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BRUXELLES CULTURE 15 mai 2018 Brussels Diffusion asbl Contact et abonnement : pressculture4@gmail.com

RENCONTRE : NICOLAS GÉAL (TOONE VIII)


RENCONTRE : NICOLAS GÉAL (TOONE VIII) Les marionnettes plaisent de plus en plus. Elles sont l’écologie du monde du spectacle, le retour au signe simple et évident. Voilà ce qu’écrivait Michel de Ghelderode (1898-1962) qui, toute son existence, a été féru de marionnettes et de masques. Depuis, le public continue de s’intéresser et d’affectionner l’univers des pantins de bois ou de chiffon. Au cœur de la capitale, le Théâtre royal de Toone pérennise une tradition séculaire. Rencontre avec Nicolas Géal, celui qui est actuellement l’âme et la chair de cette enseigne atypique. Comment devient-on manipulateur de marionnettes ? Concrètement, on apprend sur le tas. En Belgique, il n’existe pas d’école pour devenir marionnettiste. La plus proche se trouve à Charleville-Mézières, de l’autre côté de la frontière. Comment se déroule l’enfance d’un garçon qui est le fils de José Géal alias Toone VII ? On vous imagine dans les coulisses, occupé à assister aux représentations, du rêve plein les yeux. On pourrait comparer ma jeunesse avec celle d’un enfant du cirque. Si ce n’est que le théâtre possède un lieu fixe et que ses membres ne parcourent pas les routes pour aller dresser leur chapiteau à l’autre bout du pays ou à l’étranger. A la fin de mes études classiques, je suis entré au Conservatoire de Bruxelles pour acquérir une solide formation de comédien. Vous êtes issu d’une lignée de gens du spectacle. A quel âge avez-vous su que vous succèderez à votre papa ? Je suis né entouré de marionnettes. Mon père vivait pour et par son théâtre. A plus de quatre-vingts ans, il a toujours conservé cette passion. Tout petit, je me suis retrouvé dans la salle de représentations et dans les coulisses, alors situées au rez-de-chaussée du bâtiment actuel. Dès douze ans, j’ai commencé à remplacer au pied levé l’un ou l’autre qui devait s’absenter pour ennuis de santé, vacances ou convenances personnelles. J’ai vraiment vécu une jeunesse de saltimbanque, tout en poursuivant un cursus scolaire traditionnel. Fort vite, j’ai été polyvalent : tenir la caisse, servir au bar, manipuler une marionnette, jongler avec les voix. Au fond de moi, je savais que je lui succèderais. Que signifie le patronyme Toone ? Toone est le diminutif d’Antoine. Au milieu du XIXe siècle, le premier Toone s’appelait Antoine Genty et il avait ouvert son théâtre dans les Marolles. On raconte qu’il était carrossier et qu’il était analphabète. Il amusait le public avec des farces plaisantes. Les gens n’allaient pas pour découvrir des pièces du folklore ou pour entendre le dialecte bruxellois, puisqu’ils parlaient tous ce patois. Ils allaient voir des histoires distrayantes et des blagues plus ou moins improvisées. Les théâtres ayant pignon sur rue étant beaucoup trop onéreux pour leurs moyens. Quelle est l’origine des spectacles que vous présentez ? Certaines pièces sont relativement anciennes et font partie du fonds de Toone. Grosso modo, le répertoire s’inspire d’un événement lié au passé de notre nation (« La révolution belge », « Napoléon à Waterloo », « Le lion de Flandre ») ou parodie des standards de la littérature internationale (« Roméo et Juliette », « Hamlet », « Le Cid », MacBeth », « Faust »). Depuis peu, nous avons créé des pièces plus modernes, axées sur des récits fantastiques tels que « Dracula » et « Docteur Jekyll et Mister Hyde ». Il faut savoir qu’on n’adapte pas tout et n’importe quoi. De nombreux titres sont protégés et les ayants droit regimbent à l’idée qu’on s’empare de leur trésor. Ils se font évidemment un plaisir de réclamer leur dû ou d’interdire toute transposition.


Participez-vous à l’écriture ou à l’adaptation des spectacles ? Je participe à la mise par écrit de certaines pièces. Question d’avoir le contrôle et d’imposer le ton juste. Il s’agit de marionnettes et non d’acteurs en chair et en os. Le rythme doit être plus percutant, sans longues tirades. On vise l’efficacité et le raccourci. Quel public rencontre-t-on chez Toone ? Il n’existe pas de profil type. A côté des habitués, on trouve des touristes, des curieux, des étudiants, des familles. Attention, on ne se situe pas dans le domaine du théâtre de la petite ou de la moyenne enfance, contrairement à la troupe du Ratinet, du Péruchet ou de Guignolet qui s’adressent aux moins de dix ans. Le ton est adulte et on part toujours d’un répertoire qui échappera totalement aux plus jeunes. On ne lit pas Shakespeare ou Corneille à huit ou à neuf ans ! Pour inciter les lecteurs de Bruxelles Culture à venir assister aux représentations, quel spectacle recommandez-vous pour faire connaissance avec votre théâtre ? Il n’y a pas vraiment de pièces meilleures que les autres. Bien entendu, j’ai des préférences, mais elles restent totalement subjectives. A priori, n’importe laquelle peut faire office de mise en bouche. Où sont fabriquées les marionnettes et de quel type s’agit-il ? Les marionnettes sont conçues par des artisans indépendants les uns des autres, qui vont du menuisier à la couturière. Les têtes sont aujourd’hui réalisées dans un alliage de synthèse alors que, autrefois, elles étaient sculptées en bois (pour les méchants qui reçoivent des claques !) et moulées en plâtre (pour les gentils qui n’en reçoivent pas !). Les bottes sont toujours en carton et le corps est rembourré avec de la paille ou du papier journal. Il s’agit de marionnettes à tige, avec un crochet planté dans l’occiput. Etes-vous conscient que vous faite partie du patrimoine de la capitale … presque au même titre que l’Ommegang et le Meyboom ? Quel effet cela fait-il ? Ne sentez-vous pas une espèce de responsabilité peser sur vos épaules ? Plus que le maintien du folklore, je veux un théâtre vivant, capable de présenter des spectacles de qualité, selon mes critères. Le parler bruxellois est parallèle. Sans bon récit, le public ne revient pas. Plusieurs célébrités ont collaboré avec votre théâtre. Le pianiste virtuose Pierre-Alain Volondat et, parmi beaucoup d’autres, le scénographe Thierry Bosquet, cela vous apporte-il une crédibilité à l’heure ou certains politiques entendent revoir la distribution des subsides ? C’est parfait pour le côté dikkenek ! Sérieusement, il s’agit d’une reconnaissance du travail de toute une équipe sur le plan national. Récemment, la famille royale au grand complet nous a fait l’honneur d’assister à une représentation. Le prince Laurent est également féru de nos créations. Pour fonctionner, le théâtre doit compter sur une série de collaborateurs ? Combien sont-ils et quelle est la fonction de chacun ? Aujourd’hui, nous tournons avec six manipulateurs qui actionnent tiges et ficelles. Quant aux voix, je campe vocalement tous les personnages, en passant par toutes les tessitures. Mon papa vient encore de temps en temps se prêter au jeu et prendre le relais.


Dans une ville internationale et de plus en plus multiculturelle, ne craignez-vous de voir le patois de Bruxelles disparaître progressivement ? La volonté de supprimer les accents et les patois pour parler le « bon » français et le « bon » néerlandais a été politique, avec pour corollaire de briser les dialectes avec, à la longue, le risque de les oublier. Pour ma part, je ne crois pas que le danger soit immédiat mais, avec les années qui passent, il existe. Hormis chez Toone, où entend-on encore parler le bruxellois ? On entend toujours la voix des Marolles au théâtre avec « Le mariage de mademoiselle Beulemans » et « Bosseman et Coppenole », mais aussi grâce aux nombreuses associations qui veillent à sa pérennité. Dans nos locaux se tiennent les réunions de l’Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois (ADIPB). En tant que echte Brusselleir, quelles bonnes adresses près de chez vous conseillez-vous à nos lecteurs ? J’affectionne particulièrement la rue haute, la rue Blaes et la place du jeu de Balle. Pour beaucoup, il s’agit du cœur de la capitale. Autrefois populaire, voire miséreux, les Marolles sont en train de devenir de plus en plus huppées, tout en restant un endroit extrêmement sympathique propice à la convivialité. A cela, on peut profiter de ses nombreuses terrasses pour boire une excellente bière ou aller chiner au Marché aux puces. Dans une dizaine d’années, voyez-vous le théâtre de Toone évoluer ou restera-t-il tel qu’il est ? Vous le savez sans doute, le théâtre de Toone bénéficie d’importants travaux d’agrandissement. Cela va permettre de rapatrier toute la collection de vieilles marionnettes (plus de mille pièces !), ainsi que nos archives, et tout centraliser. On va surtout pouvoir étendre le musée. Quant au répertoire, il ne doit pas déroger à l’idée que les gens viennent pour découvrir des histoires. Tant que nous respecterons cette règle, il traversera les vicissitudes de notre époque sans trop souffrir de la crise. Plus d’informations sur le site www.toone.be Rue du Marché-aux-Herbes 66 - Impasse Sainte Pétronille - à 1000 Bruxelles Propos recueillis par Daniel Bastié


ESPACE ART GALLERY DÉMÉNAGE ! C’est fait ! Après plusieurs mois d’attente, le déménagement a été opéré. Direction : le cœur de la capitale, à un saut de la Grand-Place, du Manneken-Pis, à mi-chemin entre la gare du Midi et celle du Nord, à cinq minutes à pied de la Bourse, de la place Sainte-Catherine et à cent mètres de la place de Brouckère. C’est fait ! Le lieu est enfin prêt, avec ses locaux flambants neufs et son design moderne serti dans une bâtisse de caractère, qui a successivement servi de galerie artistique et d’atelier à une peintre de chez nous. A la recherche d’un nouveau lieu qui lui permet de s’agrandir, Espace Art Gallery a abandonné le quartier Flagey et ses étangs somnolents pour investir le poumon de la ville et ancrer son avenir là où se vit la culture, avec des chapelets de touristes qui se côtoient au quotidien, une activité foisonnante et les pulsations de la cité : cinémas, théâtres, restaurants, tavernes, quartiers typiques Saint-Géry et de l’Îlot Sacré. Porté par une décennie d’expérience dans le métier, Jerry Delfosse, patron de l’enseigne, sentait qu’il était temps de faire face à un nouveau défi et de se projeter vers l’avant. Face à la demande récurrente des artistes, il lui incombait de s’agrandir, soit en ouvrant une seconde galerie ou en déménageant. Après quelques hésitations parfaitement justifiées, il a opté pour la seconde solution, préférant tout remettre sur le tapis et se lancer dans un nouveau challenge. Quelques problèmes restaient à être réglés : ne pas quitter la capitale, avertir la communauté des artistes, s’assurer de la viabilité du projet, fédérer le public qui avait pris l’habitude d’assister aux vernissages successifs et qui, régulièrement, découvrait les expositions en cours. Partant du principe que Rome ne s’est pas bâtie en huit jours, il a investi un nouveau bâtiment en assurant tout un chacun qu’il ne comptait pas modifier d’un iota une formule qui a fait ses preuves depuis les débuts. Plus que jamais, il reste au service des exposants, continue de visiter les ateliers à la recherche de créateurs possédant une esthétique singulière et refuse toute étiquette, forcément restrictive. Ici, pas question de se limiter à une seule forme de représentation. Abstraction et figuration auront toujours le droit d’être accrochées aux cimaises. Comme unique boussole, le goût d’un patron qui aime l’art contemporain, qui se targue de le comprendre et qui fait de ses coups de cœur la vitrine de sa galerie. L’aventure continue pour longtemps ! Jusqu’au 3 juin 2018, vous aurez l’occasion de découvrir les travaux récents de Christiane Messiaen, Marie-Céline Bondue, Alain Pizon, Yann Argentin et Arnaud Cachart. Voyez toutes les informations concrètes et pratiques sur le site www.espaceartgallery.eu Rue de Laeken 83 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié

EXPOSITION : MAGRITTE - ATOMIUM MEETS SURREALISM René Magritte est présent à l’Atomium pour célébrer le soixantième anniversaire de l'édifice d’acier. L’occasion de pénétrer dans l’univers du plus fameux surréaliste belge et de s’investir dans ses créations, avec des œuvres agrandies en 3D. Cinquante ans après le décès de l’artiste, connu dans le monde entier, l'Atomium lui rend un hommage vibrant. A travers une expérience unique et immersive, quelques-unes de ses toiles les plus marquantes prennent vie, transformées en décor, et permettent aux visiteurs de faire connaissance avec une manière de s’exprimer entre fantaisie fantasmée et rêve. Le public est amené à déchiffrer des symboles, à interpréter des peintures, à chercher le message qui se dissimule derrière tel ou tel détail. « Magritte - Atomium meets surrealism » est à découvrir jusqu'au 10 septembre 2018 à l'Atomium. Plus de détails sur le site www.atomium.be Square de l'Atomium à 1020 Bruxelles Sam Mas


UN KET DE BRUSSELLES Je suis né à Bruxelles, j'habitais dans une strotje chère à Madame Chapeau. Tout près, il y avait une place qui s'appelait le Square des Héros : ça c'était un tof nom. Avec une grande statue d'une meï qui tenait sa tête comme ça dans sa main car elle était triste, je crois. Mais j'avais que cinq-six ans, hein, tu sais de rien à cet âge-là. Avec son bras plié, ça ressemblait à un grand nez. Moi je trouvais ça comique, ce grand nez jusque sur son genou. Le mercredi après-midi avec ma mère, on prenait le 28 pour aller en ville faire des courses. On débarquait devant le magasin "Neuf Provinces" et on enfilait la rue Neuve, ma mère au pas de charge et moi le pagadder trottinant derrière elle. Premier arrêt : le Sarma. Au premier étage, il y avait une cafétéria où elle me payait une couque au beurre avec du cacao. Puis, inspection de l'Innovation, avec son énorme hall qui montait très haut, sa verrière tout au-dessus, et les escalators !!! « Attention, en haut tu soulèves bien tes pieds pour sauter au-dessus de la grille, sinon tu vas prendre un poste et les gens vont rigoler de toi ». Quand on terminait le Bon Marché, on revenait par la rue Neuve vers les Galeries Anspach, dont on ressortait pour aller à la Bourse, puis au Priba de la rue des Halles. Les trottoirs surélevés présentaient deux marches, où les marchandes de citrons nous proposaient leur étal dans une main : trois citrons pour cinq francs, avec un regard de côté pour contrôler si un ajouën ne se baladait pas dans la rue. Il y avait aussi un rémouleur, avec son chariot tiré par un âne, dont les crottes couvraient les pavés. Enfin, nous reprenions le tram qui remontait la rue Marché aux Herbes vers la rue des Colonies où il y avait des magasins qui vendaient des casques comme les peïs dans Tarzan. Je rentrais à la maison flapigol ; j'ai compris alors ce que ma mère appelait : faire des courses. Georges Roland

BRUSSELS JAZZ WEEK-END Le Brussels Jazz Weekend est un nouvel évènement qui offrira aux nombreux amateurs de jazz une occasion de parcourir la ville aux sons enivrants, festifs et chaleureux du jazz belge et international. Aussi bien en plein air que dans de nombreux salles et bars, le public pourra déguster - gratuitement - une musique en pleine effervescence, le jazz sous toutes ses formes : du swing au bebop, des influences blues, rock ou musique du monde. Il est indéniable que le jazz belge connaît un plein essor avec des noms confirmés ayant une réputation internationale, ainsi que des jeunes talents prometteurs de la nouvelle génération. Un événement qui se déroulera du vendredi 25 au dimanche 27 mai 2018 à deux pas de chez vous. Découvrez la programmation complète sur le site officiel www.brusselsjazzweekend.be Sam Mas


THEÂTRE : LE LIVRE DE LA JUNGLE Quelle belle idée que celle d’adapter pour les planches le fameux recueil de nouvelles écrites par Rudyard Kipling voilà plus d’un siècle et de proposer une version très éloignée du dessin animé des studios Disney ! Du coup, on se rapproche beaucoup plus de la réalisation britannique due à Zoltan Korda (1942) avec Sabu et de celle de Stephen Sommers (qui date de 1994), avec des personnages de chair et un grand soin apporté au niveau de la reconstitution. Paru en deux tomes en 1894, « Le livre de la jungle » reste à ce jour l’ouvrage le plus célèbre de son auteur. Les nouvelles s’y succèdent dans un ordre pas forcément chronologique et présentent des saynètes de la vie dans la jungle indienne, où les animaux sont confrontés à la présence d’un enfant sauvage recueilli par une famille de loups. L’occasion pour l’écrivain, considéré par certains comme étant la voix de l’impérialisme ou du colonialisme britannique, d’évoquer plusieurs aspects de la société et de découvrir, via différentes situations, l’éducation d’un petit bout d’homme, les lois sauvages et les amitiés qui se nouent face au danger. Bien entendu, il peut s’agir de métaphores du monde des humains, où rien n’est vraiment aussi beau que plusieurs aimeraient le clamer tous azimuts. Loin de tout angélisme, Rudyard Kipling plante le décor de son action dans un lieu hostile, où Mowgli n’est pas forcément le bienvenu et où les uns redoutent les autres (le tigre Shere Khan promet d’éliminer celui qu’il considère comme une menace pour ceux de son espèce). Poussé à abandonner le seul foyer qu’il a connu, le protagoniste est amené à partir à la recherche du village des hommes, pour grandir auprès de ceux qui lui ressemblent. L’occasion d’effectuer un voyage qui l’amène à grandir et à se découvrir. A l’instar de tout apprentissage, il devra faire montre de courage et de persévérance. Autant qu’une parabole de la société de son époque, Rudyard Kipling a rédigé un livre qui parle de valeurs intemporelles, de vertus qui font que chacun trouve une place dans le monde au sein duquel il évolue et de sentiments forts qui façonnent les nœuds de l’amitié. Mise en scène par Daphné D’heur et Thierry Debroux, cette version ne pose aucune difficulté si on la compare à tout ce qui a été vu précédemment. Les comédiens se donnent corps et âme au rôle qui leur a été dévolu et sont parfaitement crédibles face à une jungle reconstituée en atelier. Il suffit de se rappeler certains spectacles précédents montés au Théâtre royal du Parc pour savoir qu’on ne rechigne pas à investir pour satisfaire le plaisir des yeux et à faire appel à une douzaine d’acteurs pour apporter du mouvement et de l’intensité à l’ensemble. Comme toujours, chacun excelle au poste qui lui a été assigné, au point de très vite oublier tout ce qui a été vu ailleurs et d’avoir l’impression d’une relecture d’un sujet –certes connu !- mais complètement retravaillé pour ne jamais sombrer dans la redite ni les poncifs. Il y a aussi ici le choix d’une mise en scène cinématographique, avec un gigantesque plateau, le désir de jouer avec la profondeur des décors, de faire intervenir la musique et les effets sonores, de proposer des émotions, de l’action, des combats et, finalement, d’embarquer chaque spectateur dans un spectacle complet qui marie exotisme, aventure et souvenirs de jeunesse. On ne peut évidemment pas parler de ce programme sans agiter la madeleine de Proust qu’il représente pour beaucoup. Enfin, le sujet a le pouvoir d’attirer les familles accompagnées d’enfants plus ou moins jeunes, désireux de voir en live Baloo, Bagheera, Kaa et Shere-Khan. On se situe en effet à des lieues des roucoulades assénées par le Disney de notre jeunesse. La véritable histoire de Mowgli se caractérise par une noirceur relative qui témoigne d’un monde désenchanté, où l’on préfère tourner le dos à tout ce qu’on a aimé et où on brûle son passé. Dans la jungle, le garçonnet ne chante pas ni ne danse avec son copain l’ours, il lutte simplement pour sa vie ! Un spectacle à découvrir jusqu’au 19 mai 2018 au Théâtre royal du Parc. Plus d’informations sur www.theatreduparc.be Rue de la Loi 3 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié


CONCERT : SHABO Avec « Shabo », on découvre le projet solo de la comédienne et musicienne bruxelloise Bénédicte Chabot. A travers un concert intime et drôle, elle adore jouer avec les mots, égratigner les poncifs et écorner les préjugés. Difficile de ne pas être séduit par cette artiste pleine de talent, qui passe tour à tour du piano au violon, de la guitare au micro et qui cherche à se rapprocher au plus juste des spectateurs. Elle construit son univers à partir de souvenirs (jamais nostalgiques !), de rencontres et d’amitiés qu’elle s’ordonne de respecter. Avec mille couleurs et de la spontanéité à revendre, elle se livre sans tabous et en toute franchise. Egalement actrice de théâtre et de cinéma, on a notamment pu l’applaudir dans « L’Opéra de Quat’Sous » de Bertolt Brecht, « Derniers remords avant l’oubli » de Jean-Luc Lagarce, « Le septième continent » de Thierry Janssen, « Le malade imaginaire » de Molière et « Faux British » d’Henri Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields. Depuis presque quinze années, elle est également chanteuse du groupe « Les Vaches Aztèques ». Retrouvez cette auteure-compositrice-interprète en performance live le samedi 26 mai 2018 à 17 heures à l’Eglise Saint-Roch (Métro Yser). Plus d’infos et réservations au 0498.6170.98 Chaussée d’Anvers, 52 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié

EXPOSITION : MOTIFS D'HORTA, ETOFFES ET PAPIERS DANS LES MAISONS BRUXELLOISES Les amateurs sont conscients de la révolution esthétique apportée par l’Art nouveau, qui s’est inséré dans toutes les strates de la création, marquant une étape importante à la fin du XIXe siècle et faisant des logements des lieux d’expérimentation, où les créateurs donnaient libre cours à leur talent. La création des papiers peints et d’étoffes a bien sûr été prise en compte dans les intérieurs conçus par ces architectes d’un genre différent, qui affirmaient leur foi dans un concept d’art global et abolissaient la hiérarchie entre les différentes expressions plastiques. Originalité des motifs et complexité des savoir-faire artisanaux, l’exposition organisée à la Maison Autrique apporte à ce patrimoine fragile la place qui lui est due dans l’histoire des formes. Découvrez cet événement jusqu’au 27 janvier 2019 de 12 à 18 heures. N’ayant rien emprunté à quiconque, Victor Horta a fait de ce lieu un bijou de son art, appelé à devenir beaucoup plus tard un but de visite essentiel pour tout passionné de son œuvre. Voyez tous les détails pratiques sur le site www.autrique.be Chaussée de Haecht 266 à 1030 Bruxelles Paul Huet


THEÂTRE : CHAPLIN Charlie Chaplin fait partie des icônes du septième art et ses films ont marqué l’enfance de tout un chacun. Génie du mine, réalisateur capable d’une authentique efficacité et créateur du personnage de Charlot, il a influencé une grosse partie des comiques actuels. Né à Londres en 1889, il a fait l’objet de toutes les vénérations et a connu une période d’insultes, qui l’a mené à fuir l’Amérique lorsqu’il a été accusé de sympathies communistes. Beaucoup de choses ont été racontées à son propos. A cinq ans, il a fait sa première apparition sur les planches d’un minable musichall. Remarqué par un producteur, il a embarqué pour les Etats-Unis et, fort vite, il y a imposé la silhouette d’un clochard aux godillots élimés. En quelques années, il a grimpé les échelons et est devenu un acteur en vogue. Afin de maîtriser totalement les courts-métrages qu’il mettait en scène, il a cofondé avec Mary Pickford et Douglas Fairbanks la société « United Artists ». Convaincu de la pérennité du cinéma muet, il a hésité avant de passer au parlant. Audelà d’un humour qui faisait mouche, ses scénarios se sont toujours teintés d’une critique sociale acerbe. Ancrés dans la réalité, ses films opposent le plus souvent l’homme à une société qui le broie. Tour à tour, il a dénoncé le taylorisme, le monde de la finance, une justice faite pour les riches et, à la vieille de la seconde guerre mondiale, la montée en puissance d’Adolf Hitler. Sans se vouloir une biographie au sens traditionnel du terme, Thierry Janssen, Jasmina Douieb et Othmane Moumen ont imaginé une fresque qui brasse l’humain et son œuvre dans un redoutable jeu de miroir et qui alterne successivement Charlie et Charlot. La difficulté a été de respecter l’homme et l’artiste et de conserver l’esprit de ses créations. L’émotion demeure donc la pierre de voûte du spectacle, avec un parti pris pour le rire et la tendresse. En remplaçant les dialogues par des séquences mimées et en jouant avec des références connues tirées de certains films, l’hommage frise la perfection. Grâce à un tempo réglé comme du papier à musique, le public vit un résumé de l’existence de l’acteur, passant près de quatre-vingts années d’existence en revue, découvrant le jeune homme un peu gauche, la star adulée et le vieillard contemplant ses réalisations, à la poursuite d’un art qu’il entendait toujours améliorer et travaillant sur la composition de scores originaux pour accompagner ses bobines. Il s’agit certes d’un raccourci, mais ô combien fascinant ! Sans chercher à plagier ce qui a été fait au préalable (on songe particulièrement au film « Chaplin » de Richard Attenborough avec Robert Downey Jr), l’équipe du Théâtre royal du Parc s’est échinée à faire œuvre personnelle, jouant avec le tempo, faisant appel aux ellipses, recréant des atmosphères 1900 et articulant l’action autour de scènes connues ou qui le sont moins. Sans jamais juger, cette pièce nous rappelle le rôle essentiel de l’homme au sein de l’industrie cinématographique, son génie intemporel et sa vie privée chahutée par de nombreux scandales, dont ses multiples divorces qui ont fait la une des médias. Othmane Moumen campe ici un Chaplin plus vrai que nature, bourré de contradictions et capable d’entraîner les spectateurs dans ses mondes poétiques d’un seul mouvement de l’avant-bras, en formulant un sourire ou en pratiquant la démarche tellement caractéristique de son double de cinéma. Philippe Tasquin, Michel Carcan, Bruce Ellison, Jo Deseure, Violette Pallaro et, parmi plusieurs autres, Victor Barco sont impeccables lorsqu’il s’agit de lui donner la réplique. La mise en scène de Jasmina Douieb s’attache à recréer un moment de fantaisie qui invite au rêve et à la nostalgie, tandis que la partition de Philippe Tasquin nous rappelle à quel point un bon compositeur est parfois indispensable pour scander l’action et lui apporter des nuances que les mots ne permettent pas toujours d’exprimer. Spectacle total, invitation au voyage, transposition poétique et incursion imagée dans les coulisses des studios, « Chaplin » est une pièce à découvrir avec délectation du 26 mai au 2 juin 2018 au Théâtre royal du Parc. Plus d’informations sur www.theatreduparc.be Rue de la loi 3 à 1000 Bruxelles Daniel Bastié


THEÂTRE : FISH & CHIPS Duel au sommet avec un binôme hautement électrique représenté par miss Fish et miss Chips, toutes deux amenées à se retrouver sous les projecteurs dans le cadre d’une fameuse émission culinaire suivie par plusieurs centaines de milliers de téléspectateurs et bouleversée par le départ en salle d’accouchement de la co-animatrice vedette. Seule face à un programme à assurer, la présentatrice appelle à l’aide. En désespoir de cause et faute de remplaçante disponible dans l’immédiat, la productrice décide de se retrousser les manches et de passer devant les caméras. Difficile d’oublier les vieilles rancunes tenaces et de feindre le grand amour lorsqu’on se déteste cordialement ! Malgré les sourires indispensables pour mimer la concorde, les premières remarques assassines ne tardent pas à être décochées. En direct, la lutte est ouverte et tous les coups (bas) sont permis. Sans stratégie établie, l’une et l’autre accumulent les vacheries et ne reculent devant aucune perfidie. Le thème du duo qui se haït n’est pas neuf, néanmoins Nathalie Penning et Nathalie Uffner parviennent à le renouveler joyeusement, jonglent avec les clichés et amènent une succession de séquences où le rire n’est jamais absent. La pièce repose sur un canevas classique et fait de l’œil à toutes les émissions culinaires qui fleurissent dans la petite lucarne. Après quelques ronds de jambes diplomatiques, Fish et Chips se lâchent pour le bonheur des spectateurs, qui n’en attendent pas davantage pour se décongeler les zygomatiques et passer une soirée agréable. Cette création est à découvrir jusqu’au 31 mai 2018 au Théâtre de la Toison d’Or. Plus d’infos sur www.ttotheatre.com Galeries de la Toison d’Or, 396-398 à 1050 Bruxelles Maurice Chabot

THÉÂTRE : PARIS MAI 68 - LE CHÊNE QU’ON ABAT Au lendemain de la mort du général de Gaulle, survenue en novembre 1970, André Malraux publie un ouvrage consacré à des conversations avec l’ancien chef de l’État dans sa retraite de Colombey-lesDeux-Églises. Son titre, « Les Chênes qu’on abat » est fort opportunément un fragment du poème de Victor Hugo consacré à la mort de Théophile Gautier. Image symbolique sinon de la mort de la fin de la toute-puissance. Vivant comme reclus depuis quelques mois dans sa retraite volontaire des lointains confins de l’Aube, le Général n’a pas survécu à son naufrage politique provoqué par la marée contestataire de Mai 68. Le chêne a été abattu… Définitivement lorsque la vie a suspendu son cours mais déjà une première fois dans la chaleur orageuse de Mai ; dépassé par une révolte étudiante qui a fini par enflammer la France toute entière avant de la paralyser dans une grève générale, décontenancé par le désamour qui semble s’être installé entre lui et les Français. Malgré l’aura de son image historique, deux fois sauveur de la Nation, convaincu de sa prédestination à conduire la France vers les sommets, il se retrouve quasi seul à l’Élysée à quelques centaines de mètres des bruits des émeutes successives. Presque coupé de tous, même de certains de ses ministres qui ne l’écoutent plus que d’une oreille distraite… De moins en moins en phase avec Georges Pompidou, son Premier ministre fort de son esprit libéral et de son sens de la négociation et de la concession pour régler la crise avec les étudiants d’abord, réouverture de la Sorbonne fermée par décision présidentielle et avec les syndicats ensuite, les accords de Grenelle. Dix ans, ça suffit ! De la rue, des échos lui parviennent. L’homme providentiel de Juin quarante est désormais un vieillard conspué. Une tragédie se joue sous les lambris dorés de l’Élysée. Tel le roi Lear, tragique héros de Shakespeare, le vieux souverain mesure que sa voix ne porte plus, que son image est ternie et que les Français ne l’aiment plus. Hanté par les fantômes de la Quatrième République qu’il a réduits au rancart, obnubilé par la toute-puissance du Parti communiste, la Connétable doute. Théâtral, il organise sa disparition pour vingt-quatre heures, le temps d’aller voir en Allemagne si l’armée d’occupation lui resterait fidèle au cas où l’émeute deviendrait révolution. Un spectacle à découvrir au Théâtre Poème. Plus de détails sur le site www.theatrepoeme.be Rue d’Ecosse 30 à 1060 Bruxelles


TOONE : RUY BLAES Sans flooskes et sans broubeler, Toone a décidé de donner une seconde vie au classique de Victor Hugo, un fameux faiseur d’histoires capable d’émouvoir tout en faisant bibberer chacun dans ses chaussettes. Avec « Ruy Blaes », il revient sur la fameuse aventure de Don Rostac, un drôle de castard du pays des castagnettes et de la sangria, disgracié et accusé d’avoir putelé la dame d’honneur de la Reine. Plutôt que d’ouvrir sa rottesmoûl, il préfère faire passer son valet de chambre pour son neveu Don César de Bazan, soi-disant revenu de Marrakech-les-Bains, et le fait introductionner auprès de sa majesté mon sire de la cour. Awel, quel ramdam ! Pauvre Soekeleir qui débarque avec son armure achetée à pouf ! Rien ne se passe comme prévu. Amoureux de la madamekke du roi, ce dernier ne pense qu’à activer son boentje au lieu d’obéir à son vieil hamelaaike de maître. Si les marionnettes n’ont pas la tête de Louis de Funès ni d’Yves Montand, elles nous invitent quand même à vivre la folie des grandeurs en 3D, avec de la swanze, une amourette qui se joue en stoemelinks et de la bisbrouille à tout-va. Tu dois pas être poète pour saisir les alexandrins nés dans les strotjes des Marolles plutôt qu’à Séville. Tout rime comme stoemp et potferdoem ou plattekeis et pottepeis. Plutôt que de sentir la tortilla, ce spectacle 100% de chez nous dégage une bonne odeur de frites et de lambic, avec toujours une petite phrase décalée pour faire rire ou sourire. En coulisses, Nicolas Géal se prête à toutes les voix, prouvant qu’il n’est pas bègue et qu’il connaît ses classiques. Pas facile de faire se plier en deux le public avec le texte de Victor Hugo, un cadeï pas spécialement réputé pour avoir écrit des romans humoristiques et faire se pouffer les snotneus dans la cour de récré. Si tu veux pas être traité de flâve, tu dois au moins avoir une fois dans ta vie droldement terne avoir lu « Les misérables » ou « Notre-Dame de Paris », des pavés qui accumulent toute la tristesse du monde. Dans le rôle principal, Woltje devient Ruy Blaes et joue les Don Juan de bazar, prompt à faire du kip kap avec ceux qui lui entravent la route du bonheur ou qui veulent l’empêcher de servir un bouquet de fleurs à celle qu’il aime. Tout ce brol fait de cette histoire un fameux melting-pot où les épées font clic-clac, où les dikkenekkes haussent les épaules et jouent les cadors, où les mokkes dandinent du popotin ou détournent les yeux avant de formuler : « T’as sûrement un secret pour être aussi vaillant, une fois ? » et où les zattekuls oublient jusqu’à leur nom. Pas de panique, l’histoire s’avale néanmoins comme une Mort Subite sans mousse et il ne faut pas forcément être domicilié à Meulebeek pour comprendre ce qui se joue sur les planches. Ma foi, si tu viens de Ouarzazate ou de Tiziouzou, tu auras peut-être un peu de mal à tout saisir. Mais, tu dois pas te formaliser, avec un petit diskionnaire et un mini machin d’attention, tu perdras pas le fil du récit. Pas question non plus d’essayer de lire sur les lèvres. Les pouchenels en papier mâché, en plâtre ou en bois n’articulent aucun son. C’est leur papa, derrière la scène, qui fait tout le travail d’élocution. Comment te convaincre que ce spectacle 50% Hugo 50 % Géal est super tof ? Comme t’es pas de la police, je n’ai pas de preuves à te fournir et tu peux me croire sur parole. Toone vit de sa réputation pas trouvée dans un chique bak et sait y faire depuis que son arrière-arrière poupa tétait sa mouma. Défenseur du beau causer bruxelleir, il contribue à la pérennité des expressions locales et a même fait de son poechenellekelder un lieu culturel reconnu par sa majesté Flupke. Pour cela, on dit qu’il est royal. Flupke sûrement, le théâtre aussi ! Autant te dire que ce n’est pas du stouf et qu’on y découvre des pièces de qualité. Si t’as peur de t’ennuyer, tu peux toujours amener un livre ou charger des jeux sur ton IPhone, mais je te parie un litre de gueuze que t’en auras pas besoin car, entre nous et entre quat’zieux, le rire est contagieux et fait du bien. Ah oui, un petit conseil, quand tu te plieras en deux pour rigoler, essaie de pas taper ton nez dans la colonne verticale de la meï ou du peï assis devant toi. N’attends pas non plus la Saint-Glinglin pour réserver ta place, des fois que tout serait déjà pris. Tu découvriras, enfin, les décors de Jonathan Blézard, pas peints par un aveugle, et les costumes de Lidia Gosamo, pas récupérés sur un stand du Marché-aux-Puces. « Ruy Blaes » version Toone est à découvrir jusqu’au 26 mai 2018. Espère pas pouvoir acheter le DVD, il existe pas. Ara ! Si t’as pas compris tout ce que j’ai écrit, je te conseille d’aller faire un tour sur le site www.toone.be Rue du marché-aux-Herbes 66 (Impasse Sainte Pétronille) à 1000 Bruxelles Daniel Bastié


LE MUSEE CONSTANTIN MEUNIER Trop peu connu, le musée Constantin Meunier fait partie de ces pépites dont regorge la capitale. A cinq minutes à pied de l’abbaye de la Cambre et à un saut de la chaussée de Waterloo, il abrite dans l’ancienne maison du sculpteur près de cent cinquante œuvres (sur les huit cents que possèdent les Musées des beaux-arts de Bruxelles) produites durant la seconde période de son existence, époque où il s’est exclusivement intéressé au monde ouvrier. Né à Etterbeek le 11 avril 1831, Constantin Meunier se sent très tôt attiré par le monde des arts. Afin d’acquérir une formation pratique, il s’inscrit à quatorze ans à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles et suit les cours du sculpteur Louis Jéhotte, féru d’académisme romantique, alors en vogue. Des cours du soir à l’Institut Saint-Luc le mettent en présence de Charles de Groux, qui lui fait découvrir le réalisme de Millet et de Courbet. Le choc frontal apparaît comme une révélation. Désormais, le jeune homme sait qu’elle voie il compte suivre et devient un ardant défenseur de la libre observation de la nature. Il abandonne totalement la sculpture et réalise des toiles basées sur des sujets historiques, qu’il affectionne particulièrement. En 1862, il épouse la pianiste française Léocadie Gorneaux. Deux filles et deux fils naissent de leur union. Conscient de ses nouvelles responsabilités, il accepte un poste d’enseignant à l’Académie de Louvain, tout en poursuivant son œuvre personnelle. Au milieu de l’année 1870, il découvre les conditions de travail des ouvriers et est fasciné par ceux qu’il surnomme les héros de la révolution industrielle. Il se remet à la sculpture. En 1881, il envoie à l’Exposition de Paris un fusain baptisé « Lassitude », qui représente un travailleur exténué. Vivement salué par la critique, il n’entend plus lâcher son inspiration et s’évertue à parcourir le pays, pour exalter le métier de ceux qui se donnent corps et âme à leur profession. La verrerie du Val-Saint-Lambert, les hauts fourneaux de Cockerill, les briqueteries de Boom, les docks d’Anvers, … il se trouve sur tous les fronts, un carnet de croquis à portée de main. Xavier Mellery et Camille Lemonnier l’accompagnent régulièrement dans ses périples. Le succès frappe à sa porte et les commandes affluent. Son nom devient signe de qualité. Paris et Berlin lui déroulent un tapis rouge. L’argent coule à flot et lui permet de concrétiser un rêve : bâtir un atelier sur un terrain qu’il a repéré à Ixelles, commune prisée par les artistes. Dès 1899, l’édification débute selon les plans tracés par l’architecte bruxellois Ernest Delune. La consigne est simple : pas de fioritures inutiles, une sobriété destinée à ne pas le distraire de sa vocation artistique et à ne pas le pousser à l’embourgeoisement. En 1990, il quitte son domicile d’Etterbeek et prend possession de la maison dont il a suivi toutes les étapes. De nombreuses connaissances vivent dans le quartier : Anna Boch, Théo Van Rysselbergh, Isidore Verheyden, etc. L’agencement correspond à celui d’une maison classique, avec trois pièces qui s’enfilent, un beau jardin et un atelier imposant surmonté d’une toiture en verre. Pour des raisons pratiques, l’artiste a fait ultérieurement construire un long corridor qui relie directement le bâtiment principal à l’atelier. D’une quarantaine de mètres, ce dernier empiète forcément sur une partie de la superficie du jardin. Il est d’ailleurs raconté que c’est dans ce corridor que l’artiste est retrouvé mort en 1905, terrassé par une crise cardiaque. Transformé en musée, la maison permet de se rendre compte des conditions d’existence et de travail du sculpteur durant les dernières années de sa vie : celles de la reconnaissance et de la fortune. Malgré des commandes émanant de toutes parts et un train de vie qui s’est considérablement amélioré, Constantin Meunier a toujours su garder la tête bien chevillée sur les épaules, ne s’engageant jamais dans des dépenses inutiles et refusant d’oublier les années de vaches maigres.


Aujourd’hui, la maison a conservé son esprit d’époque, avec une façade qui possède de charmants motifs ornés de portraits de profils d’enfants. Dans l’ancien salon et salle à manger du rez-de-chaussée ont été réunies des peintures illustrant les principaux thèmes de son œuvre. La pièce centrale est occupée par une immense toile intitulée « L’enlèvement du creuset brisé » et qui témoigne de son intérêt pour le monde de l’usine, bien qu’il n’ait jamais été métallurgiste ou mineur. Le corridor est aménagé en galerie de dessins, où l’on peut admirer des croquis d’après nature, des études préparatoires, des fusains et des photographies du propriétaire. Quelques huiles ne traitant pas du monde du travail sont exposées dans une pièce attenante à l’atelier. Parmi elles, des scènes populaires espagnoles (effectuées lors de son séjour à Séville) et des représentations mythologiques inspirées par les opéras de Richard Wagner. Quant aux pièces monumentales, elles ornent l’atelier, qu’il s’agit de sculptures ou de bas-reliefs très représentatifs de son style. L’occasion également de découvrir des maquettes inachevées, un moyen efficace pour se rendre compte de la gestation de son travail. Aujourd’hui, seul le rez-de-chaussée est accessible au public, les étages ayant été loués à des personnes extérieures. L’accès au Musée Constantin Meunier est entièrement gratuit et les visites peuvent être effectuées du mardi au vendredi de 10 à 12 et de 13 à 17 heures. Plus de détails au 02 648.44.49 Rue de l’abbaye, 59 à 1050 Bruxelles Daniel Bastié

CONCERT : THE FAIRY QUEEN Fidèlement adapté du « Songe d'une nuit d'été » de William Shakespeare, « The fairy queen » a permis à Henry Purcell de composer une de ses œuvres maîtresses. Divertissement chanté, cette partition se veut une évasion onirique, propice aux sortilèges vocaux et instrumentaux d'un orchestre et d'un chœur au summum de leur magie. Retrouvez la beauté de cette partition où le compositeur anglais déploie des trésors d’inventivité pour cette ode à la nature, transfigurée par des personnages allégoriques intervenant dans plusieurs intrigues amoureuses. Rinaldo Alessandrini, spécialiste de la musique ancienne, dirige l’Akademie für Alte Musik Berlin et le RIAS Kammerchor, deux excellentes formations pour un des plus beaux moments du répertoire classique. Jouant sur les mirages et les vertiges du désir, « The Fairy Queen » de Purcell célèbre un éloge de la folie la mieux chevillée à l'âme humaine – la folie du jeu théâtral et des jeux de l'amour. Ce concert aura lieu le 1er juin 2018 à la Salle henry Le Bœuf en compagnie des solistes Ruby Hughes (soprano), Tim Mead (alto), Stuart Jackson (ténor) et Roderick Williams (baryton). Plus de détails sur www.bozar.be Rue Ravenstein 23 à 1000 Bruxelles Sam Mas


SPECTACLE POUR ENFANTS : MÊME PAS PEUR ! A quelques semaines de l’été, le clown Pignolo revient effectuer un tour de piste pour les enfants sages. Assister à un de ses spectacles se transforme en vrai plaisir. Présent depuis une vingtaine d’années dans le monde de l’enfance, l’artiste est amoureux des techniques de la scène et a toujours rédigé chacune de ses interventions, faisant de lui un des rares clowns qui opère aussi bien dans la sciure d’un cirque que sur les planches d’une salle de théâtre, combinant magie, narration et numéros burlesques. Des shows en mosaïque où il expose ses potentialités, sans jamais oublier qu’un bon spectacle jeunesse se doit avant tout d’être récréatif et qu’il ne faut jamais prendre le public pour ce qu’il n’est pas. Chaque saynète a donc été ciselée en tenant compte du niveau de langage des spectateurs, les invitant à venir participer à l’une ou l’autre partie, les traitant en convives autant qu’en complices, faisant de celui-ci ou de celui-là un comparse improvisé ou un bonimenteur capable de tirer le meilleur de luimême. En pimentant le tout d’une pointe d’étrangeté et d’une franche décontraction, il prouve que l’humour reste l’un des meilleurs remèdes disponibles contre la morosité ambiante. Si vous souhaitez assister au spectacle qui se déroulera le samedi 19 mai 2018 à 14 heures, il suffit de vous rendre au Centre d’Art Fantastique dix minutes avant la représentation. Voyez tous les détails pratiques sur le site www.fantastic-museum.be Rue de la glacière, 18 à 1060 Bruxelles Georgie Bartholomé

EXPOSITION : TROLLS ET BESTIOLES Chaque année au printemps, il n’y a pas que la floraison qui revient. Au musée d’Art Fantastique de Bruxelles, les Trolls et Bestioles s’installent pour tout le mois de mai et s’offrent aux regards intéressés ou curieux. L’opportunité de découvrir une exposition devenue une vraie tradition à Saint-Gilles et de faire connaissance avec les travaux de nombreux artistes, tous férus d’étrange et de bizarre. Des œuvres originales qui mettent en scène des petits (ou grands) monstres et des créatures féériques sorties tout droit des rêves les plus singuliers, de véritables cauchemars ou de pensées obscures. Cette manifestation se déroulera au Musée d’Art Fantastique jusqu’au 30 mai 2018 les mercredi, samedi et dimanche de 14 à 17 heures et permet également de rencontrer les artistes. A noter qu’une rétrospective des années précédentes sera également accessible durant cette période. La soirée de clôture s’annonce déjà en grandes pompes et aura lieu le 7 juin 2018 à 18 heures au Centre d’Art Fantastique (à cent mètres de là) en compagnie des créateurs-participants pour la remise de sept prix : Prix du MAF, Prix du Public, Prix du Vlan, Prix Francophones Bruxelles, Prix de la Région Bruxelles-Capitale, Prix du BIFFF et Prix Charles Picqué. Bien entendu, les lecteurs de BruxellesCulture sont bienvenus à cet événement. Restauration et animations diverses sont annoncés au programme. Plus d’informations sur le site www.fantastic-museum.be Rue Américaine 7 à 1060 Bruxelles Georgie Bartholomé


CINÉMA : LE LIBAN D’HIER ET D’AUJOURD’HUI Projection de huit films et de plusieurs courts-métrages au cinéma Nova, 3 rue d’Arenberg, sur Beyrouth aujourd’hui, à l’heure où la ville se reconstruit. Mais se reconstruit-elle dans le bon sens ? Bien loin des images d’opulence que le Liban nous montre avec ses buildings modernes, ses jeunes femmes souriantes et ses entreprises internationales ayant le vent en poupe, ce programme dévoile une ville meurtrie, toujours marquée par le souvenir de la guerre civile et par ses rémanences. Rien n’a changé à Beyrouth. Les soubresauts politiques continuent d’agiter ce petit pays qui fait en superficie un peu plus que le tiers de la Belgique, et qui est pris en tenaille entre la Syrie qui a sombré dans la guerre et Israël, toujours sur le point d’attaquer en cas de conflit. Déchiré par le communautarisme, par les luttes d’influence entre clans et par les enjeux géopolitiques, le Liban oscille toujours au bord du gouffre, au bord de l’implosion sociale, allant de crises en scandales politiques qui préfigurent un bien triste avenir. Crise des ordures ménagères, crise des réfugiés (le Liban a accueilli à ce jour un million de Syriens), esclavage moderne de la main d’œuvre, crise urbaine, avortement des luttes sociales, tout se profile sur un fond de capitalisme sauvage et de guerre civile menaçante. Les films de ce programme – fictions, documentaires, animations, longs et courts métrages – distillent à tour de rôle colère, humour ou tendresse, mais témoignent tous d’une lucidité certaine et d’une soif de vie inextinguible. Le Liban, laboratoire d’un avenir qui nous guette tous et qui est à peine voilé ? Vous découvrirez ces films au cinéma Nova durant la deuxième quinzaine de mai et la première du mois de juin. Au programme : -Un goût de ciment (18/5 à 20 h ; 3/6 à 22 h ; 10/6 à 19 h). Avec Taste of Cement, le jeune réalisateur syrien Ziad Kalthoum signe un étrange film. Une hallucination froide et cauchemardesque sur la ville de Beyrouth vue par ceux qui la reconstruisent : les ouvriers venus de Syrie, le pays voisin détruit par la guerre. C’est un essai douloureux et âpre sur la ville vue d’en haut, glacée et glaçante, qui s’élève étage après étage avec le sang des exilés. -Chacun sa bonne (24/5 à 20 h ; 3/6 à 20 h ; 15/6 à 20h). Des femmes venues des Philippines, de Sri Lanka ou d‘Ethiopie sont engagées comme bonnes à tout faire dans des familles libanaises. Choisie sur catalogue, exploitées jusqu’à la lie, dépossédées de toute identité, elles en viennent souvent à se suicider. Analysant minutieusement les maillons de cet engrenage fatal qui fabrique des esclaves modernes à la chaîne, le réalisateur Maher Abi Samra filme le quotidien de la détresse et de la misère. Il dévoile la violence du système global qui traverse les couches de la société et fait d’elle, lentement mais sûrement, le bourreau de ces femmes surexploitées. -Nous étions communistes (27/5 à 18 h ; 8/6 à 20h). Ce film, toujours réalisé par Maher Abi Samra, raconte la fin d’une utopie collective qui s’était mobilisée contre le confessionnalisme. Il montre que la guerre civile s’est achevée par la reprise en main du pays tout entier sous la férule religieuse. Il éclaire aussi le Liban actuel, reflet de notre époque où le communautarisme semble être devenu la norme politique. -Des sentiments plus forts que l’amour (27/5 à 21 h ; 8/6 à 22 h ; 15/6 à 22h). Le premier long métrage de la jeune réalisatrice Mary Jirmanus Saba est porté par une vivacité, un humour et une finesse que rien ne semble pouvoir mettre à mal. Elle revient sur les luttes sociales qui ont agité le Liban au début des années 1970, d’abord dans une usine de tabac puis dans une chocolaterie. Grâce à des personnages toujours vifs et en colère, son cinéma fabrique la mémoire bien vivante qui pourrait nous aider à retrouver le fil de cette histoire perdue que la réalisatrice tente de restituer. -La Vallée (3/6 à 17 h ; 10/6 à 21 h). Avec son sixième long métrage, Ghassan Salhab réalise un film d’une grande beauté formelle, hypnotique et mystérieux, sur son pays qu’il ne cesse de scruter à la recherche d’un sens à lui donner. Sur cette terre aride et indifférente comme le ciel bleu, immense et aveuglant. C’est l’histoire d’un homme devenu amnésique à la suite d’un accident de voiture, qui se met à errer dans la vallée de la Bekaa. Tout ce programme et plusieurs courts-métrages consacrés au Liban sont à voir au cinéma Nova, 3 rue d’Arenberg à 1000 Bruxelles. Tél. : 02/511 24 77 Plus de détails sur www.nova-cinema.org Michel Lequeux


CONCERT : LARA FABIAN La très attendue Bruxelloise Lara Fabian est de retour sur la terre de son enfance après une tournée internationale qui a débuté à Miami en février 2018. Question de communier avec le public qui lui est fidèle depuis ses débuts et d’offrir un échantillonnage de son répertoire. Sans surprises, si on sait que son dernier album sert de moteur à ce nouveau spectacle, il devient surtout l’occasion de chanter en anglais. Chose que l’artiste n’avait plus fait depuis une décennie. Ce World Tour est un rendez-vous avec le public et l’objet de la redécouverte d’une chanteuse de gabarit international, qui a conquis le monde grâce à sa voix, à sa persévérance et à son talent. Il est loin le temps où elle se produisait à Bruxelles dans des cafés-théâtres du Pentagone, accompagnée à la guitare par son papa ! Aujourd’hui, après avoir fait ses preuves dans les deux hémisphères, passant de l’Europe au Canada, sans oublier sa participation à plusieurs blockbusters hollywoodiens (« A.I. Intelligence artificielle », « Final fantasy »), dont elle a interprété la chanson du générique, elle revient en grande forme, laissant derrière elle l’image d’une interprète cataloguée de « romantique » à ses débuts. Vingt années ont coulé sous les ponts depuis la sortie de son premier disque, avec l’expérience du métier pour asseoir sa volonté, appuyer ce qu’elle désire vraiment et être présente à tous les niveaux de la création. « Camouflage » est son second album dans la langue de Shakespeare, coécrit et co-composé avec Sharon Vaughn et Moh Denebi. L’opportunité surtout de baigner dans un univers plus pop et de s’imprégner de sonorités actuelles. Le titre « Growing wings » est déjà un succès mondial. Enfin, ce méga show a été pensé autant pour les mélomanes que pour tous les amoureux d’effets visuels. Sans avoir eu la chance de le découvrir en live, je peux déjà vous assurer que de belles promesses ont été faites concernant la scénographie (que certains ont qualifiée d’impressionnante et d’innovatrice !). Lara Fabian se produira chez nous le samedi 9 juin 2018 à 2O heures dans l’enceinte de Forest national. Plus de détails sur le site www.forestnational.be Avenue Victor Rousseau, 208 à 1190 Bruxelles Willy Smedt

HUMOUR : JEFF PANACLOC On l’aime ou on le déteste ! Quoi qu’il en soit, Jeff Panacloc ne laisse personne indifférent. Ancien électricien, il monte sur scène pour la première fois en tant que magicien, mais à dix-sept ans, Damien Colcanap (de son vrai nom !) découvre la ventriloquie. Une révélation ! Il passe son temps à s’initier à cette technique, à imaginer des textes et à mettre au point des sketches qui lui correspondent, à la fois modernes et impertinents. À vingt-trois ans, il saute le pas et se produit sous le nom de Panacloc (son identité inversée) dans divers cabarets de la région. Plutôt que de donner vie à une marionnette traditionnelle, il s’exhibe avec Jean-Marc, un singe en peluche politiquement incorrect, grossier et dévergondé. Il doit néanmoins attendre de passer à la télévision en 2011 dans « Le plus grand cabaret du monde » pour être révélé à toute la France qui, assez vite, s’entiche de son ton irrévérencieux, rappelant la liberté de langage de Coluche et l’humour prout-prout de Jean-Marie Bigard. En 2013, il présente son premier spectacle « Jeff Panacloc perd le contrôle », que le public s’arrache durant trois années tant dans l’Hexagone, qu’en Belgique et en Suisse. Diffusé à la télévision, celui-ci accroît la réputation de l’artiste, faisant de lui l’objet de conversations dans les cours de récréation. Refusant la procrastination, le bonhomme ne tarde pas à rédiger son deuxième show. « Jeff Panacloc contre-attaque » se veut à la fois une suite et la relecture de sa première tournée, avec l’apparition de deux nouveaux personnages. Il convient toutefois de ne pas se leurrer, Jean-Marc reste la star incontestée de ce retour sur les planches, avec des répliques toujours aussi incisives et des propos pas piqués des hannetons. L’artiste se produira le vendredi 1er et le samedi 2 juin 2018 à Forest national. Plus de détails sur le site www.forest-national.be Avenue Victor Rousseau, 208 à 1190 Bruxelles Paul Huet


EXPOSITION : LITTLE LIFE À LA PORTE DE HAL Une exposition sur la Maison de poupée bruxelloise Cette exposition a lieu à la Porte de Hal, dernier vestige encore debout de la seconde enceinte de Bruxelles. Elle porte le nom de Little Life, qui désigne la vie quotidienne de la bourgeoisie à la fin du XIXe siècle, à partir des meubles et autres accessoires des maisons de poupées de notre enfance. Les objets sont little, en petit, pour évoquer les grands qu’utilisaient les parents de l’époque. C’est toute une vie en miniature qui nous est ici racontée. L’exposition se tient au 3e étage du bastion. On y accédera en prenant l’escalier gothique en colimaçon, refait par Henri Beyaert en 1870, lorsque la Porte de Hal fut réaménagée sur le nouveau boulevard qui se créait. C’est un peu rude pour les vieilles jambes, qui prendront plutôt l’ascenseur. Little Life nous a été présenté par Linda Wullus, la conservatrice du Musée et de la collection Ethnologie européenne. Les maisons de poupées nous renvoient au monde de l’enfance. Pourtant, cette association n’apparaît qu’au XIXe siècle, au moment où un nouveau regard se pose sur les besoins de l’enfant. Jusque-là, ces maisons étaient destinées à faire l’éducation des jeunes filles issues des familles fortunées. Le scénario de l’exposition suit les différentes pièces de la maison. On passe donc du salon, pièce d’accueil qui révèle l’opulence bourgeoise, à la salle de bain souvent rare, en parcourant les pièces intermédiaires et les chambres situées à l’étage. La salle à manger montre ainsi la gamme des petits services de poupées, qui étaient vendus par les usines allemandes de Moritz Gottschalk, d’Albin Schönheur ou de Christian Hacker. Tous les jouets que vous verrez figuraient dans leurs catalogues répandus dans le monde entier. Ils étaient fabriqués à la chaîne, en bois, en textile ou en céramique. En plastique aussi dès le début du XXe siècle. On les achetait par correspondance comme aujourd’hui on le fait par Amazon, et la poste livrait le colis. Les usines allemandes étaient fort réputées pour les jouets de l’époque. La cuisine était souvent logée dans le sous-sol, sans lien direct avec la salle à manger, car elle sentait mauvais, faute de moyens pour la nettoyer. Il n’y avait pas de lave-vaisselle ni d’armoire pour ranger les casseroles, qui étaient disposées sur des étagères en bois. Vous y verrez une cuisinière offerte aux enfants à la Saint-Nicolas (le nom du saint figure sur le panneau du four). Les couleurs de ces jouets étaient fort vives en ce temps-là. La salle de bain n’apparaît qu’au milieu du XIXe siècle, mais elle est rare dans les maisons bourgeoises. L’hygiène de vie voulait qu’on prît un bain par semaine en été et tous les quinze jours en hiver. Contrairement à nos usages, se laver à l’époque ne paraissait pas très hygiénique pour la peau, mise à nu pour les microbes. Dans les maisons où il n’y avait pas de salle de bain, et c’était chose courante, on se lavait dans le boudoir, chacun à son tour après la maîtresse de maison. On y verra une chaudière, apparue dans le dernier quart du XIXe siècle. L’eau ne circulant pas dans les canalisations, il fallait remplir la cuve ou la baignoire en fonte avec des seaux. Les dames s’y plongeaient avec un dessous de bain pour protéger leur intimité du regard. Le « burkini » était donc d’usage chez nos aïeux, comme il l’est aujourd’hui chez les musulmans. On ne refera pas cette époque d’alors. Enfin, à l’étage, la chambre à coucher trouve sa nouvelle fonction – celle d’y dormir la nuit. On ne veut plus recevoir dans sa chambre, comme au XVIIe siècle où des chaises étaient disposées près du lit pour faire la conversation avec les dames qui occupaient l’édredon. On y dort maintenant, on n’y cause plus dans la « ruelle » du lit, où elles


recevaient, nous dit Perrault dans ses Contes, leurs visites et leurs galants... La maison de Jules Charlier Une maison résume tout ceci. C’est la maison de poupée de Jules Charlier, qui occupe le centre de l’exposition. Construite de ses mains, au dixième de la proportion, elle reprend la demeure qu’il habitait au numéro 70 de la rue Froissart à Etterbeek, et qui fut détruite à la fin des années 1990. Ingénieur électricien de formation, il l’a éclairée avec l’électricité qui est apparue dans la commune en 1899. N’ayant pas d’enfant luimême, il l’a construite pour ses neveux et nièces au début du XXe siècle, comme semblent l’indiquer les journaux miniaturisés dans son bureau, qui datent de 1902 et qui portent son adresse. Sa maison de poupée est une image conforme de ce qu’était la maison de maître, la maison de rentier à Bruxelles dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec le confort moderne de l’époque, comme une salle de bain ou un cabinet de toilette aménagé dans les lieux. Elle atteste en outre de l’isolement des intérieurs bourgeois vis-à-vis de la rue, grâce aux rideaux, aux tentures et aux lourdes draperies. Jules Charlier réalisa une grande partie du mobilier lui-même, avec des débris de bois, mais sa maison contient aussi des meubles miniaturisés acquis sur le marché. Ils proviennent de ces usines de jouets allemands qui offraient un assortiment infini. Les tableaux accrochés aux murs sont des cartes postales retournées. Ces murs sont amovibles, étant actionnés par treize panneaux disposés sur les façades latérales et sur le toit en bâtière de la construction. Vous terminerez votre visite du bel-étage, ainsi appelé parce que le rez-de-chaussée surplombe la rue, en vous plongeant dans une installation en 3 D qui vous révélera les détails de la demeure. Par un simple geste de la main devant la caméra, vous passerez d’une pièce à l’autre, en focalisant votre visite sur chaque détail. Le dernier étage de la Porte de Hal comblera vos enfants par des jeux de poupée accessibles pour eux, et vous comblera vous-même par la vue panoramique de Bruxelles. A ne rater sous aucun prétexte. Il vous reste un an pour découvrir cette belle exposition visible jusqu’au 25 novembre 2018. Une brochure vous attend à l’entrée. Plus d’informations sur www.kmkg-mrah.be Michel Lequeux

CONCERT : MIDIS MUSICAUX AU GRAND FOYER DE LA MONNAIE Après deux années de pérégrinations passionnantes, les Concertini retrouvent leur cadre familier au Grand Foyer. L’occasion de raviver ce qui est devenu une tradition pour nombre de Bruxellois férus de répertoire classique. L’occasion de mettre à l’honneur la musique de chambre sous toutes ses facettes, en contrepoint au programme officiel de La Monnaie, et d’offrir des mini-concerts interprétés par les musiciens de l’orchestre symphonique, qui se produisent ici en duo, en trio, en quatuor ou en quintet. D’une durée d’environ cinquante minutes, ces instants permettent surtout de s’offrir un moment de détente pour décompresser de l’agitation de la capitale et d’écouter des pièces moins connues, voire confidentielles, de certains compositeurs insignes ou à redécouvrir. Jusque fin juin 2018, cela se passe tous les vendredis à 12 heures 30. Voyez l’agenda des programmations sur le site www.lamonnaie.be Place de la Monnaie à 1000 Bruxelles Willy Smedt


EXPOSITION : ALICE PIETERS Artiste bruxelloise formée à l’architecture d’intérieur, Alice Pieters a mené des études en dessin, peinture et sculpture à l’Académie SaintJosse-Ten-Noode. Après avoir dirigé une galerie d’art contemporain au cours des années 90, elle se consacre à plein temps à sa création personnelle. Pour l’exposition présente, elle accumule des ours dans une baignoire ou elle les montre en train de jouer. Si le sujet de la sauvegarde des plantigrades est d’actualité, le traitement demeure poétique. Les ours sont représentés tout en rondeurs et douceur, même si on ne se situe pas dans l’univers enfantin. L’artiste représente l’ours en bonne santé, mais elle alerte. Cette exposition se veut optimiste, mais porte intrinsèquement un signal : l’image, qu’on admire aujourd’hui, est prête à disparaître. Dans les dessins d’ours vautrés qui goûtent à la langueur de vivre, il y a la promesse d’un futur. Ils tiennent encore debout, mais on sait qu’on touche à l’ultime limite. Alice Pieters a volontairement imprimé des déformations dans ses sculptures, les accidents de la vie des personnages auxquels elle donne corps, car elle n’aime pas les objets parfaits. Son travail s’inscrit entre l’imperfection et la représentation. Elle applique à son œuvre une recherche de construction-reconstruction permanente, jusqu’à ce que l’image lui paraisse parfaite, parce qu’elle ne l’est pas. Les ours tiennent ici sur une structure en acier, sont peaufinés sur un squelette en grillage, habillés d’une peau de plâtre. Par-dessus le tout, la créatrice les tatoue au fusain et aux pastels. Le dessin fait partie de sa reconstruction. L’ensemble donne une impression de surréalisme, mâtiné d’humour. Elle se passionne pour l’Arctique dans le cadre de l’environnement depuis trois ans. Un intérêt rempli de sens : au début du XXème siècle, la famille de son père exploitait des chalutiers de pêche et partait en exploration au Groenland. Hommage aux grands explorateurs belges, l’exposition « Rêve d’Arctique » est imprégnée des reportages sur la situation dramatique pour la faune et la flore dans ces régions, dont les ours polaires sont devenus, malgré eux, l’emblème vacillant. Alice Pieters s’est trouvée fort impactée par un documentaire sur les ours polaires et s’est questionnée sur l’influence de l’homme sur cette espèce. Cette exposition est à découvrir jusqu’au 6 juin 2018 à la galerie Arielle d'Hauterives. Retrouvez toutes les informations pratiques sur le site www.arielledhauterives.be Quai des Péniches 69 à 1000 Bruxelles

EXPOSITION : ENIGMAS Diosdado Hernandez Gavilan incite le spectateur à réfléchir et à méditer au sujet de sa propre existence et de ses contradictions. Une relation de familiarité se crée de la sorte entre ses œuvres et le public, qui perçoit les différents aspects de la vie qui nous divisent et nous transforment, tels que les modèles sociaux, les vices, les habitudes, les traditions, des mythes, des croyances et nos imperfections. La spécificité de son travail consiste à dévoiler des éléments indissociables, dont les couleurs et leurs tonalités contrastent harmonieusement avec les fonds qui les accueillent. L'artiste veut de la sorte évoquer les êtres humains errants dans un monde de plus en plus globalisé, mais satisfaits de leur sort. Pour chaque création, il choisit une palette dominante qui reflète un état d'esprit et qui permet de transmettre un état émotionnel symbolique. Par ce truchement, il exprime des sentiments, des sensations, des combats, des tempêtes, des moments de quiétude et des décisions prises ou à prendre qui forcent à regarder au-delà de ce que nous voyons. l.es sculptures de Yolanda & H tutoient les travaux de Diosdado Hernandez Gavilan. Des pièces façonnées dans ou à l’aide de bronze, de résine, de corail, de feuille d’or et d’argent. Elles évoquent les interconnexions entre les formes du vivant. Certaines s’opposent à l’acier Corten oxydé, sombre et rigide. La Nature est surtout symbolisée par une lumière jaune saisissante et omniprésente. Les travaux de ces artistes sont à découvrir jusqu’au 22 juin 2018 à la Begramoff Gallery. Plus de détails sur le site www.begramoff.com Rue Stévin 206 à 1000 Bruxelles Sam Mas


HUMOUR : JEANFI JANSSENS DÉCOLLE Reconversion réussie pour JeanFi Janssens, ce steward devenu den moins d'un an la coqueluche du public. Vous l'avez peut-être déjà croisé sur un vol long courrier ou découvert lors de passages télévisés remarqués chez Stéphane Plaza, Arthur, Michel Drucker ou, encore, à la radio aux côtés de Laurent Ruquier. Personnage exubérant et concasse, il narre l’envers du décor d’un métier qu’il connait bien. Avec son accent ch’ti et un incroyable sens de la formule, l’artiste décolle au quart-de-tour et nous entraîne dans un monde loufoque dont il tire les ficelles. Rôdé à la perfection, son spectacle nous vaut de grands éclats de rire, servi par un sens de l’humour impeccable et une folie douce qui traverse chacune de ses interventions. Pour ceux qui le connaissent et ceux qui aimeraient le découvrir, il sera présent sur les planches du Centre culturel d’Uccle le jeudi 17 mai 2018 à 20 heures. Plus d’informations sur le site www.ccu.be Rue Rouge 47 à 1180 Bruxelles Sam Mas

THÉÂTRE : AVANT LA FIN Un homme meurt et une fille perd son papa. C’était le 19 avril 2015 ! Ce père s’appelait Michel Graindorge, l’avocat engagé, pugnace et au caractère de roc. Sa fille, la comédienne et violoniste Catherine Graindorge, loin de tout hommage, raconte le lien qui l’unissait à celui qui l’a aidée à grandir. A travers ce spectacle, elle revient en mots, en images et en musique sur les quinze derniers mois de la vie de l’homme qui l’a fait naître, sur leur passé commun mais aussi et surtout sur le présent, avec toutes ces traces que nous laissent les absents. Raconteuse d’histoires, elle distille les émotions, joue avec l’absurdité des situations, manie la poésie des images et l’humour pour bâtir un récit à la fois lucide, drôle, tendre et touchant. Elle évoque sa vie si riche et dense au départ de souvenirs toujours actifs et s’empare de lettres, de photos, d’archives audio et de vidéo anciennes, de partitions, de bribes du journal du disparu et de mots laissés sur un dictaphone. Rien de larmoyant ni d’hagiographique dans cette mise en scène très pudique, extrêmement personnelle et intimiste. Au final, on apprend énormément de choses concernant ce fils de gardien de prison devenu avocat de gauche, toujours prêt à combattre avec fougue les conditions de l’enfermement carcéral en Belgique. Conditions qu’il a subies lui-même durant quatre mois, suite à la spectaculaire évasion de son client François Besse, dans laquelle il n’était pourtant nullement impliqué. Cette rencontre est à découvrir le mercredi 23 mai 2018 à 20 heures 15 au Centre culturel d’Uccle. Plus d’informations sur le site www.ccu.be Rue Rouge 47 à 1180 Bruxelles


EXPOSITION : LA FAMILLE ROYALE FAIT LA UNE ! À l’occasion de ses 90 ans, Le Soir magazine, anciennement « Le Soir illustré » ouvre ses archives et les expose. À travers plus de trois cents couvertures, l’hebdomadaire du Groupe Rossel a choisi de survoler neuf décennies de la grande et petite histoire de notre dynastie. De la fin du règne d’Albert Ier à celui de Philippe, voilà la saga d’une famille et d’un peuple qui défile sous vos yeux. L’exposition « La Famille royale fait la Une » s’installe jusqu’à la fin du printemps au Musée d’Art & d’Histoire du Cinquantenaire. Agrandies (format A2), ces couvertures historiques (en noir et blanc et en couleur) sont visibles sur des colonnes inspirées des célèbres colonnes Morris parisiennes. Témoin privilégié du passé, Soir mag est aussi bien ancré dans le présent. Ainsi, le parcours de cette manifestation noir-jaunerouge est jalonné d’écrans permettant, notamment, une visite virtuelle du bureau du roi Philippe. Notre histoire racontée à travers un média ! A découvrir jusqu’au 9 juin 2018. Plus de détails sur le site www.kmkg-mrah.be Parc du Cinquantenaire 10 à 1000 Bruxelles

THÉÂTRE : WAW ! [WE ARE WOMAN] Du vestiaire de foot au sabbat de sorcières, du morne uniforme à la diversité débridée, ce spectacle décrit un parcours ludique et libératoire, où un groupe d’hommes, d’abord cernés par les clichés de la masculinité dans le monde du ballon rond, trouve la sortie de secours dans la recherche du féminin. Les penseurs de la « théorie du genre », qui provoque tant d’opposition aujourd’hui chez les traditionalistes et les réactionnaires, ont modifié profondément notre idée de l’être humain. Nous ne sommes plus femme et plus homme de la même manière. Nous avons même appris qu’il existe, entre les deux, de multiples nuances et possibilités. La nouvelle création de Thierry Smits entend explorer cette piste avec les mêmes onze danseurs qui ont créé « Anima Ardens ». Au départ, uniformisés, les artistes se dépouillent progressivement des gestes et de l’attirail de la masculinité pour explorer un « devenir-femme » en gestation. Il ne s’agit pas de jouer avec les artifices du travesti, mais de trouver sa femme, comme certains disent trouver le clown qui sommeille en soi ou inventer son double féminin dans un mouvement qui transforme la scène (du prosaïque au rituel, de l’armoire de vestiaire au totem) mais aussi les modalités du corps. Un spectacle extrêmement militant à applaudir au Varia du 29 mai au 16 juin 2018. Plus de détails sur le site www.varia.be Rue su Sceptre 78 à 1050 Bruxelles

EXPOSITION : LES NATURES MORTES EN ESPAGNE QUATRE SIÈCLES DE VICTUAILLES SUR LA TABLE Vous allez découvrir 80 toiles des grands maîtres espagnols dans un genre qu’ils qualifiaient de mineur. Vous en aurez l’eau à la bouche. C’est le sujet d’une exposition qui vous attend au Palais des BeauxArts jusqu’au 27 mai. Elle est consacrée à un genre de peinture que les Espagnols appelaient bodegón, un terme qui désignait la taverne des bas quartiers où l’on servait à boire et à manger. Ces peintures affichant des victuailles désignent donc les plats populaires qui étaient proposés à la clientèle, et elles correspondent aux photos culinaires qui accompagnent les menus dans les gargotes étrangères où nos pas nous ont parfois poussés. Le terme est péjoratif à la base et se retrouve dans ces natures dites « mortes », prêtes à être consommées et digérées par le convive. Tout le contraire des langues


germaniques qui ont traité ces toiles de Still Life en anglais, ou Stilleven en néerlandais. Ce qui signifie la nature silencieuse, calme, apaisée, qui renvoie à la bonne chère pratiquée chez les peintres flamands dans leurs « natures mortes opulentes ». Il y a entre la peinture flamande et la peinture espagnole un fossé qui se creuse à la Renaissance et que délimitent les termes employés pour définir un genre commun. La nature morte, apparue en Flandre, est devenue à la fin du XVIe siècle un genre à part entière dans le nord de l’Italie et en Espagne, où les scènes de nourriture vont rapidement symboliser autre chose que le simple repas proposé au voyageur : c’est-à-dire la futilité et la gloutonnerie. Les toiles des premiers maîtres, comme Cotán ou Velasquez, indiquent clairement un sens religieux : nous sommes tous destinés à mourir (Memento mori, disait-on en latin) et notre Carpe diem n’est que momentané et provisoire dans notre vie. Répartie dans plusieurs salles des Beaux-Arts, cette exposition ambitieuse brosse quatre cents ans de natures mortes en Espagne, à travers 80 œuvres des grands maîtres espagnols. Nous y verrons des artistes de réputation internationale comme Cotán, Velasquez, Zurbaran, Goya, Picasso, Miró et Dalí, dont les œuvres peintes sont exposées aux côtés des toiles de leurs contemporains et prédécesseurs. Elles donnent un bel aperçu du genre qu’on a appelé le genre du silence en Espagne. Voyons-en quelques exemples dans ce beau florilège que nous a commenté avec passion et compétence Solange Carnoy, notre guide de l’exposition. Le Siècle d’or et son sens religieux Nature morte aux fruits et légumes (1602) de Juan Sáchez Cotán lance le thème de l’exposition. On y voit, prêts à être consommés, des fruits et des légumes qui pendent au-dessus d’un appui de fenêtre, dans une sorte de baie où reposent un cardon, une endive et une orange. Ces fruits et légumes sont mis en évidence par le fond du tableau qui est d’un noir d’encre. D’un noir intense qui nous rappelle la mystique de l’époque. L’Espagne avait conquis son indépendance un siècle plus tôt sur les Maures et les Juifs qu’elle avait rejetés à la mer avec la Reconquista, et elle entendait affirmer son statut de terre chrétienne. Avec notamment saint Jean de la Croix, le frère déchaussé associé à Thérèse d’Avila, qui affirmait dans ses traités mystiques la valeur de la nuit profonde, où l’on trouve Dieu et la conscience religieuse. On voit Dieu au fond de la « nuit obscure » de l’âme, au fond du nada, le néant espagnol. Dans ses poèmes écrits au XVIe siècle se mêlent l’idéal médiéval et l’idéal renaissant, les réminiscences populaires et l’intimité avec Dieu, exprimée dans un style lyrique et sensuel qui dépeint les émotions humaines souvent de façon audacieuse. Ce noir obscur, qui convient à notre œil contemporain, serait peut-être bien le rappel de la foi profonde qui baignait la société espagnole à l’époque. Souvenons-nous de l’intégrisme catholique pratiqué chez nous par l’Espagne de Charles Quint et de son fils Philippe II, qui força une partie de la Flandre à faire sécession au côté du Prince d’Orange et des Gueux de la mer. Souvenons-nous de la légende de Till Uylenspiegel. On retrouvera ce fond noir dans plusieurs natures mortes de l’époque, dont celle que Cotán a peinte en diagonale, en dessinant un mouvement oblique dans la présentation des fruits : Coing, chou, melon et concombre peint la même année, en 1602, qu’illustre l’affiche de notre exposition. Le Christ dans la maison de Marthe et Marie de Diego Velasquez (vers 1618) souligne bien, lui aussi, le caractère religieux de ces peintures. Une ménagère est en train de préparer un repas à l’aide des ingrédients disposés sur la table, qui confèrent à la scène son côté nature morte. On y voit des œufs et des poissons attendant sur un plat d’être dépecés de leurs arêtes. Son mari, s’il s’agit bien de lui, lui parle à l’oreille, mais que lui dit-il donc ? Un tableau accroché au fond de la pièce, sur le mur, nous le fait deviner : Jésus rend visite aux deux sœurs de Lazare, avec qui il a un entretien spirituel. Par contraste, le mari semble reprocher à sa femme son activité matérielle, inspirée par la nourriture terrestre. Ne devrait-elle pas davantage se préoccuper de la religion et de la vie dans l’au-delà ? La scène semble influencée par la peinture flamande, qui inspirait les artistes espagnols de ce temps-là.


Vanitas vanitatis Une toile d’Antonio de Pereda, peinte vers 1650, nous indique le chemin des vanités terrestres. Elle est chargée d’un sens symbolique morbide qui caractérise l’Espagne du Siècle d’or. La présentation d’une foule de richesses et d’emblèmes du pouvoir, entourés de bijoux, d’armes, de livres ou de fleurs, et l’inquiétante présence du crâne humain qui trône par-dessus, nous invitent à une réflexion sur le caractère illusoire et fugace de toute chose. La mort étant une certitude pour chacun de nous, la délectation des biens terrestres, aussi attrayants soient-ils, devient une chose futile. Ces peintures sont l’expression frappante d’une exploitation de l’image laïque au service de la persuasion religieuse. On les a qualifiées de Desengaños del mundo, désillusions du monde. Elles préparaient les chrétiens à bien mourir. On attribue à Pereda ce Songe du chevalier, considéré comme le modèle des messages morbides et baroques. On y voit à gauche un chevalier endormi qui fait un rêve. Devant lui vole un ange qui déploie une banderole signifiant en latin qu’on souffre toute sa vie pour l’éternité, que tout passe et tout meurt dans ce bas monde, tandis qu’à droite s’étale tout ce dont pourrait rêver le gentilhomme : l’argent, les honneurs, la guerre et sa parade (le masque), la science (sous la forme d’une mappemonde), les livres enfin sur lesquels règne une tête de mort. Tout cela est en effet futile et promis à la mort. Avec le regard d’un anatomiste au XVIIIe siècle Le XVIIIe siècle fut le siècle des Lumières et de la science apportée dans l’examen des choses. La nature morte subit cette influence en Espagne. Avec la fondation à Madrid, en 1752, de l’Académie royale des Beaux-Arts Saint-Ferdinand, la nature morte se voit octroyer une certaine place dans le canon esthétique de l’époque. L’étude de la nature est désormais inscrite dans le programme des cours académiques, et on s’intéresse à elle comme à un genre désormais majeur, au côté de la peinture d’histoire, du portrait et des paysages. De 1759 à 1774, Luis Melendez peignit quarante-quatre natures mortes pour le Musée d’histoire naturelle qui appartenait au prince des Asturies, le futur Charles IV d’Espagne. La plupart sont conservées au musée du Prado, à Madrid. Elles représentent essentiellement des fruits et des légumes produits par l’Espagne d’alors, et que le peintre appelle les « fruits de la terre ». Même minutie du trait dans ces daurades et ce saumon découpé, qui sont vus dans ses toiles avec le scalpel et la froideur d’un anatomiste. L’Espagne d’alors, c’est également Goya qui fait la charnière avec le XIXe siècle (1746-1828). Lui aussi peint des daurades, mais atteint d’une grave maladie suivie d’une surdité, après le décès de quatre de ses cinq enfants, il a sombré dans un profond désespoir qu’expriment ses tableaux. Ceux-ci dénotent une angoisse de plus en plus perceptible, où finit par s’installer un élément fantastique et morbide. Car l’Espagne au début du XIXe siècle était envahie par les Français, qui subissaient le blocus de l’Angleterre et le lui imposaient à leur tour. Elle était gouvernée par le frère de Napoléon et elle était exsangue des méfaits de la guerre. Goya peindra une douzaine de natures mortes. Ses daurades sont bien mortes, en effet, et elles expriment toute l’horreur de la guerre que ressentait le peintre. Son Dindon mort représente le pays à l’agonie, levant vers le ciel cou et ailes dans un dernier sursaut de désespoir. Le tableau est de la même époque que les Daurades (1808-1812). Réfugié à Bordeaux, Goya eut une grande influence sur les peintres qui lui succédèrent en France : Delacroix, Daumier, Manet, Van Gogh, Cézanne et Toulouse-Lautrec. Vous découvrirez la suite de cette exposition en parcourant les salles des XIX e et XXe siècle, où dominent cubisme, expressionnisme et surréalisme. Si ces toiles vous ont plu, vous pourrez admirer les natures mortes flamandes du XVIIe siècle à la maison Snijders&Rockox, à Anvers, sur présentation de votre ticket Spanish Still Life qui vous vaudra une réduction de 2 €. Plus d’informations sur www.bozar.be ou dans le magnifique catalogue La nature morte espagnole de 240 pages, avec 120 illustrations (42 €). Bon appétit et à table donc ! Rue Ravenstein 23 à 1000 Bruxelles Michel Lequeux


EXPOSITION : STAR WARS IDENTITIES La Guerre des Etoiles est un mythe cinématographique, dû à un grand adolescent qui a eu du mal à grandir et qui s’est laissé bercé par ses rêves de galaxies lointaines et conquêtes improbables. Les spectateurs qui ont assisté en 1977 au premier long métrage se souviennent du long texte qui ouvrait le film dans sa version française. Bien sûr, il a été modifié dans les épisodes suivants, Pour se rendre compte de l’influence de cette saga dans l’imaginaire populaire, il suffit de constater que le titre français a définitivement disparu au profit du désormais indémodable Star Wars ! Contrairement à ce qui avait été promis à la génération des seventies, il nous rappelle surtout qu’il ne s’agit pas de LA guerre des étoiles, mais plutôt DES guerres de l’étoile. Une différence qui mérite qu’on s’y attache ! Pour les fans d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui, une méga exposition tourne à travers le monde et fait actuellement halte à Bruxelles pour plusieurs mois. Elle nous invite à explorer près de deux cents costumes, des accessoires originaux, des maquettes et des dessins conceptuels. En vedette, parmi plusieurs autres, BB-8, R2-D2, le Faucon Millénium de Han Solo et même un AT-AT. La marionnette de Yoda, des costumes et accessoires de Chewbacca, de Boba Fett, de la princesse Leia, des Stormtroopers et de Darth Vader sont également exposés, tout comme des douzaines d’objets présentés pour la toute première fois. Observez de près l’attirail des protagonistes de la saga et venez admirer tout ce qui vous transportera dans les coulisses de la production des films successivement mis en chantier durant plus de quarante ans. La collection de cet événement couvre les six films de la saga et la série télévisée. Devenez un protagoniste Star Wars A vous de choisir quel costume vous souhaitez endosser : celui d’un chasseur de primes, d’un Jedi ou peut-être d’un Ewok ? Voici une chance unique de le savoir. Laissez folâtrer le fil de votre imagination vous emporter et transformez-vous en un héros unique et personnel. Cette quête excitante s’adresse aux visiteurs de tous âges, invités à explorer leur propre identité et la façon dont elle se construit. Équipé d’un bracelet intelligent, chaque visiteur doit répondre à une série de questions en franchissant une série de stations interactives intégrées harmonieusement au reste de l’exposition et au contenu scientifique. Ces stations de conception identitaire constituent le fer de lance de l’expérience muséale. Chacune des réponses données au fil des stations est un pas de plus vers un profil identitaire complet. Les visiteurs peuvent voir le résultat de leur quête – un nouveau personnage Star Wars unique – pour la toute première fois à la fin du parcours et demander à recevoir une version plus détaillée du profil de leur personnage par courriel, afin de le consulter ultérieurement ou le partager sur les médias sociaux. Si vous avez aimé l’exposition « Harry Potter » proposée au Heysel voilà deux ans, celle consacrée à « Star Wars » se veut d’une certaine manière la grande sœur de la précédente. Question de faire vivre des émotions intenses à tous les fans. Il s’agit aussi ici de sa dernière étape européenne. A titre de simple rappel, la saga a débuté en 1977 avec la diffusion du premier opus mettant en scène l'épopée du jeune Luke Skywalker pris dans la guerre civile entre l'Empire galactique et l'Alliance rebelle. Depuis, l’engouement en a fait un long métrage mythique, suivi par de nombreuses suites devenues, à leur tour, cultes. L’occasion de voir l’univers de George Lucas comme vous ne l’avez jamais vu. Une exposition qui met les petits plats dans les grands et qui se déroule jusqu’au 2 septembre 2018 au Palais 2 à Brussels Expo. Que la force soit avec vous ! Voyez toutes les infos pratiques via www.starwarsidentities.be Place de Belgique 1 à 1020 Bruxelles Willy Smedt


LES CINEMAS BRUXELLOIS DE NOTRE JEUNESSE Les salles de cinéma bruxelloises se situaient jadis en nombre aux abords des vastes casernes bruxelloises et singulièrement aux abords des casernes Rolin non loin de la Chasse et des cafés à soldats, des boxons, friteries, des bâtiments de la défunte gendarmerie nationale, des tailleurs militaires et de l’arsenal d’Etterbeek. Les cinés furent tout aussi nombreux près des casernes Dailly, longeant la chaussée de Louvain, à Schaerbeek. En ma bonne commune d’Etterbeek, au quartier animé de la Chasse, j’ai connu « L’Albert-Hall » et l’admirable dancing rénové (« Le Roseland » si je ne m’abuse pas, Dr. Mabuse : style des années 192030). L’Albert Albert-Hall » fut un fier paquebot mythique où non loin de son bacon œuvrait au hall d’entrée le quartier-maître, poinçonneur zélé des tickets, monsieur Albert. C’était un échalas à l’air patibulaire « bien mis », toujours en cravate stricte et costard sombre, coiffé d’un béret basque qui ne le quittait rarement, sauf pour roupiller. Nous allions à la fête en bande, en ligue, en procession. Nous gravissions quatre à quatre les escaliers aux rampes garnies de riches fers forgés. Nous gîtions, classes tous risques, à l’étage pour flirter à l’aise avec Angélique aux lèvres charnues « Rouge Baiser », Monique, dite « Bijou », France surnommée « Belle de jour » tenaient le haut du pavé. Nous projetions - du balcon au parterre, sur les rangs serrés des fauteuils - deux ou trois sachets de poudre à éternuer, deux planeurs en papier, histoire de se gondoler un brin. Quand nous nous assoyions aux premiers rangs du rez-de-chaussée, risquant le torticolis. Nous changions aussi de rangs et embouchions de courtes sarbacanes sioux ou apaches, cachées de la vue de la jolie ouvreuse Marlène. Nous projetions les boulettes de papier mâché sur l’écran. En cas de retraite, une porte de secours s’ouvrait sur la rue des Champs. Cette lourde servait parfois à un finaud fraudeur d’entrer en catimini - comme un voleur pelliculaire - sans payer son ticket d’entrée. N’exista-il jamais deux balcons en ses vastes et fiers paquebots ? Comme au théâtre à l’italienne, celui toujours vivant des « Galeries ? » Ah, le balcon du Léopold Palace et sa porte battante à hublots, si tu pouvais parler ! Comme tu me fis songer, mon bon vieux cinoche, au film « Splendor » tourné dans une bourgade de l’île des dieux ou songer ensuite au superbe « Nuovo Cinema Paradisio » de Guiseppe Tornatore ! Il me souvient avoir tant aimé plusieurs films au Léopold, au Novelty, découvrant la nunuche chanteuse Doris Day, John Wayne, « The Duke », le casseur Eddie Constantine et son whisky, les débuts du gorille (« Le gorille vous veut du bien ! », « Le gorille se rebiffe ! »), avec le catcheur Lino Ventura et le succès « Sous dix drapeaux » qui de mémoire ferma la marche de notre jeunesse. Au Léopold Palace, avenue de la Chasse, furent programmés de fameux westerns ou le genre de réalisations guimauves avec Jeff Chandler le cow-boy pommadé croisant en selle les paysages de faux rochers et cactus. Anecdote : Chandler épousa une Belge, pimpante donzelle, souvent vêtue de robes vichy. Elle habitait à l’arrêt du bus 36 à la place du Roi Vainqueur. La délurée sosie de Brigitte Bardot logeait à la Résidence Roi Chevalier. Elle se baladait portant en bandoulière une radio portative « mondiale » du plus bel effet acoustique. Elle écoutait « Salut les Copains » et ne passait guère inaperçue, jolie comme le dit « Cœur croisé » de Playtex. Je me rendais régulièrement au Novelty », le croiseur de haute mer. J’étais abonné aux matinées enfantines. Elles se déroulaient le jeudi, pile à la séance de treize ou quatorze heures selon les salles (tarifs à dix puis quinze francs). J’assistais à une foule de projections dont « Les grands espaces ». Les films classés enfants admis Eastmancolor ventaient les exploits pathétiques des Vikings (avec Kirk Douglas éborgné et Tony Curtis efféminé, l’avant-bras tranché, « La Tunique », (premier film à avoir été tourné en cinémascope, en 1953), « Maciste et la reine de Troie ». Que dire des films épatants d’horreur, des péplums projetés rue de l’Etang (Etterbeek toujours), au cinéma Eden, des westerns au Rixy à deux pas de la place Jourdan ! Le Novelty connut le dernier de la liste de mémoire la dernière séance d’Eddy Mitchell. La direction tenta (tel le légendaire Marni à Ixelles, place Flagey, le Cinquantenaire, avenue des Celtes) de se reconvertir alors en salle de music-hall. Le cinéma Novelty ferma ses portes après un récital de Juliette Gréco. C’était le temps béni des ouvreuses en uniforme d’hôtesses de la Sabena, les guibolles gainées dans les bas en nylon noir Du Parc, portés hauts perchés, ou, comble d’érotisme, elles portaient d’affriolants bas à résilles. Elles éclairaient leurs jambes à la lampe de poche Osram. En début de séance nous suivions le quart d’heure de dessins animés Disney. A l’entracte passait l’ouvreuse portant le joli


bicorne et le panier d’osier, anse tressée, contenant les pralines Artic et/ou les bâtons Alaska. Elvis, Bill Haley, Avalon, The Blue Diamonds, Brenda Lee, The Everly Brothers, Paul Anka ou Ricky Nelson en toile musicale de fond avant la séance nous divertissaient. Sinatra chantait « Flying to the moon ». Les jeunes filles en fleur attendaient les gouailleurs prétendants. Ils singeaient, copiaient l’allure, les attitudes provocantes de James Dean et du mythique Marlon Brando. Les blousons noirs roulaient des mécaniques. Les garçons reluquaient les bénitiers printaniers, les charmes des jeunes donzelles peu farouches. J’attendais – si elle ne faisait pas faux bond – l’hypothétique regard de Martine. Elle ne m’accorda jamais plus qu’un langoureux baiser d’actrice dans le sas de l’église du Sacré-Cœur. Un copain veillait au grain. De bien plus audacieux que nous endossèrent les blousons « mauvais genre » et lourds bracelets. Les malabars aux jeans amidonnés et cloutés Wrangler (Levi’s vint ensuite sur le marché ?) portaient fièrement les cheveux gominés comme Tony Curtis ou Elvis, « The King ! » Ils se peignaient, se repeignaient et roulaient des mécaniques devant les girls pomponnées « comme les arbres de Noël. » Damne, elles ne ressemblaient pas toutes à Brigitte Bardot, Angie Dickinson, Dolorès del Rio ou Silvana Mangano ! Nous n’étions ni Presley, ni Lancaster ou Kirk Douglas. Un copain possédait quelques vagues traits communs avec Burt Lancaster, un autre avec ceux du petit Buster Keaton. Moi je ne ressemblais à personne ; néanmoins, je m’identifiais à mille personnages vus sur l’écran. Un rêve en 2D ! Au « bas Etterbeek », côté place Jourdan, je fréquentais « L’Eden », rue de l’Etang, non loin de renommés encadreurs. J’y découvris les starlettes aguichantes Mylène Demongeot dans un péplum, toute jeunette star, Anna Podesta, une pléthore de film de la « Rank Organisation », les studios britanniques légendaires connus pour leurs films d’horreur. Dracula, le fougueux vampire des Carpates, terrifiait les jolies proies féminines. Il prenait une pinte de bon sang, craignait Dieu, la croix et les aulx. Jerry Lewis fit fureur avec son comparse le crooner Dean Martin ! Reparlant du comte Dracula, il lui arriva de choir, par une épouvantable nuit venteuse et glaciale, en compagnie de sa victime expirante. Ils tombèrent rudement dans une tombe fraîchement ouverte ! Au programme, imprimé sur papier glacé bleu et blanc, se projetèrent de terrifiants films de sciencefiction réalisés par une épatante production japonaise d’une étonnante invention pour l’époque : cruel et sadique réalisme. Je pense avoir visionné à « L’Eden » l’ensemble des films « gore », avoir aimé les épouvantables coups bas ou crimes sadiques du « gitan » Christopher Lee. Sans compter la série mythique d’Hercule ! Il renversait les colonnes doriques cartonnées. Hercule fit choir le phare d’Alexandrie et il ne poursuivit pas de ses assiduités Hélène de Troie. Les cinémas « Rio » et « Rixy », sis près de la place Jourdan, firent partie de mes haltes cinématographiques. Au ciné « Rio », je vis l’un de mes premiers documentaires : « Le couronnement de Sa Majesté Elisabeth II », juste après avoir apprécié « Les temps modernes » de Chaplin, à Coxyde. Proche du « Rixy » nous visitions une caverne d’Ali-Baba : l’authentique et fabuleux stock américain. Des cinémas évoqués subsiste le « Rio », unique belle salle préservée par la commune d’Etterbeek. Elle fut transformée en centre culturel (« Le Senghor) de qualité. Parmi moult activités il créa un ciné-club de qualité offrant chaque dimanche en saison de bons films à succès ou primés aux Oscars, à Cannes, à la Mostra de Venise, à San-Sebastian, peu à Toronto, Avoriaz ou Berlin... « L’Ours » berlinois n’a plus la cote ? Combien « d’écrans blancs de nos nuits blanches » survivent-ils à Bruxelles ? Le petit et sympathique « Cinquantenaire », avenue des Celtes, a depuis des lustres et des candélabres fait son temps ; il devint « le » garage où se vendent les vrombissantes motos nippones. Seul à Etterbeek, tant bien que mal subsiste le porte-avion du collège Saint-Michel transformé en salle de spectacle de variétés et de théâtre. Béart, les Ballets du Rwanda, le loup blanc Moustaki s’y distinguèrent en récital. Delon eut pu faire salle comble, au théâtre, mais le félin Alain, souffrant de grippe, décommanda sa venue tant espérée. Il eut été accompagné par sa fille aînée et eut fait salle comble. Nostalgie, quand tu nous tiens ! L’étrave du bonheur perdit la salive des vagues d’espérances. Je me rends dans les usines à rêves où le dolby stéréo est roi. Parfois au sympathique « Stockel », un rescapé ! En trois dimensions on expédie « Star Wars 5 » et le retour tant attendu d’Indiana Jones et du septuagénaire Harrison Ford muni de son fouet. Au plateau du Heysel, quatre garçons dans le vent chantent « Le sous-marin vert. » Jean-Louis Cornellie


EXPOSITION : J'AURAI 20 ANS EN 2030 Machine à avancer dans le temps, cette exposition nous invite à découvrir ce qui nous attend d’ici un peu moins de quinze ans. Le fil conducteur en est l’Homme du futur. Tout au long d’un parcours immersif, le visiteur traverse de grands décors ainsi que des mises en situations agrémentées de vitrines, de textes explicatifs et de films. Quels sont les effets majeurs de la science au quotidien ? Quel est l’impact de celle-ci sur sa naissance, ses études, son travail, ses loisirs, son environnement, ses maladies et sa mort ? Quatre aspects sont analysés au cours de ce périple anticipatif : l’homme assisté, l’homme connecté, l’homme responsable et l’homme modifié. Décrire l’univers auquel nous serons confrontés d’ici peu et prévoir les grandes avancées scientifiques des prochaines décennies reste un challenge difficile et risqué. Pourtant le cadre futur de notre existence, tout comme les découvertes, sont en germe dans la recherche d’aujourd’hui, notamment au sein des universités. Un événement d’envergure à découvrir jusqu’au 3 juin 2018. Une belle idée de sortie. Plus d’informations via le site www.visitezliege.be Gare des Guillemins à 4000 Liège

EXPOSITION : LA NOUVELLE BD FLAMANDE La nouvelle bédé flamande regroupe de nombreux auteurs talentueux et ce dans des registres différents. Cette diversité artistique n'empêche pas ces derniers à partager la même ambition : conquérir le monde de la bande dessinée. Il s’agit, entre autres, de Brecht Evens, Nix, Pieter de Poortere, Simon Spruyt et Judith Vanistendael. Traduits dans plusieurs langues et diffusés dans de nombreux pays, leurs livres sont appréciés autant pour la qualité des récits que pour la beauté du graphisme. Cette success story n'aurait jamais vu le jour sans la création de la commission BD au sein du Fonds Flamand des Lettres en 2002. Accordant des bourses de création mais aussi en soutenant les traductions et la promotion internationale, cette commission se situe à la base de toute une nouvelle génération de créateurs qui ont des choses à raconter et qui le font avec maestria. Ces auteurs de chez nous méritent pleinement de faire l'objet d'une grande exposition au Musée de la Bande Dessinée et ce jusqu’au 3 juin 2018. Un événement qui prouve qu’on peut être prophète chez soi et qu’on n’a pas forcément besoin d’aller ailleurs pour triompher. Retrouvez tous les détails pratiques pour organiser une visite sur le site www.cbbd.be Rue des sables 20 à 1000 Bruxelles


EXPOSITION : INSPIRATIONS À LA PAPPILIA Trois voyages se confondent dans cette exposition qui s’intitule Inspirations au pluriel. Un voyage d’abord à travers les étoiles qui se reflètent dans le corps d’une femme avec Walid Glaïed, artiste tunisien passionné par la couleur acrylique et par l’astrologie. Un autre dans l’esprit avec Marco Lusetti qui rêve des montagnes, de la mer et du ciel à partir du coin obscur d’une chambre où s’est réfugiée la pensée du peintre. Un dernier voyage enfin à travers les couleurs de Lisiane Moerman, qui superpose des ébauches de paysage sur un bateau en partance pour le large, dans la brume et sous le pinceau. Ces trois voyages rencontrent donc le vœu de Jean-Marie Bertrand qui rêvait d’une exposition surréaliste dans sa galerie La Pappilia, dans une précédente édition de Bruxelles Culture. De la femme aux étoiles Walid Glaïed est Tunisien, originaire de la région de Sousse. Il a vécu en Angleterre mais réside à Bruxelles depuis 2012. C’est la première fois qu’il peint à partir du body painting, la peinture d’un corps de femme qu’il intègre dans ses toiles. On y voit cette femme nue peinte dans les couleurs sidérales, constellée d’étoiles et traversée par les galaxies. « J’ai été inspiré par les images de l’univers, par la formation des étoiles à partir du big bang. Il y a beaucoup de mouvements dans mes toiles. Les couleurs de l’espace, les gaz en ébullition, les explosions stellaires, tout se conjugue dans mon tableau qui semble en expansion. » Comme l’univers lui-même l’est réellement dans les lois de la physique moderne. C’est comme si l’artiste opérait un zoom sur une image de la galaxie reflétée par un corps féminin. Entre ce corps et l’univers se développent d’étranges rapports auxquels Walid Glaïed a donné des noms qui sont les titres de ses tableaux : Protection, Peur et effroi, Caché, Tendresse ou Retour d’une partie de l’Univers... « Pour moi, la femme est une partie de l’univers qu’on essaie de déchiffrer. Si on arrive à comprendre la femme, on devine le reste du monde. Ces noms que j’ai choisis vont exprimer les sentiments qu’il nous faut déchiffrer pour connaître l’univers de la femme. Car la femme fait partie de l’univers qu’elle reflète. » C’est cette réflexion qui inspire le peintre. Il a utilisé de l’acrylique sur le corps nu, parce que c’est une couleur facile à nettoyer, qui ne laisse pas de trace après l’usage. On trouve d’ailleurs les teintes acryliques dans la galaxie, avec le bleu nuit du ciel étoilé, le rouge ou le jaune des constellations que le peintre a pu observer sur les sites de la NASA ou de l’astrologie. Quant à ces taches blanches qui parsèment le corps féminin et y éveillent la multitude des étoiles ? « Ce sont des dribble painting utilisés par les tagueurs. On éclabousse le corps avec de la peinture blanche après l’avoir peint. Ces taches ponctuent les courbes de la femme. » Walid rêve de découvrir l’espace après l’avoir peint. Le fait d’avoir pratiqué le dribble painting sur le corps d’une femme l’a rapproché des étoiles où, comme le commun des mortels, il rêve un jour de se perdre. Avec cette femme, il a ouvert une porte sur l’univers. L’art commence dans la tête Originaire de Reggio nell’Emilia, dans le nord de l’Italie, Marco Lusetti a commencé à peindre à 17 ans « pour se relaxer », dit-il. Il travaille à Bruxelles, au Parlement européen, comme lobbyiste. C’est la première fois qu’il expose en Belgique. Son œuvre sera également présente à la galerie de Padoue, dans le cadre de la Foire d’art contemporain de Copenhague, qui se tiendra du 23 au 25 avril au Danemark. Lui aussi peint avec de l’acrylique sur bois.


A partir d’un coin du tableau plongé dans le noir, où évolue une silhouette rouge, son imagination se déploie en couleurs vers des buildings sans portes ni fenêtres, vers des montagnes aux cimes enneigées ou vers un voilier qui cingle au vent du large. « Les ombres représentent des personnes réelles qui ne sont pas imaginées, tandis que tout le reste l’est. On est dans une chambre, et tout y est fermé, les fenêtres comme la lumière. On est dans le noir. Le noir dans mon tableau exprime cet enfermement de l’esprit. » A partir de ce lieu clos, l’imagination peut se développer vers l’ailleurs : à la mer, dans la montagne, à Paris ou en vacances. On imagine ce rêve en couleurs, parce que l’art est dans notre tête. Qu’évoque par exemple le bateau pour l’artiste ? « Il représente l’évasion. C’est le voyage qu’on réalise avec le rêve. Voyez l’affiche de cette exposition : c’est ma tête en noir qui s’y profile, avec une partie en couleurs qui représente mon imagination. Je ne suis pas capable de bien dessiner, parce que je n’ai pas étudié le dessin. J’ai étudié l’économie, le marketing, la communication, mais je ne dessine pas la réalité telle qu’elle est. Les buildings sans fenêtres, les montagnes enneigées, la mer et son voilier ne sont qu’un reflet de la réalité. Avec la couleur, on comprend le sens du dessin. » Marco Lusetti vient ainsi de se définir comme un peintre surréaliste. Des ébauches de paysages qui se superposent Si on y regarde de plus près, la toile livre ses secrets un à un, sous les différentes couches que Lisiane Moerman y applique : ici, c’est un bateau qui disparaît dans la brume, là c’est un texte qui se fond dans un paysage d’usine à hauts fourneaux. Ou encore, ce sont des oyats que le vent agite au crépuscule sur la plage, sur un fond ocre. L’artiste est flamande, de la région de Courtrai. Elle a commencé sa carrière en étant professeur de dessin à St-Luc, à Gand, où elle a exercé pendant quarante ans. Elle s’y connaît donc dans le dessin qu’elle pratique à la perfection, notamment dans les portraits et dans les scènes de chevaux qui l’ont toujours fascinée. Précision du trait qui cerne la crinière au vent, l’œil intelligent ou la patte en alerte du cheval. Retraitée maintenant, Lisiane se consacre à sa passion qui est de peindre. « Je dessine d’abord avant de peindre. Je dessine tout ce que je vois. C’est mon crayon qui m’entraîne vers la peinture. Je fais par exemple de l’aquarelle sur papier avec des tons légers. Je fais ma peinture moi-même, avec mes propres pigments. Mais je pratique aussi l’acrylique. » Peintureémulsion obtenue par la dispersion des pigments broyés à l’eau dans du latex. Elle utilise aussi la peinture à l’huile, qui n’est pas présente dans cette exposition. Pourquoi avoir choisi des toiles abstraites, alors qu’elle peint admirablement bien le figuratif ? « Je les ai choisies pour les émotions qu’elles me procurent et que je traduis en couleurs. La couleur est porteuse de sens. On peut placer le tableau dans tous les sens. Le non-figuratif doit être transposable dans l’espace. C’est ainsi que je le conçois pour l’émotion qu’il suggère. Comme cette galerie est restreinte et que nous sommes trois artistes à y exposer, chacun de mes tableaux doit se prêter au jeu de l’endroit où il est apposé. » Vous verrez ces tableaux à la galerie Pappilia jusqu’au 27 mai prochain. Plus d’informations sur www.pappilia.be Rue de la Brasserie 71 à 1050 Bruxelles Michel Lequeux


PORTRAIT SUCCINCT : SOPHIE DUBOIS Je peins depuis plus de vingt ans et j’ai suivi des cours de dessin par correspondance auprès de l'Ecole ABC de Paris, avant de continuer mon parcours en autodidacte. La créativité fait partie intégrante de ma vie, que ce soit par le biais de la peinture ou de l'écriture (j'ai publié quatre ouvrages : deux romans, un recueil poétique et un livre illustré avec mes tableaux). Mes œuvres sont exécutées à la peinture à l'huile, en utilisant le pinceau ou le couteau pour obtenir davantage de volume et de contrastes. Chacune d'entre-elles représente un univers particulier. On peut souvent voyager en les regardant ou se raconter une histoire. Pour moi, il est extrêmement intéressant d'entendre les interprétations des spectateurs lors d'expositions. J’adore la nature et cette passion se ressent à travers mes compositions. Certains tableaux s'inspirent d'endroits réels, d'autres sont totalement imaginaires. Je possède mon style propre, qui mélange surréalisme et petits personnages naïfs, toujours excessivement colorés. Les paysages sont souvent éclairés d'une lumière qui provient de l'intérieur. Je travaille sur différents formats en fonction des sujets que je traite. Récemment, j'ai commencé à créer des toiles sans aucune idée préconçue, en faisant d'abord une méditation puis en mettant les couleurs sur ma palette sans laisser intervenir le mental. Ainsi, je découvre le résultat au fur et à mesure. Ces travaux ont souvent un caractère plus spirituel ou onirique. Pour retrouver ma galerie ainsi qu'un descriptif de mes livres, je vous invite à consulter mon site www.sophiedubois.blog4ever.com

LES JEUNES ENTRENT DÉSORMAIS GRATUITEMENT AUX MUSÉES ROYAUX D’ART ET D’HISTOIRE ! Permettre aux jeunes d’entrer en contact avec l’art, la culture et la science est primordial pour le développement de citoyens responsables. En même temps, il est parfois financièrement inabordable pour les écoles d’organiser une sortie culturelle pour leurs élèves. C’est la raison pour laquelle les Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, avec le soutien de leur commission de gestion et de la secrétaire d’état en charge de la Politique scientifique Zuhal Demir, ont décidé d’accorder, et ce à partir de ce mardi 5 septembre 2017, la gratuité d’accès à ses collections permanentes à toutes les personnes âgées de moins de dix-neuf ans, en visite individuelle ou en groupe. Ceci concerne donc également les groupes scolaires. La gratuité est aussi octroyée à tous les visiteurs souffrant d’un handicap (sur présentation d’une carte), ainsi qu’à leur accompagnateur éventuel. Par ailleurs, le prix d’entrée pour les collections permanentes des musées a été aligné sur les standards internationaux, plus conformes au marché (10 € au lieu de 8 pour un visiteur adulte pour le Musée du Cinquantenaire ou le Musée des Instruments de Musique, 7 € au lieu de 5 pour la Porte de Hal). Les tarifs pour réserver une visite guidée ont eux aussi été légèrement augmentés. Les Musées royaux d’Art et d’Histoire ambitionnent en permanence d’offrir les meilleurs services possibles à leurs visiteurs. Les Musées royaux d’Art et d’Histoire se composent du Musée du Cinquantenaire, du Musée des Instruments de Musique, de la Porte de Hal ainsi que des Musées d’ExtrêmeOrient à Laeken (actuellement fermés pour rénovation). Pour découvrir dans le détail tous les changements de tarifs, visitez www.mrah.be


CINÉMA : EVA Les remakes valent-ils ou dépassent-ils l’original ? En 1962, le roman de James Hadley Chase a fait l’objet d’un film mis en scène avec énormément de brio par Joseph Losey. Difficile de se frotter au jeu de la comparaison, lorsqu’il s’agit d’affronter sur le même terrain le célèbre cinéaste britannique. Benoît Jacquot s’est néanmoins offert l’exercice plus d’un demi-siècle plus tard, certain que la majorité des spectateurs avaient totalement oublié la prestation de Jeanne Moreau en femme fatale. « Eva », modèle 2018, se laisse à peine regarder et ne fait pas partie des chefs-d’œuvre qui impriment un souvenir durable. La mise en scène manque à la fois d’âme et de chaleur, poussant le quidam à suivre sans réel intérêt une relation basée sur le mensonge. Avec énormément de distanciation, elle nous raconte la rencontre entre une prostituée (Isabelle Huppert), assez laide sous une perruque noire, et un gigolo (Gaspard Ulliel), qui s’est emparé du scénario écrit par l’un de ses clients, mort accidentellement dans sa baignoire. Là où Losey était dans l’incandescence et la chaleur, Jacquot lui oppose une froideur quasiment clinique et ôte tout érotisme de ce qui aurait pu être un grand moment de cinéma. A mesure qu’elle prend de l’âge, Isabelle Huppert semble avoir perdu la fraîcheur qui la caractérisait et s’enfonce dans des rôles qui mettent en évidence une certaine sécheresse. Pour sa sixième collaboration avec le réalisateur, on pouvait espérer beaucoup mieux que des dialogues sans punch, trop peu corrosifs et, finalement, dont la terre entière (ou presque) se fiche. Paul Huet

CINÉMA : CARNIVORES Depuis toujours, Mona espère devenir comédienne et réussir dans la profession comme Sam, sa cadette. Pour elle, tout aurait dû aller sans difficultés, si ce n’est que les castings n’aboutissent jamais et que les réalisateurs semblent peu enclins à l’engager. En attendant l’opportunité de se faire remarquer et d’éclater aux yeux de tous, elle emménage chez sa sœur. Malheureusement, elle déchante bien vite et découvre les coulisses de la notoriété à travers le ras-le-bol de cette dernière, qui accuse un mal de vivre entre son rôle de mère et d’épouse. Jeune trentenaire, elle ne comprend pas la dépression qui frappe celle qu’elle apprécie plus que tout et à laquelle elle souhaiterait tellement ressembler. Au fil des semaines, elle prend conscience que Sam néglige de plus en plus son métier, qu’elle manque d’enthousiasme au travail et qu’elle lâche pied. Plutôt que de la laisser dériver, pourquoi ne profiterait-elle de la situation pour s’emparer de l’une ou l’autre occasion ? Les frères Jérémie et Yannick Rénier nous parlent d’une activité qu’ils connaissent particulièrement bien et nous invitent à regarder de l’autre côté des projecteurs, pour retrouver ceux qui font le cinéma dans leur sphère privée. Loin de la lumière des studios et des paillettes, les acteurs redeviennent des gens ordinaires, soumis à la même pression que tout un chacun, si ce n’est que le strass et les acclamations des critiques peuvent leurs faire perdre une part de la réalité ou, tout bonnement, leur mettre une pression insoutenable. Seront-ils aussi bons que dans le film précédent, ne risquent-il pas de perdre l’amour que le public leur voue, la mode ne les renversera-t-elle pas comme le ferait une tornade ? Si Mona rêve de première page des magazines people, Sam regimbe à poursuivre les faux-semblants et aspire à retrouver sa vie d’antan. Le titre intrigue. Qui sont les carnivores évoqués ? Les acteurs, les producteurs qui phagocytent ceux qu’ils emploient, les spectateurs avides de sensations toujours plus fortes, la presse qui façonne et détruit ceux qu’elle a adulés ou Mona qui, lentement et sans vergogne, cherche à s’approprier l’existence de Sam ? De la sorte, « Les carnivores » s’écarte du mélo intimiste pour emprunter la voie du thriller. Mais voilà, il manque une dose de tension nécessaire pour rendre le résultat convaincant. Malgré l’abattage de Leïla Bekhti et Zita Hanrot, la réalisation ne dépasse jamais la qualité d’un téléfilm de vingt heures cinquante. Sans doute aurait-il fallu développer davantage les ressentis par rapport à la profession de comédien ou rendre plus vifs les échanges que les sœurs sont amenées à s’opposer. Néanmoins, le duo de metteurs en scène parvient à dresser deux jolis portraits de femmes modernes, insatisfaites et qui aspirent à autre chose. Une demi-réussite ! Daniel Bastié


CD : ENGLABÖRN & VARIATIONS Johan Johannsson (1969-2018) était l’un des musiciens les plus doués de la nouvelle génération. Mort à Berlin en février dernier, à un âge où tout le monde formule des projets d’avenir, il laisse le monde des arts orphelin d’un talent singulier. Mondialement réputé pour ses musiques de film (« Theory of everything », « Sicario », « Premier contact »), il venait d’achever l’écriture du score de « The mercy » et s’attelait à celui de « Mary-Magdalene », terminé dans la précipitation par Hildur Gudnadottir après son décès. Pourtant, loin d’accepter les étiquettes, il se voulait surtout un créateur de musique pure, détaché de tout support filmique et des modes restrictives. En moins de deux décennies, il a réussi à imposer un style pétri de modules hypnotiques, mêlant synthétiseur et instruments acoustiques, à la fois aérien et grave, léger et insistant. Avec une sagacité exceptionnelle, il parvenait à générer des ambiances où se combinaient espérance et inquiétude et proposait des nappes sensorielles qui invitent l’auditeur à se promener dans des univers a priori peu tangibles. « Englabörn » est le premier album de l’Islandais, sorti dans les bacs des disquaires en 2002 et immédiatement acclamé en Europe. Loin des démonstrations tonitruantes de plusieurs de ses confrères, l’art de Johan Johannsson s’inscrit dans le prolongement du travail de Max Richter et d’Arvo Part, tout en veillant à faire œuvre personnelle, sans plagier ni copier. Les mélodies peuvent évidemment apparaître austères. Aux contradicteurs, le seul conseil à opposer consiste à écouter à deux, à trois, voire à quatre reprises chaque plage, afin de percevoir la force qui les dote de mille nuances. Malaxées sans remords, tordues et poussées dans leurs ultimes retranchements, ces phrases sonores se révèlent bien vite beaucoup plus complexes qu’on pourrait les taxer. Il suffit de se laisser saisir par l’oreille et constater à quel point chaque morceau nous immerge dans des états émotionnels, servis par des procédés minimalistes d’une belle efficacité. Peu de temps avant sa disparition brutale, le compositeur a remanié plusieurs thèmes tirés de ce disque désormais culte pour leur imprimer un regard actuel. En aval, il a fait appel à des solistes prestigieux tels que les membres de l’Ebos string quartet, le pianiste Vikingur Olafsson, la claviériste Ryuichi Sakamoto et la soprano Else Trop. Si l’album de 2002 était essentiellement électronique, les variations exigeaient d’autres moyens, sans corrompre le concept initial. Chose à laquelle le créateur était sensible. Son idée n’a jamais été de refaire deux fois les mêmes essais, mais de s’imprégner de l’approche d’avant-hier pour la mettre en adéquation avec ses préoccupations actuelles. La force de l’orchestration tient ici dans sa finesse et ses silences. Piano, quatuor à cordes, percussions, orgue et cuivres plaintifs charpentent un socle étonnant, à partir duquel tout s’agence. Des quarante-huit minutes de « Englabörn », il a retenu l’essence pour, uniquement, s’attaquer au vernis. On sait par contre beaucoup moins que cette partition a été réalisée pour accompagner une pièce de théâtre au titre éponyme et tirée du répertoire de Havar Sigurjonsson, bien oubliée aujourd’hui. Plusieurs critiques ont qualifié ce double CD de testament posthume, brassant seize ans de création, sorte de pont invisible entre les prémisses d’une carrière internationale et une fin tragique. Disque Deutsche Grammophon – 16 et 11 titres Daniel Bastié


CD : LE COLLIER ROUGE Certaines coproductions nous valent de sérieuses surprises. Ainsi « Le collier rouge », dernier long métrage de Jean Becker (« L’été meurtrier », « Les enfants du marais », « Un crime au paradis », « Elisa ») se targue d’avoir engagé les services du compositeur flamand Johan Hoogewijs, totalement inconnu hors Belgique et réputé en Flandre pour sa participation récurrente à la télévision et au cinéma. Dans une petite ville écrasée de soleil, un militaire de la guerre des tranchées est retenu prisonnier. Nous sommes en 1919 et un juge doit statuer sur son sort. Pour nous aider à comprendre la situation, le réalisateur combine présent et flash-back et nous fait découvrir la vie des poilus dans ce qu’elle a eu de plus misérable, chair à canons obligée d’attaquer et de se replier selon les ordres d’une hiérarchie orgueilleuse et prête à toutes les extrémités pour bénéficier d’une promotion. Loin des siens, l’homme se résigne en compagnie d’un chien, avec lequel il partage le temps d’attente, et qui, très vite, devient la métaphore de sa condition de soldat. A l’instar de ce dernier, il devait attaquer dès que retentissait le sifflet d’un gradé et s’aplatir dès qu’on le lui ordonnait. Enfin et avec beaucoup de sérénité, le metteur en scène brosse le portrait de Valentine, jeune paysanne trop instruite pour demeurer éternellement à la ferme. Composée et interprétée par John Hoogewijs, cette partition vient d’être pressée en CD et rassemble vingt-trois titres qui préfèrent jouer la carte de l’intériorisation plutôt que de décrire les affres des combats. Il s’agit toujours de mélodies aigres-douces, qui évitent les effets sirupeux et qui dotent le film d’effets nostalgiques, presque discrets, comme si le temps avait soudain cessé de s’articuler pour retenir chaque minute, afin qu’elle cesse de s’égrener. D’un lyrisme contenu, ce score possède un pouvoir de fascination presque hypnotique, avec des accents à la fois troublants, inquiétants et séducteurs. Le travail du compositeur, à défaut d’être totalement révolutionnaire, s’inscrit dans la continuité de ce qui est généralement fourni pour ce genre d’histoires et nous gratifie d’une sensibilité faite de lenteur et de mélancolie. Disque Milan – 23 titres CD : SHÉHÉRAZADE Le compositeur d’origine persane André Hossein (né Aminoullah Hosseinoff), né en1905 et décédé en1983 et père de l’acteur-réalisateur Robert Hossein, a abordé tardivement le domaine de la musique de cinéma grâce à son fils, qui a facilité à la fois son engagement pour les films dans lesquels il tenait un rôle important et ceux qu’il dirigeait lui-même dans les années 50 et 60. Le compositeur privilégiait les petits ensembles de jazz pour ses partitions destinées à l’écran, autant pour s’adapter au genre de films qu’on lui confiait que pour des raisons budgétaires. Cependant, « Shéhérazade » (1963) de Pierre Gaspard-Huit lui a fourni une occasion en or de déployer l’étendue de son registre dans des conditions idéales, avec des moyens financiers importants et dans un style musical lui permettant de renouer avec ses racines culturelles. Coproduit par la France, l’Italie et l’Espagne, tourné en 70mm, ce long métrage est une aventure exotique inspirée du livre « Les Mille et Une Nuits ». L’histoire est centrée sur les amours interdites d’une princesse (Anna Karina) et d’un chevalier Franc (Gérard Barray), lesquels doivent affronter à la fois le très jaloux Calife de Bagdad (Antonio Vilar) et son déloyal Grand Vizir. La partition symphonique demeure l’un des atouts majeurs de « Shéhérazade ». La maison Barclay avait édité à l’époque quelques extraits de la bande originale sur un maxi 45 tours et, fait beaucoup plus rare, une version presque complète sur microsillon 33 tours en véritable stéréophonie. Cinémusique a réédité sur CD cette partition recherchée depuis longtemps par les amateurs. Plus d’un demi-siècle après sa création, cette bande originale exceptionnelle d’un compositeur trop discret mérite d’être mieux connue de tous les amateurs de musique de film. Cette édition limitée à 350 copies comporte un livret couleur de seize pages, avec une présentation du producteur Clément Fontaine. CD Cinémusique – 17 titres Sam Mas


PLATINE Qui était vraiment Jean Harlow (1911 - 1937), l’une des actrices qui a marqué Hollywood au cours des années 30, en imposant un physique tous seins en avant et un blond platine qui lui ont valu de devenir l’égérie de la MGM ? Régine Detambel revient sur son existence faite de frustrations, de fragilité et de relations physiques éphémères, qui préfigurait le destin de Marilyn Monroe, dont elle fut le modèle. L’auteure parle de son effroyable jeunesse (auprès d’une mère trop directive et d’un beau-père trop caressant) et sur la vingtaine de longs métrages dans lesquels elle a joué, passant de la figuration aux rôles de premier plan. On raconte qu’elle a été la maîtresse de bien des hommes, dont le magnat Howard Hughes qui l’a imposée à l’écran. Elle a également été l’épouse de Paul Bern, l’un des pontes des studios. Mariage-éclair fait de déchirures et de violence, avant le suicide de ce dernier. Après avoir contracté une méchante grippe, il a été rapporté qu’elle a refusé de s’aliter pour se soigner, préférant se traîner sur le plateau de « Saratoga » (son dernier film) avec Clark Gable, qu’elle s’est évanouie à plusieurs reprises dans les bras de son partenaire et que le mal n’a fait qu’empirer, se transformant en infection génrérale. Une partie de ses dents contaminées a dû être arrachée. Emportée par la maladie à vingt-sept ans, elle laisse le souvenir d’une comédienne autodidacte trop convoitée, qui voulait jouir de son corps et de la vie et qui, à force de brûler la chandelle par les deux bouts, a fini par se détruire autant dans les abus de toutes sortes que par imprudence. Une étoile honore aujourd’hui son nom sur le Walk of Fame boulevard. Ed. Actes Sud – 184 pages Daniel Bastié

LE BRACELET Le nazisme impose un nouvel ordre, dont les juifs sont exclus. Le petit Carl Schwarz voit son quotidien bouleversé, car Munich est devenu trop dangereux pour sa famille. D’urgence, ses parents ont choisi de quitter le pays et d’émigrer en Asie, via Gênes. Alors que les billets de bateau ont été achetés, son père (qui a défendu la nation dans les tranchées de 14-18) décide de ne pas partir et de rester sur le quai. A peu près au même moment, une jeune femme enceinte d’un militaire marié se réfugie chez une tante, faiseuse d’anges. En 2010, Carl vit aux Etats-Unis et mène une retraite heureuse auprès de son épouse. Un appel téléphonique l’amène à se remémorer le passé. Mandaté par le Musée de l’Holocauste, un homme souhaite l’interroger. Alors qu’il avait tout mis en place pour vivre au présent et se retrancher des années obscures, il opère un voyage rocailleux dans ses souvenirs et revoit s’agiter les spectres qu’il a côtoyés. Andrea Maria Schenkel revient sur la lèpre générée par le national-socialisme et relate le vécu de femmes et d’hommes en proie à sa dictature. Mieux, il propose la vision bouleversante d’une époque durant laquelle chacun pouvait basculer dans les extrêmes, chassés par ceux qu’il tutoyait hier ou séduit par des promesses de grandeur et de prospérité. A l’heure où les extrémismes renaissent un peu partout dans le monde, la lecture de ce roman ne peut s’avérer que salutaire, à la fois pour informer les nouvelles générations du danger des nationalismes que pour illustrer une page de l’histoire contemporaine qui a mis le monde à feu et à sang. Une leçon narrée de façon romancée, extrêmement passionnante et qui n’a rien d’un pensum ! Ed. Actes Sud – 394 pages Paul Huet


APRÈS LA FIN Adam Goldschmidt est un universitaire qui a toujours fait passer les siens avant sa profession. Pour lui, le bonheur familial demeure un socle primordial. Afin que son épouse puisse mener sereinement une solide carrière dans la médecine, il se charge de l’éducation de leurs deux filles. Un rôle dont il s’acquitte sans sourciller. Puis, alors que tout semblait s’accoupler au ronron d’une existence sans heurts, il reçoit un appel de l’école dans laquelle Myriam, son aînée, est scolarisée. L’adolescente vient de subir un arrêt respiratoire. Néanmoins, prise immédiatement en charge, elle a pu être réanimée de justesse. Ses ennuis de santé sont-ils pour autant terminés ? Du coup, tout s’écroule dans son quotidien paisible et il se surprend à remettre en question ses certitudes. Sa vie reposait-elle sur un talon d’Achille qu’il ignorait ? Rien ne garantit que sa fille ne fasse pas une rechute. Sarah Moss nous propose une réflexion sur la fragilité de la vie à travers le regard d’un père frappé par un imprévu, bouleversé et conscient que rien ne sera plus jamais comme avant. Imparfait et pétri de contradictions, il ne parvient pas à évacuer ses pensées sombres, mâtinées d’angoisse. Ce récit contemporain nous plonge dans l’esprit d’un homme qui, progressivement, réapprend à vivre après avoir vu son existence s’effondrer. Il faut toute la vigueur narrative de l’auteur pour éviter de sombrer dans le pathos et prendre le lecteur par la taille, afin de l’amener à se poser la question que voici : Et moi, que ferais-je en pareille circonstance ? Ed. Actes Sud – 408 pages Paul Huet

LES AVENTURES EXTRAVAGANTES DE JEAN JAMBECREUSE AU TEMPS DE LA RÉVOLTE DES RUSTAUDS Au siècle de François 1er, Henri VIII, Charles Quint et Soliman le Magnifique, la vie n’avait rien d’une sinécure. Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de la bonne ville de Bâle, voit éclore un nouveau courant de pensée, prôné par un moine allemand nommé Martin Luther. Très vite, ses idées opposent les citoyens. Que faire ? Suivre l’Église romaine, comme la tradition le conçoit, ou se rallier à cet homme qui s’exprime fort, s’appuie sur les Écritures et promeut un message d’espoir aux plus faibles. Sur le plan privé, le jeune homme découvre les joies de la paternité, mais également les vicissitudes de la vie d’indépendant, soumise au bon vouloir des clients et des esthètes. Il peut toutefois compter sur la tutelle d’Erasme et de Rabelais. Sans trop se soucier du quotidien, il promène sa carrure dans un monde en perpétuelle fureur, prêt à exloser de façon imminente .Pour charpenter son personnage, Harry Bellet se serait inspiré du peintre Hans Holbein (1497-1543), dont la biographie aurait été la ligne inspiratrice pour sculpter celle du protagoniste qu’il met en prose. L’occasion de se baigner dans les joies un peu canaille d’un siècle fait de débauches, d’excès, mais également d’une violence qui s’exacerbe dans certains comportements. Qu’on le veuille ou non, un monde nouveau s’est mis en marche, prêt à éliminer inexorablement ce qui faisait le passé et à forcer les portes de la modernité. Quant à la révolte des Rustauds (15241525), à laquelle se réfère le titre, il s’agit d’un mouvement de fronde paysanne, sur fond de revendications religieuses, sociales et économiques et qui a engendré près de cent mille morts. Ed. Actes Sud – 342 pages Paul Huet


LA FAILLE EN TOUTE CHOSE Armand Gamache n’a vraiment pas le cœur à s’investir dans les préparatifs de Noël. Un peu perdu au sein de la brigade des homicides de Québec, il a progressivement vu ses collègues être mutés dans d’autres services. Aussi, lorsque Myrna, la libraire de Three Pines, un petit village flanqué au milieu de nulle part, fait appel à lui pour résoudre une épineuse affaire de disparition, il profite de l’opportunité pour rompre avec la routine oppressante du bureau mais, très vite, il se trouve en bute au silence de son amie. Pourquoi refuse-t-elle de lui révéler l’identité de la disparue et lui cache-t-on quelque chose ? Louise Penny met en scène un solitaire qui débarque dans un bled pour mener ses investigations et qui doit se rompre à des conditions extrêmes. L’isolement aidant, les tensions croissent pour déployer un récit tentaculaire prompt à naviguer en eaux sombres. La mise en scène se révèle rapidement d’une fameuse virtuosité, notamment dans son approche du climat et de l’espace. L’auteure ne laisse rien au hasard et maîtrise la mécanique du récit pour engendrer un suspense qui va crescendo, avançant sur un terrain mouvant de la plus addictive des manières. Alors qu’il ne s’y attendait pas du tout, le policier se laisse rattraper par une histoire vieille de plusieurs années, ayant un lien avec les sœurs Quellet. La disparue serait-elle la dernière de la fratrie ? Un roman dur et intense qui célèbre le mariage d’une intrigue judicieuse et de l’étude psychologique. Ed. Actes Sud – 519 pages Paul Huet

LA JEUNESSE EST UN PAYS ETRANGER A travers des pages pleines de vie, Alain Claude Sulzer décrit une jeunesse – la sienne ? – dans la banlieue de Bâle et revient avec énormément de tendresse sur une époque où les jeunes pensaient refaire le monde. Les années 60 et 70 ont été pour beaucoup celles de toutes les illusions, de tous les rêves à concrétiser et de tous les espoirs. L’existence insufflait au quotidien une énergie fédératrice, faisant que les petits riens devenaient exceptionnellement passionnants. L’auteur a grandi dans un quartier réputé pour sa tranquillité, avec des maisons devancées par des jardinets proprets. Ici, personne ne songeait à se séparer de son conjoint et tous les regards se focalisaient sur une belle femme au volant d’une voiture aussi jolie qu’elle, qui faisait sensation auprès de tous les mâles en âge de s’extasier. Francophone et maîtrisant mal l’allemand, le jeune homme s’est découvert homosexuel. Une tare pour beaucoup, une catastrophe pour d’autres. En regardant dans le rétroviseur, le narrateur se souvient de ses doutes, de ses combats et de ses affirmations. Il était le seul garçon à suivre le cours de danse classique, le seul qui se faisait véhiculer à l’école par son père, le seul à avoir brigué une carrière artistique. Tendresse et subjectivité se conjuguent dans un livre empreint de vitalité, fait pour remettre les idées en place, encourager la réflexion et pousser les esprits à s’épanouir. « La jeunesse est un pays étranger » n’a néanmoins aucune vocation philosophique ou pédagogique. Au mieux, on peut y voir une invitation à davantage de tolérance, au droit à la différence et au respect d’autrui. Ed. Jacqueline Chambon – 238 pages Willy Smedt


LE PASSÉ DÉFINITIF Oublie-t-on son premier amour ? Bien des romanciers se sont laissés tenter par de jolies digressions à propos des émotions passées et qui, contre vents et marées, continuent de se laisser bercer par des promesses lointaines et des serments enterrés. Alors qu’il s’apprête à rejoindre sa compagne Béatrice, Ferdinand sent son cœur battre comme celui d’un adolescent. Tandis qu’il vient d’embarquer à bord d’un train à destination de Tours, il aperçoit Jeanne sur le quai d’en face, celle qu’il a jadis aimée plus que tout au monde. Quel choix adopter dans l’urgence ? Descendre ? Demeurer assis ? Il n’a pas l’occasion de réagir, puisque la motrice s’ébranle et se met en marche. Au fil du trajet, il se laisse rattraper par un flot de souvenirs qui le submergent. Un film défile devant ses yeux, avec des odeurs singulières, des sons particuliers et des voix qui semblent émerger d’une jeunesse insouciante. Un voyage en train s’avère toujours trop long ou trop court. Trop long, lorsqu’on se sent pressé par l’urgence de se raconter, de se confier ou de retrouver quelqu’un. Trop court, lorsqu’il s’agit de prendre une décision capitale, qui risque d’hypothéquer ou de fortifier à jamais son avenir. Les secousses du wagon l’amènent encore à chercher à se positionner. Vaut-il mieux tout tenter afin de retrouver Jeanne, avec le risque qu’elle ne veuille pas de lui, ou feindre ne pas l’avoir aperçue et poursuivre la félicité entretenue avec Béatrice ? La mélancolie berce ce livre relativement peu épais, qui ouvre la porte de la réflexion et invite le lecteur à s’interroger sur les souvenirs palpables qui se réveillent, alors qu’on s’y attend le moins, et sur les décisions à adopter lorsqu’on se sent écrasé dans une tempête d’avis contradictoires. Jean-Daniel Verhaeghe est principalement connu pour ses longs métrages (« Le grand Meaulnes ») et ses séries télévisées (« Les Thibault », « Les Stenfort »). « Le passé définitif » est son troisième roman. L’auteur clôture sa prose de la sorte : « Quelques mois plus tard, Ferdinand décida de téléphoner à Jeanne. Une voix mécanique lui répondit que le numéro n’était plus attribué. » Ed. Serge Safran – 106 pages Daniel Bastié

L’ÉPOPÉE SIBÉRIENNE On évoque souvent les pionniers partis à la découverte des territoires de l’Ouest sauvage ou les aventuriers qui se sont enfoncés en Afrique centrale, sans prendre la peine de parler de ces colons qui ont risqué leur vie pour rapprocher la Sibérie du continent eurasien. Passer le cap de l’Oural ne représentait pas un voyage de plaisance. Aidés par les cosaques au temps d’Ivan le Terrible, des marchands intrépides se sont évertués à faire commerce avec des peuplades lointaines, conscients du potentiel à saisir. Militaires, scientifiques et profiteurs de tout acabit se sont ensuite relayés pour atteindre l’Alaska, mus par une énergie sans failles et une curiosité à alimenter. Produit de nombreuses recherches dans les archives russes rendues publiques, cet ouvrage dû à Éric Hoesli propose une fresque brillante qui revient sur plusieurs épisodes de l’épopée humaine dans ce qu’elle possède de plus hardie, voire d’insensée. On le sait, les explorateurs ont toujours été des hommes capables de repousser la peur, menés par une indicible envie de se dépasser pour servir un idéal, la science, leur nation ou leur ego. En filigrane, l’auteur parle de l’appétit démesuré de certains pays, des intérêts économiques, du désir d’expansion, du rôle de l’Europe sur l’échiquier mondial, des premières relations avec d’autres communautés (les Chinois, puis les Japonais), de la mise en place d’une voie ferrée et de la création des bagnes tsaristes et des camps de la mort (ou goulags) de Staline. Des photographies rares et des cartes inédites appuient chacune de ses allégations. Un livre d’une rare densité et qui repose toujours sur des faits avérés, preuves à l’appui. Ed. des Syrtes – 896 pages Paul Huet


CROIX ROUGES Vu d’ici, on connaît assez peu la tragédie vécue par les soldats russes au cours de la deuxième guerre mondiale. Non seulement, ils avaient à affronter l’armée allemande venue en nombre pour installer son drapeau à Moscou, mais plusieurs d’entre eux ont été arrêtés par le régime et conduits dans des camps. De la sorte, Tatiana (qui travaillait alors au Commissariat du Peuple) a découvert que son mari avait été enfermé en Roumanie et que, par ce fait, elle devenait l’épouse d’un ennemi de la nation. Que faire ? En prenant mille risques, elle a décidé de le rayer des listes officielles de prisonniers, afin de ne pas se mettre elle-même en danger. A la libération, celui qu’elle aimait a été fusillé sans procès, tandis que leur fille est morte de faim en captivité. Punie, elle a été condamnée à quinze ans de goulag. De nos jours, Sacha, fraîchement installé à Minsk, vient de perdre son épouse qui portait leur enfant. Alors que la vie n’avait pas prévu de les rapprocher, tous deux se côtoient dans le même immeuble et évoquent leur détresse. A travers leur vécu, séparé de plus d’un demi-siècle, ils égrènent également l’histoire de l’Union soviétique et rappellent aux lecteurs sa puissance, mais aussi ses horreurs. Sacha Filipenko nous invite à un voyage à travers des époques distinctes, pour les réunir derrière la porte d’un appartement d’aujourd’hui. Son objectif ne consiste pas à focaliser son roman sur la terreur menée sous Staline, mais de conscientiser le lecteur à l’importance de la mémoire collective autant qu’individuelle et à la nécessité de ne pas oublier celles et ceux qu’on aime. Selon l’auteur, la Russie actuelle aurait bien du mal à accepter certaines franges de son passé. Il insiste aussi sur la nécessité de garder précieusement le témoignage des anciens, qui disparaissent peu à peu. Que resterat-il lorsqu’ils se seront tous éteints. Tatiana, vieillarde atteinte de la maladie d’Alzheimer, est-elle la métaphore des souvenirs qui, inexorablement, fichent le camp ? Ed. des Syrtes – 218 pages Daniel Bastié

PÉTERSBOURG Andreï Biely est considéré comme étant l’un des auteurs les plus remarquables du mouvement symboliste russe. Né en 1880 et décédé en 1934, il s’est vivement intéressé au tournant que son pays a opéré en exécutant le tsar Nicolas et sa famille, pour passer au communisme. « Pétersbourg » nous raconte les balbutiements de la révolution d’Octobre par le prisme de quelques personnages qui jouent leur avenir en vingt-quatre heures. Pour l’auteur, il ne s’agit donc pas de revenir sur un élément majeur de la première moitié du XXe siècle, mais de raconter par le truchement de l’anecdote les tergiversations, l’engagement ou le scepticisme de certains face à la colère du peuple. Ainsi, Nikolaï se voit chargé de déposer une bombe. En mêlant petite et grande histoire, le lecteur est entraîné dans un tourbillon que rien ne peut plus arrêter, avec des intermèdes burlesques ou tragiques. Alors que tout avait été méticuleusement préparé, Nikolaï ne sait plus à quel saint se vouer, d’autant plus que les explosifs dont il avait la charge viennent de disparaître. Comble de tout, il retrouve sa mère qui avait quitté la ville pour suivre un bel Italien, au bras duquel elle croyait vivre une seconde jeunesse. Même si Andreï Biely maîtrise la fiction en maître, on sait que le drame n’est jamais loin et que la réalité historique, à peine sortie estompée par la prose de l’écrivain, revient par la force des événements. En filigrane, il dresse également le portrait de la future URSS. Edifiant ! Ed. des Syrtes – 464 pages Paul Huet


IBOGA La mort l’attend. Inexorablement. Deux gendarmes viennent de soulever Jefferson Petitbois du box des accusés. Paralysé par le verdict, le jeune homme sent ses jambes se dérober sous lui, comme si le sol ouvrait brusquement un abîme pour l’absorber, corps et âme. Il se souvient des paroles du juge : « Dix-sept ans. Suffisamment grand pour tuer, donc assez vieux pour être exécuté ! ». Nous sommes en 1980 et la peine de mort n’a pas encore été éradiquée. Il y a deux années, lorsqu’il a rencontré Max pour la première fois, il n’imaginait pas jusqu’où son mentor allait l’entraîner. Enfant trouvé, il a grandi tout seul, comme un chien appelé à errer dans l’existence, à se nourrir de tout et de rien, à se laisser corrompre par des idées de succès et d’argent. Il a pourtant raconté la vérité à la psy, aux avocats, aux jurés et rien n’y a fait, car certaines choses ne peuvent pas être pardonnées, même avec de vagues circonstances atténuantes. On le sait, la société doit se retrancher des individus dangereux ou asociaux. Christian Blanchard signe un roman d’une extrême violence, qu’on reçoit dans les gencives comme un uppercut. Avec des mots simples, il nous fait visiter l’esprit malade d’un tueur qui ne maîtrise pas ses limites, incapable de s’expliquer sur certains faits, emporté par des instincts qui le dépassent largement. En plus de l’étude méticuleuse d’un cas clinique, l’auteur dresse le portrait perturbant d’une société au sein de laquelle évoluent des individus sans empathie aucune. Terrifiant ! Ed. Belfond – 302 pages Daniel Bastié

TOUTES BLESSENT, LA DERNIÈRE TUE Karine Giebels signe un roman qui engendre des frissons sur tout le corps. Si on ne peut pas lui reprocher de savoir narrer une histoire ni de tenir en haleine le lecteur, on pourrait la féliciter de dresser des portraits d’une rare violence d’hommes et de femmes qui circulent dans un monde a priori peu fait pour eux. La jeunesse devrait être l’âge de tous les espoirs et de toutes les envies et, pourtant, rien n’est aussi simple lorsqu’on se trouve aux prises avec de gens sans scrupules. Tama est une esclave moderne, qui n’a jamais connu les câlins de sa maman et qui vit sous la férule de cette dernière. Gabriel passe son temps à l’écart des autres, bousculé par sa solitude et une kyrielle de démons qui s’invitent dans ses rêves. Comment relever la tête et aspirer à la quiétude, voire au vrai bonheur ? Lorsqu’un animal est battu, il finit par griffer ou mordre. La révolte sourd silencieusement, avec une indicible envie de tuer. De les tuer tous, jusqu’au dernier ! On ne met pas longtemps à saisir l’intérêt de ce roman qui sait se faire apprécier par son style nerveux et sec, son peu de concessions, des rebondissements et une radicalité dans les avis, qui mènent à la construction identitaire de chaque personnage. L’auteure semble en savoir long sur les tropismes d’un âge tourmenté, où la révolte demeure parfois l’unique issue. Tuer le temps, tromper l’ennui, tuer l’ennemi. Que faire d’autre pour deux protagonistes auxquels on ne souhaite jamais ressembler. Dur ! Ed. Belfond – 737 Pages Paul Huet


L’ADAPTATION DES LIVRES AUX SCÉNARIOS Il existe mille manières d’aborder le cinéma français d’après-guerre, que ce soit par le truchement des comédiens, des compositeurs de la partition originale, de l’un ou l’autre technicien ou des réalisateurs. L’ouvrage réalisé sous la direction d’Alain Boillat et Gilles Philippe a fait le choix de s’attacher au rôle des scénaristes et d’analyser de quelle façon ils ont réussi à transposer la prose de grands romanciers respectés. Directement, plusieurs noms viennent aux lèvres : Jean Aurenche, Pierre Bost, Jacques Prévert, Jacques Companeez. Ce livre s’appuie sur les films de Claude Autant-Lara et propose une approche originale entre littérature et cinéma, afin de cerner au mieux le lien ténu qui marie ces deux phares de la culture populaire. La plupart des documents rassemblés ici émanent d’archives et offrent un éclairage nouveau sur un courant artistique qui a sévi après les années terribles et avant le raz-de-marée provoqué par les jeunots de la Nouvelle Vague. L’occasion d’examiner et de comprendre les rouages de la création, de comparer certains procédés narratifs et de s’approprier un langage magnifique. Au fil des pages, on découvre la genèse du flashback ou de la mise en abyme. Bien sûr, si le film est le plus souvent attribué à un metteur en scène, il convient de ne jamais oublier qu’il demeure le fruit d’un travail collectif avec, toujours en amont, l’écriture. Adapter n’est jamais trahir. Plutôt faire seconde œuvre ! Ed. Les Impressions Nouvelles – 352 pages Daniel Bastié

UNE HISTOIRE DE FRANCE Il convient de ne pas se méprendre à propos du titre. Nathalie Heinich n’a jamais prétendu avoir rédigé l’histoire de France, mais le récit de deux familles distinctes qui, par les entrechats du hasard, en sont arrivées à souder leur destin par un mariage aussi improbable que bénéfique. Mais n’est-ce pas présomptueux de vouloir ainsi dresser le portrait des siens ? En évitant tous les superlatifs, l’auteure raconte d’où elle vient et procède à partir de photographies et de documents d’archives, sans jamais juger et en prenant la peine de raconter le quotidien à hauteur d’épaules, en privilégiant l’anecdote et les souvenirs qui lui ont été rapportés. Plus qu’une histoire nationale, elle nous livre une histoire patrimoniale, faite de grands élans de bonheur et de moments de désespoir. Il y a ces ancêtres juifs venus d’Ukraine, qui se sont enrichis à force de travail, et ces protestants exilés d’Alsace, qui ont perdu leur fortune. Deux manières de subir les coups du sort, d’être amené à garder la tête droite, de s’intégrer, de vivre en côtoyant les autres et de donner naissance à une longue descendance appelée à vivre et à enfanter à son tour. Progressivement, le lecteur fait connaissance avec Jacob, Bentzi, Stacia, Lionel, Geneviève, Madeleine et Henriette et découvre leur visage en noir et blanc, leur quotidien fait de gestes simples et formidables de précision. Plus qu’un roman, voici un récit en images qui passe d’un cliché daté à l’autre et qui se confie sans jamais hausser le ton, relatant l’existence de gens ordinaires pris dans le tourbillon des années qui passent et qui ont vécu avec leur époque, amenés progressivement à tutoyer ceux qu’ils ne connaissaient pas pour pérenniser le souvenir de ceux qui ne sont plus. Ed. Les Impressions Nouvelles – 224 pages Daniel Bastié


TOUT LE RESTE EST LITTÉRATURE Jacques Dubois est professeur à l’Université catholique de Liège, tout en demeurant un spécialiste de la littérature moderne et un écrivain renommé. Plusieurs de ses essais sont régulièrement cités : « Le roman policier ou la modernité », « Les romanciers du réel », « Stendhal », etc. Après un temps de réflexion, il a décidé de se raconter en évitant les superlatifs et en se plongeant dans l’histoire de son siècle. Au fil des chapitres, on apprend tout (du moins ce qu’il accepte de confier !) sur sa jeunesse, ses études, son milieu familial, ses ambitions et ses questionnements. Il pose également un regard sur les épreuves qui ont bouleversé la Belgique ou l’Europe : la Question royale, mai 68, l’avenir de la Wallonie. Il relate son mariage, ses débuts dans l’enseignement, ses voyages, ses collaborations diverses à plusieurs revues, son entrée en littérature, la réaction du public et de la presse à propos de ses ouvrages publiés, son héritage symbolique et, surtout, une poignée d’écrivains qu’il admire et dont il ne répètera jamais assez l’énorme talent. Pour lui, la littérature reste un viatique et une raison d’exister face aux vicissitudes qui, implacablement, encombrent le tracé d’une vie. Cette passion l’a toujours secondé dans les instants difficiles, l’a poussé à se surpasser et à se remettre instantanément sur le grill. Un livre n’est pas seulement un partage de savoir ou une démonstration esthétique, mais un échange entre personnes qui s’activent pour communiquer. Ed. Les Impressions Nouvelles – 236 pages Paul Huet

DEVENIR OISEAU L’oiseau vole librement dans un ciel sans frontières, là où pointe l’infini. Pourquoi ne prendrions-nous pas modèle sur lui pour nous affranchir des contraintes qui nous entravent et retrouver le bonheur d’être vrai et souverain dans chacune de nos décisions ? La seule grâce est celle de vivre et d’espérer poursuivre ce cheminement le plus longtemps et le mieux possible. Observer les oiseaux aurait énormément à nous apprendre. Cet essai n’est pas le compte-rendu de l’expérience vécue par Sandrine Willems, mais d’une expérience qui l’a bouleversée, avec pour corollaire une remise totale en question des valeurs assujetties à notre mode de fonctionnement en société. Pour quitter l’impasse d’une existence morne et terne, il faut aspirer aux couleurs et à la lumière, sans contrepartie, gratuitement et en refusant toute violence. Puis, l’énergie décuple l’envie de prendre son envol, d’aspirer à autre chose, de vivre sereinement et pleinement. L’homme et Dieu (pour les croyants) n’ont rien inventé de mieux que l’amour. Au lieu de se laisser enfermer dans une communauté muselée par des principes, des règles et des tabous, pourquoi ne pas se laisser bercer sans illusion béate par ce qui ouvre notre esprit et le libère des pressions commerciales qui poussent à consommer toujours davantage ? Il apparaît surtout que la félicité repose sur des socles pas si compliqués à atteindre et, grâce auxquels, on finit par tomber amoureux du monde. L’auteure nous livre un texte inclassable, passant de la désinvolture à l’intime, de la métaphysique à la poésie, des penseurs asiatiques aux philosophies occidentales. Ed. Les Impressions Nouvelles – 206 pages Paul Huet


L’ART DES STUDIOS AARDMAN Des personnages en pâte à modeler, Wallace, Gromit et le mouton Shaun, voilà le sommet de l’iceberg créé par les fameux studios Aardman ! On a d’abord découvert les courts-métrages en stop motion, puis les longs qui ont déferlé avec succès sur les grands écrans. En quarante années de labeur, l’enthousiasme n’a jamais faibli et l’optimiste est demeuré le moteur de toute innovation. Pour la première fois, voilà un livre qui revient sur la success story d’une petite société qui, très vite, s’est imposée par la qualité de son travail, son imagination et un ton qui tranche avec les produits issus d’ailleurs. Au départ de cette formidable aventure, on découvre l’amitié de deux copains d’enfance (Peter Lord et David Sproxton), qui ont décidé de se frotter au monde du cinéma en réalisant leurs propres films, pour les montrer aux amis et à la famille. Avec une caméra empruntée à son père, David a imaginé, inventé, brodé, apporté du rythme et a surtout filmé tous azimuts. Ce livre célèbre presque un demi-siècle de création, salue les artisans qui nous ont émus ou fait rire et montre à quel point il existe réellement une patte Aardman, avec un désir de bien faire, des créations toujours plus prometteuses, une volonté de ne jamais décevoir les spectateurs et de s’amuser en travaillant. Au fil des chapitres, le lecteur découvre des croquis, des personnages qui ont pris vie, la beauté des décors et des merveilles mécaniques sans qui le studio ne serait pas totalement ce qu’il est. Assurément, cet ouvrage ne s’adresse pas uniquement aux fans. Il présente les coulisses d’histoires que nous avons aimées ou que nous rêvons de découvrir sans tarder. Tout simplement, un appel à réveiller l’enfant qui sommeille en nous ! Ed. La Martinière – 128 pages Daniel Bastié

LE TOUR DE FRANCE DES MÉTIERS D’ART On ne l’a jamais autant souligné : il importe de mettre en relief le savoir-faire de nos artisans, car ils pérennisent des gestes séculaires et perpétuent une tradition en train de se perdre. Qu’ils soient ferronniers, tisserands, souffleurs de verre ou taxidermistes, ils font partie de notre patrimoine vivant et les perdre reviendrait à tuer une partie de notre mémoire. Sandrine Roudeix est partie à la rencontre d’une vingtaine d’entre eux et s’est attachée à leurs gestes précis, à leur discipline et à leur enthousiasme. Si on peut naturellement lui reprocher une sélection subjective, la chose n’a finalement pas beaucoup d’importance. Installés aux quatre coins de France, ils vivent de leur passion, souhaitent transmettre un apprentissage et ne désespèrent jamais de voir la génération montante reprendre le flambeau. Poursuivre leur activité et la faire découvrir, voilà leur souhait le plus cher. L’auteure s’est investie pour aller à leur rencontre, engendrer le dialogue et promouvoir leurs créations à travers des photographies remarquables. Avec eux, on revient dans un cercle de travail basé sur la proximité, loin de l’industrialisation de fabrication, et le respect du beau et du bien fait. Mieux, l’artisanat peut même devenir vecteur d’emploi. A titre de comparaison, qui aurait misé voilà vingt ou trente ans sur la filière bio ? Ce tour de France des ateliers a surtout pour but de nous rappeler que notre maîtrise technique n’a pas émigré à l’étranger et que des femmes et des hommes s’émancipent aujourd’hui à travers des gestes ancestraux et, finalement, extrêmement fédérateurs. Ed. La Martinière – 240 pages Daniel Bastié


LA BELLE MAIN Le passé rattrape ceux qui ne s’y attendent pas. Étudiante en droit, Solène rencontre Paul lors d’une soirée organisée au château de Mauret, domaine dans lequel elle garde les enfants des propriétaires. Bien que l’homme soit beaucoup plus âgé, leurs regards se croisent. Fort vite, elle apprend qu’il est luthier et vit humblement. Sa simplicité la séduit, mais elle ne sent pas prête à nouer une relation fusionnelle. Le temps a marqué les esprits et chacun traîne son cortège de fantômes. Paul n’a pas toujours été ce qu’il est, a connu de mauvais penchants et a vécu la guerre et l’occupation. Menée à l’hôpital dans un état extrêmement préoccupant, la mère de la jeune fille comprend qu’il est l’heure de lui révéler certains pans de son passé. Originaire de Corrèze, elle s’est abandonnée dans les bras d’un officier allemand durant les années sombres, s’est retrouvée enceinte et a dû faire face aux ragots du voisinage. Comme bien d’autres femmes, elle a été tondue à la libération. Seule et sans appui, elle a élevé Solène en lui inculquant le droit d’être libre et heureuse. Par les faits de l’existence, le chemin de Paul a été étroitement mêlé à celui de la fille-mère. Consciente que rien ne sera plus jamais comme avant, l’héroïne cherche à percer ce que tout le monde tait. Gilbert Bordes nous parle des années 40 et 60 comme si nous y étions et revient sur des plaies qui peinent à cicatriser, tout en brossant le magnifique portrait d’une région pétrie de traditions, où le temps retient chaque minute pour qu’elle ne se dissipe pas trop vite et où tous les espoirs sont permis dans un monde qui renaît doucement des cendres d’une guerre difficile à oublier. Ed. Presses de la Cité – 272 pages Daniel Bastié

LE JEUNE HOMME SOUS L’ACACIA Au cœur des marais charentais, au sein d’une famille d’éleveurs aisés, Michel naît. Directement, sa beauté tranche avec les traits des autres membres du clan et, pour ne pas avoir à subir les railleries, il trouve refuge dans les jupes de Didine, une vieille tante qui veille sur lui avec affection. Surnommé Bel Ange, il s’abandonne avec passion au dessin sous un acacia. A dix-huit ans, il décide de monter à la Rochelle, afin de poursuivre son cursus scolaire, sans le moindre regret d’abandonner les siens, avec lesquels il ne se sent aucune affinité. A la ville, il découvre un monde différent, qui l’attire et l’effraie paradoxalement. Rien à voir avec le hameau ! Il occupe un logement chez Rose, une dame âgée qui peine à vivre depuis la mort de son époux et qui n’attend rien de ses enfants. Rempli d’empathie à son égard, Michel se prend d’une tendresse soudaine pour la vieille femme et retrouve en elle mille petites choses qui lui faisaient tellement apprécier Didine. « Le jeune homme sous l’acacia » nous convie à une furieuse envie de lire un récit plein de sentiments nobles, qui parlent d’un homme en train de s’émanciper et d’une femme fragile. On a envie de crier avec eux face aux injustices de l’existence, mais les émotions nous submergent avant de faire souffler un grand vent de liberté et de bonheur. La sensibilité de l’écriture irradie et Hortense Dufour n’en est pas à son coup d’essai. Sous une apparente facilité, ce roman travaille le style et mène le protagoniste à son épanouissement, loin de tout ce qui le bridait. Un drame provincial qui sent bon le terroir et contribue au plaisir de la lecture ! Ed. Presses de la Cité – 462 pages Amélie Collard


L’HÉRITIER DE MORIARTY On le sait depuis peu, Sherlock Holmes mène des enquêtes conjointes avec une femme médecin nommée Anna Kronberg. Dans les fonds brumeux de Londres, les menaces demeurent tangibles et les forces du Bien ont beaucoup à faire pour éradiquer les esprits corrompus et tous ceux qui leur ont prêté allégeance. Alors qu’elle pensait être définitivement débarrassée de Moriarty, la belle aventurière découvre avec stupeur qu’elle est enceinte du célèbre criminel. Or, l’homme a tout prévu. Il charge deux acolytes de surveiller la future mère, d’attendre la naissance, puis de faire kidnapper le nourrisson. Mise au courant de ce plan, l’héroïne décide de se mettre à l’abri. Malgré son état, elle abandonne sa résidence et court chercher refuge loin de chez elle. Annelie Wendeberg signe le troisième récit d’une aventurière moderne, qui s’évertue à proclamer le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes dans une Angleterre puritaine et hypocrite. Loin des films dopés à l’adrénaline de Guy Ritchie, l’auteure se rapproche plutôt du climat des longs métrages de la Hammer, avec une mise en scène soignée, des décors victoriens et une ambiance délétère. Alors que se profile le spectre de la première guerre mondiale, elle signe une partition pleine de suspense, où chacun n’a d’alternative que celle de compter sur sa promptitude à réagir. Une course-poursuite s’engage sur tout le continent. Bienvenue dans le monde interlope des espions, des assassins et des fourbes prêts à tout. « L’héritier de Moriarty » ne déroge pas à la règle qui veut qu’un bon suspense tienne le lecteur en haleine jusqu’au dernier chapitre et soigne les rebondissements, afin de ne jamais atténuer le rythme. Objectif atteint avec brio ! Ed. Presses de la Cité – 310 pages Daniel Bastié

JE SENS GRANDIR MA PEUR La famille devrait être le refuge idéal qui permet à chacun de se ressourcer. Parfois, il en va autrement. Un garçon et une fille (un couple aimant ?) se retrouvent isolés dans une maison perdue au mitan de nulle part, en compagnie des parents du jeune homme. Aux alentours, greffé sur le paysage, l’hiver ressemble à un furoncle. Tout est oppressant : la mère se plaint d’entendre des voix, le père recèle des peintures bizarres dans la cave, les comportements deviennent inquiétants. Très vite, la jeune femme se rend à l’évidence qu’on lui dissimile certains faits et le poids des non-dits pèse sur son psychisme. Au plus tôt, elle aimerait partir et fuir ailleurs. Elle échafaude de multiples hypothèses et constate que ses doutes sont fondés. Tétanisée par un mal-être qu’elle ne parvient pas à éradiquer, une panique incoercible fond sur elle, de celle qui endigue la raison et les facultés de réfléchir. Instinctivement, elle sent poindre un danger imminent et terrible. Ian Reid maîtrise la mécanique du suspense et, à partir d’indices de moins en moins ténus, engendre une sensation de suffocation qui flirte avec l’innommable. Il s’agit d’un excellent thriller à lire d’une traite pour connaître le dénouement. Cette histoire tient haleine et donne à réfléchir sur les conséquences cachées d'actes banaux. Après deux ouvrages de non-fiction salués par la critique et de nombreuses collaborations dans la presse nord-américaine, l’auteur signe ici son premier roman. Bluffant ! Ed. Presses de la Cité - 280 pages Paul Huet


LA VALSE DES MOUETTES Gabrielle vit depuis toujours à Meschers, un village de pêcheurs situé dans l’estuaire de la Gironde. Un lieu paisible qui s’articule au rythme des activités locales et où chaque événement acquiert une dimension qu’il ne mérite pas forcément. Elle habite en compagnie de son père, patron de bistrot. Le jour où elle accepte un emploi d’auxiliaire au phare de Cordouan, son papa l’encourage. Malgré son enthousiasme, la jeune femme revit mentalement le décès de sa mère, morte dans un naufrage voilà une décennie, après avoir abandonné les siens. Très vite, elle se familiarise avec son job et tombe même amoureuse d’Alexis, dont elle partage le quotidien professionnel. Heureusement, l’attirance est réciproque. Le 3 septembre 1939, alors qu’elle profite d’une journée de repos mérité, les roulements de tambour du gardechampêtre l’extirpent de son insouciance. D’une voix ferme, l’homme annonce que la guerre vient d’être déclarée. Un mot haït de tous et annonciateur de douleurs pour chaque famille. Rapidement, les garçons en âge de porter les armes sont mobilisés et la région se vide. Enrôlé, Alexis monte au front, laissant derrière lui celle qu’il aime. Vainqueurs, les Allemands perturbent l’ordre des choses et mettent en œuvre l’édification d’un gigantesque mur sur les plages de l’Atlantique, en vue de se protéger d’un éventuel débarquement britannique. Perdue dans un monde en train de s’anéantir, Gabrielle remarque qu’une mouette à la gorge noire se perche régulièrement au-dessus de sa chambre. Vient-elle lui annoncer un message ? « La valse des mouettes » signe la fin de l’innocence et rappelle à l’héroïne la dure réalité de la vie, plongeant le lecteur dans un double drame : celui du passé qui, doucement, remonte à la surface par le truchement des souvenirs et les contrariétés d’une existence broyée par un conflit impitoyable qui déchire les nations. Outre de belles descriptions de la région, Madeleine Mansiet-Berthaud nous parle de l’actualité sous l’occupation, avec la traque des juifs, les vexations et les artifices pour ne pas courber l’échine. Elle utilise également son talent afin de bâtir une intrigue au cœur d’un village semblable à des milliers d’autres, mais engoncé dans des secrets qu’il ne faut peut-être jamais exhumer. Ed. Presses de la Cité – 368 pages Daniel Bastié

DOS AU MUR On se doute qu’il s’agit d’une fiction, même si Nicolas Rey reprend une série d’anecdotes vécues, lues ou fantasmées. Il s’imagine cloué au pilori, le dos au mur, et amené à se justifier à propos de son travail fait de mensonges, de plagiats et de copiés-collés. Fustigé par la critique et attaqué de toutes parts, il doit faire face au miroir dans lequel se projette son profil. Peut-on vivre en dupant tout le monde et en se mentant à soi-même ? Sur le ton de la confession, il avoue ses fautes, ses erreurs, ses emprunts et ses mystifications. Heureusement, il manie la plume avec justesse et, plutôt que de jouer la carte du repentir, il ose un ton décalé et déjanté, qui émeut aux larmes ou génère de grands instants de rire. Sans tabous, il se livre et aborde des thèmes aussi vastes que l’amour, l’amitié, l’addiction à la drogue, le monde du travail, l’infidélité, la lâcheté masculine, les pannes d’inspiration, l’angoisse de la feuille blanche et les rapports avec les éditeurs. En un peu plus de cent chapitres, courts comme des réflexions couchées spontanément sur le papier, il se raconte, jongle avec le vrai et le faux et détaille l’envers du décor d’un écrivain de notre époque, en proie à mille pressions, à cent démons et pressé par des contraintes éreintantes de production. Malade et ruiné, il s’imagine forcé de se libérer de ses forfanteries et de ses mensonges, en usant de la parole et de la contrition. « « Confession d’un salaud », voilà le titre alternatif non retenu par l’éditeur ! Ed. Au Diable Vauvert – 272 pages Daniel Bastié


LA PYRAMIDE DE KHÉOPS On a toujours énormément conjecturé à propos de la célèbre pyramide installée sur le plateau de Giza. Si on en est arrivé à élucider plusieurs de ses mystères, peu d’égyptologues et d’architectes se sont intéressé à la manière dont elle a été édifiée et aux outils qui ont permis de la faire resplendir comme l’un des joyaux majeurs de l’humanité. Jean Kuzniar s’est penché sur les moyens que possédaient les Égyptiens à l’époque de leur grandeur et de quelle façon ils ont réussi à manipuler des blocs pesant cinq à six tonnes. A l’aide de nombreuses images, dessins et coupes, il nous initie à l’art de procéder des anciens. Au fil de la lecture, pierres de pivotement, chaises de stockage, leviers, rouleaux et berceaux-oscillants n’auront plus de secrets pour le lecteur. On s’étonne surtout de la capacité à défier le ciel avec une construction aussi imposante et qui, malgré les guerres et les millénaires qui se sont écoulés, a réussi à se maintenir dans le désert chaud sans jamais perdre de son aura. Pour beaucoup, cette pyramide demeure une solution de construction inédite, qui continue fasciner les touristes venus du monde entier et qui suscite une admiration inconditionnelle. Ed. du Rocher – 120 pages Daniel Bastié

LA DERNIÈRE VIE DE ROMY SCHNEIDER Née à Vienne le 23 septembre 1938, Romy a connu une enfance authentiquement choyée entre sa mère (l’actrice Magda Schneider) et son père (Wolf Albach Retty), jusqu’au divorce de ces derniers alors qu’elle avait tout juste sept ans. Cette réalité l’a prématurément fait entrer dans le monde des adultes. Encouragée par sa maman, elle s’est lancée à son tour dans l’univers des studios et a endossé le rôle de Sissi, à tout juste un peu plus de vingt ans. Le succès s’est trouvé au rendez-vous, mais la jeune femme a refusé de se cantonner dans des rôles qui ne reflétaient pas sa véritable personnalité. Au cours des années 60, elle a changé de registre, a osé une embardée aux USA, puis est revenue en France, où elle a accepté la proposition de Claude Sautet pour devenir Hélène dans « Les choses de la vie ». Le réalisateur a compris le potentiel qu’il pouvait tirer de son jeu et en faire son égérie. Cette fois, sa carrière a pris un nouvel essor qu’elle n’attendait plus. Sur le plan privé, son existence semblait pavée de déceptions (échec de sa relation avec Alain Delon, divorces successifs avec Harry Meyen et Daniel Biasini, dont elle a eu un enfant de chacun de ces deux derniers). Femme moderne et militante, elle a refusé de se laisser assujettir aux lois des hommes, a signé une pétition pour l’avortement et a clamé le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. Peu sûre d’elle et en manque permanent d’amour, les éloges que lui réservaient la presse et le public ne suffisaient pas à calmer ses tourments. En 1981, son fils David s’est empalé sur un grillage et est mort des suites de ses blessures. L’actrice n’est pas parvenue pas à faire le deuil et s’est enlisée dans un état inquiétant. Impuissants, ses proches ont assisté à un calvaire qui s’est éternisé. Ils la soupçonnaient d’abuser de médicaments et de boire plus que de raison, afin de tenir le coup et affronter chaque réveil. Le 2 juin 1982, le corps sans vie de la comédienne a été retrouvé dans son appartement parisien. Malgré tout ce qui a pu être raconté, le médecin légiste a conclu à une crise cardiaque. Autour du cercueil de chêne, tous ses amis, ses confrères et ses admirateurs se sont rassemblés pour lui rendre un ultime hommage. Dans la foule, à côté de milliers d’anonymes, on a pu reconnaître le visage figé d’Alain Delon, Jean-Louis Trintignant, Miche Piccoli, Jean Rochefort, Bernard Fresson, Robert Enrico, Jacques Deray et bien d’autres, qui ont compris à ce moment-là que le cinéma allait souffrir d’une grande absence. Ed. du Rocher – 274 pages Daniel Bastié


PUY DU FOU, UN RÊVE D’ENFANCE Lorsqu’on est passionné, on déplace des montagnes pour atteindre le but qu’on s’est assigné. Du moins, on met tout en œuvre pour réussir son projet et concrétiser son rêve. Philippe de Villiers n’a rien d’un utopiste et, déjà enfant, il voyait s’allumer une colline vendéenne sous les projecteurs qui darderaient mille feux. Ceux à qui il a parlé de son idée ont haussé les épaules. Qu’importait ! Il savait que le temps agirait en sa faveur. En 1978, il a retroussé ses manches et a saisi son courage à deux mains. Dans son esprit, Puy du Fou offrira non pas un énième Son et Lumières traditionnel, mais un vrai spectacle qu’il a baptisé Cinéscénie, pour signifier qu’il allait le doter d’éléments spectaculaires proches des mécanismes utilisés au cinéma. La suite est connue. Voilà quarante ans que les touristes affluent pour découvrir les programmes successifs mis en scène, des tableaux impressionnants, articulés par des centaines de figurants et crédités de partitions originales. On n’est pas prêt d’oublier le score magnifique du regretté Georges Delerue ! Aujourd’hui, un peu partout dans le monde, certains rêvent de copier ce modèle : en Chine, en Espagne comme aux Etats-Unis, pour mettre en valeur le patrimoine national. Toutefois, une question s’impose : comment Puy du Fou a-t-il réussi à focaliser toutes les attentions sans jamais perdre de son aura ? La clé du succès repose naturellement sur un professionnalisme sans failles, mais aussi sur la ferveur de son créateur, qui y a investi tous ses biens ainsi que son temps. Une success-story narrée à la première personne et enrichie de photographies inédites. Une aventure comme il en existe trop peu ! Ed. du Rocher – 280 pages Paul Huet

L’ACCORD SECRET DE BADEN-BADEN Voilà un point d’histoire oublié et qui continue de passionner certains historiens. Que s’est-il vraiment passé en mai 1968, lorsque le général De Gaulle s’est embarqué pour Baden-Baden, ville au cœur de la Forêt Noire, afin d’y rencontrer le responsable des Forces françaises en Allemagne ? Le principal intéressé s’est le premier évertué à mélanger les pistes, en multipliant à la presse des réponses contradictoires. Comptait-il se rétracter du pouvoir, partir en exil ou entrer en résistance ? Ce voyage a donné lieu à des supputations légitimes. Plus tard, il est apparu que le chef de l’État était occupé par une mission diplomatique, qu’il souhaitait tenir secrète. Henri-Christian Giraud a longtemps étudié cet épisode de l’Histoire et nous rappelle que le contexte de la Guerre Froide appelait à énormément de prudence et de défiance. Selon lui, il ne faut pas chercher l’explication du côté d’une défaillance du général ni d’une manœuvre purement psychologique ou militaire, mais dans son amour-haine avec le Parti communiste et son alliance avec Moscou, renouvelée en 1964. Sur fond d’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, l’auteur voit un procédé d’intoxication des masses par un stratège, champion des surprises, forcément inattendu. Cette enquête 100% authentique se lit comme un roman d’espionnage. Ed. du Rocher – 578 pages Willy Smedt


NAGER DANS LES DOLLARS L’argent permet tout ! Surtout de ne plus rien faire, de ne plus avoir à se lever le matin pour se rendre au trimard ni de se soucier avec hantise de l’avenir. En ouvrant un dossier, un employé d’une obscure société de recouvrement tombe totalement par hasard sur une créance. Le nombre de zéros qui s’alignent lui déchire la vue. Il ne s’agit pas de cinq, dix ou vingt mille dollars, mais d’un montant astronomique. A-t-il un jour rêvé voir un chiffre de quinze millions de billets verts ? Fort vite, les idées se bousculent dans son esprit, d’autant plus qu’il apprend que le détenteur de cette somme faramineuse aurait disparu après avoir truandé ses patrons et que la société escroquée s’est tout autant volatilisée. Comment agir avec la tentation à portée de la main ? Y aurait-il moyen de s’approprier le pactole ? De quoi changer le cours de son existence. François Marchand signe un roman décapant sur le monde de la finance, des banques et de l’administration, assez jubilatoire et un chouia kafkaïen. Evidemment, on en arrive à oser le raisonnement que voilà : voler non, sauf (peut-être ?) si la somme en vaut la chandelle. Quitte à verser dans l’illégalité, autant s’assurer un futur serein ! Reste à mesurer les risques. Pied au plancher, l’auteur nous entraîne sur les routes à la recherche d’une réponse. Il dresse également un portrait de la middle class, qui peine chaque jour davantage et voit son pouvoir d’achat se rétrécir ans aménité. Ed. du Rocher – 152 pages Daniel Bastié

MANGER MIEUX ET MEILLEUR DE 0 Á 100 ANS Les scandales alimentaires sont là pour nous rappeler que la fraude se situe à tous les échelons de l’industrie agro-alimentaires et que les actionnaires se moquent éperdument de la santé des consommateurs, pourvu que le profit soit au rendez-vous. Henri et Jean Joyeux nous invitent à prendre conscience des risques que nous multiplions en nous gavant n’importe comment de n’importe quoi. A tous niveaux, le public est trompé pour être mieux lésé. Les publicités séduisantes sont conçues pour nous pousser à acheter de la nourriture trafiquée, des portions remplies de colorants, d’exhausteurs de goût, de sel, de sucre … avec inévitablement une incidence sur notre santé : diabète, obésité, cancers, problèmes cardio-vasculaires, allergies, etc. Pour prévenir, il importe de comprendre l’enjeu. La solution passe par un apprentissage de la lecture des étiquettes, par une éducation à la manière de remplir son caddie avant de passer à la caisse, de se retrousser les manches et de se remettre à cuisiner en sélectionnant chaque produit qui entrera dans la composition du repas. Rétablir un équilibre nutritionnel dans les frigos n’a pas forcément de conséquences onéreuses. Les auteurs se targuent de livrer plusieurs pistes pour retrouver des gestes simples et fuir un avenir qui pourrait (si on n’y prend pas garde !) devenir synonyme de mal-être pour toute la famille. Ed. du Rocher – 326 pages Amélie Collard


FRANCE, LE MOMENT POLITIQUE Alors qu’on parle de plus en plus de mondialisation, Hervé Juvin est persuadé que les enjeux d’aujourd’hui passent par une prise de conscience des richesses nationales. S’il ne s’oppose jamais à ce que la France s’inscrive dans un large plan européen et dans des relations internationales, il plaide pour une reconnaissance des valeurs nationales, avec des balises pour protéger les citoyens. Loin de lui pourtant l’idée de fermer les frontières ou de se livrer à une guerre économique avec d’autres pays. Il pointe plusieurs écueils qui menacent la république : la faillite sociale, le recul de civilisation, le retour de la précarité, les extrémismes qui émergent çà et là, les échéances insoutenables, la perte de ressources, la liquidation de plusieurs fleurons économiques ou industriels et la mainmise de l’étranger sur de nombreuses décisions qui devraient être prises en interne. En un peu moins de trois cents pages, il détaille un programme pour la France et plaide pour une politique exigeante qui tient en compte les demandes réitérées de la population, loin des formules ronronnantes de certains élus et de la vacuité des promesses électorales. Réveiller les identités, réapprendre à aimer le pays auquel on appartient et trouver des réponses intelligences aux défis du XXIe siècle (immigration, chômage exponentiel, crise des réfugiés, choc des classes sociales, enseignement, soins de santé), voilà son credo ! Pour lui, la France existe d’abord par sa spécificité et perdre celle-ci revient à la renier. Un essai qui cherche à sortir de la confusion des mots et qui encourage les lecteurs à s’impliquer dans la gestion du territoire qui est le leur, sans avoir peur d’être mal jugés ou réduits à l’inertie. Ed. du Rocher – 285 pages Sam Mas

LE MIROIR SANS RETOUR Véritable thriller inspiré de faits authentiques, « Le miroir sans retour » se penche sur les coulisses de la révolution de 1789 et brosse des portraits peu reluisants des penseurs de la République. Robespierre, Marat, Danton et quelques autres sont loin d’être présentés comme des héros romantiques, mais des tyrans sanguinaires, aptes à défendre leurs intérêts personnels au détriment du bien collectif. L’histoire débute en 1832, lorsque le curé d’Orly est amené à pratiquer l’extrême onction à Valentin Chévetel, ancien maire sur le point de trépasser. Avant de mourir, ce dernier entame un long dialogue, qui fait office de confession. Lors des années terribles, il se serait impliqué dans de sordides trahisons pour anéantir la chouannerie. Il serait même responsable de l’assassinant du marquis de la Rouërie, héros de la guerre d’indépendance américaine et ami de George Washington. Bien qu’il s’agisse d’un roman, Reynald Secher s’est évertué à faire dialoguer la petite et la grande histoire, en impliquant des personnages réels et en exacerbant les sentiments les plus vils qui sommeillent en chaque être humain. Il semble avéré que pour atteindre certaines strates du pouvoir, on ne peut pas garder les mains propres. Le miroir sans retour est aussi celui qui reflète le vrai visage de chacun et qui refuse de mentir. Il ne suffit pourtant pas de connaître les vilenies. Sans preuves, on ne peut rien divulguer ni alléguer. Outre un récit passionnant, voici un ouvrage qui permet de mieux appréhender cette période-clé de l’histoire de France, idéalisée de nos jours par certains partis politiques et décriée dans d’autres milieux. Ed. du Rocher – 318 pages Paul Huet


LE NEUVIÈME NAUFRAGÉ Ce n’est pas Agatha Christie avec ses dix petits nègres, néanmoins on devine que Philip Le Roy connaît ses classiques et parvient à les mettre au goût du jour, en saupoudrant son récit de suspense, de fausses pistes, de traquenards et de témoins qui sont peut-être des coupables ou des victimes potentielles. Tout commence avec une croisière en haute mer, avec à bord du voilier huit personnes qui se sont rencontrées sur Facebook. L’occasion de concrétiser des amitiés virtuelles et d’apprendre à s’apprécier dans la vie de tous les jours. Quelques semaines plus tard, l’embarcation s’échoue sur une île de Méditerranée et l’un des passagers a disparu. Secourus, les rescapés sont soupçonnés d’avoir éliminé leur compagnon. Cependant, fort vite, ils comprennent qu’ils ont mis les pieds dans un engrenage impitoyable, destiné à les broyer. Subissent-ils une vengeance ? Si oui, pour quel motif ? En distillant les détails, l’auteur fait monter la pression et marie le meilleur du thriller avec une intrigue juteuse sur la revanche et les frustrations, servie par des personnages entiers et capables du pire. « Le neuvième naufragé » met à nu la psychologie de chacun, dévoile les fêlures et rappelle que les réseaux sociaux peuvent devenir une gigantesque toile d’araignée destinée à capturer les esprits trop faibles et crédules. Ici, le genre humain est passé au tamis d’un désespoir organisé. Un roman que vous voudrez relire après le twist final ! Ed. du Rocher – 331 pages Paul Huet

LÀ OÙ L’ON S’AIME, IL NE FAIT JAMAIS NUIT On n’imagine pas forcément les drames que subissent nos proches, nos collègues, nos voisins et les efforts à produire pour les surmonter. Séverine de la Croix nous fait entrer dans le quotidien d’une famille française a priori ordinaire, si ce n’est que derrière les apparences deux sœurs vivent un drame personnel. Mathilde, l’aînée et mariée à Germain, ne parvient pas à enfanter. L’harmonie du couple en pâtit chaque jour. Quant à Félicité, la cadette, elle assure seule le quotidien de ses deux enfants, nés de pères différents. Si Manon voit régulièrement son papa, Corentin aimerait connaître le sien. La jeune femme ne sait pas de quelle manière lui formuler qu’il est le fruit d’un viol. Quand le bonheur dépend du passé qu’on peine à exhumer, il convient de l’affronter. Par de curieux hasards, les pièces du puzzle s’emboîtent et les sentiments bouleversés s’expriment sans tabous. Il existe une morale à chaque histoire : les sœurs se rapprochent après avoir entretenu des liens distants, l’abuseur meurt, Mathilde reprend espoir et Félicité trouve l’amour dans les bras de Loïc, un proche de Germain. Un roman qui provoque des réactions émotionnelles et qui met le doigt sur des plaies qui demandent à se cicatriser. L’auteure tend à rappeler la force des sentiments et des liens familiaux pour vaincre les peurs et progresser. Ed. du Rocher – 339 pages Willy Smedt


TANGUY COLÈRE A DISPARU On n’a plus vu Tanguy depuis l’anniversaire de Xavier, son copain de toujours. Rien ! Pas de mot manuscrit, pas de texto ni de mail ! On ne se volatilise quand même pas de la sorte, en laissant derrière soi des amis de jeunesse et de militantisme, en fermant la porte au passé comme au présent ! Alors, forcément, les proches s’interrogent. Lui est-il arrivé un accident ? A-t-il quelque chose à leur reprocher ? Avait-il subitement envie de changer d’existence et de se refaire une virginité ? Madeline, Mia et les autres s’interrogent et relèvent les contradictions d’un homme capable de volte faces ahurissantes. Puis, il y a surtout l’incendie de la villa dans laquelle il travaillait comme jardinier et qu’il rêvait d’acquérir. Tout un patrimoine réduit en cendres. Au fil des pages, Raphaëlle Riol nous propose une analyse chorale entre souvenirs et regrets, étonnements et crissement des dents, admiration et dégoût. Si elle n’hésite pas à dresser une liste exhaustive d’hypothèses liées à la disparition de Tanguy, elle s’attache principalement à tisser le profil d’un groupe d’adultes révoltés, peu sereins et qui militent contre la mondialisation et le fascisme. Les paradoxes se multiplient. Par exemple, comment cracher sur l’argent et le clamer haut et fort, alors qu’on possède une fortune personnelle, ou vivre la quarantaine en exaltant des slogans adolescents et en hurlant ses révoltes tous azimuts ? Ce livre, finalement assez cruel, sonde au plus profond les recoins de la conscience humaine, qui sait que la société n’offre pas de choix multiples. On demeure en marge ou on s’intègre ! Ed. La Brune au Rouergue – 279 pages Paul Huet

RADE AMÈRE Premier roman de Ronan Gouézec, « Rade amère » ausculte la souffrance d’un homme désemparé. Depuis la mort accidentelle d’un matelot, dont on lui attribue la responsabilité par imprudence, il erre dans Brest, sans le sou et sans emploi. Il sent le regard des autres qui, silencieusement, le jugent. Pour garder la tête hors du bouillon des reproches tacites, il peut compter sur Marie, son épouse, et sur leur fille. Pour survivre dans une société qui ne laisse aucun répit aux faibles, ils occupent un mobil home momentanément installé dans un terrain- vague. Ils manquent de tout et subsistent avec de maigres moyens, sans aucune assistance extérieure. Pour améliorer le quotidien, Caroff sait qu’il n’a pas d’alternative. L’argent rentre uniquement par le travail. C’est alors qu’il croise le regard de Jos Brieuc, un type avec lequel il n’aurait rien eu à partager. Sous un ciel maussade, l’auteur nous parle d’un drame contemporain et met en scène un père et époux qui affronte sa douleur et ses démons, qui aimerait trouver une issue à ses dilemmes pour le salut des siens mais qui, inexorablement, se fracasse contre chacune de ses tentatives. Il y a aussi l’océan omniprésent, qui rappelle le drame passé, éclairé par mille lueurs, avec des reflets moirés et qui jamais n’oublie. Ed. La Brune au Rouergue – 195 pages Daniel Bastié


DERNIER HIVER Depuis que les aliens ont attaqué l’Islande, rien ne ressemble plus à hier. Au dialogue, ils ont préféré la violence et le sang, enlisant la population dans une situation inédite. Comment réagir, à la fois pour survivre et les repousser ? A ce jour, la majorité des habitants a été éliminée. Bergljot et son père ont réussi à fuir sur une île isolée, momentanément à l’abri. Leur but : retrouver le jeune Bragi, dont ils n’ont aucune nouvelle et qu’ils croient en vie. Loin des habituelles histoires de soucoupes volantes, Hildur Knutsdottir nous raconte une histoire d’extraterrestres bien décidés à conquérir la terre pour y imposer leur hégémonie. Face à eux, des êtres humains totalement désemparés et incapables de se mobiliser en nombre conséquent pour s’opposer à leur technologie. D’emblée, un avis concorde dans tous les esprits et se répète en écho : il faut éradiquer le mal avant qu’il s’empare du monde entier. La résistance s’organise vaille que vaille, avec un faible espoir de vaincre. Ce roman soigne la psychologie des personnages et relate leurs émotions, loin des débauches cinématographiques ciblées pour nous en jeter plein la vue. Les protagonistes évoluent à mesure que s’organise le récit qui tient du feuilleton, avec des étapes à franchir, des adjuvants et un ennemi de plus en plus menaçant à éradiquer avec les moyens du bord. Assurément, le boulot est assuré par des quidams et non par les forces de l’ordre, absentes à l’appel. Un livre additif écrit pour les jeunes et qui répond à plusieurs de leurs préoccupations (découverte d’un monde hostile, rites de passage, relations à l’autre et maîtrise de la peur). Ed. Thierry Magnier – 342 pages Georgie Bartholomé

UN MOIS À L’OUEST Ecrit à la première personne, ce roman (signé Claudine Desmarteau) est le reflet d’une jeunesse en perte de repères et amenée à se forger un univers propre, avec des références qui échappent à la génération précédente et un vocabulaire issu de la rue et non plus du milieu livresque. Le protagoniste parle de la même manière qu’il pense et éructe des « C’pô qu’j’l’aime pu » ou des « C’té quô, ton motif pour v’nir ici ? ». Si l’histoire a bien sûr un sens, l’auteure nous invite à suivre son héros dans un périple qui le traîne aux Etats-Unis et le pousse à engager la conversation avec les âmes qu’il côtoie. Bien entendu, le style pourra rebuter plusieurs lecteurs, mais il convient de relativiser et de faire confiance à l’écrivaine, dont il ne s’agit pas du premier récit. Tout à son avantage, elle réussit à créer un texte original et personnel qui déploie une verve acide pour nous déloger du ronron et chahute nos habitudes. Ce mois à l’Ouest reste une aventure rocambolesque qui prélude au retour en France et qui, jusqu’au bout, nous gave de remarques incisives, dont cet instantané à la douane de l’aéroport où « un berger allemand tenu en laisse m’a longuement reniflé, en insistant sur les couilles. » (sic). Le ton est résumé en une seule réplique. Bien entendu, il y en a énormément d’autres. A chacun de s’amuser à les souligner pour afficher un sourire ravi ou feindre être scandalisé. Heureusement, au XXIe siècle, on ne se vexe plus pour quelques formules prononcées sans fard ou, alors, on laisse le plaisir de les lire à d’autres. Une option parfaitement logique ! Ed. Thierry Magnier – 173 pages Daniel Bastié


MA ROSÉE DU MATIN Simone, Solange et Sophie sont trois ogresses qui vivent au milieu des collines et des forêts, loin de la population, dans une maison à la fois humble et robuste. Elles ne croisent personne et les hommes n’ont jamais été les bienvenus, sauf pour leur servir de repas. Un jour, lors d’une promenade, elles trouvent un petit garçon et le prénomment Caillou. Sans doute, un jour, fera-t-il un excellent ogre ? De concert, elles se chargent de son éducation, mais l’enfant refuse de grandir et elles commencent à se quereller. A qui la faute ? La suspicion s’installe. Simone accuse Solange, qui incrimine Sophie ; laquelle pointe du doigt Simone. Pour mettre un terme à leurs disputes incessantes, Simone décide de croquer l’intrus. Afin de l’empêcher de commettre un acte irréparable, les deux autres ogresses n’ont pas d’alternative que de se ruer sur elle et la tuer. Malgré le temps qui s’égrène, l’enfant refuse toujours de grandir. Un couteau en main, Solange s’apprête à le décapiter pour, ensuite, le rôtir. Sophie se porte au secours du malheureux et supprime sa sœur. Le jour où Caillou décide de partir, Sophie s’efforce de le rattraper pour le châtier. Arno et Catherine No proposent un récit cruel, un peu effrayant pour les jeunes lecteurs, et servi par des illustrations en noir et blanc stylisées. Le thème des ogresses demeure naturellement fédérateur et le texte a été écrit à la manière d’une comptine, avec des éléments récurrents et des répétitions de mots qui pourraient être chantés, à condition qu’on fournisse la partition. Un conte moderne qui lorgne du côté d’Hansel et Gretel et de Le petit Poucet, sans en être le parent direct. Ed. Thierry Magnier – 36 pages Amélie Collard

BLEUS 98 – DE L’ENFER AU PARADIS Tout téléspectateur qui était devant son poste de télévision en juillet 1996 se souvient ! Amateur du ballon rond ou non, alors que l’été battait son plein, l’équipe de France a gagné la Coupe du Monde de Football. Une victoire à laquelle personne ne s’attendait. Du coup, les Bleus sont devenus des stars, des héros qu’on désignait de l’index et des exemples pour les enfants. Saisi dans l’embrasement d’une joie qui débordait de partout, le pays a momentanément oublié ses problèmes (récession, chômage, instabilité) et a chanté la Marseillaise à chaque coin de rue. Les mois qui ont précédé ce couronnement ont, quant à eux, été plutôt agités. Plutôt que de célébrer en une cinquantaine de pages la liesse qui a unifié les citoyens, Gérard Ejnès (scénariste) et Faro (dessinateur) reviennent sur les préparatifs, les querelles intestines, les jalousies, les menaces et les trafics d’influence qui ont mis à mal les sportifs. Cette histoire (que peu connaissent) est racontée pour la première fois en bédé et permet de retrouver Zidane, Cantona, Deschamp, Platini, Jacquet et tous les autres qui ont fait rêver sous un soleil qui chatoyait. Pour ceux qui l’ignorent, Faro est dessinateur au journal sportif « L’équipe » et Gérard Ejnes, rédacteur en chef du même canard. Un coup d’œil dans le rétroviseur, qui prouve que rien n’est impossible. Ed. Jungle -56 pages Willy Smedt


LE VIEUX QUI TIRAIT LES CARTES Norbert Zelenka est un vieux monsieur sans espoir, complètement seul et fauché, alors que d’autres vont se prélasser dans un transat au bord d’une piscine. Pour unique compagnie, il passe ses journées avec Ivy, un chihuahua. Difficile de demeurer serein, lorsque l’existence ne se présente pas sous son meilleur profil. Pour le tirer de son marasme, ses amis du Club de Carlotta, également retraités, le catapultent médium et l’invitent à prédire l’avenir de tous. Pris au jeu, Norbert se découvre rapidement une disposition et se met à exceller dans la matière, au point qu’une nombreuse clientèle se met à affluer. Pourtant, ses prédictions ont des limites et on ne parle pas impunément du futur sans se fourvoyer. Le jour où une jeune femme disparaît, il prend conscience d’avoir peut-être été trop loin et, contrit, décide de se lancer à sa recherche. L’auteur signe un roman rock’n’roll et nous parle des seniors avec une sagacité et un tempo sympathiques. Avec habileté, il manie amour pour la chose littéraire et humour. L’énigme n’en est pas vraiment une, mais vaut quelques belles descriptions et un road-movie en pantoufles. « Le vieux qui tirait les cartes » est le premier roman d’une auteure à la fois enseignante, psychologue et peintre. Une jolie découverte ! Ed. Michel Lafon – 398 pages Daniel Bastié

L’ABBAYE DES CENT CRIMES Dans une Italie en proie à mille querelles, le chevalier Maynard de Rocheblanche est amené à enquêter sur le meurtre du moine Facio di Malaspina, détenteur d’une précieuse relique, sources de convoitises et promesse de puissance pour qui la détient. Dieu sait ce qu’il adviendrait si celle-ci tombait entre les mains d’ennemis de la nation ou de gredins ! Chemin faisant, il est amené à pactiser avec le redoutable marquis d’Obizzo, vicaire du Pape et seigneur de Ferrare, réputé pour sa cruauté. Afin de ne rien arranger, une épidémie de peste noire frappe la région. Marcelo Simoni nous plonge au cœur d’un XIVe siècle tourmenté, où tous les coups sont permis et en proie à une violence incessante. Construit autour de la recherche d’informations, ce thriller moyenâgeux demeure un jeu de pistes qui amène le protagoniste à se surpasser et à faire preuve d’un courage presque héroïque. A mesure qu’il progresse dans un pays qu’il ne connaît pas, il sent que l’atmosphère s’assombrit et que les dangers deviennent de plus en plus tangibles. Bien que purement fictive, cette intrigue repose sur une documentation fouillée concernant cette époque particulièrement troublée. Quelques personnages cités ont réellement existé : Bertrand du Pouget, Obizzo III, Guido di Baisio, Antonio Frizzi, etc. A cela, il apparaît que la Table ronde, construite par le roi Arthur selon les plans remis par l’enchanteur Merlin, serait un rappel de la table autour de laquelle Jésus aurait partagé le pain et le vin avec ses disciples lors de son dernier repas. Enfin, la fameuse relique convoitée évoque lointainement le Graal. Voilà un roman ésotérique sans temps morts et qui a l’heur de savoir parler aux amateurs d’action et de mysticisme. A vous de voir … Ed. Michel Lafon – 476 pages André Metzinger


A LA LUMIÈRE DU PETIT MATIN La quarantaine est une étape que certaines ont parfois du mal à franchir ? On passe de la jeunesse à un âge où, forcément, on commence à regarder dans le rétroviseur. Hortense est une belle femme, bien dans sa tête et dans son corps, et vit de son activité de professeur de danse. Elle se proclame épanouie, même si en son for intérieur elle sait qu’il n’en est rien. Sans enfant et sans époux, l’horloge interne commence à la presser. Quel bilan peut-elle tirer de ses jours ? Sans avoir jamais été malheureuse, elle se sent envahie par un brusque vague à l’âme, qui l’inhibe dans chacune de ses actions et ce n’est pas sa liaison avec un homme marié qui va apaiser son anxiété. Puis, il y a ce coup du sort qui ne peut que l’obliger à rebondir, faute de demeurer sur place à pleurer ou à se lamenter. Agnès Martin-Lugand plonge le lecteur dans un récit qui présente une poignée de solitaires, qui se croisent, dialoguent, s’engueulent et espèrent. En filigrane, elle ose la grande question de l’honnêteté individuelle. Peut-on être heureuse lorsqu’on triche avec soi-même ? La vie n’est pas un jeu, mais un enjeu. Un cheminement souvent sous pression, mais qui mérite cent fois d’être qu’on s’y accroche. Ed. Michel Lafon – 334 pages Amélie Collard

LE DOMPTEUR DE MAUX L’aventure d’Yves Lahiani, vétérinaire, a débuté très tôt. Enfant solitaire et silencieux, il adorait la compagnie d’animaux. A dix-huit, sa voie semblait tracée. Il s’occuperait de ceux-ci et les soignerait. Grâce à son habileté tactile et à son intelligence, il a obtenu son diplôme et, très vite, est devenu le disciple de Michel Klein qui, bien que désarçonné par la timidité de son collègue, a décelé en lui un immense potentiel. Lorsque Jean-Luc Azoulay a créé la chaîne de télévision IDF1, il s’est retrouvé par d’étranges circonstances devant les caméras pour parler de ses amies les bêtes. Cette expérience, loin de son cabinet médical, en a fait un visage familier de la petite lucarne et un défenseur actif de la cause animale. Aujourd’hui, l’homme se présente tel un comédien aux facettes multiples, à ceci que, dans son cas, rien n’est construit. Chacune de ses apparitions reste authentique, sans calcul et instinctive. Se sentant proche des chiens, des chats et de toutes les créatures qui peuplent la terre, il a toujours eu le plus grand mal à jouer le jeu de la société. Durant, longtemps, il est demeuré persuadé que, en dehors de son univers imaginaire, il n’était utile à personne. Puis, en avançant dans l’existence, il s’est convaincu du contraire, rejetant ses phobies sociales, son incapacité à contraindre et sa peur maladive de l’échec. En se souvenant des jours heureux et des épreuves, il nous livre un témoignage d’une belle acuité et nous aide à comprendre de quelle façon le silence des animaux a libéré sa parole. Ed. Michel Lafon – 268 pages André Metzinger


TU ME FATIGUES AVEC TES QUESTIONS ! Il y a ces interrogations qui nous viennent instinctivement aux lèvres et celles que formulent les enfants, espérant une réponse rapide. LouisGuillaume Kan-Lacas a imaginé deux cents questions et s’est attelé à y répondre. Bien entendu, il s’agit d’un choix aussi large que subjectif et, jamais, il n’a prétendu écrire une encyclopédie moderne des savoirs. Durant plusieurs mois, il s’est attelé à expliquer, notamment, comment sortir d’un labyrinthe. Pourquoi peut-on voir un arc-en-ciel la nuit ? Pourquoi la statue de la Liberté est-elle verte ? Les licornes ont-elles vraiment existé ? De quelle manière faut-il traduire l’expression Hakuna Matata ? A quoi le jambon doit-il sa couleur rose ? Pour quelle raison nous demande-t-on de ne pas mettre les coudes sur table quand on mange ? Pourquoi le logo de Google est-il une pomme croquée ? Forcément, après cette lecture, vous serez un chouia plus intelligent (ou moins bête !) et serez prêt à impressionner votre famille ou vos amis lors des barbecues d’été. Peut-être deviendrez-vous également un champion du « Trivial Pursuit » ? Mais, le mieux consiste à feuilleter cet ouvrage pour le seul plaisir et de s’arrêter en fonction de l’intérêt suscité par l’un ou l’autre thème. Afin de rester le plus compréhensible, l’auteur a évité les termes doctes et s’est attaché à une belle concision, préférant la pédagogique et la limpidité à l’hermétisme et à la fatuité. Il aborde successivement la culture générale, les sciences, les technologies et le monde de la santé. Ed. Michel Lafon – 208 pages Sam Mas

AU CŒUR DU KREMLIN On ne situe pas chez les Borgia et, pourtant, les coulisses du Kremlin n’ont rien à leur envier. Vladimir Fédorovski nous dévoile les arcanes du pouvoir dans l’ancienne URSS, de Gorbatchev à Poutine. A partir de témoignages inédits, il a réussi à obtenir des informations confidentielles qui mêlent espionnage, décisions arbitraires du gouvernement et épisodes cocasses. Cet ancien diplomate devenu écrivain à succès maîtrise sa matière et parle sans tabous de sujets sensibles. Finalement, qu’est-ce que le Kremlin, symbole de puissance et de gloire, de violence et de victoires, de tragédies et de succès ? Derrière la façade du bâtiment, certains se sont avérés prêts à tout, Brutus modernes prêts à poignarder César ou vizir souhaitant devenir calife. Au fil des chapitres, l’auteur nous rappelle que plusieurs pontes de l’État ont été victimes des guerres de succession, soutenus par la montée en puissance du KGB. Grand paradoxe, si le Kremlin représente pour certains une lutte effrénée destinée à imposer une nouvelle version du totalitarisme, il demeure pour d’autres la vitrine de l’impérialisme d’une Russie éternelle, appelée à faire oublier les purges staliniennes, les famines et l’arrogance de certains de ses dirigeants. En un peu plus de trois cents pages, « Au cœur du Kremlin » retrace une épopée hors du commun où la réalité dépasse souvent la fiction, avec un regard critique sur un pays que l’auteur a traversé de part et d’autre. Ed. Stock – 318 pages Willy Smedt


J’IRAI DANSER (SI JE VEUX) Diane est une femme d’aujourd’hui, peu gâtée par l’existence, et qui voit son monde s’écrouler le jour où son boy-friend la plaque pour une autre. Pas matière non plus à se morfondre durant des siècles, car la vie est trop brève pour pleurer toutes les larmes de son corps et ne plus regarder les mecs de la même manière. Néanmoins, elle demeure consciente qu’il reste du travail et qu’elle va devoir se surpasser pour être à nouveau désirable et capable de séduire. A cause d’un chromosome mal placé, elle est née plate et pas fichue de danser correctement. Le rythme, connaît pas ! Pour ne pas mourir vieille fille, son excellente copine Claudine se propose de la coacher et de la remettre au plus vite sur le marché des cœurs à saisir. Pour alpaguer l’homme idéal, il importe de se familiariser avec les techniques du sex-appeal et de se faire la main sur l’un ou l’autre mâle, qui pourrait être prêt (consciemment ou non) à participer à l’expérience. Dans son esprit, le flirt représente les préliminaires de l’amour. Plutôt que de démarrer à toute vapeur, l’idée consiste à y aller crescendo. Ji-Pi, bien que marié, pourrait parfaitement convenir. Avec « J’irai danser (si je veux)», Marie-Renée Lavoie signe une chronique aigre-douce des relations qui unissent les sexes opposés et y va de mille observations pertinentes. Avec acuité, elle ausculte les hauts et les bas d’une femme moderne, saisie par le vertige des sentiments et la crainte de la solitude. Plutôt que de jouer la carte du drame, elle ose un ton décalé, drôle et qui, en filigrane, appelle à la réflexion. La révélation québécoise de l’année ! Ed. LJ – 251 pages Amélie Collard

PAS FACILE D’ÊTRE UNE FILLE FACILE Jordan est une jeune femme bien dans sa tête et son corps. A l’âge où beaucoup échafaudent des projets d’avenir, elle décide d’en finir avec les aventures éphémères et de se caser avec un homme beau, qui la mettrait à l’abri du besoin. Pourquoi pas un médecin ? Pour se rapprocher de son idéal masculin, elle se fait embaucher comme serveuse en face d’un des nombreux hôpitaux new-yorkais. Alors que sa première journée commençait ardemment, elle s’évanouit et se retrouve dans les bras d’un séduisant docteur, pauvre comme Job et couvert de dettes. Anne Premoli joue avec les poncifs et traite le problème de la séduction à l’envers. Comment faire pour résister à un être charmant, mais sans le sou ? Si l’amour peut vivre de passion sincère et d’eau fraîche, il retrouve fort vite la raison lorsqu’il se confronte à la dure réalité des factures à acquitter et du loyer à payer. Avec une bonne dose d’ironie, l’auteure nous montre de quelle manière les plans se délitent et de quelle façon ils se confrontent à la réalité du quotidien. Il y a aussi le charme exubérant du personnage principal, qui remet bien vite en question sa galerie d’images fausses et qui souscrit au bonheur. Au fil des pages et comme le titre l’annonce, on découvre qu’il n’est pas toujours évident d’être une fille bardée de principes, nourrie de prétentions et prête à beaucoup de concessions pour s’assurer une place au soleil. Les sentiments ont en soi l’art de nous faire perdre nos certitudes et de nous faire vaciller. Voilà un roman tonique, chargé de répliques qui font mouche, à vivement conseiller aux lectrices qui ont adoré « Le journal de Bridget Jones ». Tout simplement galvaniseur avant de partir au boulot ou pour passer une soirée de lecture sympa ! Ed. LJ – 285 pages Amélie Collard


J’AI PERDU ALBERT Didier Van Cauwelaert a toujours eu le chic pour imaginer des récits invraisemblables qui bombardent le quidam, alors que ce dernier s’y attend le moins. Cette fois, il raconte de quelle manière l’esprit d’Albert Einstein abandonne le cerveau de Chloé pour intégrer celui de Zac, apiculteur à la dérive et qui ne croit en rien. Bien sûr, cette situation bouleverse l’un et l’autre. Chloé se sent soudain abandonnée, livrée à la solitude et à la vacuité de l’existence, tandis que Zac refuse d’être ainsi violé mentalement et de perdre son libre-arbitre, même au profit d’un des plus brillants savants de l’histoire contemporaine. Il en arrive à ne plus savoir dormir, assommé à tous moments d’informations, de directives et de conseils qu’il ne comprend pas. Peu à peu, il réalise l’enjeu qui se présente. Et si Einstein avait décidé de l’enjoindre à sauver les abeilles de la destruction ? Un ultime combat avant de reposer en paix et de se faire oublier ? Dans cette comédie (pas vraiment drôle), l’auteur dresse une parabole sur la nécessité de protéger notre monde et ses créatures face aux avancées destructrices d’une société qui prône des intérêts irresponsables, en privilégiant le profit et la mondialisation sans entraves. Non seulement, il nous propose une fable écologique, mais nous invite à découvrir un curieux trio où le tutoiement se transforme en aspirations amoureuses. Si ce livre n’a pas été déclenché par des événements réels, il revient sur l’intérêt d’Einstein pour l’espace-temps et le devenir des insectes. Contrairement aux rumeurs véhiculées sur la toile, il est bien l’auteur de la phrase : « Le jour où les abeilles disparaîtront, l’homme n’aura plus que quatre années à vivre ! » Ed. Albin Michel – 218 pages Daniel Bastié

MADAME PYLINSKA ET LE SECRET DE CHOPIN L’œuvre d’un musicien de génie peut-elle influencer une existence ? Dans quelle mesure parvient-elle également à apporter du bonheur ? Enfant, le petit Eric-Emmanuel avait droit à de régulières leçons de piano avec la singulière madame Pylinska, une excentrique Polonaise à la méthodologie peu orthodoxe. Pour comprendre une partition, outre des exercices faits d’échauffements et de répétitions, elle invitait son jeune élève à ausculter le silence, à cueillir des fleurs dès l’aurore, à observer le mouvement des vagues, à scruter les bruissements du vent et à vivre pleinement chaque instant. Selon elle, la meilleure manière d’appréhender les mystères de la musique revient à s’en nourrir. Bien évidemment, ses leçons de piano se métamorphosent en tranches de vie et en initiation à l’amour et aux plaisirs. A quel point la beauté d’une mélodie peut-elle guérir des peurs et des incertitudes, amener un être à se dépasser et à mordre la vie ? Dramaturge, essayiste, cinéaste et romancier, Eric-Emmanuel Schmitt nous invite à fréquenter Chopin, autant pour le faire apprécier par tous ceux qui ne le connaissent pas, que pour partager un engouement qui lui est cher. A nouveau, il s’agit d’un récit court, pétri de poésie, secoué de surprises et mâtiné de formules séduisantes et que je conseille vivement à quiconque souhaite passer un excellent moment de lecture sans s’abrutir. Ed. Albin Michel – 119 pages Daniel Bastié


SUZIE Suzie est une gamine charmante, qui passe son temps à vouloir bien faire. Dès le matin, elle se met en tête d’aider tout le monde. Naturellement, cela commence par la maison, où elle encourage en musique et en chansons maman et papa à se réveiller, parce que c’est dur de se lever après une semaine de labeur. Ensuite, lorsque tout le monde est debout, elle prépare le petit déjeuner. Au magasin, elle aide papa à acheter ce dont il a besoin et, à la plaine de jeux, elle encourage les enfants à s’amuser vraiment. On peut également compter sur elle pour déballer et ranger les commissions ou pour jouer avec le chien. Avoir un petit frère ne relève pas forcément de la sinécure. Il faut lui apprendre à partager, à se déguiser ou à comprendre plusieurs choses. Lorsque mamie vient en visite, il faut l’aider à se maquiller. Chose dont Suzie s’accommode fort bien pendant que sa grand-mère fait la sieste et, comme elle dort longtemps, le résultat se révèle épatant. Pour aider davantage, elle prend l’initiative de décorer le chien, de repeindre les murs ou de customiser les chaussures de papa, afin de lui faire une fameuse surprise. Souvent, on lui reproche de trop vouloir en faire. Néanmoins, pourquoi tout arrêter ? Comment ferait son entourage sans elle ? Sophie Henn propose un récit adorable, à la fois plein d’espièglerie et de bon sens. Suzie est finalement un condensé de beaucoup de petites filles que nous connaissons et qui, en souhaitant bien faire, accumulent les catastrophes. Réjouissant ! Ed. Grasset Jeunesse – 32 pages Daniel Bastié

LA PETITE ÉCUYÈRE Justine est une jolie petite fille aux grands yeux sombres et à la belle chevelure noire. Son drame : elle a peur de tout et préfère rester à la maison plutôt que d’aller jouer dehors, seule ou avec ses copines. Lorsque le photographe ambulant, accompagné de son poney, vient s’installer sur la place du village, toutes les mamans décident d’aller immortaliser sur pellicule leurs enfants. On raconte qu’un cliché, où on les voit en compagnie du magnifique animal, est garant de chance jusqu’au prochain réveillon. Même si Justine regimbe, elle n’aura pas d’alternative et devra poser devant l’appareil et sourire. A peine installée sur la selle, le poney s’emballe et entame un galop. Prise de panique, la gamine ferme les paupières et s’accroche du mieux qu’elle peut à la crinière. Finalement, tous deux se retrouvent face à la colline magnifique. La petite fille, enfin rassurée, descend doucement de sa monture, caresse la robe de son nouvel ami et, après s’être agenouillée, lui confie toutes ses craintes. Finalement, elle constate qu’il est assez semblable à elle et elle comprend qu’il subit régulièrement des coups de bâton de la part de son maître. De retour au village, le photographe récupère l’animal. Plusieurs années plus tard, Justine devient écuyère et retrouve le compagnon qui lui avait ouvert les yeux sur la superficialité des peurs qui ne méritent même pas qu’on les imagine. Belle demoiselle, elle se produit maintenant dans un cirque, heureuse de vivre et d’effectuer un métier qui lui tient à cœur. Histoire généreuse, « La petite écuyère » a été imaginée par Charlotte Gringas et Gérard DuBois et bénéficie de jolis dessins au pastel qui collent parfaitement au ton du récit. Ed. Grasset Jeunesse – 30 pages Daniel Bastié


HECTOR ET LES PÉTRIFIEURS DE TEMPS Cela fait quelques mois que nous avions parlé de ce roman jeunesse, au moment de sa parution en grand format broché. Pour le plaisir des adolescents, le revoilà en poche à un prix riquiqui. L’occasion de retrouver Hector Obel, dix ans, qui vit à Starkley (quatrième ville la plus ennuyeuse d’Angleterre). Un lieu où on entend voler les mouches et où il ne passe jamais rien en-dehors des mariages et des enterrements. Pourtant, l’enfant n’est pas un gosse ordinaire. Chaque fois que le temps se fige, il voit des créatures hideuses sortir d’une autre dimension et qui, progressivement, phagocytent la cité. Des citoyens disparaissent mystérieusement. Comment arrêter ce mécanisme horrible en train de dévorer le quotidien et les siens ? Aidé par Alice, il tente de déjouer le plan diabolique des Pétrifieurs. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? En misant sur sa détermination et son courage, il s’oppose à une force qui risque de le détruire à son tour. Il sait qu’il n’a pas une minute à perdre. Dans le ciel, les oiseaux s’immobilisent en plein vol, les aiguilles arrêtent leur reptation sur le cadran des horloges et les sols s’érodent. Va-t-il également disparaître ? Ed. Gallimard Jeunesse – 316 pages Amélie Collard

HECTOR ET LES PLANTES ESPIONIVORES La vie n’a rien d’une sinécure ! Alors qu’il pensait avoir retrouvé une existence paisible, Hector Obel comprend qu’un nouveau danger menace sa famille. Ses doutes naissent lorsqu’il découvre sa mère et son père plaqués au plafond. Du haut de ses dix ans, il n’a pas d’alternative que d’enquêter à propos de ces graines particulières qui tombent du ciel et des rots qui, la nuit, crèvent la quiétude de Starkley. Plutôt que de demeurer les bras ballants, avec les mains collées à la couture du pantalon, il sait le moment opportun pour passer à l’action. Après avoir lutté contre les Hypnorobots et les Pétrifieurs de temps, le jeune protagoniste doit affronter des plantes monstrueuses, prêtes à faire une bouchée de quiconque se frotte à elles. La fin du monde est-elle annoncée ? Drôle et bourrée d’action, cette troisième aventure d’un des héros les plus improbables de la sphère du roman jeunesse se singularise par un rythme qui ne fléchit jamais, par des idées qui s’accumulent avec intelligence et en entretenant un suspense qui va crescendo. Bien entendu, Hector veille à ne jamais rompre les liens d’amitié qui le lient à ses copains d’école. Des retrouvailles agréables avec un personnage décalé et attachant, auquel peuvent s’identifier les pré-ados. Ed. Gallimard Jeunesse – 282 pages Daniel Bastié

LE MONDE DE LUCRÈCE Quelle mouche a piqué ses parents de la prénommer Lucrèce ? Dès son entrée au collège, elle a compris que les choses ne seront pas identiques à celles vécues en primaires. Pour les copines, elle préfère se faire surnommer Lulu, franchement plus court et plus sympa. Elle partage également les week-ends entre maman avec son nouveau mari et papa qui accumule les conquêtes féminines depuis leur divorce. Il choisit toujours des filles plus jeunes que lui. A ce rythme, elles auront bientôt l’âge de Lucrèce. Anne Goscinny brosse le quotidien d’une adolescente bien dans son crâne et dans sa peau, qui traverse la vie en regardant autour d’elle, en profitant du quotidien et en partageant de grands instants de bonheur et de folie pure avec ses copines et ses copains. Forcément, à cause du patronyme, on songe un peu à « Le petit Nicolas », né sous la plume de l’illustre papa de l’auteure. Pourtant, à y regarder de près, il ne s’agit jamais d’un copié-collé, même si l’idée de départ est semblable. La malice de l’héroïne nous vaut des saynètes drôles, souvent


empreintes de bon sens et de tendresse et nous plonge dans le quotidien d’une pas encore femme en train d’expérimenter chaque instant qui façonne son univers scolaire, familial, amical ou récréatif. Un bonheur communicatif naît des chapitres qu’on découvre avec plaisir ! Ed. Gallimard Jeunesse – 182 pages Daniel Bastié

BILLY ET LES MINUSCULES Depuis toujours, la maman de Billy lui répète qu’il n’a pas le droit de faire certaines choses. Par exemple, il ne peut absolument pas pousser la porte du jardin pour explorer seul le monde qui se profile au-delà du seuil. Il ne faut néanmoins pas être sorcier pour comprendre que les interdits n’arrêtent jamais un garçon qui possède un cœur vaillant d’explorateur et qui se sent attiré par les mystères de vastes horizons verdoyants. Qu’y a-til de si terrible à se faufiler hors du refuge familial ? Selon sa mère, les Griffomings et d’autres créatures redoutables règneraient dans la forêt. Avec un sens de la formule qui n’a plus besoin d’être encensé, Roald Dahl signe à nouveau un récit bourré de fantaisie, qui emporte le lecteur loin des poncifs des contes folkloriques et l’entraîne dans un monde où rien n’est jamais acquis. Très vite, Billy fait l’expérience de la transgression et, après avoir ressenti la peur de son existence, découvre le monde des Minuscules, un peuple pas plus haut que les doigts de la main et qui vit en communauté organisée. En sa compagnie, il passe des heures mémorables et prend conscience de certaines valeurs. La fantaisie et la magie opèrent directement, amenant le lecteur à découvrir les différences qui séparent les personnes, à ne pas chercher la satisfaction sous d’autres latitudes et à profiter de chaque instant qui est offert. Roald Dahl disait : « Si vous avez de belles pensées, elles feront briller votre visage et vous serez radieux ». En ce sens « Billy et les minuscules » opère comme un concentré de bonheur. Ed. Gallimard Jeunesse – 128 pages Daniel Bastié

LE CLUB DES SUPER-HÉROS : JUSTICE ACADÉMIE Si je vous annonce Batman, Superman et Wonder Woman, vous voyez défiler sur l’écran de vos souvenirs des aventures pleines de fougue et de panache. Toutefois, l’idée de cette bédé de Derek Fridolfs et Dustin Nguyen consiste à ne pas représenter les super héros dans leur univers coutumier, mais de les imaginer à un âge où d’autres songent à jouer au football ou à commencer à sortir en discothèque. On pourrait rêver pire comme postulat de départ ! L’occasion de découvrir la scolarité de Bruce Wayne, Clark Kent et Diana Prince à travers des notes de cours, des bulletins, des carnets et des documents administratifs pour, lentement, se rendre à l’évidence que tout ne tourne pas rond au Collège Ducard. Saisis par une désagréable impression, les trois amis décident de mener une petite enquête, tout en participant aux diverses activités prévues dans le cadre des études et en cherchant à ne pas se faire remarquer par Hugo Strange, l’étrange conseiller pédagogique. Le dessin fait songer à celui d’un manga, alors que D.C. Comics a initié ce projet. Au fil des pages, on remarque surtout que nos personnages préférés ont également eu une enfance assez semblable à la nôtre et que le monde d’hier n’avait rien de meilleur si on le compare à celui d’aujourd’hui. Peut-être le regardions-nous tout simplement avec davantage de candeur et sans obstination, puisqu’il s’agissait d’un temps d’insouciance ? Ed. Folio Junior – 184 pages Willy Smedt


LE CYCLE DE GORMENGHAST Mervyn Peake est né en Chine en 1911 et demeure un des monuments de la littérature fantastique. Il a réussi à bâtir un univers baroque, à la fois angoissant, drôle et surprenant, mêlant personnages étranges et sujets terrifiants. Au cours de sa trop brève existence (il est décédé en 1968 !), il a néanmoins rédigé une série de romans exigeants, qui s’apparentent à une vraie saga et se déroulent dans une contrée indéterminée, à une époque imprécise et dans un décor dantesque avec une citadelle inviolée et un labyrinthe sans issues. Peut-on le considérer comme un des précurseurs de la Fantasy ? Ici, les avis divergent, même si ses ouvrages opposent le Bien et le Mal dans des duels homériques et mettent en scène des protagonistes fédérateurs, dont Titus, comte d’Enfer. Le premier livre débute avec la naissance du héros dans un château aux mille secrets, dont on affirme qu’une partie n’a jamais été explorée. Le garçon grandit dans cet univers, loin du monde extérieur. Bien évidemment, il aspire à le visiter autant pour satisfaire une envie légitime que pour fuir les murailles grises de Gormenghast. Ce cycle a été adapté par la BBC à l’aube du XXIe siècle, mais demeure encore trop confidentiel en Belgique et en France. Cinquante ans après la disparition de son créateur, les éditions Omnibus ont fait le choix de rééditer l’intégrale de cette œuvre sous une même couverture, avec quatre romans qui s’enchaînent : « Titus d’Enfer », « Titus dans les ténèbres », « Gormenghast » et « Titus errant ». Il a été rapporté que, quelques semaines avant sa mort, l’auteur avait débuté l’élaboration d’un cinquième manuscrit, dont il ne reste qu’une ébauche et quelques lignes définitives. Au demeurant, ce cycle feuilletonesque convie à un voyage dans une sphère étrange, bourrée de mystères et de suspense, où les apparences adoptent différents profils et ne sont jamais prévisibles. Avis aux amateurs ! Ed. Omnibus -1146 pages Daniel Bastié

ARCTIQUE, L’HISTOIRE SECRÈTE L’exploration de l’Arctique est l’une des avancées les plus extraordinaires de l’aventure de l’humanité. Dès le début des années 1890, les hommes ont commencé à s’intéresser aux potentialités dont regorge la partie du globe comprise entre 84° de latitude et le Pôle. Ils pensaient y découvrir de fabuleux trésors (houillères ou minerais). Le fait que cette partie du monde ait réussi à exacerber les passions n’en a jamais supprimé les dangers. Bien entendu, sous les récits officiels se dissimulent énormément d’affaires étouffées, de drames volontairement tus, de stratégies maquillées et d’enjeux économiques. Dominique Le Brun nous raconte cette épopée avec une objectivité heureuse à lire. Volontairement, il préfère les anonymes et les oubliés aux aventuriers dont le nom a été maintes fois été serti d’or dans le marbre du socle des statues. On découvre ainsi qu’on ignore énormément de choses et qu’un mythe soigneusement entretenu a eu pour effet de faire croire longtemps à une mer libre de glace au sommet du monde, engendrant des milliers de décès. Au fil des pages, il nous invite également à découvrir qui était Balthazar de Moucheron et nous révèle que les efforts soviétiques visaient avant tout à ouvrir la route des goulags. Aujourd’hui, la fonte annoncée des icebergs représente un enjeu stratégique pour les Européens, les Américains, la Russie et la Chine. Une histoire dont on se demande parfois si elle n’est pas la chronique d’une catastrophe à venir ! Ed. Omnibus – 648 pages Paul Huet


LA FOULE INNOCENTE Très souvent, les rassemblements ont fait peur au pouvoir ou au patronat, synonymes de rébellion ou de révolte. Depuis les attentats islamistes qui ont frappé l’Europe, le regard sur la foule a changé. De danger potentiel, elle est devenue victime d’actes meurtriers, frappant aveuglément la masse compacte de citoyens sans problèmes. Pourtant chaque fois, elle s’est relevée pour clamer bien fort qu’on ne toucherait pas à la démocratie et qu’on ne la musellerait pas avec un règne de terreur. Aujourd’hui, on parle clairement d’une foule citoyenne et agissante, qui avance en silence, sans se résigner pour défendre des valeurs qui lui sont chères et refuser l’obscurantisme importé par certains. Elle se montre également solidaire dans l’épreuve, prompte à secourir celles et ceux qui ont été frappés injustement. De cette âme collective émergent des noms, des visages et des voix (hier encore anonymes !) qui se dressent pour atténuer les souffrances et supplanter les pleurs, avec une forte envie de dialogue. Divisé en treize chapitres, ce livre s’interroge sur le rôle de chacun dans la lutte menée contre la barbarie. Au sein de la population et pour diverses raisons, des femmes et des hommes opposent aux politiciens des réponses et refusent de se laisser phagocyter par de jolis discours mielleux ou condescendants, conscients que jamais justice ne sera vraiment rendue à cause de pays voyous, de collusions entre plusieurs puissances, de procès qui ne verront jamais le jour et de victimes qui ne seront jamais (ou mal) indemnisées. Denis Salas, magistrat et essayiste, ose un regard subjectif sur des situations concrètes et témoigne du parcours de personnes qui ont vécu de près une violence inacceptable, alors qu’elles prenaient le métro, buvaient un café à la terrasse d’un établissement ou se baladaient après le feu d’artifices du 14 juillet sur la Promenade des Anglais à Nice. Être acteur d’un monde meilleur revient surtout à fourbir des mots contre la haine. Ed. Desclée de Brouwer – 308 pages Willy Smedt

LA MÉDITERRANÉE, CONQUÊTE, PUISSANCE, DÉCLIN La Méditerranée a toujours été considérée comme le berceau de la civilisation européenne. S’y sont succédé les puissances grecques et romaines, avant que naissent de grandes cités dont le rayonnement a été planétaire (dans la mesure où on parle du mode connu !). A toutes époques, elle focalisait les ambitions et combien de souverains n’ont-ils pas rêvé de la conquérir pour la dominer ? Depuis trois millénaires, elle demeure au centre de tous les intérêts, devenant pour certains un pôle de richesse inestimée, un havre de paix intérieure ou une gigantesque route vers une série de destinations commerciales potentielles. Avec une écriture qui tient énormément du roman, Jean-Paul Gourévitch revient sur son incroyable histoire, les désirs qu’elle a attisés, les rêves qui se sont écrasés au cours de conflits sanglants et les espoirs qu’elle génère actuellement. Certains en sont à imaginer un grand lac européen de prospérité. Au fil des chapitres, le lecteur croise des personnalités telles que Saladin, Soliman le Magnifique, le pirate Barberousse, Napoléon Bonaparte, le tyran Adolf Hitler et le président Nasser. Une épopée haute en couleur et indomptable, vivante par le fait d’hommes qui ont cherché à s’imposer à elle, alors qu’elle demeure par essence rebelle et inconciliable avec les intérêts humains. Un essai bien documenté et qui n’a pas pour objectif de reformuler des choses connues, en établissant une chronologie précise ni en restituant une cartographie. Un texte qu’il convient de recevoir comme une invitation au voyage ou une croisière à travers des époques reculées et vécues avec passion. Ed. Desclée de Brouwer – 367 pages Paul Huet


LA DIVINE COMÉDIE On parle souvent de Dante Alighieri et de son célèbre poème « La divine comédie », mais que sait-on vraiment de l’homme et de son œuvre, si ce n’est qu’il est né en 1263 et décédé en 1321 et qu’on lui prête des pensées qui n’étaient pas forcément les siennes ? Composé de trois parties distinctes, ce livre épais comme une Bible se compose de chants qui nous invitent à découvrir successivement l’enfer, le purgatoire et le paradis, passant de la tristesse et de l’abomination les plus totales au bonheur et à la sérénité. On ne peut naturellement pas nier la force poétique de son écrit, destiné à mettre en garde le lecteur contre l’abandon de la foi, et qui lui fait miroiter les délices d’une vie future, à condition qu’il adhère aux propos du Christ. La conscience morale et religieuse de l’auteur entraîne chacun à se remettre totalement en équilibre, faisant finalement se rencontrer et s’interpénétrer l’univers naturel et celui invisible, érigeant l’écrivain en juge des morts et des vivants. Le mystère de l’homme y est dévoilé étape par étape, afin d’acquérir la connaissance des bienfaits de Dieu, être appelé à la vie éternelle et se sauver des tourments qui frappent les mauvais et les mécréants. Si on n’a pas besoin de s’imaginer l’enfer autrement qu’en lieu de supplices, le purgatoire est décrit sous l’apparence d’un site escarpé dressé au bord d’un vaste océan. Bien sûr, le paradis demeure la récompense ultime des justes et des saints, présenté sous la forme d’un plateau verdoyant et accueillant. Bien sûr, ce texte complexe se veut métaphorique, où Dante capte en toute femme et tout homme la présence divine, l’interpelle ou la suscite. Plus que la réussite sociale, chacun est appelé à conquérir sa liberté en se détachant de la possession des avoirs et en entreprenant un voyage vers l’immortalité. Témoin de son temps, Dante Alighieri a vécu dans son époque orageuse et déchirée et a souffert du grand désordre moral de ses semblables. Plongé dans la prière et la méditation, il a mis tout en action pour s’élever au-dessus de la masse et transmettre la flamme d’amour qui l’a submergé. La matière proprement poétique domine tout au long des pages rédigées en vers et s’établit à partir d’un effort concret qui se veut tour à tour acte de foi, démarche pédagogique, témoignage vibrant d’un croyant et appel à la conversion. Ed. Desclée de Brouwer – 1119 pages Daniel Bastié

LA POLITIQUE DE LA VERTU Le monde dérape et les valeurs se perdent. Combien sommes-nous à douter des décisions prises dans les sphères de l’État ? Sans redouter une catastrophe immédiate, nous nous méfions de plus en plus de ce qu’on nous raconte et en arrivons à ne plus comprendre les décisions venues d’en haut. Que faire pour apaiser le sentiment de crainte et de colère qui nous submerge ? Aujourd’hui, de nombreux citoyens se sentent mortifiés dans leurs décisions et leurs actions, impuissants face à une existence de plus en plus complexe et de moins en moins amène. La mondialisation et le capitalisme débridé semblent avoir endigué le bon sens et les règles élémentaires de prudence qui régissaient notre société, il y a encore quelques décennies. A défaut d’une réelle panacée, de multiples pistes de réflexions ont été dessinées pour encourager le débat citoyen et pousser les gens à davantage de fraternité et d’entraide. John Milbank et Adrian Pabst proposent une alternative au libéralisme irresponsable et invitent à remettre totalement à plat tout ce que nous avons édifié en certitudes, afin de poser un nouveau regard sur l’univers en privilégiant l’être humain et en le plaçant au centre du débat. Pour cela, il importe de promouvoir la justice économique et la responsabilité sociale, en prenant conscience que la donne a changé et que nous ne sommes plus au temps (béni ?) où l’Europe dominait les deux hémisphères grâce à sa puissance, à son industrie et à son argent. Selon eux, la seule voie passe par la vertu et davantage d’équité. L’égocentrisme enferme les peuples et engendre le nationalisme, la xénophobie et la violence. Les auteurs nous livrent ici une piste de pensées qui mêle tradition, histoire et dimension sociale. Un essai un peu ardu pour les non-initiés et qui implique de s’atteler à la lecture en n’ayant pas peur de relire l’un ou l’autre passage pour être bien sûr de l’avoir assimilé. Ed. Desclée de Brouwer – 538 pages Paul Huet


MAXIMILIEN KOLBE Longtemps, le prêtre polonais Maximilien Kolbe est demeuré l’exemple du sacrifice suprême. Mais réduire sa pensée et sa foi à sa fin tragique serait l’enterrer à une seconde reprise. Alexia Vidot revient sur l’homme, ses engagements et son itinéraire, en accumulant les éléments biographiques et en soulignant son engagement dans la lutte du Bien contre le Mal. Enfermé dans le camp nazi d’Auschwitz, il a poussé ses geôliers à le choisir comme martyr pour remplacer un prisonnier condamné à mourir. L’occasion de découvrir la vie de ce religieux au quotidien, de comprendre son adhésion au Christ et de se familiariser avec le message que, toute son existence, il s’est forcé de clamer et d’illustrer autant dans des gestes simples que dans des décisions fortes. Résistant pacifique face à la barbarie du nazisme, il s’est toujours tenu prêt à subir le pire, opposant un amour inconditionnel à la violence et la sagesse au fanatisme. Mieux que d’autres, il a illustré à quel point le sang de la vérité se verse au quotidien, lorsque la société oublie de protéger les faibles, se met en tête d’éradiquer certains de la cité ou s’engage dans une voie génocidaire. Le Pape Jean-Paul II a canonisé le Franciscain en 1982, devant une foule de fidèles rassemblés place Saint Pierre. Ed. Artège Poche – 173 pages Sam Mas

LA PRINCESSE ET LE BAISER Il y a fort longtemps, dans un superbe château perché sur une magnifique montagne, naquit une princesse. Ses parents étaient reine et roi des terres qui s’étendaient aux alentours. Dieu l’avait gratifiée d’un présent. En l’occurrence : un premier baiser. Lorsque l’enfant se mit à grandir et à devenir une belle jeune femme, sa mère et son père décidèrent de lui confier ce cadeau divin, en lui précisant que, désormais, elle était suffisamment mature pour veiller sur lui avant de l’offrir à celui qu’elle choisira. Jennie Bishop signe un conte destiné aux enfants, qui montre que l’amour appartient aux cœurs purs et qu’il convient de ne pas le galvauder. Si de nombreux garçons viennent courtiser la jeune fille nubile, elle se réserve pour celui que ses sentiments choisiront et qui mérite vraiment son affection. Trouvera-t-elle un jour celui qui appréciera à sa juste valeur ce précieux trésor ? Lorsqu’elle se marie avec l’époux de ses rêves et qu’elle enfante à son tour, le bébé reçoit … devinez quoi ? … un présent aussi précieux que le sien. A nouveau, ce ne sont pas les fées qui se penchent sur le berceau de l’enfant, mais Dieu, toujours prompt à veiller sur ses créatures et à les chérir. Moralité : on ne dilapide pas ce qui a de l’importance … au risque de tout altérer ! Aussi une façon métaphorique d’apprendre aux enfants à se respecter et à prendre conscience de la valeur des choses. Ed. Artège – 32 pages Amélie Collard

QUAND LE CURÉ MET SON GRAIN DE SEL On aime ou on exècre les aphorismes. Pourtant, chaque pensée se structure à partir d’un point de vue ou d’une réflexion née de l’observation ou de l’expérience. Fabrice Chatelain, curé de paroisse dans le diocèse d’Aix en Provence, n’a jamais eu sa langue en poche et a toujours couché par écrit les idées qui lui trottaient dans la tête. En toute simplicité, il lance un regard sur la vie et nous encourage dans notre détermination à vouloir faire le bien. Loin des phrases interminables de plusieurs philosophes, il privilégie l’efficacité des maximes brèves qui, jamais, ne réclament de gigantesques explications ni de pirouettes intellectuelles pour être comprises. A travers celles-ci, il compte nous montrer à quel point la vie est une bénédiction et de quelle manière nous parvenons à nous détacher des tentations et des vilenies du monde. Pétries de bon sens, chaque aphorisme devient un miroir dans lequel le lecteur peut s’observer. Divisé en cinq parties,


ce livre nous gratifie de sept cent vingt-huit regards (forcément subjectifs) sur Dieu, l’humanité, le mal, le Salut et la vie éternelle. Avec un sens de la formule, l’auteur fournit un socle destiné à nous voir de l’intérieur, sans crainte d’être jugé et en évacuant nos a priori. Quand le curé met son grain de sel, il pense avant tout au salut de notre âme … Ed. Artège – 247 pages Willy Smedt

BÉBÉS SUR MESURE La science n’a de cesse de nous étonner, repoussant toujours plus loin les limites de ses possibilités avec le risque avéré de, parfois, jouer l’apprenti sorcier ou d’expérimenter à tout-va, oubliant que certaines mesures sont à éviter et plusieurs pas à ne pas franchir. On parle ici d’éthique, de morale ou de conventions. Dans une société où de moins en moins de choses sont prohibées, on en arrive à concevoir des bébés sur mesure, avec la possibilité d’intervenir sur le fœtus dans le secret des laboratoires, en transformant les médecins en docteurs un peu Foldingue, qui risquent de voir leurs essais éclater dans les mains. A quoi ressemblerait le monde de demain, si chacun se mettait à rêver d’un bébé trié, amélioré, voire augmenté ? Ce livre dévoile un pan des avancées médicales dans le domaine de la procréation artificielle. Sans pessimisme exagéré, Blanche Streb appelle néanmoins à la vigilance et invite le lecteur à s’interroger sur le monde qu’il souhaite. Sommes-nous prêts à accepter des naissances sans sexe préalable et seulement basées sur des données techniques ? La prouesse mérite certes d’être saluée, consciente qu’elle peut aider plusieurs couples stériles ou homosexuels, mais n’y a-t-il pas un danger réel à programmer des êtres annoncés comme des surhommes ? Ed. Artège – 266 pages Georgie Bartholomé

FORMÉS PAR L’AMOUR Quel objectif apporter à l’existence ? Les plus grands philosophes se sont penchés sur la question et ont cherché à discerner les critères qui poussent les femmes et les hommes à vivre sereinement leur passage sur terre et à donner un sens à chacune de leurs décisions ou actions. L’abbé Woimbée, prêtre du diocèse de Perpignan-Eine, s’est longtemps interrogé sur la raison de vivre en étroite communion avec les autres et avec le Christ. Sans surprises, il nous propose un itinéraire spirituel pensé sur le modèle d’un abécédaire. Chose qui revient à s’arrêter sur la courbe de plusieurs mots, de prendre le temps de réfléchir et d’oser clamer ce que chacun d’eux lui inspire. Au départ, il n’était pas question d’envisager la publication de ses réflexions mais, plutôt, de les réserver au cercle de ses paroissiens. Si les avis demeurent naturellement subjectifs, ils ouvrent les portes du questionnement et appellent à se remettre en question tout en jetant un regard neuf sur le monde qui nous entoure. Sans se référer à la haute théologie, l’auteur prend soin d’utiliser un vocabulaire à la fois clair et vrai, partant de constats quotidiens pour déclencher une remise en cause de soi. Sommes-nous responsables de ce qui nous entoure ? Dès que nous participons à la marche de la société, nous devenons les acteurs de chaque mouvement que nous enclenchons et de chaque discours formulé. La conversion passe avant tout et surtout par notre transformation par rapport aux choses et aux personnes que nous fréquentons. Ed. Artège – 254 pages Sam Mas


L’HISTOIRE DU CHAT EMELINE ET DE FRÈRE FRANÇOIS Une bonne grosse chatte écaille du nom de Pucca, de la noble lignée des chats de Bevagna, mène une existence difficile depuis qu’un chien, nommé Cantapula, a mis en pièces ses frères et sœurs et l’a contrainte à errer sur les routes d’une Italie en proie à un soleil presque incessant. Un monde à la fois mystérieux et effrayant, rempli d’hommes dont on ne connaît jamais les réactions. Un jour, alors qu’elle rôdait du côté de Piandarca, son regard a croisé celui d’un jeune adulte vêtu d’un sac usé et aux pieds nus, qui semblait perdu dans la campagne. De sa voix posée, il parlait au ciel et aux oiseaux. C’est lui qui l’a baptisée Emeline. Maintenant, elle n’est plus seule car, pour résister à la violence de la vie, il faut beaucoup d’amour, de la force et de la persévérance. Des biens pas forcément acquis à la naissance. Giuseppe Caffulli imagine la rencontre de François d’Assisses avec un chat qui ne demandait pas mieux que de suivre un nouveau maître et de se laisser caresser avec tendresse. Les illustrations de Marina Cremonimi apportent du crédit à un récit somme toute assez classique, mais servi par des passages poétiques qui parlent d’amitié, d’amour et, forcément, de spiritualité. Un ouvrage utile aux catéchistes et qui plaira certainement à tous les enfants sensibles à l’amitié que leur procurent les animaux. Ed. Artège Jeunesse – 40 pages Amélie Collard

LES TÉMOINS Avec le miracle de la Pentecôte, les langues se sont déliées et les disciples de Jésus se sont mis en marche, confiants en la promesse d’un monde meilleur annoncé par leur maître, avec l’espoir d’une résurrection pour chacun, et n’ont pas hésité à s’opposer à tous ceux qui souhaitaient les faire taire ou les briser. En s’appuyant sur le texte des Actes des Apôtres, l’illustrateur Ben Avery propose une fresque dessinée qui nous invite à suivre les pas des premiers membres de l’église primitive. Ceux qui étaient alors considérés comme des dissidents juifs et qui ont clamé partout une vérité qu’ils tenaient pour une évidence, au risque de mettre leur vie et leur liberté en danger. Beaucoup ont payé leur idéal par la mort. Avec un graphisme moderne, cet ouvrage raconte l’histoire de plusieurs témoins, prêts à tous les sacrifices pour se faire entendre, acceptant le martyre plutôt que de se renier. La tradition chrétienne a retenu leur prénom et leur engagement, pouvant aller jusqu’au sacrifice : Etienne, Marc, Barnabé, Luc, Jacques, Jude, Marie, Perpétue, Polycarpe et Justin, apôtres, évangélistes, pères de l’église ou saints. Auteur de romans graphiques publiés chez Kingstone Comics, Ben Avery a déjà fourni aux éditions Artège « Les Douze », qui relate la vie des amis du Christ. Ed. Artège – 178 pages Sam Mas

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Bruxelles Culture 15 mai 2018  

Bruxelles Culture 15 mai 2018