessous pas très reluisants de leur intimité. La maîtresse de maison est une psychiatre qui voudrait se refaire les seins, mais pour qui le veut-elle ? Pas pour son mari qui est chirurgien et qui s’occupe des seins et des fesses des autres patientes qui viennent le consulter. Marco est comptable, mais il ne touche plus sa femme depuis qu’ils hébergent sa propre mère qui s’occupe des enfants : est-ce la raison pour laquelle sa femme se complaît dans des relations virtuelles qui la mettent au défi d’ôter sa petite culotte pour ce repas entre amis ? Quant à Thomas, chauffeur de taxi, il est harcelé par des messages qui interceptent sa relation amoureuse avec Charlotte, qu’il vient d’épouser. Enfin Ben, professeur de gym dans un lycée dont il s’est fait virer, n’a pas eu le cran, lui, de leur présenter sa nouvelle amie qui est un ami, pour lequel il fait une cure de minceur. La fin remettra les pendules à l’heure, ou plutôt les portables dans la poche de chacun d’eux, et tout finira par rentrer dans l’ordre. Avec notamment Bérénice Bejo, César de la meilleure actrice pour The Artist, et Stéphane De Groodt, comédien, réalisateur humoriste et ancien pilote de course belge, sur le remake d’une comédie italienne. Avis – Une comédie en demi-teinte, avec une touche de voyeurisme, sur les couples d’aujourd’hui et leurs portables. Si chacun lisait les messages de l’autre, les divorces atteindraient des sommets, mais la comédie s’arrange pour qu’on s’arrête en chemin, avant que les sommets ne soient atteints. En amour, il vaut mieux ne pas tout dire pour éviter le pire. Michel Lequeux


UN KET DE BRUSSELLES : LA MOUSTACHE DE L’INSPECTEUR BERTRAND DUGHESCLAIN Madame Godelieve tient son cavalier à distance. Une manière de lui présenter un décolleté plantureux, fraîchement regonflé au gaz pas naturel par les bons soins de la chirurgie et ses tiques. Les deux masses dorées à la lampe UV s’agitent au rythme de la musique, devant les yeux exorbités de Léon Dingault. Un mambo d’enfer, qui fait virevolter les danseurs de gauche à droite, et inversement, et que Polle Gesfretter, le batteur des Klachkoppe, rythme de sa grosse caisse. Sur un signe de Ware, l’accordéoniste chef d’orchestre, le morceau se termine et Léon, toujours galant, va reconduire sa cavalière à la table déjà occupée par le mari d’icelle. Il en profite pour lui faire compliment des nouveaux appas de madame : — Fameux travaux de ravalement, Pieter, et bien réussis. Toutes mes félicitations. — Et c’est du solide, tu sais, tu as vu la cheminée ? se méprend l’interpellé. C’est du granit de Quenast avec de la pierre de Gobertange par en dessous. Il était temps qu’on arrange un peu la vue de sur le devant, tu trouves pas ? Tout a l’air remis à neuf. Un peu dérouté, Léon hoche la tête, puis s’incline une dernière fois devant madame Godelieve, qui profite de l’occasion pour se regonfler à bloc. — Godelieve, ce fut un plaisir. Elle rougit jusqu’au nombril, et envoie avec les cils un message en morse vers son interlocuteur. Cela dit à peu près : — Merci. Bons baisers, on se téléphone et on se voit dans une intimité plus propice à l’échange, dès que tu le voudras. Certaines soirées à la brasserie Pill sont d’une rare intensité. Lorsque Ware et ses Klachkoppe viennent musiquer, que Kanga, le serveur noir a débarrassé la piste de danse centrale, aidé de Marcel, le patron, et que Bertha et son mari ont ouvert le bal en dansant Zatten Dreï, on est parti jusqu’aux petites heures, au mépris des voisins. La salle de restaurant se transforme en bal populaire, et les clients, des habitués, descendants d’expatriés au Congo belge, oublient leurs soucis au son de l’accordéon. Il y a là, mélangés, les enfants des partisans de la chicotte et ceux des chicottés venus coloniser Bruxelles. En somme, les anciens et les nouveaux colons. Madame Godelieve, madame Bertha et madame Gilberte sont les dignes représentantes de la première catégorie, jeunes femmes dynamiques à Luluabourg, aujourd’hui recyclées en bistrotière ou nettoyeuse de rames de métro. Dans la seconde, on peut compter Kanga, étudiant à l’ULB garantissant ses minervals par un emploi de serveur extra, avec comme client son oncle Dieudonné, directeur de projet dans une entreprise de contrôle de qualité. Un univers éclectique. Dans un coin de la salle, le commissaire Guy Carmel sirote sa quatrième gueuze en regardant évoluer les couples. À côté de lui, Jacques Goreil, chef de la police scientifique, a l’air d’un croque-mort au chômage. Aujourd’hui, la monture de ses lunettes est vert-pomme, ce qui contraste avec son costume noir impeccable, et son teint de plâtre frais. Les deux compères viennent d’engloutir un double duo de ris et rognon au madère dont Bertha détient le secret, et ne redoutent pas la probable crise de goutte consécutive à cette orgie. — On se la finit avec un petit Chassart ? propose Guy d’une voix suave. — Ah non ! s’écrie son convive, le Chassart, depuis la soirée chez toi, c’est terminé. Plus jamais !


Le commissaire y va d’un rire franc et massif : le souvenir de Jacques Goreil encore plus blanc que d’habitude, aux traits coulants, au regard perdu dans l’immensité de la gueule de bois, lui revient en mémoire. — Trois bouteilles de Chassart en une soirée, c’est beaucoup, j’avoue. — Un commissaire de police qui avoue, c’est rare. D’habitude… — D’habitude, je parviens à résoudre mes enquêtes ! s’emporte le commissaire. Et celle-là elle me reste en travers du gosier. Quatre morts et pas de suspect, je ne supporte pas. — Le Chassart t’aide à oublier, ou plutôt, à cicatriser. Rien de tel qu’une bonne migraine pour te changer les idées noires. — Je n’ai pas dit mon dernier mot, ça tu peux le savoir. Cette histoire me turluchose tellement que je n’ai pas vu arriver les embrouilles avec Susse. Tu sais qu’il s’est mis en ménage avec Arlette ? — Ton stagiaire pollueur ? Avec ta fille ? C’est la meilleure ! J’espère qu’il est plus efficace en relations humaines qu’en protection d’une scène de crime. — Oh, je peux le comprendre ! C’étaient ses premiers cadavres, et il faut reconnaître qu’ils n’étaient beaux à voir. C’est normal que tu vomis ton dîner quand tu vois ça. — Mais pas sur ma scène de crime. Et pas deux fois de suite. Il ferait bien mieux de vendre des frites que de travailler à la police judiciaire. — C’est pas un métier d’avenir, ça, les frites. Tiens, demande à Marcel. Il prétend que le fritkot de la place a été racheté par les Chinois. Tu vas voir que bientôt, en bas de ton cornet, tu vas lire « made in PRC ». Même le pickles va venir de làbas. Demos et Vellens n’ont qu’à bien se tenir, fieu ! La mayonnaise à l’huile de riz, ça va faire drôle. — Ajoutons des œufs de cent ans, pour faire plus comique… — Moi je rigole pas avec ça, tu sais. J’aime beaucoup mieux les œufs de poule. Non mais tu te rends compte, Jacques, comme tout est en train de changer ? Nous quand était gamins, on avait l’avenir ouvert devant nous. C’était une grande porte, qu’est-ce que je dis une porte ? un panorama ! Ton père te disait « Menneke, mènnant tu vas aller travailler. » et tu y allais. Aujourd’hui, le ket qui a fini ses études, son père lui dit : « Fiske, tu vas aller t’inscrire au chômage, sinon je touche plus mes allocations familiales. » Qu’est-ce que tu dis en bas de ça ? Les jeunes, le jour d’aujourd’hui, c’est même pas une grande porte qu’ils ont devant eux, c’est un couloir qui rétrécit ! — La porte de Gide, quoi ? Arrête, tu vas nous faire pleurer. Tu as un boulot qui te plaît ? Tu n’es pas malheureux ? Ta fille resplendit ? La vie est belle ! — Sauf quand je sais pas résoudre une enquête et que je n’ai rien d’autre à me mettre sous la dent pour faire passer la pilule. Léon Dingault est venu les rejoindre, et s’assied délibérément entre eux. — La sauce madère ne te convient pas ce soir, Guy. Tu as l’air morose. — L’affaire du dépôt lui pèse sur l’estomac, indique Goreil. Quatre cadavres et pas de meurtrier, ça le démotive. — Tu me connais, Léon, un tueur en série qui court les rues de Bruxelles, ça m’en fiche un coup. (Note : lire Cartache ! du ramdam chez les rames) — C’est terminé depuis des semaines. Il est sans doute reparti vers d’autres cieux.


— Le problème, avec notre commissaire, c’est que lorsqu’il n’a rien à mettre sous son nez de limier, il s’ennuie, et il ressasse. Regarde-le, comme il est triste de ne pas avoir un bon crime à élucider. Bruxelles est devenue trop calme pour lui. Il va en arriver à regretter le bon vieux temps de Chicago des années trente. Al Capone, Dillinger, Bonnie et Clide… Voilà son domaine. — Je n’en demande pas tant. Juste un petit crime, même passionnel, pour me remplir un peu l’esprit, tu vois ? — Je peux tuer ma belle-doche, si ça peut te faire plaisir. Justement, je me demandais comment faire pour que tu ne te doutes pas trop vite que c’est moi, juste pour faire durer le plaisir. Tu as une idée, Jacques ? — Moi, je ne réalise que des crimes parfaits. Le commissaire n’en entend même pas parler. C’est facile : il suffit de convaincre le médecin qu’il s’agit d’une mort naturelle, il signe le permis d’inhumer, et salut la compagnie. Ni vu, ni connu. — Ne me fais pas rire, Jacques. Si c’était facile, on verrait moins de gens au commissariat. Il y a toujours un petit malin qui pose LA question. On exhume, on vérifie, et le cadavre parle. Alors on va chercher le meurtrier, et il est bien obligé d’avouer. — Tu crois que le crime parfait n’existe pas ? — Neuf fois sur dix, il y a un couac. Une empreinte oubliée, une trace, un objet insolite. C’est mon boulot de trouver ce couac. Un quatrième convive s’écroule à leur table, c’est l’inspecteur Bertrand Dughesclain. — Je dérange pas ? On sera juste assez pour une partie de couyon… Allez, c’est ma tournée. Au comptoir, les trois égéries de la soirée n’en peuvent plus de contempler l’aréopage de mâles de la salle. La conversation se déroule sur un mode mineur, comme un complot de terroristes hawaïens. C’est Bertha qui préside la session : — Doucement, Gigi, je ne dis pas que Marcel… attention, il arrive juste. (À voix claire) Tu mets trois clous de girofle en fin de cuisson, comme ça ils gardent bien tout le goût. Après le départ de son époux, elle reprend le même ton de conspiratrice : — Je ne dis pas que Marcel n’est pas bien. Je dis simplement que Bertrand a quelque chose. — En plus, tu veux dire ? Oué, il a sa moustache ! Et ça je peux t’avouer que ça donne du sel, tu sais. C’est mieux que tes cous de girafe ça je te garantis. — On dirait que tu l’as déjà goûté, ou quoi ? s’immisce Godelieve. — Non, peut-être ! Une moustache comme ça, si tu n’as pas goûté ça au moins une fois dans ta vie, tu sais rien de rien, ma vieille ! Pourquoi tu crois que les latinos ils ont tous ça ? Car c’est pour faire craquer les filles ! Un baiser sans moustache, c’est comme un biftek sans moutarde, qu’ils disent les Italiens. — Tu mets de la moutarde sur un biftek, toi ? rétorque Bertha. Moi je crois que les Italiens y s’y connaissent mieux en macaronis qu’en biftek. — C’est drôle que les Noirs ils ont pas une moustache, reprend Godelieve. Pourtant j’en ai connu beaucoup. — Ça tu peux le dire ! éructe Bertha. — Il y avait juste Patrick Lemamba. Il était mignon avec son bouc ! Mais on le voyait que quand on était tout contre lui… — Çui-là, comme serpent à sornettes, il savait contre le vent, surenchérit madame Gilberte. Tu as bien entendu toutes les flooskes qu’il racontait, non ? Il critiquait même le roi, dis ! — Oué mais on cause pas de ce peï, coupe Bertha. C’est de Bertrand et de sa moustache. Tu vois, Gigi, je voudrais bien savoir quel effet ça fait quand on embrasse une moustache. Madame Gigi entre en rêverie comme d’autres en religion : — Och, Bertha, c’est comme tu dirais un dîner de gala. D’abord, ta lèvre se pose sur quelque chose de doux, comme de la watte, et puis par en dessous ça pique. C’est doux et sucré, et puis ça pique et puis ça redevient sucré… — Surtout s’il a mangé de la mousse au chocolat avant, et qu’il y en a encore dans ses poils, précise madame Godelieve en fine exploratrice de saveurs nouvelles. Elle se tait sous le regard fulgurant de madame Gilberte, qui poursuit avec lyrisme : — Tu passes du plat de résistance au dessert aussi longtemps que ta bouche est dessus. — Ça fait un peu mal, alors ? s’inquiète Bertha, subjuguée.


— Juste assez pour de nouveau bien sentir le doux de la watte après. Et je te prie de croire que Bertrand il sait se servir de sa moustache. — Les Italiens aussi ils aiment bien les moustaches, intervient madame Godelieve. — On te parle pas des Italiens, Godelieve ! Et pas des Japonais non plus, et pas des Portugais ni des Sénégalais. Tu vas une fois cesser de toujours penser à des étrangers, hein ! Bertrand, c’est un vrai castar belche et même de Brusselles. Si tu continues à radoter comme ça je te sers plus rien. — Eh bien je demanderai à Kanga, il sait rien me refuser. — Avec toi ça revient toujours à des Noirs ! Bon allez, on reprend une tournée de lambik, c’est pour moi. Pendant ce dialogue digne de carmélites révisionnistes, Marcel s’est rendu à la table du commissaire : — Holà dites donc ! Les gueules d’enterrement ! Vous avez besoin d’un remontant, les trois, et d’urgence encore. Bertha ! Amène la bouteille de Chassart ! — Ah non, pas de Chassart, s’écrie Jacques Goreil. Buvez ce que vous voulez, moi, je continue à la gueuze. Et puis non, je retourne chez moi. Bonsoir la compagnie. Il quitte la salle sous le regard catastrophé du patron : — J’ai dit une bêtise ? — Te biles pas, Marcel, c’est juste qu’il a des souvenirs douloureux avec le genièvre. L’inspecteur Bertrand ressent soudain sur sa nuque l’incandescence du regard de Bertha. Lorsqu’il se retourne vers le bar, leurs yeux se croisent en une gerbe étincelante comme un bouquet de 21 juillet. Bonne élève, la patronne a appris de madame Godelieve l’art de la transmission ciliaire et envoie un message nullement codé : « disponible dans les plus brefs délais pour un essayage de moustache. » S’il n’avait déjà le teint brique des amateurs de lambik et dérivés, Bertrand en rougirait jusqu’aux oreilles. La sensation de la hanche du mari contre son épaule le pousse cependant à refréner l’extériorisation de ses sentiments. Il se contente de répondre d’un clin d’œil trop appuyé pour échapper à la vigilance de Godelieve et Gilberte : — Eh bien ma fille, tu perds pas de temps, toi ! constate la technicienne de surface de métro. Laissemoi quand même une minute pour faire sortir Marcel, qu’il voit pas comment tu goûtes à cette moustache. — Tu sais bien causer sur les autres, ajoute Godelieve, mais il me semble que tu n’es pas une sainte Nitouche non plus. — Je fais rien que juste la regarder, se défend Bertha. C’est pas un crime, de regarder une moustache. — Surtout quand ton mari est retourné de l’autre côté ! Tu zwanzes ou quoi ? Je vais t’arranger le coup : je demande à Marcel de venir me livrer demain un bac de gueuze à la maison, et toi tu appelles ton moustachu. — Et tu en profites pour goûter à Marcel, sans doute ? Je te connais, Godelieve, tu sais pas laisser un homme tranquille, toi. Déjà que j’ai des doutes avec Kanga… Madame Bertha s’est approchée de l’inspecteur Bertrand, et ne se prive pas d’une vue imprenable sur l’objet de sa convoitise. Sa petite taille lui offre la perspective en contre-plongée d’une rangée de poils minutieusement ordonnés, couleur poivre et sel, rigoureusement taillés au niveau de l’ourlet de la lèvre. Elle tremble d’envie de passer l’index dans le sens du poil, pour en apprécier la douceur, puis en remontant vers les narines, pour en ressentir le piquant. La proximité de son époux l’empêche cependant d’exécuter son dessein. Elle devra ce soir, se contenter de regarder et d’imaginer. Demain, qui sait ? (Extrait de « Manneken Pis ne rigole plus », © associations bernardiennes, ISBN 978-2-93073816-1) Georges Roland Retrouvez les romans bruxellois de Georges Roland sur www.georges-roland.com


HALLOWEEN : PETITE PROMENADE HISTORICO-CINEMATOGRAPHIQUE AU PAYS DES MORTS-VIVANTS Dans Jason et les Argonautes (Don Chaffey, 1963), le héros grec conquérant de la Toison d'Or se la jouait façon « Danse Macabre » ! Retour sur une fête horrifique qui plaît aux enfants, mais pas seulement ... Apportée aux États-Unis par l'immigration irlandaise consécutive à la Grande Famine de 1845 HALLOWEEN (Eve of All Saints' Day) nous est revenue voici quelques années déjà - par le biais notamment du cinéma horrifique de John Carpenter conjugué avec de mercantiles préoccupations. Halloween est l'équivalent gaélique de notre Toussaint catholique et, du reste, se célèbre à la même date, le soir du 30 octobre. C'est l'occasion pour des joyeux drilles de se costumer qui en sorcière, qui en vampire, zombi, momie, loup-garou ou créature de Frankenstein, voire quelqu'autre fantômal et immonde Alien. Quand ce ne sera un «superhéros » de la Marvel. De la Toussaint ... À l'origine, se substituant aux Lemuralia de la religion traditionnelle romaine, la Toussaint catholique se célébrait le 13 mai. En 613, le pape Boniface IV annexait et christianisait ainsi la fête « païenne » des Morts. Désormais, là où les Romains honoraient les Lémures, c'est-à-dire les âmes de leurs parents défunts, on commémorerait « tous les Saints » du martyrologe. Ensuite la Toussaint, qui jusqu'alors pouvait se fêter après Pâques ou après la Pentecôte, aux VIIIe - IXe s. et sous l'impulsion des papes Grégoire III (731-741) et Grégoire IV (827-844), sera décalée au 1er novembre - afin d'également coiffer la Samain ou Samonios druidique, la fête des Morts dont la tradition était restée vivace dans les campagnes. ... et des Lemuralia (ou Lemuria) À l'origine les Lemuria se nommaient Remuria, en souvenir de Remus assassiné par son frère Romulus. Elles se célébraient les 9, 11 et 13 mai. Le mois de mai (maius) tirait son nom de maiorum, « les ancêtres ». Les Mânes ancestrales ayant connu une mort violente sortaient des Enfers et revenaient là où elles avaient autrefois habité, hantant leurs descendants. Si elles n'étaient pas correctement reçues, elles pouvaient se révéler fort malveillantes. Alors, le pater familias leur offrait un plat de fèves noires qu'il mâchouillait et, fermant les yeux, les recrachait par-dessus son épaule en leur intimant, à neuf reprises : « Mânes de mes pères, sortez !» Toute la nuit, on faisait retenir des vases d'airain pour les renvoyer d'où ils venaient [OVIDE, Fastes, V, 419-492]. « Cette offrande, commente Michel Meslin, agit comme un rite de substitution : sans elle le revenant entraînerait dans le monde des morts un membre de la famille. » Les Lemuralia étaient aussi une fête de Bacchus, lequel était de sortie avec son cortège de « satyres, hémipans, ægypans, sylvains, faunes, lémures, lares, farfadets et lutins », comme les énumères Rabelais — bref, en somme, tout le beau monde que l'on retrouvera à Halloween ! Il est à noter que, destinée à se prémunir des Mânes malfaisantes, les Lemuralia étaient contrebalancées par des Parentalia (13-21 février) visant à honorer les Lares, les défunts bienveillants. Au nom de la République, c'était à la Grande Vestale de prendre en bouche et recracher sept fèves noires [OVIDE, Fastes, II, 618 sq.]. Les Anthestéries En Grèce, on connaissait un équivalent des Lemuralia. À Athènes, l'on célébrait les Anthestéries (de «anthos», fleur). À la fois funèbres et joyeuses, les Anthestéries duraient trois jours du 11 au 13 anthestérion et précédaient notre 1er mars où débutait l'An Neuf. Il s'agissait de célébrer le retour du Printemps et de ... la saison de la Guerre. Ces Anthestéries se plaçaient sous la présidence de Dionysos (Bacchus). Le premier jour dit « Pithoigia » on ouvrait les jarres et goûtait le vin nouveau. Le second jour ou «fête des pichets» (Khóes), une hiérogamie célébrait le mariage de l'épouse de l'archonte-roi avec le dieu. Souvenir de Korè


(Perséphone) revenant des Enfers où elle avait passé l'hiver aux côtés de son époux, Hadès. Le troisième était celui de la « fête des marmites » (Khútroi) : on rendait hommage aux morts et à Hermès Psychopompe (Hermès Conducteur des Âmes). On leur offrait une bouillie à manger puis on les expulsait : «Allez-vous en, Kères, finies les Anthestéries !» (PINDARE, Dithyrambes, IV). Dans l'Odyssée comme dans l'Énéide, on consulte à l'entrée des Enfers l'âme des morts, en leur donnant à boire le sang d'un noir agneau sacrifié. C'est de cette manière également que, sans aller si loin, Æson peut sur l'autel familial s'entretenir avec l'âme de son père Cretheus [VALERIUS FLACCUS, Argonautiques]. Aux fêtes qui célèbrent le début du Printemps ou de l'Hiver ? Pas forcément, mais il n'est pas inintéressant de noter que cette tradition s'est enracinée dans les Balkans à travers les histoires de wampyrs, oupirs, vrykolakas et autres broucolaques. D'après une anecdote rapportée par le botaniste Pitton de Tournefort dans son Voyage au Levant (1702), Charles Nodier nous a conservé le récit des incartades d'un « broucolaque » dans l'île de Mykonos. Dans le folklore slave, cela devient le wurdalak, à qui Alexis Tolstoï a consacré une nouvelle du même nom, du reste rédigée en français, « La famille du Vourdalak », qui deviendra un sketch des Trois visages de la peur (I Tre volti della Paura) [Mario BAVA, 1963]. Assassiné par le vampire turc Alibek, Gorca (Boris Karloff) revient hanter sa famille dont il décimera les membres un à un, à commencer par son petit-fils Ivan. À deux reprises, le dialogue définit « Le wurdalak est un cadavre qui boit le sang de ceux qu'il a aimés ». Carnaval morbide et joyeux Il ressort de ce qui précède que - croyance profondément ancrée dans les mythes païens - les morts revenaient hanter les vivants à des moments fixes : à l'orée de l'hiver (Samain) ou du printemps (Anthestéries, Lemuralia). Ensuite, le christianisme corrompra le mythe par l'intrusion d'éléments diaboliques comme le vampirisme. Le paganisme gréco-romain ignore la notion antagoniste du Mal. Certes, les Dieux peuvent être capricieux ou égoïstes, mais ils sont globalement bienveillants. Une notion qui échappe aux monothéismes de tous genres, pour qui est le Mal tout ce qui n'émane pas directement de lui. Ensuite viendra logiquement son dévoiement par la littérature (Dracula et alii) et le cinéma (e.a. Halloween). C'est le Moyen Âge chrétien qui verra se développer le concept de la « Danse Macabre » (la plus ancienne daterait de 1424 : celle du Charnier des Saints-Innocents, à Paris) dont dès les XVe-XVIe s. la représentation figurée orne les parois des églises, cimetières, cloîtres etc. de l'Europe septentrionale. Les grandes épidémies de l'époque ne semblent pas y avoir été étrangères. Le thème deviendra de plus en plus populaire... jusqu'aux Silly Symphonies de Walt DISNEY (Skeleton dances, 1929). Les gobelets d'argent de Boscoreale Bref, et quoi qu'il en soit, si l'Antiquité gréco-romaine a exalté le corps humain, la représentation de squelettes humains n'a en soi rien d'incongru, comme nous le prouvent les gobelets d'argent de Bosco Reale, retrouvés près de Pompéi en 1895, actuellement conservés au Musée du Louvre. Ornés de guirlandes de roses encadrant des squelettes, l'un semble consacré à une réflexion sur le tragédien Euripide et l'acteur Monimos. D'autres scènes invitent à la réflexion sur les poètes Ménandre et Archiloque, Démétrios de Phalère et Sophocle... le tout sous l'égide d'une maxime épicurienne : « Jouis pendant que tu es en vie, le lendemain est incertain. ».


Jason et les Argonautes Ceci nous ramène, semble-t-il, à cette étonnante séquence de Ray Harryhausen évoquée plus haut nous montrant Jason luttant contre les guerriers sortis de la glèbe, qu'il vient d'ensemencer en y répandant les dents du dragon, gardien de la Toison d'Or. Dans la mythologie, Cadmos avait dû occire un dragon fils d'Arès, dont Athéna lui suggéra d'arracher les dents et d'en ensemencer un champ. Il en naquit spontanément une génération de Spartoï (les «Hommes Semés») au milieu desquels il jeta une pierre. S'accusant mutuellement, ils finirent par s'entre-tuer tous, sauf cinq qui l'aidèrent à fonder la ville de Thèbes. L'histoire de Jason en constitue un doublet. Le corps protégé par un baume dont l'a enduit la magicienne Médée, le héros vainc deux taureaux d'airain ignivomes, créatures d'Héphaïstos. Il les soumet au joug d'une charrue et sème des dents... provenant du dragon tué par Cadmos. Sortent du sol des géants en armes, les Gégénéis (« Nés de la Terre ») au milieu desquels il jette une pierre. Les géants s'entre-tuent. Ce n'est qu'ensuite qu'il s'empare de la Toison d'Or - dont le dragongardien s'est assoupi grâce à un philtre distillé par Médée. Il y a un dragon de trop dans cette histoire, et on ne dit pas comment les dents de celui de Thèbes sont arrivées-là. Dans le film Jason et les Argonautes (Don Chaffey, 1963), Ray Harryhausen revisite le mythe grec. Spécialiste des effet spéciaux en Dynamation (stop-motion), il a créé les monstrueuses créatures de nombreux films mythologiques ou inspirés des Mille-et-Une Nuits. D'un film à l'autre, il peaufine les mêmes centaures ou machærodus, géants patibulaires et squelettes animés. Quoi de plus normal, en effet, que de voir en ces combattants sortis de terre des défunts déterrés ? Des squelettes... Le monde des morts En certaines occasions, le péplum lorgne vers le film d'horreur ou de SF. Ainsi Maciste contre les Hommes de Pierre, où le héros doit lutter contre des golems sélénites. Certes les Grecs et les Romains, qui pratiquaient généralement la crémation (au contraire des Celtes qui inhumaient leurs morts), n'imaginaient pas leurs disparus réduits en cendres autrement que comme des ombres. Le cinéma, le «péplum» qui s'est efforcé de rappeler les grands épisodes de l'histoire et de la mythologie sans pour autant chercher à en restituer des rites et croyances que le grand public — confit dans le catéchisme — n'aurait de toute manière pas capté. Ulysse, Hercule, Maciste descendent régulièrement aux Enfers pour y rencontrer des « ombres » fort accortes, en symbiose avec la peinture néo-classique (Orphée et Eurydice) ou les illustrations de Gustave Doré pour La Divine Comédie. Concession au macabre chrétien, c'est ainsi que de Cinecittà aux Studios Disney Hadès-Pluton sera au cinéma une réplique de Satan, vouée au mal et au crime. C'est en s'inspirant (de loin) de la précitée Divine Comédie, que Mario Bava a, comme ses confrères, imaginé le souterrain séjour pour Hercule contre les Vampires (Ercole all Centro della Terra, 1961). Quand on a la chance de tourner avec Christopher « Dracula » Lee dans le rôle d'une créature de Pluton, on en exploite froidement les opportunités même si l'on se garde de trop piétiner les plates-bandes hammériennes. Aux Enfers, Hercule affrontera aussi des goules réduites à l'état de squelette sauf leurs ailes de chauve-souris et, remplaçant les chairs, leurs soyeuses toiles d'araignées... épaisses comme les « cheveux d'Ange » des sapins de Noël de mon enfance. Plus logique avec la vision romaine d'il y a 2.000 ans, Giuseppe Vari imaginera la résurrection de toute une légion romaine-zombie dans Rome contre Rome (Belgique : Le Sorcier de l'Arménie, 1963). Je ne puis voir dans ce Roma contro Roma qu'un clin d'œil malicieux à l'américain Victor Halperin dans Revolt of the Zombies (1936) où, pendant la Guerre 14-18, l'on voyait les soldats d'un régiment colonial indochinois revenir à la vie pour défendre les couleurs de la France. George A. Romero, Dario Argento et Lucio Fulci restaient encore à venir ... Michel Eloy


LES FILMS D’HORREUR OU « GORE » : L’USINE À RÊVES Le film fantastique ou de science-fiction (ce dernier semble revenir à la mode) et le film d’horreur n’ont plus tellement la cote du grand public. Sans en être un spécialiste des genres cités, intéressé par ma profession (bibliothécaire) aux romanciers Bram Stocker, Mary Shelley, Van Vogt, Stephen King, H.G. Wells, Pierre Boulle ou André Barjavel, dont les écrits furent adaptés au cinéma, le genre fantastique m’interpellait. Il me souvient d’une fabuleuse décennie où quelques cinémas bruxellois se spécialisèrent dans ce créneau cinématographique souvent décrié. Singulièrement à Etterbeek, une salle de quartier « L’Eden », rue de l’Etang, projetait nombre de longs métrages du genre fantastique ou se ralliaient au registre de l’horreur. Nous étions dans les années soixante. Les méfaits débridés de Frankenstein, Dracula et autres sbires Orloff ou Mabuse écumaient l’écran. Déjà en 1922, « Nosferatu », film expressionniste par l’inoubliable Murneau fit fureur. Cette réalisation extraordinaire et classique enchanta les surréalistes. Ce chef-d’œuvre a ouvert une voie royale au film fantastique ou d’horreur. Au milieu des années 50, la « Hammer Production » se spécialisa l’occasion d’une belle décennie dans les films d’horreur. Tremblaient comme feuilles d’hiver les adolescentes et adolescents à la vue des « grands cimetières sous la lune. » Ces demoiselles apeurées cherchèrent refuge sur l’épaule ou le bras solide de leur copain ou prétendant. Christopher Lee, le vampire terrifiant (une dizaine de films incarnant Dracula), nombre de médecins, chercheurs, laborantins déments et professeurs hallucinés, se muèrent en de redoutables tueurs au clair de lune. Les savants déboussolés déchaînèrent leurs passions criminelles ou assouvirent leur soif inextinguible de vaincre les ténèbres, jouissant, ricanant sordidement de leurs actes délictueux ou méfaits sanglants. Les scénaristes firent preuve d’une imagination folle. Quant aux script-girls, les minutieuses et précieuses assistantes notant les détails des prises de vue, les coloristes de bandes dessinées, perchistes, cascadeurs et doublures, les costumières, accessoiristes et spécialistes de la photographie, ils firent florès. Certains seconds rôles devinrent des stars dans d’autres domaines prestigieux. Après l’immense Sir Laurence Olivier, aimant interpréter les rôles cruels, Donald Pleasence, Sharon Tate, même Marie-France Pisier (cette dernière vue dans « Le Vampire de Düsseldorf », développé à l’écran par Robert Hossein), changèrent de registre un temps ! Les Carpates, la Valachie, les châteaux hantés d’Europe centrale (Bohême-Moravie) se retrouvèrent recomposés dans les studios anglais et autres. Au cinéma « Eden » nous allions en bande, en ligue, visionner - parfois programmés en « prime time » - les meilleurs produits du moment. La démesure de la mise en scène et le crescendo de l’horreur voisinaient avec l’ingéniosité du metteur en scène et des ingénieux effets spéciaux. Que dire de la musique haletante accompagnant les scènes sardoniques et parfois assez drôles. Que de « thrillers » épatants nous vîmes ! Nous étions épastrouillés et collectionnions les programmes comme les affiches publicitaires. Rappelons que nous ne connaissions pas la troisième dimension et les fabuleuses prouesses techniques de pointe actuelles de reconstitution historique, les procédés modernes d’enregistrement nouveaux ni l’envahissant numérique. Les trucages nous paraissaient merveilleux, quoique bricolés. Nous connûmes les actualités Belgavox, les ouvreuses en bas nylon du Parc, les changements de bobines et le premier film tourné en « cinémascope », « La Tunique » (1953), avec l’inoubliable Jean Simmons, Victor Mature, Richard Burton. Ah, la venue du « scope-couleurs ! » Les fantômes changèrent de costards. « Poltergeist » vit accourir de nouveaux adeptes. On fit grand cas de « E.T. » de Spielberg véhiculant un message de paix. Ce que ne désira pas traduire la réalisation de David Cronenberg avec l’excellentissime « La


Mouche » (1986). L’insecte y triomphe cruellement de l’homme. Film où je retins une scène d’anthologie avec Gina Davis (Veronica), aux mains érectiles et tactiles de l’horrible mutant loin d’être une agréable et tournoyante mouche amoureuse. Le déroulement du film d’horreur ou fantastique montait graduellement en puissance et les scènes haletantes et dramatiques se succédaient. Les vampires prenaient une peinte de bon sang, Dracula craignait Dieu comme la peste bubonique. Ses yeux rouges s’exorbitaient s’ils croisaient les gousses d’aulx. Surtout si la lumière du jour pointait ! Last but not least, le sadique prince périssait lors de la scène finale, victime de la vengeance ultra plus qu’humaine proférée par le prédicateur livide et les invocations de son pire ennemi juré, l’acteur Peter Cushing poursuivant Christopher Lee. Il lui présentait, horrible supplice pour un mort surgi du tombeau, la croix magyare ou russe sertie de diamants en toc. S’ensuivait une terrifiante et déchirante plainte et une imprécation. Dracula, le prince des ténèbres, expirait quand il ne fondait pas sur place dans d’horribles souffrances. Souvent, in fine, les monstres renaissaient dans l’épisode suivant de la saga ! Les pulpeuses jolies proies de ce scrofuleux personnage, proies de ses charmes et de ses tours de magie, furent nombreuses. Au chapitre de la photographie, comme dans « Dracula » (John Balham, 1979), « les images finales sont très belles » (Jean Tulard). Le créateur du rôle de Dracula (version 1931), Bela Lugosi, n’allait plus échapper à son personnage. A la fin de sa vie, l’acteur dormait dans un cercueil à ses mesures, complètement assujetti à la drogue et cantonné dans des séries B d’effroi. Le redoutable vampire connut toutes les aventures dignes de son rang princier : il tomba éperdument amoureux, fut empalé sur la croix (« Dracula et les femmes », 1968) ou surpris par un rayon de soleil qui le décomposa. Nombre de femmes furent séduites par sa beauté, sa prestance, ses dents acérées et son charisme avant de succomber à ses fougueux assauts, le tout bercé par une musique idoine … A « l’Eden », nous fûmes surpris de découvrir une série d’excellents films nippons « gore ». L’un d’entre eux fut d’une rare extrême violence. Il nous captiva par les effets et trucages peu communs et la cruauté de ce genre nippon. On subissait les assauts d’une gluante gélatine. Une méduse jaunâtre envahissait les lieux incongrus (le siphon du lavabo ou l’avaloir de la baignoire). Cet animal aquatique faisait fondre les humains en d’atroces douleurs. Dans un autre film de vampire, une jeune et aguichante demoiselle, vêtue d’une nuisette rose- bonbon, attendait la venue du fringuant prince charmant, allongée lascivement sur un lit à baldaquin. Au ciel de lit fut adjointe une guillotine au large couperet Solingen acéré. La pulpeuse gorge palpitante offerte, la sémillante baronne déclenchait l’ire de la guillotine. La jeunesse désirant appeler sa camérière ou dame d’honneur tirait sur le cordon d’appel en velours génois. Las, elle déclenchait le satanique mécanisme et la lame guillotina. La « baronne » perdait la tête dans une gerbe de sang. Horreur et damnation de Dracula ! « Le bal des vampires » de Roman Polanski (1967) est considéré comme un chef-d’œuvre de parodie irrésistible des films de vampires. Il se déroule en Transylvanie. « C’est un film drôle mais finalement respectueux », écrira Jean Tulard. Revu pour la troisième fois, il semble avoir vieilli. Ce film d’anthologie fut signé par le génial auteur du glaçant « Rose Mary’s Baby », du « Couteau dans l’Eau » et du « Pianiste», l’étonnant Roman Polanski. Au rang de la science-fiction, genre éminemment intéressant, rappelons le chef -d’œuvre de Richard Fleisher, « Soleil vert » (1973) Une perle avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, Joseph Cotten et Paula Kelly. Une vision pessimiste de l’an 2000, digne d’Orwell ou d’Aldoux Huxley. En l’an 2022, à Big Aple, s’étend une pandémie et la nourriture, le travail, les conditions de vie, tout se dégrade. L’horrible vérité adroitement dissimulée vous laisse pantois d’émotion. Les seules


barres de nourriture terrestre existantes sont composées de sang humain. Citons les films de John Carpenter « Halloween », rebaptisé chez nous « La nuit des masques » (1978), et ses suites, ainsi que le redoutable « New York 1997 », interprété par les épatants Kurt Russel, Ernest Borgnine et Christopher Lee, datant de 1980. Pour les amateurs inconditionnels du genre hémoglobine à foison, mentionnons « Massacre à la tronçonneuse » (1974) de Tobe Hooper, un réalisateur sciant et efficace. Depuis lors, on tronçonne gaîment dans les films de genre. Au registre des dépenses fastueuses, citons « Water world » de Kevin Costner. Ce film fut un bide qui le ruina. Malgré son originalité, la pléthore de violence et les grimaces des acteurs nuirent à la réalisation saccadée. Cet opus ne manqua pas de lasser, malgré une dose d’humour et de rêve. Je lui préfère de loin le fantastique et prémonitoire « The postman » avec le même Costner ! Dans l’horreur parfaite, citons la série des « Hannibal », où le cruel docteur Lecter (campé à l’écran par Antony Hopkins) atteint le sommet du cannibalisme, dégustant les morceaux choisis de la cervelle d’une victime et les partageant avec un enfant. Ici, le réalisateur atteignit le summum de la cruauté gratuite. Trop, c’est trop ! A ceci, je n’omettrai pas de signaler, le film de science-fiction du réalisateur Franklin F. Schaffner, adaptation du best-seller de l’écrivain Pierre Boule, « La planète des singes » (1969) avec Charlton Heston (Taylor) et Kim Hunter (Zina). Remarquables décors et maquillages. La terre est dominée par les singes, depuis un conflit atomique, ni l’indémodable « King Kong » tourné d’après Edgar Wallace (1933), ni son remake de 1976, dans lequel l’énorme gorille eut l’insigne honneur de tenir, en ses paluches velues et adroites, le corps et le destin de l’actrice Jessica Lange. Enfin, pour les amateurs de bons livres, notre collaborateur Daniel Bastié a signé une brillante étude consacrée à la fameuse firme Hammer, ainsi que deux biographies de Jess Franco et Jean Rollin, tous deux spécialisés dans l’horreur cinématographique. Ses livres, publiés chez Grand Angle, peuvent toujours être achetés via le site Amazon.fr. Jean-Louis Cornellie

HALLOWEEN À SAINT-GILLES Tradition oblige, le 31 octobre (jour de tous les sortilèges) actionnera le levier du bizarre et de l’incongru avec un lâcher de sorcières sur la place Morichar et dans le parc Pierre Paulus. Bien entendu, les malédictions seront pour rire, avec des roulements de tambour pour porter bien haut vers les étoiles la voix des créatures de toutes sortes. A partir de 17 heures, les animations débuteront avec des spectacles ludiques, un petit train déambulatoire, une démonstration équestre, un groupe musical itinérant et un atelier de grimage. Qui se cache derrière ce festival d’Halloween ? Il ne faut pas remonter très loin pour deviner l’ombre du Musée d’Art Fantastique, initiateur de l’événement et qui entend pérenniser cette fête placée sous le sceau de la bonne humeur et de la fantaisie. Comme chaque année, on s’amusera à se faire peur tout en rigolant de l’apparition d’un gnome ou d’un troll au détour d’un fourré. Pas question de traumatiser les enfants ! Temps récréatif et familial par excellence, cette date marque le début des congés scolaires d’automne. L’accès aux activités sera entièrement gratuit et tout visiteur est convié à venir déguisé. Un feu d’artifice devant la Maison communale clôturera la soirée vers 19h00. Parc Pierre Paulus et place Morichar à 1060 Saint-Gilles Sam Mas


MAI 69 J’ai aimé « Mai 69 » le dernier roman de Marcel Ghigny. J'avais vingt ans en mai 1968 ! L'âge de tous les espoirs, de toutes les folies ! On refaisait le monde sur un carton à bière, la liberté, la vraie, semblait, enfin, à portée de main. Nos super-héros ne sortaient pas de chez Marvel, ils s'appelaient Che Guevara, Martin Luther King, Scott Mackenzie ... On rêvait d'amour, pas de guerre. On se rencontrait, on flirtait sous les charges des CRS, on se moquait de ces temps trop formatés, de nos vieux qui bredouillaient devant leur Général d'un autre âge, d'un système qu'il fallait anéantir et rebâtir en mieux, en plus solidaire. Vivre sous les étoiles, s'aimer au clair de lune, voir chaque lendemain comme une journée à Woodstock ! Voilà l'idéal. Mais que reste-t-il de tout cela ? Où sont les neiges d'antan ? Roman d'amour. D'un amour qui fait mal car issu de la folie, voué à la folie. Désarroi d'une famille ancien-régime qui regimbe encore d'un dernier sursaut avant sa chute. Mais sera-t-elle définitive ? Marcel Ghigny plonge le lecteur dans une ambiance soixante-huitarde, se référant aux événements, en parallèle avec cette idylle improbable entre deux êtres que tout différencie. Des barricades de Paris au camp dans les Cévennes, c'est tout l'amour qui les sépare que l'auteur nous retrace, un amour plus fort que les coutumes, un amour en rupture. En filigrane, il y a aussi l'amour de l'auteur pour ses héros, Julien et Lucie sont bien plus que les antagonistes d'un roman, ils incarnent aussi la nostalgie de leur créateur, pour cette époque d'espoir trop souvent déçu. Un an après, Mai 68 est-il encore la grande révolution tant attendue ? Mai 69 faisait-il encore rêver ? Que dire alors, cinquante ans plus tard ? Daniel Cohn-Bendit a troqué les pavés des barricades contre un siège au Parlement Européen. Ed. Bernardiennes - 198 pages Georges Roland

MAGNIFICA Les fantômes de la guerre, une enfant mal-aimée, un couple asymétrique et un amour naissant, voilà ce que nous propose Maria Rosaria Vantenini. Bien sûr, cette présentation sommaire est réductrice et ne permet pas de se rendre compte de toute la puissance de l’écriture d’une écrivaine spécialiste de littérature italienne et germanique et qui trouve son inspiration dans son propre passé familial et dans ses lectures. « Magnificat » plante son action dans une Italie qui se remet difficilement des affres du conflit récent et qui peine à trouver un rythme à chaque geste du quotidien. Dans un petit village des Abrusses, Anieceto délaisse son épouse et passe le plus clair de son temps avec sa maîtresse, tout en ne s’occupant pas ou peu d’Ada Maria, sa fille. Devenu veuf, il installe Teresina à la maison, accaparée par l’éducation de son jeune frère tout en s’efforçant de ne jamais prêter la moindre attention à l’enfant de son amant. Totalement par hasard, cette dernière découvre dans les bois la présence d’un soldat allemand, parfaitement désorienté et qui, depuis l’armistice, se cache dans une cabane et se nourrit de ce qu’il parvient à glaner dans les environs. Attirée par cet homme, elle succombe à son étreinte et, de leur union, naît une enfant aux yeux clairs et à la peau blanche. Prénommée Magnifica, elle changera la vie d’une jeune femme qui se croyait perdue et délaissée par tous Plein d’empathie, de belles descriptions et de moments forts, ce roman dresse une chronique tendre et amère des mœurs campagnardes et se nourrit de mille anecdotes pour rendre chaque détail réaliste. Ed. Denoël – 312 pages Daniel Bastié


LE ROMAN DE JEANNE Le monde a bien changé depuis la guerre apocalyptique qui a ravagé les deux hémisphères. Seule une partie de l’humanité a réussi à survivre dans des conditions précaires, soumise à une violence constante et sans réel bonheur. Par la nécessité, les corps se sont métamorphosés et présentent une allure bien différente de celle de nos contemporains. Stériles ou albinos, les survivants sont invités à mettre tout en œuvre pour assurer leur pérennité. Ils savent également qu’aucun ne dépassera l’âge de cinquante ans. Christine Pazon, artiste rebelle, approche de la date fatidique et refuse de s’étioler en attendant l’heure de son décès. Elle adule également le souvenir de Jeanne d’Arc et décide d’agir. Pour ce faire, il importe de renverser le régime en place et de se débarrasser du tyran qui gouverne. Autant qu’un récit d’aventure situé dans un futur plus ou moins proche, Lidia Yuknavitch dope son propos d’une diatribe contre les totalitarismes, l’aveuglement idéologique et l’absurdité du monde moderne qui voue la terre à sa destruction. A la fois, accusateur et exubérant, « Le roman de Jeanne » se veut une transposition de la vie de Jeanne d’Arc, alléguant à qui veut bien le lire que la pucelle n’a jamais péri dans les flammes sur un bûcher dressé à Rouen. Beaucoup d’efficacité au service d’une imagination sans bornes ! Ed. Denoël – 328 pages Sam Mas

OUBLIER MON PÈRE Toute son existence, Alexandre a entretenu des troubles mentaux plus ou moins sérieux, allant de la migraine à l’anorexie, sans omettre les crises de larmes et l’épilepsie. Difficile de s’épanouir avec un tel passé médical ! Pourtant, il sait que les choses ne doivent pas perdurer et qu’il doit régler une fois pour toutes le souvenir de son père disparu alors qu’il courait en culotte courte. Quant aux femmes de sa vie, il a compris que le bonheur ne se trouve pas à hauteur de jupons et garde en lui l’image de sa mère, une dame autoritaire qui n’hésitait pas à lever la main et qui lui interdisait de poser la moindre question à propos de son géniteur. Pourtant, l’existence réserve d’infimes surprises à celui qui s’y attend le moins. Amené en Suède, suite à l’appel d’une inconnue, il se retrouve brutalement saisi par un pan de l’histoire, dont il ignorait les recoins et découvre que sa maman s’est enlisée durant des décennies dans le mensonge et le déni. En fait, son papa ne l’a jamais abandonné et, au-delà de la mort, il renoue avec des liens lointains. Dès les premières révélations, il se sent revivre. Manu Cause parle ici du traumatisme de l’absence, de la violence des non-dits et de la recherche du père. « Oublier mon père » se veut surtout une belle parabole sur la construction de l’identité masculine et la nécessité de réfléchir par soi-même. Ed. Denoël – 301 pages Sam Mas


LA CORRIDA, EFFRACTION SALUTAIRE Dès qu’on formule le mot « corrida », les voix fusent de toutes parts et lancent des invectives à l’encontre de celles et ceux qui entendent pérenniser une tradition séculaire, que l’on soit dans le Sud de la France ou en Espagne. On connaît l’argument majeur pour fermer les arènes : la corrida n’est rien qu’une barbarie machiste et une démonstration des souffrances de taureaux sacrifiés sur le sable et dans la poussière. A contre-courant, un homme se dresse et ose des arguments qui peuvent interpeller le lecteur, voire le choquer. Aumônier des arènes de Nîmes, le Père Jacques Teissier parle d’un spectacle total qui met chaque intervenant face à son destin. Le toréador ressemble au gladiateur de jadis, seul face à la peur, sujet à des gestes dont dépend l’issue du combat, aguerri à des techniques qui s’assimile à un art. Il expose l’authenticité des valeurs de la lutte (et de la mise à mort de l’animal !) comme une expérience unique, fondée sur la célérité, la dextérité, le courage et une spiritualité qui place chacun devant ce qu’il a de plus fragile. Libre ou non d’adhérer à son propos, chacun reste maître au moment d’émettre un avis. Lors de la rédaction de sa plaquette, on devine que l’auteur a dû chercher les mots plus adéquats afin de coucher le fond de sa pensée. Reste à convaincre. Ed. Au Diable vauvert – 62 pages Daniel Bastié

MANOLETE, LE CALIFE FOUDROYÉ Manuel Laureano Rodríguez Sánchez dit « Manolete » est le toréador espagnol le plus célèbre de toute l’histoire des arènes. Né en 1917 à Cordoue, il meurt en 1947 à Linarès, suite à d’importes blessures lors d’une estocade avec un taureau. Il avait trente ans et est entré dans la légende après avoir révolutionné l’art de la tauromachie en proposant des figures esthétiques inédites et un énorme talent fait de célérité et de souplesse. Les connaisseurs affirment qu’il cherchait la position idoine pour attendre la charge et l’esquiver en finesse. Véritable star nationale, son courage galvanisait les foules et affolait les femmes. Néanmoins, ses cachets insolents lui ont valu quelques critiques, ainsi que sa passion pour Lupe Sino, jolie brune qui a tâté au cinéma tout en enivrant les nuits madrilènes torrides et baptisée par ses contradicteurs « La puta de Madrid ». Roman historique bien documenté, « Manolete, le calife foudroyé » parle d’un destin extraordinaire et de l’accès à la notoriété d’un enfant né dans la misère, également de la guerre civile et de la souffrance d’un peuple face à la brutalité de l’existence. Sans empathie, Anne Plantagenet signe un livre froid, sans jamais prendre position pour ou contre la tauromachie. Une réédition en format poche à 9 euros ! Pour ceux qui souhaitent en connaître davantage, je ne peux que leur conseiller la vision du long métrage « Manolete » de Menno Mevjes (2010) entièrement centré sur la dernière journée du matador. Ed. Au Diable Vauvert -350 pages Daniel Bastié


OBSOLESCENCE DES DONNÉES Douglas Coupland soutient que la race humaine est loin de s’éteindre et qu’elle poursuit inexorablement son évolution. Depuis trois décennies, il ausculte le monde et tire des conclusions pour comprendre le mécanisme des choses. Chaque aspect de la vie moderne l’interpelle et suscite en lui des réflexions constructives, qui le conduisent à revoir ses positions et à ne jamais s’asseoir sur des certitudes. Alors que l’informatique et le tout au digital règnent partout, au point d’imposer une nouvelle approche de l’écriture et de la conservation de celle-ci, il se pose les questions que voici : que restera-t-il de tous les fichiers constitués et qui se décomposent plus ou moins rapidement ? La mémoire de la pensée ne risque-t-elle pas de se déliter et que restera-t-il d’elle dans quelques années, voire plusieurs siècles ? N’allonsnous pas vers une société totalement googelisée, avec des codes venus des Etats-Unis et qui ôtent toute liberté d’agir ? Dans ce recueil ironique, l’auteur mélange les styles et les formes pour nous inviter à nous interroger et à examiner les manières dont l’humanité compose sa propre conscience. Pas vraiment un essai, « Obsolescence des données » se veut un OVNI qui accumule souvenirs, anecdotes, retours en arrière et projections dans l’avenir. Un ensemble régigé avec une souplesse de ton formidable, parfois un peu bordélique, mais toujours fascinante. Petit bémol : la laideur de la couverture. Ed. Au Diable Vauvert -592 pages Amélie Collard

ENCORE UNE HISTOIRE D’AMOUR L’amour n’a jamais fait l’objet d’une formule mathématique, même si les philosophes et les scientifiques de tous bords se sont échinés à le cerner pour le mettre en équation ou le définir. Né en 1970 à Bruxelles, Thomas Gunzig a été amené à son tour à s’interroger sur ce mouvement universel qui bouscule la raison et engendre l’ivresse. Plutôt que de se lancer dans la rédaction d’un énième essai, il a accouché d’une pièce de théâtre qui met en scène Alex et Anne, prêts à franchir le pas qui les mène à une relation fusionnelle. L’occasion surtout de parler de toutes les impressions qui gravitent autour de la vie à deux, de la difficulté à mener une existence parallèle, avec une épouse qui attend l’homme au foyer et une maîtresse qui espère clarifier la situation entre six yeux. Pourquoi doit-on forcément être monogame ? Peut-on sincèrement aimer deux personnes en même temps ? La dissimulation empoisonne-telle le quotidien ? La culpabilité augmente-t-elle la douleur ? L’auteur définit sa pièce comme un récit sans salauds, où les pulsions dominent. Il s’agit aussi d’une histoire triste, car le bonheur est voué à l’échec par la faute de la société qui entrave les libertés et pose des limites au nom de la tradition et du politiquement correct. Quand les gens s’aiment, faut-il dresser des barrières ? Le propos n’est pas drôle et laisse un goût amer au bout des lèvres. Une heure de lecture pour parler d’épanchements et de tout ce qui nuit à l’épanouissement lorsqu’on est amené à poser des choix. Ed. Au Diable Vauvert -80 pages Amélie Collard


LE BARON UNGERN, KHAN DES STEPPES Il était de ceux qui ont refusé de renoncer. Malgré la défaite des troupes fidèles au tsar, le baron Ungern n’a jamais rendu les armes et, à l’humiliation de la défaite, il a choisi l’exil en Mongolie, prêt à revenir à la tête d’une armée composée de sujets fidèles. Loin de toute utopie, il s’est cru capable de fédérer une force militaire digne de celle de Gengis Khan. Une horde prête à faire ravaler la morgue des Rouges. Léonid Youzefovitch redonne vie aux exploits d’un homme qui a toujours mis l’honneur en avant et qui, au renom, a préféré conserver la tête haute. L’auteur s’est basé sur plusieurs documents découverts dans les archives pour reconstituer son parcours et dresser son profil atypique. Personnage hors normes, excessif et bourré de contrastes, on sait qu’il s’est converti au bouddhisme et qu’il a inspiré plusieurs créateurs contemporains allant d’Hugo Pratt à Jean Mabire. Loin d’être un exalté, il propageait une éthique faite de droiture et de courage. On sait qu’il a œuvré à la libération d’Ourga et qu’il a soutenu le chef des Mongols. Plutôt qu’un essai, cet ouvrage a été rédigé comme un roman historique, chargé de romanesque, d’un souffle épique qui tient sur la durée et de grands moments de violence. Au fil des pages, le protagoniste apparaît dans toutes ses contradictions : philosophe, pacifiste, sadique et belliqueux. On se doute que le contexte politique de l’’époque a forgé les caractères et a influé sur les comportements. Face à l’urgence, rien ne pouvait demeurer intangible ! Ed. des Syrtes – 292 pages Daniel Bastié

LES FONDEMENTS SPIRITUELS DE LA CRISE ÉCOLOGIQUE Plus que jamais, l’écologie se trouve à la base de toutes les conversations et le sujet est hissé au programme de tous les partis. L’urgence d’adopter des mesures idoines est ressentie dans les foyers. La dégradation de l’environnement inquiète et, rarement, l’avenir est apparu aussi sombre. Quant à la mise en œuvre de mesures adaptées, elles paraissent souffrir d’un manque d’ambition et de réelle volonté politique. On bouscule difficilement les habitudes (aussi mauvaises soient-elles !) alors que, impérativement, les cris d’alarme fusent de tous côtés. Jean-Claude Larchet aborde la question cruciale d’une terre malade de sa surconsommation et de réflexes stupides de la part d’une humanité trop lente à se ressaisir. La catastrophe est-elle imminente ? Il aborde cette question épineuse avec une approche religieuse et spirituelle et glisse des solutions tangibles. Selon lui, la crise écologique qui lamine le monde trouve ses fondements dans l’étiolement des socles familiaux, la perte de repères et le manque d’enthousiasme à réagir. La solution ne pourrait venir que grâce à un retour de comportements responsables et éthiques. Le profit, l’indifférence, la surconsommation et l’industrialisation massive gangrènent la société. Travailler à la restauration de l’homme avec la nature entre dans le projet qu’il se fixe et correspond naturellement au plan divin. Croyant ou non, cet essai engendre une réflexion salutaire. Ed. des Syrtes – 140 pages Daniel Bastié


LE SOLDAT À LA FLEUR Premier tome d’une tétralogie intitulée « Il a joué même pour les larrons », ce roman d’apprentissage signé Nandor Gion se veut également une belle reconstitution d’une époque révolue. Celle durant laquelle les habitants de Szentamas se voient confrontés à un monde qui entre dans la modernité, avec le XXe siècle au seuil de chaque existence et l’ombre de la première guerre mondiale. Dans ce cadre, le jeune Istvan passe une adolescence pleine d’insouciance entre rêve et brutalité. Il vit en jouant de la cithare dans les bals et observe les adultes. Rezi, jeune Allemande rebelle, et Gilike, petit porcher, l’accompagnent le plus souvent. Malgré ses appréhensions de changement, le conflit éclate et bouscule les habitudes, ramenant chacun à ce qu’il possède de plus instinctif. L’auteur construit son histoire en accumulant les scènes tantôt oniriques et tantôt d’une sourde violence, poussant le narrateur à ouvrir les paupières et à regarder autour de lui, abandonnant son insouciance pour entrer dans la réalité sordide d’une société où rien n’est jamais acquis sans efforts. En quelques mois, son entourage s’effondre et il est amené à se remettre complètement en question. Quant au titre, il évoque une peinture. Celle d’une représentation de la Passion du Christ sur laquelle figure un soldat muni d’une fleur et dont la mise en scène intrigue le protagoniste. Passage de l’enfance à l’âge adulte, guerre et développement des sentiments donnent à ce récit une force qui se maintient du premier au dernier chapitre. Egalement une formidable leçon d’Histoire ! Ed. des Syrtes – 196 pages Sam Mas

ICÔNES ET INSTINCTS Vincent Paterson débute tardivement une carrière de danseur. Engagé sur le clip « Beat it » de Michael Jackson, il se fait remarquer par la star, qui ne parvient plus à se passer de lui et le pousse à superviser les chorégraphies de ses prochains spectacles. Du coup, tout s’accélère brutalement et mène l’auteur vers le sommet de l’actualité. Une existence passionnante l’accueille, l’amène à côtoyer les vedettes du show-business, les personnalités des médias et les financiers du monde de la scène. Bien entendu, son existence foisonne de souvenirs et, avec talent et humilité, il a choisi de se confier au lecteur par le truchement d’une autobiographie sans vulgarité ni impudeur dans laquelle il se dévoile et raconte les autres. L’occasion de découvrir les coulisses de méga-constructions faites pour apporter du strass et des paillettes. Au fil des pages, le lecteur découvre les secrets d’interminables répétitions, de la gestion des artistes, de la manière à gérer les caprices de certains, d’imposer des idées, de se mettre à l’écoute et de ne jamais renoncer à ses convictions pour aller toujours de l’avant afin d’innover et ne jamais se laisser dépasser par les événements. Reconnu pour son savoir-faire, Vincent Paterson a également été sollicité par le cinéma et les musicals. Assurément, cet ouvrage ne serait pas totalement pareil sans quelques photographies qui émaillent les feuillets et qui réveillent le souvenir de visages connus et admirés. On achève la lecture nimbé d’une pointe de nostalgie ! Ed. EPA - 318 pages Sam Mas


L’ALTRUISME EFFICACE Tout d’abord, il importe de définir l’altruisme efficace, concept circonscrit par le philosophe utilitariste australien Peter Singer. Ni plus ni moins, il s’agit d’un mouvement social dont l’ampleur grandit dans le monde et s’oppose à l’idée d’entraide basée sur le sacrifice d’inspiration judéo-chrétienne, qui lamine les gens et engendre de l’empathie davantage que de l’action. Ce livre nous apprend qu’il vaut mieux entreprendre pour nous mettre en adéquation totale avec nos pensées. Quand on souhaite défendre la cause animale, ne convient-il pas de chercher à manger moins de viande ? Lorsqu’on tente de sauver des vies, ne vaut-il pas mieux réaliser un don de sang plutôt que de s’engager dans des associations telles que « Make a Wish » ? Bien sûr, si chacun raisonne en conscience et fonctionne selon un moteur propre, ce livre apporte de nombreuses pistes visant à concrétiser des intentions. Choix de carrière, engagements à vivre différemment, partages avec davantage de réalisme : rien n’est moins facile ! Dans cet ouvrage résolument optimiste, l’auteur défend un message essentiel pour un monde meilleur. L’altruisme ne peut jamais devenir une douleur, mais un don sans calcul, sans peines et qui conduit à l’épanouissement. Pour relever les défis du XXIe siècle, l’urgence se carre à notre porte. Contribuer à changer les valeurs du monde qui nous entoure nécessite une certaine promptitude, tout en accentuant notre satisfaction de travailler pour un changement et un accomplissement par l’autre. Voilà qui semble un investissement pour une société à venir ! Ed. Les arènes -211 pages Willy Smedt

LES PROFILS ÉMOTIONNELS Comment apprendre à se sentir mieux dans sa peau et lutter contre des états émotionnels passagers ? Il existe des mécanismes cérébraux spécifiques pour endiguer les mauvaises idées et encourager l’optimisme. Tout d’abord, il convient d’apprendre à se connaître pour lutter contre les démons qui nous agitent. Gérer ses émotions revient à travailler notre bonheur, en accord avec ce que nous attendons de l’existence, et à ne pas nous laisser abattre par les difficultés. La bonne nouvelle revient à formuler que nous pouvons tous nous libérer du poids des contingences et des idées négatives qui nous entravent. Fruit de plus de trente ans de recherches, le livre « Les profils émotionnels » a été bâti comme une théorie tangible et parfaitement intégrée à nos aspirations. Circonscrire notre manière de fonctionner et cerner notre réactivité permet de libérer notre cerveau des idées toxiques. Un questionnaire et des exercices d’autoévaluation sont les socles proposés avant de passer à autre chose, classant chaque individu selon son tempérament et son type d’intelligence. L’objectif de cet ouvrage reste bien sûr celui de déterminer la manière de fonctionner sur le plan individuel et de jouer sur la plasticité cérébrale pour se défaire des réactions contraignantes ou inadaptées, afin de s’épanouir davantage. Ed. Les arènes – 430 pages Willy Smedt


SAINT-BARTHÉLEMY L’INTÉGRALE Éric Stalner et Pierre Boisserie nous proposent l’intégrale de leur fresque graphique intitulée « Saint-Barthélemy » et découverte au cours des saisons précédentes sous la forme d’épisodes reliés. L’occasion d’avoir entre les mains la saga complète et de ne pas devoir attendre l’épisode suivant pour connaître l’épilogue du récit. Bien sûr, ils situent l’action au cœur d’un des événements les plus sanglants du milieu du XVIe siècle et plantent les protagonistes dans la fureur des guerres de religion. En 1562, Élie de Sauveterre, un jeune protestant, rejoint l’armée du prince de Condé pour retrouver son frère et sa sœur enlevés par les papistes. Des premières escarmouches au déchaînement ultime de la Saint-Barthélemy, emporté comme les autres par cette vague de violence frénétique, il sera bien malgré lui le héros d’une situation qui le dépasse. Graphisme impeccable, violence exacerbée, intégrisme et traquenards se succèdent avec un rythme cinématographique, démontrant des caractères poussés à suivre un idéal ou poussés à survivre. Lorsque la question de tuer au nom de Dieu se pose, les avis divergent. Le scénario alterne lumière et ténèbres, instants d’espoir et de désespoir. Fidèles à la leçon d’Histoire apprise sur les bancs d’école, l’auteur et le dessinateur cisèlent un récit secondaire qui fait la part belle aux tempéraments, aux passions et aux espoirs. Malheureusement, cette période de barbarie et d’obscurantisme nous rappelle des faits actuels condamnables et qui mettent en péril la collectivité. Ed. Les arènes - 269 pages Sam Mas

L’EMPIRE : UNE HISTOIRE POLITIQUE DU CHRISTIANISME Le moyen-âge chrétien n’a pas été pavé que de bonnes intentions. L’Histoire est là pour nous rappeler les exactions commises au nom de Dieu et de l’Eglise. Croisade, inquisition, tortures , … rien n’a été épargné à la population. Sodome et Gomorrhe (XIIIe-XVIe siècle), deuxième tome de la série, met en scène l’horreur au quotidien. Ce roman graphique entrecroise l’histoire divine, le souffle de Satan et une actualité ou le fer des armes se croise. On y retrouve également les Borgia dont la décadence se profile, l’œuvre de Michel-Ange, la création des premières universités et une série d’idées nouvelles qui émergent un peu partout. Avec un zeste d’humour, une certaine distanciation, de la débauche sexuelle et de la violence qui s’exacerbe, cette saga est le fruit de plus de vingt années de recherches pour accoucher d’un travail soigné, précis et richement documenté. Une manière de découvrir le côté sombre de l’Eglise et qui propose une vision peu ou mal connue du christianisme, que l’on soit croyant ou non. En trois tomes, il s’agit enfin d’une leçon qui nous rappelle le passé sans qu’on soit fier de celui-ci. Le challenge était de taille et l’exercice est plutôt bien réussi, évitant les digressions et les raccourcis. Ed. Les arènes - 176 pages Sam Mas


LUCIE LUMIÈRE Au départ, elle avait le profil d’une Cosette, enfant de l’Assistance placée dans une famille d’accueil, fillette mal aimée et à peine tolérée. Néanmoins, Lucie refuse la fatalité et adore courir dans les champs avec un gamin de son âge. Vive, intelligente et confiante en l’avenir, elle sait qu’elle aimerait écrire et vivre de son talent. En cette année 1963, elle musarde en observant les habitudes du village fiché dans une Auvergne millénaire, soumise aux caprices des saisons. La famille qui l’héberge a fait fortune dans la culture de l’ail. Avec finesse, Gérard Georges décrit le quotidien de la vie campagnarde, le labeur aux champs et les senteurs qui émanent d’une nature non polluée. Il s’attache également à retranscrire une époque révolue, où chaque journée s’égrenait loin de la modernité qui dévore chaque existence. Enfin, il nous parle d’une fillette qui grandit lentement et dont la liberté et la détermination en font une femme forte, consciente de ses atouts et capable de s’assumer dans une société où les filles n’étaient pas encore totalement les égales des garçons. « Lucie Lumière » se veut un beau roman initiatique qui parle du passage de l’enfance à l’âge adulte et nous transmet un bonheur contagieux. Une manière de faire comprendre que la réalité n’est jamais une fatalité et que l’espoir existe. L’auteur souligne volontiers les détails pour nous faire partager des émotions qu’il distille de manière à la fois simple et sensible. Ed. Presses de la Cité – 298 pages Daniel Bastié

LES PARFUMS D’IRIS Le monde de la parfumerie est un écrin dans lequel évoluent des nez toujours prêts à lâcher de nouvelles flagrances. Hippolyte fait partie de ces passionnés qui maitrisent à la perfection les essences et qui lisent dans la nature comme dans un livre ouvert. Il rêve de transmettre son officine à Iris, sa fille. Pourtant, contre toute attente, il meurt empoisonné. Avec le temps qui passe, la jeune femme est devenue à son tour une spécialiste des odeurs et sa réputation commence à s’établir parmi les professionnels. Elle se rend également compte qu’elle n’a jamais vraiment connu son père, tout en demeurant conscience de son génie. Alors qu’elle tente de découvrir les motivations de l’assassinat de ce dernier, elle fait la connaissance d’Armand, héritier d’une prestigieuse lignée de parfumeurs à la tête de la firme Dorian. Séduite par le beau chef d’entreprise, elle accepte de travailler pour lui et vient s’installer à Gasse, même si les dernières paroles de son géniteur restent toujours fichées en elle : « Ne t’approche jamais de la famille Dorian ! » Florence Roche signe un roman galvanisé de senteurs, de mystère et de suspicion. Plutôt que de broder une chronique, elle use de la mécanique du thriller pour remonter le fil d’une enquête insidieuse qui apporte moult rebondissements. Afin de ne jamais étioler le récit, elle dresse des chausse-trappes et réserve des surprises qui se présentent là où on les attend le moins. Née au Puy-en-Velay, l’auteure est passionnée d’histoire et a publié de nombreux ouvrages encensés par la critique, dont « L’école du lac » et « La réfugiée du domaine ». Des références ! Ed. Presses de la Cité - 400 pages Paul Huet


L’ANTICHAMBRE DU BON DIEU Une région hostile à une époque qui l’était tout autant. Nous sommes en 1859 et la misère règne partout. Pourtant, l’espoir naît de l’exploitation des mines et de la promesse d’un travail pour tous. A quelques kilomètres de là, Patou, le simple, vit avec sa grand-mère et son père dans un baraquement sans confort. Pour subsister, ils exploitent un champ d’endives. Un cheval nommé Chico fait office de seul compagnon. Pourtant, lorsque le chef de ménage décide de vendre l’animal, le jeune homme croit devenir fou. Inlassablement, il se met en quête du quadrupède et entreprend de le retrouver au fond des puits qui se creusent un peu partout dans le pays. Naturellement, le drame se profile. Emmanuel Prost plonge le lecteur dans un univers proche de celui de Germinal, avec des gueules noires, de la sueur pour supporter un travail à répéter sans répit et la mort pour les malchanceux. Quant au futur, il possède les traits d’un instituteur venu des Flandres pour alphabétiser les familles. Il y a surtout Isabelle, sa fille, qui irradie de beauté et qui ne laisse pas Patou indifférent. Ancré dans la réalité historique du Pas-de-Calais, ce roman se veut un hommage sincère et émouvant à nos ancêtres qui vivaient entre marais et champs aux sillons interminables et qui souhaitaient un avenir meilleur pour leurs descendants. Ed. Presses de la Cité – 320 pages Daniel Bastié

DES NOUVELLES DU MONDE La guerre civile a laissé d’énormes cicatrices et a décimé de nombreuses familles. Démobilisé de l’armée yankee, le capitaine Jefferson Kyle Kidd se met à parcourir la région pour exorciser ses démons. Afin de vivre, il effectue des lectures de journaux à voix haute. L’actualité évolue à toute vitesse avec l’arrivée de nouveaux migrants irlandais, le traçage d’une nouvelle ligne de chemin de fer et un volcan qui vient d’entrer en éruption. Malgré un âge certain, il sait qu’il doit aller de l’avant, à défaut de s’étioler. A Wichita Falls, il accepte de ramener aux siens une jeune orpheline dont les parents ont été massacrés par les Indiens. L’expérience lui souffle que le trajet sera long et semé d’embûches, mais il doit d’abord dompter la sauvage Johanna, rebelle de dix ans, bornée comme un groupe de mulets et aussi blonde que les blés. Pourtant, à force de se côtoyer, les sentiments se resserrent et font naître une amitié réciproque. Voleurs, Comanches, Kiowas et soldats endiguent leur route. Paulette Jiles raconte un récit initiatique qui s’inscrit dans un contexte hostile au sein de l’hiver 1870. On songe forcément un peu à « True Grit » et au personnage de Rooster Gogburn qui trimballe son passé comme une succession de fantômes. Au lieu de sombrer dans les poncifs du western hollywoodien, l’auteure dresse le portrait de deux exclus et propose un voyage littéraire plein de surprises, de sensibilité et d’acuité. Elle parle également de valeurs telles que l’amitié, le sens de l’honneur et le respect des animaux. Il s’agit enfin d’une histoire d’apprentissage. Elevée par les membres d’une tribu et libérée contre rançon, la gamine a perdu ses connaissances de l’anglais, les rites et coutumes des blancs et se trouve confrontée à une société dont elle doit tout réapprendre. Ed. La Table ronde – 240 pages Amélie Collard


INDÉLÉBILE Magdalena n’est pas une enfant ordinaire. Elle tient le don de traduire les marques étranges que les gens possèdent sur leur peau et qui racontent le cours de leur existence. Petite, elle ne sait pas quoi faire de ces informations ni à qui en parler. Et si tout un chacun possédait la faculté de faire de même ? Il lui suffit de retirer les lunettes de son nez pour se réfugier dans sa myopie et ne plus rien voir. A vingt ans, le décès d’une amie proche l’amène à se remettre complètement en question. Avait-elle eu la possibilité de modifier le cours des choses pour éviter le drame ? En quête de sa propre rédemption, elle choisit d’abandonner la région qui l’a vue naître et d’entamer un émouvant pèlerinage. De Paris à Londres, de Saint-Jacques-de-Compostelle à Vilnius, elle bat le pavé en quête de sens à greffer sur ses jours. Elle croise deux hommes blessés, poussés par une démarche personnelle. Si le premier a débarqué en France pour enquêter sur la mort de sa mère, le second porte sur le visage le nom de la jeune femme. Entremêlant plusieurs intrigues, Adelia Saunders signe un premier roman qui conjugue secrets de familles, cicatrices enfouies et initiation au monde qui refuse de laisser quiconque sur le banc de touche. Actes Sud – 394 pages Amélie Collard

JAB ! Il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un recueil de nouvelles signées par le Coréen Kim Un-su. Avec un joli sens de la formule, il nous décrit le quotidien de protagonistes animés par l’esprit de revanche, acculés à faire front et à laver le déshonneur dont ils ont été victimes. Le titre fait référence au coup de poing allongé en boxe ou direct du bras avant, à la fois rapide et non appuyé. Il ressort de chaque récit un ton décalé qui nous fait ressentir l’incompréhension ou le ressenti qui agite chaque personnage. Pourquoi lui et pas un autre ? De quelle manière remonter la pente et ne pas plonger dans le gouffre qui nous aspire ? L’occasion de découvrir un étudiant mortifié par un enseignant, une victime d’agents secrets, des braqueurs coincés dans le coffre de la banque qu’ils venaient cambrioler et un narrateur affolé par le suicide d’une amie de jeunesse. Afin de donner corps à ces histoires moyennement brèves, l’auteur use de l’humour avec virtuosité et démontre que l’intérêt naît autant du récit que du style. Ici, un exercice qui n’a rien d’académique et qui circonscrit la malice d’un des écrivains surdoués de la littérature asiatique. Ed. Serge Safran – 212 pages Daniel Bastié


TRIPTYQUE DE L’INFÂMIE Trois artistes protestants deviennent les témoins et les interprètes des exactions commises au nom de la foi religieuse et de la quête éperdue de richesse. Avec un texte foisonnant et poétique, Pablo Montoya nous offre une fresque qui fait surgir la beauté du chaos, la lumière des ténèbres. Le XVIe siècle n’a en rien été celui de toutes les accolades. Toujours prompts à croiser le fer, les hommes se sont échinés à guerroyer pour la gloire de Dieu ou celle de leur monarque. Ce roman au contenu brûlant nous parle d’ambition et des forfanteries qui lui font diligence. Rien ne s’obtient par la diplomatie et ce qui doit être pris l’est par la force. Confrontés aux exterminations massives comme à la récente découverte de l’Amérique, le cartographe Jacques Le Moyne, le peintre François Dubois et le graveur Théodore De Bry tentent de survivre dans une société de plus en plus hostile. Grâce à leur talent, à leurs relations et à leur volonté, ils cherchent à résister en s’opposant à ce qui ressemble à un mauvais rêve pour se réveiller libres d’aller et venir sans avoir à s’inquiéter de quoi que ce soit et mener l’existence paisible à laquelle ils aspirent. L’infamie est également le sillon qui pave l’enfer de tous les sévices. Ed. du Rocher – 464 pages Paul Huet

SAINT EXUPÉRY DANS LA GUERRE Quel rôle Saint Exupéry a-t-il joué dans la guerre ? Voilà le propos du dernier ouvrage d’Alain Vircondelet, qui s’attache à délier le vrai de la légende et à remettre les choses en place. Beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet, mettant en retrait l’auteur célèbre pour s’attacher à l’homme saisi dans l’urgence d’un conflit qui a mis à mal l’humanité. Accusé à tort de collaborer avec le gouvernement de Vichy, on sait que l’écrivain a pris part aux combats aériens sans jamais fléchir. Il a également été rapporté que la résistance tout comme le général de Gaulle le méprisaient. Comment est-on arrivé à cette situation ? Loin des contre-vérités, cet épais volume cherche à rétablir l’honneur d’un soldat mort lors d’une ultime mission, désabusé par le mépris dont certains l’affublaient. C’est le portrait d’un être pressé par les contingences et blessé que cet essai ausculte, dont l’angoisse était profonde. Face à ses dilemmes personnels, il n’a jamais cherché à devenir un surhomme ni à fuir le quotidien. En visionnaire éclairé, il était parfaitement conscient du désastre de la société et du monde qui s’étiolait. Dès les années 30, il témoignait de l’échec de toutes les valeurs morales et se réfugiait dans l’écriture comme viatique. Au fil des pages, on découvre un homme en fuite perpétuelle, ravagé par ses démons et au parcours chaotique. Bien sûr, il a été immortalisé par ses romans et « Le Petit Prince » pérennise son souvenir auprès de nombreuses générations. « Saint Exupéry dans la guerre » apparaît comme une clé de lecture de son œuvre, sans spéculations et qui prouve la ténacité, la fierté et la part d’héroïsme d’un citoyen qui s’est mis au service de valeurs auxquelles il croyait intrinsèquement. Ed. du Rocher -242 pages Daniel Bastié


RÉVEILLE LA FILLE GÉNIALE QUI EST EN TOI Ce qui importe dans l’existence est de se sentir forte dans ta tête et dans ton corps. Bref, de positiver ! Chaque adolescence a le droit d’être ce qu’elle espère et de s’épanouir dans un monde pas forcément hospitalier. A quoi sert-il de se connaître ? Tout simplement à avancer et à voir le bon côté des choses. Pour y parvenir, pas de blabla mais une kyrielle de conseils, de tests et de quizz pour renforcer le bien-être, l’optimisme et la confiance. Adopter la positive attitude n’a rien du pari impossible ni du challenge incontournable. Il ne s’agit pas non plus de devenir une super-héroïne ni de se faire aimer par toutes et tous. On ne le répètera jamais assez : la fin des pensées négatives s’entretient et permet de profiter de chaque minute, d’étoffer ses relations et de cueillir le présent sans s’inquiéter du lendemain. A l’aide de jeux, de petits questionnaires à compléter, de dessins à réaliser et de tutos cuisine, chacune fait le bilan. Voilà une manière légère et ludique de révéler sa personnalité et de ne plus baisser les bras. Non à la procrastination et aux idées sombres ! Un credo qui mérite d’être suivi pour ne pas rater le coche de ses envies et voir ses qualités mises en avant. S’accorder des moments d’attention et de présence active peut permettre d’atteindre la sérénité. Un livre amusant, même s’il ne s’agit pas de la panacée universelle. Le bonheur se forge lentement et sans contraintes extérieures. Un livre en priorité réservé aux jeunes, même si sa lecture n’est pas interdite aux aînées. Ed. Flammarion Jeunesse – 96 pages Amélie Collard

LES PROMESSES DE L’ÂGE Vieillir n’est pas forcément une fatalité et chaque tranche de vie possède son lot de félicités. Le tout consiste à aimer le quotidien pour ce qu’il apporte et à ne pas se replier sur le passé. A vingt ans, on songe forcément autrement. Accepter les rides et les cheveux qui blanchissent est l’attitude positive à adopter pour demeurer au meilleur de soi, même si certains artifices peuvent doper l’image qu’on renvoie. Il convient surtout de ne pas vieillir n’importe comment et d’assurer sans heurts cet état. Si la santé est un des paramètres primordiaux, l’essentiel du travail s’effectue au niveau du psychisme. On évolue et on ne peut d’aucune manière revenir en arrière. On peut parfaitement prendre de l’âge et rester séduisante. Vieillir ressemble à un challenge qui implique de vivre pleinement et de profiter de tout instant. La chose n’a rien d’impossible. Perla Servan-Schreiber témoigne de cette attitude, même si elle ne nie pas avoir consenti certains renoncements tout en plongeant dans des moments de découvertes intenses. L’existence n’est pas un flux tranquille et chacun passe d’une étape à l’autre sans en avoir réellement le choix. On le sait, la véritable éthique implique de faire face aux épreuves, de ne pas s’étioler dans les lamentations et d’accepter ce qu’on devient. Les pigments de la vie possèdent une teneur qui ne s’effacent que lentement et il importe de ne jamais l’oublier. Une leçon émane de ces pages : rester jeune fait partie des défis impossibles à tenir et vivre fait partie du prolongement de tout ce qui a été entamé au préalable, bâti au fil des décennies passées. Ed. Flammarion -229 pages Sylvie Van Laere


IRIS APFEL – ICÔNE MALGRE MOI Iris Apfel est une icône et, malgré ses 97 ans, continue de défier la chronique avec ses extravagances et une énergie contagieuse au point qu’on en est arrivé à oublier qu’elle a été jeune et qu’elle s’est intéressée à la mode et au design en compagnie de son époux aujourd’hui décédé et duquel elle a gardé le patronyme. Proche des cent ans, il n’a jamais été question de renoncer et, à l’heure où d’autres profitent d’une retraite bien méritée, elle se livre dans un ouvrage à son image, haut en couleur, impertinent et finalement fort drôle qui se veut à la fois une réflexion sur le monde qui évolue mais également sur les bonnes manières. Un concept qui lui fait dresser les cheveux sur la tête car, selon elle, rien ne peut brider l’originalité et la créativité. Chaque page fourmille de souvenirs personnels, d’anecdotes et de clichés inédits (dont plusieurs immortalisés par de grands noms de la photographie) D’entrée en matière, elle pose le ton : « Je refuse de devenir une vieille schnoque et je me suis décerné le record de l’adolescente la plus âgée au monde bien décidée à ne rien modifier d’un iota. Tout un programme ! Son succès, elle le doit essentiellement à la création de la société de textile « Old World Weavers », fréquentée, entre autres et autrefois, par Greta Garbo et Estée Lauder. Une autobiographie pleine de sincérité, qui s’achète comme un vadémécum pour étinceler en société. Ed. Michel Lafon – 174 pages Amélie Collard

ET SI TU ÉTAIS UNE ABEILLE ? En compagnie de Didier Van Cauwelaert, le monde de la ruche vous deviendra aussi familier que le vôtre. Il a été écrit que le jour où les abeilles disparaitront, l’humanité mourra. Citation qui revient à souligner le rôle vital de celles-ci pour notre planète. Cet ouvrage propose de devenir soi-même un insecte et de partager la vie trépidante de ses copines. Fort vite, on constate que la communauté s’affaire à des tâches hétéroclites : nourrir les larves, nettoyer, ventiler, construire les alvéoles, empêcher les intrus de se faufiler dans la colonie, butiner à l’extérieur, indiquer où se situent les meilleures fleurs pour y récolter le pollen, etc. Bref, leur existence n’a rien d’un conte de fées ou d’une existence bucolique. Au fil des pages, on apprend également que les abeilles existent depuis plus de cent quarante millions d’années. Didactique et ludique, ce livre se veut une promenade loin du confort des habitudes humaines et s’apparente à une descente en apnée dans une entreprise complexe qui turbine au rythme des saisons et qui, depuis toujours, perpétue des gestes séculaires destinés à la sauvegarde de l’espèce. Ed. Michel Lafon - 126 pages Paul Huet


DE FLIC Á MÉDIUM La Bible condamne vertement toutes formes de divination. Le Lévitique promet même la lapidation à quiconque qui s’adonne ! Pourtant, aujourd’hui comme hier, plusieurs bravent l’interdit et pratiquent le spiritisme. Néanmoins, on ne choisit pas d’entrer en contact avec les défunts sans conséquences, même s’il convient de discerner le vrai du faux et de tirer un trait sur les charlatans de tous bords, prompts à vendre de la poudre de perlimpinpin au quidam. Virginie Lefebvre est une femme qui entend la voix de ceux qui ne sont plus et qui a été confrontée à ce phénomène depuis longtemps. Par « ça », elle désignait l’entité qui lui murmurait à l’oreille et dont les propos résonnaient dans son crâne. De culture catholique, elle savait que la prière était le viatique pour s’entretenir avec les disparus. Happée par une pression difficile à repousser, elle est devenue médium et, depuis qu’elle exerce, n’hésite jamais à adresser certains de ses consultants à des psychologues, afin de les aider dans leur phase de deuil, consciente de ses propres limites et poussée par son honnêteté. Bien sûr, dialoguer avec les disparus ne reste pas sans conséquence sur la vie privée. La perception de l’entourage fluctue selon les tempéraments et les idéologies. Il apparaît enfin que cette activité n’a jamais été sanctionnée par un diplôme et qu’aucun cahier des charges n’est imputé à celles et à ceux qui s’adonnent à la profession. Puisse ce livre vous convaincre ou non, il entrouvre la porte de la réflexion sur l’au-delà. Pour l’auteure, la chose demeure une évidence : la vie se poursuit après la mort. A chaque lecteur d’argumenter en faveur ou en défaveur des arguments développés. Ed. Michel Lafon – 222 pages

FACILE Qu’est-ce que la facilité ? Une baisse de régime, une abstinence à l’effort, un renoncement ? Enormément de personnages insignes savent que rien ne s’obtient dans la procrastination. La vie est un chemin qui nécessite de l’effort, de l’intelligence, voire de la ruse. Avec élégance, ce livre convie le lecteur à maîtriser les paramètres d’un mieux se partager l’espace dans la société, en se baladant dans les secrets de la vie facile, sans pour autant sombrer dans les redondances ni la paresse. La technique implique de se remettre en adéquation avec le monde qui nous entoure et à trouver un juste équilibre entre nos envies et le possible, sans frustrations ni renoncements. Bref, trouver la bonne position ! Les arts, le sport et la gastronomie fournissent d’excellents exemples de réussites : Yannick Noah, Zinedine Zidane, Hélène Grimaud, Françoise Sagan. Rien n’est plus ardu que de se mettre à la tâche, de commencer une activité. Dans quel ordre entreprendre une activité ? De quelle manière la mener ? La facilité n’a jamais été un concept, mais un sentiment d’être. Un art qu’on entretient et qu’on développe. Il s’agit également d’une position pour se mettre à l’aise, trouver le socle de son destin. Enfin, il importe de réfléchir à la manière d’atteindre ses objectifs, sans se laminer et sans phagocyter les autres. Pour en finir, Ollivier Pourriol invite le lecteur à se lever et à faire un pas sans réfléchir à rien et sans hésiter. Uniquement pour prendre conscience d’exister et de respirer. Ed. Michel Lafon - 253 pages Sam Mas


APPROCHE DE L’AUBE Thierry-Pierre Clément vit à Bruxelles, est poète et croit en la richesse de la langue. Avec des mots, il cisèle des instants, des impressions et des atmosphères. Il éveille des cheminements chargés de vie, d’angoisse, d’illuminations et d’espoirs. Chaque poème est baigné de lueurs et invite à une espérance profonde, qu’elle soit concrète ou à venir. Elle ne vient pas à l’individu. Au contraire, chacun doit tendre à s’en approcher. Le fil qui relie ces perles d’instants vécus, imaginés ou espérés reste celui de la quotidienneté, avec son cordon de lumière qui se pose lentement sur les choses et nimbe les gens sans jamais les éclabousser ni contraindre à quoi que ce soit. Du coup, ce recueil baigne dans une certaine spiritualité attendue par le veilleur immobile, impatient d’une rencontre, d’un dialogue discret ou d’un chant murmuré. Il s’agit surtout d’instantanés éphémères où les choses vibrent avec lenteur. L’émerveillement se trouve naturellement au rendez-vous, avec un itinéraire qui parle du temps qui sourd, des objets qui se meuvent, des rayonnements qui fluctuent et des tracés qui modifient l’acuité du regard. Simplement une invitation à nous tourner vers le beau et le simple et à métamorphoser notre perception sur ce qui nous entoure. Ed. Ad Solem - 119 pages Daniel Bastié

LE VOISIN DE LA CITÉ VILLÈNE Elodie Wilbaux nous livre un témoignage qui arrache des larmes, fait dresser les poings et pousse à la révolte. Aujourd’hui, dans notre société moderne, des prédateurs sévissent et font subir mille tourments aux enfants incapables de se défendre ou d’aller se confier aux adultes, cloisonnés dans une spirale d’incompréhension, de terreur et de culpabilité. Ces hyènes sont des quidams animés d’instincts pervers, qui violent des gosses pour calmer une pulsion, par vice ou égarés dans une sphère de folie. Entre 1985 et 1994, la cité Villène est devenue le décor des maraudages d’un pédophile. Devenus adultes, les gamins ont dû vivre dans la résilience puis, pour en sortir, ont fini par exprimer leur douleur, leurs meurtrissures et leurs cicatrices. L’auteure a recueilli leurs témoignages, en promettant l’anonymat le plus complet. Dès lors, on l’a compris, il s’agit d’un livre destiné à pointer une problématique qui a trop longtemps fait l’objet d’un déni, avant d’être assimilée aujourd’hui à un crime. Ecrivaine belge qui vit actuellement en France, Elodie Wilbaux raconte avoir été elle-même le centre des intérêts mal placés d’un professeur pervers narcissique. Une histoire déposée par écrit pour aider d’autres à soigner leurs blessures … Ed. M.E.O. – 172 pages Sylvie Van Laere


UN ETE IMMOBILE Jésus-Noël est régulièrement amené à se promener sur une plage déserte d’Ambleteuse. Totalement par hasard, il découvre les jeux de baignade d’Amelle et ne parvient pas à détacher son regard de cette dernière, au risque d’être crédité de perversité. La marée est là pour l’enivrer, le vent qui souffle également. Le temps s’effiloche en faisant qu’une heure paraît devenir quelques minutes fragiles. L’homme se surprend à demeurer suspendu au lieu de rentrer chez Mireille, logeuse qui l’héberge, et à se mettre à rédiger les articles et le livre qu’il s’est promis d’écrire. Jusqu’au jour où Amelle disparaît, livrant à l’étranger un journal intime avec énormément d’indices, afin de l’inciter à retrouver sa trace. Secondé par Mireille, il se lance dans l’entreprise, certain de mener la tâche à la perfection. Avec un talent de conteur, Claude Donnay observe la vie et suscite l’émotion dans les petits riens qui la parsèment. Il vit toujours dans la vallée mosane, à Dinant, et est un auteur prolifique bien connu pour ses plaquettes de poésie et sa participation à diverses revues littéraires. Ed. M.E.O -296 pages Sam Mas

LA PASSION SELON SAINT-MARS Reconstituer la Passion de Jésus dans le cadre de la prochaine fête pascale, voilà le défi que se sont lancé les habitants du village Saint-Mars, oublié de tous depuis la fermeture de la carrière qui faisait vivre la région. Alors qu’il s’agissait d’un pari entre joueurs de cartes du bourg, l’aventure prend rapidement une dimension symbolique bercée par l’antagonisme bien connu qui oppose le curé Stanislas et l’instituteur, libre-penseur et laïc reconnu. Toutefois, il convient de ne pas se méprendre, Gérard Adam ne nous refait le coup de Don Camillo et Pépone. Avec beaucoup d’intelligence, il ausculte l’âme des gens et nous montre de quelle manière ils sont amenés à faire corps unique pour concrétiser une idée destinée à animer les environs davantage qu’à prouver leur ferveur chrétienne. Autant que le charme des descriptions, on apprécie le travail d’introspection de l’auteur, qui stimule la réflexion et qui avance un message finalement fort utile en ce siècle troublé : ensemble, on fait toujours mieux que seul ou l’union fait la force ! Ed. M.E.O. – 202 pages Daniel Bastié

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Bruxelles Culture 15 octobre 2018  

Bruxelles Culture 15 octobre 2018