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CONTRE LA CHARTE

Le mardi 17 septembre 2013 | Volume 103 Numéro 02

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Le lundi au soleil depuis 1977


Volume 103 Numéro 02

Éditorial

Le seul journal francophone de l’Université McGill

rec@delitfrancais.com

Valeurs mal placées Camille Gris Roy Le Délit

S

amedi dernier, plusieurs milliers de personnes sont sorties dans la rue pour manifester contre le projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement péquiste. La manifestation, organisée par le Collectif québécois contre l’islamophobie (CQCI), aurait gagné à être plus rassembleuse. La communauté juive s’en était effectivement dissociée, car le rassemblement tombait le jour de la fête religieuse Yom Kippour. Plusieurs ont également remis en question l’organisation de la manifestation par une association aux tendances extrémistes. Mais malgré la présence d’uniquement une partie des communautés religieuses du Québec à la manifestation, le symbole a été fort. Balayer les problèmes Un sondage de l’agence QMI réalisé par la firme Léger et publié cette semaine dans le Journal de Montréal montre que la population est divisée à ce sujet. Environ 43% de la population québécoise serait favorable au projet de Charte, tandis que 42% y est opposée. C’est donc moitié-moitié. Il n’y aura pas uniquement des manifestations contre la charte, mais aussi d’autres en faveur de celle-ci. Ainsi, dimanche prochain, les partisans de la Charte iront marcher et suivront d’ailleurs exactement le même itinéraire que les manifestants de samedi dernier. Le PQ n’est pas complètement fou. C’est un habile stratège. Beaucoup l’ont dit, c’est une pierre purement électoraliste qui a été lancée. Le PQ veut s’attirer les faveurs d’une partie de la population qui se sent «menacée», du moins «mal à l’aise» face à la population immigrante. Alors parce qu’on est minoritaire et qu’on craint de perdre les prochaines élections, il faut aller chercher du soutien, des futures voix; rallier les troupes autour d’un sujet qui unit, faire plaisir. Pour couvrir ses arrières et pour préparer le futur, on se cherche un «problème». Une belle façon de faire la politique. Mais ce n’est pas nouveau. Ce soi-disant «problème» était inexistant, ou pour le moins peu pertinent. Maintenant il prend tellement de place qu’il efface tous les autres. Est-ce qu’il faut vraiment s’arrêter sur les convictions religieuses des personnes qui procurent des soins de santé, quand on connaît la situation de nos hôpitaux bondés, qui manquent de personnel? En juillet dernier, l'Association québécoise des retraités des secteurs public et parapublics (AQRP) publiait une liste de centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD) où on notait de sérieux problèmes. Par exemple, il était question de l’entretien de ces centres de santé, du manque de personnel et de la sécurité des patients. Que fait le gouvernement pour améliorer la situation? Ce problème-là, ça fait des années qu’on en parle. Les

valeurs du Québec, elles devraient être là: l’entraide, le bien commun, les services à la société. Avec la Charte, non seulement on s’éloigne de ces objectifs et on ajuste nos œillères pour ne pas voir le problème dans nos hôpitaux, par exemple, mais en plus, on provoque des conséquences qui aggraveront sûrement la situation. Parce que parmi les employés qui portent des «signes ostentatoires», certains choisiront de renoncer à leur emploi. Ils iront dans le privé, peut-être. Ou en Ontario. Mais les personnes malades, elles, resteront ici. On va seulement y perdre. Excellence et professionnalisme en danger? Enfin, ici, à McGill, que l’on soit pour ou contre, on ne peut pas nier le fait que cette Charte aura un impact. McGill est une université publique, les professeurs travaillent donc en fait pour l’État. Il y a bien, oui, à McGill des professeurs qui portent des «signes ostentatoires». Ce qui ne les empêche pas, et ne les a jamais empêchés, d’enseigner au meilleur de leurs compétences. Si on leur enlève leurs signes, vont-ils enseigner différemment? Mieux? Si McGill peut être critiquée sur beaucoup d’aspects, on lui reconnaîtra néanmoins la grande qualité de l’enseignement qu’elle offre et l’excellence de son corps professoral. Est-ce qu’on s’était posé la question là-dessus, avant? Et les étudiants en médecine qui, comme cela fait partie de leur apprentissage, procurent des soins dans les hôpitaux? Ils devront, eux aussi, se plier aux règles. Pourtant, il semble que personne ne s’était vraiment plaint jusqu’ici. Au fond, ce projet de Charte, c’est se moquer du monde. C’est créer du remous et de l’événement dans un contexte où on ne peut absolument pas se le permettre. Le projet a été initié soi-disant au nom de la «laïcité» (parsemée de crucifix, par-ci par-là). Mais peut-on réellement traiter d’un sujet essentiel comme la laïcité de façon aussi maladroite et manipulatrice? Même Stephen Harper (c’est dire!) s’en est mêlé et a déclaré son opposition au projet. Bien sûr, comme à son habitude en ce qui concerne la politique québécoise, le Premier Ministre du Canada ne prend pas l’histoire trop au sérieux et nous regarde jouer dans notre cour. Mais s’il le faut, a-t-il dit, Ottawa interviendra. La marche de samedi dernier a été un premier témoignage de la place que prend ce débat dans la société québécoise. Il y aura d’autres manifestations. En attendant, puisque Marois et Drainville ont jeté la première pierre, le débat est au cœur de tous les reportages de presse et de toutes les discussions. De plus, un Manifeste contre la Charte, a été signé par un certain nombre de personnalités, et également par des professeurs de McGill - par exemple Daniel Weinstock, de la Faculté de droit de l’Université McGill, ou Victor M. MunizFraticelli, professeur au Département de sciences politiques - et par des étudiants. x

rédaction 3480 rue McTavish, bureau B•24 Montréal (Québec) H3A 1X9 Téléphone : +1 514 398-6784 Télécopieur : +1 514 398-8318 Rédactrice en chef rec@delitfrancais.com Camille Gris Roy Actualités actualites@delitfrancais.com Chef de section Alexandra Nadeau Secrétaire de rédaction Sophie Blais Arts&Culture artsculture@delitfrancais.com Chef de section Thomas Simonneau Secrétaire de rédaction Joseph Boju Société societe@delitfrancais.com Vacant Coordonnateur de la production production@delitfrancais.com Théo Bourgery Coordonnateurs visuel visuel@delitfrancais.com Camille Chabrol Romain Hainaut Infographie infographie@delitfrancais.com Vacant Coordonnatrices de la correction correction@delitfrancais.com Claire Launay Anne Pouzargues Coordonnateur Web web@delitfrancais.com Mathieu Ménard Coordonnateur des réseaux sociaux réso@delitfrancais.com Mathilde Michaud Journalistes Simon Albert-Lebrun, Léo Arcay, Lindsay Cameron, Alexis de Chaunac, Simon Duhamel, Gwenn Duval, Aurélie GarnierBrun, Tristant Jeanne-Valles, Clémentine Kœnig, Myriam Lahmidi, Camilla Ordillo, Justine Provost, Valérie Remise, Baptiste Rinner, Valentine Rinner, Chloé Roset, Robert Smith, Alice Tabarin Couverture Image : Camille Chabrol & Simon Duhamel Montage : Camille Chabrol bureau publicitaire 3480 rue McTavish, bureau B•26 Montréal (Québec) H3A 1X9 Téléphone : +1 514 398-6790 Télécopieur : +1 514 398-8318 ads@dailypublications.org Publicité et direction générale Boris Shedov Photocomposition Mathieu Ménard et Geneviève Robert The McGill Daily coordinating@mcgilldaily.com Anqi Zhang L’usage du masculin dans les pages du Délit vise à alléger le texte et ne se veut nullement discriminatoire.

Les opinions exprimées dans ces pages ne reflètent pas nécessairement celles de l’Université McGill.

2 Éditorial

Le Délit (ISSN 1192-4609) est publié la plupart des mardis par la Société des publications du Daily (SPD). Il encourage la reproduction de ses articles originaux à condition d’en mentionner la source (sauf dans le cas d’articles et d’illustrations dont les droits avant été auparavent réservés, incluant les articles de la CUP). L’équipe du Délit n’endosse pas nécessairement les produits dont la publicité paraît dans ce journal.Imprimé sur du papier recyclé format tabloïde par Imprimeries Transcontinental Transmag, Anjou (Québec). Le Délit est membre fondateur de la Canadian University Press (CUP) et du Carrefour international de la presse universitaire francophone (CIPUF).

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Actualités

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Suzanne Fortier, premiers pas

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«C’est très important pour moi de faire partie de la communauté [mcgilloise], d’en connaître les buts, les aspirations et les valeurs».

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Cours disponibles pour les étudiants de McGill à l’automne 2013 et l’hiver 2014!

Ouverts aux majeurs / mineurs non-musicaux: MUAR 201 Basic Materials: Western Music MUAR 211 The Art of Listening MUAR 393 IntroducƟon to Jazz MUAR 392 Popular Music aŌer 1945

Automne et Hiver Automne et Hiver Automne et Hiver Hiver

Ouverts aux majeurs / mineurs musicaux et non-musicaux:

MUSR 200 Audio Recording EssenƟals Automne MUPD 200 IntroducƟon to Music MarkeƟng Hiver MUPD 201 Business Fundamentals for Musicians Automne MUEN 568-073 Tabla Ensemble (l’achat de l’instrument requis) Automne et Hiver MUEN 593-003 University Chorus*(audiƟon type de voix requise) Automne et Hiver MUEN 567 Beethoven Orchestra* (audiƟon requise) Automne et Hiver *Pour plus d’informaƟons sur les audiƟons, visitez le calendrier des audiƟons pour les ensembles à: hƩp://www.mcgill.ca/music/ensembles

Robert Smith

Camille Gris Roy Le Délit

L

a nouvelle principale de McGill, Suzanne Fortier, a officiellement pris ses fonctions le 5 septembre. La semaine dernière, elle accordait à la presse étudiante des entretiens individuels de vingt minutes. Le Délit a abordé avec elle des sujets portant, entre autres, sur son salaire, la transparence de l’administration de McGill, et la place du français dans l’Université. Salaire et coupes budgétaires Suzanne Fortier a déclaré publiquement, dès la première semaine de son mandat, qu’elle serait rémunérée au salaire de base de principale, et gagnerait donc moins que sa prédécesseure, Heather Munroe-Blum. «Mon salaire se base sur deux critères: premièrement, c’est un salaire comparable à un poste similaire dans le secteur public; non pas le secteur privé puisque McGill est dans le secteur public. Deuxièmement, mon contrat avec l’Université doit être simple, de sorte que ce soit facile pour que tout le monde le comprenne; pas trop de complications, pas trop de clauses. Je pense que dans le contexte présent on est mieux servis par quelque chose de simple» a-t-elle expliqué au Délit. Les coupes budgétaires sont un grand thème de l’année. La position de Suzanne Fortier est ferme à ce sujet. «Les coupures nous ont été imposées, alors on n’a pas l’autorité sur cette question-là. On a réduit l’allocation de l’Université et ce n’est pas nous qui avons pris la décision.» McGill «prendra ses coupures», et la priorité de Suzanne Fortier

sera de s’assurer «qu’on n’augmente pas le déficit de [l’université]». Transparence et Communication Un des défis de la Principale sera de tenter de gagner la confiance des étudiants et de la communauté mcgilloise en général. «J’ai déjà commencé à travailler avec le leadership étudiant, et le leadership de nos groupes d’employés; […] c’est très important qu’on puisse bien travailler ensemble. Je suis consciente, bien sûr, de la complexité de McGill; la transparence, c’est un défi pour nous tous dans un environnement aussi complexe». «Les attentes sont très élevées au niveau de la communication. De plus en plus, les gens s’attendent à une communication personnalisée, selon les intérêts de chacun. En fait, on a souvent l’impression, justement parce qu’on est bombardé d’information, que la transparence a diminué: il y a beaucoup de bruit dans le système et l’information est souvent perdue dans ce bruit-là». Le français à McGill Suzanne Fortier est la première principale francophone de McGill. Elle y a fait ses études et a donc fait partie de la minorité étudiante francophone de l’Université. À ce sujet, Suzanne Fortier note de très grands progrès. «J’ai été très agréablement surprise par la présence du français sur le campus; il y a 40% de bilingues sur le campus, et sans doute les trois-quarts de mes rencontres ces dernières semaines (avec les étudiants, les membres du conseil des gouverneurs, les doyens…) se sont déroulées en français. Ce que j’ai remarqué - et ce qui m’a étonné, mais également

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Pour plus d’informaƟons sur les cours s’il vous plaît consulter MINERVA hƩp://www.mcgill.ca/minerva

fait très plaisir - c’est que lorsque j’offrais au gens de parler en français ou en anglais, beaucoup souhaitaient continuer en français, et me disaient «j’aime beaucoup le français». Je pense que ce qu’il faut encourager, c’est l’appréciation et la joie qu’on a à connaître une autre culture. Évidemment il y a des choses, par exemple au niveau des services, qui [sont à améliorer]. Mais au bout de la ligne, je pense que c’est beaucoup plus une question de culture sur le campus. Il faut continuer de bâtir cette culture [francophone] que je vois maintenant et qui n’existait pas lorsque j’étais étudiante». Malgré tout, McGill, avec son statut d’université anglophone dans une ville québécoise, reste une université à part à Montréal. Pour beaucoup d’étudiants québécois, McGill représente un «autre monde» et n’est pas aussi attrayante que des universités francophones comme l’Université de Montréal ou l’Université du Québec à Montréal. Mme Suzanne Fortier admet que cela est un point sur lequel il faudra travailler. «Je pense effectivement que c’est important que les francophones voient en McGill une université qui est la leur, qui fait partie de leur environnement; une université où ils auront la chance de s’ouvrir à d’autres cultures. Moi je suis évidemment très engagée envers ma culture française-québécoise, mais on connait le bénéfice de pouvoir converser en anglais. McGill nous offre un tremplin très important pour cette ouverture qui est de plus en plus essentielle». Recherche, industrie et «privatisation» À propos de la recherche et de la relation université-industrie, Suzanne Fortier dit:

«Je pense que c’est important d’appuyer la recherche, la recherche fondamentale inspirée par la curiosité de l’être humain. On connaît si peu sur notre univers, d’où l’importance d’apprendre. Est-ce que c’est mal de faire de la recherche parce qu’on a un but? Il y a beaucoup de mythes, on dit que les chercheurs qui travaillent avec l’industrie font une recherche moins fondamentale, de moins bonne qualité. Mais en fait, ce que l’industrie veut de nos chercheurs dans l’université, ce n’est pas de la recherche pour un problème immédiat, ça ils le font déjà eux-mêmes: ils veulent avoir une ouverture vers le futur». Pour Suzanne Fortier, on aurait tort de voir un rapprochement université-industrie comme une privatisation de l’université. «Je pense que le secteur industriel comprend très bien l’importance d’une mission différente dans nos universités que la mission qu’ils ont eux-mêmes – leur souhait évidemment c’est d’avoir dans le futur une main d’œuvre hautement qualifiée. C’est évident qu’ils sont intéressés à ce que les universités continuent d’avoir une formation hautement qualifiée. Et nous, nous avons des valeurs à protéger.» Pour les trois mois à venir « Au cours de mes trois prochains mois, ce sera vraiment important premièrement de faire partie de la communauté [mcgilloise], d’en connaitre les buts, les aspirations et les valeurs. Je vais donc surtout travailler à apprendre, à connaitre notre communauté, et à y voir les richesses: parce qu’il y a beaucoup de richesses à McGill; pour moi faire partie de cette communauté et la connaitre est un premier pas très important». x

Actualités

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QUÉBEC

Une loi-cadre pour les universités Plusieurs recommendations, beaucoup de doutes. Alexandra Nadeau Le Délit

À

l’issue du rapport du chantier pour une loi-cadre des universités paru le 11 septembre, la communauté étudiante est méfiante. Ce rapport, présidé par Lise Bissonette et John R. Porter est l’aboutissement de nombreux chantiers menés suite au Sommet sur l’Éducation qui s’est tenu en février 2013. Le document de près de 100 pages dresse une liste de recommandations concernant la gouvernance des universités, dans le but d’en produire une loi provinciale. Paul-Antoine Cardin, secrétaire général de la Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ) dont l’Association des Étudiants de l’Université McGill (AÉUM) est membre, croit qu’il reste «beaucoup de flou» sur les actions proposées pour l’amélioration de la gouvernance des universités. Il précise toutefois qu’il faut attendre l’arrivée de la loi-cadre pour vraiment juger ces recommandations. La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) se dit quant à elle assez déçue du rapport. Antoine GenestGrégoire, président de la FEUQ, explique au Délit en entrevue téléphonique que les universités auraient eu besoin de davantage d’encadrement, alors que le rapport suggère le contraire. Il se dit content que le rapport «fasse mention que les universi-

tés appartiennent à un réseau public», mais constate que la reddition de compte proposée n’est pas assez «sévère». La FEUQ souhaiterait que certaines recommandations ne soient pas considérées dans la future loi-cadre. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) se dit quant à elle «sceptique face aux recommandations» du rapport, comme on peut le lire dans un communiqué de presse publié sur leur site internet. Les présidents notent dans le rapport que de nombreuses analyses sur le rôle et la mission des universités ont été faits depuis les années 60. Toutefois, une «pauvreté législative» demeure à ce sujet. Ils sont d’avis qu’il est temps de remédier à la «carence d’un cadre global», surtout si on considère tous les changements auxquels les universités ont fait face depuis 50 ans. Revoir la reddition de comptes Le rapport explique que les universités devraient opérer à une reddition de compte en trois temps. Premièrement, chaque institution doit se doter d’un cadre de pratiques de leur conseil d’administration afin d’en faire un document. Ensuite, un guichet unique doit être créé pour remettre ces documents au ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie (MERST). Finalement, ce dernier fera une analyse du fonctionnement des institutions pour leur faire des

recommandations. La TaCEQ croit que c’est une bonne initiative, que «c’est une première étape intéressante». Paul-Antoine Cardin explique que le mot d’ordre de la TaCEQ, c’est l’autonomie et qu’il relève des membres à l’interne de déterminer du fonctionnement de l’administration. La FEUQ quant à elle trouve problématique que, dans un réseau public, ce soit les universités qui vont déterminer elles-mêmes leur méthode d’administration et de reddition de compte. Les associations étudiantes visées Une remise en question des pouvoirs et limites des associations étudiantes, notamment par rapport au droit de grève, est une des recommandations du rapport en vue d’une loi-cadre sur les universités. La FEUQ et la TaCEQ trouvent cette remise en question «en dehors du mandat des coprésidents du rapport», quoique la FEUQ considère qu’un vide doit être comblé en terme de législation du droit de grève. L’ASSÉ considère que de laisser le gouvernement se mêler de la législation des associations étudiantes serait nuisible pour la démocratie et la mobilisation étudiante. Décentraliser l’Université du Québec Le rapport recommande également que l’Université du Québec (UQ) soit décentralisée afin de donner davantage d’autonomie à chacune de ses institutions. Le but

serait également de rompre la hiérarchie qui y existe afin qu’elle se transforme en «coopérative de service». L’UQ considère ses universités comme publiques, tandis que les autres institutions universitaires au Québec sont dites «à charte». Antoine Genest-Grégoire trouve que cette recommandation est inquiétante: «[les universités de l’UQ] ont des meilleures pratiques en terme de collaboration et de reddition de compte […] que dans les universités à charte.» Il explique aussi que «le vérificateur général peut vérifier les livres de l’UQ à sa guise, mais il ne peut le faire avec les universités à charte». Il considère qu’il faudrait plus se rapprocher du mode de fonctionnement de l’UQ que des universités à charte. Le rapport suggère aussi de créer un Conseil national des universités (CNU) qui s’occuperait d’évaluer la qualité des activités universitaires, de conseiller le ministre du MERST et les établissements universitaires et de «contribuer à l’orientation et l’amélioration du système universitaire en assistant le ministre» dans ses fonctions relatives à l’éducation. La TaCEQ est favorable à cette recommandation, mais voudrait que ce ne soit pas seulement les étudiants du deuxième cycle qui aient leur place dans le CNU, mais aussi les étudiants du premier cycle. Les commissions parlementaires prennent maintenant le relais dans le but de formuler une loi suite à ce rapport. x

CAMPUS

Rentrée des associations L’AÉUM tient son premier conseil législatif de la session. Sophie Blais Le Délit

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eudi 12 septembre, l’Association Étudiante de l’Université McGill (AÉUM) a tenu son premier conseil législatif de la session d’automne. Ce fut l’occasion de réunir pour la première fois les nouveaux membres votants du Conseil, élus en mars dernier lors des élections de l’AÉUM. Présence de la TACEQ La session, supposée commencer à 18 heures, a débuté après plus de 30 minutes d’attente à cause de problèmes techniques. Le vice-président aux affaires externes, Samuel Harris, a annoncé la présence de deux invités, le secrétaire général, PaulAntoine Cardin, et le vice-secrétaire général aux communications et affaires internes, Guillaume Fortin, de la Table de concertation étudiante du Québec (TACEQ). La TACEQ est un regroupement national d’associations étudiantes dont l’AÉUM fait partie. Le secrétaire général s’est exprimé sur le rôle de la TACEQ et l’avancement de la requête de deux étudiants, Proulx et Bergeron, contre la Loi sur l’accréditation et le financement des associations étudiantes. Paul-Antoine Cardin a annoncé que la TACEQ, de même que la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et le gouvernement du Québec, vont se retrouver au tribunal prochainement pour intervenir dans le procès.

4 Actualités

De plus, il a déclaré se pencher sur une possible réforme de la TACEQ afin que ses étudiants membres s’y sentent plus impliqués. Motions approuvées unanimement Les trois motions présentées lors du Conseil ont fait l’unanimité. La première consistait à voir s’il existait un conflit d’intérêt pour la représentante de la Faculté des Arts et Sciences, Courtney Ayukawa, puisqu’elle est aussi coordonnatrice pour ÉCOLE, une initiative étudiante pour le développement durable. Le Conseil a décidé que ce n’était pas le cas. La vice-présidente aux affaires universitaires a présenté la deuxième motion, proposant la création d’un comité réunissant tous les groupes travaillant sur la santé mentale à McGill, afin que ceux-ci développent une politique sur la santé mentale. Le soutien pour cette motion s’est fait sentir à travers la salle, avec par exemple le conseiller Benrimoh déclarant en anglais «si il y a quelque chose sur le campus qui est une épidémie, c’est la santé mentale». Finalement, la troisième motion, présentée par la présidente de l’AÉUM Katie Larson, portait sur le calendrier des élections pour l’année à venir, 2013-2014. Elle a été adoptée, elle aussi, à l’unanimité. Par la suite, les conseillers ont choisi les comités du Conseil dans lesquels ils souhaitent siéger. Les comités de l’AÉUM font des recommandations au Conseil sur différents enjeux, tel que l’allocation du financement aux groupes étudiants ou la mise

en place de politiques au sein de nouveaux clubs. Katie Larson a par ailleurs annoncé qu’elle allait embaucher deux assisant(e) s dont le travail sera de promouvoir les Assemblées Générales, afin que plus d’étudiants y participent. Les Assemblées Générales se tiennent une fois par semestre, la prochaine étant prévu pour le 9 octobre. Le conseil de l’AÉUM : quésako? Se tenant toutes les deux semaines, le Conseil législatif est l’organe directeur de la principale association étudiante de McGill.

En effet, selon l’article 3 de la constitution de l’AÉUM, le Conseil est autorisé à prendre toutes les décisions et toutes les mesures au nom de l’Association par l’effet de ses assemblées régulière ». Celui-ci est composé de trente conseillers élus par des groupes divers, dont des associations d’école, des facultés et des groupes d’étudiants ayant une expertise dans un domaine spécifique, et des six membres du Comité exécutif de l’AÉUM. Chaque conseiller peut soumettre des résolutions, des changements au règlement intérieur et des politiques au Conseil. x

Camille Chabrol

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QUÉBEC

«Ne divisez pas le peuple du Québec!» Des milliers de Montréalais manifestent contre la Charte des valeurs québécoises. Léo Arcay

E

ntre 30 000 et 50 000 personnes selon les organisateurs - 6 000 d’après la police - sont venues dénoncer le projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement Marois, le samedi 14 septembre. Cette charte prévoit l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires pour tous les employés du secteur public, y compris dans les universités. Elle obligerait aussi d’avoir le visage découvert pour tous ceux qui donnent ou reçoivent un service de l’État et établirait une plus stricte limitation des accommodements religieux. Des individus de toutes origines, notamment musulmane, juive et sikh, mais aussi nombre d’étudiants et de Québécois «de souche» ont manifesté depuis la place Émilie-Gamelin à la très symbolique place du Canada. Le tout s’est déroulé dans une ambiance pacifiste, sous l’œil vigilant des brigades anti-émeutes. L’événement était organisé par un rassemblement d’associations religieuses de diverses confessions, avec le Collectif québécois contre l’islamophobie (CQCI) en tête de proue. Les opposants à la Charte ont voulu mettre en avant son côté discriminatoire. Pour eux, elle vise principalement les minorités dont les signes religieux sont très

visibles (le turban pour les sikhs ou le hijab pour les musulmanes par exemple). Adil Charkaoui, porte-parole du CQCI, dénonce, lors d’un discours, un projet «discriminatoire et liberticide […] qui empiète sur les droits de ces minorités», ainsi que sur les libertés d’opinion, de culte et sur l’égalité entre les citoyens. Son organisme exige par ailleurs que la chef du Parti Québécois, Pauline Marois, et le ministre aux Institutions démocratiques et à la participation citoyenne, Bernard Drainville, s’excusent auprès des communautés concernées. D’aucuns pensent que la Charte leur ferait perdre leur emploi, voire les amènerait à quitter le Québec. «On sera obligé d’aller en Ontario», confie une étudiante musulmane au Délit. D’autres voient dans ce texte la porte ouverte à des mesures plus strictes, comme la pénalisation du port du voile dans l’espace public par exemple. Certains étudiants des universités publiques craignent, quant à eux, une dégradation des relations au sein du corps professoral. Le leitmotiv reste le risque de division des communautés et la marginalisation de certaines dans le monde du travail, surtout dans une ville aussi cosmopolite que Montréal. «Ne divisez pas le peuple du Québec!», adresse M. Charkaoui comme avertissement à la Première Ministre, lors de son discours.

Camille Chabrol

Au rythme des cuillères sur les casseroles et de slogans issus de la crise étudiante de 2012 («Crions plus fort pour que personne ne nous ignore»), la manifestation rentre très vite dans une ambiance de protestation contre le gouvernement péquiste en lui-même. Beaucoup crient à la stratégie électorale destinée à attirer les voix des Québécois «de souche». «Mme Marois, cherchez la majorité autrement», annonce une pancarte.

«C’est une manœuvre de diversion», ajoute un manifestant, «il y a d’autres débats plus importants aujourd’hui». Le texte est en effet loin de faire l’unanimité parmi les partis politiques. Tous les partis politiques provinciaux et fédéraux s’opposent à la mise en place de la Charte des valeurs. Ottawa menace même de devoir faire appel à la justice si une telle Charte est appliquée. x

INTERNATIONAL

Il y a 40 ans

Un concert en commémoration du 40e anniversaire du coup d’État au Chili.

Alice Tabarin

L

e centre de créativité du Gesù, situé au coin de la rue Saint-Catherine et de la rue Bleury, accueillait, le 11 septembre 2013, un concert présenté par des organisations et artistes chiliens de Montréal. Ce spectacle musical était une commémoration des quarante ans du coup d’État au Chili. Ce putsch a mené à la mort du président alors en fonction: Salvador Allende. Ainsi, une partie de la communauté latino-américaine de Montréal, ce soir-là une centaine d’individus, se sont réunis pour écouter des musiciens chiliens interpréter des classi-

ques musicaux de leur pays. Instruments et costumes typiques étaient au rendezvous. 11 septembre 1973 Le 11 septembre ne marque pas uniquement l’attentat du World Trade Center et l’effondrement des tours jumelles. Il y a quarante ans exactement, le 11 septembre 1973, le général Pinochet entreprend un coup d’État au Chili et s’empare du pouvoir par la force. Il est alors aidé de l’armée, mais également soutenu par le gouvernement de Nixon. Le renversement du président socialiste Allende, élu démocratiquement, signe ce jour-là le début d’une Alexis De Chaunac

dictature sanglante qui durera dix-sept longues années. Ses débuts à la présidence du Chili laissent déjà présager une fin chaotique. À peine élu, il est haï de la droite pour son idéologie et de l’extrême gauche qui désavoue le procédé électoral en contradiction avec l’idéal révolutionnaire. Cette hostilité politique se conjugue par la suite à une crise économique et sociale à laquelle les États-Unis participent gracieusement en finançant les grèves des camionneurs. Dans ces conditions, Salvador Allende a peu de chance de mener à bien ses projets de «socialisme intégral, scientifique et marxiste». La suite des événements est tristement célèbre: le Président refuse de céder aux pressions des militaires qui, l’arme au poing, le contraignent à la démission. La raison de sa mort demeure toujours floue. Une version dit qu’Allende a prononcé un ultime discours pour ensuite se suicider et se tirer deux balles dans le crâne, le canon du fusil placé entre ses jambes. Une autre avance qu’Allende a été assasiné par ses opposants. Au final, Pinochet réussit son putsch, prend le pouvoir et instaure une dictature caractérisée par la torture, l’exécution et la disparition de citoyens chiliens. Le Chili aujourd’hui L’héritage de Pinochet est toujours lourd et très présent au Chili. Aux plus âgés, le Général a légué le douloureux souvenir d’une ère de crimes et de violations des droits humains. Aux plus jeunes, il a légué un système éducatif qui répond aux lois du marché. Comme les rapports de l’Organisation de Coopération et de

x le délit · le mardi 17 septembre 2013 · delitfrancais.com

Développement Économiques (OCDE) le montrent, les frais de scolarité chiliens, lorsqu’ils sont rapportés au coût de la vie dans le pays, s’avèrent être les plus chers des pays membres de l’OCDE. Les étudiants n’ont pas d’autre choix que de contracter des dettes astronomiques pour accéder à un enseignement, qui plus est de pauvre qualité. Toujours selon les données de l’OCDE, la politique ultra-libérale du dictateur a certes permis à l’économie chilienne d’être la plus compétitive de la région, mais cela s’est fait aux dépens de la justice sociale. Tout comme l’économie, la pauvreté et les inégalités sont en pleine croissance. L’éducation aux élections À l’approche des élections présidentielles du 17 novembre, une nouvelle vague de manifestations étudiantes vient rappeler aux candidats qu’une réforme de l’éducation est cruciale. L’ampleur de la mobilisation fait du système éducatif un thème central de la campagne électorale nationale. La candidate socialiste, Michelle Bachelet, qui affrontera la candidate conservatrice Evelyn Matthei, a d’ores et déjà déclaré qu’elle prendrait des mesures aboutissant, sous six ans au plus, à la gratuité scolaire. Comme l’explique lors de l’entracte du concert Zaida Nuñez, vice-présidente de la fondation Salvador Allende de Montréal : «L’important pour étudier, c’est d’avoir un cerveau et de la motivation, pas de l’argent.» Une réforme du système d’éducation permettrait au Chili d’accéder à l’enseignement sans discrimination financière. x

Actualités

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ENTREVUE

Une saison en enfer Robert Fowler, ancien otage d’Al-Qaïda, parle au Délit de son nouveau livre. Camille Gris Roy Le Délit

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obert Fowler, ancien diplomate canadien et conseiller politique, spécialiste de l’Afrique et ambassadeur du Canada aux Nations Unies de 1995 à 2000, a publié la semaine dernière le livre Ma saison en enfer – 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaida. En décembre 2008, alors qu’il était en mission pour les Nations Unies au Niger, Robert Fowler est enlevé, avec son collègue diplomate Louis Guay, par des membres d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Après plus de quatre mois dans le désert, ils sont finalement libérés en avril 2009. C’est ce que raconte Robert Fowler dans son livre, paru en version originale anglaise (A Season in Hell) en octobre 2011, et tout récemment traduit en français.

d’une façon claire et nette qu’on ne permettrait plus de telles actions; nous sommes allés commencer à chasser Al-Qaïda en Afghanistan: j’étais entièrement d’accord. Mais là on a perdu les pédales […]. Les politiciens ne peuvent jamais garder un focus très longtemps. Alors soudainement on allait intervenir pour «mettre les petites filles à l’école», pour instaurer la démocratie dans un pays qui n’a jamais connu la démocratie, et pour échanger les valeurs historiques afghanes avec les nôtres: ça c’était un objectif illégitime et absolument non réalisable, j’étais entièrement contre ce changement de mission. Et puis, «Iraq II», c’était pire. Là on était vraiment en train de s’engager dans la guerre civile [vieille de] quinze siècles entre les shiites et les sunnites: mais qu’est-ce

qu’on avait à faire là-dedans ? J’étais contre. [En revanche] lors du génocide au Rwanda j’étais entièrement en faveur [d’une intervention]. Je trouvais qu’on pouvait soutenir cette cause légitime, on pouvait arrêter le génocide, et on ne l’a pas fait. Et en Libye : ceux qui ont décidé [l’intervention] ignoraient qui étaient les rebelles, ce qu’ils voulaient, et quelles seraient les conséquences. Les effets pour la Libye et pour l’Afrique ont été désastreux. Mais on aurait dû le savoir. Kadhafi avait accumulé tant d’armes; il y avait des milliers d’entrepôts et ces armes sont maintenant éparpillées à travers le monde. C’était une erreur. Mais on a agi sans savoir. Maintenant, revenons à la Syrie: je crois qu’il faut, dans l’Ouest, et surtout Washington, nous rendre compte que nous Camille Gris Roy

Le Délit : Votre livre est d’abord sorti en anglais il y a deux ans: qu’attendez-vous aujourd’hui de cette sortie en français et comment pensez-vous que le lecteur francophone va réagir ? Robert Fowler : Pour moi, le fait que le livre sorte maintenant en français complète le programme. Je n’ai pas écrit ce livre pour [le Canada anglophone uniquement] mais pour 100% de la population canadienne. Alors finalement je couvre le pays et je suis très satisfait. Et bien sûr, si mon éditeur peut vendre le livre dans d’autres pays francophones, je serai ravi aussi d’atteindre un public plus large. […] Il y a un intérêt, et je dois dire ça me surprendrait si ce n’était pas le cas: cette histoire est beaucoup plus connue dans le monde francophone; l’histoire des djihadistes en Afrique et en Europe fait les manchettes des journaux français tous les jours, il y a des otages français en captivité depuis plus de 1000 jours.

LD : Dans ce livre, et dans vos interventions publiques, vous mettez en garde contre la montée d’Al-Qaïda en Afrique en particulier. RF : Le Sahel reste menacé par les djihadistes; un de mes soucis principaux, c’est le Nigéria. Toutes les semaines il y a des cinquantaines de Nigériens tués dans des attaques terroristes. Si le Nigéria entre dans une guerre civile provoquée par le djihadisme, la situation deviendra difficilement gérable. J’ai été très critique de notre gouvernement, surtout sur le fait que nous n’avons pas beaucoup appuyé le Mali et les Français lors de l’attaque [en janvier 2013] contre Al-Qaïda; je trouve que nous qui avons d’excellentes relations avec l’Afrique depuis 60 ans devons aider les pays africains à affronter cette menace, de Nouakchott à Mogadishu. On doit le faire. LD : On parle évidemment beaucoup dans les médias de la Syrie, du monde arabe, peut-être un peu moins de ce qui se passe en Afrique et particulièrement dans le Sahel : pensez-vous que la sortie de votre livre va attirer davantage l’attention du public sur ces sujets ? RF : Je l’espère. Dans la version française, il y a une troisième annexe (il y en avait deux dans la version originale en anglais): j’ai ajouté 5000 mots pour faire le saut entre la publication du livre anglais en 2011 et 2013. Au moins c’est une mise à jour et ça touche plusieurs de ces sujets.

LD : Saviez-vous déjà que vous alliez écrire le livre bien avant de l’écrire ? RF : Je savais dans le désert. C’était une façon de garder l’espoir; si je faisais l’effort d’organiser mes pensées […], c’était pour les publier un jour. D’ailleurs, c’est le travail classique de diplomate: on déjeune avec quelqu’un, puis on retourne au bureau et on décrit l’événement et ce que nous avons appris; c’est ce que j’ai fait. J’avais dit à Louis [Guay] dans le sable: «tu sais, ça sera [vraiment] intéressant tout ça, si jamais on sait que ça finit bien». Mais on ne savait pas. LD: Votre livre sort dans un contexte international un peu particulier. Quelle est votre opinion sur le conflit en Syrie ? RF : À mon avis ça sera de la folie pure si nous nous engageons dans cette lutte que nous ne comprenons pas bien. Ça peut paraître illogique mais je suis en faveur de certaines interventions et d’autres non. Ainsi, j’étais en faveur de l’engagement en 1990 pour chasser l’Iraq du Koweït, mais j’étais pour le fait d’arrêter avant Bagdad afin de ne pas gâcher la légitimité de notre action avec l’ajout d’autres objectifs de guerre – comme changer le régime iraquien, détrôner Saddam Hussein. L’idée était de libérer le Koweït et c’était tout à fait faisable: quand on a planifié l’affaire, on a analysé les risques. Onze ans plus tard, c’est l’attaque du 11 septembre. Il fallait alors […] exprimer

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ne sommes pas les «gendarmes du monde». Ceci dit, il y a des choses qu’on peut faire et quand c’est raisonnable, allons-y. Mais faisons un calcul intelligent et censé, par les experts qui connaissent les choses ! En Syrie, quels sont les objectifs de guerre ? On va attaquer Assad parce qu’on ne l’aime pas ? Parce qu’il a utilisé du gaz: est-ce qu’il l’a fait ? Je me rappelle très bien Colin Powell [en 2003] au Conseil de sécurité avec sa petite fiole de poudre blanche [utilisée pour donner des preuves de l'existence d'armes de destruction massive en Iraq et justifier une intervention des Etats-Unis, ndlr]. Et encore une fois: les rebelles, qui sont les rebelles ? [En résumé], je suis en faveur de l’intervention dans certains cas et non dans d’autres. Ce n’est pas simple : c’est du cas-par-cas. Il faut procéder à une analyse [rigoureuse] à chaque fois, une analyse que nous n’avons pas terminée pour la Syrie.

LD : Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui voudraient travailler dans les relations internationales ? Comment voyez-vous la diplomatie aujourd’hui ? RF : Pour vous parler très directement, je suis très critique de la politique étrangère du Canada actuellement et je ne le cache pas: je suis très content de ne pas être un diplomate en ce moment. Je suis très satisfait de la carrière que j’ai fait, j’ai aimé pendant presque 40 ans représenter le Canada à travers diverses fonctions [ ;..] Bien sûr il y avait des moments où je recevais des instructions qui ne représentaient pas à mon avis la position idéale, mais j’étais un fonctionnaire de l’Etat. Aujourd’hui je ne serais pas fier de suivre les instructions des élus. Mais tout change, n’est-ce pas ? x Ma saison en enfer – 130 jours de captivité aux mains

Robert Fowler

d’Al-Qaida, par Robert Fowler, traduit par Émile Martel et Nicole Perron-Martel, est publié aux éditions Québec Amérique (440 pages)

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MONTRÉAL

L’urbanisme au féminin L’urbanisme se doit de prendre en compte les obstacles quotidiens des femmes. Chloé Roset

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e 12 septembre s’est réuni le Conseil des Montréalaises au Café-Bar de la Cinémathèque québécoise afin de promouvoir la sortie de leur nouvelle vidéo «Demain, Montréal pour tous et toutes». Cette vidéo illustre comment le concept de l’Analyse Différenciée selon les Sexes (ADS) doit être appliqué au plan d’urbanisme de Montréal. L’ADS s’est progressivement développée dans plusieurs grandes villes du monde et a notamment guidé le développement de Berlin depuis plusieurs décennies. C’est un processus d’analyse visant l’égalité entre les sexes et qui cherche à discerner de quelle manière les projets urbains peuvent avoir des conséquences différentes sur les femmes et les hommes. L’idée est que chaque individu ne vit pas la ville de la même façon et que certains projets, sans conséquences pour les hommes, peuvent affecter de manière négative la vie des femmes. La sortie de cette vidéo accompagne le mémoire déposé à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) mardi le 10 sep-

tembre, à propos du Plan de développement de Montréal. Le Conseil des Montréalaises, qui célèbrera ses dix ans en janvier prochain ,est une instance consultative composée de quinze membres bénévoles choisis parmi la population féminine montréalaise. Le Conseil travaille avec l’administration municipale sur toute question liée à l’égalité entre les sexes ou à la condition féminine afin de «créer des espaces qui vont répondre aux besoins spécifiques des femmes», comme l’explique la présidente Cathy Wong. L’organisation est, par exemple, à l’origine du projet de la Société des Transports de Montréal (STM) permettant aux femmes de s’arrêter où elles le souhaitent entre deux arrêts de bus lorsqu’il fait nuit. Ce projet permet une plus grande sécurité et évite des situations jugées «à risque». Les quinze membres se définissent comme des «Ambassadrices de l’égalité», leur devoir étant de s’assurer que Montréal est une ville adaptée à la réalité des femmes et à leur mode de vie, souvent différent de celui des hommes.

La domination sexuelle au travail Marie-Pier Gingras, membre du Conseil depuis un an, dit avoir pris conscience de l’importance de ce combat lors de son entrée dans le monde du
travail : «On se rend compte progressivement que les hommes et les femmes, dans des situations totalement similaires, n’abordent pas le monde du travail de la même façon et ne sont pas perçus par les gens avec qui ils travaillent de la même façon. Tout ceci s’appuie sur une construction sociale qu’il est difficile de faire évoluer». Elle prend pour exemple l’étude réalisée dans des conseils d’administration au cours desquels on a demandé à un homme et à une femme de ne pas parler. Le silence de la femme est perçu par ses collègues comme un manque d’idées pertinentes à partager alors que le silence de l’homme est plus souvent interprété comme le fait qu’il attende le moment idéal pour s’exprimer. Sensibilisation pour les jeunes femmes En entrevue avec Le Délit, la présidente Cathy Wong rappelle l’importance de sensibiliser les jeunes femmes aux questions

d’égalité entre les sexes afin de lutter contre des dynamiques socialement ancrées et souvent inconscientes qui participent à la discrimination quotidienne des femmes. Elle a réalisé son baccalauréat en sciences politiques à l’Université McGill dans les années 2000. Le magazine Playboy avait recruté des étudiantes de McGill pour faire une séance de photo en 2005. Elle explique : «Je voyais toutes ces filles très éduquées en cours avec moi se présenter à ces auditions et je ne comprenais pas pourquoi, malgré tout leur accomplissement scolaire et intellectuel, elles ressentaient le besoin de se sentir valorisées à travers ‘’le regard masculin’’ pour exister». Cependant, ces dynamiques évoluent. En effet, Montréal témoigne d’une volonté de changement plus accrue sur ces questions que la plupart des grandes villes européennes (notamment en France, Italie et Espagne), comme l’explique Gregory Kamanda, présent à l’événement, qui effectue en ce moment un travail de recherche sur la dynamique des genres et la justice sociale. x

CAMPUS

Cuisiner pour la communauté Un concours culinaire au bénéfice de l’association Santropol Roulant. Camille Chabrol

Aurélie Garnier-Brun

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e jeudi 12 septembre s’est tenue sur le campus de McGill la compétition annuelle de l’«Iron Chef», joute gastronomique et potagère organisée par l’association Santropol Roulant. Une demi-douzaine de restaurants, dont Crudessence, Fabrégé, Laïka, La Panthère Verte et Rumi sont entrés en compétition le temps d’une soirée sous le thème de la communauté, la bonne bouffe et la bonne humeur. Le but était non seulement de partager ses talents de cuisine, mais aussi d’organiser une levée de fonds dont les bénéfices seront versés à l’association. Un gouteûx compte à rebours Les équipes de cuisiniers avaient une heure pour récolter les légumes de l’«Urban Garden» plantés par l’équipe du Santropol Roulant sur le campus de McGill et inventer le plat de leur choix. Ne possédant qu’un équipement de cuisine rudimentaire, les équipes avaient cependant le droit d’apporter un de leurs ingrédients secrets pour complémenter leur recette. Plus encore, ils ont dû redoubler de talent et de créativité culinaire afin de séduire le jury. Composé de Carole Thibaudeau, journaliste à La Presse, Amie Watson de chez Midnight Poutine, Marie-Eve Savaria de chez BRUTalimentation, et enfin Susan Schwartz, chroniqueuse à La Gazette, le jury a décerné le «grand prix culinaire» à l’équipe qui a réalisé le meilleur plat, le plus créatif, et avec le moins de gaspillage. Le gagnant : Crudessence. Un rassemblement à but caritatif Comme le souligne au Délit Chad Libelsky, directeur général de Santropol

Roulant, cet évènement avait de multiples objectifs. Il s’agissait non seulement de célébrer la fête des récoltes et de rassembler les gens autour de «la bonne bouffe», mais aussi d’amasser des fonds pour l’association. Pour pouvoir participer à l’événement, les équipes devaient récolter un minimum de 500 dollars au bénéfice de l’association. Fondée il y a maintenant 18 ans, Santropol Roulant prône la nourriture comme moyen de briser l’isolement social et économique que peuvent ressentir certains Montréalais dont la mobilité physique est limitée, notamment les aînés. Jessica Newfield, bénévole à l’association

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depuis mai dernier, dit s’être sentie attirée par l’aspect communautaire et intergénérationnel qui définit Santropol Roulant. Elle souligne le lien humain que crée la cuisine et la nourriture saine, mais aussi l’importance du sentiment de communauté qui nait lorsque les jeunes bénévoles prennent le temps de converser avec les clients, brisant ainsi l’isolement duquel ils peuvent tous se sentir victime. Une association unique Là où Santropol Roulant se démarque d’autres associations, c’est dans la qualité de la nourriture et dans l’aspect commu-

nautaire généré par la distribution des repas. C’est ce que Barbara-Anne, qui bénéficie des services de l’organisation depuis quelques mois, explique au Délit. L’association a été pour elle l’opportunité de rencontrer du monde, malgré son handicap physique qui limite sa mobilité. Santropol Roulant organise plusieurs fois par an des évènements auxquels ils invitent leurs membres, et prend en charge leur transport de façon à faciliter les rencontres avec les bénévoles. Chad Liebsky explique l’importance d’une telle initiative à Montréal où beaucoup de gens vivent seuls. x

Actualités

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Dérives urbaines

Des tendances d’exclusion sociale et de privatisation semblent émerger des nouveaux Alexandra Nadeau Le Délit

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ontréal est comme un bateau. Un vaisseau qui flotte depuis longtemps et qui tient bon, beau temps mauvais temps. Mais ce beau grand bateau inquiète. On dirait qu’un nouvel équipage s’apprête à prendre contrôle, en jetant l’ancienne équipe par dessus bord. Puis la barque part tranquillement à la dérive, suivant le courant des plus riches, et des sous. Sur l’Ile, ce qui est déjà construit, on le vend plus cher, et c’est connu depuis longtemps. Ce qui est nouveau, et inquiétant, c’est que ce qui peut se construire est pensé presque exclusivement pour répondre aux besoins des plus nantis. Des tendances d’exclusion sociale et de privatisation semblent émerger des nouveaux développements immobiliers.

Ces développement ressemblent davantage aux quartiers privés, ou gated communities, comme on les appelle aux ÉtatsUnis. C’est le cas de Bois-Franc dans VilleSt-Laurent et de Pointe-Est dans Pointaux-Trembles, de jeunes micro-quartiers montréalais qui ont leur nom bien à eux pour se distinguer du reste de leur arrondissement. Sans explicitement être des quartiers privés, ces nouveaux projets utilisent maintenant une barrière invisible faite de dollars pour exclure tout un pan de la population et favoriser un certain mode de vie. Les impacts sociaux et idéologiques de cette nouvelle orientation sont peu connus et méritent une certaine attention. Phénomène américain Aujourd’hui, environ huit millions d’Américains ont fait leur nid dans ces gated communities, depuis leur essor en popularité

dans les années 80. Et le phénomène croît de façon exponentielle. Jusqu’à devenir non seulement «une mode à court terme, mais une transformation institutionnelle reflétant le changement idéologique vers une privatisation caractéristique du consensus néolibéral», comme l’explique Ewan McKenzie, professeur associé de politique à l’Université d’Illinois à Chicago. Les gated communities sont des petits quartiers privés, entourés de barrières ou de murs, où l’espace public se transforme en espace privé, seulement accessible aux résidents. L’administration de ces quartiers ne se fait plus par la ville, mais par de petites institutions privées, écrivent Edward James Blakely et Mary Gail Snyder, auteurs du livre Fortress America. Sécurité privée, services privés, rues privées, gazon privé, vie privée, bonheur privé. «And god bless America». Dans ces quartiers, on retrouve

des populations économiquement et socialement homogènes. Les propriétaires y sont liés entre eux par une sorte de contrat obligatoire, une entente appelée restrictive covenant qui dicte des règles de conduite par rapport à leur quartier ou à leur résidence. Au début du 20e siècle, alors que la ségrégation raciale était en vigueur aux États-Unis, ces covenants étaient utilisés à des fins d’exclusion ethnique. Par exemple, une entente pouvait stipuler qu’aucun individu non-blanc n’avait le droit de louer ou d’être propriétaire d’une résidence dans un lot particulier, habité par des blancs. Dans des villes comme Chicago, ceci a eu pour effet de stigmatiser certains quartiers et d’entrainer une ségrégation raciale bien spatiale. Actuellement, ces ententes concernent plutôt des restrictions relatives aux bâtiments. On retrouve aussi dans ces commuRomain Hainaut

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dérive humaine

développements immobiliers. Lumière sur les orientations idéologiques de la métropole

nautés des associations de propriétaires qui agissent comme des petits gouvernements privés, qui s’occupent de la gestion et de la règlementation relatives au quartier, comme l’explique Setha Low, directeur du groupe de recherche sur l’espace public de la City University de New York. En 2003, on comptait 230 000 de ces associations aux États-Unis. Setha Low compare les gated communities à des compagnies privées qui «font payer leurs clients ou qui taxent leurs membres pour qu’ils aient le droit de recevoir des services». Cette uniformité exclue du reste du monde s’accompagne évidemment de nombreuses problématiques sociales: augmentation des inégalités dans la ville, effritement des liens sociaux, peur et criminalité grandissantes, infrastructures urbaines mal en point en raison de plus faibles revenus municipaux, privatisation des espaces publics, etc… Aussi, la forme de gouvernance qui y est privilégiée par l’association des propriétaires redéfinit totalement le concept de démocratie, voire l’abolit: le pouvoir de décision est placé dans les mains d’hommes d’affaires et non dans les mains d’individus élus. Au point de créer une société parallèle: les gated communities prétendent créer un esprit de communauté, une sorte de petite clique exclusive de gens aux valeurs et moyens similaires qui permettrait de cohabiter dans l’harmonie grâce à l’implication directe et active de ses membres. Il est évident que le phénomène étatsunien est à des lieues de la réalité montréalaise. On tend toutefois à s’en rapprocher avec des petits développements de plus en plus exclusifs. Pourtant, la mixité dans une ville est essentielle, tout simplement pour éviter sa ghettoïsation. Évidemment, l’histoire des États-Unis – où le concept de droit de l’individu primant sur celui de l’État est largement répandu – est différente de celle du Québec. Il est cependant clair que la demande pour de tels quartiers emmurés, et les offres alléchantes, ne fait que s’étendre sur le grand bateau montréalais. Macro sur des micros Pointe-aux-Trembles est un quartier résidentiel sans prétention, de l’extrémité Est de la Ville de Montréal. Quelques publicités annoncent depuis quelques mois la venue d’un nouveau développement de condos nommé «Pointe-Est». Qui plus est, il s’agirait plus précisément d’un nouveau quartier privé. Un des responsables du projet, Steven Socciarelli, explique: «On veut faire la publicité pour que les gens pensent que c’est un quartier. C’est comme une petite ville. […] C’est identifié par ‘’Pointe-Est’’. Ça aide pour les ventes en général. Les gens aiment ça beaucoup parce qu’ils pensent qu’ils habitent, oui dans Pointe-aux-Trembles, mais dans quelque chose d’un peu plus privé. […] Quand les gens entrent, ils sont vraiment dans le quartier «Pointe-Est». On veut commencer une petite trend». Un peu comme des gated communities aux États-Unis? «Ça, c’est vraiment l’idée qu’on veut faire. Parce qu’aux États-Unis, c’est très gros, c’est quelque chose qui est en train d’être très connu. Ce qu’on fait, c’est comme une gated community: autour on met beaucoup d’arbres, et on met comme un bardeau d’asphalte, ou n’importe quoi pour donner l’image que c’est vraiment une gated community, mais pas vraiment fermée. On ne peut pas la fermer.

Sinon ça devient beaucoup plus privé et ça devient beaucoup plus cher». Exit le simple développement de condos. On construit maintenant des communautés. Mais on ne les ferme pas complètement au public, le marché n’est pas encore prêt pour cela. Il s’agit d’y aller tranquillement, le sentiment de privatisation avant la privatisation réelle. Celle-là viendra peut-être quand on aura les moyens de payer. Sur le terrain, le projet Pointe-Est n’est qu’à l’étape de la coupe d’arbres et de nivelage. Plus loin de là, dans le centre-nord de l’Ile, se trouve Bois-franc, dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Le développement y est entamé depuis les années 1990, avec comme objectif la construction d’environ 3000 unités d’habitation sur environ 1 500 000 mètres carrés, soit l’équivalent de 500 terrains de football ou un peu plus de deux fois le parc Lafontaine. Comme le dit fièrement Alan De Sousa, maire de l’arrondissement, c’est le plus gros projet de la sorte au Québec: un développement qui met de l’avant le Nouvel urbanisme, où on mise sur la densité et la mixité des fonctions du bâti. On accède au quartier par l’une des cinq entrées. Une fois passée la bannière qui délimite le Bois-franc du «non Bois-franc», on se retrouve dans un tout un autre univers. Maisons soigneusement alignées; lots aux styles très identiques; petits parcs ici et

la communauté». Les propriétaires de BoisFranc peuvent y participer moyennant une cotisation de 60$ par année. Encore plus de points en commun avec ce qui existe dans les gated communities. M. De Sousa insiste sur le fait que le projet Bois-franc est vert, c’est-à-dire axé sur le développement durable. Il semble toutefois manquer un volet très important au projet: celui de l’inclusion sociale. Certes, le quartier est mixte ethniquement, mais pas économiquement. Selon le maire de SaintLaurent, il y a différentes fourchettes de prix d’habitation dans le projet. Mais il n’en connait pas plus à ce sujet. La ville n’est pas dans «le domaine du marketing», dit-il. La vérité est que le prix des logements est élevé (condos commençant à 300 000$, maisons de ville commençant à environ 700 000$), restreignant ainsi la possibilité d’achat par les gens ayant un faible revenu, et même de ceux ayant un revenu moyen. Selon le livre Les espaces dégradés, contraintes et conquêtes, de Gilles Sénécal et Diane SaintLaurent, Saint-Laurent est le quartier où il y a le plus de demandes de logements sociaux dans la Ville de Montréal. Les développements comme «PointeEst» et « Bois-franc» font la promotion explicite de milieux de vie homogènes et plus privés, accessibles aux plus nantis. Les individus influencent l’organisation de leur ville, et inversement l’organisation de la Alexandra Nadeau

là; architecture épurée, place publique avec quelques commerces, calme dans les rues, meublé par le cui-cui des oiseaux fréquemment interrompus par le bruit des avions traversant le ciel. Entrer dans Bois-franc, c’est entrer dans une autre réalité. Une perfection méticuleusement calculée. Ici, les gens sont liés par un contrat, un code de conduite nommé «servitude architecturale» qui stipule de clairs règlements. «Il faut [les] connaitre et s’y conformer», comme on peut le lire sur le site Web du projet. En bref, les propriétaires n’ont pas le droit de modifier l’extérieur de leur maison, de leurs murs, de leur clôture, de leur jardin ou la place où garer leur voiture. Autrement dit, ce code sert à la préservation de la belle image de Bois-franc. On y trouve aussi une association des propriétaires. Son slogan : «occupez-vous de vos affaires». L’association «veille à la protection du caractère distinctif de BoisFranc, organise des activités afin de créer un sentiment d’appartenance, et représente ses membres auprès des autorités compétentes dans le but d’améliorer les services à

ville influence le mode de vie de ses habitants. Ceci signifie que si la ville décide de favoriser des développements immobiliers plus privatifs et exclusifs pour les plus riches, ceux-ci prendront davantage de place dans la ville, ce qui aura par la suite l’effet d’augmenter la demande pour des projets leur étant destinés, et conséquemment, leur offre. De même, si on favorise les projets immobiliers de ce genre, le comportement spatial des gens sera influencé, et on risque d’assister à une ghettoïsation des diverses couches sociales dans la ville et à une exclusion systématique des moins nantis, et donc, une augmentation des inégalités socio-économiques. Si le chapeau te fait… Cette tendance immobilière est soutenue par un principe bien évident. Sous chaque espace se trouve une idéologie. Avec des micro-quartiers comme Bois-Franc et Pointe-Est, c’est l’idéologie du privée qui prime: privatisation subtile des espaces publics, privatisation de la gouvernance, pro-

priétés privées, modes de vie règlementés par des promoteurs privés… Qui gère les pauvres? Le public. Qui gère les riches? Le privé. Cette réalité dichotomique crée une rupture dans la société, un cratère entre les «Have» et les «Have-not». Cela se reflète plus que jamais concrètement dans la ville, c’està-dire dans le bâti à cause des développements immobiliers. Montréal est en train de faire la promotion d’un certain mode de vie. La responsabilité d’un tel phénomène ne revient pas uniquement à la personne qui achète un logement dans un quartier homogène et plutôt privé. La responsabilité revient à divers acteurs qui s’emboîtent comme des poupées russes. Tout d’abord, celui qui achète sa résidence dans ce genre de quartier fait le choix d’un mode de vie calme, sécuritaire, homogène, confortable, voire même individualiste. La demande pour ces lieux est très forte à Montréal, surtout quand trouver une maison pour une famille est une mission difficile en ville. En résulte des offres plus pointues et exclusives de la part des promoteurs, qui n’ont pas tellement avantage à construire des logements abordables, car cela est associé à une perte plutôt qu’à un gain d’argent dans leurs poches. Ensuite, si les promoteurs construisent de tels projets, c’est que la ville les en autorise. Comme l’explique M.Daniel Gill, professeur en urbanisme à l’Université de Montréal et chercheur à l’observatoire SITQ du développement urbain et immobilier, avant, c’était la Ville de Montréal qui proposait aux promoteurs des terrains spécifiques pour construire des projets immobiliers. Maintenant, ce sont les promoteurs qui viennent proposer à la Ville des projets sur un terrain qui les intéresse. La Ville accepte ou refuse un projet à sa guise, en principe. Ces projets sont bien intéressants pour la municipalité, car ils rapportent beaucoup d’argent, et ce, bien plus que des logements plus accessibles pour les moins nantis. Enfin, derrière la Ville de Montréal, se trouve le gouvernement du Québec qui formule les grandes valeurs sur lesquelles le développement des villes se fait. La société d’habitation du Québec (SHQ) constatait dans son plan stratégique 2011-2016, que les personnes ayant moins de moyens avaient encore beaucoup de mal à se loger de manière adéquate en raison du prix élevé des loyers, et que davantage de gens étaient dans le besoin. Un effort est fait pour promouvoir d’une certaine façon la mixité. Certains nouveaux développements sont un bon exemple, comme le faubourg Contrecoeur dans l’arrondissement de Mercier-Est. Cependant, on ne fournit pas suffisamment de logements plus abordables alors que le nombre de développements immobiliers privés augmente, lui, de manière exponentielle. Il reste environ 110 000 terrains à développer à Montréal, avec autant de logements potentiels. Qu’allons-nous y construire? Vers quelle réalité et quel avenir va Montréal? Il semblerait que d’une part, on pousse de plus en plus les pauvres en périphérie de la ville, et d’autre part, on construit en ville et à ses abords des quartiers exclusifsprivatifs. Où logeront les moins nantis? Seront-ils jetés sous peu par-dessus bord, les laissant nager tout seuls vers les rives éloignées des banlieues? x

Société

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CHRONIQUE/POLITIQUE

Coup d’État Simon Albert-Lebrun | Jeux de maux

Bienvenue dans une nouvelle ère, celle de fausse paix et de fosses de paie. Une crise économique, un tsunami, un Printemps Arabe et un printemps Érable, un lac au Pôle Nord et une excursion martienne… Ça en fait une liste! Et pourtant celle-ci n’est que le sommet de l’iceberg, le seul au monde à ne pas être en train de fondre. Parlons par exemple de la situation politique de cette chère ville de Montréal dans laquelle nous vivons… D’abord, notre Mafioso préféré Gérald Tremblay se voit accusé de fraude et démissionne. Suit son remplaçant, le preux chevalier Applebaum, abattu par quatorze coups, une flèche par scandale de corruption. Un conseiller municipal a mis le doigt dans le mille en s’exclamant que la politique montréalaise était une histoire à faire sautiller Kafka dans sa tombe. Un système qui ne fait qu’empirer, poussant un politique après l’autre à s’impliquer dans les eaux profondes de la corruption, peut-être même sans le savoir. Il faut dire que nos voisins anglosaxons ne sont pas mal non plus, avec Rob Ford, maire de Toronto, lié à une affaire de drogue plus effrayante que pittoresque. Monsieur Ford devrait peut-être arrêter ses obscurités, ou tout au moins ne pas se faire prendre en photo avec ses partenaires de crime s’il ne veut pas finir dans le groupe peu privé des politiciens déchus et ridiculisés. Il pourra cependant prendre place entre Dominique Strauss-Kahn, ce vieux coureur de jupons, et de Bush, qui

termina sa présidence laissant les ÉtatsUnis endettés et en pleine invasion pour aller peindre des tableaux de ses chiens. Ces quelques personnages, à l’allure bizarre d’enfants gâtés, sont les pionniers d’un nouveau coup d’État -celui de la médiatisation qui transforme chaque politique en célébrité. Nous avons vu tellement d’imbéciles au pouvoir que la presse (habituée à les suivre à la trace pour avoir le prochain scoop) a aujourd’hui dépassée son mandat de dénonciateur. Aux États-Unis bien sûr, cela fait longtemps que la vie privée du Président est tout aussi importante que sa vie politique. Bill Clinton a beau avoir été un bon président (le dernier à avoir terminé avec un surplus économique d’ailleurs), il ne fallut qu’un scandale extra-conjugal pour qu’il perde son poste. Mais maintenant ce n’est plus seulement aux États-Unis : DSK avait beau être un des seuls du Parti Socialiste français à savoir tenir un budget, et d’ailleurs à faire un travail exemplaire au Fonds Monétaire International, il fallut une savonnette et une femme de chambre pour détruire à tout jamais son poste et ses ambitions présidentielles. On me dira que ce n’était pas la première fois que DSK s’impliquait dans une affaire de la sorte, et qu’un homme immoral ne devrait pas avoir de pouvoir, mais ce n’est pas sa personne que je défends. Ma lutte se trouve contre tout abus de pouvoir, et si la presse peut rendre une affaire privée tellement publique qu’elle mène à la ruine d’un officiel gouvernemental avant même qu’il ne soit déclaré coupable, je me battrai contre cet abus de pouvoir. Le risque de laisser la presse dicter qui sera notre politicien préféré, c’est de créer une nouvelle classe de politiciens -nonpas un groupe d’individus qui cherchent de mener à bien un gouvernement, mais plutôt un amas d’egos maniaques et de sociopathes, tous prêts à n’importe quoi pour gravir les échelons et finir en haut de la hiérarchie. Cette nouvelle classe nous laissera donc avec un groupe qui sait très bien parler, se coiffer, choisir ses costards, ses chiens, ses sports et ses compagnes, mais qui n’aura ni l’envie, ni les capacités pour gouverner. La France a eu pendant longtemps la réputation d’un pays dans lequel la vie privée des politiciens n’avait pas grande importance sur leur vie publi-

Romain Hainaut

que. On disait en rigolant d’ailleurs, que si un président français n’avait pas plusieurs maitresses, il n’était peut-être pas assez multitâche pour le poste. Il fallut Monsieur Sarkozy, avec ses Ray-Bans, ses Rolex, ses fêtes privées et sa femme mannequin-chanteuse-actrice-philantrope, pour qu’enfin Paris Match commence à parler de politique. Même François Hollande aujourd’hui a du mal à passer inaperçu quand il sort avec sa compagne (qui travaille d’ailleurs

à Paris Match), et cela me donne des frissons… Si on s’intéresse plus à la vie privée d’un politicien qu’à sa fonction et à ses motivations publiques, nous commençons alors un nouvel état. Un état démagogue, dans lequel les journaux parleront de la cravate d’Obama durant sa déclaration de guerre, de quelle montre porte Netanyahu quand il arrive en retard aux prochaines négociations de paix, et qui sait, du joueur préféré de Trudeau durant la séparation du Québec…x

Romain hainaut

10 Société

x le délit · le mardi 17 septembre 2013· delitfrancais.com


Arts&Culture artsculture@delitfrancais.com

Entrevue avec Alain Farah: Prof. insane Ă McGill

Simon Duhamel


ENTREVUE

A.F. prestigiditateur Pourquoi Bologne ou la certitude du choc. Baptiste Rinner et Joseph Boju Le Délit

A

lain Farah est écrivain et professeur adjoint au Département de Langue et Littérature Française à l’Université McGill. Son second roman Pourquoi Bologne, vient de paraître aux Éditions Le Quartanier. Il avait déjà publié un recueil de poésie en 2004 intitulé Quelque chose se détache du port, et un premier roman en 2009, Matamore n°29. Spécialiste de littérature contemporaine, il a également publié un essai en 2013 sur les avant-gardes, Le Gala des Incomparables aux Éditions Classiques Garnier. Dans Matamore n °29, Farah livrait une autofiction déjantée à l’écriture fragmentée. Il poursuit son projet esthétique avec Pourquoi Bologne, roman «normal» relatant son arrivée en tant que professeur à McGill. Entre S.F. rétro, Alfred de Musset et Lady Gaga, un narrateur paranoïaque également nommé Alain Farah se retrouve traqué par la CIA. Le Délit: On va commencer par la deuxième question, puis après on fera la première. Alain Farah: Vous faites ce que vous voulez (Rires). LD: Qu’est-ce que vous me dites si je vous dis que vous êtes un écrivain surréaliste ? AF: Heu... Je suis fâché ! LD: Ce qui m’est venu à l’esprit c’est la une de la section «Livres» du Devoir fin août, avec votre photo, et, dans un encart à côté, il y a une brève sur Edgar Allan Poe, qui tient une place prépondérante dans Pourquoi Bologne. AF: Oui c’est cool ça. Pour ça c’est sûr, j’ai toujours trouvé que les surréalistes étaient tellement esthétisants, mais je ne les trouve pas radicaux. Moi c’est Dada, mon influence. Le Surréalisme, pour moi, c’est déjà un compromis. J’aime Breton mais il fait sa petite entreprise de chef de mouvement littéraire. C’est une drôle d’avant-garde le Surréalisme, c’est une avant-garde qui dure quarante ans. LD: Ce serait trop réfléchi comme geste? AF: Non, je pense qu’il faut réfléchir au geste qu’on pose. C’est l’intensité qui m’intéresse, et je trouve que l’intensité des surréalistes est une intensité très programmatique: «on va faire çi, on va faire ça, on va dire çi, on va dire ça». Mais après il y a quand même du contrôle et beaucoup de pouvoir. D’ailleurs, assez vite, tous les écrivains intéressants sont partis, de Arthaud en passant par Ponge, Desnos…Je vous dis que je ne suis pas surréaliste parce que c’est à Breton que je pense mais c’est sûr qu’il y a des choses bizarres qui arrivent comme cette affaire de Poe à côté de ma photo, même si je pense que personne n’a remarqué à part vous et moi!

AF: C’est en effet la question de Mallarmé: est-ce qu’on peut abolir le hasard par la littérature? Oui, parce qu’on contrôle tout, c’est un sas, c’est un espace contrôlé où on décide de la lumière qu’il fait, de la température. En même temps, on sait que ça peut pas arriver dans la vraie vie. Dans la vraie vie, on contrôle rien. Donc la question du hasard et son abolition m’intéresse parce que c’est une tentative de poser des déterminismes, alors qu’il faut accepter la contingence, au lieu de penser qu’on contrôle; on ne contrôle pas grand-chose. Dans un livre on contrôle, un peu trop parfois. LD: Pourtant , vous dites qu’écrire est une nécessité, c’est un des thèmes principal de votre livre. Est-ce que vous contrôlez tant que ça votre écriture? AF: Une fois passée la nécessité de poser le geste et de devoir se raconter des histoires, on occupe ce territoire-là. On crée des systèmes pour faire en sorte qu’on abolisse le hasard, le hasard de la mauvaise écriture, le fait de penser qu’écrire c’est juste noircir du papier. Pour moi c’est une élaboration formelle, esthétique.

«Ça me fait chier quand j’entends un journaliste dire que c’est n’importe quoi.» LD: On sent que la question de la structure est omniprésente chez vous, on est dans le patchwork, le collage de références populaires et littéraires, mais cela dépasse le strict collage car tout est relié. AF: Oui, tout à fait. Dans mon premier roman, Matamore no.29, je parle du fait de la constellation des liens: un lien relie deux choses mais les tient aussi entre elles. Cette question s’est posée dans mon travail, comment avancer et faire en sorte que ce collage ne soit pas arbitraire. C’est ça le problème et ça me fait chier quand j’entends un journaliste dire que c’est n’importe quoi. Ce n’est pas n’importe quoi, il y a beaucoup de travail derrière, mais si quelqu’un n’est pas capable de se le représenter, ça devient dur d’établir le dialogue.

LD: Et l’épisode du réservoir McTavish qui explose l’année dernière, alors que vous étiez en cours, en train de dire à vos élèves que quelque chose allait se produire? AF: Oui, j’étais en classe quand j’ai dit que ça allait péter. Qu’est-ce que vous voulez, ce sont de belles coïncidences.

LD: Il y a une tension d’ailleurs dans la structure de votre roman entre le mouvement circulaire, «on tourne en rond»(p.133) d’une part, et le «on progresse» (p.107) d’autre part. AF: Le «on progresse» est d’une grande violence, c’est le moment où le narrateur revient à zéro, c’est le moment de sa naissance, et il considère que c’est une progression. C’est une ironie où l’ironiste ne s’en sort pas vraiment, c’est ça la différence avec une pratique de l’ironie distancée par rapport au monde. Dans mon cas, c’est plus «le monde est comme-çi, et puis moi je suis aussi comme-çi». Pour comprendre, il faut avoir le goût, comme lecteur, de se dire que je vais avoir mal, que la lecture ne sera pas facile. On n’a pas encore assez de recul, mais le livre est peut-être fait pour une certaine catégorie de gens pour qui ce bordel-là, qui n’en ai pas tout à fait un, est le quotidien. On passe d’une chose à l’autre, on shuffle.

LD: Vous développez d’ailleurs dans votre œuvre une relation spéciale au hasard, sur laquelle vous jouez, c’est très mallarméen.

LD: Et tout ça a un sens? AF: C’est obligé, sinon tout le monde pourrait faire ça.

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Arts & Culture

LD: En même temps, on note une volonté de ne pas perdre le lecteur dans les références. Certaines sont expliquées plus tard dans le livre, pour que l’on puisse faire le lien. AF: Oui, vraiment cette fois ça a été sobre, il y a eu tout un travail pour faire un bout de chemin avec le lecteur, l’accompagner. Ça me fatiguait mais j’ai compris que je n’avais pas le choix, par respect pour le lecteur. J’ai passé l’étape où je faisais mes affaires juste pour moi. LD: C’est le sens de la remarque d’un libraire, qui se trouve d’ailleurs dans le livre, sur Matamore no. 29, comme quoi c’est une fête à laquelle personne n’est invité. Avec Pourquoi Bologne, je trouve qu’on est devant un film de la Nouvelle Vague, on sait que c’est beau, qu’il y a une cohérence mais on ne comprend pas tous les ressorts. Comme dans certains films de Godard. AF: On ne le sait pas trop quand on le fait non plus. C’est drôle que tu parles de Godard, c’est ce qui m’a libéré. J’ai eu de longues discussions avec mon éditeur par rapport à ce que je voulais faire et on s’est entendu autour de la référence de Godard, de mettre en avant le geste avant les enjeux fondamentalement narratifs. J’ai reçu des courriels me disant que j’aurais pu pousser plus certains aspects, certaines relations entre les personnages, mais ce n’est pas mon projet d’expliciter davantage le lien entre Édouard et le narrateur, par exemple. Je n’ai pas envie de faire de la psychologie. C’est une réflexion esthétique. Qu’est-ce que c’est, la littérature, en 2013? La tension, les signes, c’est pour le lecteur qui n’a pas envie d’avoir un traité d’esthétique ou un manifeste comme l’était Matamore, pour qu’il puisse traverser le livre en se sentant rassasié. LD: Ces adresses au lecteur, vous les avez écrites quand? Après les premiers jets? AF: Oui, avant que je rencontre l’éditeur, il y avait trente versions. Je l’avais écrit trente fois avant de le lui donner. Dans les premières versions, la forme était super linéaire, il n’y avait pas de capsules et il m’a dit de revenir à mes affaires à moi qui étaient plus fragmentées. LD: C’est vrai qu’il y a une évolution stylistique énorme entre Matamore et Bologne, rien que dans la taille des capsules par exemple. AF: C’étaient pas des capsules, dans Matamore. J’avais construit des épisodes qui fonctionnait avec des one-liner. Cadiot m’avait influencé pour ça, c’est vraiment: «je presse Enter, on recommence, j’écris une phrase, Enter, on recommence.» C’était encore de la poésie. Là, c’est plus étendu, pour laisser la chance à l’histoire de se développer, pour que le lecteur se l’approprie, qu’il se dise «Oh Candice elle est mignonne, Salomé me fait peur». Il y a une vraie ligne sentimentale dans le livre. Une journaliste m’a dit du narrateur «dans votre livre on sait pas si les femmes lui veulent du bien ou du mal». LD: Vous avez dit dans une entrevue que la phrase la plus importante de votre roman c’est «Écrire c’est jouer; et jouer, c’est perdre» p.180. AF: C’est vrai qu’elle résume tout le truc. J’écrivais des choses mais je m’emmerdais en les écrivant, donc je ne les ai pas gardées, parce que si je ne m’amuse pas, ça ne sert à rien. J’écris parce que je m’amuse mais en même temps je sais qu’en faisant ça

je ne gagnerai rien. Je me demande ce que j’ai voulu dire par la phrase que tu as cité. Un psychanalyste m’a écrit en me disant que c’était quelque chose de super important en analyse de comprendre que la vie est quelque chose qui nous amène nécessairement à la perte. La phrase aurait pu être: «Jouer, c’est comprendre qu’on peut perdre», Mais je ne pense pas que ce soit un livre pessimiste. LD: Pour moi, la phrase la plus importante, c’est «Est-ce grave de ne rien comprendre si c’est beau?» (p.144). AF: Oui, ça c’est hyper important. C’est une question grave dans le monde d’aujourd’hui: est-ce qu’on peut faire des choses juste parce qu’elles sont belles? On va nous dire «ben oui tu peux les faire, dans le fond on s’en fout, tu vas rester pris dans ton truc». Ce type d’ouvrage ne peut pas sortir d’un certain milieu. LD: Vous acceptez la clandestinité en signant ce roman, de rester à l’ombre de la littérature commerciale? AF: Je pense que oui. LD: Mais en même temps, il y a quelques gloires à être incompris. AF: Non, pour moi l’idée n’est pas de compter sur la gloire pour pouvoir se dire qu’on est maudit ou quoi que ce soit. L’idée est plutôt de se dire «je fais exactement ce que j’ai à faire et puis qui m’aime me suive». En tout cas ce n’est pas dans les termes inversés, je ne me pose pas la question de ce qu’il faut que je fasse pour qu’on aime. Je ne demande pas la permission, mais je peux constater que cela a un coût. Si j’avais fait une vraie histoire d’amour entre Candice et le narrateur, si la CIA avait été vraiment très méchante et que j’enlevais toutes les références à la culture, j’aurais sans doute vendu cinq fois plus de livres. Sauf que ce n’est pas ce que j’ai à faire. LD: Vous «aimez mieux pianoter des choses qui [vous] amusent, même si [on est] moins nombreux sur la piste de danse» (p.181)? AF: Oui, c’est l’espoir aussi qu’une certaine sphère puisse s’emparer du bouquin. C’est une victoire au bout d’un travail de longue haleine. LD: J’ai l’impression que ce travail-là va plus loin que Pourquoi Bologne, il se retrouve dans vos cours, dans le hors-texte. Il y a une adéquation entre le style d’écriture et le personnage. AF: Oui, ça aussi c’est Godard, Duchamp… Ce que je fais à la radio, ce sont des gestes qui répondent à un projet esthétique, qui est celui d’être un écrivain au XXIe siècle, avec ce que ça implique et ce que ça n’implique pas. Il y a des moments c’est le fun et d’autres non. Mais je ne sais pas si je vais réussir à tenir comme ça. Bologne c’est un livre sur mon arrivée à McGill, qui était un espèce de saut qualitatif socialement. Pour les Montréalais, c’est tellement mythique, McGill. C’est un monde dans un monde, avec son arbitraire, sa symbolique.

«Si je vous dis toujours que je mens, est-ce que je suis en train de mentir?»

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LD: On se demande comment les gens qui ne vous connaissent pas perçoivent votre œuvre. AF: Depuis que j’ai écris ma première ligne, les gens me disent «Je te lis, et puisque je te connais, je comprends». J’espère que Bologne va me débarrasser de ça une fois pour toute, j’ai vraiment fait un effort pour qu’il soit autonome. Je dis «c’est moi, c’est moi!», alors que dans les faits, c’est un narrateur non fiable. Si je vous dis toujours que je mens, est-ce que je suis en train de mentir? LD: Votre narrateur s’appelle Alain Farah, vous posez ce geste, comme le narrateur de La Recherche de Proust s’appelle Marcel. On sait qu’il y a du mensonge. Est-ce que c’est cet Alain Farah?. AF: C’est ça, le jeu. Si la CIA a vraiment financé des recherches à McGill, si le docteur Cameron a vraiment existé, qu’est-ce qui est vrai quand on parle de trucs plus intimes? Pour moi, c’était une façon de me protéger. Le narrateur s’approprie certaines choses.

«La radicalité de ce livre est avant tout esthétique.» LD: Quand il cite l’incipit de La Confession de Musset par exemple, ou la lettre de l’ancienne patiente de Cameron, on ne sait pas si c’est la vraie lettre. Tout ça permet de brouiller les pistes.

AF: C’est aussi la position du narrateur, c’est pour ça que j’ai dit que la seule chose à comprendre, c’est que c’est quelqu’un qui a mal et qui veut s’en sortir. C’est là où la littérature devient puissante, c’est par ce geste-là qu’il y a du remède. C’était le tagline, «se raconter des histoires pour s’en sortir». LD: Votre livre est moins radical que ce à quoi on pouvait s’attendre, vous connaissant, au regard de votre œuvre, souvent politisée. AF: La radicalité dans ce livre est avant tout esthétique. L’explosion dont je parle, c’est pour montrer que le lecteur ne va pas en sortir indemne. Les trois premières parties, c’est comme un tour de magie, on en met plein la vue. Mais quand l’ancienne patiente de Cameron parle, c’est une souffrance tellement brute qu’on ne peut pas fermer ça et se dire «prochaine lecture». LD: La question sans réponse sous laquelle je place le roman c’est le ça, le je-ne-sais-quoi de Tristan Corbière que je vais vous relire: «Il ne naquit par aucun bout / Fût toujours poussé vent debout / Et fût un arlequin-ragoût / Mélange adultère de tout / Du je-ne-sais-quoi mais ne sachant où / [...] Trop de noms pour avoir un nom». Et cela rejoint aussi l’énigme de Bologne, une pièce maîtresse du livre. AF: Exactement. Un collègue, traducteur de formation, m’a envoyé un courriel pour me faire remarquer qu’en anglais on disait Poloney, Boloney ou Baloney pour la saucisse de Bologne, et que ça veut dire nonsense, charabia! À un moment donné il y

a trop d’affaires, on ne sait plus. Il faut que les gens aient envie de ça, et on n’est pas beaucoup à avoir envie de quelque chose comme ça. Maintenant, le livre existe, il est là, je ne sais plus trop ce que j’ai fait. C’est comme quand t’as fait la fête jusqu’à quatre-cinq heures du matin, il y a un moment de fatigue, de mélancolie, d’épuisement et en même temps tu es heureux mais tu te demandes comment tu vas faire pour continuer. C’est comme Céline qui après Mort à crédit dit: «C’est fini, je sais pas ce que je veux faire d’autre, je ne peux plus rien faire». Il y a tellement de distance dans le livre que parfois les lecteurs n’ont pas cette distance par rapport au travail de l’écrivain. Tantôt, je me suis fait interpellé dans la rue par une lectrice qui m’a dit: «Salut le déstabilisé émotionnel!» C’est drôle, c’est parce que tu dis «Je». À mon sens, parce que j’ai dit que j’étais Alain Farah, c’est moins ambigu, parce que je dis que je suis tellement conscient de ces «Je»-là, qu’il y a de la distance. Le «Je», les gens l’amalgament beaucoup. C’est toute la complexité de l’autofiction. Ce que j’espère, c’est que ce soit lu, que le monde s’amuse. De livre en livre, j’essaie de faire en sorte que mon lecteur travaille de moins en moins, sauf que ce n’est pas évident avec le projet dont j’ai envie. C’est aussi le contexte de la littérature québécoise, qui se fait au quotidien, qui n’est pas une littérature qui accueille spontanément des affaires comme celle-là. Maintenant

j’attends, le livre existe, j’attends de voir comment les gens vont se l’approprier, je ne me remettrai pas au travail tout de suite, surtout pas pour un livre. Le Questionnaire du Délit: Votre mot préféré: mot Le mot que vous détestez: pouvoir Votre drogue favorite: le pouvoir Le son ou le bruit que vous aimez: le rire d’un enfant Le son ou le bruit que vous détestez: le bipbip à l’hôpital Votre juron ou blasphème favori: câlice L’homme ou la femme à mettre sur un billet de banque: Gilles Groulx, le cinéaste Le métier que vous n’auriez pas aimé faire: comptable La plante, l’arbre ou l’animal en quoi vous aimeriez vous réincarner: l’araignée Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous l’entendre vous dire après votre mort: «Je m’occupe de ceux qui restent.» x

Pourquoi Bologne Auteur: Alain Farah Éditeur: Le Quartanier Combien: $22.95

ÉVÉNEMENT

Un Piknic excentrik

Avant-dernière édition du Piknic Électronik au Parc Jean-Drapeau. Chloë Saint-Denis et Valentine Rinner Le Délit Depuis 10 ans, Piknic Électronik investit l’île Saint-Hélène chaque dimanche (et parfois le samedi ainsi que les jours fériés) de 14h à 21h30 entre la fin mai et la fin septembre. Le concept : offrir de la musique électro de qualité aux vieux adeptes comme aux tous nouveaux amateurs, dans une atmosphère chaleureuse et inclusive. L’expérience sociale et culturelle fait tout autant le succès et la réputation du Piknic que la qualité de sa scène musicale. Concrètement, Piknic est un mélange éclectique de familles (il n’y a pas d’âge limite d’entrée, c’est même gratuit pour les moins de 12 ans), d’étudiants, de touristes, etc. Parfois déguisés, souvent hauts en couleurs, ils se rassemblent autour de deux scènes - Moog et Guru - avec chaque fin de semaine des DJs venant des quatre coins du monde mais aussi et surtout des talents locaux. Chaque année, des concours de DJs sont organisés à Montréal et les gagnants se voient offrir la scène d’un Piknic pendant une heure ou deux. Piknic Électronik s’occupe aussi d’une majeure partie de la logistique de festivals tels que Mutek, Osheaga ou Pop Montréal. Certains pourront se plaindre des effluves très présentes de tabac et autres plantes roulées, mais l’ambiance - somme toute très folklorique - reste à l’abri d’agissements déviants. Piknic Électronik est une expérience inoubliable pour tout les âges, grands amateurs ou non de musique électro.

L’événement a lieu sur l’île SainteHélène au Parc Jean-Drapeau. Le cadre naturel insulaire est idyllique. En ce beau dimanche après-midi, l’harmonie règne au Piknic Électronik. La musique rassemble les amateurs qui ont traversé le SaintLaurent pour cet événement estival hebdomadaire. Un homme est dans la foule. Les mouvements de son corps au rythme de la musique donne corps au son du DJ. Il n’est pas seul. Une grande chorégraphie conviviale s’improvise. Outre les costumes, coiffures, mouvements et chants, on joue. On joue à être. On joue purement à être soi. On admire celui qui joue avec sa propre règle. Ici, les normes se renversent. On ne veut pas faire «comme», on veut faire «avec». Au lieu de se rapporter à sa différence, on explore son unicité. Enfants, couples, étudiants, franco, anglo, tous s›accordent petit à petit au diapason du chef d’orchestre pour ne former qu›une seule vague qui va et vient. Chaque mouvement emporte une pierre de plus. L’homme s’enfonce dans la musique. Il se promène entre les deux scènes mythiques du Piknic. La house montréalaise laisse place au disco-électro-funk. Les frontières sont décloisonnées autour de l’électro. Mais notre homme bloque. D’autres autour de lui ne renvoient pas cette énergie propulsante et créatrice. Ils se divertissent. Les rires deviennent grincements de dents. Au milieu des effluves de quelque substance, il ressent leur amertume. Elle le blesse. Ce profond et familier sillage creusé par l’insatisfaction. Comment chose aussi exceptionnelle que la musique peut-elle être pervertie en simple divertissement? Il faut s’élever, ne pas chercher à

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détruire en vain et échapper ainsi à ce paradoxe. Les DJs de la scène Moog célèbrent la première performance de leur nouvelle création. Ils sont à nu devant leur public. L’homme en prend pleinement conscience, il ressent leur vulnérabilité. Et toute l’énergie qu’il mettait depuis des années à remédier au vide, finalement se libère. Il existe. Il se laisse entrainer. Les vibrations du synthé le soulève et lui permettent de s’élever infiniment au dessus du néant. Le flot de sa pensée dépasserait celui de ses mots; alors il se tait et nous présente tout son être au travers de sa cinétique. Le Saint-Laurent coule tranquillement. On est happé par l’atmosphère translucide du soir qui tombe sur la ville de Montréal. L’homme en entraine peut-

être d’autres. Les couleurs et les formes se brouillent, ne reste que cette chaude lumière d’un automne qui débute. Plus il reconnait la grandeur, plus il prend conscience du néant. Mais au-delà de ce dialectique, il se laisse renaitre. Piknic Électronik autorise décidemment toutes les folies. x

Piknic Électronik Où: Île Sainte-Hélène Quand: Jusqu’au 22 septembre Combien: $14

Lindsay Cameron

Lin

Arts & Culture

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LITTÉRATURE

Entre fiction et réalité 1Q84 - Volumes 1, 2, 3 de Haruki Murakami. Clémentine Kœnig

P

our vous souvenir du nom de l’auteur, visualisez un mur, la première lettre de l’alphabet, une camisole. Pour vous souvenir de l’histoire, visualisez une autoroute, une professeure de sport tueuse en série et une secte dégénérée autodestructrice. Chaque auteur a ses marques de fabrique. On reconnaît un Murakami à ses références au jazz, ses métaphores filées sur la Lune et son histoire d’amour toujours très compliquée. 1Q84 est un Murakami dans les règles de l’art. En 1984, deux trentenaires de Tokyo, Aomamé et Tengo, se retrouvent projetés contre leur gré dans une sorte d’univers parallèle: l’année 1Q84. Deux lunes flottent dans le ciel. Un pacte secret à forte tendance romantique est révélé. Un détective privé est à leurs trousses. Aomamé et Tengo parviendront-ils à s’échapper? Au dos de chaque volume de 1Q84 figure un résumé incompréhensible: on y parle vaguement de thriller onirique, on mentionne le génie imaginatif de l’auteur et on vous lance des termes comme «clairvoyance hypnotique» au visage. Il semblerait que seuls les fans inconditionnels de Murakami aient le droit de se lancer dans l’épopée qu’est 1Q84. Ne craignez rien! C’est plus simple qu’il n’y paraît. La critique qu’on fait le plus souvent à l’auteur japonais, traducteur de F. Scott Fitgerald et John Irving, est son obsession pour le fantasmagorique. Le fantastique. L’onirique. Cependant, Murakami parvient à manier ces thèmes avec précision et légèreté. La façon élégante dont il passe d’un univers à l’autre, de la troisième à la première personne, relève d’une grande sagesse quant au chaos des relations humaines. Murakami passe des états d’âme de l’un à la sagacité vicieuse de l’autre sans broncher. C’est une étude ambitieuse que nous livre l’auteur, sur les limites du désir humain, ses failles, sa profondeur.

On aimerait parler de poésie, on réalise plutôt la dureté du regard de l’autre. On s’attend à du rêve, et on se retrouve projeté dans une réalité sans issue. Le rapprochement avec le 1984 de George Orwell est inévitable. Publié en 1949, on a tendance à oublier que ce classique a été écrit en…1948. Pour transformer la réalité en fiction, Orwell a tout simplement inversé les deux derniers chiffres de l’année dans son titre. Ainsi, le roman glace le sang de par sa clairvoyance presque sadique tout en prenant le parti de la fiction. Où se situe l’œuvre de

Murakami par rapport à celle d’Orwell? Dans l’idée d’utiliser la science-fiction pour parler de sentiments bien réels. Les écrivains japonais semblent friands de ce genre d’histoire qui vient vous rappeler avec douceur la violence de votre propre solitude. Les thèmes qu’explore ici Murakami ne sont pas étrangers au roman de Chiya Fujino, Route 225 (2003). Dans ce dernier, du jour au lendemain, un frère et une sœur se retrouvent dans un univers imperceptiblement différent; seuls au monde, ils réalisent à quel point leur existence est liée à celles des

autres. Malgré la part de fantastique, c’est l’universalité des thèmes qui font de ce roman, et de 1Q84, des claques en pleine figure. Dans une de ses rares interviews, l’écrivain américain J. D. Salinger a décrit «le livre parfait» comme celui que l’on referme en se disant: «Wahoo. Cet auteur a vraiment l’air d’un type génial». En refermant le troisième volume de 1Q84, on meurt d’envie de rencontrer Murakami pour discuter de sa vision de la vie. L’auteur, si on en juge par son best-seller, a vraiment l’air d’un type génial. x

Romain Hainaut

CHRONIQUE/GRAFFITI

Imparfait ou plus-que-parfait ?

Thomas Simonneau | Petites histoires de grands vandales.

J’aime le graffiti pour un tas de raisons. Mais je l’aime surtout

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Arts & Culture

parce ce que, de par sa nature et celle de notre société, le graffiti est constamment appelé à s’adapter, à se remettre en question, à évoluer. Un peu comme nous en fin de compte, simples homo sapiens sapiens que nous sommes. Plus particulièrement, c’est la consistance même du graffiti, c’est à dire le writing, qui change et donne le ton à de nouvelles tendances comme celles qui se cachent derrière ce mot-valise original: le graffuturisme. Inventé par le graffeur Poesia en 2010, le terme m’a d’abord interpellé à cause des paradoxes qu’il entretient. Effectivement, le graffiti n’a, a priori, rien de futuriste. Il vit dans l’ère du temps, a pour muse des sujets d’actualité sévères comme la crise du capitalisme, le «cancer social», la dégradation de l’environnement, etc… Mais pourtant, le monde actuel, digital, marqué par des technologies nouvelles qui connectent

le monde entier est tourné vers le futur, d’où, peut-être, les formes géométriques et l’absence de lettrage «manuscrit» dans le graffuturisme. Second paradoxe, le street art est, par définition, destiné à transmettre une idée, laisser un message à la vue de chacun; intention qu’on a du mal à percevoir à première vue dans ce mouvement embryonnaire. Ce dernier, initié par des artistes comme Lek, Futura, Lokiss ou encore Sowat, a voulu d’abord démontrer que le graffiti devait s’assimiler à une énergie, une gestuelle, un dynamisme des formes plus qu’à une simple calligraphie porteuse d’un message spécifique. Le but est alors de se rapprocher de la rue, lieu de naissance du graffiti, mais aussi de tendre vers quelque chose de plus travaillé, plus proche de la complexité actuelle du graphisme que de la simplicité de la culture de masse représentée typique-

ment par les «cartoons» des années 1990. Néanmoins, il ne faut pas oublier que ces writers s’inspirent du Futurisme, mouvement artistique déjà reconnu et apprécié, et de ses maîtres tels que Balla, Bourliouk ou encore Boccioni. Plus proche d’un art traditionnel et déjà adopté par les mentalités, il s’éloigne de la signature banale que l’on trouve à chaque coin de rue. Plus sophistiqué, il caractérise également l’artiste en tant qu’individu marqué et grandi par sa propre histoire. Sur un ton plus poétique, je définirais ce mouvement comme une aventure menée hors des sentiers balisés de l’Histoire de l’art et forgée collectivement dans l’espace illimité de la ville dont les déclinaisons sur toile ne seraient au fond que de modestes traces. L’art avec un grand A, simple phénomène marginal ? Conjuguez à votre aise. x

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OPÉRA

Exotisme à l’opéra

Lakmé s’impose Place des Arts avec un spectacle aux saveurs de Bollywood. Anne Pouzargues Le Délit

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e Léo Delibes, compositeur pourtant prolifique de la fin du 19e siècle, presque rien n’a été retenu. Toutefois, et ce notamment grâce à une récente publicité de British Ariways, un air reste dans la mémoire collective, et sauve avec lui une oeuvre toute entière : il s’agit du «Duo des Fleurs», morceau clé de l’opéra Lakmé, composé par Delibes en 1883 et que l’Opéra de Montréal a décidé de jouer à nouveau. Ce, après un premier succès en 2007 où le spectacle avait été joué à guichets fermés. L’histoire d’amour interdite entre Lakmé, jeune hindoue fille d’un prêtre puissant, et Gérald, le colon britannique, revêt cette année des couleurs éclatantes et un décor rappelant celui des films de Bollywood. Un choix que Pierre Vachon, directeur de la communication de l’Opéra de Montréal, justifie ainsi dans une entrevue avec Le Délit : «Aujourd’hui, l’opéra est vu comme un art complexe, et presque démodé. Notre objectif premier est de «dé-élitiser» l’opéra. Les couleurs, l’esprit de Bollywood rendent séduisante et attirante une pièce du répertoire classique français. Ce qu’on veut? Mettre à la portée de tous le «grand répertoire».

Même la composition de l’équipe semble illustrer cette volonté de prouver que l’opéra peut dépasser les âges, les époques et les frontières. Le spectacle présenté à Montréal est une coproduction australienne et les deux extrémités du globe se sont associées pour produire ce nouveau Lakmé. La distribution est également internationale, mettant à l’honneur Canadiens (francophones et anglophones), Américains et Turcs. Les seconds rôles sont tous interprétés par les jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Montréal. Emma Char, qui joue le rôle de Malika, servante et amie de Lakmé avec qui elle interprète le «Duo des Fleurs», se réjouit de faire partie d’un tel spectacle, même si elle dit comprendre les réticences qu’ont parfois les jeunes à s’intéresser à l’opéra: «On peut apprendre tellement en allant à l’opéra! explique-t-elle en entrevue avec Le Délit. Mais, comme pour toutes choses, il faut prendre le temps de comprendre et d’être initié». Pour initier les jeunes, l’Opéra de Montréal a mis en place un programme spécial pour les 18-30 ans : places à 30 dollars, activités organisées autour des spectacles, soirées à thème, et le très attendu «Métropéra», qui aura lieu début octobre à la station Berri-UQAM.

L’opéra descendra alors véritablement dans la rue et les chanteurs présenteront des performances tout en incitant chaque passant à chanter avec eux. Cette année, la soprano Audrey Luna, qui s’est fait connaître mondialement pour son interprétation d’Ariel dans l’opéra The Tempest de Thomas Adès au Metropolitan Opera de New York, incarne Lakmé au côté du ténor canadien John Tessier (Gérald). La diversité et la qualité des chanteurs promet une spectacle de haut niveau : Le Délit a pu assister la semaine dernière aux répétitions déjà bien avancées, et on retient le souhait de tous les participants de produire le meilleur spectacle possible. Emmanuel Plasson, le chef d’orchestre qui dirige un ensemble d’environ 60 musiciens, explique au Délit le travail des chanteurs et musiciens : «On fait d’abord des répétitions piano/voix, avant d’introduire l’orchestre au complet.… Ce que j’aime dans Lakmé, c’est le raffinement, la subtilité des airs. On alterne entre des moments graves (mais pas trop) et des moments de joie. On ne s’ennuie jamais.» Dynamisme, qualité, souhait constant de faire partager une passion : avec l’Opéra de Montréal, «l’art total» si cher à Wagner semble avoir encore de beaux jours devant lui. x

Gracieuseté de l’Opéra de Montréal

Lakmé Où: Opéra de Montréal Place des Arts Quand: Jusqu’au 28 septembre Combien: $20

ART DE LA SCÈNE

Un exode mystique

Représentation du «Recours aux forêts» au festival des Escales Improbables. Gwenn Duval

C

ourt et fort, le spectacle «Le recours aux forêts» de Jean Lambert-Wild, Jean-Luc Therminarias, Michel Onfray, Carloyn Carlson et François Royet avait lieu dans le cadre du Festival des Escales Improbables du 10 au 14 septembre, sur la scène de l’Usine C. Le texte est porté par un quatuor sobre et un vibraphone jouant dans l’ombre. De la cour au jardin, un danseur rebelle muet se meut dans une étendue d’eau. La première partie du spectacle, «Encyclopédie des calamités», répertorie poétiquement la longue liste des vices humains, des horreurs et des maux qui pousseront le rebelle à se réfugier dans la forêt. «Les solstices et les équinoxes se remplacent mais nul repos, nul répit pour la mort que les hommes infligent aux hommes. L’univers baigne dans le sang, l’éternel retour des hommes c’est l’éternel retour du mal…» L’entrée en matière annonce d’ors et déjà le sentiment d’impuissance et de colère du rebelle et réveille celui du spectateur qui, derrière ses lunettes 3D, se retrouve d’abord projeté dans les nuages avant d’être envoyé dans une forêt d’arbres calcinés. L’énumération des tares d’une société tant actuelle qu’historique fait parfois amèrement sourire et titille la colère. La seconde moitié de la représentation, qui s’intitule «Vertu des consolations», appelle à l’éveil des sens. Dans la forêt, le rebelle n’est plus soumis qu’aux lois de l’univers, libéré de l’empreinte des autres hommes.

Tristan Jeanne-Valles

L’extrait que voici offre un aperçu de l’ode qui s’en suit du recours à la forêt: «Suc végétal d’une âme animale. Les feuilles enroulées, lovées, pliées puis lentement dépliées, déployées, fripées, blanches au dessous, vertes en surface. Aspirant l’oxygène du monde.» C’est dans une étendue qui se charge peu à peu comme une palette inondée que le rebelle danse en s’offrant à la

x le délit · le mardi 17 septembre 2013 · delitfrancais.com

Terre, au ciel, aux étoiles et au monde animal. Les couleurs se mêlent, harmonieuses, choquantes, s’infiltrent de part et d’autres ou tombent dans de frappantes éclaboussures. «Prouesse esthétique, gageure linguistique, agréables artifices aux pensées philosophiques qui peuvent simplement sembler restreintes par la pensée totalitaire.» Les sujets abordés, tels que le rejet des hommes, la perte de

la confiance en eux, l’abandon de l’espèce, ne sont pas à prendre au pied de la lettre, tel que l’ont fait certains spectateurs qui se sont manifestés durant la séance de questions à Jean Lambert-Wild après la représentation. Il faut plutôt comprendre le spectacle comme une réaction de colère face au péché humain, et son apaisement par le recours à la forêt, refuge maternel et primaire. x

Arts & Culture

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ART DE LA SCÈNE

Chanter Tremblay

La comédie musicale Les Belles-Soeurs suit sa tournée face à un public conquis. Myriam Lahmidi Le Délit

L

a comédie musicale inspirée de la pièce du même nom écrite par Michel Tremblay en 1968 était de retour à Montréal à partir du jeudi 12 septembre pour une série de huit représentations. René-Richard Cyr signe la mise en scène et le texte des chansons, interprétées sur une musique de Daniel Bélanger. Cette adaptation arrive bientôt à sa 200e représentation, après deux ans de tournée au Québec et en France. Les Belles-Sœurs sont Germaine Lauzon (Marie-Thérèse Fortin), ses sœurs, sa fille et ses voisines. Elles se réunissent pour un «party de collage de timbres». Germaine ayant gagné un million d’entre eux, pourra se procurer tout ce qu’elle désire dans un fameux «cataloye», une fois qu’elle les aura réunis dans des carnets. En tout, quinze femmes se retrouvent sur scène pour aider Germaine dans sa quête. Les admirateurs de l’écriture de Michel Tremblay qui auraient peur de voir le style de l’auteur effacé par les chansons et la musique peuvent être tranquilles. René-Richard Cyr a su rester fidèle au joual et aux personnages si particuliers à Tremblay. De plus, les dialogues sont identiques au texte original. La pièce consiste d’ailleurs plus en dialogues interrompus par des tableaux

musicaux qu’en une comédie musicale chantée du début à la fin. En outre, les costumes et les décors situent la pièce dans les années 1960, conformément à

appréciées du public, le prenant à témoin dans leurs disputes et le rendant complice de leurs manigances. Ainsi, même si Germaine est celle qui a gagné les

Valérie Remise

l’œuvre d’origine. Les personnages de femmes au foyer appartiennent à la classe ouvrière du Québec de cette époque. Quant aux comédiennes, elles font aussi honneur au texte de Tremblay. La mise en scène et les chansons permettent au public de découvrir chacune des quinze belles-sœurs. Elles sont très

timbres, toutes les femmes ont l’occasion d’exprimer leurs désirs et leurs déceptions, surtout par le biais de chansons. Celles-ci montrent une communauté de femmes solidaires où l’entraide est primordiale. Cependant, les scènes musicales révèlent aussi la vraie nature de ces femmes

qui possèdent peu, que ce soit au niveau matériel qu’émotionnel. Ainsi, la jalousie devient de plus en plus apparente, alors que les timbres gagnés par Germaine sont l’image de tout ce que ces femmes ne pourront jamais avoir; le collage répétitif des timbres reflète leur captivité dans la routine monotone du quotidien. Dans cette adaptation, la vérité des personnages devient apparente lors des tableaux musicaux. De ce fait, l’équilibre entre la comédie et le drame est atteint par les transitions qui s’accélèrent tout au long de la pièce. Sans les chansons, l’interprétation des comédiennes aurait pu facilement tomber dans la caricature et le public aurait perdu ce qui rendait les personnages de Tremblay humains : leur impuissance à changer la situation dans laquelle ils se trouvent. En effet, le seul moyen de rêver, dans l’univers des Belles-Sœurs, est de participer à des concours. Mais la chance n’est pas du côté de ces femmes, comme elles le répètent plusieurs fois : «J’ai-tu l’air de quelqu’un qui a déjà gagné quelque chose?» Ainsi, cette adaptation réussit à innover tout en restant fidèle au travail de Michel Tremblay. x Belles-Sœurs Où: Théâtre d’Aujourd’hui Quand: Jusqu’au 18 octobre

ARTS VISUELS

Quand la photo choque Montréal accueille l’exposition du World Press Photo 2013. Camila Gordillo e sentir humain», dit un commentaire anonyme. En effet, la vérité crue défile sous nos yeux; via le regard fantôme de Natalia, par exemple - une accro à la cocaïne en passe d’être atteinte d’Alzheimer - notre monde est illustré dans ses pires états à travers les lentilles du World Press Photo 2013. 150 photos ont été sélectionnées parmi plus de 100 000 soumissions à l’échelle internationale. Selon M. Trudeau, le porte-parole du World Press Photo Montréal 2013, l’objectif est de montrer la «vie vécue dans le vrai monde» au-delà de notre «monde de cybernautes».

avec les coutumes ancestrales de manière «cocasse» d’autre part, sont capturées, selon Janie Pomerleau, présente ce jour-là à l’exposition. Selon Janie : «La personne avec un long masque est en train de purifier un appartement de sauge!» ; cette photo montre que la richesse est relative à chaque culture. Au-delà des frontières terrestres, d’autres photographies, telles que Victimes d’un amour forcé d’Ebrahim Noroozi, prouvent que les besoins de l’Humain sont universels. Selon l’auteur : «C’est venu me chercher dans le ventre. [Les deux personnes] s’embrassent car personne ne veut leur donner de l’affection; c’est la plus haute expression de la vie humaine, nous voulons simplement de l’amour.»

Survol autour du monde Bien que déjà très médiatisé, le portrait du conflit armé en Syrie nous fait apercevoir une toute autre dimension; celle de l’humain. Un enfant au regard paralysé, une miche de pain dans les mains, accroche le regard du spectateur; une attaque militaire improviste vient de chambouler sa visite chez le boulanger, ainsi que son enfance… (Siege of Alepo, par Javier Manzano) Plus près de chez nous, aux ÉtatsUnis, amertume et beauté s’illustrent avec les images des Premières Nations Oglala Lakota. L’existence chaotique de certaines familles; d’une part, l’espoir de renouer

Optique aigre-douce «Oh God!», s’exclame une dame à la vue d’une image choc, la main sur la poitrine. Bien que certains sont d’avis que c’est important de voir ce qui se passe ailleurs afin de mieux apprécier où on vit, d’autres préfèrent des images qui les font s’évader dans un monde agréablement méconnu. La plupart des photographies, cependant, riment plus avec nostalgie qu’avec découverte. Une question sévit tout de même, tout au long de l’exposition: comment les photographes se sont-ils retrouvés dans ces situations? Cette dernière fait appel à notre

«S

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Rodrigo Abd

imagination et à notre capacité à se mettre à la place de l’auteur. Le World Press Photo rend hommage à l’art du photojournalisme. Ce dernier sait si bien capturer notre regard que l’on arrive presqu’à sentir la boucane de Gaza, ou encore à s’immerger dans la vie quotidienne d’un parfait inconnu. En sortant du World Press Photo, nous réalisons que chaque être n’est qu’un personnage de plus sur cette

planète. Magnifique ou désastreuse, charmante ou effrayante, à chacun son histoire - signée 2012. x World Press Photo 2013 Où: Marché Bonsecours Quand: Jusqu’au 29 septembre Combien: $10

x le délit · le mardi 17 septembre 2013 · delitfrancais.com

Le Délit  
Le Délit  

Édition du 17 septembre 2013 Volume 103 no 02

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