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burkina Kaboré/Diabré : duel au sommet Le pLuS

de Jeune afrique

Hebdomadaire int ternational indépendant • 56e année • n° 2863 • du 22 au 28 novembre 2015

jeuneafrique.com

monaCo

Cap au Sud

FORRAY DiDieR/SAGAPHOTO COM

Dix ans après le début du règne d’Albert II, la principauté se tourne de plus en plus vers l’Afrique.

Église Le pape François et nous

TERRORISME

Nouvelles menaces sur l’Afrique

Spécial 20 pageS • Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun Prochaines cibles ? • Mali Les petits frères de Boko Haram • Maroc Sur la piste d’Abaaoud • Tunisie Jihad au féminin • Attentats Comment Alger se bunkérise • France « Sur le monde arabe, François Hollande a tout faux », par Béchir Ben Yahmed édition générale France 3,80 € • Algérie 220 DA • Allemagne 4,80 € • Autriche 4,80 € • Belgique 3,80 € • Canada 6,50 $ CAN • Espagne 4,30 € • Éthiopie 67 birrs • Grèce 4,80 € Guadeloupe 4,60 € • Guyane 5,80 € • Italie 4,30 € • Maroc 25 DH • Martinique 4,60 € • Mauritanie 1200 MRO • Mayotte 4,30 € • Norvège 48 NK • Pays-Bas 4,80 € Portugal cont. 4,30 € • Réunion 4,60 € • RD Congo 6,10 $ US • Royaume-Uni 3,60 £ • Suisse 6,50 FS • Tunisie 3,50 DT • USA 6,90 $ US • Zone CFA 1900 F CFA • ISSN 1950-1285


L’ AFRIQUE, “ADN” des membres fondateurs du CEMA !

14

membres actifs dont cinq membres fondateurs

au 1er octobre 2015

1,5

milliard d’euros de Chiffre d’affaires Afrique

hommage à leurs liens durables avec l’Afrique, leur “ADN” mutuel ! Renforcer ces liens, échanger des expériences, des informations et des bonnes pratiques commerciales, tels sont les objectifs qui ont présidé à la création du CEMA, à Monaco, en mai 2014. Plus largement, cette initiative de réflexion et d’action d’entrepreneurs de Monaco en Afrique favorisera l’organisation d’événements bilatéraux autour de personnalités africaines de premier plan qui feront partager leur vision de l’Afrique de demain.

5000

collaborateurs dédiés au continent africain

Membres Fondateurs

www.cema.mc

Ascoma ES-KO Martin Maurel Sella Mercure International Sonema

45

pays africains “travaillés”, des filiales dans plus de pays

25

Nouveaux Membres Algiz Security Monaco Bluewave Software Endeavour Mining Kpmg Gld JLA Leadership

Mimran Groupe Monaco Logistique NTI Networks Monaco Savent Brokers

Création Mermaid.fr / marcgiacomoni.com

Les cinq sociétés monégasques fondatrices du CEMA et leurs dirigeants sont des acteurs de longue date et au quotidien de l’Afrique. Ascoma, ES-KO, Martin Maurel Sella, Mercure International et Sonema sont actives dans 40 pays du continent africain, lequel représente une part majeure, voire l’essentiel de leur activité. En créant le CEMA, avec le soutien de la Fédération des Entreprises Monégasques et du Monaco Economic Board, les membres fondateurs rendent en premier lieu


Le pLuS

de Jeune afrique

Panorama Grimaldi & Cie séduit par l’Afrique

67

IntervIew Michel Roger, chef du gouvernement CooPératIon De la charité au business PortraIts Ces patrons qui misent sur le continent

monaCo

Cap au Sud

FORRAY DiDieR/SAGAPHOTO.COM

Dix ans après le début du règne d’Albert II, la principauté se tourne de plus en plus vers l’Afrique.

jeune afrique

n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015


Le Plus de Jeune Afrique

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Prélude Olivier Caslin

Petit ruisseau, grande rivière

L

es apparences peuvent être trompeuses. Quoi de commun en effet, de prime abord, entre Monaco, enclave de riches, très riches, et l’afrique, qui, bien que lancée sur la voie de l’émergence depuis bientôt dix ans, doit encore parcourir un long chemin pour espérer sortir ses populations de la pauvreté. Depuis dix ans pourtant, la distance qui sépare les deux rives de la Méditerranée semble s’être considérablement réduite, et les liens paraissent s’affermir davantage. comme si la principauté réalisait pleinement qu’elle était géographiquement « plus proche de tunis que de paris », ainsi qu’aime à le rappeler Michel roger, son ministre d’État. elle ne découvre pas l’afrique non plus. Depuis plus d’un siècle, de nombreuses sociétés monégasques travaillent et investissent sur le continent, en premier lieu via le port voisin de Marseille.

commerciaux avec le continent, qui est aujourd’hui deuxième client du rocher après la France, ont doublé. Le budget de l’aide au développement accordé par la principauté a été multiplié par huit, pour atteindre 16 millions d’euros l’an prochain. C’est une goutte d’eau dans l’océan des financements accordés à l’afrique, mais, proportionnellement, Monaco fait bien mieux en la matière que beaucoup d’autres pays. D’autant que le gouvernement princier n’est pas le seul à intervenir sur le continent. plus d’une cinquantaine d’organismes de solidarité internationale établis dans la principauté participent à son développement, et le secteur privé, notamment par l’intermédiaire de son tout nouveau club des entrepreneurs monégasques en afrique, multiplie les initiatives.

Rien à voir, donc, avec la charité Pourtant, un nouvel élan semble avoir bling-bling que nombre « d’observaété donné par le prince albert II, bien teurs », mal renseignés, imaginent. décidé à voir jouer son petit pays dans Monaco ne donne pas aux bonnes la cour des grands depuis son accession œuvres pour s’acheter une conscience. au trône en 2005. Le pays cherche bien à jouer sa parLes canons rouillés de la vieille cita- tition dans le concert des nations. Il delle ont beau être toujours tournés vers la mer qui l’en- On est loin de la charité bling-bling cercle côté sud, Monaco ne regarde pas l’afrique comme que nombre « d’observateurs », une menace, mais bien mal renseignés, imaginent. comme une terre d’opportunités… sans toutefois plus d’opportus’inscrit dans les pas de son prince et de nisme que les autres, chaque année plus sa princesse – sud-africaine –, qui, via nombreux à se bousculer au portillon leurs fondations respectives, et le plus des promesses de lendemains africains souvent hors de la lumière des projecqui chantent, mais avec un pragmatisme teurs, s’impliquent personnellement certain. sur le continent. Les petits ruisseaux font les grandes Vierge de tout passé colonial, la prin- rivières, et celui qui coule depuis le cipauté n’a ni ambitions démesurées ni rocher, s’il n’est évidemment pas le la taille nécessaire pour inquiéter. ce qui plus puissant, apporte une contribution ne l’empêche pas d’affirmer de plus en régulière, de plus en plus vigoureuse plus fortement son rôle de partenaire et cohérente, au développement de économique. en dix ans, les échanges l’afrique. ● jeune afrique

n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

PANORAMA Grimaldi & Cie séduit par l’Afrique p. 70 INteRvIew Michel Roger, ministre d’État, chef du gouvernement

p. 73

COOPéRAtION De la charité au business p. 76 éCONOMIe Diagnostic et prescriptions d’un afro-optimiste réaliste p. 78 CONfIDeNCes De Patricia Husson, présidente du Club des entrepreneurs monégasques en Afrique p. 80 PORtRAIts Ces patrons qui misent sur le continent p. 82


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Le Plus de Jeune Afrique

MONACO

Grimaldi & Cie sé Dix ans après le début du règne d’Albert II, la principauté est économiquement en pleine forme. Elle cultive sa particularité d’être à la fois un État et une sorte d’entreprise résolument tournés vers le continent. actualiteinternationalpolitiquea.faujas

ALAiN FAUJAS,

L

envoyé spécial

orsqu’il remplace son père à la tête de la principauté, en 2005, Albert II veut donner plus de sérieux à Monaco. Les frasques de la famille Grimaldi, le décor d’opérette du palais et de sa relève de la garde, la fièvre du casino, c’est pain bénit pour la presse people. Pas pour l’économie du pays ni pour les comptes de l’État. Le prince décide de renforcer la crédibilité de la principauté, ce qui veut dire d’abord assainir une situation financière qui se dégradait, mais aussi ouvrir le pays sur l’Europe, le monde, et tout particulièrement l’Afrique. Dix ans plus tard, le bilan est positif. Monaco est économiquement en pleine forme et peut dire que la crise qui l’a affecté, comme le reste de la planète, est derrière lui. Tous les indicateurs sont au vert : le produit intérieur brut, le nombre des

créations d’entreprises, le nombre des emplois, les prix de l’immobilier, le nombre des croisiéristes, les rentrées d’impôts, le solde budgétaire, etc. Si les comptes publics sont redevenus bénéficiaires, ce n’est pas grâce aux jeux, qui ne représentent que 3 % des recettes totales de l’État, mais parce que la construction est repartie (comme en témoigne la forêt de grues qui s’activent en centre-ville), et le commerce aussi. Politiquement, le prince Albert a consolidé son assise. Désormais, il ne dépend plus de la France pour le choix de son Premier ministre, appelé « ministre d’État », et si celui-ci est toujours un Français, Michel Roger (lire interview pp. 73-74), il faut savoir qu’il a été nommé ès qualités et non sur le conseil de Paris. Rien ne dit que son successeur ne sera pas italien ou sud-africain. Monaco est un peu plus indépendant. UN PEU SNOB. L’ouverture sur la planète était ins-

crite dans la passion des souverains monégasques pour les océans, mais il fallait la concrétiser sur la terre ferme. Et l’Afrique s’est imposée tout doucement. Certes, on ne dénombre que 773 Africains parmi les 25557 résidents à Monaco, les Marocains étant les plus nombreux, suivis des Mauriciens et des Tunisiens. Mais les chiffres du commerce extérieur ont eu tôt fait de convaincre les responsables


duit par l’Afrique internationale (DCI) au sein du département des Relations extérieures, en 2007.

À BRAS OUVERTS. Son aide au développement

est importante comparée à sa petite taille (lire pp. 76-77). Elle est visible, sélective, et se déploie en partenariat avec des acteurs publics ou privés. Comme les grands bailleurs internationaux, elle privilégie la santé et l’éducation, car c’est l’avenir qui s’y prépare. Comme eux, elle a choisi de se préoccuper de la biodiversité, notamment dans les forêts équatoriales africaines, qui sont l’un des poumons de la planète. Elle a commencé à investir dans les PME du contiLe pays ne compte nent, qui représentent la seule chance de que 8950 nationaux donner des emplois dignes de ce nom à et 25557 résidents, son immense jeunesse. Deux autres piliers ont été ajoutés à ce dispositif: la Fondation dont 773 Africains. Prince Albert II de Monaco et la Fondation PrincesseCharlènedeMonaco,quiœuvrentdansles secteurs de prédilection de chacun des deux époux. Enfin, Monaco est devenu une pépinière d’ONG où s’activent riches et moins riches pour envoyer des livres scolaires au Burkina Faso ou soutenir les villages bâtis à Tananarive par le père Pedro pour les plus déshérités. Et comme la principauté n’a aucun passé colonial, ni d’ambitions démesurées, l’Afrique la reçoit à bras ouverts. ●

t Le Rocher, c’est 2 km2… et 10 % du bassin d’emploi du département français voisin des AlpesMaritimes.

© Centre de presse de MonaCo

monégasques que le continent situé sur la rive sud de la Méditerranée était une aubaine. En dix ans, les échanges commerciaux ont doublé avec l’Afrique, qui est le deuxième client de Monaco derrière l’Europe (lire encadré p. 78). Parmi les vingt premiers pays clients de la principauté figurent l’Algérie, la Tunisie, la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Congo. Dans ses vingt principaux fournisseurs, on ne relève que la Tunisie. C’est l’Afrique et les 102 millions d’euros d’excédent de ses achats par rapport à ses ventes qui permettent à Monaco de dégager un surplus commercial. Donc cap sur l’Afrique. Mais Monaco a cette particularité d’être à la fois un État et une sorte d’entreprise. Il est aussi la patrie de gens très, très, très riches qui ont le réflexe charitable des milliardaires, comme le formule l’un d’eux: « Nous savons que nous sommes privilégiés, et cela nous pousse à donner. » Ajoutons que le prince Albert veut rendre Monaco solidaire du reste du monde face aux grands défis mondiaux que sont la pauvreté, la préservation de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique. Ce mélange d’intérêt public, de recherche d’image, de business intelligent et de générosité parfois un peu snob a donné à la politique africaine de la principauté une réelle cohérence, dès la création de la Direction de la coopération


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EUROPE

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Monaco Le Plus de J.A.

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IntervIew

Michel Roger « Nous sommes

plus proches de Tunis que de Paris »

nicolas forquet

À la tête du gouvernement princier, le ministre d’État revient sur les résultats économiques du Rocher, son retour à une dynamique vertueuse, et sur l’évolution de ses relations avec le continent africain.

p L’ancien avocat dans son bureau du ministère d’État, place de la Visitation.

N

ommé par Albert II, en mars 2010, ministre d’État de la principauté (l’équivalent d’un Premier ministre), le Français Michel Roger a mis en œuvre la volonté du souverain de redresser en priorité les comptes publics, mais aussi d’ouvrir le Rocher sur l’extérieur, notamment l’Afrique, qui intéresse de plus en plus les entrepreneurs monégasques. L’ancien avocat (66 ans) a sanctuarisé l’aide au développement quand la prudence budgétaire était de mise et, la croissance et les excédents étant désormais de retour, il a rouvert les vannes pour augmenter jeune afrique

cette aide de 1 million d’euros par an (environ 10 %) jusqu’en 2017, conformément aux vœux du prince Albert II. Sans oublier de donner un sérieux coup de main à quelques familles syriennes qui ont fui la guerre civile dans leur pays. Ni d’appuyer les entreprises monégasques qui commercent avec l’Afrique ou y ont implanté des filiales, fortes de l’absence de passé colonial avec ce continent. JEUNE AFRIQUE : Comment va Monaco ? MICHEL ROGER : Économiquement, très

bien. Après quelques années de déficit budgétaire, nous avons renoué avec les

excédents depuis trois ans. Le retour à l’équilibre était absolument indispensable, car la principauté est un trop petit État pour se permettre de perdre la confiance des investisseurs. Personne ne ferait crédit à un pays de 2 km2 – qui représente cependant 10 % du bassin d’emploi du département français voisin des Alpes-Maritimes – s’il accumulait déficits et dettes. Nous avons donc maîtrisé nos dépenses, et les banques ont accepté de participer aux activités culturelles que l’État monégasque assurait seul jusquelà. Cette discipline budgétaire, associée n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015


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Le Plus de J.A. Monaco à une augmentation des recettes due à la reprise, nous a permis de réaliser des excédents de 3,7 millions d’euros en 2012, 12,1 millions en 2013, 25,7 millions en 2014. Notre budget rectificatif 2015, qui vient d’être voté par le Conseil national, affiche un excédent prévisionnel de 4,1 millions d’euros, sur un total de recettes de 1 135,2 millions. Nous sommes revenus dans une dynamique vertueuse, et nos réserves totales s’élèvent à 4 milliards d’euros. Nous avons même pris le pari de baisser les droits de mutation, ce qui a contribué à faire repartir notre marché immobilier avant celui de la Côte d’Azur. La crise est derrière nous, comme le prouve le bilan positif de l’année 2014 : nous avons enregistré la création nette de 239 entreprises et une hausse de 3,8 % des emplois sur notre territoire en 2014. Le total des actifs gérés par nos établissements financiers s’est élevé à 103 milliards d’euros, soit une progression de 7,1 %. Et l’activité croisière progresse nettement, tant du point de vue du nombre d’escales que de celui des croisiéristes.

140 millions d’euros [lire encadré p. 78]. C’est prometteur, car nous y disposons de bonnes bases. Nous avons l’image d’un pays neutre qui n’a jamais colonisé personne, et cela facilite évidemment les relations. Avant la crise politique et sécuritaire qui a secoué son pays, nous avions accueilli le président malien Amadou Toumani Touré, et plusieurs de nos sociétés spécialisées dans la logistique ou les plats réfrigérés s’étaient déclarées prêtes à investir au Mali. Quatorze de nos entreprises se sont regroupées dans le Club des entreprises monégasques en Afrique [Cema, lire pp. 80-84], lesquelles comptent 5 000 salariés travaillant avec et pour l’Afrique. Manifestement, il y a chez nous une vraie appétence pour ce continent, car nous faisons le constat que la croissance y restera forte. Et je pense que nos échanges sont appelés à se développer encore. Allez-vous souvent en Afrique ?

Je me suis rendu à Kinshasa pour le sommet de la Francophonie, mais il n’est pas dans mon premier rôle de me

Le budget de la coopération en 2016 sera de 16 millions d’euros, en hausse de 10 %. Et quelle place les jeux occupent-ils dans votre budget ?

Les concessions, notamment celles du port et des jeux, représentent 30 millions d’euros, soit moins de 3 % de notre budget total, dont je rappelle qu’il s’élève à quelque 1,2 milliard. Pourquoi l’Afrique a-t-elle une place spéciale dans la politique extérieure de la principauté ?

Par définition, nous sommes tournés vers l’Afrique, dont nous sommes seulement séparés par la Méditerranée. C’est notre géopolitique, car nous sommes plus proches de Tunis que de Paris. J’attends avec impatience que nous puissions renouer des liens avec la Tunisie, qui se relève, car un quart de nos échanges se font avec ce pays. Nos importations en provenance du continent africain sont stables, mais nos exportations – essentiellement vers le Maghreb et le golfe de Guinée – ont doublé depuis dix ans pour dépasser les n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

déplacer. C’est le prince souverain qui représente la principauté partout dans le monde et y fait partager ses idées en matière de défense de l’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique, depuis l’accès à l’eau jusqu’à la lutte contre l’acidification des océans. Il est vraiment très mobilisé en faveur de ces causes, notamment au travers de la Fondation Prince Albert II [lire p. 76]. Quelle place la coopération, c’est-à-dire l’aide aux pays en développement, occupe-t-elle dans votre politique africaine ?

Cette aide est importante et complète le commerce classique. Nous la pratiquons à la mesure de nos moyens. Pendant les années de contrôle renforcé de nos dépenses, nous avons préservé le budget de la coopération. Celui-ci atteindra 16 millions d’euros en 2016, car le prince souverain nous a donné l’instruction d’augmenter l’aide de 1 million d’euros par an jusqu’en 2017. Il entend

respecter les Objectifs de développement durable [ODD], comme il nous avait demandé de suivre les Objectifs du millénaire pour le développement [OMD]. Je constate qu’il existe beaucoup d’ONG à Monaco qui œuvrent en complément pour l’Afrique, et c’est bien. J’ai plaidé pour la concentration de nos aides sur les pays les moins avancés [PMA], afin de ne pas disperser nos forces. Notre action est multiforme. Par exemple, le pavillon de Monaco de l’Exposition universelle de Milan sera démonté et reconstruit à Ouagadougou, au Burkina Faso, pour devenir un centre de formation aux métiers de la santé. Nous ne faisons pas de prêts, sinon dans le cadre du microcrédit. Nous préférons les dons, que nous souhaitons intelligents, tel celui qui permet d’acheter un moulin à grains et de former ses utilisateurs à son maniement, afin de faire naître un circuit économique. Car le problème est bien de parvenir à faire entrer les populations dans un circuit économique. À vos portes, un phénomène migratoire d’une ampleur exceptionnelle balaie la Méditerranée. Participez-vous à l’accueil de ces migrants chassés par la guerre ou la misère ?

En étroite collaboration avec le HautCommissariat pour les réfugiés [HCR], nous nous préparons à accueillir deux familles de Syriens, soit une dizaine de personnes, qui ne sont pas encore arrivées. Nous allons les loger à Monaco même, où nous vérifions que le logement est adapté à la présence d’un handicapé. Nous prendrons également en charge cinq autres familles dans des appartements que la principauté possède à Beausoleil, la commune française limitrophe. Elles sont en partie arrivées. Nous les intégrerons dans un programme social ; leurs enfants seront scolarisés par nos soins, et les adultes seront accompagnés sur le marché du travail. On peut trouver que cela n’est pas grand-chose, mais je rappelle que nous sommes un petit pays de 2 km 2 qui compte moins de 30 000 résidents ! Depuis toujours, nous accueillons des réfugiés. Il y a quelques décennies, le prince Rainier avait ouvert les portes à une quarantaine de boat people vietnamiens. Nous continuons dans ce sens. ● Propos recueillis à Monaco par AlAin FAUJAS jeune afrique


Le Plus de J.A. Monaco Coopération

Charité bien ordonnée L’action de la principauté est passée du caritatif à une véritable aide au développement, ciblée sur dix pays du continent et dotée d’un budget de 16 millions d’euros.

C

est une coopération avec le monde en développement comparable à celles qu’ont établies les autres pays européens que le prince Albert II a tenu à mettre en place, dès son accession au pouvoir, en 2005. Cette année-là, il a créé le département des Relations extérieures et de la Coopération (DRC), que dirige aujourd’hui Gilles Tonelli avec le titre de conseiller, autrement dit de ministre des Affaires étrangères de la principauté.

Son budget de la coopération n’a cessé de progresser puisque, parti de 2 millions d’euros à ses débuts, il atteint 16 millions dans le budget 2016, voté en hausse de 10 % par le Parlement monégasque, selon les vœux du souverain. Ce qui n’est pas rien dans un pays qui compte seulement 8950 nationaux. « Nous allons persévérer dans cet élan, explique Gilles Tonelli. Pour comparer avec les standards de l’ONU, qui fixent à 0,7 % du revenu national brut l’objectif à atteindre en matière d’aide au développement,

Monaco se situe à 0,24 %. La référence est le Luxembourg, et nous nous fixons l’objectif de parvenir, comme lui, à l’objectif de 0,7 % souhaité. » PROXIMITÉ. Pas question de saupoudrer

l’argent, ni d’apporter une aide budgétaire qui n’aurait aucune visibilité. L’aide monégasque est donc concentrée sur sept pays moins avancés et francophones (Burkina Faso, Burundi, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger et Sénégal) et sur cinq pays à revenus intermédiaires (Afrique du Sud, Liban, Maroc, Mongolie, Tunisie), dont seuls deux ne sont pas en Afrique. Les 120 projets financés chaque année concernent l’éducation, la santé et l’insertion professionnelle, mais aussi la sécurité alimentaire. « Par exemple, nous avons choisi de soutenir la lutte contre la drépanocytose, première maladie génétique

AlbeRT II luTTe POuR lA bIOdIveRsITÉ eT l’ACCès à l’eAu

P

arce que le prince Albert II est, d’une certaine façon, la voix de la conscience environne­ mentale auprès de ses pairs chefs d’État, il lui faut donner l’exemple. C’est ce que fait sa fondation, qui lutte pour la protection de la biodiversité et l’accès à l’eau, contre le réchauffement climatique et l’acidification des océans. Ses zones d’action sont les pôles, la Méditerranée et les pays les moins avancés. Son budget annuel est de 5 millions d’euros, ce qui lui permet d’affecter en moyenne 75 000 euros par projet et par an. « Nous choisissons d’aider des initiatives en fonction de leur pertinence et des plus­values que nous pouvons leur apporter, explique Philippe Mondielli, directeur scientifique de la Fondation Prince Albert II de Monaco. Mais nous limitons notre participation à 50 % du coût du projet pour vérifier la capacité de son initiateur à mobiliser d’autres bailleurs et

n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

© Charly GallO/Centre de Presse de MOnaCO

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p Au Mozambique, où la fondation a soutenu des recherches sur les forêts sèches côtières.

à le mener à son terme. » La fondation participe à la lutte contre la dégradation des zones humides, qui constituent des réserves d’eau saine en Éthiopie, avec l’ONG WaterAid. La plantation de vétiver conserve l’humidité et réduit l’érosion. Ces réserves permettront de

réduire le nombre de petits Éthiopiens qui meurent chaque année des suites de la contamination de l’eau. Pour faire face à l’exploitation irraisonnée des plantes médicinales, la fondation soutient la formation de 22 éco­entrepreneurs par an dans le cadre du jardin

botanique expérimental de Luki, en RD Congo. « Ce projet permet aux communautés locales de mieux connaître leur forêt, souligne Philippe Mondielli, et de développer une activité économique durable qui bénéficie à l’ensemble de la A.F. population. » ● jeune afrique


Cap au Sud au monde, aux traitements trop coûteux pour une famille africaine et mortelle à court terme, précise Bénédicte Schutz, directrice de la coopération internationale. Ce soutien se déploie à travers un réseau d’associations de malades et de centres de soins, dans six pays africains. » La caractéristique de l’aide monégasque est de se déployer partout, en partenariat avec des acteurs bien implantés, pour mener une coopération de proximité. « Nous travaillons avec de nombreux partenaires publics et privés, poursuit Bénédicte Schutz. En Mauritanie, nous contribuons à améliorer la santé maternelle et infantile en partenariat avec le ministère de la Santé, nous luttons contre les grandes pandémies comme le paludisme avec l’Organisation mondiale de la santé [OMS] en Afrique australe, et nous soutenons des initiatives en faveur des personnes en situation

de handicap au Maghreb avec Handicap International. » Sans oublier de nombreuses actions d’insertion sociale menées avec des ONG locales en direction des enfants des rues que la pauvreté a multipliés dans certains pays.

C’est ainsi que la principauté a passé des accords avec Investisseurs & Partenaires, Le programme présidé par l’ancien patron de soutien aux de l’Agence française de PME africaines développement (AFD), Jean2015-2018, lancé Michel Severino, ou avec en janvier avec Babyloan, spécialisé dans le Investisseurs crowdfunding. Déjà actifs, les INVESTISSEMENTS. Mais & Partenaires, comme il existe un « chaînon 50 organismes de solidarité accompagne manquant » dans les économies internationale monégasques des entreprises africaines, les PME, Monaco a se sont mis à l’unisson de leur sénégalaises, aussi décidé d’assister les jeunes gouvernement. « Nous leur nigériennes, entreprises en leur apportant avons créé un portail, souligne burkinabè et malgaches une partie des fonds qui leur Gilles Tonelli. Nous les réunissons régulièrement pour manquent. Il ne s’agit plus de dons, mais d’investissements les informer de nos actions et nous finançons certaines des en bonne et due forme via la leurs. » Là encore, aide publique et aide Société d’aide au développement (Sadev), privée s’associent pour améliorer le sort créée par l’État, dans des structures finandes populations démunies. ● cières choisies pour l’efficacité de leurs AlAIN FAUJAS actions.

PME africaines

ChArlèNE CoNTrE lA NoyAdE a princesse Charlène s’est souvenue qu’elle était une championne de natation avant son mariage avec le prince Albert. « Lors d’un séjour à Agadir avec son frère, la princesse a assisté à la noyade de trois petits Marocains. Ce drame l’a marquée, et elle a décidé de sauver des vies », raconte Agnès Falco, secrétaire générale de la Fondation Princesse Charlène de Monaco, créée en 2012 pour contribuer, en particulier en Afrique, à limiter l’hécatombe des noyades, dont les enfants de moins de 5 ans sont les victimes les plus fréquentes. « La princesse a défini trois priorités : l’apprentissage de la natation, la prévention de la noyade et la promotion du sport comme vecteur d’éducation », poursuit Agnès Falco. L’Afrique du Sud, patrie de la princesse, est l’un des premiers pays à avoir bénéficié de l’aide de sa fondation pour éduquer les scolaires aux dangers de jeune afrique

© Gaetan LUCI/PaLaIs PrInCIer

L

p Cours de natation avec la princesse à Agadir, au Maroc.

l’eau. Mais les enfants de Madagascar, du Maroc, du Soudan, de laTanzanie ou du Ghana ont, eux aussi, reçu les cours et les conseils de prévention de moniteurs locaux formés avec son appui. Depuis trois ans, 56 000 enfants ont été ainsi sensibilisés.

Au Kenya, la fondation a élargi cette action à la promotion de l’hygiène auprès des jeunes et à la santé des mères, avec le concours de l’ONG Amref Flying Doctors. Et, comme l’Afrique du Sud est aussi l’une des patries du rugby, une douzaine de jeunes

venus des townships ont été accueillis dans la principauté, au printemps, pour se frotter aux packs venus de plusieurs pays dans le cadre du tournoi Sainte-Dévote. Histoire de leur permettre de partager leurs différences et les valeurs du sport. ● A.F. n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

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Le Plus de J.A. Monaco Économie

Diagnostic et prescriptions d’un afro-optimiste réaliste Administrateur délégué de la banque Martin Maurel Sella, Frédéric Geerts livre sa vision du continent. Et rêve d’un plan concerté européen qui soutienne ses grands projets.

S

il est quelqu’un de persuadé que « Monaco est une bonne place pour travailler avec l’Afrique », c’est Frédéric Geerts, secrétaire général du Club des entrepreneurs monégasques en Afrique (Cema) et administrateur délégué de la banque Martin Maurel Sella (lire p. 83), qui, depuis la principauté, accompagne des investisseurs désireux de miser sur l’Afrique. D’abord parce qu’il souscrit à la phrase du roi belge Léopold II, qui disait qu’« un pays bordé par la mer n’est jamais petit » et que Monaco jouit de cette parfaite configuration. Ensuite parce que, belge lui-même, il a habité à Kinshasa dans sa jeunesse. Enfin parce qu’il regrette que l’Europe n’appréhende pas suffisamment le fait que l’Afrique soit devenue et sera une terre d’opportunités, malgré ses handicaps. « De plus en plus de gens y possèdent un téléphone, une connexion internet et un compte bancaire, constate-t-il. Mais il subsiste une masse de gens vivant au seuil de la survie, ce qui

ne les empêche pas de garder le sourire, l’optimisme, et de conserver le sens de la famille. » Oui, la gouvernance progresse, par exemple au Sénégal ou en Côte d’Ivoire. Unpays compliqué comme le Nigeria (une démocratie à système fédéral, 180 millions d’habitants) se stabilise. En matière de climat des affaires, on note de bons élèves partout, et l’administration devient plus efficiente. Même l’économie informelle, si répandue, « n’est pas une tare, car elle permet à la majorité de vivre sans être assistée et elle disparaîtra progressivement avec la montée de la classe moyenne », affirme le banquier. Mais ces progrès sont très lents, et une certaine instabilité politique,juridiqueetadministrativedemeure. JEUNESSE. Bien qu’il soit conscient

que le continent connaîtra encore « des moments difficiles », Frédéric Geerts demeure confiant. À condition que l’Afrique investisse dans l’éducation, son immense jeunesse peut devenir un atout. Ses richesses naturelles en sont un autre. Et elle émet peu de gaz à effet de serre. Ses marchés communs (UEMOA, Comesa, SADC, etc.) gagneraient à être complétés par des projets panafricains. « Les grands groupes africains du BTP, de l’énergie, de la banque ou des télécoms essaient de sortir de leurs frontières »,

rappelle-t-il, mais le mouvement est encore timide, alors qu’il y aurait tant à faire. « La production d’électricité et le barrage d’Inga, en RD Congo, sont un bon exemple de ces projets panafricains à réaliser, souligne-t-il. Citons aussi la logistique, qui est un réel challenge et qui peut être améliorée, comme le prouvent les réalisations du groupe Bolloré à PointeNoire [Congo], à Kribi [Cameroun] ou en Afrique de l’Ouest. » Dans l’accompagnement de ces projets, Frédéric Geerts constate que « l’Europe risque de se faire damer le pion par la Chine et l’Inde, alors qu’elle a sa place en Afrique, après le choc des indépendances, compte tenu des relations naturelles d’amitié, d’histoire et de fuseaux horaires ». Il souhaiterait que l’Europe ait « une vision » de ce qu’elle voudrait faire en partenariat avec ce continent et verrait bien « un plan concerté européen » dans les infrastructures africaines. Cela permettrait peut-être aux investisseurs européens – plus frileux que les Chinois, les Indiens, les Turcs ou même les Marocains – de se joindre en plus grand nombre à ceux qui font déjà confiance à l’Afrique et depuis longtemps, comme les entreprises monégasques du Cema, qui ont contribué à doubler les exportations de la principauté vers ce continent depuis dix ans. ● AlAiN FAUJAS

DES échANGES DE plUS EN plUS SoUtENUS • Les exportations de la principauté vers l’Afrique sont passées de 78,1 millions d’euros en 2009 à 142,5 millions d’euros en 2014 (12,5 % du total des exportations monégasques), soit une hausse de plus de 82 %. L’Algérie, laTunisie, la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Congo figurent parmi les 20 premiers clients internationaux du Rocher. • La valeur des importations depuis l’Afrique est passée de 69,7 millions n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

Volumes des échanges monégasques par zones géographiques En millions d’euros en 2014

65,9

752,6

822,6

87,6

5,2

77,1

93 142,5 Exportations Importations

d’euros en 2009 à 38,2 millions d’euros en 2013 et 40,9 millions en 2014, soit

40,9

116

sources : observatoire du commerce extérieur, imsee, mars 2015

78

3,9 % du total des importations de la principauté (contre plus de

20 % de 2009 à 2011). La Tunisie est le seul pays africain à faire partie du top 20 de ses fournisseurs en 2014, avec une belle 9e position, pour une valeur de 27,8 millions d’euros, soit 2,4 % du total des importations monégasques. • Principaux secteurs d’activité sur le continent : banque-finance-assurance ; expertise et conseil ; télécoms et TIC ; logistique ; négoce international ; sécurité ; environnement. ● jeune afrique


Le Plus de J.A. Monaco Confidences de

Patricia Husson

Présidente du Club des entrepreneurs monégasques en Afrique (Cema)

« Pour travailler en Afrique, il faut l’aimer »

P

résidente d’honneur du courtier d’assurances Ascoma, Patricia Husson préside le Club des entrepreneurs monégasques en Afrique (Cema) depuis sa création, en mai 2014. Fort de ses 14 membres – qui comptent plus de 4000 collaborateurs, de nombreuses filiales et réalisent 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires dans 45 pays d’Afrique –, le Cema s’inscrit résolument dans un objectif de développement sur ce continent. Sa présidente commente la réussite du premier voyage d’études du Club en RD Congo, en octobre. JEUNE AFRIQUE : Pourquoi avez-vous créé le Cema ? PATRICIA HUSSON : Avec ES-KO,

Martin Maurel Sella, Mercure international, Sonema etAscoma, ses membres fondateurs, nous nous sommes rencontrés souvent sur le terrain et nous avons découvert que nous avions un ADN africain en commun. Nous avons donc fondé le Cema, avec le soutien de la Fédération des entreprises monégasques et du Monaco Economic Board, pour montrer que Monaco est un pays performant et qu’il a une vraie culture de l’international grâce à l’impulsion du prince Albert. Le Club est destiné à mieux nous faire connaître, car nous représentons tous des entreprises familiales. Il a aussi pour but de nous entraider sur le terrain, d’organiser des voyages afin d’être à l’écoute de nos interlocuteurs africains et de connaître les analyses sur leurs pays respectifs et sur l’Afrique en général. Il a également pour vocation d’accueillir à Monaco des universitaires, des chefs d’entreprise, des hommes politiques venus du continent ou des personnalités qui le connaissent bien. Nous avons notamment reçu une délégation de l’île Maurice l’an dernier et, ce mois-ci, les responsables du Conseil français des investisseurs en Afrique [Cian]. Par ailleurs, nous rentrons d’un n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

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voyage d’études à Kinshasa et avons décidé de faire chaque année un voyage dans un pays africain différent. Nous envisageons la Côte d’Ivoire comme destination pour l’an prochain. Que rapportez-vous de ce séjour à Kinshasa ?

Nous y avons découvert un pays étonnant, où l’on sent un vrai désir de changement, beaucoup d’honnêteté intellectuelle et l’absence de langue de bois. C’est la première fois que nous avons bénéficié – et à plusieurs reprises – d’analyses objectives de ce qui va et de ce qui ne va pas en Afrique. Quels sont les atouts du continent ?

La fidélité, et ce côté très affectif qui nous fait y rester même en temps de crise. Pour travailler en Afrique, il faut l’aimer. Sans oublier son potentiel humain formidable et aussi, bien sûr, ses ressources naturelles. Ses handicaps ?

Un manque évident de moyens pour la formation, qui laisse la jeunesse démunie sur le marché du travail. Même si des progrès sont notables dans la plupart des secteurs, nous

pensons qu’une gouvernance plus stable et qu’une meilleure sécurité juridique et judiciaire seraient de nature à encourager plus d’opérateurs à investir sur le continent. Ce qui renforcerait encore sa croissance. Vous croyez en l’Afrique ?

Même si elle est parfois chaotique, oui, nous avons confiance en elle. Les élites africaines reviennent au pays et contribuent à la montée de ce désir que nous avons perçu de le développer. Mais on ne peut pas parler d’une Afrique uniforme, dans l’espace comme dans le temps. La Côte d’Ivoire illustre bien ces hauts et ces bas. Ce pays a connu d’abord une croissance exceptionnelle avant de traverser une crise dramatique. Aujourd’hui, il est spectaculairement reparti. Pour conclure, je voudrais dire que notre pays a, de longue date, des liens et des échanges avec l’Afrique, qui est aujourd’hui le deuxième partenaire économique de la principauté. Ces liens sont irrigués et entretenus par un réseau consulaire important avec lequel le Cema a d’étroites et excellentes relations. ● Propos recueillis à Monaco par AlAIN FAUJAS jeune afrique


Service logistique et soutien aux opĂŠrations

60 ans de savoir-faire le long des routes africaines

Approvisionnement alimentaire

Concept et design

Restauration et services aux bases-vie

Project Management

Retail et Duty-Free

Constructions modulaires

www.es-ko.com


Le Plus de J.A. Monaco

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Business

Un pour tous! Il compte 14 membres qui, réunis, affichent un chiffre d’affaires sur le continent de plus de 1,5 milliard d’euros. Portraits des cinq fondateurs du Cema et de quelques-uns des patrons qui les ont rejoints.

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oins d’un an et demi après la création du Club des entrepreneurs monégasques en Afrique (Cema), ses cinq membres fondateurs ont déjà été rejoints par une dizaine d’entreprises, qui ont toutes pour dénominateur commun d’être physiquement présentes en Afrique, comme le précisent les statuts de ce club plutôt sélect. Ensemble, leurs dirigeants symbolisent la diversité du secteur privé monégasque, sa complémentarité, et ils comptent bien démontrer que l’union fait la force. ● Olivier CASliN, envoyé spécial

Denis ruyant Directeur général adjoint de Sonema, membre fondateur et trésorier du Cema

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il a débarqué à Q uand Monaco et à Sonema en

Adnan Houdrouge Président de Mercure International of Monaco (MIM), membre fondateur et vice-président du Cema

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a vie ressemble à un roman. Tel le héros de la mythologie romaine dont il a choisi le nom pour baptiser son entreprise, en 1986, le président fondateur de Mercure International a bâti son groupe au fil des rencontres. Né au Sénégal au soir du Nouvel An 1948, ce fils de marchand d’articles de sport a fait la connaissance de Horst Dassler, le tout-puissant patron d’Adidas, en 1970. « C’est lui qui m’a appris le métier », se souvient le Monégasque d’origine libanaise. Adnan Houdrouge investit alors dans l’olympisme et, surtout, s’attache à développer ses affaires à travers l’Afrique de l’Ouest… Jusqu’à constituer aujourd’hui l’une des plus importantes centrales d’achat d’Afrique francophone. Outre les articles de sport, qui représentent toujours 35 % de ses activités, le groupe s’appuie désormais sur deux autres piliers: l’alimentaire et la mode. Disposant d’une vingtaine de filiales, de 250 magasins et de plus de 5 000 employés en Afrique, Mercure International réalise sur le continent 80 % de son chiffre d’affaires consolidé, estimé à 650 millions d’euros par an. Porté par l’émergence d’une classe moyenne, le groupe multiplie les projets commerciaux, notamment au Congo et au Cameroun, distribuant toujours de nouvelles enseignes (notamment Casino, Go Sport, et bientôt la Fnac à Abidjan), mais se développe aussi dans le domaine de la logistique, avec une nouvelle plateforme sur le port de Tanger Med début 2016. Si le groupe Mercure International n’a pas vraiment besoin du Cema pour découvrir l’Afrique, Adnan Houdrouge est persuadé que « la mutualisation des expériences au sein du Club » sera bénéfique pour tous et pour le continent. ● O.C.

n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

2001, Denis Ruyant a découvert un autre monde. Passé par les plus grands groupes (Nortel, Thales, Siemens, etc.), l’ingénieur de formation rencontre alors le petit monde de l’entreprise familiale. Et pas n’importe laquelle, puisque Sonema, ex-société de négoce créée en 1985, se lance, dix ans plus tard, dans les télécommunications, en reprenant la gestion du téléport de Monaco Télécom qui, avec ceux de Fréjus (dans le Var) et de Lognes (en banlieue parisienne), représente actuellement la totalité des activités de la société, qui a enregistré un chiffre d’affaires de 20 millions d’euros en 2014. Sonema est aujourd’hui implanté dans 45 pays africains, « initialement au service des groupes européens présents sur le continent, puis à celui de sociétés panafricaines », précise Denis Ruyant. À 59 ans, le directeur général adjoint de Sonema est également trésorier du Cema, dont il est l’un des membres fondateurs. Selon lui, « outre la création de synergies entre ses membres, le Club doit également contribuer à améliorer l’image de la principauté en Afrique ». ● O.C. jeune afrique


Cap au Sud

Hervé Husson

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evenu début 2015, à 36 ans, président délégué d’Ascoma, Hervé Husson perpétue désormais la longue histoire de la société de courtage d’assurances et de réassurances créée en 1896 par son arrièrearrière-grand-père et présente en Afrique depuis le début des années 1950. Le fils de Patricia Husson, présidente d’honneur de la société et présidente du Cema (lire son interview p. 81), peut contempler dans son bureau les deux grandes cartes illustrant les mutations enregistrées en soixante ans par le continent ainsi que par

Ascoma, qui, au fil des ans, s’est imposé comme le premier réseaudecourtageindépendant en Afrique francophone essentiellement. Outre ses implantations à Monaco, en France et au Luxembourg, la société dispose actuellement de 22 bureaux en Afrique, représentant 80 % de son chiffre d’affaires (plusieurs dizaines de millions d’euros par an). Au diapason des marchés en plein essor du continent, le courtier est présent depuis peu au Mali et au Niger et regarde dorénavant en direction du formidable potentiel nigérian. ● O.C.

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Président délégué d’Ascoma, membre fondateur du Cema

Frédéric Geerts

Franco Zanotti

Administrateur délégué de Martin Maurel Sella, membre fondateur et secrétaire général du Cema

Président d’ES-KO, membre fondateur du Cema

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Afrique et la banque, Frédéric Geerts les connaît bien. La première parce qu’il a passé son adolescence à Kinshasa, la seconde parce qu’il y a fait carrière. Né à Bruxelles en 1959 et résident à Monaco depuis sept ans, ce diplômé de l’école de commerce Solvay (à Bruxelles) a enchaîné les postes dans les grandes banques d’affaires belges avant de prendre le fauteuil de directeur exécutif de l’un des derniers établissements financiers privés et familiaux d’Europe : la banque Martin Maurel Sella. La rencontre des deux institutions, l’une marseillaise (Martin Maurel) et l’autre piémontaise (Sella), ne pouvait se faire qu’à Monaco, où la banque Martin Maurel était établie depuis 1987. Son principal débouché: l’Afrique, avec laquelle les Martin-Maurel ont tissé de très solides liens depuis 1825 à travers leurs clients exportateurs. Déjà présente dans la plupart des pays francophones auprès de groupes privés ou d’institutions, la banque cherche désormais à s’implanter dans d’autres pays, en s’intéressant à la Corne de l’Afrique et à l’Afrique australe. L’expérience acquise par Frédéric Geerts lors de sa jeunesse au Zaïre et, plus tard, à la Belgolaise, est évidemment un atout pour la banque familiale et pour le Cema, dont il est secrétaire général. C’est d’ailleurs lui qui est à l’origine de la mission effectuée par 15 membres du Club à Kinshasa, du 11 au 15 octobre. ● O.C.

n soixante ans, le groupe ES-KO a forgé un savoir-faire qui fait désormais de lui l’un des leaders mondiaux dans son secteur : le soutien logistique en zone postconflit. « Nous nous sommes lancés dans cette activité en 1988, après avoir remporté un appel d’offres lancé par l’ONU en Namibie », explique Franco Zanotti, qui préside la société créée par son père, italien. Depuis, ES-KO suit les Casques bleus du Mozambique en Haïti, en passant par le Timor, la RD Congo et le Soudan du Sud. Les missions de l’ONU représentent actuellement plus de 50 % du chiffre d’affaires du groupe, constitué pour le solde de contrats avec l’Otan ou avec de grandes sociétés industrielles présentes essentiellement en Afrique. Depuis 2013, ES-KO s’est également diversifié dans la construction modulaire via sa filiale Eco System. Ses réalisations vont de la simple base de vie à la construction de complexes préfabriqués innovants, comme des hôpitaux, des écoles ou des hôtels, notamment au Sénégal. L’entreprise a par ailleurs signé le très remarqué pavillon de Monaco pour l’Exposition universelle de Milan. Une fois éteints les feux de la rampe, ce dernier sera démonté pour être reconstruit à Ouagadougou, la capitale burkinabè, où il servira de centre de formation pour la Croix-Rouge. ● O.C. n O 2863 • du 22 au

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Le Plus de J.A. Monaco

Hilde Haneuse-Heye

Sascha Kunkel

Présidente déléguée de Blue Wave Software

PDG d’Algiz Security

es études de philologie peuvent mener à tout et partout. Diplômée à Gand (Belgique), Hilde HaneuseHeye a choisi l’informatique et Monaco après une escale à Nice, où elle a suivi des études en management et affaires internationales, mais aussi rencontré son mari, patron et fondateur de Blue Wave Software, une société de logiciels et de portails d’applications créée en 1994. Dès lors, l’enseignante devenue femme d’affaires contribue à développer l’entreprise avec son époux et parallèlement, en 2004, elle crée Colibri, une société spécialisée dans le marketing et les stratégies de communication. Elle la revend peu avant que son conjoint ne soit emporté par la maladie, en 2010, pour prendre la tête de Blue Wave Software. La société monégasque travaille désormais dans le monde entier, y compris en Afrique. Elle dispose d’une filiale en Tunisie depuis 2011 et envisage aujourd’hui de renforcer ses activités sur le continent, notamment au Maroc, où Hilde Haneuse-Heye confie avoir un projet de joint-venture « avec un groupe local important ». À 54 ans, la businesswoman, dont la vie associative est aussi bien remplie, se rend régulièrement en Afrique, notamment au Sénégal, dans le cadre des actions de l’Association des femmes chefs d’entreprise de Monaco (Afcem), dont elle est vice-présidente. ●

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O.C.

Edmond-Patrick Lecourt Administrateur délégué de Savent Brokers

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n O 2863 • du 22 au 28 nOvembre 2015

oilà un peu plus de soixante-dix ans que Savent Brokers plante ses petites graines en Afrique, où sont désormais concentrées 95 % de ses activités. « Nous y avons travaillé depuis les origines mêmes de la société », confirme Edmond-Patrick Lecourt, 53 ans, patron de l’ancienne huilerie marseillaise créée en 1930 par son grand-père. La société s’est établie dans un premier temps au Sénégal, pour ses arachides, avant d’étendre sa toile dans une quinzaine de pays du continent,enparticulierauCameroun et en Côte d’Ivoire. Importateur et distributeur de céréales, le trader

est peu à peu devenu producteur. En décembre, il devrait ainsi récolter ses premiers épis de maïs sur le projet pilote de 200 ha qu’il a plantés dans la région de Korhogo, en Côte d’Ivoire. « Je crois beaucoup dans la production locale », confie EdmondPatrick Lecourt. Savent Brokers, qui s’intéresse également à la transformation, a investi dans une usine d’aliments pour bétail au Sénégal et dans une unité de production d’huile de palme et d’engrais organiques en Côte d’Ivoire. Le tout à destination des marchés sous-régionaux. ● O.C. jeune afrique

© valentina de gaspari

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issionaccomplie.SaschaKunkel peut arborer son plus beau sourire. En moins de dix ans, cet ancien légionnaire à la carrure d’athlète a réussi à faire de sa société de sécurité privée l’une des plus performantes de son secteur sur le continent africain. Après avoir assuré la sécurité d’ONG engagées dans la reconstruction de l’Irak pendant trois ans et demi, cet expert de la protection rapprochée est rentré en Europe en 2003 et a choisi de s’établir à Monaco – « par hasard », dit-il – pour créer Algiz, nom inspiré d’une rune germanique qui signifie « protection par l’esprit » (et non par la force). Tout un programme, que ce Bavarois de 38 ans s’escrime à appliquer à la lettre sur les différents théâtres d’opérations où sa société est engagée, en particulier en Afrique – qu’il a découverte, béret vert sur la tête, en 1999, lors d’une opération en Côte d’Ivoire. Après des premiers contrats en Irak, Algiz Security s’est rapidement fait connaître en Afrique, en sécurisant les escales de plusieurs compagnies aériennes dans différents pays. Elle s’y appuie aujourd’hui sur une base de 500 personnes installées au Congo-Brazzaville et est présente sur l’ensemble du continent, où elle réalise une bonne partie de ses 7 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. ● O.C.

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