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2010 with funding from University of

Ottawa

http://www.archive.org/details/logedelafoliedOOeras


Ã&#x2030;LOGE

DE LA FOLIE


Tirage.

5oo exemplaires 2 5 2 5

5

— —

sur papier de

Hollande.

sur papier de Chine.

sur papier

5o exemplaires, numérotés.

-y^^

Whatman.


ÉLOGE DE

LA FOLIE o D'ERASME

TRADUIT PAR VICTOR DEVELAY ET ACCOMPAGNE

DES

DESSINS DE HANS HOLBEIN TROISIEME EDITION

PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338 M DCCC LXXVI


19. A^' 17. ou.


AVERTISSEMENT

'ÉPOQUE encore bien troublée^ à laquelle nous avons publie /"Eloge de la Folie, avec

d'Holbein, n'avait pas été sans

sins

quelque inquiétude sur

Mais l'empressement craintes, et

le

vrage,

il

tiré,

les si

le

des amateurs n'a

curieux des-

nous

pas tardé à

dissiper nos

succès a dépassé de beaucoup nos espérances est vrai,

à un

petit

tement épuisé. Aussi étions-nous

donner

sort qui lui était réservé.

nombre, a sollicité

été

:

l'ou-

presque immédia-

depuis longtemps d'en

imprimer une nouvelle édition; mais, quelque certain que nous fussions cette fois de la réussite, nous avons toujours reculé de

le

voulant au moins laisser pendant un temps, aux amateurs

faire,

encouragé de

qui nous avaient d'être les seuls

leur

concours, la satisfaction

à posséder un ouvrage recherché de tous

et

devenu

introuvable.

En

raison du temps écoulé depuis lors, et sur l'annonce d'une

nous avons cru pouvoir

édition

analogue à

réserve

que nous nous étions imposée.

nouvelle édition de

grand

in-S,

qui

la nôtre,

TEloge de la Folie, non pas dans

est

et restera

mais dans l'in-S carré, nous avons

i .

sortir de la

Nous publions donc

celui

comme

les

1

8

7

1

format

de notre édition originale,

Colloques d'Érasme, que

fait paraître dernièrement en trois volumes.

Novembre

le

cette


.

AVERTISSEMENT

VI

On

pourra

ainsi avoir, en quatre volumes

/'Eloge de la Folie des œuvres

Colloques,

et les

d'Erasme qui peut nous

intéresser

mérite véritablement d'être conservée.

Nous

aujourd'hui

Quant à

en grand papier, nous n'en avons pas

première édition qui en tiendra

du même format,

c'est-à-dire toute la partie

voulu

et

qui

des exemplaires

tirer

:

c'est

notre

lieu.

n'avons pas à apprécier par avance l'édition annoncée,

sur laquelle nous devrions également tious abstenir de porter un

jugement la nôtre

tion

si elle

paru; mais nous pouvons affirmer que mérite unique de donner une reproduc-

avait déjà

aura toujours

le

absolument exacte de l'œuvre d'Holbein, que

le

Musée de

Baie nous a rendue possible en nous octroyant une autorisation

dans des conditions tout exceptionnelles

'

Les dessins faits pour PÉloge de la Folie ne portant pas de légende, nous avons cru devoir, cette fois

première édition^ indiquer à la texte

I .

auxquels

ils

Voir ci-après

semblent

la

note de

fin

comme

du volume

les

se rapporter.

la

première édition.

D. Octobre 1876

lors de notre

J.

passages du


^îâ^^^^^S^^^^ T^^^^^^I^^^Ë^

NOTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

*ouvRAGE

que nous offrons

présente dans toutes

les

ici

aux amateurs

se

conditions de bienvenue

qui peuvent environner une publication.

Un

chef-

d'œuvre de la littérature européenne, illustré par un des plus grands maîtres du dessin, imprimé avec tout le voilà bien, sans doute, de quoi luxe que l'on peut souhaiter charmer tous les adeptes du Livre de quelque côté que se :

,

portent habituellement leurs préférences. rateurs

ou

en avons

la ferm.e

Donc,

artistes, litté-

y trouveront leur compte, nous

bibliophiles, tous

conviction.

Ce

n'est pas en vain

que nous venons de prononcer

«

chef-d'œuvre de

la

de

latin,

à une

éclairés,

cet

époque où

VÉloge de

littérature

ouvrage fut longtemps

le

condamner

à

la

s'éteignit enfin

pour toujours,

mot

les

gens

Mais ce qui

précisément ce qui

par les érudits

latin,

du

XVP

langue siècle,

et avec elle périrent la plupart

imprudemment compté sur elle pour On put craindre alors que VEloge de la

des œuvres qui avaient passer à la postérité.

fut

un oubli immérité. Le

morte, un instant ressuscitée

le

Ecrit en

l'Europe entière, dont

lecture favorite.

de son succès

».

langue de tous

le latin était la

la Folie s'adressait à

avait fait l'universalité faillit

européenne


NOTE DE l'Éditeur

VIII

ne

Folie

partageât

le

commun;

sort

d'Erasme ne pouvait pas

périr.

à tout jamais dans

écrits, ensevelis

sont à peine connus de

nom

Folie, bravant l'épreuve

mais

Tandis que la

chef-d'œuvre

le

plupart de ses

la

poussière de l'oubli,

par quelques érudits, VEloge de la

du temps,

est

presque devenu un

populaire. Traduit dans toutes les langues de l'Europe, été surtout en français.

notre langue,

De

décider.

Nous dirons seulement qu'elle

est

d'auteurs latins avec l'ardeur et

la

plus

cultés

du

le

travail,

M.

Victor

réussi,

Develay,

charme de son auteur qu'arrêté par

les diffi-

a entrepris de traduire VEloge de la Folie.

Interprète également heureux de Catulle,

montré

M.

traduction

complètement

traduction des Colloques d'Erasme, que

gagné par

la

lecteurs

persévérance d'un véritable

érudit. C'est après s'être essayé, et avoir la

Aux

due à

Develay, qui depuis longtemps se consacre à

dans

de

1789. Celle que nous donnons

Barrett, publiée à Paris en

le

l'a

toutes les traductions faites dans

plus estimée a été jusqu'à présent celle

la

aujourd'hui est-elle préférable à ses devancières?

de

livre il

à toutes les époques, et assouplir

gences d^un idiome qui, dans

la

de Salluste,

génie de

ainsi qu'il savait s'assimiler le

la

la

a

langue française aux exi-

sa concision désespérante,

perpétuellement se dérober sous

il

langue latine

semble

plume du traducteur.

Peut-être eût-on désiré une Notice préliminaire en tête d'une édition aussi importante que celle que nous publions aujour-

d'hui; mais, après

le travail si

connu de

M.

Nisard,

il

ne nous

recommencer l'histoire de la vie et des œuvres d'Erasme. Nous avons préféré de beaucoup faire préa pas paru utile de

céder VÉloge de

Erasme

à

la Folie

de

Martin Dorpius

et qui n'a pas

'.

la Lettre

encore été traduite, est

nous pouvions trouver. Ecrite ivre, elle est

du

XVP I.

Voir

apologétique adressée par

Cette pièce, des plus intéressantes, la

meilleure préface que

à l'époque

même où

parut

une peinture vivante des hommes auxquels elle nous associe plus intimement que

siècle,

le

le

et des choses

texte latin de cette lettre dans l'édition de Bâle^

1676.


.

NOTE DE l'Éditeur ne

le

ix

pourrait faire l'étude la plus consciencieuse et la plus

complète.

Le grand

de notre édition, pour

attrait

les

amateurs de

gravures, sera dans les compositions d'Holbein, qui apparaissent pour la première fois telles

maître.

Il

ne

pas

s'agit

ici

que

les a tracées la

main du

d'une copie plus ou moins fidèle,

eux-mêmes, photographiés photographies. Ces dessins, faits à

ce sont les dessins

sur bois,

gravés sur

la

les

trouvent sur

conservé au

les

marges d'un exemplaire de VEloge de

Musée de

la Folie,

Bàle, et auprès duquel des amateurs de

tous les pays viennent chaque jour en pèlerinage

vent feuilleté par des mains peu soigneuses, dont

reusement conservé

et

plume, se

'. il

Trop soua

malheu-

précieux exemplaire est pro-

les traces, le

tégé maintenant par une vitrine qui ne s'ouvre plus que rarement, et avec la

recommandation expresse

touchez pas.

qu'il a faite

Regardez, mais ne

en notre faveur en confiant

dessins de VEloge de la Folie à

reproduire.

«

Musée, M. His Heusler,

l'aimable et intelligent directeur du

pour l'exception

les

:

Aussi avons-nous de grandes obligations à

»

Ils

M.

Knauss,

l'artiste

les

chargé de

ne pouvaient, d'ailleurs, être remis en de

meilleures mains, ni en de plus habiles, et l'exactitude avec laquelle se trouve

ici

représentée cette portion presque incon-

nue de l'œuvre d'Holbein remplira de

joie les admirateurs

du

grand maître allemand.

Une

inscription placée en tête de l'exemplaire

apprend que ces dessins ont été

pour amuser Erasme

2.

faits

Répondant

de Bâle nous

en dix jours par Holbein

à l'idée facétieuse de son ami,

Erasme a mis en plusieurs endroits des annotations plaisantes, qui d'ailleurs manquent d'intérêt, et que nous n'avons pas reproduites. Holbein n'a pas lui-même donné de légendes à ses

1. C'est un exemplaire de l'édition in-40, de i523, ayant pour titre Erasmi Roterodami Moriae Encomium, cum coinmentariis Gerardi Listrii Apud inclytam Germanise Basilxam. 2 Ce n'est pas, sans doute , la seule fois qu'Holbein s'est imaginé de :


NOTE DE l'Éditeur de trouver

dessins, et l'on est quelquefois très-embarrassé

passages du texte auxquels fait la

ils

se rapportent.

les

Nous en avons

recherche pour éviter cette peine au lecteur, qui trou-

vera nos indications à ce sujet consignées à L'éditeur de Bâle, 1676,

le

premier qui

dessins d'Holbein, s'exprime en termes

la fin

du volume.

connaître les

ait fait

pompeux

sur les

mer-

veilleux résultats obtenus par son graveur; mais, malgré toute

l'indulgence que nous tentative,

semble mériter une

aussi

honorable

nous ne pouvons nous associer à cet enthousiasme.

Nous ne voyons dans

les

gravures en taille-douce de

1676

qu'une informe imitation, à laquelle nous préférons encore de

beaucoup une copie plus

fidèle et plus intelligente, faite

en

gravure sur bois pour une édition de Bâle, 1780; mais encore l'artiste

s'est-il

permis d'achever certains dessins qui ne sont

qu'ébauchés dans l'original'.

Deux où

il

villes se

eut

la

sont partagé les préférences d'Érasme

douce

satisfaction

:

Bâle,

de voir ses œuvres se produire

au jour sous l'œil attentif et vigilant du savant typographe

Froben;

Paris, qu'il appelait sa ville bien-aimée ^ et qui le

reçut dans ses bras hospitaliers, toujours ouverts aux grands

hommes de

tous les temps et de tous les pays.

donc bien à un cier leurs

artiste bâlois et à

Il

appartenait

un imprimeur parisien d'asso-

efforts

pour élever à Erasme un monument digne

On

pourra trouver que l'époque encore troublée

de son génie.

sur les marges d'un livre. Le jour où nous nous pour y prendre connaissance du célèbre exemplaire, nous avons rencontré au Musée un aixateur parisien, M. Georges Danyau, qui venait d'acheter un exemplaire de la Paraphrase de saint Luc, sur les marges duquel se trouvaient également des dessins à la plume. Malheureusement le rognage les avait presque tous entamés; il nous fut néanmoins possible de les comparer aux dessins de V Eloge de la Folie, et d'un examen attentif il résulta clairement pour nous, comme pour d'autres personnes qui étaient présentes, que ce devait être la même main qui avait tracé les uns et les autres. tracer ainsi des dessins étions rendu à Bâle

I Ces dessins ont ensuite été réunis en collection Guillaume Haas, en 1829. .

et publiés à Bâle,

par


NOTE DE l'éditeur

XI

OÙ nous vivons est mal choisie pour mettre en lumière ce double chef-d'œuvre de traire,

de

l'art et

Nous pensons,

au con-

que jamais moment n'a été plus opportun pour

hautement

les

affirmer

goûts intelligents et éclairés qui font l'honneur

de notre malheureux pays, loir les

l'esprit.

et contre lesquels n'ont

triomphes éphémères de

la force brutale.

pu préva-

C'est par de

semblables tentatives, aussi fréquentes, aussi éclatantes que possible, dans le

maintiendrons

de

la

l'intelligence.

domaine des

lettres et

des arts, que nous

suprématie qui nous reste aujourd'hui, celle

Quanta

la

suprématie des armes,

par un juste

reviendra en son temps,

«

elle

retour des choses

d'ici-bas ».

Paris, octobre

187

i

nous

.

D. JOUAUST.


ÉRASME DE ROTTERDAM

MARTIN DORPIUS

A

Excellent théologien

SALUT.

'oTRE lettre ne m'a pas été remise; mais pourtant

un de mes amis m'en a montré à Anvers une copie qu'il avait la

reçue je ne

publication malheureuse de

mon

projet de restituer

détournez de publier

le

le

la

sais

Folie; vous

de

texte

comment. Vous déplorez

saint

approuvez fort

Jérôme

;

Nouveau Testament. Tant

vous

me

s'en faut,

mon

cher Dorpius, que cette lettre de vous m'ait offensé en

rien,

que vous m'êtes devenu depuis bien plus cher, quoique

vous m'ayez été toujours très-cher, tellement rité

dans vos

avis, d'amitié

vos reproches.

même

La

charité chrétienne a

cela

de propre que,

lorsqu'elle est le plus sévère, elle exhale le

savants qui

me nomment

parent au soleil et à parent des

j a de sincé-

dans vos conseils, de tendresse dans

douceur native. Je reçois tous

me

il

les

la gloire

parfum de

sa

jours quantité de lettres de

de l'Allemagne, qui

la

lune

,

titres les

plus

pompeux. Eh

me com-

et qui m'accablent plus qu'ils

bien,

que

je

ne

meure


LETTRE APOLOGETIQJJE

2

si

une seule de ces

lettres

mon

de réprimande de

m'a

fait

cher Dorpius

raison que la charité ne pèche pas utile;

Plût au lettre afin

me

ciel qu'il

si

elle flatte, c'est

si

grand

cas

que

ce

le

même

permis de répondre à

de m'acquitter envers un

ment gagner en tout un

fût

:

la lettre

Saint Paul a dit avec

!

toujours dans

elle se fâche, c'est

si

autant de plaisir que

ami

tel

pour être

but.

loisir à

Je désire vive-

!

Je

je fais votre approbation.

suffrage seul de Dorpius a

que de

que

le

pour moi plus de prix que mille

Mais, encore souffrant du mal de mer, fatigué d'avoir

été à cheval et, de plus, occupé à ranger

pensé

fais

de votre esprit presque divin, de votre érudi-

tion sans pareille, de la profondeur de votre jugement,

autres.

votre

qu'il valait laisser

mes bagages,

mieux répondre tant bien que mal, plutôt

mon ami

dans cette opinion, soit que vous l'ayez

conçue de vous-même,

soit qu'elle

vous

ait

été insinuée par

d'autres qui vous ont suborné pour m'écrire cette lettre

de jouer

leur

j'ai

,

afin

comédie sous un masque d'emprunt.

Je vous l'avouerai franchement, je

Ce

suis

presque fâché d'avoir

m'a procuré un peu de gloire, ou,

si

vous aimez mieux, de réputation. Mais je ne tiens pas à

la

publié

la Folie.

livre

gloire

qu'on

nomme communément

se

mêle

l'envie.

D'ailleurs, grands dieux,

gloire, qu'est-ce, sinon un

totalement vide de sens, légué par plus d'une expression

appellent immortalité

le

paganisme?

de ce genre chez la

les

livres

que

j'ai

rendre utile par

réputation qu'on laisse à

moins

à

travail.

A

mot

subsiste

qui

la postérité,

publiés, je n'ai eu d'autre but

mon

Il

chrétiens,

et vertu l'amour des lettres quelles qu'elles soient. les

tout ce

Dans tous que de

me

j'ai

tenu du

des grands

hommes

défaut de cela,

ne causer de tort à personne.

Aussi, tandis que nous voyons

même


dorpius

d'ép^.asme a

abuser de leur savoir pour satisfaire leurs passions

amours

ses

ridicules, l'autre flatter

ceux

qu'il

:

veut amadouer;

coups de plume; celui-là

celui-ci, insulté, riposter à

trompette et surpasser, en célébrant ses louanges, et les Pyrgopolinices

et

mon

'

mince savoir,

je le pouvais,

néanmoins, malgré

;

les

s'est

lui

Thrasons

mon peu

de talent

noms

une sanglante hypotjpose.

pas blessés dans ses Dialogues

n'a-t-il

désignant par leurs

qu'un,

les

ou du moins à ne blesser personne. Homère a

Combien de gens Platon en

se faire sa

toujours visé à être utile autant que

j'ai

sa haine contre Thersite par

vengé

l'un chanter

?

Aristote a-t-il

qui n'a épargné ni Platon ni Socrate

ménagé quel?

Démosthène

répandu en invectives contre Eschine. Cicéron en a

fait

autant contre Pison, contre Vatinius, contre Salluste, contre

Antoine.

Que

mant!

nous envisageons

Si

d'individus Sénèque raille et censure en les

médecin, Valla^ contre ont

fait

le

les

modernes, Pétrarque contre un

Pogge?, Politien4 contre ScalaJ,

une arme de leur plume. Pourrait-on m'en

seul parmi les plus écrits? Saint

gesse, n'a

nom-

modérés qui

n'ait froissé

Jérôme lui-même, avec toute

citer

un

personne dans ses sa piété et sa sa-

pu s'empêcher de prendre feu contre Vigilance^,

d'attaquer durement Jovinien7et de se déchaîner contre Rufîn 8.

Les savants ont toujours eu pour habitude de confier au papier,

comme

à

un ami

fidèle, leurs chagrins

pancher dans son sein

les agitations

ou

leurs joies, et d'é-

de leur cœur.

Types du soldat fanfaron dans les comédies de Plaute. Humaniste italien du XV^ siècle. 3. Humaniste italien, chancelier de Florence (i 380-1459). 4. Humaniste italien (1454-1494). 1.

2.

5. Littérateur italien,

chancelier de Florence (1430-1497).

du IV^ siècle. Hérésiarque romain, mort après 412.

6. Hérésiarque gaulois de la fin 7.

8. Ecrivain ecclésiastique

romain (345-410).

Il

en est


LETTRE APOLOGETIQJJE

4

même

qui n'ont composé des livres que pour y insérer en pas-

sant leurs impressions personnelles et les transmettre ainsi à la postérité.

Quant

moi, qui

à

très-bonne ai-je

foi

publié tant de volumes où je loue de

ai

nombre de personnes,

jamais dénigré

la

je le

demande, de qui

A qui ai-je fait

réputation?

la

plus légère

offense? Quelle nation, quel ordre, quel individu ai-je criti-

qués en

les

combien de

nommant? Et

ressentiment

:

le faire

Néanmoins,

j'ai

mon

cher Dorpius,

par des outrages que toujours maîtrisé

mon

moins songé au traitement que méritait une

j'ai

qu'au jugement que porterait de moi

telle malveillance

térité.

vous saviez,

poussé à

fois j'ai été

nul n'aurait supportés!

si

Si le public avait

connu

la vérité aussi

on ne m'aurait pas jugé mordant, mais

la

pos-

bien que moi,

bienveillant, plein de

réserve et de modération.

Je

me

suis dit

Qu'importent aux autres nos passions per-

«

:

sonnelles? Parlera-t-on de nos démêlés dans les pays lointains

ou dans l'avenir? Je rnais ce

ferai

non ce que méritent mes

adversaires,

qui est digne de moi. D'ailleurs je n'ai point de

grand ennemi que

je

ne souhaite,

en ami. Pourquoi m'en ôter

les

s'il

si

est possible, convertir

moyens? Pourquoi

écrire

main-

tenant contre un ennemi ce qu'un jour je voudrais vainement n'avoir point écrit contre un ami

?

Pourquoi marquer de noir

celui à qui je ne pourrai plus rendre sa blancheur, lors qu'il l'aurait mérité

?

même

J'aime mieux pécher en prônant des gens

qui en sont peu dignes qu'en blâmant ceux qui

le

Louer quelqu'un

à tort passe

au contraire

vous peignez au

vif l'être le plus

pour de

sa conduite, mais à votre passion sailles

et

que

la

naïveté;

si

méritent.

méprisable, on l'impute non à :

sans compter que les repré-

qui s'ensuivent amènent quelquefois une grande guerre, les

mauvais propos que l'on se lance tour à tour, de


d'Érasme a dorpius un

part et d'autre, allument souvent

même

n'est pas d'un

des injures,

mes

prince,

Dans

mes

Dans

différents.

j'ai

le

la vie

me

Dans

chrétienne.

Panégyrique , sous le

et

non attaquer;

et

non

sujet

j'ai

le livre

voile

le

que

les ternir

la Folie le

tracé simplement le

de VEducation d'un

de

la

louange,

j'ai

traité

développé plus haut à visage

j'ai

être utile, et

la

reproduction, sous une forme

non

Manuel.

voulu

avertir,

offenser; réformer les

mœurs,

le

J'ai

scandaliser.

Platon, ce philosophe rasades, parce qu'il sait vices

que

dans

les conseils le

la sévérité

si

grave, approuve

que

la

les

nombreuses

gaieté du vin dissipe certains

ne saurait corriger. Horace est d'avis que

ton badin ne réussit pas moins que

Qui empêche,

écrit-il,

le sentaient bien, ces

hommes

ont mieux aimé exposer

les

le

sé-

de dire la vérité en riant ^^

Ils

les

plus sages de l'antiquité, qui

préceptes de conduite

les

plus salu-

dans des fables en apparence ridicules et puériles, parce

que

la vérité

trait

du

C'est

il

promis de bannir de

proposé dans

suis

Manuel,

le

badine, des idées contenues dans

taires

mal,

autres ouvrages, quoique par des

découvert. La Folie n'est que

:

le

exposé ouvertement tous les devoirs d'un chef d'Etat.

indirectement

rieux

suis

peut nuire ou blesser, et de ne

dessein que dans

tableau de

me

ces considérations, je

jamais par l'ombre du mal. Je

moyens

mal pour

font les femmes. »

écrits tout ce qui

même

le

Et de

cœur généreux de venger son ressentiment par

comme

Guidé par

terrible incendie.

de rendre

qu'il n'est pas chrétien

5

un peu austère par elle-même, embellie par

plaisir,

pénètre plus aisément dans

l'esprit

l'at-

des mortels.

ce miel que, dans Lucrèce, le médecin, pour guérir

l'enfant, applique

I. Satires, I,

i,

autour d'une coupe d'absinthe. Les princes,

24.


LETTRE APOLOGETICLUE

6

en introduisant jadis dans leurs cours cette espèce de fous, ont voulu, grâce à une liberté de langage dont personne ne s'offensait, connaître leurs défauts et s'en corriger. il

inconvenant de est

s'il

faire figurer le Christ sur cette liste;

comparer en quelque sorte

permis de

de

ciel à celles

la terre, ses

ornée de cette parure

se glisse

,

grave plus avant que

si

la

choses du

vérité évangélique,

elle se présentait

cœurs

les

et

toute nue. C'est

éloquemment dans son ou-

Doctrine chrétienne.

En voyant les

La

?

doucement dans

ce que saint Augustin démontre

vrage de

les

mais^

paraboles n'ont-elles pas une cer-

taine affinité avec les fables des anciens

s'y

Peut-être serait-

opinions

à quel point l'esprit des

vie_,

gâté par

était

déraisonnables, et cela dans toutes

les plus

ditions de la

hommes

je souhaitais

Je crus donc avoir trouvé

le

un remède sans trop

moyen, grâce

les

con-

l'espérer.

à cet artifice,

de m'in-

sinuer en quelque sorte dans les oreilles délicates, et de guérir

tout en plaisant. J'avais remarqué bien des fois que cette façon

agréable et badine d'admonester réussit à merveille. Si vous

me répondez que frivole

pour

le

personnage que

se prêter

peut-être avouerai-je

à la discussion

mon

tort.

Ce

reproche d'ineptie que je repousse,

que

j'ai

je puisse parfaitement

me

laver

mis en scène est trop

de matières sérieuses,

n'est pas précisém.ent le c'est celui d'aigreur,

du premier en invoquant,

à défaut d'autres raisons, l'exemple de tant rables

que

j'ai cités

dans

la

bien

préface de

mon

d'hommes considélivre.

Que pouvais-je faire ? J'arrivais alors d'Italie, et j'étais logé chez mon ami Morus'. Un mal de reins me forçait de garder la

chambre pendant plusieurs jours; mes

encore arrivés, et,

I.

Homme

lors

même

livres n'étaient

qu'ils eussent été à

d'État et écrivain anglais

(1480-153

5).

ma

pas

dispo-


d'Érasme a dorpius me

sition, la maladie ne

vaux sérieux. Je la Folie,

me

non dans

me

permettait pas de

des tra-

livrer à

mis à composer, en m'amusant, VÉloge de

le

dessein de le publier, mais pour faire di-

version aux souffrances de

la

maladie. J'en

mencement à quelques bons amis, afin de une lecture en commun.

Ils

goûter

fis

le

com-

davantage par

rire

en furent enchantés et m'engagè-

rent à continuer. J'obéis, et je consacrai à cette besogne à

me

près sept jours; dépense de temps qui, je l'avoue,

considérable, vu

la futilité

du

sujet.

Depuis, ces

qui m'avaient poussé à écrire emportèrent

mon

où on l'imprima, mais d'après une copie tout tronquée. Cela

quelques mois

me il

mêmes

peu

parut

amis

en France

livre

à fait inexacte et

contraria d'autant plus que dans l'espace de

en parut plus de sept éditions, qui

dirent de tous côtés. J'étais surpris

moi-même d'un

le

répan-

pareil en-

gouement. Si

vous appelez cela une

mon

sottise,

cher Dorpius, j'accepte

votre accusation, ou du moins je n'irai pas à l'encontre. Cette sottise, l'oisiveté

commise dans ma

cause, et c'est la seule que j'aie

l'homme sage

est

à toute

heure

que mes autres productions sont ainsi

pour mes amis en sont

et la déférence

vie.

la

Quel

Vous convenez vous-même

?

fort estimées des

gens pieux

que des savants. Quels sont donc ces censeurs

rigides,

si

ou plutôt ces aréopagites, qui ne veulent point pardonner à

un

homme une

chagrine, lent-ils

seule ineptie

choqués

d'un

?

Que

de

qui

prête

d'humeur

excès à

rire,

sottises cent fois plus fortes

ne pourrais-je pas relever logiens qui,

s'il

Par quel

dépouil-

tout d'un coup un écrivain du fruit de tant de veilles

antérieures

de sens,

livre

?

même

forgeant des questions

ferraillent entre

s'agissait

ailleurs, et

que

celle-là

dans de grands théo-

contentieuses et vides

eux pour de misérables

de leurs autels et de leurs foyers

1

vétilles

comme

Et encore, ces


LETTRE APOLOGÉTIQUE

8

beaucoup plus absurdes que

farces extravagantes, les

ils

jouent sans masque.

de réserve

en voulant déraisonner

:

Folie, et, de

pour

Moi, du moins,

même que

réciter les

dans Platon

les atellanes ',

j'ai

j'ai pris le _,

2

montré plus

masque de

Socrate se couvre

louanges de l'Amour,

le

la

visage

j'ai

joué cette comédie

à qui le

sujet déplaît louent

sous un déguisement.

Vous

dites

l'esprit, le

que ceux mêmes

savoir et l'éloquence qui y régnent, mais que sa

forme trop mordante d'honneur que

les blesse.

ne veux, car

je

surtout venant de gens ni éloquence.

mon

Ces censeurs me font plus je

ne tiens pas à ces éloges,

ne reconnais

à qui je

ni esprit, ni savoir,

étaient doués de ces qualités, croyez-le bien,

S'ils

cher Dorpius,

ne s'offenseraient pas tant de badinages

ils

plus salutaires qu'ingénieux et savants. Je vous le

nom

des Muses, quels yeux, quelles oreilles, quel palais on

donc ceux que

blesse dans ce livre la causticité?

causticité peut-il le

mien

de

fois,

y avoir

où pas un nom

A-t-on donc oublié ce que

?

saint

D'abord quelle

n'est censuré

s'en prendre à l'auteur

demander réparation

Jérôme répète

,

:

c'est à

car

il

offense,

lui-même,

se trahit

s'il

Ne

hors tant

monde,

n'atteint

il

a tort de

veut, qu'il doit

en déclarant que

personnellement que concerne un langage qui le

,

qu'une discussion générale des vices n'a rien de bles-

sant pour personne? Si quelqu'un s'en

tout

demande au

que ceux qui veulent

,

c'est lui

s'adressant à

se l'approprier.

voit-on pas que dans tout l'ouvrage, loin d'attaquer les

individus,

ma

critique

ménage même

les

nations

?

En

signalant

l'amour-propre particuher à chaque peuple, j'assigne aux Espa-

I.

ville .

2.

Petites pièces

de

la

bouffonnes

Campanie.

Phèdre.

et licencieuses

ainsi

nommées de

Atella,


d'Érasme a dorpius gnols

la gloire

militaire,

quence, aux Anglais

aux

Italiens la littérature

bonne chère

la

avoueront volontiers ou du moins dont

que

les

de chacune,

je le

demande, me

suis-je servi

scène ou venimeux? Ai-je ouvert

la

remué

humaine

bourbier secret de j'aurais

évêques et

En

outre,

sujet, je passe en

conditions sociales et que je relève les défauts

revue toutes

les

aux

leurs nationaux

riront.

ils

mon

quand, pour obéir aux nécessités de

de choses

et l'élo-

et la beauté physique,

autres, enfin, des qualités de ce genre,

le

9

pu

la vie

d'un seul mot ob-

sentine des vices? Ai-je ?

Assurément, que

dire contre les mauvais pontifes, contre

les prêtres pervers,

contre les princes vicieux,

enfin contre tous les ordres sans exception, si, à l'exemple

de

Juvénal, je n'avais pas rougi d'écrire ce que bien des gens ne rougissent pas de faire

!

J'ai

montré

le

côté plaisant et risible

plutôt que le côté hideux, et encore ai-je eu soin de glisser

en passant des dont Je

conseils sur les devoirs les plus sérieux

de

la vie,

connaissance importe essentiellement.

la

sais

que vous n'avez pas

reilles frivolités;

mais,

si

le

temps de descendre à de pa-

jamais vous avez un

moment de

reste,

examinez avec un peu d'attention ces plaisanteries bouffonnes

de

la Folie

:

rapport avec

vous verrez assurément qu'elles ont bien plus de les

dogmes des Évangélistes pompeuses que

certaines dissertations

et des

Apôtres que

l'on trouve dignes des

grands maîtres. Vous convenez vous-même, dans votre

que ce

livre

est qu'il

ne

renferme beaucoup de vérités, mais votre opinion fallait

pas blesser

mordantes K

Si

ment

la vérité

et

que

vous pensez

les oreilles

qu'il est

ne doit

se

délicates

par

des vérités

défendu de parler libre-

produire qu'autant qu'elle est

inofîensive, pourquoi les médecins emploient-ils des

I .

lettre,

Perse, Satire

I,

107.

drogues


.

LETTRE APOLOGETIQUE

ÎO

amères et regardent-ils

hierapicra

le

^

comme un

souverains? Puisque ceux qui guérissent

les plus

corps agissent ainsi, n'avons-nous pas cent fois

pour guérir

faire autant

d'en

le droit

maladies de l'âme? Supplie , dit

L'Apôtre veut que l'on

ment^.

maux du

les

gourmande, opportunément, importuné-

Paul, hlàme,

saint

les

des remèdes

fasse la guerre

aux vices par

tous les moyens, et vous ne voulez pas que l'on touche à au-

même

cune plaie,

y avoir de

en usant de

que

blessé

tels

ménagements

prend

celui qui

ne peut

qu'il

plaisir à se blesser lui-

même? S'il

faire

existe

un moyen de guérir

de tort à personne,

quand on ne

les vices

des

hommes

sans

meilleur de tous, assurément, c'est

le

aucun nom, ensuite quand on

fuit

des détails

qui répugnent à l'oreille des honnêtes gens (car, de

même que

dans

la

cite

tragédie

y a des

il

aux regards des spectateurs, dans

mœurs

les

et qu'il suffit

hommes

des

trop hideux pour être exposés

faits

Ne

vous

le

une

la

mot d'un

effet

produit parfois,

compte. Le roi

?

Ah

!

s'écria-t-il

se

mit à

Électuaire purgatif ainsi

rire

et

nommé

vertus miraculeuses qu'on lui attribuait. 2. Épître à

3. Pyrrhus.

même

sur des

prière, quel discours sérieux aurait

,

avait fait défaut, nous en aurions dit 3

cho-

masque

sous un

colère de ce roi aussi aisément que le

soldat

les

plaisanterie agréable dite avec à-propos?

demande, quelle

désarmer

quand

gaieté du langage exclut toute offense.

la

voyons-nous pas quel

tyrans cruels,

1

enfin,

sont présentées d'une façon plaisante,

bouffon, en sorte que

même

y a des choses trop obscènes

il

pour qu'on puisse en parler sans rougir); ses

de raconter, de

Timothée.

II, iv,

2.

si

la

bouteille

bien d'autres

pardonna.

fît

Ce

à cause de son

pu

bon

le

ne

Je

nous

sur votre

n'est pas sans

amertume

et

des


d'Érasme a dorpius raison lien,

que

deux plus grands rhéteurs, Cicéron

les

développent avec tant de soin

Le charme

ii

l'agrément de

et

moyens

les

d'exciter le rire.

ont une

conversation

la

et Quinti-

telle

même

puissance que des mots piquants décochés adroitement,

contre nous, nous font plaisir; témoin ce que l'histoire rap-

porte de Jules César.

Or, puisque vous reconnaissez que

mon

style est

j'ai écrit la vérité et

enjoué sans être obscène, quel meilleur

maux

pouvait-on imaginer pour remédier aux tage de l'humanité

Le

?

après l'avoir alléché,

plaisir

qu'on ne

du

soit trop stupide

comme

le

goûts sont

les

monde,

nommé

mon

ressemblent, à les

avis,

femmes de mauvaise

mérite de deux ou trois concernait

homme là

vie, se

indigne d'un

le

homme,

sexe entier.

comme si Une pa-

à plus forte raison

d'un

instruit, mais surtout d'un théologien. Si je rencontre

un vice dont

me

com-

ce blâme s'appliquait à toutes, et qui ensuite,

si

reille ineptie est

moins

à

à ces

lorsqu'on loue les femmes honnêtes, s'applaudissent le

par-

pour être accessible au sentiment

mères qui, entendant attaquer fâchent

le

Certes, ceux qui s'offensent d'un livre où

plaisir littéraire.

personne n'est

En général,

également tout

différents; le plaisir flatte

moyen

allèche d'abord le lecteur et,

le captive.

il

qui sont

que

je

suis

féliciterai d'être

coup d'autres sont que ulcère

et

que

innocent, loin de m'en offenser, je

exempt d'un mal dont

me

que beau-

au contraire on touche à quel-

atteints. Si

je

je vois

reconnaisse

comme

dans un miroir,

il

n'y a pas de quoi m'offenser. Si je suis prudent, je dissimulerai

mon

suis

honnête, je

impression et

me

n'irai

pas

tiendrai

me

pour

trahir

moi-même;

si

je

averti et ferai en sorte

qu'on ne puisse pas désormais m'appliquer directement en face ce reproche

que

je vois

énoncé indirectement. Pourquoi ne pas

accorder au moins à ce Hvre ce que

les

ignorants

mêmes admet-


LETTRE AP O LO GETI Q^U E

12

Que

tent dans les comédies publiques?

de sarcasmes n'y lance-

t-on pas en toute liberté contre les monarques,

femmes, contre

prêtres, contre les moines, contre les

que

sais-je

les

les

maris,

encore? Et pourtant, parce que personne n'est atta-

qué nommément, tout

ment

contre

ou

sa faiblesse

le

monde

chacun avoue ingénu-

prudemment. Les tyrans

dissimule

la

et

rit

les

plus farouches supportent leurs bouffons et leurs fous, qui les blessent quelquefois par des insultes manifestes.

Vespasien ne punit pas celui qui

homme

d'un

qui va à

reille si délicate

nom

?

Jamais

se fût abstenue

la

reprochait d'avoir la mine

Quels sont donc ces gens à

qui ne souffrent

sante sur la vie des seul

la selle.

lui

L'empereur

même

hommes en

pas que

la Folie

l'o-

plai-

général, sans stigmatiser un

comédie antique

n'aurait été sifflée

de désigner par leurs noms

les

hommes

si

elle

illustres.

Cependant,excellentDorpius, vous m'écrivezpresque comme de

m'avait aliéné tout l'ordre théologique.

la Folie

si

le livre

«

Quelle nécessité

des théologiens

?

,

dites-vous, d'attaquer

» Puis

ajoutez-vous, tout

vous plaignez

monde

le

si

mon

vivement l'ordre

sort,

ce

Autrefois,

vos ouvrages avec un vif

lisait

empressement, on mourait d'envie de vous voir; aujourd'hui, la.

Folie,

comme Dave

'

gâte tout.

»

Je

sais

que vous écrivez

toujours sans arrière-pensée, et je n'userai pas de détours avec Vous.

En

vérité,

en blâmant

les

pensez-vous qu'on attaque l'ordre théologique

théologiens insensés ou méchants, et par consé-

quent indignes de ce

nom?

A

ce

compte, quiconque blâmera genre humain. Quel est

les scélérats

aura pour ennemi tout

le roi assez

impudent pour ne pas reconnaître

mauvais

I

.

rois,

de

qu'il

y a de

indignes de cet honneur? Quel est l'évêque as-

Esclave d'Horace introduit par

et qui, usant

le

la liberté

le

poëte dans une de ses satires (11,7 dit à son maître ses vérités.

des saturnales,


d'Érasme a dorpius

i3

sez hardi pour n'en pas dire autant de son ordre? L'ordre des

théologiens, parmi tous ses membres, ne compte-t-il aucun

aucun ignorant, aucun querelleur,

sot,

que des Paul, des Basile

et

ne nous

Jérôme? Non,

et des

il

offre-t-il

s'en faut, car

plus une profession est relevée, moins elle a de sujets qui

On

répondent.

bons médecins que de bons évêques.

ces, plus de fait n'est

le

point à

la

honte de l'ordre, mais à

nombre de ceux

tit

Du

reste, ce

louange du pe-

la

qui se sont le plus distingués dans l'ordre

plus éminent.

Dites-moi, je vous prie, pourquoi fois

en

il

naux, que

si

les

méchants

que

?

les maris,

que

eux-mêmes

Saint

dans ce

les

Jérôme

livre,

il

ce

qui

les cardi-

com-

dépourvus de sens pour en

Eustochie

mœurs

les

est-elle

d'avoir déshonoré

moins du monde. Pourquoi

cela

'

général

des mauvaises

offensée

?

les

A-t-elle blâmé

Pas

?

Népotien 2 sur

les

mauvaises à se convertir.

/a vie des clercs,

il

Grande dame romaine qui renonça au monde et vécut dans Jeune prêtre dont saint Jérôme a fait l'éloge funèbre.

3.

Moine

.

gaulois.

filles.

bonnes à Il

a écrit

a écritàRusticus5 sur la vie

2.

1

le

Parce que cette vierge sage

Elle était heureuse, au contraire, que l'on invitât et les

filles

montrer

ne prenait pas pour elle ce qui s'adressait aux mauvaises

ne point dégénérer

aux

sur la virginité,

l'ordre des vierges ?

que

aucune condition so-

s'adresse

a écrit à

dépeint

aux yeux. Eustochie s'en

Jérôme

toute-

les jurisconsultes,

avec tant de vérité qu'un Apelles ne saurait mieux

saint

si

les rois,

évêques, que

femmes^ que

ce n'est qu'ils sont assez

s'appliquer à

et,

que

les magistrats,

les poëtes (car la Folie n'a excepté

ciale),

théologiens,

souverains pontifes; enfin plutôt que les

les

merçants, que

que

les

est d'offensés, s'ofîensent-ils plutôt

grands, que

les

à

y

trouve plus de bons pilotes que de bons prin-

la sainteté.


LETTRE APOLOGÉTIÇtUE

14

des moines, en peignant des plus vives couleurs et en censu-

rant de la façon la plus mordante les vices des deux états.

Ceux

à qui

il

écrivait

ne s'en sont pas offensés^ convaincus

Pourquoi Guillaume

rien de tout cela ne les concernait.

que

Montjoy

',

qui n'occupe pas à

la

cour

pas été blessé des plaisanteries que contre

les

hauts dignitaires des cours

le la

?

dernier rang, n'a-t-il Folie

s'est

permises

Parce que ce seigneur,

plein de sagesse et de bonté, estime avec raison que ce qui s'adresse

Que

aux grands pervers

de sarcasmes

bérj2 ne s'en

est-il

pas

insensés ne le regarde pas.

n'a-t-elle pas lancés contre les évê-

la Folie

ques vicieux et mondains

et

!

Pourquoi l'archevêque de Cantor-

ému

Parce que ce modèle de toutes

?

les vertus n'y voit rien qui le

concerne. Mais à quoi bon con-

tinuer la nomenclature des princes, des évêques, des abbés,

des cardinaux, des savants

illustres,

dont pas un jusqu'à pré-

sent ne m'a témoigné l'ombre d'un mécontentement à cause

de

la Folie ?

Je ne puis être amené à croire que des théologiens tent de ce livre, sauf peut-être

ou

inintelligents,

qu'ils

très-petit

nombre, qui sont

ou jaloux, ou d'une humeur

cette profession

d'un esprit et d'un jugement

il

si

ont appris par

cœur quelques

ont effleuré

chagrine le

monde

se rencontre certains individus

bornés

qu'ils

ne sont propres

à aucune science, et moins encore à la théologie.

qu'ils

si

ne trouvent absolument rien de bon. Tout

que dans

sait

un

s'irri-

Quand

ils

règles d'Alexandre deVilledieu3,

les niaiseries

de

la

sophistique, qu'ils ont

Gentilhomme anglais à qui Érasme a dédié ses Adages. Guillaume Warham, ami d'Érasme. 3. Écrivain du XIIP siècle, natif de Villedieu en Normandie. Sous le titre de Doctrinale puerorum , il a composé une grammaire latine en vers 1

.

2.

léonins.


.

DÉRASME

autant de questions de Scot' ou reste de puiser dans

le

l5

d'Aristote sans les comprendre,

dix propositions

retenu

DORPIUS

A

d'Ockam^,

Catholicon,

le

se réservant

pour

Mammetredus

le

et

et

même sorte, comme dans une corne voir comme ils dressent la crête, car rien

autres dictionnaires de

d'abondance, plus

n'est

il

faut

arrogant que

le

comprennent

qu'un âne la

pas.

Ils

latin

;

même du

breu, et

Ils

rien.

et

bruit.

ces

Qu'y

de plus entêté

avec acharnement contre prix

être

le

monde

si

deux

commun,

ou

a-t-il,

les

en

le

n'igno-

individus

effet,

Ils

?

font

de plus imconspirent

Voulant à tout théologiens,

sénat des

ils

venaient à renaître et que

on ne s'aperçoive que

leur guerre, leur conjuration contre les

qui jus-

tels

qu'alors passaient pour tout savoir ne savent rien. cris,

se croient

ils

rien,

trois

belles -lettres.

les belles-lettres

se réveillât,

de l'hé-

grec,

bien qu'ils soient plus bêtes

que l'ignorance

quelque chose dans

craignent que,

parce qu^ils

tranchent, condamnent, prononcent,

pourtant

Et

souvent bien du

pudent

et,

moquent du

ne sont embarrassés de

ne doutent de rien, rent

se

et qu'ils n'aient pas le sens

sagesse incarnée.

ceux-là qui

sont

comme un grammairien,

méprisent saint Jérôme

ne

Ce

l'ignorance.

De

hommes

là leurs

qui culti-

vent les belles-lettres. La Folie leur déplaît parce qu'ils ne savent ni grec ni latin. Attaquer en passant de pareils êtres, qui n'ont rien la

du théologien, qui ne sont que

les histrions

de

théologie, est-ce nuire à l'ordre illustre entre tous des bons

théologiens? Si

c'est

le

zèle de la piété qui les enflamme,

pourquoi en veulent-ils de préférence à

1

Célèbre théologien

(1274-1 3o8

et

philosophe anglais

la Folie ?

surnommé

le

Que

d'im-

Docteur subtil

).

né au village d'Ockam, dans mort à Munich en 1347. 2. Philosophe anglais

le

comté de Surrey,


LETTRE APOLOGÉTIQJJE

l6

que d'ordures, que d'abominations

piétés,

pas écrites

Cependant

!

poches

trouve dans toutes

les

toutes les langues.

Que

contre

vomit-il pas

le

clergé

Que

a qui le

pour

le

monde

les

!

!

Avec

quelle impiété Pline et

lit

pour

s'instruire, et

on

!

Ce-

a raison.

Folie seule, parce qu'elle s'est permis quelques plaisanteries,

non contre

les

bons théologiens vraiment dignes de ce nom, discussions frivoles des ignorants et contre le

mais contre

les

titre ridicule

de Notre Maître^ rencontre des détracteurs.

ou

trois charlatans, affublés

tuent à

me

rendre odieux, sous prétexte que

théologie que je

l'ai

toujours considérée

c'est

voulu

un

si

le seul

faire

beau

partie.

Néanmoins,

titre, car je

de vertu exige sais

dans lequel je

le

sois

si

offensé l'ordre

grand cas de

comme

la

science

profonde vénération enrôlé et dont j'aie

je n'oserai jamais

m'arroger

n'ignore pas quels trésors de science et

nom de

quoi de surhumain

me

si

j'ai

un

fais

unique. Je professe pour cet ordre une

que

Deux

du costume de théologien, s'éver-

des théologiens et mérité sa haine. Je la

sa

quelle hostilité Suétone,

moquent-ils pas de l'immortalité de l'âme

se

pendant tout

La

lit

ne

recommandent même aux prédica-

parlent-ils pas des chrétiens

Lucien ne

le

'

d'obscénités dans Juvénal

Avec quel outrage Tacite, avec

teurs.

ne

j en

il

traduit dans presque

l'a

Cependant on

!

et se

que d'outrages Pontan

d'injures,

grâce et son enjouement.

Cependant

on

;

n'a-t-il

un auteur chrétien

passe pour

il

Pogge

le

;

théologien. c'est

évêques, et non à des gens

Il

j a dans ce

titre je

ne

un honneur qui appartient aux

comme

moi. Pour

ma

part, con-

vaincu, d'après le dire de Socrate, que nous ne savons absolu-

ment que

1

rien, je

me borne

à aider les travaux des autres

je puis.

Homme

d'État et humaniste italien

(1426-1

5

o3).

en ce


DERASME où

J'ignore, en vérité, tliéologie qui, à

la

Depuis

la

-fût hostile, sauf

les

ennemis des

me

deux ou

trois

dieux de

beaucoup voyagé

la Folie, j'ai oii

j'ai

passé, dans toutes

dans

;

aca-

les

vécu, je n'ai pas remarqué de théologien qui

me

mandé

^7

vous entendre, sont indisposés contre moi.

toutes les grandes villes j'ai

DORPIUS

se nichent ces

publication de

démies où

A

un ou deux

belles-lettres.

faisant cause

commune

avec

Encore ne m'ont-ils jamais de-

d'explications. Fort de l'opinion

unanime des bons,

je

soucie peu de ce qu'ils disent tout bas contre un absent.

mon

cher Dorpius, qu'on ne vît dans

mon

langage plus d'orgueil que de sincérité, je pourrais vous

citer

Si je

ne craignais,

une foule de théologiens célèbres par

la sainteté

de leur

distingués par leur savoir, éminents par leurs dignités, et

dans

moigné autant

d'affection

Folie, et auxquels ce ici

leurs

^éologiens ne

que depuis

livre plaît plus

noms

et titres

si

la Folie.

Il

la

qu'à

moi-même. Je pro-

peu près réduit

que ces

y en a un du moins que je tracasserie, car

à des conjectures. Si je voulais le

dépeindre au naturel, personne ne s'étonnerait que

déplu à un

me

si

homme

elle

plaît

de cette espèce. Certes

ne déplaisait à de

plaise pas, elle

me

trois

tous ces grands per-

soupçonne d'être parmi vous l'auteur de cette j'en suis à

té-

publication de la

je ne craignais

se déchaînassent contre

sonnages à cause de

guère

même

nombre quelques évêques, qui ne m'ont jamais

le

duirais

vie,

telles

elle

gens

;

ne

la Folie ait

me

plairait

quoiqu'elle ne

déplaît moins par cela seul qu'elle

pas à de pareils esprits. Je

fais

ne

plus de cas de l'opinion

des théologiens sages et éclairés qui, bien loin de m'accuser

de

causticité, louent

traité

sans Ucence

ma modération

un

et

ma candeur pour

sujet licencieux par

lui-même

avoir

et avoir

badiné sans coups de dent.

En

effet,

pour ne répondre qu'aux théologiens, puisque


LETTRE APOLOGÉTIQUE

l8

ce sont les seuls qui paraissent offensés, qui ne sait tous les

propos que l'on débite communément contre mauvais théologiens ne

elle

que

fait

de

les

en

elles seules,

?

elle

comme

mœurs

des

ne touche à rien de semblable

Folie

railler leurs discussions oiseuses

désapprouver,

théologie et

La

les

;

non contente

;

condamne encore ceux qui placent

l'on dit,

la

poupe

proue

la

et

de

'

la

qui s'occupent tellement de ce que saint Paul

appelle des logomachies qu'ils n'ont

le

temps de

ni l'E-

lire

vangile, ni les Prophètes, ni les Apôtres. Et plût à Dieu,

cher Dorpius, que ce reproche n'atteignit qu'un petit

Je pourrais vous

citer des vieillards

mon

nombre

!

de quatre-vingts ans passés

qui ont perdu tout leur temps dans de pareilles futilités et

n'ont jamais ouvert l'Evangile ils

ont

osé,

sous

j'entends

me

par

fini

le

ai

acquis la preuve,

l'avouer eux-mêmes. Je n'ai pas

masque de

souvent

j'en

;

la Folie^ articuler

exprimer par

Christ

chaque

fois

devant lesquelles plorent

ils

qu'ils

monde,

se

hommes

trouvent avec des

peuvent s'épancher

cette nouvelle

duite dans le

une plainte

que

intègres,

qui ont puisé à ses sources la doctrine du'

érudits, :

même

beaucoup de théologiens,

mais de vrais théologiens, c'est-à-dire des graves,

et

forme

personnes

librement,

de théologie qui

et regrettent l'ancienne.

En

ils

s'est

effet,

dé-

intro-

quoi de

plus saint, de plus auguste, et qui reflète avec plus de vérité les

dogmes

et des

célestes

du Christ

?

Or, sans parler de

monstruosités d'un langage barbare et

les lois profanes,

I.

les

bassesse

artificiel,

parler de l'ignorance absolue des belles-lettres et

de connaissance des langues, Aristote,

la

sans

du manque

inventions humaines,

ont tellement défiguré cette forme première

Proverbe grec qui, par une métaphore

diverses parties d'un tout.

tirée

d'un vaisseau, indique

les


DERASME que

je

Christ.

me demande Car

I9

pure et fidèle du

offre l'image

elle

si

DORPIUS

A

arrive qu'à force d'envisager les traditions

il

maines on perd de vue éclairés sont-ils

Aussi

l'archétype.

les

souvent obligés de tenir devant

hu-

théologiens le

public un

langage qui contraste avec leurs sentiments et leurs entretiens intimes, et ne savent-ils que répondre quelquefois à ceux qui les

consultent, en reconnaissant que le Christ enseigne telle

chose et que

Je

demande, quel rapport y

le

telle autre.

Christ et Aris-

a-t-il entre le

entre les subtilités des sophistes et les mystères de la

tote,

sagesse éternelle tions et

humaines prescrivent

traditions

les

Dans

?

le

A

?

quoi bon

les

labyrinthes de tant de ques-

nombre, combien n'y en

pas d'oiseuses,

a-t-il

combien d'autres sont dangereuses, ne fût-ce qu'à cause

des disputes et des divisions qu'elles engendrent. direz-vous,

il

est des points qu'il faut éclaircir,

faut résoudre.

— D'accord.

Mais

aussi

il

il

en

Mais,

est qu'il

y en a beaucoup

vaut mieux négliger que rechercher. La science consiste

qu'il

à ignorer certaines choses

que de décider. qu'on

le

fît

;

il

est

cependant

Si

souvent plus sage de douter

il

fallait

décider, je voudrais

d'une façon respectueuse et non arrogante, en

s'appuyant sur

les

livres divins

et

non

sur les raisonnements

imaginaires des hommes. Aujourd'hui on ne questions où éclatent

tites

tous

partis

;

Bref,

on en

les

les

tarit

pas de pe-

dissensions des sectes et des

jours on voit naître de nouveaux décrets.

est arrivé

au point que toute

la

religion

moins des préceptes du Christ que des définitions de lastique et

de l'autorité des évéques, quels

dépend la

scho-

qu'ils soient.

Aussi

tout a été tellement défiguré qu'il n'y a plus d'espoir de rame-

ner

le

monde au

pieux et

les

véritable christianisme. Les

hommes

les plus

plus savants reconnaissent avec douleur cette vérité

et bien d'autres,

et

ils

attribuent

la

cause première

de tout


LETTRE APOLOGETIQJJE

20 le

nouveaux

à la conduite hardie et irrévérencieuse des

mal

théologiens.

Ah si mon âme, !

m'a

cher Dorpius,

La

à ce sujet.

Folie

au fond de

lire

la

prudence

ne parle point de

cela, ou,

vous verriez clairement tout ce que

fait taire

du moins,

mon

vous pouviez,

en parle très-légèrement, pour ne froisser per-

elle

sonne. J'ai toujours usé des écrire rien d'obscène, rien

mêmes ménagements, ne

de dangereux pour

les

voulant

mœurs,

rien

de séditieux, rien qui eût un caractère offensant pour aucun

Chaque

ordre.

fois qu'il est

question du culte des saints, vous

trouverez toujours une annotation indiquant hautement qu'on

ne blâme que saints

comme

superstition de ceux qui n'honorent pas les

la

faut.

il

évêques, contre

que

j'attaquais

les

non

Si je parle

moines,

en faisant

en évitant de

pour que

sible

en

les

agréable

et

la

un honnête

aux gens

tout

De plus, mon pos-

s'offenser. Enfin,

pièce par un personnage

tristes et

lettre,

j'ai

tâché d'être

on ne me reproche pas seule-

on m'accuse encore d'impiété.

«

Com-

oreilles pieuses, dites-vous, peuvent-elles souffrir

bonheur de

la

vie future

grâce, excellent Dorpius,

et

fictif

moroses.

qui

candeur à calomnier d'une manière

me

j'ai fait

en l'assaisonnant de plaisanteries,

même

j'appelle le

De

gens corrompus et in-

crainte de blesser

qui que ce soit,

toute

d'être caustique,

ment des

la

les

méchants mêmes ne pussent

Mais, d'après votre

ment

toujours eu soin de déclarer

guerre aux vices des méchants.

nommer

faisant jouer

comique,

la

j'ai

l'ordre, mais

dignes de leur ordre, dans

homme

contre les princes, contre les

une espèce de

folie

que ?

»

donc a enseigné à votre aussi

perfide

?

ou, ce qui

paraît plus vraisemblable, quel est le fourbe qui a abusé de

votre simplicité pour ourdir contre moi cette calomnie

calomniateurs

si

?

Ces

dangereux ont pour habitude de détacher


d'Érasme a dorpius deux mots,

pris isolément^

même

souvent

tout ce qui adoucit et explique

tant

21

défigurés, en

omet-

rudesse du langage.

la

Quintilien^ dans ses Institutions, signale et enseigne cette ruse. « Il faut, dit-il,

produire notre cause de

tageuse, en accumulant

façon

la

qui peut Fadoucir, l'atténuer et

seconder; au contraire,

la

de tout

faut exposer celle de la partie adverse sans rien

Cet

art,

ils

odieux

ne l'ont pas puisé dans

qu'il les

des choses qui plairaient infiniment

si

il

cela,

nous sera possible.

»

préceptes de Quintilien,

mais dans leur malveillance par laquelle

elles

plus avan-

preuves et en y joignant tout ce

les

et dans les termes les plus

la

on

il

arrive souvent

les

rapportait

que

comme

ont été écrites, lues différemment deviennent très-offenRelisez, je vous prie, ce passage, et examinez bien

santes.

par quels degrés, par quelle progression du discours je suis arrivé à dire

que cette

félicité

était

une espèce de

plus,

remarquez en quels termes j'explique cela

qu'il

y a

même

de quoi charmer

les oreilles

;

folie.

De

vous verrez

vraiment pieuses,

tant s'en faut qu'il y ait rien de choquant. C'est dans votre citation

que

la Folie,

et

non dans mon

voulant ranger sous sa domination

et prouver d'elle,

gît le scandale, et

que tout

parcourt toutes

livre. le

En

monde

effet,

entier

bonheur du genre humain dépend

le

les

conditions sociales, jusqu'aux rois

aux souverains pontifes. Elle passe ensuite aux apôtres et

même

au Christ, auxquels nous savons que

attribuent une espèce de folie.

conclue que

les

apôtres et

mais qu'ils avaient je ne

nos passions, qui, devant

le

Il

les livres

n'est pas à craindre

saints

qu'on en

Christ aient été réellement fous,

sais

quoi de faible et d'emprunté à

la

sagesse éternelle et sans tache,

peut paraître peu sage. Mais cette folie-là surpasse toute sagesse

du monde. C'est

la justice

ainsi

que

le

la

prophète compare toute

humaine au linge d'une femme

sali

par ses

men-


LETTRE AP O LO GET

22

non que

strues,

QJQ E

1

des honnêtes gens soit souillée, mais

la justice

parce que ce qu'il y a de plus pur parmi

quelque sorte impur

on

si

même que

Dieu. Et de

que

les

montré

est

pureté ineffable de sage, je représente

Pour tempérer ce

sensée.

ensuite

du bonheur des

trois

délires

de Platon, dont

saints,

je signale

plus

délicieux,

le

celui des amants, n'est autre chose qu'une sorte d'extase.

de

béatitude future, par laquelle nous serons tout entiers

la

absorbés en Dieu, vivant en

mot

entend par

le

de

dans ce

lui, vit

comme

à

mes paroles

termes qui répugnent oreilles

Paul dire

de quelqu'un qui, emporté hors

aime et en

qu'il

Mais, dites-vous,

mêmes

plutôt qu'en nous. Et Platon

que

les [gens

aux

se

Dieu

oreilles pieuses.

les

moi-même,

le

le

!

Pourquoi

»

?

ces

Pourquoi ne

Dans son pieux égarement

les

tabernacles

?

Il

ainsi

d'esprit

qualifie d'égare-

Pourquoi n'avouerai-je pas que

pécheur

?

Saint Saint

juif.

était

Quel pieux éloge,

j'ai

Jérôme Paul

surnommé

si

si

on

le

le

nomme Il

le

le

l'interprète

on l'entend dans

le

Christ

Samari-

l'appelle le

un terme trop doux.

Maudit. Quelle injure sacrilège,

ment

ce sont les

Thomas, qui s'exprime

dans une prière,

bien qu'il soit si

:

églises.

magicien et enchanteur

comme

;

ce saint et heureux ravissement^ et pourtant cela

chante dans

tain,

fond

et la folie de la croix

commence un sermon sur

jadis

le

ne s'offensent-elles donc pas en entendant saint

la folie de

d'esprit

simples ne puissent se

ne conteste pas

je

sur l'extase de saint Pierre

ment

voyez-vous pas

?

font-elles pas de procès à saint

il

Ne

jouit.

soin de distinguer ensuite les genres de fohe et

j'ai

méprendre

lui

délire l'état

d'insanité, dans la crainte

«

Or

qu'un avant-goût

n'est autre chose

âmes pieuses

l'extase des

en

la folie

démence

la

hommes

les

à la

dire

j'allais

d'abord

le

j'ai

l'insanité raisonnable et

compare

péché,

nomme

mécham-

sens de saint


adorpius

d'Érasme Paul

D'après cela,

!

l'on donnait au Christ les

si

leur, d'adultère, d'ivrogne, d'hérétique,

honnêtes gens se boucher

les

loppement qui conduirait

on

lui

par

aux Enfers

comme nous

;

;

;

peu

à

ramené

la croix, a

fique

peu

expliquait

comment

le lecteur

à l'aide d'un déve-

ainsi dire

par

la

main,

Christ, triomphant

le

il

uni à

s'est

la

synagogue de Moïse,

à l'épouse d'Urie, pour en faire naîtra un peuple paci-

comment,

comment

du vin de

ivre il

la

demande, qui pourrait

employé e^ bonne

part.

vient en passant),

j'ai

même

dit

que

le

s'est sacrifié

pour

préceptes des sages et des fous;

s'en offenser

Dans

il

un nouveau genre de doctrine

a introduit les

Charité,

chacun de ces mots figure souvent dans

j'ai

énon-

l'on

si

à son père la proie qu'il avait arrachée

entièrement opposé à tous je le

comment

:

Mais

?

si,

pour

noms de vo-

ne verrait-on pas tous

les oreilles

cela en termes convenables,

çait tout

23

les

comparé

les saintes Ecritures,

Adages

les

D'autant plus que

?

(ce souvenir

me

re-

Apôtres à des Silènes', et

Qu'un

Christ était un Silène.

interprète

malveillant s'avise d'expliquer cela en trois mots d'une façon

odieuse, quoi de plus abominable et

honnête

lise

ce

que

Je m'étonne qu'on

ment

I

je

j'ai écrit,

n'ait

m'exprime, et

approuvera

intitulé

l'allégorie.

pas remarqué avec quel ménage-

comme

j'ai

soin de mitiger la chose par

mot Alcibiades, on dialoge Le Banquet, louant son précepteur Socrates, sans contro-

verse prince des philosophes^, es Silènes. Silènes estoyent

:

entre aultres parolles, telles

dict estre semblable que voyons de présent

au dessus de

figures joyeuses et fri-

jadiz petites boytes,

bouticques des apothecaires, paincies

le

comme

de harpyes, satyres, oysons bridez, lièvres cornuz, canes basboucqz vollans, cerfs lymonniers, et aultres telles painctures contrefaictes

voles, iées,

Mais qu'un lecteur pieux

Rabelais nous donne l'explication de ce

.

de Platon

es

il

?

à plaisir, pour exciter le monde à rire : quel feut Silène, maistre du bon Bacchus; mais, on dedans, Ion reservoyt les fines drogues, comme baulme ambre griz, amomon, muscq, zivette, pierreries, et aultres choses pretieuses. Prologue de l'auteur. ,


LETTRE APOLOGETIQ^UE

24

une correction. Voici ce que la

peau du

félicité

n'est

tendez

pas des mots :

avant que

précaution de

revêtir la

au prix de

peau du

comprendre

lion.

Je ne

parle au figuré, et cela, je préviens

dis pas

simplement

de

et

y a une pieuse démence que

un

j'ajoute «

cela,

Ne

vous scan-

Vous

non

« la

folie »,

me

ma

suis-je pas

nagements

une heureuse

j'établis ensuite.

Indépendam-

pour

certain v

faire

Non

voir

un

me

j'ai

la piété.

content de tout

la piété,

cas,

avec tous

les

mé-

qu'il

ne

mieux aimé oublier

j'ai

soit

j'ai

prouvé

scandalisé de

la

dignité

fon, je m'excuse en ces termes

que je franchis

jasé avec trop de sans-gêne Folie, et que c'est une

:

Mais

du

femme

argument, pour si

un personnage bouf-

voilà longtemps que je

les limites. S'il et

mon

ce que sur un sujet

saint j'ai fait parler la Folie, c'est-à-dire

n'ai rien

dirai

développant, ne

que de manquer à

Et, à la fin, lorsque

et

la

un ton plus respectueux

Mais, dans ce

je

préféré offenser la rhétorique plutôt que de blesser

que personne ne

m'oublie

je

C'est ainsi que j'énonce

proposition. Ensuite, en

instant les convenances

sujet;

servirai.

exprimé avec toute

?

que

qui pourrait résulter du son des

désirables, et sur

sied à la Folie

pour

et

littéralement.

l'offense

qu'aux termes dont je

j'ai

démence

mots, et j*avertis de faire plus attention à ce que

tout d'abord

l'en-

par un proverbe qu'elle vient de

un genre de démence

folie, d'après la distinction

ment de

de folie.

et

Folie ne s'explique sur ce mystère,

la

qu'il

tant de sacrifices

n'envisagez que la chose.

;

lui faire dire

et la folie », mais « faire

achètent

j'ai revêtu

démontrer que la

aller plus loin et vous

chrétiens

les

Mais, puisque

:

qu'un certain genre de démence

dalisez

la

que

veux

lion, je

je dis

vous semble que j'ai

de loquacité, songez que c'est la

qui a parlé.

Vous voyez que

je

négligé pour ôter prise au scandale. Mais tout cela

échappe à des gens dont

les oreilles

n'admettent que propo-


d'Érasme A DORPius corollaires. N'ai-je pas

sitions, conclusions et

d'une préface dans laquelle

proche

?

foi.

muni mon

livre

m'efforce de prévenir tout re-

je

Je ne doute pas qu'elle ne

de bonne

25

Mais comment

satisfasse tous les

esprits

avec des gens qui, par

faire

entêtement, refusent toute satisfaction, ou qui, par stupidité,

ne

la

même que

comprennent pas? Car, de

Simonide

pic-

'

tendait que les Thessaliens étaient trop bêtes pour qu'il ])ût

tromper, on voit des gens qui sont trop stupides pour

les

qu'on puisse

désabuser.

les

trouver qui dénigrent pour

En le

avec de pareilles dispositions

outre,

plaisir les

de dénigrer. Qu'on

il

peut arriver que

soit traité

le

lise

ouvrages de saint Jérôme,

on y découvrira cent passages qui donnent et

d'en

n'est pas rare

il

plus chrétien

prise à la chicane,

de tous

les doctcui-s

d'hérétique. Je ne parle pas de Cyprien, de l?.c-

tance et autres semblables.

soumettre un sujet badin au

D'ailleurs, a-t-on jamais vu

tribunal

théologiens

des

?

S'il

en

est

vertu de cette loi, n'examinent-ils pas

poètes de nos jours

?

Que

pourquoi,

ainsi,

aussi les

en

œuvres des

d'obscénités n'y trouveront-ils pas

que de choses qui sentent

le

vieux paganisme

!

Mais parce

!

que ces productions n'ont pas un caractère sérieux, aucun théologien ne

les

m'appuyer sur

à

écrit,

même

juge de son ressort. Je ne cherche point cet

exemple.

Je ne

voudrais

façon, porter atteinte à

la

me donne un homme

j'ai

juste et intègre qui aime

ne cherche pas à dénigrer. Mais ceux à qui

pourvus d'esprit

.

avoir

Qu'on me donne

piété chrétienne.

seulement quelqu'un qui comprenne ce que

I

pas

légèrement, quelque chose qui put, en aucune

et

écrit

;

qu'on

la vérité et j'ai affaire,

qui

dé-

de jugement, n'ayant aucune teinture des

Poète grec, da VII« siècle avant

J.-C.


LETTRE APOLOGÉTIQUE

26

que nourris d'une science mal-

belles-lettres, infectés plutôt

saine et confuse, ennemis de tous ceux qui

savent ce qu'ils

tombe sous

ignorent, ne visent qu'à rabaisser tout ce qui leur

Pour échapper

veux.

les

noncer complètement

à leur malveillance,

à écrire.

En

faudrait re-

il

outre, le désir de

la

gloire

en pousse un assez grand nombre à dénigrer, car rien n'est plus présomptueux que l'ignorance qui se croit savante. Aussi,

dévorés du désir de se pas des

un nom,

faire

moyens honnêtes, plutôt que de

aiment mieux imiter ce jeune Éphésien en brûlant ils

pouvant y parvenir

et ne

temple

le

le

plus

l'univers.

ne peuvent rien produire qui mérite d'être

quent uniquement

à déprécier

les

réputation. Je parle des autres, et

absolument la Folie

Qu'y

rien.

Je

fais

a-t-il

lu,

Et

comme

ils

s'appli-

ouvrages des écrivains en

non de moi, qui ne

vraiment trop peu de cas du

pour qu'on s'imagine que

ils

qui se rendit célèbre

'

fameux de

vivre obscurs,

ces procédés

donc d'étonnant que des gens

tels

me

que

suis

livre

de

blessent.

je viens

de

dépeindre détachent d'un grand ouvrage quelques propo-

les

rendent Tune scandaleuse, Tautre irrévérencieuse,

sitions,

et

celle-ci

malsonnante, celle-là impie et hérétique, non que ces

mauvaises choses existent dans

le livre^

mais parce que ce sont

Ne

serait-il

pas plus conciliant et

eux qui

les

y apportent

plus digne de

la

des savants, et,

de fermer

les

si

?

candeur chrétienne d'encourager par hasard

yeux ou de

il

leur

travaux

échappe une inadvertance,

l'interpréter avec bienveillance,

au

de chercher à blâmer d'une façon hostile et de se conduire

lieu

sycophante, et non en théologien

en

mieux nous prêter un mutuel concours en apprenant,

I

les

.

Érostrate.

et,

pour

me

servir des

?

soit

Ne

vaudrait-il

pas

en enseignant,

soit

termes de saint Jérôme,


DERASME nous exercer dans

Mais on ne

le

champ

les plus frivoles

;

le

Au

lieu

et celui des autres,

si

soit, qu'ils

ne con-

de ces luttes dans lesquelles leur

la fois

Ces connaissances

le latin ?

indispensables pour l'étude des sciences divines que je

considère

comme

le

comble de l'impudence de

ignorer et

les

se dire théologien.

Aussi, excellent Martin, en raison de je

prétextes

les

ne feraient-ils pas mieux d'apprendre

grec ou l'hébreu, ou du moins

sont

de

défendre

la

déchirent et se font déchirer, en perdant tout à

temps

peu d'im-

ces gens-là ont

mesurée qu'elle

si

testent par quelque raison. ils

?

s'acharnent tellement contre d'autres qu'il

de proposition,

n'est pas

sans nous faire de niai

lettres

invoqueront pour

ils

27

dans certains écrivains une erreur des

partialité. Rencontrent-ils ils

des

combien

saurait croire

plus manifestes,

DORPIUS

A

ne cesserai de vous engager,

mon

comme

je

amitié pour vous, l'ai

déjà

fait

sou-

vent, à joindre à vos connaissances au moins l'étude du grec.

Vous

êtes

doué d'une intelligence

rare.

Votre

style ferme,

nerveux, coulant et abondant, annonce un esprit judicieux et fécond. Vous

n'avez pas atteint

maturité de l'âge^ vous

la

êtes encore dans toute sa verdeur et son printemps,

d'achever avec succès

moi,

si

le

cours ordinaire des études. Croyez-

à ces brillants débuts vous ajoutez le

la littérature

vous venez

grecque, j'ose

me

couronnement de

promettre, à moi et aux autres,

que vous réaliserez de grandes choses

et

que vous dépasserez

tous les théologiens modernes. Si vous êtes d'avis qu'il

mépriser toute science humaine par amour pour piété

;

si

vous pensez que l'âme, en

foi tiers

votre sentiment.

Mais

hommes, si,

dans

le

que tout ce qui mérite

complètement avec

qu'à l'aide des livres des

véritable

se transfigurant

Christ^ arrive plus vite à la sagesse, et d'être su s'acquière plus

la

faille

suivant

les

lumières de

la

je partagerai volonl'ordre

des

choses


LETTRE AP O LOGET

25

humaines, vous vous

I

QJU E

de connaître réellement

flattez

logie sans posséder les langues,

notamment

a transmis les

yous êtes tout

saintes Écritures,

Plût au

l'erreur.

désire

que

je

ciel

je pusse

le

je

m'intéresse à vos études

âme,

et je

:

le

vous porte

à

que

je

vous aime et que

vous

faites cas

du moins,

mon

de l'amitié que

tissage (car,

à

mon

savoir,

si

pour vous

;

si

si

vous ne

ami dévoué.

;

si

mon

titre

vous avez égard, je n'ose-

mon

mais du moins à

des belles-lettres

sous

;

j'ai

de votre

sur les prières

conseil était celui d'un

de compatriote a quelque poids rais dire

mon

or je vous aime de toute

;

ami, à essayer. J'accepte toute espèce de punition

Si

dans

fait

plus vif intérêt. Si je ne parviens pas

le

à vous persuader, consentez

reconnaissez pas que

qui nous

celle

vous convaincre autant que

désire autant

je

théo-

la

rude appren-

vous respectez un peu

mon âge

rapport des années, je pourrais être votre père),

le

daignez exaucer

ma demande de

gré ou de force, à défaut de

persuasion. Cette éloquence que vous voulez bien m'attribuer, je

n'y

réussis,

aurai

que quand

je

vous aurai convaincu.

nous nous réjouirons tous deux

donné ce

me

foi

soyez

plus cher de tous

plus cher encore par cela

cher à vous-même.

Et, quoique vous

mes amis, vous me deviendrez

même que

Autrement,

je

vous aurai rendu plus

crains

je

que, dans un âge

plus avancé, instruit par l'expérience, vous n'approuviez conseil en

condamnant

je

moi de vous avoir

:

conseil, et vous de l'avoir suivi. le

Si

votre résolution, et que_,

toujours, vous ne reconnaissiez votre erreur

comme

quand

il

temps d'y remédier. Je pourrais vous énumérer par

il

mon

arrive

ne sera plus leurs

noms

quantité de personnes qui, sous des cheveux blancs, sont rede-

venues enfants en apprenant

reconnu que

Mais en

le

grec, parce qu'elles avaient enfin

sans cela l'étude des lettres est incomplète et stérile.

voilà déjà trop sur ce sujet

;

je reviens à votre lettre.


DERASME Vous croyez que

poser, par une sorte de palinodie,

Pour ma

faire.

le

louanges de

contenter tout

monde. Je

le

entreprendre cette tâche

pu

la

Sagesse

cher Dorpius, je ne

part,

méprise personne, excepté moi, et je voudrais, sible,

d'op-

serait

Vous me recommandez vivement, vous

à l'éloge de la Folie.

suppliez de

les

haine des

la

de regagner leur ancienne faveur

théologiens et

me

29

moyen de calmer

seul

le

DORPIUS

A

si

je

pos-

donc pas à

n'hésiterais

ne prévoyais que

était

s'il

haine, qui a

la

chez un très-petit nombre de gens injustes et

se produire

ignorants, loin de s'apaiserj redoublerait de violence. Par con-

séquent, je crois plus sage de ne pas et

de ne pas remuer

trompe,

laisser

maintenant à

même

genre.

d'ailleurs, j'ai la

tâche est

foi à

Il

seconde partie de votre

la

fort

Jérôme,

En

et

cela,

ne

prends de rétablir à des travaux

homme

vous pressez un

me

le

du

qui court

;

plus besoin d'aide que d'encouragement, tant

difficile.

Je veux que dorénavant vous n'ajoutiez si

ce que je vais vous dire n'est

pas l'exacte vérité. Ces gens à qui

la Folie

prouveront pas l'édition de

Jérôme.

autant

je

temps. Passons

le

vous m'encouragez

aucune de mes paroles

Basile, aux

si

lettre.

soin que je

le

mal endormi

vaut mieux,

mourir cette hydre avec

Vous approuvez texte de saint

bourbier.

le

réveiller le

saint

déplaît Ils

fort n'ap-

si

en veulent aux

Chrysostome, aux Grégoire de Nazianze, presque

qu'à moi, avec cette différence

contre moi plus librement la colère, ils

;

Ils

redoutent

pour leur tyrannie. Vous

bruit s'en répandit, des

déchaînent

me

hommes

traiter

le

feu de

indignement

les belles-lettres et

allez voir

sont fondés. Aussitôt que je

se

quoique souvent, dans

ne se fassent pas scrupule de

ces grands génies.

qu'ils

craignent

que mes pressentiments

fus mis à l'œuvre, et

que

le

qui passent pour graves et qui


LETTRE APOLOGÉTIQUE

3o

de grands théologiens accoururent auprès de l'im-

se croient

primeur

et le supplièrent par tout ce qu'il

y

a

de plus sacré de

n'admettre ni grec ni hébreu, disant que ces écrits étaient très-dangereux, qu'ils ne procuraient aucun avantage, et ne servaient qu'à satisfaire la curiosité.

Quelque temps aupara-

vant, lorsque j'étais en Angleterre,

hasard voulut que

un

trouvasse à table avec

le

partisan

franciscain,

me

je

du premier

Scot, lequel passait aux yeux du vulgaire pour très-savant, et

aux siens pour ne rien ignorer. Quand

mon

projet sur saint Jérôme,

communiqué

je lui eus

parut fort étonné qu'il pût y

il

com-

avoir dans cet auteur quelque chose qu'un théologien ne C'était

prît pas. suis

demandé

comprenait

homme

un

dans tous

si,

si

Jérôme, Briton

il

faut.

Ce

plaisant

sur saint

avait tout expliqué parfaitement. Je

demande, cher Dorpius, que

faire

il

personnage

mes notes

embarrassé dans

j'était

me

ignorance que je

telle

ouvrages de saint Jérôme,

les

comme

trois lignes

ajouta que,

d'une

vous

le

avec de pareils théologiens?

Peut-on leur souhaiter autre chose qu'un médecin habile qui guérisse leur cerveau

qui crient

le

?

Ce

sont pourtant des gens de cet acabit

plus fort dans les assemblées théologiques

sont ceux-là qui prononcent sur ils

abhorrent

le christianisme. Ils

comme un danger

et

un

rôme, ce qu'Origène lui-même, dans de sueurs

à force

pour devenir un

Augustin, étant évêque

d'avoir négligé

des Confessions,

livre

vrai

ce

redoutent,

que

saint

Jé-

a acquis

sa vieillesse,

théologien.

Saint

regrette, dans son

vieux,

déjà

et

fléau ce

;

dans sa jeunesse une

étude qui, pour l'explication des saintes Écritures, aurait pu lui être

d'une grande

de m'exposer s'il

y

a

Jérôme

à

un

curiosité, ;

et

utilité.

péril je

S'il

y a danger,

que des hommes

ne veux pas

quant à ceux

qui

si

de

ne crains pas

sages ont affronté

être plus

taxent

je

saint

que

curiosité

;

saint

ce qu'il


d'Érasme A dorpius a

Il

les

je

fait,

existe

de

juges

laisse

l'honneur

un décret très-ancien de

la

3i

qu'ils

Rome

cour de

font.

lui

qui crée

des docteurs chargés de l'enseignement public des langues,

pour l'étude de

tandis que,

d'Aristote,

que

les

sophistique et de la philosophie

la

n'y a jamais rien eu de prescrit.

il

décrets mettent en douie

l'utilité

Probablement

de cette étude, qui

d'ailleurs est contestée par plusieurs auteurs éminents.

Pour-

quoi négligeons-nous ce que l'autorité pontificale a ordonné,

pour nous attacher uniquement

même

désapprouvé

Du

?

avec Aristote qu'avec tout

la

le

ils

les saintes

nez

ils

mis en doute et

n'ont pas été plus heureux

On

Ecritures.

Némésis vengeresse des mépris de

généralement sent

reste,

à ce qui est

retrouve par-

langue. Là encore,

la

divaguent, rêvent, ne voient goutte, se cas-

de véritables monstruosités. C'est à ces

et débitent

fameux théologiens que nous devons de ne posséder qu'un très-petit

nombre de

cette foule d'auteurs

énumère dans son Catalogue, parce langue que

770s

ouvrages

Quant

les autres

que

Jérôme

eu lui-même à

je

me demande

que vous avez

Vous ne voulez toutefois

saint

si

défectueux et

les

le

le

fait

tron-

si

texte de ses

composer.

que vous m'écrivez en troisième

ce

Nouveau Testament, arrivé et ce

Jérôme

ont écrit dans une

ont plus de peine à rétablir

qu'il n'en a

à

saint

maîtres ne comprenaient pas. C'est à eux que

nous devons d'avoir un

qué que

qu'ils

que

lieu

sur le

en vérité ce qui vous est

de votre jugement

si

perspicace.

pas que j'y fasse de changements, à moins

grec ne présente un sens plus

clair, et

vous

prétendez que l'édition vulgaire dont nous nous servons est irréprochable.

quoi que ce siècles et

Vous considérez comme un crime

soit

une chose qui

d'ébranler en

a reçu l'approbation

de tant de

de tant de synodes. Dites-moi, très-savant Dorpius,


LETTRE A P O L O G ET

32

si

VOUS êtes dans

Ambroise, nous

font-ils

lisons

?

pourquoi

le vrai,

Q^U E

I

Jérôme, pourquoi

saint

saint

souvent des citations qui diffèrent de ce que

Pourquoi

Jérôme

saint

blâme-t-il et corrige-t-il

de son chef plusieurs passages qui ont été conservés dans cette édition

Que

?

ferez-vous en présence de tant de témoignages

réunis, c'est-à-dire

quand

grecs offrent une leçon

les textes

toute différente, que cette leçon est citée par saint Jérôme, qu'elle est reproduite par les manuscrits latins les plus anciens, et

que

le

sens qu'elle

donne

se rapporte

mieux au

sujet

Irez-

?

vous braver toutes ces autorités pour suivre votre texte, pro-

bablement défiguré par un copiste prétend

comme

qu'il

y

ait

saint

saute aux yeux,

peut voir,

c'est

Assurément personne ne

des mensonges dans

vous paraissez

polémique de

?

le

craindre, et

Augustin avec

ne s'agit pas

il

saint

Jérôme

que souvent, par le

;

l'on

ou par

l'inhabileté

grec a été mal rendu

de

ici

la

mais ce qui

comme

aveugle même,

ce qu'un

gligence du traducteur,

les saintes Ecritures,

;

dit,

né-

la

que sou-

vent une leçon vraie et fidèle a été altérée par des copistes ignorants (nous voyons cela tous

changée par des demi-savants le

mensonge, de

celui qui aime

lever

?

inattentifs.

quelquefois

Lequel favorise plus

mieux

la

l'en-

corruption d'un texte a cela de

qu'une faute en entraîne une autre. La plupart de plus sur l'expression

même, quoique souvent

l'expression

Mais

ou de

une faute que de

laisser subsister

mes changements portent

sens.

même

celui qui corrige et rétablit le texte,

D'autant plus que

particulier

les jours),

il

arrive plus d'une fois

trompé. Dans ce cas, je vous recours les Augustin,

les

le

qu'on

les

le

sens

beaucoup sur

s'est

demande,

Ambroise,

sinon aux sources grecques

influe

que sur

le

complètement

à quoi

Hilaire, les

ont eu

Jérôme,

que cette méthode

ait

été approuvée par les décrets ecclésiastiques, vous usez

de

?

Et, bien


d'Érasme A DORPius faux-fuyants, et vous cherchez à

par une

Vous

distinction.

grecs étaient plus corrects que

J'ai peine

ment

de

les

textes

mais qu'aujourd'hui

les latins,

que vous professiez cette opinion. Comouvrages de ceux qui ne parta-

lirons pas les

chrétienne

la foi

qu'anciennement

auteurs se sont séparés de l'Eglise romaine.

à croire

nous ne

!

gent pas si

les

à l'éluder,

ne faut pas s'en rapporter à des

c'est tout le contraire, et qu'il

ouvrages dont

ou plutôt

la réfuter,

dites

33

Pourquoi donc accorde-t-on une

?

grande autorité à Aristote, un païen qui n'a jamais rien eu

commun

avec

Le peuple

la foi ?

naît pas le Christ

:

les

Psaumes

juif tout entier

ne recon-

et les Prophètes, qui sont écrits

dans leur langue, n'auront donc pour nous aucune valeur

Examinez tous cord avec

les

les

points sur lesquels les Grecs sont en désac-

Latins orthodoxes, vous n'en trouvererz pas un

seul qui soit basé sur les paroles s'y rattache.

?

Toute

du Nouveau Testament ou qui

leur controverse roule sur la Trinité^ sur la

procession du Saint-Esprit, sur tion, sur la pauvreté

les

cérémonies de

des prêtres, sur

la

consécra-

pouvoir du pontife

le

romain. Et aucune des preuves qu'ils invoquent ne s'appuie sur des textes falsifiés.

Que

arguments confirmés par Basile et les

Jérôme

?

De

diriez-vous

les

leur

Origène,

falsifié

?

D'ailleurs,

les

vous voyiez leurs

Chrysostome,

temps avait-on

grecs? A-t-on jamais découvert dans endroit

si

pourquoi

falsifié les

les textes les

Grecs

falsifiés, puisqu'ils

ne s'en servent pas pour

dogmes? Ajoutez

à cela

la

les

textes

grecs un seul

les auraient-ils

défense de leurs

que Cicéron, qui pourtant

n'était pas

ami des Grecs, avoue lui-même que, pour toute espèce de science, Latins.

leurs

En

difficulté

rares

et

textes sont

toujours plus

effet, la différence

même que,

de

s'il

purs que ceux des

des lettres, l'accentuation et

l'écriture,

s'en produit,

la

font que les erreurs sont plus il

est plus facile d'y

remédier. 5


LETTRE APOLOGÉTICLUE

3/\

En me

ne pas m'écarter de cette édition,

conseillant de

approuvée sans doute par tant de conciles, vous agissez

comme

ces théologiens vulgaires qui attribuent généralement à l'auto-

tout ce qui est consacré par l'usage. Citez-

rité ecclésiastique

moi un

seul

synode qui

approuvé cette édition. Peut-on

ait

approuver une chose dont personne ne connaît l'auteur les

préfaces

pas de

lui.

mêmes de Mais

Jérôme

saint

qu'elle

attestent

suppose qu'un synode

je

?

Car n'est

approuvée,

l'ait

cette approbation implique-t-elle la défense d'y rien changer

d'après les sources des Grecs les

cret des

Pères

a-t-il

savons pas quel

nous

Basile,

ment,

et

les

l'auteur de

cette

Nous ne voulons

lors

même que

Athanase,

édition

Nous ne

«

néanmoins

;

pas qu'il

Le dé-

soit

y

fait

textes grecs les plus cor-

les

que

différente, les

:

?

Chrysostome,

les

Jérôme, auraient

lu

différem-

que cette leçon s'adapterait mieux au sens de l'Evan-

quoique, dans tout

mêmes

conçu en ces termes

été

une leçon

rects offriraient

gile,

est

l'approuvons.

de changement,

les

Approuve-t-il également toutes

ont pu s'y glisser de mille façons

qui

fautes

?

le

reste,

nous approuvions

fort ces

auteurs. Bien plus, à l'avenir, tout ce qui aura été,

n'importe comment, corrompu, altéré, ajouté ou omis,

soit

par des demi-savants ou des audacieux, soit par des copistes ignorants,

même

ivres

autorité, et

vous invoquez travail. Enfin,

la

nous voulons que personne ne puisse rien

changer au texte une dites-vous.

nous l'approuvons avec

ou négligents,

Mais

fois il

admis.

»

— C'est un décret

faut qu'il soit rédigé de

l'autorité d'un

synode pour

me

que dirons-nous en voyant que

de cette édition ne s'accordent pas

?

la

ridicule,

sorte,

si

détourner de ce les

Est-ce que

exemplaires le

synode a

encore approuvé ces divergences, ayant prévu probablement tous les changements qui seraient

faits ?


adorpius

d'Érasme Ah

plût à Dieu,

!

eussent assez de

mon

loisir

cher Dorpius, que

35

les

pontifes romains

pour publier sur cette matière de sages

édits qui

ordonnassent de rétablir

afin d'en

préparer et d'en redonner des éditions correctes

Mais

nomme,

que ce

plus confus

vera que le

ont appris. Rien n'est plus inepte et

qu'ils savent.

monde

sera forcé d'accepter

diocre que

Ils

le

quelque chose.

pour

Ils

la

les périls

de

ils

comme

des oracles leurs

mieux

être

un

l'autorité fictive des conciles;

chrétienne, les dangers de l'É-

la foi

C'est ainsi qu'ils abusent les

regarde

comme

la

vulgaire

le

des théologiens

ne voudraient pas amoindrir l'opinion.

font tous les jours, on ne leur jette à

vérité

mé-

qui ne veulent pas que l'on

Ils

qu'après avoir cité faussement les saintes Écritures, le

artisan

portent apparemment sur leurs épaules, plutôt faites

traîner la charrue.

dont

arri-

crainte de paraître avoir ignoré

nous opposent

ignorant et superstitieux, qui et

fois

hommes

touche aux textes, dans

glise, qu'il

il

premier de leur bande en n'ayant pas une science

plus éclairée. Voilà des

exagèrent

pareils tyrans,

sont tellement dépourvus de véri-

que j'aimerais cent

table savoir

Avec de

meilleurs écrivains de l'antiquité seront rejetés, et

les

contes à dormir debout.

ils

!

bien à tort, théologiens, et qui ne visent qu'à

faire prévaloir ce qu'ils

que

des bons auteurs,

ne voudrais pas voir siéger dans ce conseil ces gens

je

qu'on

les textes

craignent

comme

ils

face l'autorité de la

grecque ou hébraïque, en leur prouvant que leurs pré-

tendus oracles ne sont que des rêveries. Saint Augustin, ce

grand homme, tout évêque instruit par

un enfant d'un

qu'il était,

an.

ne dédaignait pas d'être

Ces gens-là aiment mieux tout

mettre sens dessus dessous que de risquer de paraître ignorer

quoi que ce soit dans

le

domaine

entier

de l'érudition.

D'ailleurs, je ne vois rien là qui intéresse

de

la foi

beaucoup

la

pureté

chrétienne; et, quand elle serait en jeu, ce serait une


LETTRE APOLOGÉTIQUE

36

raison de plus de redoubler d'efforts. l'on se détache tout d'un

Il

que

n'est pas à craindre

coup du Christ, en apprenant par ha-

sard qu'il existe dans les saints livres des passages qu'un copiste

ignare ou négligent a défigurés, ou qu'un traducteur inconnu a rendus d'une façon inexacte.

que

ses,

la

Ce danger

cau-

tient à d'autres

prudence m'empêche de révéler

ici.

Ne

pas

serait-il

plus chrétien, au lieu de toutes ces querelles, de contribuer,

chacun dans s*y prêter

la

mesure de

de bonne

foi,

au bien

ses forces,

en apprenant sans

commun,

ne soient pas assez

instruits

de

ce que l'on

fierté

ignore et en enseignant sans jalousie ce que l'on est qui

et

sait?, S'il

en

pour enseigner convenable-

ment, ou qui soient trop orgueilleux pour apprendre quelque

comme

chose,

le

nombre en

attachons-nous aux bons

mettent de

le

est petit, laissons-les

esprits^

ou du moins

devenir. J'ai montré jadis

formes, encore à

la

forge

comme

de côté

et

ceux qui pro-

à

mes notes encore

in-

à des personnes

l'on dit,

très-honorables, à de grands théologiens, à des évêques fort savants, qui tous

m'ont avoué que ces ébauches

avaient éclairés d'une vive lumière pour

les

telles quelles

connaissance des

la

saintes Ecritures.

Je savais parfaitement que Laurent Valla, dites, s'était

occupé avant moi de ce

qui

le

ai

taires

que

publié

'

inutile

!

j'avais

exécutés de

Assurément

vu ;

les

c'est

moi

commen-

et plût à

telle sorte

je considère Valla

le

Dieu

que

le

comme un

d'un grand mérite. Plus rhéteur que théologien (bien

ne manque pas de théologiens qui n'ont jamais lu d'un

bout à l'autre l'Ancien

i.

;

puisque

sur les Epîtres de saint Paul

leurs travaux eussent été

homme qu'il

premier ses annotations

de Le Febvre

mien devînt

travail,

comme vous

et le

Nouveau Testament),

Polygraphe français, né à Étaples (1455-1507)

il

a visé


d'Érasme a dorpius surtout, dans son étude sur

grec et

le latin;

Ecritures, à comparer le

les saintes

mais je ne suis pas de son avis dans quelques

endroits, principalement en ce qui concerne

la

partie théolo-

Jacques Le Febvre avait en mains ses commentaires

gique.

quand

87

je préparais

mon

travail, et

il

fâcheux que dans nos

est

entretiens intimes nous n'ayons songé ni l'un ni l'autre à parler

de notre projet. Je

eu connaissance de son dessein que

n'ai

lorsque l'ouvrage a été imprimé. Je loue beaucoup ses efforts;

néanmoins

je ne suis pas

non plus de son

avis

dans certains

endroits, et je le regrette, car j'aurais voulu partager en tout la

manière de voir d'un

rable à l'amitié, surtout

Mais je ne

tel

ami

quand

,

il

vois pas clairement

si

la

vérité n'était pas préfé-

s'agit des saintes Ecritures.

pourquoi vous m'opposez ces

deux personnages. Est-ce pour me détourner d'une tâche que vous croyez accomplie?

On

verra que,

même

après ces grands

esprits, j'ai eu raison d'entreprendre ce travail.

dire

que

Voulez-vous

théologiens soient mécontents de l'œuvre de mes

les

prédécesseurs? Je ne vois pas vraiment en quoi Valla a pu s'attirer

cette haine invétérée.

tout

le

tout à

monde. fait.

D'ailleurs,

louer Le Febvre par

J'entends

notre travail ne se ressemble pas

Valla n'a annoté que quelques passages, et cela,

comme on

le

Le Febvre

n'a

voit, en courant et d'une manière superficielle.

commenté que

les Epîtres

de saint Paul, en

les

traduisant à sa façon et en se contentant de signaler les points

controversés.

Pour moi,

j'ai

comparaison.

Nouveau Testament

le

grec vis-à-vis, afin de

J'ai ajouté des

notes à part, où j'éta-

d'après les textes grecs, et faciliter la

traduit tout le j'ai

mis

blis, soit

par des preuves, soit par l'autorité des anciens théo-

logiens,

la

raison de

mes changements,

afin

de

justifier

mes

corrections et d'empêcher qu'on ne les altère. Plût à

Dieu que

pusse m'acquitter de cette œuvre, à laquelle

consacré

je

j'ai


LETTRE APOLOGÉTIQ^UE

38 tous mes efforts

!

Pour ce qui

est relatif à l'Église, je

drai pas de soumettre ce faible

même

que, à tout cardinal et qu'il

de mes

fruit

ne crain-

veilles à tout

évê-

à tout souverain pontife, pourvu

ressemble à celui que nous avons aujourd'hui. Enfin, je

que vous-même, qui

ne doute pas

ment de publier apparition,

ce livre, vous ne

une

que

fois

langue sans laquelle

me

dissuadez actuelle-

félicitiez

un jour de son

vous aurez un peu

est impossible

il

me

goûté d'une

de bien juger ces cho-

ses-là.

Par cette démarche,

mon

une double reconnaissance

:

cher Dorpius, vous avez acquis

d'abord celle des théologiens, en

remplissant avec tant de zèle

chargé, et ensuite si

la

la

mienne, en

mission dont

me témoignant

amicale votre affection pour moi.

ma

satisfaction, et,

si

ils

vous avaient par une leçon

Vous mettrez

le

comble à

vous êtes sage, vous écouterez un ami

qui veut uniquement votre bien, plutôt que ceux qui ne désirent attirer dans leur faction un esprit aussi distingué que

le

vôtre que pour renforcer leurs troupes par l'adjonction d'un

si

grand capitaine. Qu'ils reviennent à de meilleurs sentiments, s'il

est possible; sinon, attachez-vous

vous ne pouvez pas vous

les

mauvais. Dans tous

les cas,

plaidez

ma

autant de zèle que vous avez plaidé

Vous

les

le

plus sage. Si

rendre meilleurs, ce que je voudrais que

prenez garde du moins

fissiez,

au parti

qu'ils

ne vous rendent

cause auprès d'eux avec la leur

auprès de moi.

apaiserez autant que possible, et vous leur ferez

prendre que

agi

j'ai

com-

non pour humilier ceux qui ne connaissent

pas ces langues, mais en vue de l'intérêt public, que tout

monde

est libre

ajoutant que,

de

s'il

servir,

comme chacun

se présente

le

peut s'en dispenser;

quelqu'un qui puisse et qui veuille


d'Érasme a dorpius enseigner mieux que je n'ai et à annuler

mon

travail

fait, je serai le

pour adopter

premier à déchirer

le sien.

Présentez mes salutations à Jean Paludanus tager avec vous taires

que

lui a

la

défense de

dédiés

au très-savant Névius

mon ami 5,

si

pompeux

,

et faites-lui par-

Folie, en raison des

Listre^.

commen-

Recommandez-moi

et au très-aimable Nicolas

curé de Saint-Pierre. L'abbé loges

la

89

Ménard, que vous

bien

de Beveris,

com.blez d'é-

et, à en juger par votre caractère,

si

vrais,

m'inspire à cause de vous une respectueuse affection; je n'oublierai pas, à la écrits

première occasion, de parler de

d'une manière honorable. Portez-vous bien,

Dorpius, vous que j'affectionne Anvers,

1.

i

5

1

le

plus au

dans mes

mon

cher

monde.

5.

Professeur d'éloquence à l'académie de Louvain.

2. Littérateur et

V Éloge de 3.

lui

médecin hollandais,

a annoté, sous les

la Folie.

Principal

du collège du

Lis à

Louvain.

yeux d'Érasme,


ELOGE

DE LA FOLIE


ÉRASME DE ROTTERDAM

MORUS

A SON AMI THOMAS SALUT

ERNiÈREMENT, pendant mon voyage

d'Italie

en Angleterre, pour ne pas perdre en conversations banales et insipides tout

me

fallait passer

temps en

à cheval,

je

temps quelque

résolus

chose

qui

le

eût

trait

communes, ou de me reporter par

vers les

amis

Dans

le

doctes et

nombre,

mon

aimables que

si

cher

qu'il

ou de méditer de

études

si

temps

la

à

nos

pensée

j'allais revoir.

Morus, vous occupiez

le

pre-

mier rang. Malgré l'absence, votre souvenir avait pour

moi autant de charme que que

je

meure

si j'ai

si

j'eusse été à vos côtés, et

goûté dans

jouissance que votre société

!

ma

vie

de plus douce

Voulant donc absolument


DÉDICACE

^4

faire quelque chose, et ne

temps à un l'éloge

sérieux,

la Folie.

U abord,

direz-vous.

famille,

mon

de composer

j'imaginai

Quelle Minerve vous a mis dans

«

me

de

travail

pouvant guère consacrer

Morus, qui

se

j'ai été

ennemi. Puis

êtes

j'ai

nom

frappé de votre

rapproche du mot Mwpia

que votre personne s'éloigne de de tous, vous

la tête cette idée-là ? »

mon

pensé que ce jeu de

autant

de l'aveu

la chose, car,

assurément l'homme qui en

^

de

est le

plus

imagination

vous sourirait plus qu'à tout autre, attendu que ce genre

de badinage, qui,

si

dépourvu de savoir dans

le

m'abuse,

ni de

goût, vous

n'est

la

divertit fort, et

que

haute portée de votre intelligence vous élève

bien au-dessus

du vulgaire, grâce à

à l'aménité de votre caractère,

douceur ineffable

la

vous

il

facile et

est

Thomme

de toutes

volontiers cette petite

déclama-

agréable de vous montrer avec tous les

point totalement

train ordinaire de la vie vous imitez Démocrite.

Quoique

et

je ne

heures.

Vous accepterez donc tion

comme un

drez aussi

souvenir de votre ami,

la défense,

Il

ne

les

des bagatelles indignes d'un théologien,

de la

folie

en grec.

elle n'est

manquera peut-être pas

de détracteurs qui trouveront à redire,

nom

vous en pren-

puisque, vous étant dédiée,

plus à moi, mais à vous.

\. C'est le

et

uns que ce sont

les

autres qu'elles


DÉDICACE

45

sont trop mordantes pour ne pas blesser la modération chrétienne j et qui répéteront à grands cris que nous ressuscitons la comédie antique, que nous copions Lucien et

que nous déchirons tout à

Quant du

belles dents.

à ceux que scandalisent

sujet, je les prie

la légèreté et le

de remarquer que

cet

exemple ne vient

pas de moi, mais que depuis longtemps mis en pratique par de grands écrivains.

gw'Homère a moucheron Véloge

c/ïanfé /a

deBusiris'i^, et Isocrate

l'injustice;

Sénèque a

le

écrit

y a des

Il

Va

réfuté.

et je

ne sais qui,

Virgile,

le

Glaucon^ a célébré

et la fièvre

mouche

et le

quarte; Syné-

métier de para-

/'Apothéose de Claude; Plutarque,

dialogue de Gryllus^ avec Ulysse; Lucien

ne;

;

siècles

noyer. Polycrate^ a fait

le

Favorinus^, Thersite

sius7^ la calvitie; Lucien, la site.

a été souvent

il

Batrachomyomachie'

moret^; Ovide,

et le

plaisant

le

testament

et

Apulée, l'â-

du cochon de

lait

Grun-

nius Corocotta9, dont saint Jérôme fait mention^^. Après

1 .

Le combat des

2.

Mets rustique qui

3.

Rhéteur athénien qui

4.

Tyran d'Egypte tué par Hercule,

5.

Un

rats et des grenouilles. fait le sujet

se

fît

d'un petit poëme attribué à Virgile.

l'accusateur de Socrate.

des interlocuteurs du dialogue la République, dans Platon.

6. philosophe et rhéteur gaulois,

à Arles, dans

le

IF

siècle

de

l'ère chrétienne.

7.

Évêque de Ptolémaïs dans

8.

Un

des

la

Cyrénaïque, 360-41

compagnons d'Ulysse,

5.

qui, changé en pourceau par la

gicienne Circé, ne voulut jamais reprendre la forme humaine. 9.

Onomatopée qui désigne

le testateur

eu question.

10. Dans une préface de ses commentaires sur Isaïe.

ma-


DEDICACE tout,

aux

si

cela leur plaît,

échecs

je suis allé

Quelle

pour me

qu^ïls

s'imaginent que

joué

aiment mieux, que

distraire, ou, s'ils

à califourchon sur un bâton.

quand nous accordons à chaque con-

injustice,

dition de la vie ses délassements, d'interdire toute récréation, surtout

fond sérieux, teur

j'ai

un peu

et si elle est

ces discours

maniée de

pompeuses de

cousus de pièces

la rhétorique

plaisanterie repose sur un

si la

telle

sorte que

le

lec-

en retire plus de fruit que des élucubra-

fin

tions sévères et

aux études

et

et

certains écrivains

de morceaux, où Uon vante

où Von

la philosophie ,

rique d'un prince, où

Témoin

!

l'on prêche

la

fait le

panégy-

guerre contre

les

Turcs, où l'on prédit l'avenir, où l'on forge de nouvelles questions sur sot

que de

le

poil des chèvres.

traiter

un

Autant

sujet sérieux d'une

rien n^est plus

manière

frivole,

autant rien n'est plus ingénieux que de traiter un sujet

badin sans tomber dans l'enfantillage. C'est aux autres qu'il appartient

de

me juger; cependant,

soi ne m'aveugle pas trop, l'éloge n'est

que

si

j'ai fait

/'amour de de la Folie

point tout à fait déraisonnable.

Quant au

reproche de causticité, je répondrai que

l'é-

crivain a toujours été libre d'exercer sa raillerie sur toutes les

conditions de la vie humaine^ pourvu que la licence

ne dégénérât point en frénésie. J'admire combien les

sont délicates de nos jours

plus admettre que

les

;

elles

les oreil-

ne peuvent presque

qualifications honorifiques.

On

voit


DEDICACE même

47

des gens qui entendent tellement à rebours la reli-

gion qu'ils seraient moins choqués des plus horribles blas-

phèmes contre

Christ que de la plus légère plaisanterie

le

sur un pape ou sur un prince, surtout

s'il

y va de leur

subsistance. Faire la critique de l'espèce humaine, sans fronder per-

sonne individuellement, je le demande, ce

pas plutôt instruire

tiqué-je

est-ce

mordre ? N'est-

et conseiller? D'ailleurs,

pas moi-même sous bien des rapports

?

ne

Au

me

cri-

surplus,

qui n'excepte aucune condition sociale ne s'attaque à aucun

homme, mais à

tous

les vices.

Si

et s^écrie qu'il est blessé, celui-là

ou du moins sa

donc quelqu'un

se lève

décèlera sa culpabilité,

crainte.

Saint Jérôme a écrit dans ce genre avec bien plus de berté et de

mordant, souvent même sans épargner

li-

les

noms. Pour nous, outre que nous nous sommes abstenu

nommer

formellement de

nagé nos expressions ,

et

qui que ce fût, nous avons tout lecteur sensé

mé-

comprendra

que nous avons cherché plutôt à plaire qu'à mordre. Nous n'avons pas remué sans cesse, à l'exemple de Juvénal, sentine cachée

en revue

que

les

du

qu'en

nous nous sommes attaché à passer

ridicules plutôt

ces raisons ne

du moins

vice;

du personnage.

que

les

turpitudes. S'il en est

parviennent pas à calmer, qu'ils songent

qu'il est

la faisant

la

beau d'être censuré par

parler nous avons dû garder

la Folie, et le

caractère


DEDICACE.

48

Mais le

n'est-ce

pas trop

insister

auprès d'un avocat dont

talent unique sait faire triompher les causes, ne fussent-

elles

pas des meilleures

nez chaudement De

la

?

Adieu, très-éloquent Morus, pre-

la défense

campagne,

le

9 juin

i

de votre Mwpix.

5o8.


ÉLOGE

DE LA FOLIE

LA

FOLIE

UELS que soient tienne sur

il

n'est pas

oui, moi seule, qui

les

propos que

mon compte

combien la Folie des plus fous),

PARLE.

ai

est

monde

le

(car je

n'ignore pas

mal famée,

même auprès

moins

le secret

vrai

que

d'égayer

c'est

les

moi,

dieux et 7


ÉLOGE DE LA FOLIE

5o

hommes. Ce qui

les

peine

le

prouve hautement,

c'est qu'à

paru au milieu de cette nombreuse assem-

ai-je

blée pour prendre la parole, une gaieté vive et extraordinaire a brillé sur toutes les figures. Soudain vos fronts se sont déridés si

aimables et

vous

êtes,

si

vous

;

vous avez applaudi par des

joyeux qu'assurément, tous tant que

me

paraissez ivres

du nectar des dieux

d'Homère, mélangé de népenthès,

tandis

que tout à

l'heure, sombres et soucieux sur vos bancs,

que, quand

éclatante et radieuse,

le soleil

montre

à la terre sa face

ou qu'après un rude

temps reparaît, ramené par

les

on vous

Trophonius^

eût pris pour des échappés de l'antre de

De même

rires

hiver, le prin-

zéphyrs, tout change

aussitôt d'aspect, la nature rajeunie se pare de riantes

couleurs

:

de

même,

à

mon

apparition, vos visages se

sont transformés. Ainsi, ce que des rhéteurs, d'ailleurs habiles, à l'aide d'un

long discours longuement pré-

paré, parviennent difficilement à dissiper l'ennui,

moi

je n'ai

eff'ectuer,

eu qu'à

j'entends

me montrer pour

en venir à bout.

Quant au

sujet qui

m'amène aujourd'hui devant vous

dans ce bizarre accoutrement, vous

allez le savoir,

vous daignez m'écouter non pas avec

I.

Ceux

l'attention

si

que

qui pénétraient dans l'antre de Trophonius, pour y consulter une impression de tristesse qu'ils gardaient pen-

l'oracle, en rapportaient

dant toute leur

vie.


ELOGE DE LA FOLIE

5l

VOUS prêtez aux sermons des prédicateurs, mais avec

que vous avez coutume de dresser sur

oreilles

devant

les charlatans,

les

m'a

bourrent et leur

Midas

pris fantaisie de faire

vous, non certes la tête

comme

la foire

baladins et les bouffons, ou

bien celles que notre cher Il

les

fît

un peu

voir jadis à Pan'.

la

sophiste devant

ces pédants qui, de nos jours,

des enfants de bagatelles assommantes,

enseignent à disputer avec plus d'entêtement que

des femmes, mais à l'exemple de ces anciens qui, pour

éviter le

nom

sophistes.

I .

Pan,

fier

Ils

déshonorant de sages, prirent celui de s'appliquaient à célébrer par des élo-

de son talent sur

la flûte,

osa défier Apollon. Midas, choisi

pour juge, se prononça en faveur de Pan, goût, Apollon le gratifia d'oreilles d'àne.

et,

pour

le

punir de son mauvais


ÉLOGE DE LA FOLIE

52

ges

la

gloire des dieux et des héros.

Vous

allez

donc

entendre un éloge, non d'Hercule ni de Solon, mais

mien propre, Je

celui

me moque

soi-même

de

la Folie.

de ces sages qui prétendent que

comble de

est le

la folie et

Folie tant qu'ils voudront,

pourvu

qu'elle n'est point déplacée.

que

effet,

même

me

11

A

?

moins

Qui

de l'impertinence.

qu'ils reconnaissent

Quoi de

plus naturel, en

pourrait mieux

qu'il n'y ait

me

me

semble

ges, qui, par

par hasard quelqu'un

d'ailleurs le

qu'en cela je

commun

fais

une pudeur mal entendue, subornent un

pour l'entendre

réciter leurs

fait la

teur impudent

roue

et se

soudoient

sire, à la

façon

rengorge pendant qu'un

compare aux dieux

donne comme un

le

louanges, c'est-à-dire un

de faussetés. Néanmoins l'humble

du paon,

preuve de

des grands et des sa-

rhéteur courtisan ou un poëte hâbleur, et

qu'il le

dépeindre

connaisse mieux que moi.

plus de modestie que

tissu

se louer

Folie entonne ses louanges et se fasse elle-

sa trompette?

que moi qui

la

le

parfait

cet

homme

flat-

de rien

modèle de toutes

;

les

vertus, sachant fort bien qu'il en est Vantipode; qu'il

pare une corneille de plumes étrangères; qu'il blanchit

un Ethiopien,

et

que d'une mouche

Enfin je suis ce vieux proverbe où son de

se louer

apologiste.

il

fait

un éléphant.

est dit

qu'on a rai-

il

soi-même quand on ne trouve pas d'autre


ÉLOGE DE LA FOLIE Et, à ce propos,

ou de

titude

la

m'étonne dois-je dire de

je

paresse des humains, qui tous

une cour assidue, qui sentent avec et

53

dont pas un, depuis tant de

mes

plaisir

siècles,

ne

l'ingra-

me

font

bienfaits,

s'est levé

pour

célébrer d'une voix reconnaissante les louanges de la

Folie,

quand on en

voit qui ont vanté,

aux dépens de

leur huile et de leur sommeil, dans des éloges

compo-

sés avec art, les Busiris', lesPhalaris^, la fièvre quarte, les

mouches,

la calvitie et autres pestes

Le discours que vous improvisé et sans

de ce genre.

entendre, pour être

allez

n'en

préparation,

sera

que plus

Je ne dis pas cela, croyez-le bien, pour

vrai.

parade d'esprit, à l'exemple du Ceux-ci, vous

le

savez,

quand

commun ils

faire

des orateurs.

un discours

débitent

qui leur a coûté trente années entières de travail, qui

quelquefois n'est pas d'eux, jurent qu'ils n'ont mis que trois jours à l'écrire,

Pour moi, et

j'ai

ou

même

à le dicter

à travers tout ce qui

me

vient à la bouche.

ces rhéteurs vulgaires, je procède par

ma

serait

1.

2.

rain.

se jouant.

toujours eu grand plaisir à dire à tort

N'attendez pas de moi que, selon

de

en

personne,

et

la

coutume de

une définition

encore moins par une division.

Il

doublement malséant de circonscrire dans des

Voir la note 4 au bas de la page 43. Tyran d'Agrigcnte, en Sicile, qui inventa

le

supplice du taureau d'ai-


ÉLOGE DE LA FOLIE

54

une

limites

divinité

de morceler

mon

nition

tous

suis,

comme

de vos yeux en

vous voyez, cette véritable dispen-

que

nomment

Latins

les

Grecs Mwpfa- Mais qu'ai-je besoin de

porté-je pas

mon nom

ma personne

toute

et

?

écrit si

sur

pas,

pour

courir à

la

le

mon

quelqu'un

prendre pour Minerve ou pour il

quand vous

portrait,

me contemplez

Stultitia et le dire

;

de

s'avisait

me

Sagesse, ne suffirait-

la

ne feins pas sur

je

mon cœur

partout semblable à s'affublent le plus

moi-même,

me

mon

?

Chez

visage un

ne partage point. Je suis

du masque

ne parviennent pas à

et

bien que ceux qui

si

du

déguiser

;

nom

de

ont beau se contrefaire,

Sagesse

la

marchent comme

ils

des singes sous la pourpre et des ânes sous la Ils

Ne

front et dans

parole, ce miroir infaillible de l'àme

sentiment que

?

détromper, d'un seul regard, sans re-

moi, point de fard

lion.

défi-

?

satrice des b'ienSy les

mon

ou

esquisse

et

hommage

rend un

quoi bon d'ailleurs tracer dans une

présents vous

ici

personne Je

celle à qui toute la terre

A

unanime.

dont l'empire s'étend partout,

peau du

bout de

le

l'oreille

qui perce trahit Midas.

Quelle ingratitude de voir des hommes, qui sont

mes plus le

fidèles partisans, rougir

monde au

d'autrui

point de

comme une

le jeter

de

mon nom

communément

grosse injure!

Ces

devant

à la face

êtres,

en


ÉLOGE DE LA FOLIE

36

réalité

qui veulent passer pour des philo-

archifoiiSf

sophes, pour des Thaïes', ne mériteraient-ils pas bien d'être appelés sages fous? Je

veux imiter par

rhéteurs de notre temps, qui se croient tout à

dieux

si,

comme

s'imaginent autre dans

la

sangsue,

faire merveilles

un discours

latin

forme de mosaïque, quand place.

A

ils

là les

fait

des

sont bilingues, et qui

en enchâssant de temps à quelques mots grecs, en

même

ils

défaut de termes exotiques,

ne sont pas ils

à leur

déterrent dans

de vieux parchemins quatre ou cinq expressions surannées pour jeter de

que ceux qui

les

que ceux qui ne

la

poudre aux yeux du

lecteur, afin

comprennent en soient tout les

comprennent pas

les

fiers, et

admirent

d'autant plus qu'ils les comprennent moins. Car plaisir délicat des nôtres, c'est

ce qui leur est

I.

le

de s'extasier devant tout

plus étranger. Veulent-ils faire les

Philosophe grec, fondateur de l'école ionienne, né dans

siècle avant J.-C.

un

le

VIF


ÉLOGE DE LA FOLIE connaisseurs,

remuent

qu'ils

ont bien compris à

mon

mon nom, hommes

épithète

ajouterai-je

peu connue, vous

archifous.

?...

plus honorable titre que

adeptes

je

vais,

le

Muses

les

est

assez

aidant, essayer

de

la dire.

Saturne,

ni

Japet,

décrépits. Je suis

le

N'est-ce pas

déesse Folie puisse donner

la

Je n'ai eu pour père

pit

!

quelle

Mais comme mon origine

?

même

C'est cela, c^est cela

:

sujet.

savez donc

ses

pour montrer aux autres

oreilles

les

Vous

a

comme

sourient, applaudissent, et,

ils

l'âne,

Je reviens

Sy

ni

fille

ni

et

des

ni

Plutcn, ni

aucun de ces dieux usés

et

de Flutus, qui seul, en dé-

d'Hésiode, d'Homère

père des dieux

Chaos,

le

et

même

de Jupiter, est

hommes. Aujourd'hui

autrefois, sa volonté suffit

pour remuer

comme

ciel et terre.

Guerres, paix, commandements, conseils, tribunaux, comices, mariages,

traités, alliances, lois, arts, diver-

tissements, travaux... je perds haleine; bref,

il

admi-

nistre à sa guise toutes les affaires publiques et privées

des humains. Sans son assistance, tout ce peuple de divinités poétiques, je dis plus,

les

dieux supérieurs

eux-mêmes, n'existeraient pas, ou du moins, vivant au logis, ils feraient le

bras

même

maigre chère. Celui

de Pallas ne

le

à qui

il

sauverait pas.

en veut,

En

vanche, celui qu'il protège peut envoyer paître

rele


ÉLOGE DE LA FOLIE

58

grand Jupiter avec un

tel

sa foudre.

Je

me

glorifie d'avoir

père.

Je ne

comme

point issue de son cerveau,

suis

farouche et sauvage Pallas de celui de Jupiter fait naître

de

mante de

la

toutes,

par

attaché

nymphe

les

la

plus jolie et

la

Jeunesse.

Il

ne

point

était

nœuds du mariage,

tristes

m'a

il

plus char-

la

lui

;

la

ont

qui

produit ce forgeron boiteux, mais, ce qui a bien plus

de charme,

il

lui était

pression de notre

trompez pas,

Vamour, suivant

uni par

Mon

Homère.

l'ex-

père, ne vous

y

n'est point le Plutus d'Aristophane, qui

tombe

a un pied dans la

qui ne voit goutte

et

;

c'est

Plutus encore plein de vigueur, tout bouillant de jeu-nesse, et pas

seulement de jeunesse, mais bien plus du

nectar qu'il venait de sabler à Si

vous désirez connaître

puisqu'aujourd'hui droit

ne

suis

dans

la

la

la

table des dieux.

le lieu

de

ma

naissance,

noblesse dépend surtout de l'en-

l'on a poussé ses premiers vagissements, je

venue au monde

mer orageuse,

mais au sein des

îles

ni

ni dans

Le

le

Délos, ni

fond d'une grotte,

mauve,

travail, la vieillesse,

On ne voit

maladies, y sont inconnus. ni

la flottante

Fortunées, où l'on récolte tout

sans semailles ni labour.

ni asphodèle,

dans

dans

les

les

champs

ni scille, ni lupin, ni fève,

ni autres plantes vulgaires.

De

tous côtés,

le

moly,

le

panais, le népenthès, la marjolaine, l'armoise, le lotus,


ÉLOGE DE LA FOLIE l'hyacinthe, ornements

la rose, la violette,

d'Adonis, caressent

la

vue

et l'odorat.

de ces délices, je n'ai point inauguré la

des pleurs, mais

vie par

agréablement à

ma

l'allaita,

le

Quant

ma

foi, je

ne vous

entrée dans

de Saturne

fils

et

VIgnorance,

Vous

les

si

et

la

chèvre

jolies, VIvresse,

de Pan, m'ont

fille

groupe de mes compagnes à celles-ci,

au milieu

mère.

nourrie de leurs mamelles.

dans

Née

mon

puisque deux nymphes fort

de Bacchus,

fille

du parterre

tout de suite souri

j'ai

Je n'envie point au puissant

qui

5()

voyez

ici

même

de mes suivantes.

vous voulez savoir leurs noms,

les dirai

qu'en grec.

Celle que vous apercevez

le

sourcil

rehaussé est

PhilautieK Celle qui aie regard souriant et qui bat des

I.

L'amour de soi-même.


ÉLOGE DE LA FOLIE

6o mains

se

nomme

la Flatterie.

Celle qui est assoupie et

qui semble dormir s'appelle VOubli. Celle qui s'appuie sur ses deux coudes et qui a les bras croisés est la Paresse. Celle qui est

prégnée de parfums

couronnée de roses

est la Volupté. Celle

im-

et tout

dont

les

yeux

égarés errent de tous côtés est VEtourderie. Celle qui a le teint fleuri et qui jouit d'un bel

embonpoint

Vous voyez encore parmi

Mollesse.

deux dieux, dont

Sommeil

l'un se

nomme

ces jeunes filles

Cornus

commande même aux

Vous connaissez ma

de

rois.

mon

ma

éducation,

de déesse,

montrer combien

et

empire

un

le titre

je vais

énumérer

avantages que je procure aux dieux et aux

les

hommes,

Si

naissance,

ma domi-

Maintenant, pour que l'on ne m'accuse pas

d'usurper sans motif

mon

le

léthargique. Tels sont les serviteurs dévoués

nation, et je

tous

Fautre

et

à l'aide desquels je tiens tout l'univers sous

suite.

est la

:

est vaste l'étendue

écoutez-moi de toutes vos

écrivain n'a pas eu tort de dire

la divinité est

de soulager

les

de

oreilles.

que

mortels

;

si

le

propre

l'on a eu

raison d'admettre dans l'assemblée des dieux ceux qui

ont découvert être,

le

vin, le blé et autres éléments de bien-

pourquoi ne

VAlpha de tous

serais-je pas

les

dieux,

nommée

moi qui

à juste titre

seule prodigue à

tous toutes sortes de bienfaits.? Premièrement, qu'y a-t-il

de plus doux

et

de plus précieux que

la vie

?

Et

à


ÉLOGE DE LA FOLIE

6l

qui, en définitive, en est-on redevable, sinon à

Ce

n'est ni la lance

moi

?

de Pallas née d'un père tout puis-

sant, ni l'égide de Jupiter rassemblant les nuées,

qui

engendre ou qui propage l'espèce humaine. Le père des dieux et

le roi

signe de sa tête

de mettre bas

fait

sa

Titan qui, quand les

hommes lui-même,

des

qui d'un

trembler tout l'Olympe, est forcé

foudre à triple dard et ce visage de il

lui plaît,

dieux, pour jouer

glace d'épouvante tous

comme un

personnage d'emprunt chaque

misérable histrion un

fois qu'il

veut faire ce

qu'il fait assez souvent, c'est-à-dire procréer.

Eh

Les stoïciens se croient presque des dieux.

qu'on fois,

me donne un

ou,

si

barbe, cet

le front,

stoïcien qui le soit trois et quatre

l'on veut, mille fois;

emblème de

avec les boucs,

il

bien,

la

baissera

s'il

ne coupe pas

sagesse qu'il a de

du moins

le sourcil,

sa

commun déridera

abdiquera ses principes de bronze, fera des

extravagances et s'oubliera quelque peu. Bref, dra que ce sage

me mande

auprès de

lui,

il

fau-

moi, oui,

moi, sMl veut être père.

Mais pourquoi ne pas vous

mon

habitude

?

parler crûment, selon

Dites-moi, est-ce

la

tête,

est-ce le

visage, est-ce la poitrine, est-ce la main, est-ce l'oreille,

sont-ce toutes ces parties, dites honnêtes, qui engen-

drent

les

dieux et

les

hommes

?

Non, assurément

ce qui perpétue l'espèce humaine, c'est cette partie

:

si


ELOGE DE LA FOLIE

62

folle et

comique qu'on ne peut

si

puisent

Eh

consentirait

à

bien, je

subir

font ces sages,

ments de

homme

dangereux la

.

le

?

quaternaire de

?

homme

demande, quel

joug du mariage

le

si,

les

comme

désagré-

Quelle femme voudrait s'unir à un

connaissait

travail

maternité

vous devez

I

elle

le

le

examinait auparavant

il

cet état

si

que dans

vie bien plus

la

Pythagore'.

par

sans

C'est dans cette source sacrée que tous les êtres

rire.

de

nommer

la

ou

si

elle

de l'enfantement

Or,

si

vous devez

mariage à

ma

se rappelait

ennuis

et tous les la vie

le

au mariage,

suivante VEtourderie

;

ne

J'en jure Allusion à deux vers de Pythagore dont voici la traduction a transmis dans notre âme le sacré quaternaire ^source de la :

celui qui

nature dont

le

cours

est éternel.


ÉLOGE DE LA FOLIE voyez-vous donc pas combien vous est la

femme

qui, après avoir subi

pareilles épreuves, voudrait encore

VOuhli que voilà ne

même, quoi qu'en sans

mon

me

63

devez

une seule

de

fois

recommencer,

favorable

lui était

Quelle

?

?

Vénus

si

elle-

dise Lucrèce, ne saurait nier que,

intervention, toute sa force serait impuis-

sante et vaine. C'est de ce jeu extravagant et risible

que proviennent

les

philosophes renfrognés, remplacés

aujourd'hui par ceux que l'on

moines,

les rois

nomme

vulgairement

vêtus de pourpre, les prêtres pieux, les

pontifes trois fois saints. Ajoutez encore toute cette

assemblée des dieux poétiques, dont

nombreuse que l'Olympe, tout

la

foule est

si

vaste qu'il est, a peine

à les contenir.

Mais j'avoue que devoir faisais

est

source et

la

ce serait

le

principe de la vie,

voir encore que tout

un don de ma

Que

peu de chose de

le

si

je

me

ne vous

bonheur qu'on y trouve

libéralité.

serait la vie, mériterait-elle le

l'on en ôtait le plaisir

?

Vous

nom

de vie

si

applaudissez. Je savais

bien que pas un de vous n'était assez sage, ou plutôt assez fou, je

de

mon

avis.

ennemis du

me

trompe, assez sage pour ne pas être

Les stoïciens eux-mêmes ne sont point

plaisir

;

ils

ont beau dissimuler

bler de mille injures devant le

dégoûter

les autres afin

monde,

et

c'est

Facca-

pour en

de s'en donner eux-mêmes

à


ELOGE DE LA FOLIE

64

cœur de

joie.

Par Jupiter

la vie n'est

point

pide, assommant,

!

qu'ils

disent quel instant

maussade, ennuyeux, insi-

triste,

l'on n'y joint le plaisir, c'est-à-

si

dire l'assaisonnement de la folie à ce sujet le

me

?

Je pourrais invoquer

témoignage imposant d'un

homme

ne saurait trop louer, de Sophocle, qui

magnifique éloge de moi gesse qui fait blir

le

mes preuves en

D'abord, tout

l'homme

la vie ;

ce

mais

je préfère éta-

détail.

monde

le

sait

que

les

le

premier âge de

heureux

est sans contredit le plus

choyé. Qu'ont de particulier les

laissé

C'est Fabsence de toute sa-

:

charme de

a

qu'on

et le plus

enfants pour que nous

couvrions ainsi de nos baisers, de nos caresses,

pour que Tennemi sinon

l'attrait

de

même

la

nature prévoyante a afin qu'ils

s'attendrisse

Folie

fait

?

en leur faveur,

C'est un présent que

à dessein

pussent payer en plaisir

la

aux nouveau-nés,

les fatigues

de ceux


ÉLOGEDELAFOLIE

65

A

qui les élèvent et s'attirer leurs soins protecteurs. l'enfance succède la jeunesse.

de tout

le

monde

Comme

!

se plaît à l'encourager

!

Comme

chacun

d'où vient ce charme de

moi

la fête

bien vue

Comme

!

la

Or,

!

jeunesse

je le ?

demande,

D'où, sinon de

qui, en lui ôtant la raison, l'exempte en

temps de tout souci n'est pas vrai qu'à

?

on

Avec quel empressement on

tend une main secourable

lui

elle est

Qu'on me

mesure que

taxe de les

même

mensonge

s'il

jeunes gens gran-

dissent et que l'expérience et l'étude les rapprochent

de l'âge mûr, leur teint

se fane, leur vivacité

s'émousse,

leur gaieté se refroidit, leur vigueur s'altère. Plus l'on

s'éloigne de moi, moins la

vieillesse

chagrine,

on

vit,

aussi à

jusqu'à ce que vienne

charge aux autres qu'à

elle-même. Assurément nul ne pourrait si

je

n'avais encore pitié de tant de

la

supporter

maux,

et

si,

à

l'exemple des dieux des pcëtes, qui sauvent par une

métamorphose ceux qui vont l'enfance, autant

périr, je

ne ramenais à

que possible, ceux qui sont sur

le

bord du tombeau. Aussi est-ce avec raison que l'on

surnommé Si l'on

ment,

je

la vieillesse

veut savoir

une seconde enfance.

comment

j'opère ce rajeunisse-

n'en ferai pas mystère. Je conduis les vieillards

sur le bord de îles

a

mon

Léthé, qui prend sa source dans

Fortunées ( celui qui coule dans

les

les

Enfers n'est qu'un

tout petit ruisseau), afin qu'en y buvant l'oubli à longs


ÉLOGE DE LA FOLIE

66 traits, ils

noient peu à peu tous leurs soucis et rajeu-

Mais, dira-t-on,

nissent.

ils

radotent,

ils

déraisonnent.

D'accord. C'est précisément ce que j'appelle retomber dans l'enfance. Radoter, déraisonner, n'est-ce pas être enfant?

Ce

qui plaît

le

l'absence de la raison tre,

?

plus dans cet âge, n'est-ce pas

Qui ne

hait

qui n'abhorre Tenfant d'une sagesse virile?

ce proverbe populaire raison précoce

:

Je

rience

^ .

consommée de la

de caractère

et autant

Aussi, grâce à moi,

mon

teur,

mentent

le

le vieillard

Il est

dre

s'il

la vie

mes

bienfaits,

de toute sa

il

tandis

1

.

comme

qui tour-

de

Heureux donc par

raison..

les

Il

bien à plain-

amis

et

bon compa-

paroles qui s'échappent

bouche de Nestor sont plus douces que que

ce rado-

le vieillard

^, et serait

est agréable à ses

gnon. Ainsi dans Homère la

maux

les

?

qu'un âge plus robuste

revient aux trois lettres

jouissait

Mais

radote.

gai partisan de la bouteille.

supporte difficilement. Parfois, il

de fermeté

de pénétration de jugement

protégé, échappe à tous sage.

son expé-

vieillard qui, à

vie, joindrait autant

ne sent pas l'ennui de

Plaute,

Témoin

naime pas Venfant d'une

Qui voudrait fréquenter un

de

comme un mons-

celles d'Achille sont pleines

le miel,

d'amertume,

et,

Sentence de Publius Syrus.

2. Ces trois lettres,

que

le

vieillard libertin

apprises en retournant à l'école,

chand.)

sont

:

amOf

Démiphon

confesse avoir

j'aime. (Plaute, le

Mar-


ÉLOGE DE LA FOLIE suivant

le

même

poëte,

parts font entendre

à la vérité, mais

de

ont sur l'enfance, charmante

qu'ils

muette

le vieillard raffole

du

et privée

de l'enfant,

vieillard

un semblable t-il

du principal agrément

vers son

et

que l'enfant

?

A cela près, cheveux blancs, lait,

compte plus

bouche édentée,

balbutiement, ba-

vardage, niaiserie, oubli, étourderie, en un ressemble. Plus on

fant, sans regretter la vie, sans redouter la

Essayez maintenant, bienfaits

de côté leurs

ment

le

traits

le

comme mort.

voulez, de comparer

ils les

l'homme dans

plus heureuse de sa vie.

commerce avec

1.

Homère,

2.

Id.,

Iliade, III,

ai-

transforment d'ordinaire en arbre,

même

en serpent,

comme

ce n'était pas mourir que de changer de forme.

tout

l'en-

de vengeance. Ceux qu'ils

en oiseau, en cigale, voire

je replace

tout se

aux métamorphoses des autres dieux. Je

laisse

plus,

vous

si

mot

plus on se rapproche de

vieillit,

l'enfance, jusqu'à ce que l'on s'éteigne,

mes

son tour

semblable ^ .Quelle différence y a-

raccourcie, appétence du

taille

a

car Dieu conduit ordinairement

:

entre eux, sinon que l'un a des rides et

d'années

sur les rem-

qui est de babiller. Ajoutez que de son côté

la vie,

est épris

les vieillards assis

une Yoix pleine de douceur \ C'est

grand avantage

là le

^'J

la

la

Ah

période !

si

les

la

si

Moi,

meilleure et

la

mortels rompaient

Sagesse et vivaient perpétuelle-

i52.

Odyssée, XVII, 218.


ÉLOGE DE LA FOLIE

68

ment avec moi,

ils

ne vieilliraient jamais

avec bonheur d'une jeunesse éternelle.

et jouiraient

Ne

voyez-vous

pas ces visages sombres, plongés dans l'étude de

la

losophie ou dans des affaires sérieuses et ardues,

vieillis

pour

la

phi-

plupart avant d'avoir été jeunes, parce que

soucis et une tension d'esprit continuelle ont tari à

peu en eux

le souffle et la

sève de

la

Mes

vie?

les

peu

fous.

au contraire, gros et gras, brillants de santé, sont de vrais

pourceaux d'Acarnanie \

et

assurément

ils

ne res-

sentiraient jamais les inconvénients de la vieillesse si,

comme

il

arrive, la contagion des sages ne les gâtait

quelque peu. Tant sur la terre de sant la

il

est vrai qu'il

bonheur

parfait.

ne peut pas exister

Ajoutons

témoignage du dicton populaire où

Folie est la seule chose qui arrête

la

à cela le puisil

est dit

que

jeunesse dans son

vol et qui chasse au loin la vieillesse chagrine. Aussi

I.

L'Acarnanie,

plus gras.

province de

la

Grèce, nourrissait

les

pourceaux

les


ÉLOGE DE LA FOLIE que l'on

est-ce avec raison

tandis que les autres

mesure

l'âge, eux, à

69

Brabançons que,

dit des

hommes gagnent

en sagesse avec

approchent de

qu'ils

la vieillesse,

deviennent de plus en plus fous. Assurément, pas de peuple aussi aimable dans et qui ressente

moins

le

commerce de

ennuis de

les

il

n'y a la vie

la vieillesse.

Mes

Hollandais, leurs voisins, imitent leur manière de vivre.

Je puis bien dire mes Hollandais, car

le culte qu'ils

pour moi

un sobriquet dont

ils

est

si

rougissent

fervent qu'il leur a valu

si

peu

un

qu'ils s'en font

ont

de gloire.

titre

Allez maintenant, mortels stupides, demander aux

Médée, aux

Circé, aux Vénus, aux Aurore, à je ne sais

quelle fontaine, de vous rendre la jeunesse

:

seule

j'ai

ce pouvoir, seule je l'exerce. Je possède ce philtre merveilleux à l'aide duquel la la

fille

de

Memnon

jeunesse de Tithon, son aïeul. Je suis

sut rajeunir

sont mes prières, c'est

lement font revenir

la

vous êtes tous d'avis

ma

si

herbes

il

y

fontaine, qui non-seu-

jeunesse envolée, mais, ce qui

est plus désirable, qui la

la

Vénus qui

Phaon, au point que Sapho en devint éper-

dument amoureuse. Ce sont mes herbes, a, ce

la

prolongea

conservent éternellement. Si

qu'il n'y a rien

de plus beau que

jeunesse, rien de plus détestable que la vieillesse, ne

voyez-vous pas combien vous garde un bien fléau?

si

me

devez, puisque

précieux en éloignant un

si

je

grand


ELOGE DE LA FOLIE

70

Mais

c'est assez parlé des mortels.

me

entier; je permets à qui voudra de

de

mon nom,

si

et attrayant, qui

l'on rencontre

ne

Pourquoi Bacchus

se

un

faire

une injure

seul dieu, aimable

toujours jeune et chevelu

démence

Pallas. Il est

se plaît à être Il

si

il

n'a pas le

de Fou, en disant

nom

de Morychus

:

lui est

pour sage

qu'il

farces et des plaisanteries.

ne s'offense pas du proverbe qui

nom

chœurs,

moindre rapport avec

loin de prétendre passer

honoré par des

?

et d'ivresse, passant toute

sa vie au milieu des festins, des danses, des

des divertissements,

le ciel

recommande par mon pouvoir.

est-il

C'est que, plein de

Parcourez

lui

applique

le

sur-

Plus fou que Morychus.

Ce

venu de l'usage où sont

les

cultivateurs en liesse de barbouiller de

moût de

vin et


ELOGEDELAFOLIE de figues fraîches sa statue à

la

71

porte des temples.

Que

de sarcasmes l'ancienne comédie n'a-t-elle pas lancés contre

de

lui

O le

«

!

sot dieu

de Jupiter!

la cuisse

»

disait-on, le digne avorton

!

Mais qui n'aimerait mieux

être ce fou, ce sot, toujours gai, toujours jeune, respi-

rant toujours le plaisir et la joie, que ce sournois de Jupiter,

qui

tout trembler; que

fait

empoisonne tout par

vieux Pan, qui

le

ses terreurs soudaines'

cain, tout couvert de cendre et noir de la

forge; et que Pallas elle-même à

fumée de

Gorgone

la

lance terribles, au regard toujours menaçant

Cupidon

humeur

est-il

folâtre

Pourquoi

,

il

ne

ne conçoit

fait et

Vénus

qu'elle est

ma

son visage

couleur de

mon

qu'Homère

la

nomme

elle sourit toujours,

émules

et à la

Pourquoi

d'hommages par

parente; elle rappelle par

Vénus

père, et c'est pour cela belle

Quelle divinité

Romains que

les

comme

For.

Puis

l'on en croit les poètes et leurs

si

les statuaires.

rien de sensé ?

jouit-elle d'un éternel prin-

temps? Parce la

?

sa

toujours enfant, sinon parce que, d'une

belle

la

que Vul-

;

fut plus

entourée

Flore, la

mère de

tous les plaisirs?

Du

reste

les autres

,

lisez avec attention

poètes

la vie

.

C'est de là

que vient

le

Homère

et

dans

des dieux les plus rigides, vous

ne verrez partout que des

1

dans

traits

de

mot panique.

folie.

Sans

citer d'au-


ELOGE DE LA FOLIE

72 très

exemples, ne connaissez-vous pas tous de ce Jupiter qui lance

et les ébats

la

les

foudre

sévère Diane qui, au mépris de son sexe, ne chasser, ne meurt-elle pas

comme ment

il

le faisait si

dieux

les

Cette

?

fait

Dans son

souvent autrefois. Mais dernièreavec

irrités l'ont précipité sur la terre

exil,

féli-

pas un mortel ne daigne l'accueillir,

tant s'en faut qu'il trouve

où trône pourtant

Il

leur dît leurs vérités,

Até, parce que sa sagesse importune troublait leur cité.

que

d'amour pour Endymion?

Momus

que

serait à souhaiter

amours

ma

un

asile à la

suivante

cour des princes,

la Flatterie,

qui s'ac-

Momus comme

le

loup avec l'agneau.

Aussi, depuis sa disparition,

les

dieux s'amusent cent

corde avec

en pleine liberté

fois plus et

à leur seur.

comme

aise,

Que

dit

;

Homère,

à l'abri de tout cen-

de plaisanteries ce Priape en bois de figuier

ne leur fournit-il pas

!

Comme

Mercure

par ses larcins et ses escamotages est

bouffon ordinaire de

le

démarche inégale, égayent danse

dement

1

.

2.

les

la

et les

fants nus.

ses

la

^

!

pointes, ses

divertit

des dieux

propos

:

sa

risibles,

barbon amoureux,

avec Polyphème qui bat

nymphes qui dansent

les

Vulcain lui-même

table

convives. Silène, ce

cordace

Danse Danse

vivent parfaitement

ils

la

la terre

lour-

gymnopédie^. Les

lascive à laquelle se livraient les gens ivres et grossiers.

usitée à

Lacédémone, où

figuraient des

hommes

et

des en-


lO


ÉLOGE DE LA FOLIE

74

Satyres à moitié boucs jouent des atellanes

une chanson bête,

tous pouffer de

les fait

ment mieux Tentendre que tout quand

nectar leur

le

les

En

ont bien bu?

que il

je

ne puis

vérité,

ils

Pan, avec

rire, et ils ai-

Muses elles-mêmes,

monte

tout ce que font les dieux à

'.

à la tête.

Vous dirai-je

du repas,

la fin

lorsqu'ils

commettent tant de

moi-même m'empêcher

sur-

d'en

rire.

folies

Mais

vaut mieux sur cet article songer à Harpocrate^^

de peur que quelque dieu corycéen-^ ne nous écoute raconter des choses que

Momus même

n'a pas révélées

impunément. Maintenant, à l'exemple d'Homère, quittons bitants des cieux

pour redescendre sur

allons voir qu'il n'y a ni joie ni

la terre,

bonheur sans

marquez d'abord avec quelle prévoyance et nourricière

du genre humain,

partout l'assaisonnement de tion des stoïciens,

pour guide; sions; mais

la

1 .

2. -3.

moL Re-

nature, mère

la folie.

Suivant

la défini-

au contraire, à obéir à ses pas-

pour que

la

vie des

hommes ne

que de raison livre.

En

:

dans

outre,

la il

fût pas tout

donné bien plus

proportion d'une a relégué la raison

la note au bas de la page 8. Dieu du silence. Ce mot^ chez les anciens, est synonyme de mouchard.

Voir

où nous

sagesse consiste à prendre la raison

la folie,

demi-once à une

ha-

a pris soin de répandre

à fait triste et maussade, Jupiter leur a -de passions

la

les


ÉLOGE DE LA FOLIE dans un petit coin de

du corps

à la

la tête,

yS

en laissant tout

merci des passions. Puis

il

opposé

a

raison seule deux espèces de tyrans furieux

qui a son siège au centre de

même

de

vie, au

la

cœur,

Que

peut

la

et la

conduite des

raison contre ces

hommes en

:

à la

la colère,

poitrine, à la source

la

l'empire s'étend jusqu'au bas de

le reste

concupiscence, dont

la

région abdominale.

deux forces réunies? La

général

le

montre assez

tout

:

ce qu'elle peut faire, c'est de se récrier à en perdre la

voix et de répéter

les

préceptes du juste; mais

ils

en-

voient paître leur roi et crient cent fois plus fort, jus-

qu'à ce que, de guerre lasse,

il

cède et s'avoue vaincu.

Mais comme l'homme, appelé

à diriger les affaires,

devait être gratifié d'un peu plus d'une once de raison,

Jupiter, voulant remédier à cet inconvénient, sulta selon

son habitude. Je

lui

me con-

donnai aussitôt un con-

seildigne de moi, celui d'adjoindre à

l'homme la femme,

animal, j'en conviens, sot et déraisonnable, mais plaisant et gracieux, qui dans le

commerce de

pérerait et adoucirait par sa folie l'austérité

de l'homme. Platon, en se demandant la

femme au rang

les brutes,

la vie

tem-

du caractère

devait placer

s'il

des animaux raisonnables ou parmi

n'a eu d'autre intention

que de montrer

l'insigne folie de ce sexe. Si par hasard elle

ne

fait

que

se

une femme

vise à passer

rendre doublement folle

;

pour sage, c'est

comme


ÉLOGE DE LA FOLIE

76 si,

en dépit de Minerve, on envoyait un bœuf au

gymnase. Quiconque, malgré dehors de sortir

femme

nature, emprunte les

vertu et force son talent,

imperfections. Le singe

ses

est

fait

est toujours

femme,

mieux

res-

toujours singe,

de pourpre, dit un proverbe grec

fût-il vêtu la

la

la

:

de

même

c'est-à-dire folle, quel-

que masque qu'elle prenne. Je ne pense pas pourtant que folles

pour m'en vouloir de

comme

elles suis

bien examiner

la

femme,

les

femmes soient

les taxer

et

de

de plus

chose, n'est-ce pas à

folie,

assez

moi qui

la

Folie. Car, à

la

Folie qu'elles

doivent d'être, à beaucoup d'égards, plus heureuses que les

hommes ? D'abord elles ont le privilège de la beauté,

qu'elles mettent avec raison au-dessus de tout, et qui

leur sert à exercer la tyrannie sur les tyrans

D'où

peau dure, de les

l'homme

vient dans

flûtée, la

cette rudesse des traits, cette

cette forêt de barbe, qui sont les attributs

la vieillesse,

femmes,

eux-mêmes.

les

sinon du vice de joues toujours

la

raison? Tandis que

lisses, la

voix toujours

peau délicate, semblent douées d'une jeunesse

éternelle. D'ailleurs toute leur n'est-elle pas

de plaire

le

ambition dans cette vie

plus possible aux

hommes ?

N'est-ce pas à cela que visent tant de toilettes, tant de fards, tant

de bains, tant de coiffures, tant de parfums,

tant d'odeurs, tant d'artifices se déguiser le visage, les

pour

yeux

s'orner, se peindre,

et la

peau

?

Leur plus


ÉLOGE DE LA FOLIE grand mérite auprès des hommes,

c'est la folie.

ne permettent-ils pas tout aux femmes quoi, sinon de d'autre attrait

songe

la

que

volupté? la folie.

Or

On

à toutes les balivernes

femme,

les

ne

veut goûter

les plaisirs

que pour

suprême dans

les

les vieillards,

femmes

la table.

Je

femmes n'ont pas niera point

et

la

la vie.

sonnement de

la

source du pre-

Mais

qui mettent

laisse à d'autres à

Ce

il

y a des

le

bonheur

décider qu'il

y

a

s'il

de

l'assai-

bien qu'à défaut d'un convive

qui, par une folie vraie ou feinte, excite fait

l'on

commet chaque

en a point d'agréable sans

la folie. Si

si

plus passionnés pour

peut y avoir un bon repas sans femmes. certain, c'est qu'il n'y

En échange de

de l'amour.

savez maintenant quelle est

gens, surtout parmi

Ceux-ci

que l'homme débite à

mier, du plus grand agrément de

le vin

le

?

à toutes les extravagances qu'il

fois qu'il

Vous

77

la

gaieté,

on

venir un bouffon à gages, ou l'on invite un parasite


ÉLOGE DE LA FOLIE

yS

plaisant, dont les saillies risibles,

banniront de en

effet, se

c'est-à-dire folles,

table le silence et l'ennui.

la

remplir

le

lement de

moi qui

c'est là.

En

tins

danse,

de

les

si

de badinages? Or,

de ce dessert-

au sort du roi,

ronde,

la

les

pantomime,

la

Grèce,

jeu de dés, les toasts,

chansons à tour de rôle,

ce ne sont pas les sept sages

moi qui

c'est

le

les ai

inventées pour

bonheur du genre humain. D'ailleurs toutes ont cela de particulier que plus coin de

la folie,

tels, qui,

de

yeux,

outre, toutes ces cérémonies usitées dans les fes-

les libations à la

la

et

suis l'unique ordonnatrice

le tirage

:

si

tout entier ne se repaissaient éga-

de plaisanteries

rires,

bon,

ventre de tant de confitures, de

tant de friandises, de tant de pâtisseries, les oreilles, si l'esprit

A quoi

vie.

Or

la tristesse

ces choses

sont marquées au

plus elles embellissent

elle était triste,

si

elles

le

la

vie des

ne mériterait pas

le

mor-

nom

l'envahirait nécessairement

si,

par des divertissements de ce genre, vous ne faisiez disparaître son frère, l'ennui.

Mais dont

le

il

en

qui dédaignent ce genre de plaisir et

est

bonheur consiste dans

ceurs de l'amitié.

«

au-dessus de tout

;

h

feu et Veau

1.

^

le

commerce

et les

dou-

L'amitié, disent-ils, doit être mise elle est

; elle a

Cicéron, De l'Amitié.

aussi indispensable que Vair,

tant de charmes, ajoutent-ils,


ÉLOGE DE LA FOLIE que

soleil

plus la

retrancher de

la ;

enfin elle est

que

?)

les

si

proue

et la

je

poupe

^

non par

mêmes

trer

un mérite de

n'hésitent point à

Que

d'un bien

précieux

si

:

fermer

mais, avec ce qu'on

;

mon-

le

yeux, se méprendre, s'aveu-

les

admirer leurs imperfections

qui baise tendrement autre que délecte la finesse

le

dans

la folie

; ce

de

la

forme

la

cet

;

père qui trouve

vraie folie

sons-le sonner bien haut, c'est de cette folie seule qui

Cet amant

?

regard louche de son

cela, dis-je, n'est-ce pas

et

comme

verrue de sa maîtresse

la

polype d'Agna le

aimer

les plus saillantes

des qualités, cela ne tient-il pas de

fils^,

?

folie.

et resserre les liens

Oui,

Or

tout fai-

c'est

de Vanii-

Je parle des simples mortels dont aucun ne naît

sans défauts, et dont

le

medleur

celui qui en a

est

moins 4-. Quant à ces sages que l'on regarde des dieux,

I .

ou

crocodilites, par sorites cornus

gler, s'illusionner sur les défauts de ses amis,

tié^.

le

du doigt.

Dites-moi

de

la

Je vous

?

gros bon sens, je vais presque vous

le

direz-

encore moi qui suis

c'est

autres arguties de la dialectique

appelle

plus grands biens. »

les

démontre que

vous,

prouverai,

honnête (est-ce

philosophes

compter parmi

ce serait en retrancher le

la vie, si

;^9

Voir

la

ils

ne connaissent pas

note au bas de

la

page i8.

les

nœuds de

— 2-3-4.

le

comme l'ami-

Horace, Satires, J,^.


ÉLOGE DE LA FOLIE

8o tié,

OU

ils

ne forment que des liaisons

désa-

tristes et

gréables, et encore avec très-peu de gens, pour ne pas

attendu que

dire personne,

hommes

la

grande majorité des

déraisonnent, qu'il n'y en a pas un seul qui

n'extravague sous bien des rapports, et que l'amitié ne

peut exister qu'entre pareils. Si par hasard une sympathie mutuelle rapproche ces gens austères, elle ne

longue durée avec des

saurait être stable ni de

esprits

beaucoup trop clairvoyants, qui, pour

moroses

et

cerner

défauts de leurs amis, ont la vue aussi perçante

les

que V aigle ou

serpent

le

dis-

d'EpidaureK Mais, pour leurs

propres défauts, qu'ils sont aveugles et qu'ils voient peu la

poche de

la

Or, puisque

besace qui leur pend derrière

hommes

les

sont ainsi

faits qu'il

pas un qui ne soit sujet à de grands défauts

goûts diffèrent

les caractères et les

que

la vie est

une heure de

raient-ils jouir

mot de

naïveté

?

d'er-

Argus pour-

suite des

douceurs de

les

Grecs expriment

Traduisez-le par folie

ou par complaisance, comme vous voudrez. Mais quoi Cupidon,

cette

âme de

plètement aveugle

I.

Horace, Satires,

I,

?

3.

toute liaison, n'est-il pas

Et de

;

ces

une dose de ce que

très-bien par le

1

puisque

essentiellement

si

comment

dos

n'y en a

semée de tant de méprises, de tant

reurs et de tant de chutes,

l'amitié, sans

;

le

même

que

!

com-

ce qui n'est

pas


ÉLOGE DE LA FOLIE beau

paraît beau,

lui

il

8l

opère parmi vous ce prodige

que chacun trouve beau ce qui vieux raffole de sa vieille

que

le

jouvenceau de

sa

est à soi, et

comme

le

jouvencelle. Ces choses-là se voient partout et on en

mais ce sont pourtant ces ridicules qui constituent

rit,

tout

le

charme du commerce de

Ce que

je viens

forte raison

la vie.

de dire de l'amitié s'applique à plus

au mariage, qui n'est autre chose qu'une

union indissoluble. Grand Dieu

que de divorces,

!

et

que d'événements pires encore que

le

verrait-on pas de tout côté,

domestique de

l'homme

et

de

femme

la

la vie

si

n'avait

soutiens la flatterie, le badinage,

qu'il se ferait

!

quiétait

pudibond

et

peu de mariages,

sagement des jeux que a

ou

la

sur

la

?

le fiancé s'in-

si

noces

peu d'unis

conduite de leurs femmes

si

!

candide

Une

fois

l'insouciance

la

plaît à

maison

subsiste.

!

On

traite tout cela

avec raison, mais c'est cette folie qui

femme

que

les

l'er-

bêtise des maris ne les aveuglait le plus souvent

folie, et la

pour

fidèles satellites

la fillette à l'air

joués bien avant

contractés, qu'il y en aurait

et

complaisance,

mes

reur, la dissimulation, qui sont

Ah

pour bases la

ne

divorce,

On

se

son mari, que

est tranquille et

moque du

nard, que sais-je

?

le

fait

de

que

mari plaît à sa femme,

que

la

bonne harmonie

mari; on l'appelle cocu, cor-

pendant qu'il essuie par ses baisers

les

larmes de son infidèle. Mais ne vaut-il pas mieux se


ELOGE DE LA FOLIE

82

tromper de de

la

sorte

que de

se

consumer de

se livrer à des fureurs tragiques

En somme,

sans moi,

il

jalousie et

?

n'y a ni société, ni liaison

agréable et sûre. Le sujet serait bientôt

de son

las

prince, le valet de son maître, la suivante de sa maîtresse, l'élève

femme de son

de son précepteur, l'ami de son ami, mari, l'ouvrier de son patron,

rade de son camarade, l'hôte de son hôte,

trompaient réciproquement,

ne s'aveuglaient à propos,

du miel de

la

folie.

Tout

ne se

s'ils

s'ils

cela

ne

le

s'ils

la

camane se

flattaient, s'ils

se frottaient

un peu

vous paraît étrange

;

voici qui l'est davantage.

Dites-moi, l'homme qui se hait soi-même peut-il


ÉLOGE DE LA FOLIE aimer quelqu'un

Celui qui est mécontent de soi s'ac-

?

un autre

cordera-t-il avec

son voisin

récréera-t-il il

83

Assurément, pour

?

faudrait être plus fou

Celui qui meurt d'ennui

?

que

Eh

la Folie.

l'affirmer,

bien

on

m'excluait, loin de supporter les autres,

si

!

se pren-

soi-même en dégoût, on trouverait son

drait

affreux,

on

à

serait

l'on

sort

charge à soi-même. La nature,

dans bien des circonstances plus marâtre que mère, gravé dans sensés,

l'esprit

un

travers qui

d'eux-mêmes tous

les

et à

la vie,

en

effet, la

les

et surtout des plus

porte à être mécontents

admirer autrui.

?

Que

devient

le

la

propre de

jeunesse,

quoi

si

La première règle non-seulement de

dans toute

la

conduite de

venablement sans bien appeler

le

1

la

la

ce que vous ferez,

la

levain

cor-

bienséance. Or,

de vous-

vous ne ferez rien con-

tant elle

Qu'y

me

prête partout un

a-t-il de plus fou

que de s'admirer soi-même

vanche, où sera

le

on

secours de Philautie, que je puis

ma sœur,

puissant concours

si

sert,

Tart, mais

la vie, soit vis-à-vis

soit envers les autres,

charme

la vieillesse, la

de toutes nos actions, est d'observer

s'aimer,

A

le

beauté, ce rare présent des dieux,

de l'ennui, qui est

mêmes,

en résulte que

Il

se ternissent et disparaissent.

laisse se flétrir

?

hommes,

avantages, tous les agréments, tout

de

rompt

des

a

grâce, si

le

charme,

?

la

que de

Mais, en rebeauté, dans

vous êtes mécontent de vous

?


ÉLOGE DE LA FOLIE

84

Retranchez cet assaisonnement de

la

aussitôt le

vie,

débit de l'orateur se refroidira, les accords du musicien ennuieront, le jeu de l'acteur sera

du poëte

et

de ses vers,

son pinceau,

le

le

à

on

rira

peintre se morfondra avec

médecin avec

ses

drogues mourra de

Phaon

faim. Nirée ressemblera à Thersite,

Minerve

sifflé,

Nestor %

à

un pourceau, l'homme éloquent

à l'enfant

qui balbutie, l'élégant à un lourdaud de village. Tant

est nécessaire

que l'on

s'applaudisse

un peu

soi-même

se flatte si

et

il

que l'on

l'on veut obtenir les suffrages

d'autrui. Enfin, puisque le

bonheur consiste surtout à

vouloir être ce que Von est^,

ma sœur

Philautie procure

pleinement cette satisfaction, en faisant que nul n'est

mécontent

ni

de sa figure, ni de son esprit, ni de sa

naissance, ni de son rang, ni de son éducation, ni de

1

.

Nirée

beauté

et

de

et Thersite sont, la

lesse.

2. Martial,

dans Homère

laideur; Phaon y représente

X, 47.

,

les la

deux types opposés de

la

jeunesse, et Nestor la vieil-


ÉLOGE DE LA FOLIE sa patrie. Si bien

ger avec

que

l'Italien, le

avec l'habitant des

prévoyance de

la

ne voudrait pas chan-

l'Irlandais

Thrace avec l'Athénien,

Scythe

le

Fortunées. Quelle admirable

îles

nature, qui, parmi tant de choses

une parfaite égalité

a su établir

différentes,

85

!

Si elle

refuse à quelqu'un certains avantages, elle lui accorde

une dose de plus d'amour de là est

véritablement de

les

;

mais ce que

je dis

puisque l'amour de soi

la folie,

grand de tous

est le plus

soi

avantages.

Je puis dire qu'il n'est aucune action d'éclat que n'inspire, aucun art

que

faits

je

?

ne

Or sais

La guerre

je n'aie inventé.

n'est-elle pas la source et le théâtre

je

de tous

les

hauts

quoi de plus fou que d'engager, à propos de quoi, une pareille lutte, d'où

il

résulte tou-

jours pour les deux partis plus de mal que de bien

?

comme les gens de Mégare

:

Ceux qui succombent ils

ne comptent pas.

sont

Quand

les

deux armées sont en pré-

sence et que retentit

le

quoi serviraient,

demande,

je le

son bruyant des trompettes, à ces sages qui, exténués

par l'étude, tirent à peine un souffle de leur sang appauvri et glacé

?

Il

faut des gens gros et gras, qui aient

beaucoup d'audace

et fort

ne préfère des guerriers

peu

d'esprit.

comme Démosthène

suivant le conseil d'Archiloque^

I.

A moins

du plus

qu'on qui,

loin qu'il

Le poëte Archiloque, s'étant vanté dans une épigramme d'avoir jeté


ÉLOGE DE LA FOLIE

86

aperçut l'ennemi jeta son bouclier pour trant aussi lâche soldat

t-on, à cours.

la

que sage orateur. Mais, dira-

guerre, l'intelligence est d'un très-grand se-

Dans

est celle

mon-

fuir, se

le chef, je

l'admets

;

mais cette intelligence

Ne

d'un soldat et non d'un philosophe.

sont-ce

pas des parasites, des débauchés, des voleurs, des bri-

gands, des rustres, des abrutis, des banqueroutiers, rebut de

le

qui exercent cette noble profession,

la société,

plutôt que des philosophes minés par les veilles

?

Ces derniers sont d'une incapacité notoire pour toutes les affaires de

que

l'oracle

la vie.

d'Apollon

Témoin

Socrate lui-même,

a déclaré fort

peu sagement

le

seul sage, et qui, ayant voulu parler en public je ne sais à

toire.

fît

éclater de rire tout son audi-

a fait

preuve de quelque bon sens

propos de quoi, Toutefois

il

en ne reconnaissant point

bue qu'à Dieu,

le titre

en engageant

et

de sage, le

sage à ne pas se

mêler de politique, bien qu'il eût mieux

que, pour vivre en

homme,

il

qu'il n'attri-

de dire

fait

faut renoncer à la sa-

gesse. D'ailleurs n'est-ce pas la sagesse qui le

damner les

nuages, sur

puce il

à boire la ciguë

et

?

les idées,

d'admirer

le

A

leur ville.

fuir plus

con-

force de philosopher sur

de mesurer

les pattes

de

la

bourdonnement du moucheron,

ignora complètement tout ce qui intéresse

son bouclier pour

fit

aisément, les Lacédémoniens

le

le

commun

chassèrent de


ÉLOGE DE LA FOLIE de

Son

la vie.

Le

sauver.

de

la

à

!

Que

pour

ahuri par

put à peine prononcer

le

bruit

le

moitié

la

Théophraste qui, étant

dire de

tribune, resta coi

la

eût apparu dats sur

avocat vraiment il

de sa période.

monté

disciple Platon prit la parole

bel

foule,

87

comme

si

le

loup

lui

Aurait-il été capable d'animer des sol-

?

un champ de

bataille

?

Isocrate, par timidité

de caractère, n'osa jamais ouvrir

la

bouche. Cicéron,

père de l'éloquence romaine, débuta toujours avec

le

un tremblement de voix désagréable

:

il

avait l'air d'un

enfant qui pleure. Quintilien dit que cela prouve sens de l'orateur qui connaît

pas avouer clairement que

la

le

il

Qu'on de Platon les

s'agit

sagesse nuit au succès

meurent

«

Qu'heureuses seraient

philosophes gouvernaient, ou

nent étaient philosophes sultez les historiens,

!

»

Au

les

avis,

?

maxime

si

si

vous con-

vous verrez assurément que

le

tomber aux mains lettré.

Les deux

en sont un exemple frappant. L'un,

par ses dénonciations insensées, a jeté ;

d'effroi

républiques

contraire,

d'un soi-disant philosophe ou d'un

république

Que

ceux qui gouver-

si

plus grand malheur d'un Etat est de

Caton,àmon

?

de combattre avec de simples mots

ose, après cela, vanter cette fameuse :

bon

danger. JMais n'est-ce

feront, l'épée à la main, ces gens qui

quand

le

et l'autre,

le

trouble dans

la

pour avoir défendu avec trop de

sagesselaliberté du peuple romain,

l'a

renversée de fond


ÉLOGE DE LA FOLIE

88

en comble. Ajoutez

les

Brutus,

les

Cassius, les Grac-

ques et Cicéron lui-même, qui ne fut pas moins funeste à la

république des Romains que Démosthène à celle

des Athéniens. Admettons qu'Antonin fut un bon

pereur, bien que

j'aie le droit

de

son zèle pour

philosophie

lui attira

de

ses sujets;

rément

admettons toutefois

ne

tration. Si tous

puisque

le contester,

l'impopularité

qu'il fut

plus de mal à l'empire en

il fît

tel fils qu'il

la

em-

bon

:

assu-

un

lui laissant

de bien par son adminis-

lui avait fait

ceux qui s'adonnent à l'étude de

la sa-

gesse sont généralement malheureux, surtout dans

personne de leurs enfants,

il

voulu que ce fléau de

la

trop chez

On

dégénéré;

les

humains.

les enfants

est évident

que

la

la

nature a

sagesse ne se propageât pas sait

que Cicéron eut un

du sage Socrate, comme

fils

le fait

remarquer justement un écrivain, ressemblèrent plus

à


ÉLOGE DE LA FOLIE

89

mère qu'à leur père, c'est-à-dire

leur

qu'ils étaient

fous.

On

leur passerait encore d'être dans les charges

bliques

comme

des ânes devant une lyre,

exercices de la vie,

ils

sans pareille. Conviez les

dans tous

les

n'étaient pas d'une gaucherie

un sage

morne

convives par son

si,

pu-

à votre table,

ou par

silence

il

choquera

ses questions

déplacées; invitez-le au bal, vous croirez voir danser

un chameau; menez-le au spectacle, son visage troublera la salle,

la fête, et le

sage Caton sera forcé de quitter

pour n'avoir pas pu

milieu d'une conversation,

loup de

la fable. S'agit-il

de ces actes dont dans d'un

la

se dérider. S'il survient

il

produit aussitôt

fait sentir

vie, votre sage a plutôt

homme. En quoi

communes

et des

du

l'air

journellement

d'une bûche que

pourrait-il être utile à

à sa patrie, à ses amis, puisqu'il

plus

l'effet

au

d'un achat, d'un contrat, d'un

besoin se

le

seul

ignore

lui-même,

les

choses

et qu'il est à mille lieues des

les

opinions

usages du vulgaire? Cette différence absolue de

conduite et de sentiments doit nécessairement l'exposer à la haine.

Que

voit-on chez

marqué au coin de

la

devant d'autres fous.

Folie

S'il

en

?

les

hommes

Tout

est

qui ne soit

se fait par des fous

un qui

veuille protester

contre tous, je lui conseille, à l'exemple de

I.

Grec,

renommé pour

sa

Timon S

misanthropie. 12


ÉLOGE DE LA FOLIE

90

d'émigrer dans un désert pour y jouir seul de sa sagesse.

Revenons

chêne, sinon

romain

signifie pas

se

?

La

lyre

d'Am.phion

Quand

autre chose.

aux

porter

dernières

qui a rétabli l'accord dans la République discours philosophique

bouffonne

en

et

d'Orpeuple

le

extrémités,

Est-ce un

?

Nullement. C'est une fable

?

puérile qui

et

a réuni

sauvages, issus d'un roc ou d'un

la flatterie

allait

Quelle puissance

sujet.

hommes

société ces

phée ne

mon

à

avait

pour personnages

le

ventre et les autres parties du corps. Thémistocle, avec

une

pareille fable, « le

même

résultat.

même

du

de

les crins

Minos

la

et

la

de

queue d'un cheval

Numa

aurait-il

produit

et

que

la

plaisante

?

Je ne parle pas de

la sotte

multitude. C'est à

de ces niaiseries que l'on mène cette énorme

Est-il

une république qui

de Platon

et d'Aristote

I. Sertorius, lui avait

le

qui, tous deux, gouvernèrent par

puissante bête qui s'appelle

Diane

obtint

,

Sertorius sur la manière d'arracher

des inventions fabuleuses l'aide

»

biche imaginaire de Sertorius',

deux chiens de Lycurgue

les

fiction

Hérisson

et le

Le discours d'un sage

autant d'effet que

que

Renard

ou

le

et

peuple.

ait

jamais adopté

les

maximes de Socrate

les lois ?

pour relever le moral de ses soldats, leur fit accroire que envoyé une biche qui le tenait au courant de tous les des-

seins de l'ennemi.


ELOGE DE LA FOLIE

92

Qui

a

déterminé

les

Décius à

ment aux dieux mânes le

gouffre

?

Quoi de

suffrages

Qui

la

dans

vaine gloire, cette

que vos sages condamnent

tant.

plus fou, disent-ils, que de mendier les

du peuple, d'acheter

de briguer

dévouer spontané-

a entraîné Curtius

Pas autre chose que

sirène enchanteresse «

?

se

les

sa faveur par des

dons,

applaudissements de tant de fous, de

s'enorgueillir de leurs acclamations, de se faire traîner

sur

un char de triomphe comme une

idole exposée à

tous les regards, de se faire dresser une statue sur la


ÉLOGE DE LA FOLIE place

publique

noms

et

?

Ajoutez

à

cela

98 profusion de

cette

de prénoms. Ajoutez ces honneurs divins

un

chétif mortel, et ces

cérémonies publiques

rendus

à

plus affreux tyrans sont mis au

les

Tout

dieux.

cela est de la dernière folie, et ce n'est

point assez d'un Démocrite pour en

Mais

c'est

nombre des

de

que sont nés

rire. »

D'accord.

les exploits

des héros

que, dans leurs pages éloquentes, tant d'écrivains élèvent jusqu'aux nues. Cette folie est

le

fondement de

la

société; c'est elle qui dirige les empires, les gouverne-

ments, la

religion,

la

les

assemblées,

humaine, en un mot,

vie

tribunaux;

les

qu'un jeu de

n'est

la

folie.

En

ce qui concerne les arts, qui a poussé l'esprit de

l'homme

à découvrir et à léguer à la postérité tant

connaissances réputées admirables, sinon gloire

la soif

véritablement fous ont cru acheter une pré-

tendue renommée qui n'est que chimère. vrai

avantages, fitez

de

que vous devez et,

à la folie tant

Il

n'est pas

de précieux

ce qu'il y a de plus agréable, vous pro-

la folie d'autrui.

Maintenant que

j'ai

revendiqué

voure et du génie, que direz-vous celle

la

C'est à force de veilles et de labeurs que des

.?

hommes

moins

de

de

la

si

palme de

je

la

bra-

réclame encore

du bon sens? Autant vaudrait, s'écriera-t-on,

marier

le

feu et l'eau. Je

me

flatte

de vous

le

prouver,


ÉLOGE DE LA FOLIE

94

comme

si,

vous l'avez

fait

jusqu'à présent, vous voulez

bien m'accorder toute votre attention. D'abord,

bon sens dépend de

le

pratique des affaires, à qui doit

la

en revenir Thonneur

si

Est-ce au sage, qui, soit par

?

modestie, soit par timidité de caractère, n'entreprend rien,

ou au fou, que

n'arrêtent jamais ni la modestie,

puisqu'il n'en a pas, ni le danger, puisqu'il Tignore

Le sage

plonge dans

se

des anciens, où

les livres

n'apprend que de vaines

subtilités.

Le fou, en

ne

me

trompe,

aveugle qu'il s'instruit

sent

à

à la

le

véritable

était, l'a

ses

dépens.

Deux grands

vous délivre

des

la crainte,

empêche de mettre

ril,

sens.

Homère,

bien vu, lorsqu'il a dit

connaissance

trouble l'esprit, et

bon

la

à merveille

:

le

ne jamais rougir

bon

tez, je

si

tout

Le fou

obstacles s'oppo-

affaires:

la

honte, qui

qui, en signalant le pé-

main

à l'œuvre.

La Folie

de ce double inconvénient.

Peu de gens comprennent l'immense avantage a à

il

allant

droit aux choses, en les maniant de près, acquiert, je

?

qu'il y

et à tout oser. Si l'on fait consister

sens dans la juste appréciation des choses, écou-

vous prie, combien ceux qui

se vantent le plus

d'en avoir en sont dépourvus.

Premièrement, ont,

I.

comme

Voir

la

il

est

les Silènes^

note au bas de

la

de

fait

que toutes

les

choses

d'Alcibiade, deux faces entiè-

page

2 3.


ÉLOGE DE LA FOLIE rement dissemblables. Vous interrogez

le

cœur,

traire la vie, c'est la

l'opulence,

la

l'ignorance

;

scurité

;

c'est la vie

pauvreté

;

la

remède^

profonde indigence.

le

même

appliquer

le

de

mais

prouve

lorsque

?

il

Si

il

suffît

les acteurs

n'a rien,

une

comme

il

est

dans

foule de vil esclave.

la

plus

passions

le

Je pourrais les

positions

de cet exemple. Qu'est-ce que

Écoutez où

je

veux en venir.

sont en scène, quelqu'un s'avi-

masques pour montrer aux spectateurs

la pièce, et

à

en

ne possède aucune

s'il

ne troublerait-il pas

leurs figures vraies et naturelles,

du théâtre

claire^

roi

raisonnement à toutes

dira-t-on.

d'ôter leurs

toute

;

gros bon sens.

Mais

dominent, ce n'est plus qu'un

sait

disgrâce

En un mot^

poison.

personne qui ne considère un

n'est

des qualités de l'âme,

Si,

la

m'expliquer d'une façon plus

très-riche et tout-puissant.

cela

le savoir,

démonstration vous semble trop philoso-

je vais

la vie^

prospérité, le

;

noblesse, l'ob-

la

;

laideur;

la

l'infamie, la gloire

invoquant ce qu'on appelle 11

y lisez-vous au con-

force, la faiblesse

la

le front,

Silène^ tout est changé.

Si cette

phique,

;

la joie, la tristesse

le

;

mort sur

mort. La beauté cache

l'amitié^ la haine; le

ouvrez

lisez la

()5

ne mériterait-il pas qu'on

coups de pierres

comme un

Soudain tout changerait d'aspect rheure deviendrait un

homme

;

:

la

le

le

frénétique

femme de

jeune

chassât .?

tout a

homme, un


ELOGE DE LA FOLIE

96 vieillard

En

le roi,

;

un Dama

^;

le

dieu,

un pauvre

diable.

détruisant cette erreur, vous bouleversez toute

la

pièce. C'est ce travestissement, c'est ce fard, qui char-

ment

les

yeux des spectateurs. Eh bien

n'est autre chose

!

vie

la

humaine

qu'une comédie, où, sous un masque

d'emprunt, chacun joue son rôle jusqu'à ce que rége

le

renvoie de

même

au

la

scène. Celui-ci

fait

la

pourpre d'un

roi

se

endosse

tout à coup et s'écrie

I.

Sous ce

les hail-

la

comédie

joue pas autrement.

Je suppose qu'un sage descendu du

condition.

qui vient

tel

lons de l'esclave. Oui, tout est travesti, et

humaine ne

cho-

souvent jouer

individu des rôles opposés, et

de paraître sous

le

nom Horace

:

«

et Perse

ciel

Cet être que tout

désignent un

homme

de

apparaisse le

monde

la plus basse


révère

ÉLOGE DE LA FOLIE

Q7

comme un

souverain n'est

comme un

dieu et

pas

même un homme,

par

les

penchants de

parce qu'il se laisse gouverner brute

la

pire espèce, parce qu'il

d'abominables despotes

;

c'est

;

un

esclave de la

obéit volontairement à tant ce

au lieu de pleurer son

fils,

père qu'il vient de perdre, devrait se réjouir, parce que le

défunt

commence

que l'image de

vie n'est

sa race, n'est

la

qu'un bâtard

mort; et

un

de

»

la sorte,

Je suppose

vilain, parce qu'il est

marque de

apostrophe tout

qu'il

franchement ne

un fou furieux

?

le

le

la

monde

prendrait-on pas pour

Si rien n'est plus sot

qu'une sagesse

intempestive, rien n'est plus maladroit qu'un à rebours. C'est agir à rebours

la

cet autre, entiché de

à cent lieues de la vertu, qui est la seule

noblesse.

puisque

à vivre véritablement,

bon sens

que de ne pas

se plier

aux usages reçus; que de ne pas obéir aux circonstances

;

que de méconnaître

cette loi

ou va-t'en; que de vouloir que la

comédie.

Au

la

de

la

table

comédie ne

:

Bois

soit pas

contraire, c'est faire preuve d'un

bon

sens exquis que de ne pas ambitionner plus de sagesse

que n'en comporte volontiers du

même

la

avis

que

le

tromper complaisamment avec folie, dira-t-on.

que

;

que

d'être

genre humain ou de se lui.

Je suis loin de

l'on m'accorde en revanche la

l'homme

nature de

Mais

le nier,

c'est ainsi

c'est

de

la

pourvu que que

comédie humaine. i3

se

joue


ÉLOGE DE LA FOLIE

98

Dieux immortels, le tairais-je,

dois-je le dire

puisque

c'est la

ou

le taire

?

Pourquoi

pure vérité? Peut-être se-

plus convenable, dans une question aussi impor-

rait-il

tante, de faire descendre de l'Hélicon les

Muses que

les

poètes invoquent d'ordinaire pour de simples bagatelles.

vais

Inspirez-moi donc un instant,

démontrer que nul ne peut atteindre

sagesse qu'on

guidé par

nomme

les

:

cette

fameuse

du bonheur, sans

Premièrement,

la folie.

que toutes

l'asile

de Jupiter je

filles

il

est

être

hors de doute

passions sont du ressort de

La

la Folie.

seule différence qui existe entre le sage et le fou, c'est

que sion

l'un est ;

gouverné par

la

raison, et l'autre par la pas-

aussi les stoïciens écartent-ils

passions

comme

du sage toutes

les

autant de maladies. Mais ces passions

ne sont pas seulement des pilotes qui conduisent au port de

la

sagesse ceux qui y marchent; dans

de

la

vertu, ce sont des aiguillons et des éperons

rière

qui excitent à faire

le

bien.

N'en

la

car-

déplaise à Sénèque,

ce stoïcien renforcé qui interdit formellement au sage

toute passion. et forge

En

agissant ainsi,

il

une nouvelle espèce de dieu qui

Pour

n'a existé

parler net,

il

de l'homme une statue de marbre inintelligente

et

nulle part et qui n'existera jamais. fait

supprime l'homme

vide de tout sentiment humain. Qu'ils jouissent donc tant qu'ils voudront de leur sage

;

qu'ils l'aiment sans

crainte d'un rival et qu'ils aillent habiter avec lui

la


ELOGE DE LA FOLIE république de Platon,

la

ÇÇ

région des Idées ou

les jar-

dins de Tantale.

Qui ne et

avec horreur, à l'égal d'un monstre

fuirait

d'un spectre, un

de

homme

sourd à tous

sentiments

les

nature, sans passion aucune, aussi inaccessible à

la

l'amour

que

et à la pitié

marbre de Paros^,

à

le

plus dur rocher ou qu'un

qui rien n'échappe, qui ne se

trompe jamais, qui voit tout avec des yeux de Lyncée, qui mesure tout au cordeau, qui ne pardonne rien, qui n'est content que de

lui seul,

qui seul est riche,

seul raisonnable, seul roi, seul libre, en

un mot, qui

seul est tout, mais à son avis seul, qui ne tient pas à être aimé, qui n'aime personne, qui ose

dieux mêmes, qui condamne qui se

fait

dans

demande,

le

pour son général rait

un

fait

?

parmi

Tel

est le

pour un sage accompli.

lui ?

pour son magistrat, quelle armée

Je dis plus, quelle femme endure-

pareil mari, quel hôte inviterait

vive, quel valet

?

l'on recueillait les suffrages, quelle

si

voudrait de

ville

les

insensé tout ce

moque

vie et qui s'en

la

portrait de l'animal qui passe

Je

comme

narguer

un

pareil

con-

pourrait supporter un maître ainsi

N'aimerait-on pas mieux prendre au hasard les

plus fous

un fou capable de commander ou

d'obéir aux fous, chéri de ses semblables qui

I. Virgile,

Enéide, VI, 471.

^

compo-


ELOGE DE LA FOLIE

100

pour

sent la majorité, complaisant

sa

femme,

bon compagnon,

avec ses amis, charmant convive,

enfin à qui rien d'humain ne fût étranger assez

jovial

^

Mais

?

longtemps que votre sage m'ennuie

;

voilà

passons à

des choses plus agréables.

Supposons que quelqu'un, d'un observatoire,

comme

exposée

est

:

Jupiter

le

fait

les

sa jeunesse, les

incommodités de et,

;

de son vivant, toutes

malheurs qui fondent sur

lui,

cause à l'homme,

déshonneur,

la

tels

honte,

que la

dure

les

mala-

menacent,

les

enfin toute son existence

maux que l'homme

Je ne parle pas des

fiel.

que court

sa vieillesse, la

dies qui l'assiègent, les accidens qui le

mêlée de

de

rudes travaux auxquels est astreinte

mort

nécessité de la

la vie

sa naissance misérable et sor-

dide, les peines de son éducation, les périls

son enfance,

parfois au

combien de maux

dire des poètes, pût voir à

l'homme

yeux du haut

jetant les

la

pauvreté,

torture, les

prison,

le

embûches,

la

la

trahison, les injures, les procès, les fraudes; ce serait

vouloir compter les

hommes

Mais en

i.

il

grains de sable. Par quelles fautes

ont mérité un pareil sort, quel dieu dans

sa colère les a

heureux,

les

condamnés

à naître

ne m'appartient pas de

réfléchissant à tout cela,

Térence,

pour

le

Bourreau de soi-même^

v,

être aussi

le dire

mal-

maintenant.

ne serait-on pas tenté

77.


ELOGE DE LA FOLIE

ICI

d'approuver l'exemple des jeunes Milésiennes% tout déplorable qu'il soit? Or, quels sont principalement

ceux qui, par dégoût de

Ne

sont-ce pas

la vie,

ont attenté à leurs jours

de

les familiers

la

sagesse

?

Sans parler

desDiogène, des Xénocrate, des Caton, des Cassius des Brutus, Chiron préféra

qu'on

lui offrait.

verait

si

tous

les

mort

la

sages

étaient

assurément recourir à un nouveau limon

second Prométhée. Mais moi,

à l'aide

et

l'immortalité

à

Vous voyez maintenant

hommes

?

ce qui arrifaudrait

il

;

d'un

et à l'art

de l'ignorance,

de l'étourderie, de l'oubli des maux, de l'espoir du

bonheur, d'un peu de miel que lupté, je les soulage

ont de ayant

la

filé

à la vie

;

et,

ton, c'est à

I

la

abandonne depuis long-

la

tien-

ils

Tous

ces

forme humaine n'existe

la vie qu'ils

Les jeunes

manie du

les

expressions d'Aristophane,

filles

suicide.

men-

cheveux, sans dents, sans

moi que vous devez de pour

les voir

aimer

telle-

L'un

teint

l'autre cache sa calvitie sous

une

font tout

cheveux blancs,

.

vo-

balbutiant, radotant, édentés, blancs, chauves,

sales, voûtésj ridés, sans

ses

la

Parques

les

tant s'en faut qu'elle leur pèse.

pour les peindre avec

ment

quand,

ont de motifs de vivre, plus

vieux Nestors, chez qui plus,

la vie

leur trame, la vie les ils

répands sur

bien dans leur infortune qu'ils

peine à quitter

temps. Moins nent

si

je

se rajeunir.

de Milet, au rapport d'Aulu-GelIe, furent

saisies

de


ELOGE DE LA FOLIE

I02

perruque

celui-ci se sert

;

de dents qu'il

a peut-être

empruntées à un cochon, celui-là aime éperdument

une jeune

surpasse toutes les folies amoureuses

fille et

homme. Que

d'un jeune pied dans

la

ces

tombe, épousent un jeune tendron sans

dot et qui servira à d'autres,

qu'on s'en

moribonds, qui ont un

fait

la

chose est

si

commune

presque gloire. Mais ce qu'il y a de

plus joli, c'est de voir des vieilles,

si

décrépites et

si

cadavéreuses qu'on les dirait revenues des enfers, répéter sans cesse

ou,

comme

:

Vive la vie

!

être encore

en chaleur,

disent les Grecs, en rut, séduire à prix

d'or un nouveau Phaon, s'enduire constamment

le vi-

sage de fard, ne pas quitter leur miroir, s'épiler parties secrètes, étaler des

mamelles fiasques

les

et fiétries,


ELOGE DE LA FOLIE

o3

Stimuler d'une voix chevrotante l'amour languissant, boire, se mêler aux danses des jeunes billets

doux. Tout

raison

comme

le

monde

archi-folles

;

en

rit

filles,

écrire des

et les considère avec

toujours

est-il qu'elles

sont

contentes d'elles, qu'elles goûtent un bonheur parfait,

que leur existence

moi

elles

ridicule la

est toute

Que

sont heureuses.

examinent

s'il

de miel,

et

que grâce

à

ceux qui trouvent cela

ne vaut pas mieux mener

la vie

plus agréable à l'aide d'une pareille folie, que de

chercher,

comme

D'ailleurs, le

l'on dit,

une poutre pour

se pendre.

déshonneur que l'opinion attache

pareille conduite n'est rien

tent pas ce genre de mal,

n'y font pas attention.

pour mes

ou qui,

Qu'une

s'ils

à

une

fous, qui ne sens'en aperçoivent,

pierre vous

tombe

sur


ÉLOGE DE LA FOLIE

104

ce qui s'appelle

la tête, voilà

un mal

Mais

!

honte,

la

l'infamie, l'opprobre, les injures, ne sont des

qu'autant qu'on n'existe siffle,

Or,

Otez

le

sentiment,

Qu'importe que tout

plus.

le

mal

le

monde vous

pourvu que vous vous applaudissiez vous-même

que

c'est ce

Mais phes.

les sent.

maux

«

je crois

la

?

Folie seule permet de faire.

entendre

les protestations

des philoso-

N'est-ce pas un malheur, disent-ils, d'être gou-

verné par

la

Folie, de vivre dans l'erreur, dans l'illusion,

dans l'ignorance?»

ne vois pas que ce

Eh non!

que vous avez

de

que

et

homme.

Je

un malheur, puisque vous

soit

êtes nés ainsi, la sorte,

c'est être

été élevés

c'est le sort

et

façonnés

commun. Obéir

à sa

nature ne saurait être un malheur, à moins de trouver

que l'homme

soit à plaindre

parce qu'il ne peut pas

comme l'oiseau, ni marcher à quatre comme le reste des animaux, ni porter des voler

comme

le

taureau.

On

pattes

cornes

pourrait dire tout aussi bien

d'un très-beau cheval qu'il est malheureux de ne point connaître

la

grammaire

et

de ne point manger de pâtés,

et,

d'un taureau, qu'il est à plaindre de ne pouvoir

de

la

gymnastique. Or, de

même que

point malheureux pour ignorer

ne est

l'est

la

le

cheval n'est

grammaire, l'homme

pas davantage pour être fou, puisque

conforme à

reviennent à

la

sa nature.

faire

Mais nos

fins

la folie

raisonneurs

charge. « Le savoir, disent-ils, a été


ÉLOGE DE LA FOLIE donné spécialement

à

l'homme pour que

ser par son intelligence ce

Comme

s'il

montrée

si

était

la

présumable que

pour

vigilante

les

I05

l'aider à

nature la

compen-

lui a ôté.

»

nature, qui s'est

moucherons

même

et

les

plantes et les fleurs, se fût endormie pour

l'homme

seul, en l'obligeant de recourir aux sciences

pour

que Theuth %

ce génie

ennemi du genre humain, ima-

gina pour combler ses maux, au bonheur qu'elles nuisent

et

qui sont

même

si

fort bien

l'écriture

sont donc introduites avec ,

elles

le

Les sciences se

^.

les autres

ont eu pour auteurs

les iniquités, c'est-à-dire les

prunté

comme

dans Platon un roi plein de sens à

propos de l'invention de

humaine

utiles

au but en vue du-

quel on prétend qu'elles ont été inventées,

prouve

peu

fléaux de

les

la

vie

pères de toutes

démons, dont

le

nom, em-

d'elles, signifie savants.

Dans

la simplicité

de l'âge d'or, l'homme, dépourvu

de toute espèce de science, vivait sans autre guide que l'instinct

de

la

nature.

maire, alors que

que

l'on parlait

De quoi 1.

de

la

la

Quel besoin avait-on de la gram-

langue

était la

uniquement pour

même pour

se faire

tous et

comprendre

?

eût servi la dialectique, puisque toutes les opi-

Dieu de l'Egypte, qui passe pour l'inventeur des nombres, du calcul, géométrie, de l'astronomie, du jeu d'échecs, du jeu de dés et de

l'écriture.

Thamus,

roi d'Egypte, qui répondit à Theuth que l'invention de ne serait bonne qu'à faire oublier les choses, en empêchant de cultiver la mémoire. Voir Platon, Phèdre. 2.

l'écriture

14


ÉLOGE DE LA FOLIE

I06

nions étaient d'accord

puisque

la

?

Qu'eût-on

chicane était inconnue

?

fait

de

la

rhétorique,

A quoi bon recourir mœurs,

à la jurisprudence en l'absence des mauvaises

qui, on

le sait,

On

sont mères des bonnes lois?

était

trop religieux pour scruter d'un œil impie les mystères

de

la

nature,

la

dimension des

astres, leurs

mouvements,

On

leur influence et les ressorts cachés de l'univers.

regardait

comme un crime qu'un mortel

voulût en savoir

plus que ne comporte sa condition. La folie de sonder ce qui se passe au delà des cieux ne venait pas la

A

pensée.

mesure que disparut

d'or, les mauvais génies dont arts,

j'ai

qui furent d'abord en petit

peu d'adeptes. Ensuite

la

et la frivolité oiseuse des

la

même

à

pureté de l'âge

parlé inventèrent les

nombre

et

comptèrent

superstition des Chaldéens

Grecs multiplièrent à

l'infini

ces véritables tortures de l'intelligence, à telles ensei-

gnes que le

grammaire seule

la

largement pour

faire

supplice de toute la vie. D'ailleurs,

celles qui se

faim,

les

parmi ces sciences,

les

la

folie.

on méprise

Homère,

Iliade, XI, 514.

on

se

les dialecticiens.

médecin vaut beaucoup d'autres

I.

commun,

Les théologiens meurent de

physiciens se morfondent;

astrologues,

plus estimées sont

rapprochent davantage du sens

de

c'est-à-dire

le

suffit

moque

A

lui

des seul

hommes^ Et dans


ELOGE DE LA FOLIE

IC7

cette catégorie, le plus ignorant, le plus téméraire, le

plus étourdi, n'en est que plus en vogue, le

grand monde. La médecine,

telle

même

parmi

qu'on l'exerce gé-

néralement aujourd'hui, n'est qu'une dépendance de flatterie,

de

même que

la

la

rhétorique. Après les médecins

W^

et peut-être

veux rien

au-dessus d'eux sont

dire

gens de

de leur profession, mais tous

sophes s'en moquent c'est

les

comme

Je ne

les

philo-

d'une ânerie. Cependant

au gré de ces ânes que se traitent

et les plus petites affaires.

loi.

les

plus grandes

Leurs domaines s'agrandis-


ÉLOGE DE LA FOLIE

Io8 sent pendant les

que

archives de

la

le

théologien, qui a compulsé toutes

Divinité,

mâchonne des

une guerre assidue aux punaises que

les arts les

chent

le

aux poux.

De même

plus de

la folie, les

hommes

les

plus heureux

commerce avec

la

science

se laisser guider par la nature, laquelle n'est jamais

en défaut, à moins que l'on ne veuille dépasser nes de

la

est

ennemie de

n'a pas profané n'en vaut

vous pas que parmi ceux-là mènent

nature

?

l'artifice, et ce

bor-

que

l'art

que mieux. Tenez, ne voyez-

les différentes

la vie la

à toute éducation et la

les

condition humaine.

La nature

que

fait

plus favorisés sont ceux qui se rappro-

sont ceux qui rompent tout

pour

et

lupins et

espèces d'animaux

plus agréable qui sont rebelles

ne reconnaissent d'autre maître

Quoi de

plus heureux, de plus merveil-


ÉLOGE DE LA FOLIE

IO9

leux que les abeilles? Pourtant elles ne possèdent pas

tous

les sens. L'architecture peut-elle les

construction des édifices

?

Quel philosophe

fondé une pareille république par

raison qu'il a les

la

qu'il vit sous

En

son

Le cheval, au

mêmes

sens que

les

maux de

souvent, pour ne pas être vaincu à

effet,

s'épuise, et sur

pher,

?

partage

toit,

égaler dans la

est

il

un champ de

contraire,

l'homme

mord

la

et

l'humanité. la

course,

il

de triom-

bataille, jaloux

percé de coups et

a jamais

poussière avec

son cavalier. Je ne parle pas du mors qui

le retient,

des éperons qui l'aiguillonnent, de l'écurie où

il

est

emprisonné, des fouets, des bâtons, des brides, du cavalier, enfin il

s'est

de tout cet

de l'esclavage auquel

soumis volontairement, lorsque, à l'exemple des

héros,

il

voulut à tout prix

ennemi. Combien et

attirail

tirer

vengeance de son

mouches

est préférable le sort des

des oiseaux, qui vivent au hasard et n'obéissent qu'à

l'instinct

de

la

nature tant qu'ils échappent aux

ches de l'homme

!

Dès

leur apprend à imiter

qu'ils sont

la

mis en cage

voix humaine,

ils

les créations

rieures

de

la

et

qu'on

perdent sin-

gulièrement de leur beauté naturelle. Tant

que

embû-

il

est vrai

nature sont de tous points supé-

aux travestissements de

l'art

!

Aussi ne saurais-je trop louer ce Pythagore déguisé

en coq, qui, après avoir été tout, philosophe,

femme,

roi, sujet,

homme,

poisson, cheval, grenouille, et

même


ELOGE DE LA FOLIE

IIO

éponge,

que

à ce

jugea qu'il n'y avait pas d'a-

je crois,

nimal plus malheureux que l'homme, par

la

tous les autres animaux se renferment dans

raison que

bornes

les

nature et que l'homme seul veut franchir

de

la

tes

imposées à sa condition. Et encore parmi les hommes

il

préfère de beaucoup les idiots aux savants et aux

puissants. Gryllus n'a-t-il pas été plus sensé

que d'affronter avec la

pelle

Fable,

il

la

D'où

Achille. ficieux,

ne

?

Homère,

les

Il

mortels malheureux qu'il représente

père

le

ap-

et in-

comme

sagesse, l'épithète de gémissant, qu'il ni

pour

vient cela

faisait rien

excès de sagesse, la

de périls

prodigue à Ulysse,

modèle de

sage

le

semble partager cette opinion.

n'emploie jamais

de

lui tant

fréquemment tous

fortunés; le

me

que

mieux grogner dans une étable

Ulysse, lorsqu'il aima

de

les limi-

il

?

Paris, ni

pour Ajax,

ni

pour

C'est qu'Ulysse, rusé et arti-

sans consulter Pallas, et que, par

s'écartait le plus possible des lois

nature.

Ainsi donc

si,

parmi

les

mortels, ceux-là sont le plus

éloignés du bonheur qui se passionnent pourla sagesse, et qui, par

une double

maine dans laquelle dieux immortels guerre à ci

la

et,

ils

folie,

oubliant

la

condition hu-

sont nés, aspirent à

la vie

des

à l'exemple des géants, font la

nature avec les batteries de

la science,

ceux-

sont complètement étrangers au malheur qui, se

rapprochant

le

plus des instincts et de

la stupidité

de


ELOGE DE LA FOLIE

I

I

I

brute, n'entreprennent rien qui soit au-dessus de

la

rhomme. Je par

les

vais essayer

enthymèmes des

de vous

stoïciens,

le

démontrer, non

mais par un exemple

frappant.

Au nom heureux que

des dieux immortels, est-il rien de plus cette espèce

d'hommes qu'on

traite ordi-

nairement de fous, d'insensés, de

sots, d'imbéciles,

mon

avis? Cette asser-

plus beaux des surnoms, à

les

tion, au premier aspect, paraîtra peut-être folle et ab-

surde

;

elle est

pourtant rigoureusement vraie. D'abord

sont exempts de

ils

de

la crainte

la

mort, laquelle, par

Jupiter, n'est pas un léger tourment. Leur conscience n'est point agitée par les remords. Les contes

nants ne

les effrayent

pas;

ils

maux

la

qui les menacent, ni enflés par

la

perspective du bonheur.

En un mot,

proie aux mille soucis dont

connaissent ni la jalousie, ni

dité

de

la

la

n'ont pas peur des spec-

ne sont ni troublés par

tres ni des loups-garous. Ils

crainte des

honte, ni

ils

ils

la vie est

la crainte, ni

l'amour. Enfin,

brute,

de reve-

s'ils

ne sont pas en semée.

Ils

ne

l'ambition, ni

arrivent à la stupi-

sont impeccables, au dire des théo-

logiens.

O sage archi-fou, récapitule maintenant tous les soucis

qui te torturent jour et nuit, réunis en un

tous

les

enfin à

monceau

inconvénients de ta vie, et tu comprendras

combien de maux

j'ai

dérobé mes fous. En


I

ELOGE DE LA FOLIE

12

outre, non-seulement

chanter et

d'eux si les

rire,

le plaisir,

ils

ne font que

mais encore

répandent partout autour

ils

l'amusement,

se réjouir, badiner,

la gaieté et la joie,

dieux, dans leur bonté, les avaient

quement pour égayer Aussi, tandis que les les autres

la tristesse

de

les

fait naître

vie

la

uni-

humaine.

hommes sont animés les uns envers

de dispositions diverses, tout

tinctement

comme

considère

comme

le

monde

indis-

des amis, les recher-

che, les régale, les caresse, les aide au besoin, et leur

pardonne tout ce cherche

même

si

se

peu

qu'ils disent et tout ce qu'ils font.

à leur nuire

gardent de leur

faire

naturel de leur innocuité.

sous la

la

que

En

sauvegarde des dieux

mienne; tout

le

monde

a

les

animaux sauvages

du mal par un

effet, ils et

On

instinct

sont réellement

particulièrement sous

donc raison de

les

res-

pecter.

Les plus grands rois

les affectionnent

tellement qu'il

y en a plusieurs qui ne sauraient ni se mettre

à table.


.

ÉLOGE DE LA FOLIE ni faire

un

Il3

une heure de

pas, ni passer

suite sans eux.

mettent leurs bouffons bien au-dessus de ces philo-

Ils

sophes austères qu'ils protègent quelquefois par vanité.

La cause de

cette préférence est facile à

comprendre

Ces sages ne savent

n'a rien d'étonnant.

et

aux

tenir

princes qu'un langage triste; fiers de leur savoir, sou-

vent

ils

ne craignent pas de blesser

par de mordantes la

seule chose

n'importe où

marquez que

vérités ^;

que :

princes recherchent à tout prix,

Re-

possèdent une qualité qui n'est

les fous

Or

:

sont les seuls qui soient francs

ils

qu'y

Bien que, dans Platon rité est

tandis que les fous procurent

jeux, gaieté^ rires, amusements.

point à dédaigner et véridiques.

les

oreilles délicates

les

a-t-il ^,

de plus beau que

la vérité

Alcibiade prétende que

la

l'apanage du vin et de l'enfance, c'est à

?

vé-

moi

qu'en revienttoutle mérite, suivantle témoignage d'Euripide, qui a dit de

des folies-

dans

.

Le fou

moi

ce

mot fameux

reflète sur

ses paroles tout ce qu'il a

au contraire,

a

qui

:

le

déclare

deux langues,

son visage dans

le

c'est

le

3

fou débite

et

manifeste

cœur. Le sage,

encore Euripide

Il

don de

a le

noir en blanc, de souffler avec

1. Perse, Satires, I, v.

2. Le

le

l'une est l'organe de la vérité, l'autre

s'exprime suivant les circonstances.

changer

:

la

107.

Banquet.

Les Bacchantes.

î5

même


ELOGE DE LA FOLIE

114

bouche son

le

froid

langage

et

chaud, et de déguiser dans

le

plus

ses

sentiments.

vifs

princes, avec tout leur bonheur,

me

Certes,

paraissent extrê-

mement malheureux de ne pouvoir entendre

Mais, dira-t-on,

de

la vérité, et s'ils

la vérité

des flatteurs au lieu d'amis.

et d'être obligés d'avoir «

les

les oreilles

des princes ont horreur

fuient les sages, c'est dans la crainte

d'en rencontrer un qui soit assez libre pour oser leur dire des choses plus vraies qu'agréables.

conviens,

les rois

n'aiment pas

la vérité.

»

Eh

Oui,

j'en

bien, chose

surprenante, l'exemple de mes fous prouve qu'ils accueillent avec joie

non-seulement

des injures directes. Tel

mot

la vérité,

qui, dans la

mais

même

bouche d'un

sage, serait puni de mort, étant proféré par un fou cause un plaisir ineffable.

de plaire

si

un don que

l'on n'y les

En

effet, la vérité a le

mérite

mêle rien d'offensant, mais

c'est

dieux n'ont accordé qu'aux fous. Voilà


ÉLOGE DE LA FOLIE

Il5

pourquoi cette espèce d'hommes inspire un aux femmes, naturellement amies du

attrait

de

la frivolité.

même

Avec

elles,

si

grand

plaisir et

quoi qu'ils fassent, fût-ce

des choses très-sérieuses, elles les considèrent

comme une

plaisanterie et

génieux, surtout

un jeu, tant ce sexe

est in-

à pallier ses fautes.

Pour en revenir au bonheur des

fous,

après avoir

passé leur vie au milieu des plaisirs, sans craindre ni

mort,

sentir la

pour y ves.

ils

divertir par leurs ébats les

Eh

bien, maintenant prenons

que vous voudrez

Quel

vont tout droit aux champs Élysées

est le

C'est un

et

âmes pieuses

l'homme

comparons son

plus sage

sort à celui

modèle de sagesse que vous

homme

le

lui

et oisi-

du fou.

opposerez?

qui a usé toute son enfance et sa jeu-

nesse dans l'étude des sciences, qui a perdu ses plus belles les le

années dans

les veilles,

dans

les soucis,

dans

sueurs, qui pendant toute sa vie n'a pas goûté

moindre

triste,

plaisir;

sombre, sévère

toujours parcimonieux, et

pauvre,

dur pour lui-même, odieux

et

insupportable aux autres, pâle, sec, valétudinaire, chassieux, accablé de vieillesse et d'infirmités avant l'âge, et quittant la vie

avant l'heure, bien que la mort im-

porte peu à qui n'a jamais vécu. Voilà

le

beau portrait

du sage.

Mais j'entends coasser de nouveau Portique.

« Il

les

grenouilles

du

n'y a pas de plus grand malheur, disent-


ELOGE DE LA FOLIE

IIO elles,

que

démence.

la

Or

démence, ou, pour mieux Car qu'est-ce que son?

))

la

insigne touche à

la folie

démence même.

dire, est la

démence sinon

la

l'absence delà rai-

Elles sont dans l'erreur la plus complète.

Eh

bien, avec l'aide des Muses, réduisons'encore ce syllo-

gisme à néant. Leur raisonnement, cieux. Mais, de même

Vénus d'une

je l'avoue, est artifi-

que dans Platon Socrate ^

fait

deux

deux Amours d'un

seule en la divisant, et

seul en le partageant, nos dialecticiens devaient distin-

guer

la

démence de

lussent

eux-mêmes

mence

n'est pas

n'eût pas dit

démence, pour peu

pour

cela nuisible. le

qu'ils

vou-

effet, toute

dé-

Autrement, Horace

jouet d'un aimable délire?^ Pla-

ton^ n'eût pas compté

transports des poètes, des

les

devins et des amants parmi la

En

paraître sensés.

Suis-je

:

la

les

plus grands bonheurs de

vie; la sibylle n'eût pas qualifié de folle l'entreprise

d'Enée^. est

Il

vomie par

donc deux

a

y

les enfers,

sortes de

chaque

fois

démence. L'une

que

les

Furies ven-

geresses lancent leurs serpents pour allumer dans le

cœur des mortels

l'ardeur de la guerre, la soif insatia-

ble de l'or, de honteuses et criminelles amours, le parricide, l'inceste, le sacrilège et autres horreurs,

enfoncer dans

1

.

les

Le Banquet.

5-6.

2. Odes, 111, 4, V. 3.

consciences coupables

Phèdre.

4. Enéide, VI, v.

i

3

5.

ou pour

le terrible ai-


ELOGE DE LA FOLIE

HJ

guillon du remords. L'autre démence, qui

rément de moi, bien différente de

la

émane

assu-

première, est

le

plus grand bien que l'on puisse souhaiter. Elle se produit chaque fois qu'une douce illusion délivre l'âme des

soucis cuisants et

la

plonge dans un océan de

délices.

Cette illusion, Cicéron, dans ses Lettres à Atticus, l'implore

comme une

grande faveur des dieux,

maux

voir oublier les l'esprit

qui l'accablent.

afin

Il

de pou-

n'avait pas

de travers, cet habitant d'Argos tellement fou de ne plus pouvoir passer des journées

qu'il regrettait

entières au théâtre tout seul, riant, applaudissant, trans-

porté de joie, parce qu'il croyait voir jouer

du monde, quoiqu'on ne jouât

belles pièces

tout.

Au

les

plus

du

rien

reste, pratiquant bien tous les devoirs de la

vie, agréable à ses amis, complaisant

dulgent pour

ses esclaves, et

une bouteille décachetée

pour sa femme ^

in-

n entrant pas en fureur pour

Sa famille étant parvenue à

^ .

le

guérir à force de remèdes et l'ayant remis en possession

de lui-même,

il

s'en plaignit en ces termes

vous m'avez tué, mes amis. guéri en m'ôtant la plus

douce

le

Par Pollux,

Non, vous ne m'avez pas

bonheur,

illusion-.

:

en m'arrachant de force

Il avait

bien raison. Ceux-là

seuls étaient dans l'erreur et avaient plus besoin lui

1.

que

d'ellébore qui imaginèrent de chasser par des dro-

Horace, Épi très,

2. Ibid,, V.

I

II,

39-1 4

I

.

2, v

i

34-1

3

5.


ÉLOGE DE LA FOLIE

Il8 gues,

comme un

mal, une

Remarquez que

si

heureuse

Ainsi, qu'un

si

ne prétends pas qu'il

je

de démence toute aberration de

fier

et

homme

qui a

l'esprit

douce

folie.

faille

quali-

ou des

un âne

berlue prenne

la

sens.

pour un mulet, qu'un autre admire de mauvais vers

comme un

chef-d'œuvre, on ne dira pas pour cela

Mais

qu'ils sont fous.

si

à l'erreur

des sens se joint celle

du jugement, on peut affirmer qu'il y a démence

;

comme

par exemple celui qui, lorsqu'un âne se met à braire, croirait entendre

une merveilleuse symphonie, ou

cet

autre qui, pauvre et de basse condition, s'imaginerait être Crésus, roi de Lydie.

démence, comme

cela

Mais quand

arrive

cette espèce

de

souvent, tourne à

la

gaieté, elle divertit fort ceux qui en sont atteints et ceux

qui, sans être fous au

Cette variété de

même

la folie est

qu'on ne pense. Le fou et ils se servent tous

rare

qui

se

beaucoup plus commune

moque

à

son tour du fou,

deux d'amusement.

de voir un fou achevé

l'est

degré, en sont témoins.

rire

aux

éclats

Il

n'est pas

d'un autre

moins.

Croyez-en

la

Folie qui vous parle, plus

on

est fou,

plus on est heureux, pourvu que l'on s'en tienne au

genre de démence qui relève de moi. Et est

si

vaste

que parmi tous

puisse en trouver

un

les

mon domaine

mortels je doute qu'on

seul qui soit sage à toute heure et

qui ne soit pas possédé d'un certain genre de folie.


ÉLOGE DE LA FOI Voici toute

prenne une

lE

différence qui existe

la

citrouille

d'insensé, parce

I

qu'un

:

pour une femme, on

amants jure qu'elle

est

femme

homme

le traitera

que peu de gens commettent

reur; mais qu'un mari dont la

I9

cette er-

de nombreux

a

au-dessus de Pénélope et qu'il

s'enorgueillisse de sa chimérique félicité, personne ne dira qu'il est fou, parce

qu'on voit tous

les

jours des

maris en faire autant. Il

la

faut ranger dans cette catégorie

ceux qui mettent

chasse au-dessus de tout, et qui ne connaissent pas de

plus grande jouissance d'esprit que d'entendre l'horrible son

du cor

même

que

chiens

ils

quand

il

et les

aboiements des chiens. Je crois

lorsqu'ils sentent les

trouvent que

c'est

de dépecer

s'agit

î

Dépecer

du manant;

et les béliers, c'est l'affaire

qu'au noble de démembrer

du baume. Quel bonheur

bète

la

excréments de leurs

la

il

les

taureaux

n'appartient

bête fauve. Celui-ci, tête

nue, à genoux, armé du coutelas destiné à cet

office

ne conviendrait pas), découpe religieu-

(car tout autre

sement certains membres de l'animal, avec certains gestes et

dans un certain ordre. La foule qui l'entoure

admire avec recueillement,

comme une

chose toute

nouvelle, un spectacle qu'elle a vu plus de mille

Celui qui a eu bête s'en

fait

le

un

fois.

bonheur de goûter un morceau de titre

de noblesse.

A

après les bêtes fauves et d'en manger,

la

force de courir ils finissent

par


^=:


ELOGE DE LA FOLIE

121

ressembler aux bêtes et n'en croient pas moins qu'ils

mènent une

vie de rois.

ceux qui, dévorés de

faut mettre à côté d'eux

Il

rage insatiable de bâtir, changent aujourd'hui

en carré fin ni

demain

et

le carré

en rond.

la

rond

le

Ils bâtissent

sans

mesure, jusqu'à ce que, complètement ruinés,

il

ne leur reste plus ni où loger, ni de quoi manger.

N'importe,

ils

ont toujours goûté pendant quelques

années un bonheur parfait.

Tout

près d'eux figurent, à

mon

sens, les gens qui,

par des moyens inconnus et mystérieux, veulent changer

la

mer de ils

nature des choses et cherchent par terre et par

quintessence

la

^ Enivrés d'un doux

ne reculent jamais ni devant

dépense.

Ils

la

espoir,

fatigue ni devant la

imaginent toujours quelque merveilleuse

découverte qui

aimer

les repaît d'illusion et leur fait

leur chimère jusqu'à ce que, à

bout de ressources,

ne leur reste pas de quoi construire un fourneau.

il

Ils

continuent néanmoins à se bercer de beaux rêves et

poussent tant qu'ils peuvent félicité.

Lorsqu'ils ont perdu toute espérance,

consolent largement en songeant à cette devise les

même

les autres vers la

grandes choses^

1. Les alchimistes

portant dans

la

il

suffît

nommaient

d'avoir voulu^. Alors

ainsi toute

ils

:

se

Dans ils

ac-

substance jouant un rôle im-

transmutation des métaux.

2. Properce, II, lo, v. 6.

i6


ELOGEDELAFOLIE

122 cusent

brièveté de la vie, qui ne leur permet pas

la

d'accomplir une œuvre aussi vaste.

Je ne

sais

trop

si

admettre

je dois

joueurs dans

les

notre collège. Est-il pourtant un spectacle plus sot et

plus ridicule que de voir une foule de gens tellement

passionnés qu'au seul bruit des dés leur et

bondit

qu'ils

?

que

le

Malée%

cap

du

jeu, bien plus redou-

et qu'ils

dent tous leurs créanciers plutôt que crainte de passer

I.

lors-

ont perdu tout ce qu'ils possédaient en brisant

se sont retirés à

grand'peine du naufrage complètement nus,

la

tressaille

Toujours alléchés par l'appât du gain,

leur vaisseau contre l'écueil table

cœur

Promontoire de

cinquante mille pas, vents contraires.

la

et

le

Laconie, qui forme dans la

la

frau-

gagnant, dans

pour des gens peu

qui rend

ils

délicats.

Ne

mer une pointe de

navigation très-dangereuse à cause des


ÉLOGE DE LA FOLIE

123

voit-on pas des vieillards presque aveugles jouer avec

Et lorsque enfin

des besicles

?

a paralysé

leurs

doigts^ ,

chargé de jeter pour eux

Tout

cela serait fort joli

la

goutte, bien méritée,

louent un

ils

dés dans

les

si, le

la

remplaçant

tour de bois.

plus souvent, ce jeu ne

dégénérait en rage et ne concernait

les

Furies plutôt

que moi.

Mais en la

même

voici d'autres qui assurément sont bien de

farine

que nous. Je veux parler de ceux qui

se plaisent soit à entendre, soit à raconter des miracles et des

mensonges monstrueux.

d'écouter

les fables les

Ils

ne se lassent point

plus étranges sur les spectres,

sur les revenants, sur les esprits, sur les enfers, sur

chose

mille autres

merveilles de ce genre.

s'éloigne de

la vérité,

leurs oreilles

en sont délicieusement chatouillées. Ces

plus

ils

Plus

y ajoutent

foi et plus

contes ne contribuent pas seulement à tuer

d'une façon fort agréable,

de gain, surtout pour Il

ils

la

le

temps

sont encore une source

les prêtres et les prédicateurs.

faut ranger dans cette catégorie ceux qui nour-

rissent la folle

mais douce conviction qu'en apercevant

par hasard saint Christophe sculpté ou peint en Po-

lyphème, invoquant

I.

ils

ne mourront pas dans

la statue

Horace, Satires,

II,

la

journée; qu'en

de sainte Barbe dans

7, v.

i5-i6.

les

termes


ELOGE DE LA FOLIE

124

•^^

prescrits,

ils

reviendront d'un combat sains et saufs

;

qu'en visitant saint Érasme à de certains jours, avec

de certains petits cierges sons,

ils

et

de certaines petites orai-

deviendront bientôt riches.

ont un second Hippolyte,

un Hercule.

Ils

ils

ont

fait

De même

qu'ils

de saint Georges

adorent presque son cheval, très-dé-

votement paré d'un caparaçon garni de boules d'or, ils

et

cherchent de temps en temps à gagner ses bonnes

grâces par de petits présents. Jurer par son casque d'airain est

Que

un serment de

dirai -je

roi.

de ceux qui

se bercent

agréablement


ÉLOGE DE LA FOLIE et qui

de pardons imaginaires %

une clepsydre se

tromper

de

bien

mesurent

comme

avec

durée du purgatoire, calculant sans

la

et avec

années,

cles, les

125

une précision mathématique mois,

les

ceux qui

,

se

les

les siè-

jours et les heures

?

Ou

fondant sur des signes ma-

giques et des oraisons qu'un pieux imposteur a imaginées pour rire ou en vue du gain, se promettent

bonne chère, santé

tout, richesses, honneurs, plaisirs,

toujours florissante, longue vie, verte vieillesse, et en-

une place au

fin

ciel à

côté du Christ

?

Encore

cette

place, ne la souhaitent-ils que le plus tard possible c'est-à-dire que, sirs d'ici-bas,

abandonnés, lestes.

quand, à leur grand regret,

auxquels ils

ils

se

cramponnent,

;

les plai-

auront

les

leur feront succéder les voluptés cé-

Ainsi voilà un marchand, un soldat, un juge,

qui, en jetant une petite pièce de

monnaie

tant de rapines, croit purifier d'un seul souillures de sa vie, qui s'imagine

prise sur

coup toutes

les

que tant de parjures,

tant de débauches, tant d'ivresses, tant de disputes, tant de meurtres, tant d'impostures, tant de perfidies, tant de trahisons, seront rachetés et si

I .

par un

traité,

bien rachetés qu'il sera libre de recommencer de

nouveau

me

comme

la série

de

ses crimes.

Quoi de

plus fou, je

trompe, quoi de plus heureux que ces gens qui, en

Les indulgences.


ELOGE DE LA FOLIE

126 récitant

chaque jour sept versets du psautier,

mettent plus que

la félicité

suprême

magiques furent indiqués, dit-on,

?

Or

à saint

se

pro-

ces versets

Bernard par

l'^irô-r'

un démon, goguenard assurément, mais plus étourdi que malin, car

le

Et de pareilles

folies,

pauvre diable qui

me

fut pris

dans ses

filets'.

font presque rougir moi-

La légende rapporte que le démon, rencontrant saint Bernard, se les Psaumes de David sept versets qui conduiraient infailliblement au ciel quiconque les réciterait chaque jour, Saint Bernard pressa le démon de les lui indiquer. Celui-ci refusa. « Qii'à cela ne tienne, répliqua le saint, je réciterai tous les jours d'un bout à l'autre le psautier dans lequel tes sept versets sont nécessairement compris. •» Le démon effrayé d'avoir provoqué une telle surabondance de prières, aima mieux I.

vanta de connaître dans

,

indiquer

les sept versets.


ÉLOGE DE LA FOLIE même,

I27

sont approuvées non-seulement du public, mais

de ceux qui enseignent

la religion.

A cela se rattache

l'usage

est

chaque pays de

s'ar-

roger son saint particulier. Chaque saint a ses attributions propres et son culte spécial. L'un guérit le

de dents, l'autre délivre

femmes en couche

les

restitue les objets volés, celui-là vient

naufragés, cet autre protège le bétail car à

il

serait trop

;

;

mal

celui-ci

au secours des

et ainsi

long de tout énumérer.

Il

du

reste,

y en a qui

eux seuls jouissent de plusieurs prérogatives, no-

tamment des

Vierge, mère de Dieu, à qui

la

hommes rend

concerne tous

les

Folie

la

murs

?

la folie

gesse

L'un

?

et jusqu'à la

ou pour

s'est

ses blessures

;

à ces saints, sinon ce qui

Parmi tant d'ex-voto qui tapissent

en voyez-vous un seul qui son de

commun

presque plus d'honneurs qu'à son

Or que demande-t-on

fils.

le

voûte de certains temples, ait été offert

pour

la

guéri-

l'acquisition d'un grain de sa-

sauvé à

la

nage, l'autre a survécu à

celui-ci s'est enfui

du champ de

bataille

avec autant de bonheur que de courage, pendant que les autres

est

combattaient; celui-là, pendu à

tombé par

qu'il

la

la

potence,

grâce d'un saint, ami des voleurs, afin

continue de soulager ceux que leurs richesses

barrassent.

Cet autre

a brisé les portes

cet autre s'est guéri de sa fièvre,

em-

de sa prison;

au désappointement

de son médecin. Cet autre, ayant avalé un poison,

l'a


ÉLOGE DE LA FOLIE

128

rendu par

bas, ce qui

le

purgé au

l'a

lieu

de

le tuer,

au grand mécontentement de sa femme, qui a perdu

son argent. Celui-ci, dont

sa peine et

ramené

versé, a

les

chevaux sains

et saufs à l'écurie

;

décombres

;

celui-là a été retiré vivant de dessous des

un mari,

cet autre, surpris par

s'est

ne rend grâces d'être corrigé de

voiture a

la

la folie. Il

un bien grand charme dans l'absence de puisque

les

mortels font des

de tout plutôt que de

Mais

à quoi

superstitions

?

un

esquivé. Pas

vœux pour

y a donc la

raison,

être préservés

la folie.

bon m'aventurer

sur

cet

océan des

Eussé-je cent langues, cent bouches ne pourrais débrouiller toutes

une voix d'airain,

je

variétés de fous, ni

énumérer tous

les

noms de

et les

la folie

%

tant le christianisme fourmille de ces extravagances.

Les prêtres eux-mêmes

les

admettent et

nent volontiers, n'ignorant pas tout retirent.

Au

proclame ces vérités

mauvaise

fin

si

si

:

tu vis sagement.

tu joins à ta pièce de

«

si

tu

monnaie

la

haine de tes

des prières,

changes entièrement de conduite.

saint te protégera

I. Virgile,

en

Tu ne feras pas une Tu rachèteras tes pé-

fautes, puis des larmes, des veilles,

jeûnes, et

le profit qu'ils

milieu de tout cela, qu'un sage importun

se lève et

chés

les entretien-

si

Enéide, \l,v.

tu imites sa vie. »

625-627.

Qu'un

des

Ce

sage, je


ELOGE DE LA FOLIE le

129

répète, vienne à énoncer ces vérités dures et d'autres

de ce genre, voyez quel trouble succéderait soudain au bonheur des mortels

!

Classons dans cette catégorie ceux qui, de leur vivant, règlent minutieusement

nombre des

railles, fixant le

pompe de

la

cierges, des

deuil, des chantres et des pleureurs,

de ce spectacle devait

morts eussent terrement.

On

à

rejaillir

rougir de

la

manteaux de

comme

si

l'effet

jusqu'à eux, et que les simplicité de leur en-

dirait, à les voir,

ment nommés qui

leurs funé-

travaillent à

des édiles nouvelle-

donner des jeux ou

des festins.

Quoique

je

me

hâte, je ne puis cependant passer

sous silence ces gens qui, aussi

vils

que

le

dernier des

goujats, s'enorgueillissent d'un vain titre de noblesse.

17


ÉLOGE DE LA FOLIE

l3o

Celui-ci rapporte son origine à Enée, celui-là à Brutus, cet autre à Arthur. Ils étalent partout les

leurs ancêtres, sculptées

ou peintes.

bisaïeux et leurs trisaïeux,

ils

Ils

comptent

leurs

citent leurs antiques sur-

noms, bien qu'eux-mêmes ressemblent muettes et qu'ils soient plus nuls que exposent. Néanmoins, grâce à jouissent d'un

images de

la

bonheur complet.

à des statues

les portraits qu'ils

douce Philautie, Il

ne

ils

manque pas

d'autres fous qui admirent ces sortes de brutes à l'égal

des dieux.

Mais pourquoi me borner

comme

si

d'hommes ci,

à

un exemple ou deux,

Philautie n^excellait pas à rendre

une foule

sans distinction parfaitement heureux! Celui-

plus laid qu'un singe, se trouve aussi beau

que


ÉLOGE DE LA FOLIE Nirée

dès qu'il sait tracer trois

celui-là,

;

compas,

se croit

Vâne devant

un Euclide

la lyre, et

dont

chant du coq amoureux qui à

l3l lignes au

cet autre, qui est

;

la

comme

voix est aussi aigre que

mord

sa poule

se

^,

le

compare

Hermogène^.

Un

autre genre

gens qui

comme

de folie,

se font gloire

s'il

du mérite de

leur était personnel.

de certaines

celui

c'est

leurs serviteurs

Témoin

ce richard

doublement heureux dont parle Sénèque, qui, pour conter une historiette, avait sous

la

main des esclaves

qui lui soufflaient les mots, et qui n'aurait pas refusé

de combattre au pugilat, bien qu'il eût à peine un souffle

de vie, sous

le

prétexte qu'il avait chez lui une

foule d'esclaves extrêmement robustes.

Quant

à

ceux qui cultivent

les arts,

est

il

inutile

d'en parler. L'amour de soi est tellement inné en eux

qu'on

verrait

les

plutôt renoncer à leur patrimoine

qu'à leur talent; surtout les ils

orateurs et les poètes

les ;

comédiens,

moins

ils

sont contents d'eux-mêmes, plus

se rengorgent.

car plus

Et

une chose

mirateurs

;

ils

2.

chanteurs,

ont de talent, plus ils

se

pavanent

et

trouvent chaussure à leur pied,

est inepte, plus elle rencontre d'ad-

ce qui est mauvais plaît toujours, par

la

hommes, comme

je

raison que la majeure partie des

i.

les

Juvénal,

III, v. 90-91. Chanteur célèbre dont Horace

fait

souvent mention.


ÉLOGE DE LA FOLIE

l32 l'ai dit,

sont

les

obéissent à

la

Folie.

Donc,

les

si

plus inhabiles

plus satisfaits d'eux-mêmes et les plus admirés,

quelle sottise de préférer le vrai savoir, qui d'abord

coûte tant, qui ensuite rend ennuyeux et timide, et qui enfin rencontre

si

peu d'appréciateurs

Je remarque que

la

nature, qui

!

fait

naître

chaque

individu avec l'amour de soi, en a inoculé à chaque

nation et pour ainsi dire à chaque

mune. Ainsi la

chère;

les

Anglais revendiquent particulièrement

les

palme de

beauté, de

la

une dose com-

ville

la

musique

et

bonne

la

Ecossais sont fiers de leur noblesse, de leur

parenté royale et de leur subtilité dans les Français s'attribuent l'urbanité

rogent presque exclusivement théologique

les Italiens se

;

et l'éloquence

;

à ce titre,

;

dialectique

la

les

;

Parisiens s'ar-

gloire de la science

la

réservent les belles-lettres ils

se flattent tous d'être le

seul peuple qui ne soit pas barbare.

féUcité les

de

Romains occupent

le

Dans

ce genre de

premier rang

vent encore délicieusement à leur ancienne

;

ils

rê-

Rome. Les

Vénitiens sont entichés de leur noblesse. Les Grecs se considèrent des

titres

comme

les

pères des arts, et se glorifient

de gloire des héros fameux de l'antiquité.

Les Turcs, ce

vil

ramas de barbares,

séder la meilleure religion, et se tiens, qu'ils traitent

amusant,

c'est

que

se

moquent des chré-

de superstitieux.

les Juifs

piquent de pos-

Ce

qui est plus

aujourd'hui encore atten-


ELOGE DE LA FOLIE

33

dent fidèlement leur Messie, et qu'à l'heure qu'il est ils

se

cramponnent

décernent

la

à leur

Moïse. Les Espagnols

gloire militaire

;

les

se

Allemands s'enor-

gueillissent de leur haute taille et de leur savoir dans la

magie.

Sans

aller plus loin,

vous voyez, j'imagine, combien

de bonheur Philautie procure à tous

les

hommes

indi-


ÉLOGE DE LA FOLIE

l34

viduellement et en masse. La Flatterie, sa sœur, ;

car l'amour de soi consiste à se

soi-même,

et la flatterie à caresser les autres.

ressemble presque caresser

lui

Cependant aujourd'hui

la flatterie est

décriée, mais par

des gens qui s'attachent plus aux mots qu'aux choses. Ils

prétendent que

démontré tout

le

même

contraire.

chien, et en

le

bonne

L'exemple

la flatterie.

que

la

incompatible avec

foi est

des animaux leur aurait

Qu'y

même temps

a-t-il

de plus flatteur

de plus fidèle

?

Quoi

de plus caressant que l'écureuil, et de plus ami de

l'homme?

A

moins d'admettre que

le

lion cruel, le

tigre féroce et le léopard furieux sont plus utiles à la

vie des

hommes. J'avoue

qu'il

mement dangereuse, dont

y a une

certains esprits perfides et

moqueurs s^arment pour perdre celle qui m'est

dide

;

elle

est

et

malheureux. Mais

beaucoup plus voisine de opposée

et

que

chagrine dont parle Horace

âmes abattues, console

la tristesse,

réveille l'engourdissement, la

les

propre émane d'un cœur bon

cette rudesse qui lui est

sauvage

flatterie extrê-

soulage

^

can-

vertu que

cette

humeur

Elle relève les

stimule la

la

et

la

langueur,

maladie, désarme

colère, fait naître et entretient l'amitié, inspire à l'en-

fance le goût de l'étude, déride la vieillesse,

donne des

conseils et des leçons aux princes, sans les off"enser, sous

i.

Épitres,

I,

i8, v. 6.


ÉLOGE DE LA FOLIE le

masque de

la

louange.

En somme,

l35

rend l'homme

elle

lui-même,

plus agréable et plus cher à

ce qui est le

point principal du bonheur. Est-il rien de plus com-

que deux mulets qui

plaisant

J'ajoute que la flatterie joue tant vantée,

un

un plus grand dans

grand encore dans

charme

se grattent

la

mutuellement

rôle dans l'éloquence la

médecine, un plus

poésie; enfin qu'elle constitue

c'est

de l'homme réside dans

les

choses

de l'opinion. Les choses humaines sont

si

il

;

l'être.

bonheur

le

mêmes

Non,

»

un bien plus grand malheur de ne pas

C'est une erreur grossière de croire que

est

le

et l'agrément des relations sociales.

C'est un malheur, dit-on, d'être trompé.

«

?

dépend

variées qu'il

impossible de rien savoir d'une manière certaine,

comme

l'ont fort bien dit

mes Académiciens,

orgueilleux des philosophes. Et

si

les

moins

Ton parvient

à sa-

voir quelque chose, c'est souvent aux dépens du bon-

heur de le

la vie.

mensonge

L'esprit de

l'homme

a cent fois plus

est ainsi fait

de prise sur

lui

que

que

la


ÉLOGE DE LA FOLIE

l36

vous en voulez une preuve convaincante,

Si

vérité.

moment du sermon.

entrez dans un temple au il

de choses sérieuses, on dort, on

mais que

prêcheur),

conte de

comme

me

femme, tout

vieille

un

saint

on s'ennuie

bâille,

trompe,

;

je voulais dire le

souvent, entame un

arrive

cela

monde

le

De même,

bouche béante.

attentif,

existe

crieur (je

le

S'agit-

un peu fabuleux

et

si

éveillé,

est

par hasard

poétique,

il

comme

par exemple saint Georges, saint Christophe ou sainte

Barbe, vous

les

d'hommages que

verrez recueillir plus

saint Pierre, saint Paul

ou

même

le

Christ.

Mais

ces

choses-là ne nous regardent pas.

La possession de ce bonheur ne coûte absolument rien, tandis la

que

les

moindres connaissances,

comme

grammaire, s'acquièrent souvent au prix de mille

efforts.

L'opinion se forme très-aisément,

cela, elle contribue tout aussi bien et

et,

malgré

mieux encore au

bonheur. Par exemple, celui-ci mange de

la

marée

pourrie dont un autre ne pourrait supporter l'odeur, et

y trouve un goût d'ambroisie

cela l'empêche-t-il d'être traire,

à qui

heureux

?

vous

le

demande,

Celui-là, au con-

un esturgeon donne des nausées,

régalerait- il? Cette

pendant son mari

Vénus;

je

;

femme

croit posséder

n'est-ce pas la

parfaitement belle

est laide à faire

?

Cet

même

homme

en

elle la

chose qui a

si

s^en

peur; cerivale

de

elle était

un méchant tableau.


o

ELOGE DE LA FOLIE

ID7

barbouillé de rouge et de jaune, qu'il contemple avec

admiration, convaincu que c'est une peinture d'Apelles

ou de Zeuxis paye

;

n'est-il pas plus

fort cher les

œuvres de ces

être les regarde avec

qu'un de

mon nom^

moins de qui

pierreries fausses, et, ter,

il

lui

artistes et

plaisir

cadeau

fit

comme

il

?

qui peut-

Je connais quel-

à sa jeune

épouse de

savait très-bien

en con-

persuada qu'elles étaient non-seulement

mais d'un prix inestimable. Je

que

heureux que celui qui

cela faisait à cette jeune

le

fines,

demande, qu'est-ce

femme, qui n'en

repaissait

pas moins agréablement ses yeux et son esprit de

vue de ce verre,

comme un

I. Il est le

nom

se

et qui serrait

rare trésor

?

De

soigneusement ces riens

son côté,

probable qu'Érasme a voulu désigner

rapproche de celui de

la

la

le

ici

mari

évitait la

Thomas Morus, dont

Folie en grec.

i8


ÉLOGE DE LA FOLIE

l38

dépense

de l'erreur de

et profitait

reconnaissante que

était aussi

si

sa

femme, qui

elle eût

reçu

le

lui

plus

riche présent. Qiielle différence faites-vous entre ceux qui, dans l'antre

de Platon, n'aperçoivent que l'ombre

et l'image

des objets, sans rien désirer,, sans être moins

d'eux-mêmes,

et ce

sage qui, sorti de l'antre, voit aspect? Si

choses sous leur véritable

Lucien avait pu rêver éternellement

le

bonheur à envier.

pas de différence, ou,

s'il

la

une jouissance qui

sages,

de

si

sait

toutefois

il

en faveur

félicité s'obtient

commune

avec plusieurs.

combien

est petit le

nombre des

en existe? La Grèce, depuis tant

je

gage qu'on ne trouve pas en eux

homme

moitié, ni

même

Parmi

nombreux avantages de Bacchus

les

première ligne

l'art

le tiers

cuvé son vin,

d'un

de dissiper

ment pour un temps

I.

Or

n'en compte que sept, et encore, en les

examinant bien, la

donc

n'est point partagée ne saurait être

Qui ne

siècles,

n'y a

Il

il

puisqu'elle ne repose que sur la persua-

frais

sion. Ensuite elle leur est

agréable.

de

Mycille^

existe, elle est

condition des fous. D'abord leur

peu de

à

en

les

qu'il était riche,

n'aurait pas eu d'autre

de

satisfaits

sage.

les chagrins,

très-court, car, sitôt

les soucis

Personnage du dialogue

reviennent,

intitulé le

Coq.

comme

figure en

mais seule-

que l'on

a

l'on dit, au


ÉLOGE DE LA FOLIE galop.

Mes

bienfaits à

iSç

moi sont beaucoup plus com-

plets et plus efficaces. Je

plonge l'âme dans une

ivresse

éternelle, dans les plaisirs, dans les délices, dans les

ravissements, et cela sans qu'il en coûte. Je n'excepte

personne dans

la

distribution de

les autres divinités,

dans

mes

doux qui

chasse

les

ce vin

généreux

et

soucis et coule avec Vespérance fé-

conde K Rares sont ceux qui ont

Vénus; plus

que

partage des leurs, sont ex-

le

Tout pays ne produit pas

clusives.

faveurs, tandis

la

beauté, présent de

ceux qui possèdent l'éloquence, don

rares

de Mercure. Les richesses que dispense Hercule n'échoient pas à beaucoup de gens. Le Jupiter n'accorde pas

souvent

les

le

avec tristesse

le

Mars

sceptre au premier venu.

combats indécis.

Un

d'Homère laisse

grand nombre quittent

trépied d'Apollon. Le

fils

de Saturne

lance plus d'une fois sa foudre. Phébus, avec ses traits,

sème quelquefois

la peste.

Neptune noie

plus de gens

Je ne parle pas des Véjoves, des

qu'il n'en sauve.

Plutons, des Discordes, des Châtiments, des Fièvres et autres

engeances qui ressemblent plus à des bour-

reaux qu'à des dieux. Moi,

répande mes bienfaits

si

la Folie, je suis la seule

précieux sur tous indistincte-

ment. Je ne tiens pas aux vœux;

en colère

I.

et je

je

ne

n'exige pas d'expiations

Horace, Epîtres,

I.

i5, v.

qui

18-19.

me si

mets point

dans

le

céré-


ELOGE DE LA FOLIE

140

monial des point

on omet une

rites

ciel et terre si

nités,

me

laisse

formalité. Je ne

quelqu'un, invitant

chez moi

et

me

ne

remue

les autres divi-

convie pas à sentir

Fodeur des victimes. Les autres dieux sont

si

chatouil-

leux sur ce point qu'il est presque préférable et beau-

coup plus sûr de

les

négliger que de

les

honorer.

ressemblent à certaines gens d'une humeur et

si

acariâtre qu'il vaut

mieux

si

Ils

difficile

pour ennemis

les avoir

que pour amis. «

Mais, direz-vous, on

Folie,

on ne

lui

élève pas de temples.

pareille ingratitude, je

lièrement. Mais,

n'offre pas

vous

l'ai

bonne comme

dit,

de »

En

vérité,

une

m'étonne singu-

je suis, je

fense point; d'ailleurs je ne puis pas

sacrifices à la

ne m'en of-

même

envier de


ELOGE DE LA FOLIE pareils

hommages. Pourquoi

141

réclamerais-je

un grain

d'encens, une pincée de farine, un bouc, une truie, lorsqu'en tous lieux tous

que

les

les

mortels

me

rendent

théologiens eux-mêmes reconnaissent

le culte

le

meil-

leur? Dois-je, par hasard, enviera Diane ses autels arrosés de sang

humain? Pour moi,

je

me

religieusement honorée en voyant tout

trouve très-

le

monde me

porter dans son cœur, m'imiter dans sa conduite,

ressembler dans sa vie.

pas souvent chez pas

offrir à la

me

Ce genre de culte ne se rencontre

les chrétiens.

Combien

Vierge mère de Dieu un

n'en voit-on

petit cierge,

en


ÉLOGE DE LA FOLIE

142

plein midi, dont elle n'a que faire traire s'efforcent

?

Combien peu au con-

de l'imiter par leur chasteté, par leur

modestie, par leur amour des choses du

ciel

!

Voilà pour-

tant le vrai culte, le seul qui soit agréable aux habitants

des cieux. D'ailleurs, pourquoi désirerais-je un temple

L'univers entier n'est-il pas pour moi

temples? J'ai des dévots partout où Je ne suis pas non plus assez

plus beau des

y a des hommes.

il

folle

le

?

pour vouloir

ces

tableaux et ces statues qui nuisent parfois à notre culte,

quand des gens stupides à la place tres qui

et grossiers

du dieu. Nous ressemblons

adorent l'image alors à ces

sont supplantés par leurs représentants. Je

m'imagine qu'on m'a dressé autant de statues de mortels, car vivante,

donc

ils

portent sur leurs

quand même

rien à envier

ils

ne

le

traits

déterminés,

aux autres dieux parce

à

comme Phébus

à

qu'il y a

mon image

voudraient pas. Je n'ai

honorés en certains coins du monde

Junon

maî-

qu'ils sont

et à des jours

Rhodes, Vénus

a

Cypre,

Argos, Minerve à Athènes, Jupiter sur l'O-

lympe, Neptune à Tarente, Priape à Lampsaque. Car tout l'univers en général m'offre continuellement des victimes d'un plus grand prix. Si vrai,

mon langage vous examinons un peu

semble plus présomptueux que la

de voir clairement combien le

grand cas que tous,

conduite des hommes, ils

me

afin

sont redevables, et

petits et grands, font

de moi.


ÉLOGE DE LA FOLIE Nous ne

I^S

passerons pas en revue chacune des condi-

tions sociales,

ce

serait

beaucoup trop long; nous

nous attacherons seulement aux plus importantes, ce qui nous permettra de juger du reste.

en

partient tout entier?

que ce ne rire;

Il

,

fourmille de tant d'espèces de

en invente tous

il

quoi bon

du vulgaire, qui, sans contredit, m'ap-

effet, parler

folies,

A

serait

les

jours tant de nouvelles,

pas trop de mille Démocrites pour en

encore faudrait-il à tous ces Démocrites en ajouter

un de

On

plus.

ne saurait croire quels rires, quelle gaieté, quels

divertissements les pauvres humains procurent jour-

Ceux-ci consacrent

les

matinée à vider des querelles

et à

nellement aux Immortels. heures sobres de

la

écouter des vœux. Puis, quand et hors d'état

ils

sont ivres de nectar

de s'occuper de choses sérieuses,

vont s'asseoir dans

la

partie la plus haute

penchent pour regarder ce que font

ils

se

Il

n'y a pas de spectacle plus amusant.

du les

ciel,

ils

d'où

humains.

Grand dieu!

quel théâtre que celui-là! quelle immense variété de fous!

Il

m'arrive quelquefois de prendre place sur les

gradins des dieux poétiques. L'un se meurt d'amour

pour une femme,

et

moins

il

en

est

redouble; l'autre épouse une dot

aimé plus et

sa passion

non une femme.

Celui-ci prostitue son épouse; celui-là, jaloux, veille la sienne

comme

Argus. Ciel

!

que de

sur-

folies dit


ELOGE DE LA FOLIE

144

commet

et

cet héritier en deuil qui va jusqu'à louer

des espèces d'histrions pour jouer

larmes! Cet autre pleure sur

mère ^ Celui-ci donne

la

la

comédie de

tombe de

est qui

à

sont toujours en

affaires d'autrui et

marchent

à la

dormir

et à

ne rien

;

celui-là

faire. Il

en

mouvement pour vaquer aux

qui négligent

empruntant pour payer

sa belle-

à son ventre tout ce qu'il peut

gagner au risque de mourir un jour de faim

met tout son bonheur

ses

les leurs.

D'autres, en

leurs dettes, se croient riches, et

banqueroute. Cet autre ne trouve rien de

plus beau que de vivre pauvrement pour enrichir son héritier. Celui-ci,

I.

pour un bénéfice mince

Proverbe grec qui désigne ceux qui affectent un

lorsque intérieurement

ils

se réjouissent.

et incertain,

profond cliagrin


ÉLOGE DE LA FOLIE court à travers

les

mers, exposant à

la

1^5

merci des ondes et

des vents sa vie, que nul or ne peut racheter. Celui-là

aime mieux chercher

la

fortune à

la

guerre que de jouir

d'un repos tranquille dans ses foyers. Quelques-uns pensent qu'en faisant ils

la

cour aux vieillards sans enfants,

arriveront vite à la fortune; d'autres, dans le

but, se font

comme

les

amants des

vieilles

femmes

riches.

même Mais

ces gens-là font rire les dieux qui les regar-

dent, quand

ils

finissent par être

dupes de ceux

qu'ils

voulaient duper!

Les plus fous et

les

plus méprisables de tous sont

marchands, qui exercent

les

par

moyens

les

la

profession

moins estimables.

les

mentir, se parjurer, voler, frauder,

de hauts personnages parce

croient

anneaux d'or à tous

les doigts. Il

moinillons flatteurs qui

les

la

Ils

plus vile

ont beau

tromper;

ils

se

ont des

qu'ils

ne manque pas de

admirent, qui

les qualifient

publiquement de vénérables, sans doute en vue d'obtenir

quelque part de leurs honteux

ailleurs des disciples

que tout ne

soit

est

un héritage.

Il

Vous voyez

de Pythagore tellement convaincus

commun

pas gardé,

profits.

ils

que,

s'ils

trouvent un objet qui

se l'adjugent sans façon

comme

y en a qui ne sont riches que d'espé-

rances, qui se forgent des rêves dorés, et à qui ce bon-

heur

suffit.

dehors

,

Plusieurs, fiers de passer pour riches au

meurent de faim chez eux. L'un

se hâte 19

de


ELOGE DE LA FOLIE

146

dissiper tout ce qu'il a; l'autre amasse par n'importe

quels moyens. Celui-ci, pour arriver aux honneurs,

recherche feu.

Un

la

popularité; celui-là se plaît au coin de son

bon nombre entament des procès qui n'en

finiront pas,

et luttent à l'envi

pour enrichir un juge

temporiseur et un avocat prévaricateur. Celui-ci aime le

changement

projet.

;

celui-là nourrit

dans

sa tête

Cet autre, pour voir Jérusalem,

Jacques, où

il

n'a

que

faire,

campe

un grand

Rome ou Saintmaison, femme

et enfants.

En somme, I

.

si,

comme

autrefois

Personnage du dialogue de Lucien

intitulé

Ménippe % vous

Icaroménippe,


ELOGE DE LA FOLIE pouviez contempler du haut de sans

nombre des mortels, vous

lune

les

agitations

croiriez voir

un essaim

la

de mouches ou de moucherons qui combattent,

se

147

se querellent, se

embûches,

tendent des

se

pillent,

jouent, folâtrent, naissent, tombent et meurent.

On

ne saurait croire quels troubles, quelles catastrophes, soulève un

si

dont

petit animalcule,

la vie est si

courte.

La moindre bourrasque de peste ou de guerre en enlève en détruit plusieurs milliers à

et

Mais

je serais

bien toutes

énumérer laires.

les

les

classe

archifolle, et je mériterais

de Démocrite,

formes des

la

si

je continuais à

folies et des insanités

Je passe à ceux qui, parmi

disent, au

la

les risées

dehors de

En

moi-même

la fois.

mortels, affectent

les

sagesse, et qui aspirent,

rameau

popu-

comme ils

le

d'or.

première ligne figurent

les

d'hommes serait assurément

grammairiens. Cette la

plus malheureuse,

plus affligée, la plus disgraciée

des

dieux,

si

je

n'adoucissais les désagréments de leur misérable profession par

un doux genre de

folie.

Ils

ne sont pas

frappés seulement de cinq malédictions, c'est-à-dire de

cinq présages sinistres,

comme

le

déclare

Pépigramme

grecque, mais de mille. Toujours affamés et malpropres dans leurs écoles; que dis-je, des écoles? ce sont

ou mieux encore des

plutôt des laboratoires, et des lieux

de supplice

;

au milieu d'un

tas

galères

d'enfants

,


ÉLOGE DE LA FOLIE

148 ils

fatigue, sont assourdis par le vacarme,

meurent de

asphyxiés par

grâce à moi,

puanteur

la

ils

se croient

Sont-ils contents

d'un

air

et l'infection, et les

cependant,

premiers des hommes.

d'eux-mêmes quand, d'une voix

menaçant,

ils

épouvantent

leurs

et

marmots

tremblants, qu'ils déchirent ces malheureux à coups

de férule, de verges

et

de fouet,

et qu'ils se livrent à

mille accès de fureur, à l'exemple de l'âne de

Avec

cela, leur

malpropreté

est

pour eux

le

Cumes

!

comble de

l'élégance, leur infection exhale l'odeur de la marjolaine; leur affreux esclavage leur paraît

un

trône,

si


.

.

ÉLOGE DE LA FOLIE

1

49

bien qu'ils ne voudraient pas troquer leur tyrannie contre

la

Mais

couronne de Phalaris' ou de Denys^. haute opinion qu'ils ont de leur savoir

la

les

rend encore bien plus heureux. Quoiqu'ils farcissent la tête

des enfants de pures extravagances, avec quel

dédain, bons dieux

Donat4 au ment

les

!

prix d'eux

mères

ils

!

traitent les

Ils

Palémon^

et les

ensorcellent je ne sais

com-

sottes et les pères idiots, qui les pren-

nent pour ce qu'ils se donnent.

Ils

sont encore enchantés

découvrent dans de vieux parchemins

si

par hasard

ils

le

nom

mère d'Anchise ou un mot généralement

i

de

nconnu,

ou

s'ils

la

comme

Bubsequa, Bovinator, Manticulator^;

déterrent quelque part

antique marqué

de

transports de joie dirait qu'ils

î

lettres

un fragment de

tronquées.

Ciel

!

pierre

quels

quel triomphe! quels éloges!

On

ont conquis l'Afrique ou pris Babylone.

Lisent-ils leurs vers, les plus plats et les plus absurdes

du monde,

ils

les

admirent, et

sont convaincus que l'âme de Virgile a passé dans

ils

leur cerveau.

1

trouvent des gens qui

Mais

rien n'est plus plaisant

que de

les

Voir la note 2 page 5 3 Tyran de Syracuse, qui, chassé de sa patrie en raison de ses cruautés, obligé, pour gagner sa vie, de se faire maître d'école à Corinthe. .

,

2. fut

3

reste

Grammairien latin du temps de Tibère que des fragments.

et

de Claude

,

dont

il

ne nous

4. Célèbre grammairien et rhéteur romain du IV^ siècle, dont la grammaire latine a servi de base à tous les traités publiés depuis sur le même sujet.

5.

Bouvier, inconstant, coupeur de bourses.


ÉLOGE DE LA FOLIE

l5o

voir entre eux faire assaut de compliments et d'éloges,

réciproquement.

et se gratter

de se tromper d'une syllabe

arrive à l'un d'eux

S'il

qu'un autre plus

et

voyant s'en aperçoive, Grand Hercule bruit,

que de

J'appelle sur

mairiens

si

je

que

batailles,

ma

tête le

mens d'un

d'injures,

médecine,

presque sexagénaire,

et voilà plus

tout laissé pour se casser

huit parties

il

Dans

Comme une

ce dessein

ami Aide en

n'en est aucune,

soit,

est

dans l'étude de

la

serait

de pouvoir vivre

conjonction

comme

,

que notre

si

a

donné

ne

il

(et

un

cas

de

pour un

y a autant de

même

davantage,

à lui seul plus de cinq),

barbare et

homme

les Latins, n'a

c'était

si

grammaires que de grammairiens

mon

il

a

Grecs ni chez

les

guerre que de prendre

car

fond;

établir au juste la distinction des

su faire parfaitement.

!

mathéma-

du discours, chose que jusqu'à présent

personne, ni chez

adverbe

homme

de vingt ans qu'il

la tête

grammaire. Tout son bonheur

longtemps pour

cela à

et

!

gram-

les

un

grec, latin,

:

que de

que d'invectives

seul mot. Je connais

tiques, philosophie,

assez

aussitôt

courroux de tous

dans beaucoup de sciences

versé

!

clair-

lise et

si

ne

ennuyeuse qu'elle relise. Il est

jaloux

des moindres sottises que l'on débite sur ce sujet, tel-

lement

il

appréhende qu'on ne

que tant d^années de cela insanité

ou

travail

folie,

lui ravisse sa gloire et

ne soient perdues. Appelez

comme

vous voudrez, cela m'est


ELOGE DE LA FOLIE égal,

pourvu que vous reconnaissiez que

bienfaits, l'animal le plus tel

bonheur

qu'il

i5i

,

grâce à

mes

malheureux de tous goûte un

ne voudrait pas changer son sort

contre celui des rois de Perse.

Les poètes

me

sont moins redevables,

quoiqu'ils

évidemment de moi. Esprits indépendants,

relèvent

^^ comme à

dit le

charmer

proverbe, leur unique application consiste

les oreilles

des fous par de pures fadaises et

par des fables ridicules. Et c'est avec de qu'ils osent se talité et

une

promettre à eux

et

tels

moyens

aux autres l'immor-

vie semblable à celle des dieux.

Cet ordre,

qui par-dessus tout est esclave de Philautie et de Flatterie,

constant.

me

rend

le culte le

plus sincère et

le

la

plus


ÉLOGE DE LA FOLIE

l52

Les rhéteurs, bien qu'à

la

vérité

quelquefois pour s'entendre avec

ils

prévariquent

philosophes, m'ap-

les

La meilleure preuve

partiennent également.

,

entre

autres bagatelles de leur part, c'est le soin particulier

avec lequel

ont écrit une foule de préceptes sur

ils

de plaisanter. L'auteur de

la

Rhétorique dédiée

rennius, quel qu'il soit, ne compte-t-il pas

parmi

les

moyens de

de

la folie

sur le rire ils

un cha-

font tant de cas

que, souvent, ce qu'aucun argument ne

pourrait réfuter,

ils

Douterait-on que

la

rire

composé

long que VIliade? Enfin,

folie

la

Hé-

plaire? et Quintilien, le prince

des rhéteurs, n'a-t-il pas pitre plus

à

l'art

l'éludent par

Folie

ait le

un

éclat de rire.

privilège d'exciter

le

par des plaisanteries débitées avec art?

Ils

sont de se

livres,

la

même

flattent

farine

ceux qui, en faisant des

d'immortaliser leur

nom.

Ils

me

doivent tous beaucoup, mais principalement ceux qui barbouillent

papier de leurs balivernes.

le

Quant à ceux

qui écrivent savamment pour plaire à quelques gens

ne récusent pour juges ni Persius ni

instruits, et qui

Lélius%

je les

trouve bien plus à plaindre qu'à envier,

car leur vie est

une torture continuelle.

Ils

ajoutent,

changent, retranchent, quittent, reprennent, reforgent,

1. Allusion à

tiques Persius n'écrivait

et

une boutade du poëte Lélius

que pour

les

comme

Tarentins,

Lucilius, qui récusait

trop savants, les

Consentins

pour

ses cri-

disant plaisamment qu'il et les Siciliens.


ÉLOGE DE LA FOLIE

l5

communiquent, gardent neuf ans, ne sont jamais faits

d'eux-mêmes,

d'un très-petit nombre,

par tant de veilles, au prix du sommeil, ce

baume de Ajoutez

vie, par tant de sueurs et de tourments.

encore

perte de

la

blissement de

la

la

satis-

payent bien cher une récompense

et

futile, la gloire, qui est le lot

la

o

santé, les rides

vue ou

l'envie, les privations,

même

la

du visage,

l'affai-

cécité, la pauvreté,

une vieillesse précoce, une mort par quels

prématurée,

et mille autres souffrances; voilà

sacrifices ce

sage croit devoir acheter l'approbation de

deux ou

trois chassieux.

Quelle plus douce

mon

folie,

au contraire, que celle de

écrivain, qui sans nul effort jette

par écrit tout ce qui vient au bout de sa qu'il lui

lui

passe par

immédiatement

la tête,

plume, toutes

tout ce qui

ses rêveries, sans

en coûte autre chose qu'un peu de papier?

Il

de balivernes, plus

il

sait

très-bien que plus

sera

goûté de

la

il

écrira

multitude, c'est-à-dire des fous et des

ignorants.

Que

viennent à

lire ses

poids sera

l'avis

lui

importe que ces

productions,

d'un

si

petit

les

trois savants, s'ils

méprisent!

De

quel

nombre de sages en pré-

sence de tant de milliers d'opposants?

Ceux-là sont encore plus avisés qui publient sous leur

nom

ment

les

ouvrages d'autrui.

la gloire

Ils

s'attribuent fausse-

acquise par un autre à force de travail

,

dans Fespoir sans doute que, fussent-ils accusés de 20


ÉLOGE DE LA FOLIE

l54 plagiat,

temps. les

ils

Il

en jouiront du moins pendant quelque

faut voir

comme

loue en public, qu'on

foule

chez

Le voilà,

:

les libraires,

mes on

lit

trois

le

ils

les

se

montre du doigt dans

fameux un

la

sont étalés

tel! qu'ils

qu'au frontispice de leurs volu-

et

mots,

rengorgent lorsqu'on

le

plus souvent étrangers et sem-

Dieux immortels!

blables à des caractères magiques.

que signifient ces noms? Combien peu de gens, dans ce vaste univers, sauront les déchiffrer

encore

les

approuveront

chacun leur goût. En

!

!

Combien moins

car les ignorants ont aussi

effet, ces

noms

sont

plus sou-

le

vent forgés ou empruntés aux livres des anciens. L'un

aime

à se

nommer Télémaque;

ou

l'autre, Stélénus

Laërte; celui-ci, Polycrate; celui-là, Thrasymaque. feraient tout aussi bien d'intituler leur livre léon

ou

la Citrouille,

ou, pour imiter

philosophes. Alpha ou Bêta. Mais

le

le

:

le

Ils

Camé-

langage des

plus joli, c'est de

voir ces fous et ces ignorants se louer entre eux tour à

tour par des épîtres, «

Vous

êtes

un Alcée

un Callimaque Cicéron

»,

des vers et des panégyriques. », dit le premier. «

répond

», s'écrie l'un.

«

le

second.

Vous

«

Vous

Vous

êtes

êtes

êtes plus savant

Platon », réplique l'autre. Quelquefois

même ils

un que

cher-

chent un antagoniste, afin d'accroître leur réputation

en rivalisant avec Le public

lui.

Alors

incertain se divise en

deux camps,


ELOGE DE LA FOLIE

l55

jusqu'à ce que les deux généraux, ayant bien combattu, se retirent victorieux et

remportent tous deux

neurs du triomphe. Les sages s'en

avec raison que c'est

ne soutient

moi,

contraire.

le

moquent en

comble de

le

les

la folie.

disant

Personne

Mais, en attendant, grâce

gens vivent parfaitement heureux,

ces

hon-

et

à

ne

donneraient pas leurs triomphes pour ceux des Scipions. D'ailleurs cela à

,

ces savants

cœur

d'autrui,

joie et

eux-mêmes

,

qui rient de tout

qui se divertissent de l'insanité

m'ont de grandes obligations

et

ne pour-

raient le nier sans la plus noire ingratitude.

Parmi

les

savants, lês jurisconsultes

premier rang,

et sont

s'arrogent

ceux qui s'en croient

le

le plus.


ÉLOGE DE LA FOLIE

l56

Roulant sans cesse à la

même affaire

rocher de Sisyphe,

le

ils

appliquent

des centaines de lois qui n'ont aucun

rapport au sujet, entassent gloses sur gloses, opinions sur opinions, et font passer leur science pour la plus difficile

de toutes.

Ils

donne de peine, plus Mettons

à côté d'eux les dialecticiens et les sophistes,

dont n'importe lequel pourrait

commères

avec vingt bavards,

se

l'on a de mérite.

espèces d'hommesplus bruyants que Pairain de et

Ton

s'imaginent que plus

s'ils

Dodone,

en bavardage

lutter

Passe encore d'être

choisies.

n'étaient querelleurs

;

mais

ils

s'escriment

avec acharnement sur des riens, et souvent, à force de discussions,

amour-propre gismes,

ils

sortent

ils

les

de la

vérité.

Néanmoins

rend heureux. Armés de

leur

trois syllo-

entrent en lutte hardiment avec n'importe

qui, sur n'importe quoi. Leur entêtement invincibles, lors

même

Après eux viennent

les

rend

qu'ils auraient affaire à Stentor.

philosophes, vénérables par

les

leur barbe et par leur manteau, qui se disent les seuls

sages, et

comparent

qui voltigent.

le reste

Quel suave

mondes innombrables, pouce ou avec un

fil

des mortels à des ombres

délire

qu'ils

quand

mesurent

le soleil, la

ils

bâtissent des

comme

avec

le

lune, les étoiles, les

sphères; qu'ils expliquent les causes du tonnerre, des vents, des éclipses et autres

sans

la

moindre hésitation

!

phénomènes

inexplicables^

Ne dirait-on

pas qu'ils sont


57

ELOGE DE LA FOLIE

les secrétaires

arrivent se

qu'ils

du conseil des dieux? En attendant,

moque

effet, ils

de l'architecte du monde, et

la

nous

nature

joliment d'eux et de leurs conjectures.

ne savent rien de certain

;

En

les disputes intermi-

nables qu'ils soulèvent entre eux sur chaque point en

sont une preuve évidente. rien, et

ne savent absolument

prétendent tout savoir.

ils

mêmes;

Ils

ils

ne voient souvent pas

qui est devant eux, soit qu'ils aient battent

la

Porphyre,

campagne. Mais

l'accident.

:

le

la

s'ignorent eux-

le fossé la

les idées,

dans son Introduction à

cinq universaux, qui sont

Ils

ou

la pierre

berlue, soit qu'ils

lesuniversaux^,les

Logique

d'Aristote,

genre, l'espèce, la différence,

le

a

établi

propre

et


ELOGE DE LA FOLIE

i58

formes séparées,

les

matières premières,

si

impercep-

Lyncée lui-même ne

les distin-

les eccéités^, les instants,

tibles qu'à

mon

guerait pas, ils

font

ils

avis

ont

quiddités^

les

la

toutes choses

prétention de

du profane vulgaire quand,

les voir.

Comme

à l'aide de trian-

gles, de carrés, de cercles et autres figures

géomé-

triques enchevêtrées les unes dans les autres en

forme

de labyrinthe, accompagnées d'un bataillon de

lettres

auxquelles la

ils

font faire des évolutions,

poudre aux yeux des ignorants!

1.

2.

Ce qu'une chose est en soi. Ce qui indique la qualité d'être

pouvait exister sans l'objet.

présent,

Il

ils

jettent de

y en a dans

comme

si

cette

le

qualité


ÉLOGE DE LA FOLIE

I

nombre qui prédisent Favenir en consultant

59

les astres,

qui promettent des miracles plus que magiques, et se trouve des

gens assez heureux pour y ajouter

il

foi.

Peut-être vaudrait-il mieux passer sous silence

les

théologiens, ne pas remuer ce bourbier, et ne pas toucher

ce bois puant. Orgueilleux et irascibles au plus haut

degré,

ils

seraient capables de m'attaquer en corps par

mille conclusions, de

me

forcer à

me

rétracter, et, sur


ELOGE DE LA FOLIE

i6o

mon

de

refus,

me

déclarer immédiatement hérétique.

C'est la foudre dont

ils

pour

se servent

peur à

faire

tous ceux qui ne leur plaisent pas. Je n'ai point de

protégés qui pourtant

ils

me témoignent

me

ciel, ils

humains et

d'ingratitude, et

sont redevables à bien des

reux par l'amour de soi,

sième

plus

comme

s'ils

habitaient le troi-

regardent d'en haut tout

comme

le

reste des

des animaux qui rampent sur

en ont presque

pitié. Ils

Heu-

titres.

sont entourés d'un

la terre, si

nom-

breux cortège de définitions magistrales, de conclusions, de implicites;

que,

les

corollaires, ils

ont sous

de propositions explicites la

enfermàt-on dans

main

et

tant de faux-fuyants,

les filets

de Vulcain,

ils

s'en


ELOGE DE LA FOLIE

l6l

échapperaient par des distinctions qui tranchent tous

nœuds

les

aussi aisément

que

hache de Ténédos.

la

Ils

fourmillent de mots nouvellement forgés et de termes

baroques. façon qui

la

En

outre,

comment

:

expliquent

ils

monde

le

mystères à leur

les

a été créé et disposé; par

tache du péché originel s'est répandue sur

postérité; de quelle manière, dans quelle

combien de temps

le

Christ a été formé dans

Vierge; comment dans l'eucharistie

la

mesure

la

et

en

le sein

de

les

accidents

subsistent sans la matière.

Mais

comme on

les appelle,

et qui, lorsqu'elles se présen-

leur imagination

réveillent

:

instant dans la génération divine? filiations

dans

père hait son

prendre

la

Y

«

Y

Christ? Cette proposition

le

est-elle possible?

fils^

crucifiée? Qu'est-ce

opéré

Dieu

Dieu

:

aurait-il

le

pu

Christ était

?

pu prêcher, que

faire des miracles, être

saint Pierre aurait consacré, le

et

la

de manger?

»

Christ

moment

Pourrait-on dire que dans ce

homme? Après

permis de boire

comment une

consécration pendant que

la

était sur la croix le

eu un

forme d'une femme, d'un diable, d'un âne,

citrouille aurait-elle

avait

a-t-il

a-t-il plusieurs

d'une citrouille ou d'un caillou? Alors

s'il

voici d'au-

aux grands théologiens, aux illuminés,

tres réservées

tent,

En

ces questions-là sont rebattues.

résurrection, sera-t-il

Comme

déjà peur de mourir de soif et de faim

s'ils

!

avaient


ÉLOGE DE LA FOLIE

162

y a encore une foule de

Il

cent fois

subtilités niaises,

plus subtiles que celles-là, sur les notions, les relations, les instants, les formalités, les quiddités,

les eccéités,

toutes choses que personne ne saurait atteindre du re-

gard, à moins qu'un nouveau Lyncée n'eût

dans

le

don de voir

plus épaissesténèbres ce qui n'existe nulle part.

les

Ajoutezà cela leurs maximes si étranges qu'auprhs les

d'elles

sentences des stoïciens, qu'on traite de paradoxes,

sont

communes

Par exemple

et banales.

moins grave de massacrer un coudre,

mieux

le

dimanche, périr

laisser

bagages,

comme

millier

l'univers

soit.

un

vaut

seul petit

Ces subtilités si les

subtiles

systèmes sans

scolastiques, en sorte que vous vous tire-

riez plus aisément d'un labyrinthe

des

il

avec armes et

d'articuler

sont rendues plus subtiles encore par

nombre des

un péché

d'hommes que de

entier,

que

mensonge, si innocent qu'il

c'est

d'un pauvre; et

le soulier

l'on dit,

:

que des tortuosités

des Nominalistes^,

Réalistes,

des

Thomistes,

des Albertistes, des Ockanistes, des Scotistes. Je ne

nomme

pas toutes les sectes, je désigne seulement

les principales.

tant de

Il

y a dans toutes tant d'érudition,

difficultés, qu'à

mon

raient besoin d'un autre esprit

1.

Les Nominalistes prétendaient que

des êtres de raison, sition

aux

et,

comme on

sens, les apôtres aus'il

leur fallait disputer

les idées

abstraites n'étaient

disait, des souffles

Réalistes, qui leur attribuaient

que

de voix, par oppo-

une existence

réelle.


ÉLOGE DE LA FOLIE sur ces matières

avec

l63

nouveau genre de théolo-

ce

giens.

Saint Paul était animé de

La et l'a

mais lorsqu'il

fondement des choses que

foi est le

une pleine conviction de

mais

la charité,

en dialecticien dans

celles

il

ne

que Von ne

l'a ni

a dit:

l'on doit espérer

peu magistrale.

définie d'une façon

merveille

la foi,

Il

voit

pas\

pratiquait à

divisée ni définie

treizième paragraphe de sa pre-

le

mière épître aux Corinthiens. Assurément,

les

apôtres

célébraient saintement la consécration, et pourtant,

on

les avait

corps se trouve en divers endroits, sur

du corps du Christ au

ciel,

quand

une quantité

les

différences

se fait la trans-

paroles qui l'opèrent, étant

les

discrète, sortent de la

bouche du prêtre,

ne crois pas que leurs réponses eussent égalé

tilité

même

sur la croix et dans le sacre-

Teucharistie, sur l'instant

substantiation

je

si

interrogés sur les termes a quo et ad quem,

sur la transsubstantiation, sur la manière dont le

ment de

il

la

sub-

avec laquelle les Scotistes expliquent et définissent

tout cela.

Ils

connaissaient la mère de Jésus, mais lequel

d'entre eux a

démontré

aussi

nos théologiens comment tache

d'Adam

?

elle

a été

préservée de

Pierre reçut les clefs, et

d'une main incapable de

I. Épître

philosophiquement que

aux Hébreux, XI,

i.

les confier à

il

les a

la

reçues

un indigne; mais


ELOGE DE LA FOLIE

164 je

doute

qu'il ait jamais

par lequel un séder

la clef

homme

de

compris ce raisonnement subtil

qui n'a pas

la science.

tous côtés, et pourtant

ils

la

science peut pos-

Les apôtres baptisaient de

n'ont jamais enseigné quelle

est la cause formelle, matérielle, efficiente et finale

baptême; délébile et

ils

ne parlent nullement de son caractère

indélébile.

conformément esprit j et

il

du

Ils

adoraient Dieu en esprit,

à cette parole

de l'Evangile

faut V adorer en esprit

ne paraît pas qu'il leur

et

ait été révélé

:

en vérité.

Dieu

Mais

est il

qu'une méchante

image charbonnée sur un mur méritât

la

même

adora-

tion que le Christ pour peu qu'elle eût deux doigts

étendus, de longs cheveux et trois raies autour de Toc-


ÉLOGE DE LA FOLIE

l65

ciput.

Pour comprendre

moins

trente-six ans de sa vie à étudier la physique et

la

métaphysique d'Aristote

parlent souvent de

mais la

cela,

la

ils

ils

prêchent

Ils

Ils

les

recommandent

bonnes œuvres,

si

Ils

avaient

s'ils

ils

n'ex-

un accident ou une substance,

elle est

mais que je meure

et

sans cesse la charité,

ne séparent pas l'infuse de l'acquise;

une chose créée ou incréée.

de

ne signalent ja-

ne distinguent pas entre l'œuvre opérante

pliquent pas

ment

ils

différence qui existe entre la grâce gratuite et

l'œuvre opérée.

mais

de Scot. Les apôtres

grâce, mais

la

grâce gratifiante.

mais

et

faut avoir passé au

il

détestent les péchés,

pu

définir scientifique-

ce que nous appelons le péché, sans être nourris

l'esprit des Scotistes.

saint Paul, les autres,

dont eût

le

On

ne

me

fera pas croire

savoir seul permet de juger de tous

condamné

tant de fois les questions, les

discussions, les généalogies et ce qu'il

même

les

arguties.

que

logomachies,

Et pourtant,

s'il

les

avait

nomme

lui-

été versé dans ces

disputes et les querelles de

son temps étaient rustiques et grossières,

en com-

paraison des subtilités de nos docteurs, qui en remontreraient à Il

Chrysippe

est vrai

^ .

de dire que ces

hommes

ont assez de

modestie pour ne pas condamner et pour interpréter

I.

Un

des chefs de l'école stoïcienne, célèbre par l'abus qu'il a

raisonnement.

fait du.


ÉLOGE DE LA FOLIE

l66

favorablement ce qu'il peut y avoir de rude ou de peu magistral dans les écrits des apôtres. C'est

mage

qu'ils

un hom-

rendent sans doute en partie à l'antiquité,

en partie au caractère apostolique. Mais, en conscience, serait-il juste d'exiger des apôtres toutes ces

grandes choses dont leur Maître ne leur

un mot? saint

Si les

mêmes

jamais dit

passages se rencontrent dans

Chrysostome, saint Basile ou saint Jérôme,

contentent d'écrire en marge vrai

a

que

ces Pères ont

leurs miracles plutôt

losophes païens et ture, mais

Ce

:

n'est

pas reçu.

confondu par leur vie

que par des syllogismes

les Juifs,

à

est

Il

et

se

par phi-

les

de leur na-

fort entêtés

dont aucun n'eût été

ils

même de comprendre

une seule question quodlibétaire^ de Scot. Aujourd'hui, quel païen, quel hérétique ne céderait immédiatement

devant cette avalanche de subtilités insaisissables, à

moins

ou

d'être assez stupide

assez insolent

pour

pour ne pas

les siffler,

les

ou assez pourvu de

raisonnements captieux pour soutenir verrait

alors jouter

comprendre,

la

lutte?

magicien contre magicien

On

;

les

deux champions seraient armés chacun d'une épée enchantée, et n'aboutiraient qu'à recommencer

la toile

de

Pénélope.

A mon I

.

avis, les chrétiens

feraient bien d'envoyer

Les questions quôdlibétaires, c'est-à-dire choisies

l'entend l'auteur de

la thèse,

étaient

et

posées

comme

une source de contestations sans

fin.


ELOGE DE LA FOLIE

contre

et les Sarrasins, au lieu

Turcs

les

si

de ces lourds

longtemps combattent sans suc-

bataillons qui depuis cès, les Scotistes

167

braillards, les Ockanistes

niâtres, les Albertistes invincibles, et toute la

On

des sophistes.

Qui

serait assez froid

leurs pointes

?

assez

et

pas de

poudre aux yeux?

assez clairvoyant

les

?

du dégoût pour de

enflammé par

ne pas obéir à leur qu'ils

ne

lui jettent

pour

Cela ne m'étonne point, car parmi

théologiens eux-mêmes

traitent

pour

être

peut-être ce que je vous dis

des plaisanteries

bande

victoire sans pareille.

mou pour

?

Vous prenez

une

pour ne pas

aiguillon la

opi-

verrait, j'en suis sûr, la bataille la

monde

plus plaisante du

si

les vrais savants

éprouvent

ces arguties des théologiens, qu'ils

frivolités. Il

y en a qui regardent

comme un


ÉLOGE DE LA FOLIE

l68

sacrilège exécrable,

parler avec

si

comme

le

comble de

l'impiété, de

peu de respect de mystères qu'on doit

plutôt adorer qu'expliquer, de les discuter à l'aide des arguties profanes des païens, de les définir avec tant

d'arrogance et d'avilir

majesté divine de

la

par des expressions et des pensées

mieux

dire,

si

si

théologie ou, pour

triviales,

Néanmoins

indécentes.

la

autres se

les

complaisent en eux-mêmes et s'applaudissent; occupés nuit et jour de ces charmantes bagatelles, le

temps d'ouvrir une seule

tres

de saint Paul. Et parce

de ces fadaises, s'écroulerait

qui

lui

les

Epî-

qu'ils remplissent les écoles

servent d'appui, de

ils

même

qu'Atlas, au dire

sur ses épaules.

le ciel

sont heureux de façonner et de

refaçonner à leur guise

saintes

les

Ecritures

comme

molle; de donner leurs conclusions, signées

de quelques pédants, lois

ou

sans l'échafaudage de leurs syllogismes

Jugez combien

cire

n'ont pas

s'imaginent que l'Eglise entière

ils

des poètes, soutient

une

fois l'Evangile

ils

de Solon

comme

et préférables

bien plus sages que

même

les

aux décrets pontifi-

caux; de s'ériger en censeurs du genre humain et de faire rétracter tout ce qui

ne se conforme pas rigou-

reusement à leurs conclusions explicites Ils

est

et implicites.

déclarent d'un ton d'oracle que telle proposition

scandaleuse,

telle

autre

irrévérencieuse, celle-ci

hérétique, celle-là malsonnante; en sorte que ni

le


ELOGE DE LA FOLIE

baptême, ni saint

ni l'Évangile, ni saint Paul, ni saint Pierre,

Jérôme,

Augustin,

ni saint

Thomas, V Aristotélicien par faire

Ï69

ni

excellence,

même

ne sauraient

un chrétien sans Taveu de nos bacheliers,

leurs raisonnements sont subtils.

Qui

phrases suivantes

:

Pot de chambre, tu pues,

de chambre pue; ou bien bout, la marmite, ont la

.

Un moine

le

:

'?

signification,

Qui

deux

les

et

La marmite bout,

même

ges ne l'eussent démontré

cours, et

:

tant

se douterait, par

exemple, qu'il n'est pas chrétien de dire que

I

saint

Le pot

:

et si

:

Elle

ces sa-

eût affranchi l'Eglise

ayant avancé que ces deux propositions

:

Socrate

,

tu

Socrate court, étaient également bonnes, l'Université d'Oxford

condamna. 22


ELOGE DE LA FOLIE

lyo

des ténèbres de pareilles erreurs, que personne assuré-

ment

avaient affichées munies

n'aurait lues

s'ils

ne

de grands sceaux?

Ne

sont-ils pas

reux quand

ils

les

font tout cela

?

Puis,

extrêmement heu-

quand

ils

décrivent

de point en point tout ce qui se passe en enfer, s'ils

comme

avaient vécu plusieurs années dans cette répu-

blique? Ensuite, quand velles sphères,

ils

nou-

bâtissent à leur gré de

dont une très-spacieuse

et très-belle,

sans doute pour que les âmes des bienheureux puissent se

promener

jouer à

la

à leur aise,

paume

donner des banquets

Ces sornettes

?

même

genre leur farcissent

la tête

qu'à

mon

et

et leur

avis le cerveau

un

dans

Ne

du

gonflent tellement

de Jupiter

était

moins

implora

il

la

soyez donc pas surpris de voir,

publiques, leurs têtes

les discussions

même

tas d'autres

gros lorsque, pour accoucher de Pallas,

hache de Vulcain.

et

si

bien

em-

béguinées, car autrement elles éclateraient.

Je

gon

ris

est

souvent

moi-même de

voir que plus leur jar-

barbare et indécent, plus

grands théologiens;

bègue seul peut

les

se croient

qu'ils balbutient tellement

comprendre,

profondeur tout ce que soutiennent en

ils

le

et qu'ils qualifient

indigne de

sacrée d'obéir aux lois des grammairiens. lier privilège

parler

mal

!

la

de Ils

doctrine

Quel singude

s'ils

ont seuls

le droit

ont-ils cela de

commun

avec beau-

des théologiens

Encore

qu'un

vulgaire n'entend point.

effet qu'il est

de


ELOGE DE LA FOLIE

coup de

savetiers. Enfin

chaque

fois

titre

qu'on

ils

se croient

les salue

de Notre Maître.

171

presque des dieux

presque dévotement du

Ce nom, pour

eux, équivaut au

Jehovah des Juifs. Aussi prétendent-ils qu'on ne doit écrire

magister noster qu'en

quelqu'un

s'avisait

magister,

il

théologique.

lettres

majuscules. Si

de dire par inversion

:

noster

commettrait un crime de lèse-majesté


ELOGE DE LA FOLIE

172

Les plus heureux après ceux-là sont ceux qui se

nomment vulgairement

religieux

et

moines

:

deux

qualifications très-fausses, car la plupart n'ont pas de

on

religion et aurait

les

de

rien

rencontre en tous lieux ^

plus

malheureux

qu'eux

leur venais en aide de mille façons. Bien

monde

les

un mauvais présage,

haute opinion d'eux-mêmes. D'abord, le

comble de

jusqu'à ne pas savoir

comme

ils

.

ne

que tout

le

la piété lire.

ils

ont

ils

considèrent

la

plus

de pousser l'ignorance

Ensuite,

quand

ils

braillent

ils

savent bien le nombre, mais

non

le

croient véritablement charmer les oreilles de

la Divinité.

I

je

des ânes dans les églises en chantant leurs

psaumes, dont sens,

n'y

exècre au point que les rencontrer par ha-

sard passe pour

comme

si

Il

Moine

Plusieurs d'entre eux trafiquent avanta-

veut dire solitaire.


ÉLOGE DE LA FOLIE geusement de leur crasse beuglent

il

et

à toutes les portes

lyB

de leur mendicité;

ils

pour demander du pain

;

n'y a pas d'auberge, de voiture ni de bateau qu'ils

n'assiègent, au grand préjudice des autres mendiants.

C'est ainsi que ces plaisants personnages, par leur saleté, leur

ont

la

ignorance, leur grossièreté et leur effronterie,

prétention d'être

Quoi de

les

images des apôtres.

plus amusant que de les voir tout faire

réglementairement,

avec

une exactitude mathéma-

tique qu'il serait impie de ne pas observer?

aura tant de la

nœuds;

la

robe sera coupée de

telle étoffe et telle

forme

et

Le

soulier

ceinture sera de telle couleur; telle

façon

la

;

aura tant de largeur

;

ceinture sera de

le

capuchon aura la

ton-

on dormira

tant

contiendra tant de boisseaux;

sure sera large de tant de doigts;


ELOGE DE LA FOLIE

174 d'heures.

Qui ne

avec une

si

caractères

?

sent

combien

grande variété

Cependant,

les

uns

de

à cause

ne se contentent pas de méprisent

faire

les

de

de ces bagatelles,

ils

des

fi

laïques,

pour une ceinture

uns portent un froc de bure

ils

se

diffé-

jettent feu la règle,

une chemise de

lin;

une chemise de bure

froc de lin. D'autres fuient

contact de l'argent, mais

et

ils

hommes, qui pro-

pour une couleur un peu plus foncée,

d'autres au contraire revêtent

le

et

flamme. Parmi ces rigides observateurs de

et

un

tempéraments

les autres, et ces

fessent la charité apostolique,

rente,

cette égalité est inégale

comme un

poison

ne redoutent pas

le

et le

vin ni

contact des femmes. Enfin toute leur ambition est

d'avoir

un genre de

vie à part. Ils visent

sembler au Christ, mais à ne point

non

à res-

se ressembler entre

eux. Les surnoms contribuent pour beaucoup à leur


ELOGE DE LA FOLIE bonheur. Les uns sont

fiers

parmi ceux-là on distingue les

Minimes,

tins, les

les Bullistes.

Bernardins,

nom

de Cordeliers,

les Récollets, les

et

Mineurs,

Puis viennent les Bénédic-

les Brigittins, les

Guilhelmistes, les Jacobites.

du nom de Chrétiens

du

.75

Comme

si

Augustins, c'était

les

trop peu

!

La plupart d'entre eux attachent une

telle

impor-

tance à leurs cérémonies et aux traditions humaines qu'ils s'imaginent

que

le ciel n'est

récompense pour tant de mérites.

pas une trop haute Ils

ne songent pas

Christ, dédaignant tout cela, leur

que

le

s'ils

ont été fidèles à son précepte de

étalera sa bedaine, farcie

demandera

la charité.

L'un

de toutes sortes de poissons;

l'autre videra cent boisseaux

de psaumes; un troisième


ÉLOGE DE LA FOLIE

176

comptera des myriades de jeûnes failli

et ajoutera qu'il a

crever autant de fois par un seul repas;

trième produira un

tel

amas de cérémonies que sept

gros navires ne suffiraient pas à ci se glorifiera

un qua-

les transporter.

Celui-

de n'avoir jamais touché d'argent, pen-

dant une soixantaine d'années, sans un double gant;

un capuchon

celui-là présentera

qu'un matelot n'en voudrait pas qu'il a

vécu plus de onze lustres

jours rivé au s'est

même

;

si

crasseux

cet autre rappellera

comme

Un

endroit.

sale et

si

l'éponge, tou-

autre exposera qu'il

enroué à force de chanter. Celui-ci dira que

solitude

l'a

abruti

lui a paralysé la

Mais

le

;

la

qu'un silence perpétuel

celui-là,

langue.

Christ, interrompant ces vanteries, qui sans

cela ne tariraient pas

«

:

D'où

vient, s'écriera-t-il, cette

nouvelle espèce de Juifs? Je ne connais véritablement

que

ma

loi, et c'est la

seule chose dont je n'entends

point parler. Jadis, sans employer boles,

j'ai

le voile

promis ouvertement l'héritage de

non aux capuchons, aux aux œuvres de

foi

et

des para-

mon

prières et aux jeûnes, mais

de charité. Je ne connais pas

ceux qui proclament tant leurs

actes.

Que

ces gens qui

veulent paraître plus saints que moi occupent, leur semble, les cieux des Abraxasiens

I

.

vivait

Père

% ou

si

bon

qu'ils se

Secte fondée par Basilide d'Alexandrie, philosophe pythagoricien qui

au commencement du

11^ siècle.

Le mot Abraxas n'était autre chose


ÉLOGE DE LA FOLIE un nouveau

fassent bâtir

féré les traditions à

dront ce langage

177

par ceux dont

ciel

mes préceptes.

ils

Quand

»

ont pré-

ils

enten-

qu'ils se verront supplantés

et

par

des matelots et des charretiers, figurez-vous de quels

yeux

ils

se regarderont.

en espérance, grâce Bien

qu'ils

à

En

attendant,

ils

sont heureux

moi.

vivent

en reclus, personne n'ose

les

mépriser, surtout les mendiants, parce qu^ils connaissent les secrets de tout

monde

le

confession.

appellent

la

crime de

les révéler, si

Il

est vrai

ce n'est

qu'ils veulent se divertir par laissent

ils

noms.

Si

irrite

ce qu'ils

qu'ils se font

quand

ils

un

ont bu et

de piquantes anecdotes;

alors deviner la chose

quelqu'un

moyen de

au

sans

ces frelons,

ils

indiquer s'en

les

vengent

bien dans leurs prônes, en flétrissant leur ennemi par des mots indirects

si

transparents qu'il faudrait être

stupide pour ne pas les comprendre.

Ils

d'aboyer que quand on leur a jeté dans la

la

ne cessent gueule de

pâtée".

Dites-moi,

est-il

un comédien, un bateleur compa-

rable à ces prédicateurs burlesques, qui singent d'une

façon

si

plaisante les préceptes de la rhétorique

?

Grand

le nombre 365 représenté en lettres, La superstition aidant, on considéra mot comme le symbole de l'Être suprême, et on en fit des talismans qui

que ce

coururent dans toute l'Europe. I

.

Allusion au

VI, 418.)

moyen qu'employa Énée pour

apaiser Cerbère. ^Enéide,


ÉLOGE DE LA FOLIE

lyB

Dieu! quels gestes! quelles quelle psalmodie!

comme

justes inflexions de voix!

ils

démènent! comme

ils

comme

ils

se

changent successivement de physionomie! poussent d'efl'royables

comme une

cris

!

Cet

recette mystérieuse

que

en héritage au moinillon. Bien

donné de connaître

art le

qu'il

de prêcher

est

moine transmet ne

me

soit pas

leur procédé, j'en parlerai néan-

moins par conjecture. Ils

font d'abord une

invocation, à l'exemple des

poètes. Ensuite, pour parler de

la charité, ils

leur exorde dans le Nil, fleuve d'Egypte;

quer

le

mystère de

pos par Bel, jeûne,

ils

le

la croix, ils

pour expli-

commencent avec à-pro-

dragon de Babylone; pour

débutent par

les

pèchent

traiter

du

douze signes du Zodiaque;


ÉLOGE DE LA FOLIE pour discourir sur

la foi, ils

considérations sur

la

J'en

179

préludent par de longues

quadrature du cercle.

moi-même entendu un éminemment

ai

extra-

vagant... pardon, je voulais dire savant, qui prêchait sur le mystère de fort

prit

s'y

lettres

,

et

un auditoire

sainte Trinité devant

nombreux. Voulant

peu commune il

la

preuve d'une érudition

faire

charmer

les oreilles

d'une façon tout à

des syllabes

,

fait

des théologiens,

neuve, parla des

des parties du

discours

puis

,

passa à l'accord du sujet et du verbe, de l'adjectif et

du

Tout

substantif.

le

monde

s'étonnait, et quelques-

uns répétaient tout bas ce mot d'Horace fient toutes ces

éléments de le

le

fadaises?

la

donné

composer

pas mieux.

tant de mal,

:

la finesse

ment absorbé toute

comme un mince

si

ai

Ce

théologien

la

de son esprit aura probable-

lumière de ses yeux.

sacrifice

la

vue

pour une

:

Du

reste,

regarde cela

il

pareille gloire.

entendu un autre, âgé de quatre-vingts ans,

profond théologien qu'on

l'aurait pris

cond Scot. Celui-ci, voulant expliquer

nom

sublinie

pendant huit mois, pour

ne regrette pas d'avoir perdu

J'en

exactement

ce sermon, qu'il est aujourd'hui plus aveugle

qu'une taupe

il

si

les

Trinité qu'une figure de géométrie ne

représenterait

s'était

signi-

par démontrer que

grammaire reproduisaient

la

symbole de

Il finit

Que

:

pour un

le

se-

mystère du

de Jésus, démontra avec une sagacité admirable


ÉLOGE DE LA FOLIE

l8o

que tout ce que Ton pouvait renfermé dans il

que

n'a

bole de

trois terminaisons,

la sainte Trinité.

fable

est

Ensuite,

{summum)

zénith

le

y

effet,

évidemment

comme

la

comme le

sym-

première

la

seconde Jesum en m,

y a

dedans un mystère

ces lettres n'indiquent-elles pas

:

mum)

il

En

était

s^

terminaison Jésus est en il

du Sauveur

de son nom.

les lettres

troisième Jesu en u^

dire

que Jésus

la

Inefest le

centre [médium) et le nadir [uîti-

Restait un mystère plus indéchiffrable encore

?

mathématiquement

le

nom

Jésus en deux parties égales, en supprimant

l's

qui oc-

que tout

cupe

cela. Il divisa

milieu du mot.

le

chez

lettre,

les

Il

démontra ensuite que

en résulte clairement que

c'est

le

hissement à tous

les auditeurs,

Jésus qui efface les pétel

éba-

surtout aux théologiens,

s'en fallut qu'ils n'éprouvassent le

que Niobé. Pour ma

la

péché, et qu'il

chés du monde. Cet exorde étrange causa un

que peu

cette

Hébreux, s'appelle syn; que syn, dans

langue des Scots j'imagine, veut dire

de

part, je faillis faire

même sort comme ce

Priape en bois de figuier qui, pour son malheur, fut

témoin des gane^

.

sacrifices

Assurément

il

nocturnes de Canidie et de Say avait de quoi.

Le Grec Démosthène imaginé un pareil début

I.

Horace, Satires,

I,

et le Latin

? Ils

8, v, 46.

Cicéron ont-ils

tenaient pour vicieux tout


ÉLOGE DE LA FOLIE

182

exorde étranger au

sujet. C'est

une règle que

chers

même

Mais

ces savants regardent leur

mot

qu'ils

quence

:

En

nature.

la

préambule

comme un

emploient)

lorsqu'il n'a pas le

sujet, afin

bas

observent, sans autre maître que

(c'est

moindre rapport avec

que l'auditeur émerveillé

court-il donc, celui-là

passant,

?

quand tout

En quatrième

masque

une question théologale, qui

souvent n'a

trait ni

au

eux, une des règles de déploient toute

ronfler aux oreilles les titres

changent de

ils

C'est pour

morgue théologique

la

hâte

le

plus

à la terre. C'est, suivant

ciel ni

l'art.

ex-

sermon devrait

leur

lieu,

ils

la

rouler là-dessus. et agitent

le

demande tout

se

troisième lieu, sous forme de narration,

comme en

le

chef-d'œuvre d'élo-

pliquent quelques mots de l'Évangile, mais à et

por-

les

le

coup

qu'ils

et qu'ils font

pompeux de

docteurs so-

lennels, docteurs subtils, docteurs subtilissimes, docteurs

séraphiques,

docteurs

chérubiques

docteurs

,

saints, docteurs irréfragables. C'est alors qu'ils jettent

à la tète du vulgaire ignorant les syllogismes, les

ma-

jeures, les mineures, les conclusions, les corollaires, les

suppositions, toutes les platitudes et les niaiseries

scolastiques.

Reste

le

teindre au comble de

cinquième l'art.

Là,

acte,

ils

se

il

faut at-

mettent à nous

raconter une fable absurde et triviale, tirée du Miroir historique

ou des

Gestes des

Romains,

et

ils

en expli-


ELOGE DE LA FOLIE

sens allégorique, tropologique et analogique.

quent

le

Voilà

comment

proche pas il

écrivait

:

ils

celle

achèvent leur Chimère, dont n'ap-

qu'Horace

Humano

ont ouï dire

Ils

être débité

eux-mêmes

ne

je

posément

n'être pas

cœurs

tions

;

:

comme

entendu il

fallait

moindre

sujet.

par qui que l'exorde doit

sais

et sans éclat

c'était la

si

!

On

peine de parler pour

leur a dit

que pour remuer

quelquefois recourir aux exclama-

cris

Vous

ils

passent tout à coup d'un

de possédés

,

et

cela sans

le

seriez tenté de leur administrer

une dose d'ellébore, car de serait

de voix; aussi com-

bas qu'ils ne s'entendent pas

si

en conséquence,

ton simple à des

voulu dépeindre quand

a

capiti, etc.

mencent-ils d'un ton

les

83

peine perdue. Ensuite,

crier

pour

comme

ils

les avertir ce

ont appris que

l'orateur doit s'échauffer par degrés, après avoir récité


ELOGE DE LA FOLIE

184 tant bien ils

que mal

commencement de chaque

le

mettent à hurler de toute

se

mons,

même

la

force de leurs

à l'endroit le plus glacial; puis

sent d'une voix mourante,

partie,

comme

ils

poufinis-

s'ils

allaient rendre

l'âme. Enfin, sachant que les rhéteurs

recommandent

sèment des

bonne

le rire, ils

y visent

Vénus!

pleines de goût et d'à-propos, qu'on dirait

si

et

absolument Fane devant fois,

mais de

ne blessent,

plaisanteries, d

mordent quelque-

la lyre. Ils

telle sorte qu'ils chatouillent

et ils

ne

flattent jamais

mieux

lorsqu'ils veulent leur dire leurs vérités. les voir

les

gens que

En somme,

à

déclamer, on jurerait qu'ils ont pris pour maî-

tres les bateleurs

supérieurs. serait

plus qu'ils

Du

de

la foire,

reste,

ils

embarrassé de dire

qui leur sont infiniment

se ressemblent si

si

fort

qu'on

ce sont eux qui ont appris

leur rhétorique aux charlatans,

ou

si

ce sont les charla-


ÉLOGE DE LA FOLIE tans qui leur ont appris

moi,

la leur.

l85

Néanmoins, grâce

à

trouvent des gens qui s'imaginent entendre en

ils

eux des Démosthènes sont surtout

les

et des Cicérons.

marchands

et les

De

nombre

ce

femmes, auxquels

cherchent uniquement à plaire. Les uns, à

la

ils

condition

d'être flattés, leur accordent quelques miettes de leurs

biens mal acquis; les autres les aiment pour plusieurs raisons, mais surtout parce qu'elles épanchent dans

leur

mauvaise humeur contre leurs

sein toute leur

maris.

Vous comprenez vable cette espèce

sans doute

d'hommes

combien m'est rede-

qui, par leurs momeries,

leurs niaiseries et leurs cris, exercent sur le

monde une

sorte de despotisme, et se croient des Pauls et des toines.

Mais

je suis

bien aise de laisser

An-

ces histrions,

qui montrent autant d'ingratitude en dissimulant bienfaits J'ai

que d'hypocrisie en simulant

la piété.

depuis longtemps envie de vous dire quelques

mots des

rois et des princes qui

loyal

sincère,

libres.

mes

et

En vérité,

comme s'ils

il

me

rendent un culte

convient à des

hommes

avaient seulement une demi-once

de bon sens, qu'y aurait-il de plus enviable que leur sort

?

triste et

Nul ne voudrait

trône au prix du parjure ou du parricide, geait à l'énorme fardeau

que s'impose

de moins

acheter si

un

Ton son-

celui qui veut

régner véritablement. 24


ÉLOGE DE LA FOLIE

l86

Un pour

chef d^État doit travailler ses sujets, et

ne pas s'écarter de est

non pour

ne consulter que la

lui-même l'auteur

mais

lui,

public;

l'intérêt

largeur du doigt des lois dont et l'exécuteur

;

répondre de

il

l'in-

tégrité des magistrats et de tous les gens en place;

songer

qu'il est

comme un

exposé à tous

les

regards, et qu'il peut,

astre bienfaisant, faire le

humain par

ses vertus, ou,

bonheur du genre

comme une comète

sinistre,

causer les plus grands malheurs. Les vices des autres

sont moins connus et ont moins d'écho; un prince

commet-il

le

plus léger écart, à l'instant

même,

contagion devient générale.

grâce à

En

son rang,

la

comme un

prince rencontre dans sa position mille ob-

stacles qui contribuent à l'égarer, tels

l'indépendance, d'efl"orts et

la flatterie, le luxe,

il

que

outre,

les plaisirs,

doit redoubler

bien se tenir en garde pour ne jamais

man-

quer à ses devoirs. Enfin, sans parler des embûches, des haines, des dangers et des craintes de toutes sortes, il

a au-dessus de sa tête le vrai roi, qui lui

bientôt compte de

la

moindre

demandera

faute, et cela avec d'au-

tant plus de sévérité qu'il aura gouverné

un empire

plus puissant. Si

un prince

blables (et

il

les ferait s'il était sage),

me semble, ni grâce à moi,

faisait ces réflexions et d'autres

dormir

ils

ni

il

sem-

ne pourrait, ce

manger tranquillement. Mais,

abandonnent aux dieux tous ces

soins,


ÉLOGE DE LA FOLIE

187

vie joyeuse, et ne prêtent l'oreille qu'à ceux

mènent

qui leur tiennent des discours agréables, afin d'éviter toute espèce de souci.

croient parfaitement remplir

Ils

tous les devoirs d'un prince en chassant du matin au soir,

en élevant de beaux chevaux, en vendant à leur en inventant

profit les magistratures et les préfectures,

tous les jours de nouveaux

des citoyens pour

la faire

moyens de

tarir la

fortune

passer dans leur cassette.

Ils

imaginent alors des prétextes adroits qui donnent aux mesures

les plus

iniques un semblant d'équité, et

ils

ont soin d'ajouter quelques paroles flatteuses pour acquérir de

la

popularité.

Figurez-vous maintenant un la

homme, comme

sont

plupart des princes, ignorant les lois, presque en-

nemi du bien public, ne consultant que

ses

avantages

personnels, tout entier aux plaisirs, haïssant

le savoir,

haïssant la liberté et la vérité, ne songeant à rien

moins

qu'au bonheur de l'État, et n'ayant d'autre règle que

son caprice et son

intérêt.

Donnez-lui un

indiquant l'accord de toutes

les vertus

parmi

rares

un

;

les autres

sceptre,

tialité; enfin la

voué aux

par

réunies; une

lui

rappelant qu'il doit

l'éclat

des vertus les plus

couronne enrichie de diamants, briller

collier d'or,

symbole de

la justice et

de l'impar-

pourpre, emblème d'un cœur tout dé-

intérêts de l'État.

Un

prince qui comparerait

ces insignes avec sa conduite rougirait, j'en suis sûre,


ELOGE DE LA FOLIE

88

^^'^-'^•'^^C^S^—^

de ses ornements, et craindrait qu'un interprète malin ne tournât en dérision tous ces oripeaux de théâtre.

Que

dirai-je des courtisans? Il n'y a rien de plus

rampant, de plus la

de plus sot, de plus bas, que

plupart d'entre eux, et néanmoins

raître les ils

servile,

premiers de

la terre.

ils

Sur un point seulement

font preuve d'une grande modestie

taler sur leurs

personnes

emblèmes des vertus

et

veulent pa-

:

contents d'é-

l'or, les pierreries, la

de

la

sagesse,

ils

pourpre, laissent à

d'autres le soin de mettre ces vertus en pratique.

plus grand bonheur est de pouvoir appeler

le roi

Leur leur

maître, d'avoir appris trois mots de salutation, de faire

sonner de temps en temps

les titres

honorifiques de


ELOGE DE LA FOLIE

89

Sérénité, de Souveraineté, de Magnificence se farder le visage,

de

si

^

;

Ils

Écho vous

qu'ils

la redira

.

vrais Phéaciens, la suite

Un

chapelain mercenaire,

entendent presque couchés.

Le vers d'Horace auquel

il

du

mieux que moi.

à leur chevet, leur expédie lestement

déjeuner à peine terminé,

I

l'homme de

Vous connaissez

dorment jusqu'à midi.

debout

et

les

vous examinez de près leur manière de

des amants de Pénélope.

vers

noble

vous ne verrez en eux que de

vivre

de bien

agréablement. Voilà

flatter

talents qui caractérisent le vrai

Cour. Mais,

;

dîner

le

est fait allusion

Ils

,

déjeunent;

les appelle.

commence

Sponsi Penelopes, nebulones.

Amants de Pénélope

une messe

vauriens.

ainsi

le

Après


ÉLOGE DE LA FOLIE

190

dîner, les dés, les échecs, le loto, les pitres, les

le

femmes

galantes, les divertissements, les fades plai-

Pendant ce temps on

santeries.

une ou deux colla-

fait

tions. Puis vient le souper, suivi de

nouveaux

festins.

C'est ainsi que s'écoulent, à l'abri de tout ennui, les

heures, les jours, les mois, les années et les siècles.

Pour moi,

j'ai

le

cœur soulevé de dégoût quand nymphes qui

vois ces êtres fastueux^ ces

se

je

croient

presque des divinités parce qu'elles traînent une longue

queue, ces gros personnages qui jouent des coudes

pour paraître plus près de Jupiter, tous d'autant plus fiers qu'ils

portent au cou une plus lourde chaîne qui

ne témoigne pas seulement de leur opulence mais de leur force.

Les souverains pontifes,

les

cardinaux et

les

évêques

imitent depuis longtemps avec succès et surpassent

presque

la

conduite des princes. Si pourtant l'un d'eux

songeait que son rochet d'une blancheur éclatante est

l'emblème d'une vie sans tache; que pointes reliées par un

même nœud

indique

sance approfondie de l'Ancien et du

ment; que les

sa mitre à la

deux

connais-

Nouveau Testa-

ses gants l'avertissent qu'il doit administrer

sacrements avec des mains pures et non souillées

du contact des choses humaines; que

recommande peau qui

la

sa

crosse lui

plus grande vigilance pour le trou-

lui est confié

;

que

la

croix qu'il porte sur sa


ELOGE DE LA FOLIE

poitrine

humaines

annonce ;

si

la

victoire

le

du

esprit de se repaître

ouailles,

ils

en confient

la

reposent sur ceux qu'ils leurs

vicaires.

Ils

?

Mais aujourd'hui

eux-mêmes

;

nomment

oublient que

I

.

leur

STrtVxoTto;,

ils

s'en

d'évêque

titre

Mais, pour '

;

vue basse.

Évèque vient du grec

ont

leurs frères et sur

per de l'argent, ce sont d'excellents évêques la

ils

quant à leurs

garde au Christ, ou

signifie travail, vigilance, sollicitude.

pas

passions

les

même genre, ne vivrait-il pas

la tristesse et l'anxiété

bon

de toutes

l'un d'eux, dis-je, venait à faire ces ré-

flexions et bien d'autres

dans

191

qui veut dire surveillant.

ils

attra-

n'ont


ELOGE DE LA FOLIE

192

Si, à leur tour, les les successeurs

même les

cardinaux songeaient qu'ils sont

des apôtres, et qu'on exige d'eux

conduite; qu'ils ne sont pas

les maîtres,

administrateurs des biens spirituels, dont

bientôt à rendre

un compte sévère

un peu sur leur costume

;

s'ils

ils

la

mais

auront

raisonnaient

et qu'ils se dissent

:

«

Ce


ÉLOGE DE LA FOLIE

IçB

rochet blanc n'est-il pas l'emblème de

mœurs?

la

pureté des

Cette soutane de pourpre n'est-elle pas

symbole de l'ardent amour de Dieu

?

Ce manteau aux

vastes plis, qui

embrasse complètement

Révérendissime,

et qui pourrait

meau, ne

signifîe-t-il

pas

le

la

mule du

encore couvrir un cha-

la charité

sans bornes qui

doit parer à tout, c'est-à-dire enseigner, exhorter, ré-

primander,

terminer

avertir,

mauvais princes,

guerres, résister aux

non-seulement

et sacrifier sans regret

richesses, mais

ses

les

son sang, pour

troupeau du

le

Christ? D'ailleurs, a-t-on besoin de richesses quand

on représente

les

apôtres, qui vivaient dans la pau-

vreté? » Si les cardinaux faisaient ces réflexions, loin

d'ambitionner cet honneur, lontiers, 'ou bien

militante,

ils

comme

ils

vo-

s'en démettraient

mèneraient une vie laborieuse et

ont

apôtres.

fait jadis les

Si les souverains pontifes, qui tiennent la place

Christ

,

s'eff'orçaient

d'imiter sa vie

,

c'est-à-dire

pauvreté, ses travaux, sa doctrine, sa croix, son pris

du monde

;

s'ils

nom

songeaient à leur

du sa

mé-

de pape,

qui veut dire père, et à leur surnom de très-saint, qu'y aurait-il

de plus malheureux sur

la terre

?

Qui

acheter cet honneur aux dépens de toute et,

après l'avoir acheté, le conserver par

le

poison, par toutes sortes de violences

la sagesse...

que

dis-je, la sagesse

!

si

un

sa,

voudrait fortune,

le glaive,

par

une

fois

?

Si

seul grain de 25


^!gx>

y^s^-'^'îs^ï'^"^


ÉLOGE DE LA FOLIE

IçS

ce sel dont parle le Christ s'emparait d'eux

,

quels

avantages ne perdraient-ils pas? Tant de richesses,

d'honneurs, de puissance, de triomphes, de bénéfices,

de dispenses, d'impôts, d'indulgences, de chevaux, de mulets, de gardes, tant de plaisirs

vous voyez quel

quelle moisson, quel océan de biens

trafic,

brassé en

par

:

peu de mots.

les veilles, les

j'ai

em-

faudrait remplacer tout cela

Il

jeûnes, les larmes, la prière, la pré-

dication, l'étude, la pénitence et mille autres exercices

de ce genre. Remarquez en outre que tant d'écrivains, de copistes, de notaires, d'avocats, de promoteurs, de secrétaires, de muletiers, d'écuyers, de receveurs, d'en-

tremetteurs

me

(j'allais

servir

d'un terme un peu plus les oreilles), enfin

que

toute cette multitude d'hommes, onéreuse..., je

me

leste,

mais

trompe,

je

je crains

voulais dire honorable pour la cour de

Rome, mourrait de manité abominable,

ramener à

de blesser

la

faim. et

il

Ce

serait

serait

un

acte d'inhu-

encore plus horrible de

besace et au bâton les souverains de

l'Eglise, ces vraies lumières

du monde.

Aujourd'hui, pour ce qui concerne leur ministère, ils

s'en reposent

généralement sur saint Pierre

Paul, qui ont du temps de reste, et

eux il

la gloire et le plaisir.

n'y a pas

et plus

ils

réservent pour

C'est ainsi que, grâce à moi,

d'hommes qui mènent une

exempte de

et saint

vie plus

soucis. Ils croient avoir

douce

largement


ÉLOGE DE LA FOLIE

196 satisfait le

Christ en jouant leur rôle d'évêques avec

un

appareil mystique et presque théâtral, par des céré-

monies, en se qualifiant de Béatitude, de Révérence,

de Sainteté, en distribuant des bénédictions malédictions. Faire des miracles est

tombé en désuétude gner

le

peuple

est

et

des

un usage antique, de

et qui n'est plus

pénible; expliquer

mode

;

ensei-

les saintes

Ecri-

tures est l'affaire des pédants; prier, c^est perdre son

temps; verser des larmes et

pour

vaincu peine

femmes;

les

est les

honteux

est

bon pour

pauvre

être

est

les

malheureux

méprisable; être

indigne de celui qui admet à

et

plus grands rois à baiser ses bienheureux

pieds; mourir est affreux; être crucifié est infamant.

ne leur

reste

que

leurs

armes

et ces

Il

douces bénédic-

tions dont parle saint Paul, et qu'ils prodiguent avec tant de libéralité. Leurs armes sont les interdits, les

suspenses, les aggraves, les réaggraves les effigies, et cette

agiter

%

les

anathèmes,

foudre terrible qu'ils n^ont qu'à

pour précipiter

les

âmes des mortels au

de l'enfer. Cette dernière arme,

les très-saints

fin

fond

pères en

Jésus-Christ, les vicaires du Christ, l'emploient surtout contre ceux qui, à l'instigation du diable, essayent

d'écorner ou de rogner

I

.

L'aggrave

et le

le

patrimoine de saint Pierre.

réaggrave étaient des censures ecclésiastiques qui pré-

cédaient l'excommunication.

On

les

prononçait dans

pareil de cérémonies terribles et lugubres.

l'église

avec un ap-


ELOGE DE LA FOLIE

Bien que cet apôtre avons tout

laissé

pour vous

trimoine des terres, des

un empire. Jaloux pour tout flots le

dans l'Évangile

dit

ait

suivre,

villes,

97

des tributs, des douanes,

cela par le fer et par le feu, et

ils

Nous

érigent en pa-

ils lui

d'imiter le Christ,

sang chrétien,

:

ils

combattent

en répandant à

croient avoir défendu en

apôtres l'Église, épouse du Christ, lorsqu'ils ont taillé

en pièces ceux qu'ils les

nomment

ses

ennemis.

Comme

si

plus dangereux ennemis de l'Église n'étaient pas les

pontifes impies qui font

oublier

le

Christ par leur

silence, qui l'enchaînent par des lois vénales, qui le

dénaturent par des interprétations forcées, et qui crucifient par leur conduite scandaleuse

le

!

Parce que l'Église chrétienne a été fondée dans

le


ÉLOGE DE LA FOLIE

IçB

sang, cimentée avec

gouvernent par

ils

pas

les siens

guerre est une chose

poètes

la

Furies,

si

non

;

si

comme une

représentent

l'entend.

il

qu'elle n'a

si

injuste la

aucun rapport avec

que

ruine

la

brigands

les

Christ

le

des

inspiration

font le mieux,

papes négligent tout pour en

On

La

insensée que les

funeste qu'elle entraîne avec elle

plus scélérats sont ceux qui

cupation.

Christ n'était

le

comme

l'homme

à

si

cruelle qu'elle convient aux

si

complète des mœurs,

les

et agrandie par le sang,

comme

le fer,

pour défendre

bêtes féroces, et

sang

le

;

et

faire leur

si

les

impie

pourtant

unique oc-

voit parmi eux des vieillards décrépits

montreruneardeurjuvénile, semer l'argent, braver la

^

fa-

tigue, ne reculer devant rien afin de pouvoir mettre sens

dessus dessous les lois, la religion,

tout entière. Et

il

la

paix, l'humanité

ne manque pas de savants

flatteurs

qui qualifient cette frénésie manifeste de zèle, de piété,

de courage, imaginant de prouver que l'on peut

un

fer

meurtrier et

le

plonger dans

son frère tout en gardant vant

le

la

tirer

les entrailles

de

charité parfaite que, sui-

précepte du Christ, un chrétien doit à son

prochain.

Je ne saurais dire

si

cet

exemple

a été

donné ou

imité par certains évêques d'Allemagne qui, renonçant

I .

Jules

II.


ÉLOGE DE LA FOLIE tout

bonnement au

aux bénédictions

culte,

cérémonies, vivent en vrais satrapes

comme une Dieu

leur

bataille.

et

et autres

considèrent

lâcheté, indigne d'un évêque, de rendre à

âme

vaillante ailleurs

Le commun des

de dégénérer de tent, pleins

IÇO

que sur un champ de

prêtres, se faisant

la sainteté

un crime

de leurs prélats, combat-

d'une humeur belliqueuse, pour

la

défense

de leurs dîmes, avec des épées, des javelots, des pierres, et toutes sortes

d'armes.

terrer dans de vieux

^

Comme

ils

sont habiles à dé-

parchemins un texte à

l'aide

du-


ELOGE DE LA FOLIE

200 quel

ils

intimident

que

qu'ils doivent plus

envers

le

bonnes gens

les

la

dîme

!

et leur

Quant

peuple, qui se lisent partout,

à leurs devoirs ils

occupent nullement. Leur tonsure ne

que

ne s'en pré-

les avertit

pas

prêtre doit être affranchi de toutes les passions

le

de ce

persuadent

monde

et

ne songer qu'aux choses du

Ces

ciel.

plaisants personnages prétendent s'être acquittés par-

faitement de leurs devoirs en marmottant tant bien que

mal les

leurs oraisons. Je

entend

et les

me demande,

Au

les

reste,

chantant il

en

les

la

les

des profanes

curée, et sur ce chapitre

prudemment

se renvoient la balle les

même

comprennent,

comme

naissent parfaitement leurs droits. rejettent

la

braillent à tue-tête.

ils

est des prêtres

tous sont âpres à

ils les

Dieu

si

comprend, puisqu'eux-mêmes pour

plupart ne les entendent ni ne lorsqu'en

en vérité,

Quant aux

ils

:

con-

charges,

sur les épaules d'autrui, et

uns aux autres.

De même que

princes laïques délèguent les diverses parties du

gouvernement leurs

commis,

peuple tous

à leurs ministres, qui les délèguent à les

prêtres, par modestie, laissent au

les exercices

sur ceux que l'on

de piété. Le peuple

nomme

n'avait

absolument rien de

que

vœux du baptême

les

ecclésiastiques,

commun

monde,

comme

fussent insignifiants.

et

non au

s'il

avec l'Eglise, et

tour, les prêtres qui se disent séculiers,

appartenaient au

les rejette

A leur

comme

s'ils

Christ, s'en repo-


ELOGE DE LA FOLIE

20l

sent sur les réguliers; les réguliers, sur les moines; les

moines relâchés, sur

les

moines réformés; tous à

sur les mendiants; les mendiants, sur les char-

fois,

treux, chez qui seuls la piété se cache, et se cache

bien qu'on ne pontifes

les

renvoient

diligents

si

,

voit presque nulle part.

la

caires,

aux

si

De même

pour moissonner des écus,

travaux trop apostoliques aux évêques;

les

évêques, aux curés;

les

la

aux vicaires;

les curés,

les vi-

mendiants qui, à leur tour, s'en re-

frères

mettent aux tondeurs de brebis.

Mais

il

n'entre pas dans

mon

plan de scruter

des pontifes et des prêtres. J'aurais satire plutôt

qu'un éloge,

bons princes en louant

que

tend à

faire voir

vivre agréablement je

ne

lui

s'il

ma

accorde

de

faire

et l'on pourrait croire

critique les j'ai dit

l'air

les

la vie

une

que

je

mauvais. Le peu

que pas un mortel ne peut

n'est initié à

mes mystères

et

si

protection.

Pourrait-il en être autrement, puisque la déesse de

Rhamnonte% partage

si

qui sème

bien

le

bonheur parmi

mes sentiments

qu'elle a toujours été

l'ennemie implacable des sages, tous

les

avantages aux fous,

humains,

les

et

même

procure

qu'elle

lorsqu'ils sont en-

dormis? Vous connaissez Timothée, l'origine de son

surnom I

.

et ce

La Fortune,

proverbe qu'on

ainsi

lui

applique

nommée d'un bourg de

l'Attique

:

//

remplit

elle avait

temple.

26

un


ELOGE DE LA FOLIE

202

ses

filets

en

dormant K Vous savez

Le hibou vole^.

né sous

la

Séius'^;

1 .

On

quatrième

Son or

est

dit

aussi ce dicton

au contraire des sages

lune'^ ;

Il

monte

le

:

:

// est

cheval

de

de Toulouse^. Mais voilà assez

Timothée, général athénien,

fut

surnommé rHeureux;

ses

ennemis

le

représentèrent endormi pendant qu'à ses côtés la Fortune prenait des villes

au

filet.

2.

Les Athéniens voyaient dans

le

vol du hibou

le

symbole de

la vic-

toire.

Hercule naquit sous la quatrième lune. On lui compare ceux dont consume en efforts prodigieux sans profit pour eux-mêmes. 4. Aulu-Celle, dans ses Nuits attiques, III, 9, donne une explication très-détaillée de ce proverbe, et raconte comment tous ceux qui montèrent 3.

la vie se

de Séius eurent une fin tragique. le consul Q. Cépion Aulu-Celle, dans le passage cité, dit encore ayant pillé dans les Gaules la ville de Toulouse, dont les temples regor-

le cheval 5.

:


ELOGE DE LA FOLIE

de proverbes recueil de

j'ai

:

mon

203

peur qu'on ne m'accuse de

ami Érasme'.

piller le

ma

Je reprends donc

thèse.

La Fortune aime audacieux

et

les

gens peu sensés;

elle

aime

ceux qui ne craignent pas de dire

sort en est jeté.

:

les

Le

La sagesse, au contraire, rend timide.

Aussi voyons-nous

les

sages aux prises avec la pau-

vreté, la faim, la misère, vivre dans l'oubli, l'obscurité, la

haine, tandis que les fous regorgent d'écus, partici-

pent au gouvernement de l'Etat, en un mot jouissent

de tous

les

avantages. Si vous faites consister

le

bon-

geaient d'or, tous ceux qui touchèrent à l'or provenant de ce pillage péri-

rent d'une façon misérable et cruelle. I

,

les Adages,

dérables d'Érasme.

un des travaux

les

plus remarquables et les plus consi-


ELOGE DE LA FOLIE

204

*!^

heur à devenir

le

favori des grands

mes

couverts de pierreries, la sagesse, la

Si

vous aspirez à

la

et à hanter ces

fidèles, à

monde

chose du

^

dieux

quoi vous servira

qu'ils détestent le plus

fortune, quel gain peut attendre le

marchand qui s'alarmera d'un parjure, rougira de

un mensonge

et partagera tant soit

fâcheux des sages sur

tionnez

les

âne ou un

I.

honneurs

bœuf y

Horace, Épîtres,

I,

?

le

peu

vol et l'usure

et les richesses

?

les

Si

dire

scrupules

vous ambi-

de l'Église, un

parviendra plus vite qu'un sage. Si

17, v.

3 5.


ÉLOGE DE LA FOLIE VOUS aimez

le plaisir, les belles,

donnent de tout cœur aux fous sage et

le

fuient

comme un

205

qui en sont l'âme, se ;

elles

ont horreur du

scorpion. Enfin, quiconque

veut vivre avec un peu d'agrément et de gaieté com-

mence par

exclure

le

sage, et admet de préférence tout

En un mot,

autre animal.

adressez-vous à n'importe

qui, papes, princes, juges, magistrats, amis, ennemis,

grands, petits, vous ne réussirez que par

comme le

le

sage les méprise, tout

monde

le

écus

les

lui

:

or,

tourne

dos.

Bien que

mon

faut pourtant

éloge soit un sujet inépuisable,

que ce discours

ait

une

fin.

il

Je vais donc

terminer, mais auparavant je veux montrer en peu de

mots que plus d'un grand écrivain m'a célébrée dans ses

ouvrages

et

suis la seule à

dans ses actes.

avec

le

des

ne dira point que

m'applaudir follement,

m'accuseront pas de ne rien produirai

On

qui

citations

citer.

et les légistes

A leur exemple,

n'auront aucun

je

ne je

rapport

sujet.

Premièrement, tout verbe très-connu, que

le

A

monde

sait,

défaut de

grâce à un pro-

la chose,

il

d'en avoir Vapparence. C'est pourquoi l'on

a

:

est

bon

raison

d'apprendre de bonne heure aux enfants cette maxime Feindre la folie à propos

est

Jugez vous-mêmes combien

le

comble de

la folie est

:

la sagesse.

un grand bien,

puisque son image trompeuse, sa seule imitation,

est


ELOGE DE LA FOLIE

!o6

f\ oV^v-v^

-«^^

en

si

haute estime auprès des savants

avec encore plus de franchise; à la sagesse^;

un peu de

Horace, ce gras

pourceau du troupeau d'Epicure, s'exprime

et brillant

la folie

!

folie.

il

il

recommande àt mêler

est vrai qu'il a le tort d'ajouter

11 dit ailleurs

:

Il

est

doux d'extrava-

guer à propos^. Dans un autre endroit,

il

aime mieux

passer pour un fou insipide que de se torturer

du bon

1.

sens

^.

Dans Homère, Télémaque, à qui

Odes, IV, 12, V. 27. 28, 3. Épîtres,

2. Ibid., V.

pour avoir

II,

2,

v.

127-129.

le

poëte


ÉLOGE DE LA FOLIE prodigue toutes sortes d'éloges,

temps en temps

et

follet,

volontiers cette épithète de

les

2O7

surnommé de

est

tragiques appliquent

bon augure aux

enfants et

aux jeunes gens. Le poëme divin de VIliade n'est autre chose que

le

tableau des passions qu'inspire la folie

En

des peuples et des rois.

que ce mot de Cicéron

Tout

le

monde

celui qui se

Mais de

sait

en

répand sur

La

:

effet le

outre, quel plus bel éloge

que

le

le

tayer, ou,

plus grand nombre.

telles autorités

témoignage des

comme

?

plus grand bien est

seront peut-être sans poids

aux yeux des chrétiens; j'invoquerai donc, voulez,

de fous

terre est pleine

si

vous

le

saintes Écritures, afin d'é-

disent les savants, de fonder sur elles

mes louanges. Je demanderai d'abord pardon aux théologiens de prendre cette liberté. Puis,

comme

prends une tâche

peut-être

difficile, et qu^il serait

vais de faire faire tant de

j'entre-

mau-

chemin aux Muses en

les

rappelant une seconde fois de l'Hélicon pour un sujet qui leur est complètement étranger, je pense qu'il vaut

mieux,

alors

que

je vais faire le

à travers ces épines, souhaiter

théologien et marcher

que l'âme de Scot, plus

épineuse qu'un porc-épic et qu'un hérisson, quitte un instant sa

Sorbonne pour passer dans ma

tête, et qu'elle

retourne ensuite où elle voudra, fût-ce au diable.

ne puis-je changer de visage de théologien

!

Mais

et m'affubler

je crains

Que

du costume

que l'on ne m'accuse de


ELOGE DE LA FOLIE

208

plagiat, et

que ron ne s'imagine que

j'ai pillé les

nuscrits de nos Maîtres, en voyant tout ce

théologie.

depuis

si

Il

n'est pourtant pas

que je

ma-

sais

de

étonnant que, vivant

longtemps en commerce intime avec

les

théo-

logiens, j'aie attrapé quelques bribes de leur science.

Priape, ce dieu en bois de figuier,

n'a-t-il

pas

saisi et

retenu quelques mots grecs pendant que son maître lisait?

Et

hommes, qu'eux

?

le

coq de Lucien,

n'arriva-t-il

Commençons donc

Il est écrit

dans

le

Le nombre des fous ble-t-il

pas

pas désigner

à force à

de fréquenter

s'exprimer

aussi

les

bien

sous d'heureux auspices.

premier chapitre de l'Ecclésiaste

est infini.

Ce nombre

la totalité

des

infini

hommes,

:

ne sem-

à l'exception


ELOGE DE LA FOLIE

!09

d'un très-petit nombre que personne ne saurait remar-

quer

?

Mais Jérémie

encore plus explicite, lorsqu'il

est

dit

au chapitre dixième

par

sa propre sagesse.

Il

:

Que Vhomme

Pourquoi défends-tu

à

hommes.

ne

l'Ecclésiaste.

Quand

nest que vanité

comme je Il

le

Par

I

pas de sa sagesse. se glorifier

mot que

j'ai

changeant y

que

comme

la

:

a

Vanité des vanités, tout la vie

humaine,

qu'un jeu de

la folie

?

éloges de Cicéron, dont on

rapporté

lune;

sa

de sagesse. Je reviens

n'est autre chose les

de

raison toute simple,

la

qu'entend-il, sinon que

l'ai dit,

un peu

avait dit

:

La

terre est pleine

Ces sages paroles de l'Ecclésiastique

fous.

soleil

?

s'écrie

il

confirme pleinement

vante

se glorifie

qu'il n'a pas

,

Il

l'homme de

sagesse, excellent Jérémie

répondra-t-il

devenu fou

est

n'attribue la sagesse qu*'à Dieu,

et laisse la folie à tous les

plus haut

homme

Tout

:

le

sage

signifient-elles, sinon

:

est stable

que tout

Le fou

comme le

de est le

genre


2

ELOGE DE LA FOLIE

10

humain

est

qu'à Dieu

?

fou et que

Car

la

et le soleil, source

nom

de sage n'appartient

lune représente

de toute lumière,

Ajoutez à cela que

que l'on ne décerne

le

la

nature humaine,

est

l'image de Dieu,

Christ, dans son Evangile, veut

le titre

de bon qu'à Dieu

seul.

Or,

d'après le témoignage des stoïciens, quiconque n'est

si,

pas sage est fou, et il

le

si le

s'ensuit nécessairement

les

bon que

et le

sage ne font qu'un,

la folie est le lot

de tous

humains.

Salomon

dit,

au chapitre quinzième

;

La

folie fait la


ELOGE DE LA FOLIE du fou, indiquant clairement que sans

joie

est insipide.

développe

Il

sage suivant

la

même

la folie la vie

pensée dans

le

pas-

Plus on a de science, plus on a de peine,

:

une grande sagesse

et

211

accompagnée d'une grande

est

indignation. Cet éminent prédicateur ne proclame-t-il

pas

la

réside

même dans

le

chose au chapitre septième

cœur des sages,

fous? C'est pourquoi dre

la

sagesse,

il

ne

il

voulu aussi

a

:

Je

sagesse et la science,

me

les

me

ses

propres paroles, au

appliqué à connaître

suis

il

celui des

connaître. Si vous

la

Remarquez

erreurs et la folie.

bien que dans ce passage la

dans

tristesse

pas contenté d'appren-

s'est

ne m'en croyez pas, écoutez chapitre premier

et la joie

La

:

rend honneur à

la folie

en

plaçant en dernier lieu. L'Ecclésiaste a dit, et vous

savez que c'est l'usage dans les cérémonies de l'Eglise,

que

le

premier en dignité doit occuper

sous ce rapport,

il

observe fidèlement

le

dernier rang;

le

précepte de

l'Évangile.

Quant

à la supériorité

de

la folie

sur la sagesse, l'au-

teur de l'Ecclésiastique, quel qu'il soit, l'atteste nette-

ment au chapitre quarante-quatrième. Mais, avant de citer ses paroles, je

tion par

veux que vous

facilitiez

une réponse accommodante,

mon induc-

comme

font dans

Platon ceux qui disputent avec Socrate. Lequel vaut-il

mieux cacher, d'un objet objet

commun

rare et précieux,

et sans valeur

?

Vous vous

ou d'un

taisez

?

Eh


ELOGE DE LA FOLIE

212

bien! vous avez beau garder des Grecs

:

La cruche à

le

la porte,

ne soyez pas assez impies pour Aristote,

le

silence, ce proverbe

répond pour vous, rejeter,

le

dieu de nos Maîtres, qui

rue ses bijoux et son or les serrez

Non,

je

ne

ordures sur

la

bon

coffre-fort, et

vous

la

Vous

coins les

laissez

vos

voie publique. Donc, puisque l'on cache

qui ont du prix et que l'on expose ceux qui

l'on défend de cacher, vaut

recommande de les

les

a-t-il

dans

le crois pas.

n'en ont pas, n'est-il pas évident que

nant

Y

laisser

au fond de vos demeures, dans

plus secrets d'un

les objets

?

car c'est

le cite.

parmi vous quelqu'un d'assez fou pour

et

moins que

la

sagesse, que

la folie,

soustraire aux regards

que

l'on

Voici mainte-

?

propres termes du témoignage que j'invoque

Uhomme

qui cache sa folie vaut mieux

que

:

celui qui

cache sa sagesse.

De

plus, les saintes Ecritures accordent au fou

âme candide,

tandis que le sage se croit sans pareil.

C'est ainsi que j'explique ce passage pitre

de l'Ecclésiaste

:

lui.

N'est-ce pas

comparer tout

le

du dixième cha-

Le fou qui marche dans sa

étant insensé lui-même, croit que tous

comme

une

monde

le

les

comble de

à soi, et,

autres

la

voie,

le

sont

candeur de

quand chacun

est

infatué de sa personne, d'attribuer à tous ses qualités

Salomon, tout grand pareil

surnom,

roi qu'il était, n'a pas

?

rougi d'un

lorsqu'il a dit au chapitre trentième

:


ÉLOGE DE LA FOLIE Je suis

le

hommes. Et

plus fou des

2l3

saint Paul, ce

grand

docteur des Gentils, écrivant aux Corinthiens, accepte volontiers

de fou

le titre

Je parle en fou, car je

:

comme

plus que personne,

s'il

le

suis

y avait du déshonneur à

être surpassé en folie.

Mais j'entends murmurer veulent crever

certains petits Grecs, qui

yeux des corneilles,

les

c'est-à-dire de la

plupart des théologiens de ce temps, en rédigeant des

annotations où

ils

jettent de la

bande, ou du moins

teur.

L'Alpha de

mon

cher Erasme, que je

l'estime.

«

cette

poudre aux yeux du

nomme

ne ressemble en rien

à tes rêveries.

à entendre qu'il est plus fou dit

Ils

:

sont ministres

du

que

:

ment

Je il

le

suis

il

est

s'écrient-ils,

!

et

La pensée de l'Apôtre Il

ne veutpoint donner

les autres.

Christ, et

tent de s'être égalé aux autres,

tion

!

Bêta\

souvent, parce que je

Quelle absurde citation

qu'elle est bien digne de la Folie

le

lec-

moi

Après avoir

aussi,

a ajouté,

non con-

par correc-

plus qu'eux, sentant bien que non-seule-

égalait les apôtres, mais qu'il leur était

un peu

supérieur. Et, afin que cette vérité trop hardie n'offensât

pas les oreilles,

il

se

couvre du manteau de

la folie.

Je

parle peu sagement, ajoute-t>il, sachant que les fous ont seuls le privilège de dire la vérité sans blesser personne.»

Je leur I.

laisse à débattre ce

La première

conde, bêta.

lettre

que

saint Paul a

de l'alphabet des Grecs se

nomme

voulu

alpha;

la

se-


ELOGE DE LA FOLIE

214

dire en écrivant cela.

Pour moi,

je

m'en rapporte à ces

théologiens, grands, gros et gras, très-goûtés du public, et avec lesquels la plupart fois

mieux

se

de nos docteurs aiment cent

tromper que

d'être dans le vrai avec ces

savants versés dans les trois langues.

Ils

ne font tous

pas plus de cas de ces Grecs que des geais.

Du

un glorieux théologien^ (dont

le

mes

dessein, de peur que

l'épigramme grecque

:

je

supprime

I.

Nicolas de

270-1 340.

Lyra

,

nom

à

geais ne lui lancent aussitôt

Uâne devant

la lyre, a

ce passage magistralement et théologalement.

1

reste,

théologien français, né

à

expliqué

De

cette

Lyre, près d'Évreux.


ÉLOGE DE LA FOLIE phrase il

fait

:

Je parle en fou, car je

un nouveau chapitre;

profonde dialectique, son interprétation

est la

il

forme

dire,

si

et

dans

vous

me

plus que personne,

puis, ce qui suppose

(je cite ses

«

:

«

Je parle en fou, c'est-à-

le paraîtrai

Puis

une

propres paroles dans

me comparer

aux

bien davantage en

me

trouvez insensé de

faux apôtres, je vous préférant à eux.

suis

coupe en deux. Voici quelle

le

fond)

le

le

2l5

il

oublie

le reste et

passe à

autre chose.

Mais pourquoi m'appuyerminutieusement sur l'exemple d'un seul le

?

Ne

droit d'étendre

sait-on pas

que

les

comme une peau Dans

dire les saintes Ecritures?

théologiens ont le

ciel, c'est-à-

saint Paul, les textes

sacrés offrent des contradictions qui n'existent pas dans l'original. Si l'on

en croit ce Jérôme qui possédait cinq

langues, saint Paul, ayant vu par hasard à Athènes l'inscription d'un autel, la dénatura

argument en faveur de

la foi

pour en

chrétienne.

Il

tirer

un

retrancha

tout ce qui pouvait nuire à sa cause, et ne garda que ces

deux mots de

la fin

:

Au

dieu inconnu; encore

étaient-ils altérés, car l'inscription portait

de VAsie, de VEurope et

et

:

Aux

dieux

de VAfrique, aux dieux inconnus

étrangers. C'est sans doute à son

exemple que

race des théologiens détache çà et là quatre qu'elle dénature au besoin

pour

la

ou cinq mots

s'en faire

une arme,

bien que ce qui suit et ce qui précède n'ait aucun rap-


ELOGE DE LA FOLIE

2 l6

port avec

avec une

le sujet, si

ou

même

le

contredise. Elle le

heureuse impudence que

fait

les jurisconsultes

sont souvent jaloux des théologiens.

Que

ne peuvent-ils pas oser lorsqu'on voit ce

grande., (son de nouveau

Luc un

comme

le

nom

a failli

m'échapper, mais

proverbe grec)

tirer

sens qui s'accorde avec le

feu avec l'eau

grands dangers où

?

A

les clients

je crains

des paroles de saint

la

pensée du Christ

l'approche d'un de ces

accourent en foule auprès

de leurs patrons et se disposent à combattre avec eux

de toutes leurs forces,

1.

Nicolas de Lvra,

le

Christ voulut détruire dans


ÉLOGE DE LA FOLIE l'esprit

de ses disciples

manqué de

jamais

confiance qu'ils avaient dans

la

de défense.

cette sorte

217

demanda

leur

Il

avaient

s'ils

rien depuis qu'il les avait

envoyés en

mission dans un dénûment complet, sans chaussures

pour

les garantir

besace pour

préserver de

les

que rien ne leur que

celui qui

que

celui qui

un

qui ne

la

la

manqué,

avait

faim. Sur leur réponse

ajouta

il

Maintenantt

:

a un sac ou une bourse s'en débarrasse ,

nen

toute

douceur,

comprend

sarme tellement

le

la

la

doctrine du Christ ne prê-

patience,

le

mépris de

sens de ce passage

?

la vie,

Le Christ dé-

recommande

ses ambassadeurs qu'il leur

de se dépouiller non-seulement de leur chaussure de leur bourse, mais encore de leur tunique, entrent dégagés de tout dans il

ne leur

ment

les

laisse

la

carrière évangélique

les parricides,

mais

le

;

s'ar-

glaive spi-

pénètre jusqu'au fond des cœurs et qui y

tranche d'un seul coup toutes laisser fleurir

Voyez,

et

afin qu'ils

qu'un glaive, non pas celui dont

brigands et

rituel, qui

et

a pas vende sa tunique pour acheter

Comme

glaive.

che que

des ronces et des cailloux, sans une

je

que

passions pour n'y

les

la piété.

vous prie, de quelle façon ce célèbre théo-

logien torture ce passage. Par défense contre

la

le

glaive,

persécution; par

cautions suffisantes contre

changeant d'avis en

s'

le

besoin

:

la

il

entend

la

besace, des pré-

comme si le Christ,

apercevant qu'il a envoyé ses am28


ÉLOGE DE LA FOLIE

21 8

bassadeurs dans un équipage peu royal, rétractait ses

précédentes instructions avait dit,

«

;

comme si, oubliantce qu'il leur

gagneraient

qu'ils

le ciel

en endurant

affronts, les outrages et les supplices; qu'ils

jamais résister au mal, que la

douceur,

et

pour modèles

non de

la

le lis et le

tout cela, dis-je,

il

colère

;

prix de

qu'ils devaient

prendre

»

;

comme si, oubliant

maintenant

un glaive

qu'ils partissent sans

le

passereau

était

ne devaient

béatitude était

la

les

loin de vouloir

si

qu'il leur

commandait

de vendre leur tunique pour en acheter un,

et qu'il

aimait mieux qu'ils allassent tout nus que sans l'épée

au côté.

nom il

De même que

de glaive tous

entend par

le

les

mot

notre docteur

comprend sous

moyens de repousser

la

le

violence,

bourse tout ce qui se rattache aux

Ainsi cet interprète de

pensée divine

besoins de

la vie.

envoie

apôtres armés de lances, de balistes, de fron-

les

la

des et de bombardes, pour prêcher un Dieu crucifié.

En

même temps il les charge de valises, de sacs et de bagages, sans doute afin qu'ils ne puissent pas quitter l'hôtellerie à jeun.

Notre

avait tant ailleurs

de

homme

ne songe pas que

recommandé le

le Christ,

l'achat d'un glaive,

remettre dans

le

fourreau

,

qui

ordonne

en en blâmant

l'usage, et qu'on n'a jamais ouï dire que les apôtres se soient servis de glaives et de boucliers contre les

violences des païens, ce qu'ils n'auraient pas faire si le Christ avait

eu

les

manqué de

intentions qu'il lui prête.


ELOGE DE LA FOLIE

Un tais le

219

autre, qui n'est pas sans réputation et

nom

par respect, a pris

lémy, qui fut écorché

Habacuc

:

Les

vif,

peaux de

la

pour

la terre

peau de

je

saint Barthé-

les tentes

de

dont

dont parle

Madian

seront en

confusion. J'assistai

comme

cela

l'autre

jour à

une thèse de théologie,

m'arrive souvent.

quel était donc

le

donnait de punir

Quelqu'un demanda

décret des saintes Écritures qui orles

hérétiques par

le feu,

au lieu de


ELOGE DE LA FOLIE

220 les

convaincre par

sévère, et dont la

la discussion.

vieillard à la

mine

morgue annonçait bien un théolo-

gien, répondit avec

véhémence que

avait dicté cette loi en disant tique après

Un

:

l'apôtre saint Paul

Évitez

un ou deux avertissements.

devita ») VhéréIl

répéta plu-

sieurs fois ces paroles d'une voix tonnante, au point

qu'on finit

se

demandait

s'il

n'avait pas

perdu

la

tête^ et

par expliquer que l'hérétique devait être retranché

du nombre des vivants

(de vita).

Quelques-uns

se

mi-

rent à riîe; d'autres trouvèrent cette invention tout à


ELOGE DE LA FOLIE fait

théologique. Mais

comme

survint un avocat de Ténédos,

teur irréfragable.

Ne

laissez

«

pas vivre

malfaisant

donc,

:

frappés du

les suffrages

ciers, les

enchanteurs et

breux désignent sous

ment

le

;

est écrit

loi

furent

son raisonne-

et

ne vint à

Il

regardait les sor-

magiciens, que

nom

:

tout hérétique est

de ces rustres.

les

il

un doc-

les assistants

homme,

de personne que cette

l'esprit

l'on dit,

dit-il

Or

Tous

»

génie de cet

ment obtint

comme

malfaisant.

etc.

I

plusieurs se récriaient,

Écoutez-moi,

le

22

Hé-

les

de malfaisants. Autre-

la fornication et l'ivresse entraîneraient aussi

la

peine capitale.

Mais

je suis folle

de relever ces absurdités,

nombrables que tous

Didyme ne

qu'un théologien de

mes

de

et

Je voulais

remarquer que, puisque ces maî-

faire

ont pris de

tres divins

volumes de Chrysippe

suffiraient pas à les contenir.

seulement vous

toutes

les

in-

si

telles libertés,

moi, qui ne

suis

paille, j'ai droit à l'indulgence si

citations

ne

sont

pas

rigoureusement

exactes. Je reviens enfin à saint Paul. Vous supportez volontiers

ajoute

:

les

fous, dit-il

Acceptez-moi

pas selon Dieu, mais dit

encore

:

comme

il

fou. Ensuite

comme dans un

Nous sommes

pompeux éloge de va plus loin,

en parlant de lui-même.

la folie

fous pour !

:

Il

Je ne parle

accès de folie. Il le

Christ.

et par quelle

recommande hautement

Quel

bouche

la folie

1

II

comme


ELOGE DE LA FOLIE

222

une chose très-nécessaire

Que

celui d'entre

pour

être sage.

deux

les

de

la

:

vous qui se croit sage devienne fou

Et, dans saint Luc, Jésus appelle fous

donc s'étonner

si

Dieu lui-même un grain de

dit-il,

plus grande utilité

d'Em-

disciples qu'il rencontra sur la route

maiis. Faut-il à

et

vaut mieux que

ce divin Paul attribue

folie

la sagesse des

La

?

de Dieu,

folie

hommes.

Il est

vrai

qu'Origène, dans son commentaire, ne veut pas que l'on

prenne cette

que dans folie

folie

cette phrase

pour ceux qui

:

au pied de

la lettre,

Le mystère de

non plus

la croix est

périssent.

Mais pourquoi me tourmenter vainement tant de témoignages

?

Dans

les

à recueillir

psaumes mystiques,

Christ, en parlant à son Père, ne s'écrie-t-il pas

ma

connaissez

que

les

folie ? D'ailleurs, ce n'est

fous plaisent tant à Dieu.

même que sés et les

les

une

monarques

Vous

pas sans raison

A mon

se méfient des

:

le

sens, de

gens trop sen-

ont en horreur, témoin Jules César, qui ne

pouvait souffrir Brutus et Cassius, et auquel l'ivrogne

Antoine duite de

n'inspirait

Néron

aucune crainte % témoin

envers Sénèque et celle de

la

con-

Denys en-

vers Platon, tandis qu'ils se plaisent avec les esprits

I.

Les amis de César

manœuvres d'Antoine

et

lui conseillèrent de se tenir en garde contre les de Dolabella. « Non, répondit-il, ce ne sont pas

ces débauchés qui sont à craindre; ce sont les maigres et les pâles. » signait par là Brutus et Cassius,

Il

dé-


ELOGE DE LA FOLIE

même

simples et grossiers; de

damne

le

223

Christ déteste et con-

à jamais ces sages qui se parent

de leur sagesse.

Saint Paul l'atteste clairement par ces paroles

que

choisi ce

le

monde

Dieu a voulu sauver

le

prophète

monde par

hautement quand :

Dieu a

taxe de folie; et par celles-ci

ne pouvait être régénéré par le déclare

:

la il

la folie,

sagesse.

s'écrie,

:

parce qu'il

Dieu lui-même

par

la

bouche du

Je perdrai la sagesse des sages et la prudence

des prudents, et lorsqu'il se félicite d'avoir caché aux

sages tits,

le

mystère du salut et de l'avoir révélé aux pe-

c'est-à-dire

petits, le

mot

aux fous

simples est

:

car dans le grec, au lieu de

opposé à

celui

de sages.


ELOGE DE LA FOLIE

224 Ajoutez que

chaque instant de

docteurs

les pharisiens, les scribes, les

entoure de sa protection

et qu'il

loi,

la

Christ, dans l'Evangile, attaque à

le

ignorante. Ces paroles

Malheur à vous,

:

pharisiens! ne signifient-elles pas

la

scribes

Malheur

:

foule et

à vous,

sages? Des enfants, des femmes, des pêcheurs, voilà

Même

ses favoris.

qui s'éloignent

plus de

pu

non sous

préfère ceux

lui qui, s'il l'eût

un

lion.

voulu,

Le Saint-

forme d'une colombe,

la

d'un aigle ou d'un milan. Dans

celle

saintes Ecritures,

il

et les

mention à chaque page des

est fait

des faons et des agneaux. Ajoutez que Jésus

,

nomme Qu'y

il

du renarp. Aussi

la finesse

sans crainte enfourcher

Esprit e3t descendu sous

cerfs

animaux,

les

un âne pour monture,

choisit-il

aurait

le

parmi

ses brebis

a-t-il

ceux

qu'il destine à la vie éternelle.

de plus sot que ces animaux

pour preuve que ce mot d'Aristote locution,

et bornés.

comme une

Voilà pourtant

se déclare le pasteur. plaisait

infiniment.

s'écrie

Voici

:

Je n'en veux

Tête de brebis,

qui, empruntée à la stupidité de cette

dit-il,

bête, s'adresse

:

?

Que Saint

injure aux gens imbéciles le

troupeau dont

dis-je

nom

le

!

Jean, pour

Vagneau de Dieu

!

ans en excepter

que tous

les saints, et

Christ

d'agneau le

lui

désigner,

et cette expression se

rencontre fréquemment dans l'Apocalypse. gnifie tout cela, sinon

le

les

que

Que

si-

mortels sont fous,

le

Christ lui-même,


ELOGE DE LA FOLIE

pour remédier à la sagesse

de son père, s'est

puisqu'en prenant

physiquement, de

la

même

la folie

et bornés. Il les

de

Il

n'a voulu

la croix, et

il

s'est fait

les enfants, les lis, le

homme

péché pour

employer d'autre

des apôtres ignorants

sagesse et leur recom-

la

la folie,

qu'il soit

en quelque sorte fou,

qu'il s'est fait le

détourne de

mande soigneusement modèles

fait

nature humaine

remédier aux péchés?

remède que

hommes, bien

folie des

la

25

quand

il

leur cite

pour

sénevé, les passereaux,

tous êtres stupides, privés d'intelligence, vivant au gré 29


ELOGE DE LA FOLIE

220 de

la

nature, sans art, sans prévoyance

défend de songer à ce

bunaux,

qu'ils

quand

leur

il

répondront devant

et qu'il leur interdit

les circonstances,

;

les tri-

d'épier les occasions et

ne voulant pas

comptent sur

qu'ils

leur habileté, mais qu'ils se reposent entièrement sur lui.

C'est dans cette vue que Dieu, l'architecte de l'uni-

vers, défendit, sous peine de châtiment,

Farbre de

la

science,

si la

science était le poison

D'ailleurs, Paul la réprouve

du bonheur.

comme une

comme

de goûter de

hautement

source d'orgueil et de dangers. Saint Ber-

nard, partageant cette opinion, prétend que la

tagne sur laquelle Lucifer

s'installa est la

mon-

montagne de

la science.

Mais n'oublions pas l'argument que jouit des faveurs

du

voici.

La

folie

Ciel, puisqu'il n'accorde qu'à elle

seule le pardon des fautes, et qu'il le refuse au sage. là vient

que

les

De

sages qui ont péché se servent, pour

obtenir leur pardon, du manteau et du patronage de fohe. Aaron,

termes

la

si

j'ai

bonne mémoire, implore en

grâce de sa sœur dans

le livre

des

la

ces

Nombres

:

Je vous en prie. Seigneur, ne nous imputez pas ce péché

que nous avons commis auprès de David

:

//

follement.

,

s'excusant

parait, dit-il, que j'ai agi

un fou. David, à son tour, apaise

De

Saûl

ainsi le

comme

Seigneur

:

grâce. Seigneur, oubliez la faute de votre serviteur,

parce que

j'ai

agi follement,

comme

s'il

ne pouvait ob-


ELOGE DE LA FOLIE

22 8

tenir

son pardon qu^en prétextant

Mais une preuve plus

la folie et

décisive, ce sont les paroles

Christ sur la croix, priant pour ses ennemis

pardonnez-leur ; rance écrit

:

de

:

du

Mon père,

n'allègue d'autre excuse que l'igno-

il

parce qu'ils ne savent pas ce qu^ils font. Paul

même

corde de Dieu,

à

Timothée

c'est

crédulité. J'ai agi j'ai

l'ignorance.

que

j'ai

:

Si 'fai

la miséri-

agi par ignorance dans

par Vignorance

agi par folie, et

obtenu

signifie

non par méchanceté.

l'in-

proprement

:

Si j'ai obtenu


ELOGE DE LA FOLIE la miséricorde

obtenue

de Dieu veut dire qu'il ne l'aurait point

n'avait pas eu recours au

s'il

patronage de

la

L'auteur des psaumes mystiques plaide pour nous

folie.

dans ce passage, que

j'ai

fautes de

ma

Oubliez

voyez cuse

229

:

les

les la

deux motifs

oublié de citer en son lieu jeunesse et qu'il

dont

le

Vous

erreurs.

invoque pour son ex-

jeunesse, dont je suis la

et des erreurs,

mes

:

compagne

nombre considérable

ordinaire, atteste

une

large dose de folie.

Mais, pour en

finir et

pour abréger,

religion chrétienne semble avoir

avec

la folie, et qu'elle

sagesse.

les

que

des preuves?

les enfants, les vieillards, les

sots aiment particulièrement les

la

sorte d'affinité

ne s'accorde nullement avec

En voulez-vous

d'abord que

une

je dirai

la

Remarquez femmes

cérémonies

et

reli-

gieuses, et qu'ils se tiennent toujours près des autels,

guidés uniquement par l'instinct de

voyez ensuite que gion, faisant

le

les

la

nature.

Vous

premiers fondateurs de cette

reli-

plus grand cas de la simplicité, ont été

les adversaires implacables

de

la science.

Enfin

pas de fous comparables à ceux que l'ardeur de

chrétienne enflamme tout d'un coup.

Ils

il

n'y a

la piété

prodiguent

leurs biens, méprisent les injures, se laissent tromper,

ne mettent pas de différence entre leurs amis ennemis, abhorrent

de

veilles,

le plaisir, se

et leurs

repaissent de jeûnes,

de larmes, de fatigues, d'humiliations. Dé-


ELOGE DE LA FOLIE

23o

goûtés de

mot,

ils

la vie,

lie

?

Ne

Ils

la

mort; en un

paraissent avoir perdu totalement le sens

mun, comme corps.

ne désirent que

ils

si

leur

âme

sont-ce pas

vivait ailleurs

tous les

été pris

pour des gens

ivres, et si,

Festus, Paul a passé pour

un

que dans leur

symptômes de

ne faut donc pas s'étonner

si

com-

la

les apôtres

fo-

ont

aux yeux du juge

fou. Mais, puisque j'ai

revêtu la peau du lion, je veux aller plus loin et vous

démontrer que

la félicité

que

les chrétiens

achètent au

prix de tant de sacrifices n'est qu'un certain genre de

démence

et

de

folie.

mots; n'envisagez que

Ne la

vous scandalisez pas des

chose.


ÉLOGE DE LA FOLIE Premièrement, avec

les

chrétiens sont presque d'accord

platoniciens pour reconnaître que l'âme est

enveloppée et

les

23l

et

emprisonnée

que l'épaisseur de

la

dafis les liens

du corps,

matière l'empêche de contem-

pler la vérité et d'en jouir. Platon définit la philoso-

phie

«

l'étude de la mort' », parce qu'elle détache l'âme

des choses visibles et matérielles,

comme

le

fait

la

bon usage des organes

mort. Aussi, tant que l'âme

fait

du corps, on

mais lorsque, rompant ses

liens, elle

sensée

la dit

;

veut s'affranchir et tente de s'échapper de sa

prison, elle est réputée folle. Si cette situation provient

de

maladie ou de

la

laisse

la faiblesse

des organes,

la folie

ne

aucun doute. Et pourtant nous voyons ces fous

prédire l'avenir, connaître des langues et des sciences qu'ils n'avaient jamais apprises, et

donner

la

marque

d'une intelligence divine. Cela vient évidemment de ce que l'âme,

commence

même tenir

un peu dégagée du contact du corps,

à retrouver sa vertu naturelle. C'est par la

raison qu'il arrive quelquefois aux mourants de

un langage prophétique

et inspiré. Si pareille

chose se produit par une piété vive, ce n'est plus de la folie,

mais cela

lui

ressemble tellement que

part des

hommes

s'y

trompent, d'autant plus que cet

exemple assez

1.

Phédon.

la

rare est fourni par de pauvres hères

plu-

que


ÉLOGE DE LA FOLIE

2^2

leur genre de vie

manité.

Ils

met complètement en dehors de

sont dans

la situation

l'hu-

de ces gens que Pla-

ton nous dépeint dans une allégorie. Enchaînés au

fond d'une caverne, jets

admirent

ils

les

ombres des ob-

l'un d'eux qui s'était échappé, de retour dans la

:

caverne, annonce à ses camarades qu'il a vu les objets

trompent

véritables, et qu'ils se

ombres vaines pour plore

la réalité.

fort

Ce

en prenant des

sage plaint et dé-

de ses camarades, dupes d'une

la folie

si

gros-

sière erreur. Ceux-ci, à leur tour, se

moquent de

comme d'un

De même, pour

le

commun

plus les

de

ils

extravagant et

des

hommes,

l'admirent;

ils

le chassent.

lui

plus une chose est matérielle,

ne voient rien au delà. Pour

dévots, au contraire, plus une chose se rapproche la

matière, moins

ils

en font de cas

;

ils

s'adonnent

tout entiers à la contemplation des objets invisibles.

Les mondains assignent le

le

premier rang aux richesses,

second aux qualités du corps,

en dernier lieu ;

la

plupart

même

et placent l'âme

en

croient qu'elle n'existe

pas, parce qu'on ne la voit point avec les yeux. Les

dévots ne vivent absolument que pour Dieu, qui est l'être

simple par excellence, et ensuite pour l'âme, qui

se

rapproche

le

soin

comme de

le

le

plus de l'image de Dieu. Ils négligent

du corps, méprisent souverainement des immondices, et

manier,

ils

ne

le

le fuient. S'ils

l'argent

sont obligés

font qu'avec répugnance et dé-


ELOGE DE LA FOLIE

goût

ils

:

comme Il

ont

s'ils

comme

s'ils

entre eux

nent du corps,

il

comme

en le

est

Quoique tous

la

possèdent

il

sens tien-

les

uns que

toucher, l'ouïe, la vue, l'odorat,

moins dépendants du corps. Or, centre ses efforts,

les

de plus grossiers

goût. La mémoire, l'entendement,

toute

ils

une différence complète dans

toutes les choses de la vie.

le

n'avaient pas;

ne possédaient pas^.

existe

les autres,

233

volonté, sont

la

l'esprit

con-

prévaut. Les dévots, appliquant

force de leur intelligence aux choses les plus

étrangères aux sens grossiers, finissent pour ainsi dire

par en perdre totalement l'usage;

I. Saint Paul,

ÉpUre aux Corinthiens,

I,

les

mondains, au

7.

3o


ELOGE DE LA FOLIE

234

contraire, excellent dans l'exercice des sens et n'enten-

dent rien au

reste. C'est

pour

cela qu'il est arrivé, dit-

on, à de saints personnages de boire de l'huile pour

du

vin.

Parmi affinité

les

avec

mandise,

passions, le

il

en

ont une étroite

est qui

corps, par exemple

:

la

luxure,

la

gour-

la paresse, la colère, l'orgueil, l'envie.

dévots leur font une guerre implacable

;

les

Les

mondains

s'imaginent, au contraire, que sans elles on ne vit pas. Il

y

a ensuite des passions mixtes et

naturelles,

comme

l'amour de

en quelque sorte

la patrie,

la

tendresse


ÉLOGE DE LA FOLIE pour

ses enfants,

monde

pour

pour

ses parents,

spiritualiser. Ainsi,

ils

étant leur père, car

il

qu'ils doivent

s'ef-

ou plutôt de

les

comme

engendré que leur corps,

n'a à

Dieu, père de toutes cho-

comme un homme

mais

dévots

aiment leur père non

encore plus

Le

ses amis.

est accessible à ces sentiments; les

forcent de les déraciner de leur cœur,

ses;

235

de bien en qui

brille

l'image de cette intelligence divine qu'ils considèrent

comme

seule

bien suprême, et hors de laquelle

le

ils

prétendent qu'on ne doit rien aimer ni rien désirer. Ils

appliquent cette règle à tous

S'ils

ne font pas

sibles, ils les

les

devoirs de la vie.

complètement de tous

les objets vi-

mettent du moins bien au-dessous des

objets invisibles. Ils

disent que jusque dans les sacrements et dans les

devoirs de

la piété

jeûne, par exemple, l'abstinence de

qui pour

le

la

ils

la

privation d'un repas (ce

vulgaire constitue tout

son orgueil,

afin

ses passions

le

jeûne),

si

en

même

en modérant sa colère

que l'âme, dégagée du poids du

corps, puisse connaître et goûter les biens célestes.

même, au

sujet

de

la

le

comptent pour peu de chose

viande et

temps on ne réprime et

Dans

figurent le corps et l'esprit.

messe, sans en dédaigner

les

De

céré-

disent que par elles-mêmes elles sont peu

monies,

ils

utiles et

même

nuisibles,

si

l'on ne se pénètre

spirituel figuré par les symboles.

La messe

du sens

est la repré-


ÉLOGE DE LA FOLIE

236

mort du

sentation de la

Christ. C'est en

domptant

leurs

passions, en les étouffant, en les ensevelissant, pour ainsi dire

que

,

les

mortels doivent

la

de renaître à une vie nouvelle pour ne le

reproduire faire

,

afin

qu'un avec

Christ et entre eux. C'est ainsi que pensent et agissent

Les mondains, au contraire, croient que

les dévots.

de

sacrifice

messe consiste simplement à

la

devant l'autel,

le

des chants, à regarder les cérémonies.

seulement dans sa vie entière,

les cas

que

le

que

je

Ce

tenir

se

plus près possible, à écouter

le

le bruit

n'est pas

viens de citer, c'est dans

dévot évite tout ce qui se rattache

au corps, pour s'élever vers

les objets éternels, invisi-

bles et spirituels. Aussi, en raison de cette différence

absolue qui

les divise sur toutes choses, les

uns

et les

autres se taxent réciproquement de folie. J'avoue que,

selon

moi

,

ce

mot

appartient mieux aux dévots qu'aux

mondains. Pour vous en convaincre,

montrer brièvement, félicité

suprême

comme

je l'ai

n'est autre chose

je vais

vous dé-

promis, que cette

qu'un genre de

folie.

Remarquez d'abord que Platon abondait dans mon sens lorsqu'il a écrit que

plus grande des

ment

vit

non en

se détache

plus

il

félicités.

est

lui,

le délire

En effet,

des amants était

celui qui

la

aime ardem-

mais dans l'objet aimé, et plus

il

de lui-même pour

s'identifier avec cet objet,

Quand

l'âme veut échapper du

heureux.

corps et qu'elle ne maîtrise plus ses organes,

il

y

a


ÉLOGE DE LA FOLIE évidemment

Autrement, que

délire.

expressions vulgaires vous

Il est

plus

fait,

donc

:

revenu à

et victorieux,

Or, plus Tamour

lui

absorbera

transformation par l'esprit sera

est par-

Quelle sera

lui est

la

le

vie

il

l'aura préparé à cette

la

pénitence.

infiniment supérieure

A son tour,

pour goûter

les

la

il

résulte

que

douceurs ineffables de ce souverain lui.

que ce bonheur

quand l'âme, ayant l'immortalité.

d'où

condition de ne plus s'appartenir,

bien qui concentre tout en est vrai

:

entier sera hors de lui-même, et qu'il ne

heureux qu'à

parfait n'aura lieu

qu'une étude

cette vie

,

que

repris son ancien corps, jouira de

Néanmoins, comme

n'est autre chose

image de

L'esprit, tout-puissant

corps, et cela d'autant plus

jeûne et

le

âmes

absorbé par cette intelligence souveraine

l'homme tout

Il

et délicieux.

ardemment?

si

aisément que pendant

sera

Revenez à

cette vie des bienheureux après laquelle les

pieuses soupirent

qui

signifieraient ces

hors de lui

// est

profond

le délire est

287

il

et

la vie

des dévots

en quelque sorte une

leur arrive parfois d'éprouver

avant-goût de cette récompense. Quoique ce ne

un

soit

qu'une toute petite gouttelette au prix de cet océan de la félicité éternelle, elle

plaisirs

du corps,

lors

surpasse de beaucoup tous les

même que

l'on réunirait

ensem-

ble toutes les jouissances de tous les mortels, tant le spirituel l'emporte sur le matériel et l'invisible sur le


2

ELOGE DE LA FOLIE

38

visible

!

C'est là ce que prédit le prophète

pas vu, C oreille n'a pas ouïj

jamais

senti ce

et le

la

.

Isaïe,

II,

V. 9.

cité

cœur de rhomme n'a

part de folie,

ne détruit pas, mais complète.

I

Uœil n'a

que Dieu a préparépour ceux qui l'aiment^.

C'est en cela que consiste

ch.

:

Or

que

la

mort

ceux qui jouissent

par saint Paul dans sa première Épître aux Corinthiens

,


ÉLOGE DE LA FOLIE de ce bonheur

nombre en

(et le

289

est très-petit)

des transports qui ressemblent à

la

éprouvent

démence.

Ils tien-

nent des discours sans suite, qui n'ont rien de naturel, articulent des

mots vides de sens

et

changent succes-

sivement de physionomie. Tantôt joyeux, tantôt abattus, ils pleurent, rient,

gémissent, en un

mot

sont

ils

véritablement tout hors d'eux-mêmes. Puis, quand sont revenus à eux,

ils

ne savent plus où

étaient dans leur corps

ou endormis

;

ils

ou hors de

et fait;

ils

s'ils

comme à travers

ce qu'ils ont vu, ouï, dit

savent seulement qu'ils ont été très-heureux

pendant leur d'avoir

étaient,

leur corps, éveillés

ne se souviennent que

un brouillard ou un songe de

ils

ils

délire.

recouvré

la

Aussi regrettent-ils amèrement raison

ils

;

donneraient tout au

monde pour jouir

éternellement de cette sorte de

Ce

qu'un

n'est pourtant

faible

folie.

avant-goût de leur future

félicité.

Mais

voilà

longtemps que

chis les limites. S'il

je

m'oublie et que je

vous semble que

j'ai

jasé avec trop

de sans-gêne et de loquacité, songez que et

que

c'est

une femme, qui

c'est la Folie,

Mais en même

a parlé.

temps rappelez-vous ce proverbe grec

/"ran-

:

Souvent un fou

parle à propos, à moins que vous ne pensiez qu'il ne soit pas applicable

aux femmes. Je vois que vous atten-

dez une péroraison; mais vous êtes bien fous

si

vous


ELOGE DE LA FOLIE

240 croyez que je

que

je

vous

me

rappelle

ai débité.

un

Un

seul

vieil

convive qui a de la mémoire.

mot de

adage

En

hais l'auditeur qui se souvient. Par

voici

la Folie.

FIN

dit

:

le fatras

Je hais

un nouveau

:

le

Je

conséquent, portez-

vous bien, applaudissez, vivez, buvez, de

tout

illustres

adeptes


3i


LÉGENDES DES GRAVURES»

— La .... — Pour ... nom déshonorant — Ne mon pas mon nom ma personne ?.., dans Midas. IV. — Le bout Saturne V. — au quelque VI. — peu prévoyante a à que VII. — un aux nouveau-nés VIII. — Mes au IX. — Bacchus à X. — Polyphème bat Folie parle

I.

II.

de sages,

éviter le

porté-je

III.

écrit

sur

front

Je

l'oreille

n'envie point

qui perce trahit puissant

fils

.

de

.

fera des extravagances,

présent

C'est

et

la nature

55

56

59

s'oubliera

61

fait

dessein

fous,

5i

la

chèvre qui l'allaita //

49

et

toute

de

Pages.

64

contraire, gros et gras, brillants de

santé

68 70

la terre lourdement. Les Satyres

moitié boucs jouent des atellanes

78

I. Les dessins d'Holbein ont tous pour légendes des passages du texte, mais nous devons prévenir le lecteur que, par suite de nécessités typographiques, la légende ne se trouve pas toujours à la page même de la gravure, et qu'on doit souvent l'aller chercher à la page précédente ou à la suivante. Le numéro de page porté à notre table est celui de la gra-

vure.

viennent

Quant aux les dessins.

chiffres

romains,

ils

indiquent l'ordre dans lequel


LÉGENDES DES GRAVURES

244

Pages.

XI.

à

Si l'on songe

met chaque

comde Vamour.

nn

l'appelle cocu, cornard.

82

toutes les extravagances qu*il

fois qu'il veut

goûter

les

plaisirs

— On moque du mari on XIII. — Tant que Von soi-même. XIV. — du à mère qu'à XV. — La du même maqueue d'un XVI. — à que mène énorme XVII. — Cet que monde comme un comme un pas même un homme. XVIII. — pour XIX. — Ce a XII.

se

;

il

est nécessaire

Les enfants

se flatte

leur père

leur

plaisante fiction

cheval.

l'aide de ces niaiseries

tout

être

le

.

Ils

font tout

peuple.

.

.

se rajeunir c'est

décrépites et si cadavéreuses qu'on

de voir des

io3 107

hommes

les

plus heureux sont

rompent tout commerce avec

la science

ceux

pour

se

qui

laisser

guider par la nature

XXII. —

XXIII. un

si

108

Les plus grands rois

Voilà pourquoi

grand

attrait

— Lâchasse XXV. —

affectionnent.

les

cette espèce

d'hommes

.

.

.

aux femmes

114 120

Les joueurs

Ceux qui

viction qu'en

sculpté,

122 nourrissent la folle mais douce cort-

apercevant par hasard saint Christophe

ou peint en Polyphème,

ils

ne mourront pas

dans la journée

— Ces magiques Bernard par un démon à XXVIII. — Ces XXVII.

versets

.

.

gens qui, aussi

126 vils

goujats, s'enorgueillissent d'un vain

124

furent indiqués, dit-on,

saint

XXIX.

112

inspire

XXIV.

XXVI.

102

dirait revenues

les

médecin Les

q6

vieilles,

des enfers, être encore en chaleur

XX. — Le XXI. —

02

révère

le

de plus joli,

qu'il y

91

cette

souverain n'est

dieu et

si

.

l'on

puissante bête qui s'appelle

et

88

Sertorius sur la

nière d'arracher les crins de la

C'est

84

sage Socrate ressemblèrent plus

que

titre

le

dernier des

de noblesse.

.

129

Celui-ci y plus laid qu'un singe, se trouve aussi

beau que Nirée

,

.

i3o


LÉGENDES DES GRAVURES

245

— Les ramas piquent de XXXI. — Les cramponnent à Moïse. — XXXII. Deux qui mutuellement. XXXIII. — Un méchant rouge XXXIV. — pas Discordes XXXV. — Combien pas à XXX.

Turcs, ce

de barbares, se

vil

posséder la meilleure religion Juifs... se

leur

mulets

se grattent

tableau, barbouillé de

i33

.

i35

et

mère de Dieu un

dont

petit cierge, en plein midi,

elle

n'a

141 Celui-là met tout son bonheur à dormir

à

et

ne rien faire

XXXVII.

144 Cet autre, pourvoir Jérusalem,

Saint-Jacques, où

femme

il

na

Kome

ou

que faire, campe là maison

,

enfants

et

— XXXIX. — Le XL. — Le XLI. — Le XLII. — A XXXVIII.

Ils

146 déchirent ces malheureux à coups de

verges

148 i5i

po'ète

jurisconsulte

.

.

.

i55

,

philosophe-

iSy

l'aide de triangles,

autres figures géométriques...

aux yeux

140

la Vierge

offrir

?

XXXVI.

i37

des Plutons, des Véjoves, des

n'en voit-on

que faire

i33

.

de jaune.

Je ne parle

Pages.

de carrés, de cercles ils

jettent de

la

et

poudre

des ignorants

— Le — XLIV. XLV. — Le XLVI. — La XLIII.

Les

i58

théologien

i5g

160

de Vulcain

filets

Christ toile

161 de Pénélope

167

XLVU.— Atlas

169

XLVIII. Le cerveau de Jupiter était moins gros lorsque, pour accoucher de Pallas, il implora la hache de Vulcain

171

— XLIX. — Le moine — — L.

lya

Plusieurs d'entre eux trafiquent avantageusement de

leur crasse et de leur mendicité

LI.

D'autres fuient

comme un

173 poison

le

contact de


LÉGENDES DES GRAVURES

246

Pages.

l'argent, mais

ne redoutent pas

ils

le

vin ni

le

contact

femmes

des

— L'un LUI. —

LU.

174 étalera sa bedaine, farcie de toutes sortes de

lyS

poissons

Ils

dans

quand on

ne cessent d'aboyer que

leur

a

jeté

la gueule de la pâtée

LIY.—Niobé

181

LV. LVI.

i83

— La Chimère — L'âne devant LVII. — Donnez-lui un LVIII. — Des amants LIX. — LX. — Le LXI. — Le LXII. — Les LXIII. —

184 188

la lyre collier d'or, etc

de Pénélope

189

L'évêque.

191

cardinal

192

souverain pontife

194 197

effigies

Ils

combattent, pour la défense de leurs dîmes,

avec des épées, des javelots, des pierres

et

toutes sortes

d'armes

LXIV. LXV. LXVI.

— La — Érasme — vous Si

199 202

Khamnonte

déesse de

2o3 faites consister

favori des grands

à hanter

et

le

ces

bonheur à devenir

le

dieux couverts de pier-

204

reries.

LXVII.

Horace,

peau d'Epicure

LXIX.

LXX.

— Salomon. — et

LXXll.

1

.

et brillant

pourceau du trou-

206 c/e

Scof2

— L'Ecclésiaste.

LXXI. gros

gras

I

—L'âme

LXVIII.

ce

.

........... .

Je m'en rapporte à ces théologiens

gras, très-goûtés

— Nicolas

du public.

.

.

.

,

la

209 210

grands, .

.

.

de Lyra

Le mot Holbein, qui surmonte

208

gravure, est écrit

de

la

214 216

main

d'Érasme.

de Bâle, Érasme a donné en ces termes l'explication L'âme de Scot rend par le bas de sots arguments.

2. Sur l'exemplaire

de cette gravure

:


LEGENDES DES GRAVURES

LXXIII.

247 Pages

Cet interprète de la pensée divine envoie

apôtres armés de lances, de balistes, de frondes

bombardes, pour prêcher un Dieu

LXXIV.

Un

morgue annonçait mence

— Témoin

LXXV.

à

vieillard

la

.

mine sévère,

.

et

et

de

.

.

220 Jules César ^ qui ne pouvait souffrir ni

auquel Vivrogne Antoine n'ins-

et

aucune crainte

LXXVI.

2

Voici l'agneau de Dieu

— Dieu à LXXVIII. — David LXXIX. — prodiguent LXXVII. goûter

225

l'arbre de la science

Ils

négligent

Ils

rainement l'argent

le

le

Seigneur

comme

// est arrivé,

de boire de l'huile //

de

.

.

.

.

du corps, méprisent souve-

des immondices,

dit-on,

et le

fuient

.

233

de saints personnages,

234

vin

leur arrive parfois

d'éprouver un avant-

cette

Folie

227 228

280

leurs biens

soin

— à pour du LXXXII, — goût récompense LXXXIII. — La prend congé de LXXXI.

23

défendit, sous peine de châtiment, de

apaise ainsi

219

dont la

bien un théologien, répondit avec véhé-

Brutus ni Cassius, pirait

LXXX.

crucifié.

.

les

2

ses auditeurs

.

38

241


om-

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Profile for gnosisclassics

Erasmus - Éloge de la Folie, 1876  

Source: Internet Archive; Digitizing Sponsor: University of Ottawa; Contributor: Francis A. Countway Library of Medicine

Erasmus - Éloge de la Folie, 1876  

Source: Internet Archive; Digitizing Sponsor: University of Ottawa; Contributor: Francis A. Countway Library of Medicine

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