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à vol d’oiseau Léa Djeziri


Allongé, on sent mieux le temps qui passe. Sûrement parce qu’on est plus près du sol, et que dans cette position, la terre qui tourne n’a aucun mal à nous emmener avec elle.


Allongée, je l’entends. Grain après grain, je le sens qui s’écoule, ce grand sablier. Lentement mais sûrement, il arrive à sa fin. Du sable d’ailleurs, j’en ai plein les entrailles. Mon corps en est rempli. C’est un désert qui m’habite. Un désert infini. On croit que le désert ça n’est qu’un grand vide. Mais le désert, c’est plein de grains. Des milliards de grains, minuscules, qui s’infiltrent partout, qui se faufilent, mais qu’on n’arrive jamais à saisir. Non. Le désert, ça n’est pas un vide. C’est plutôt un plein. Un trop plein de rien. Il n’a pas de bout mon désert. Pas de nord, ni de sud. Inlassablement, il se répand. Il se propage et se disperse sans répit, jusqu’à s’avaler lui-même.


Je ne saurai jamais dire où il a commencé. Car lorsque je m’en suis aperçue, il était déjà trop grand. Et à présent, il a eu raison de moi. Assoiffé, il me boit, m’envahit tout entière. Desséchée. Il m’a complètement desséchée. J’ai parfois la sensation qu’on pourrait me briser aussi facilement qu’une brindille. Et pourtant, il pèse de tout son poids dans mon corps. Ça en fait des kilos de sable, un désert. Ça en fait, des kilos de rien.


A force de m’assécher, il a creusé des sillons sur ma peau. De vastes précipices, qui donnent le vertige. Des fissures si profondes, qu’on pourrait y tomber. Ce doit être par là qu’elle s’est envolée ma mémoire. Toutes ces bribes de mon histoire, elles ont bien dû sortir de quelque part. Toutes ces lettres, ces phrases, tous les mots que j’avais cru pouvoir conserver à jamais. A chaque instant ils s’envolent, s’évaporent, se dissolvent au contact de l’air.


Il y a bien quelques prénoms, quelques chansons que j’arrive à rattraper de temps en temps, quand ils ne me glissent pas entre les doigts. Les images s’envolent elles aussi. Les visages, les paysages, ces photographies que j’avais scellées à double tour. Le désert les a chassées hors de ma carcasse. Et du fond de mon être, j’observe mes images qui se dispersent.


Avec ces lignes et ces replis, ma peau ressemble à un parchemin, que j’essaye de déchiffrer. Je sens bien qu’ils sont là mes souvenirs. A fleur de peau. Je le dis en chuchotant, de peur qu’ils ne s’envolent. J’y laisse courir mes doigts, légèrement. A l’aveugle, je tente de décrypter ma vie. Mais je ne sais plus bien lire à présent. Et le langage des souvenirs devient petit à petit une langue étrangère, dont le sable a brouillé les pistes.


A force de regarder ces morceaux de vie qui s’échappent de mes rides, je ne sais plus bien ce qu’il y avait avant le désert. Mais je me souviens qu’avant, je pouvais encore sentir l’eau couler dans mes veines. Cela ne fait pas si longtemps. Il y avait quelque fois cet oiseau qui prenait son envol, battant des ailes dans ma cage thoracique. Le vent venait souffler dans mes branches, faisant gonfler le feuillage de ma forêt, et parfois, je le sentais chatouiller la plante de mes pieds. Avant, la terre vibrait dans tout mon corps, et faisait sortir des sons de ma bouche. Et lorsque mes doigts effleuraient sa surface, je sentais ma peau frissonner.


Avant, mon corps était une forêt abondante, habitée par une foule d’images et de sons. Tous ces souvenirs, ceux qui faisaient chanter l’oiseau, le désert me les a pris. Il les a engloutis. Ensevelis. Et la sécheresse les a fait s’évaporer.


Il fait trop chaud sous ma peau. Je ne sens presque plus l’oiseau. Lui qui palpitait toujours au fond de moi. Mais il doit bien être là, quelque part, tapi très loin sous le sable du désert. Il doit vouloir s’en aller, il doit vouloir s’envoler. Je le devine qui tremblote et qui frémit, avec ses plumes pleines de sable. Chaque fois que le désert roule, qu’il fait voyager ses dunes, il doit tenter d’ouvrir ses ailes. Il attend, patient, le moment de s’enfuir. Mais bientôt, le sablier aura écoulé ses derniers grains. Alors le désert ne pourra plus rien contre l’oiseau.


Et lorsqu’il s’envolera, je m’accrocherai à ses ailes, et nous nous en irons vers cet inconnu lointain, où m’attendent déjà mes rêves égarés.


Ce livre a été réalisé en mars 2012 à l’E.S.A.Lorraine d’Epinal dans le cadre d’un atelier édition. Un grand merci à Julia Billet, Rémi Saillard, et Marie-Jo Beaugé pour leur aide précieuse.



A vol d'oiseau